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CHAPITRE IX

LA 9ALETTE

Avec la foi qui le caractérisait et ses idées sur la nécessité de la Réparation, M. Dupont ne douta pas un instant du fait miraculeux de la Salette. Dès les premiers jours, d'ailleurs, comme il le raconte lui-même, quelques faits arrivés à sa connaissance personnelle vinrent lui prouver la vérité des menaces sévères faites à la France sur la sainte montagne.

a Pendant le voyage en Bretagne dont j'ai parlé, dit-il1, il m'avait été donné de constater l'invasion subite de la maladie des pommes de terre, maladie singulière et sinistre, qui, dans une nuit, faisait passer du vert au noir des champs immenses. Il fut immédiatement défendu par les autorités de faire un usage alimentaire de cette production avariée, soit pour les hommes, soit pour les animaux.

« Je revins à Tours le 16 octobre; on y parlait du renchérissement du pain , et le mot de « famine » s'articulait ; et j'en connus la cause pendant une visite que je fis au commencement de novembre à Mmo d'Entraigues , femme du préfet de cette époque. L'affaiie pour laquelle je m'étais rendu à la préfecture étant terminée, je parlai du grand fait de l'apparition aux petits bergers et du blé qui devait pourrir. A ce mot, Mmo d'Entraigues s'écria: « Ceci m'explique la

1 Documents manuscrits de M. Dupont, déjà cités.

« lettre que je viens de recevoir du curé de ma paroisse du « Berry... « Madame, m'écrit-il, suivant l'ordre que vous « m'aviez donné, j'ai pris ce matin la clef de votre grenier « d'abondance, pour faire une distribution aux gens qui souf- « frent de la disette ; mais j'ai la douleur de vous annoncer « que tout le blé est pourri : il n'y a pas un seul boisseau de « bon. » — Était-ce une preuve suffisante? Mmo d'Entraigues, qui avait la foi, crut facilement au récit de M. le curé de Corps , sans attendre d'autre affirmation. »•

M. Dupont ajoute : « Ces preuves de la Salette, prises à Tours même, fortifient indirectement au moins la valeur des paroles de la sœur Saint-Pierre. C'est plus que suffisant pour ceux qui croient au surnaturel. »

Dès lors, il entretint des relations suivies avec le curé de Corps et accueillit avec le plus vif intérêt tous les récits qui lui arrivaient de la sainte montagne. II fut un des premiers à faire ce pèlerinage qui devait avoir une si grande influence sur l'esprit catholique en France. Il le fit en compagnie d'un vénérable prêtre de Grenoble, M. Dombey, actuellement aumônier des Carmélites de Vienne, à qui nous empruntons le récit suivant :

« Nous étions au mois de juillet 1847, l'année qui suivit l'apparition. Nous ne trouvâmes que deux cabanes sur la montagne. Nous étions au nombre de cinq'au départ de Corbelin... N'ayant pas alors de chemin de fer, nous voyagions en patache, et le bon frère pèlerin, que nous appelions ainsi, car nous- nous sentions en famille, profitait de tout ce que nous rencontrions sur la route pour nous parler des choses de Dieu et en embaumer nos âmes... A l'exemple de saint François d'Assise , il se servait des créatures pour s'élever au Créateur... La prière, les oraisons jaculatoires faisaient le condiment de sa conversation si pieuse et si édifiante. Ayant rencontré sur notre route un château où un membre de la famille qui l'habitait avait obtenu une guérison miraculeuse, le bon M. Dupont se mit à dire : « Faisons une prière d'actions de grâces pour remercier Dieu de la faveur

accordée à cette personne miraculeusement guérie. » Puis il nous racontait lui-même d'autres merveilles de grâce dont sa mémoire était richement fournie. Je ne puis dire toute la joie et la pieuse allégresse qui remplissaient nos âmes durant ces fervents entretiens.

« Nous arrivâmes heureusement à Grenoble, puis à Corps, où nous fûmes reçus par les sœurs de la Providence. C'est chez elles qu'étaient placés les deux petits enfants de l'apparition. Il nous fut permis de bien les voir et de les interroger à notre aise. Les sœurs avaient beaucoup de peine à leur apprendre leurs prières et un peu de catéchisme ; nous fûmes édifiés de leur candeur et de leur simplicité. Pendant près de quatre heures , ils gravirent avec nous la montagne de l'apparition ; il n'y avait alors que trois petites croix qui marquaient les trois stations de la sainte Vierge. Le sentier parcouru par elle était encore tout couvert de verdure. Sur les lieux mêmes, les deux petits enfants nous firent chacun leur narration ; elle était telle qu'ils l'ont toujours faite, ayant été chargés par la très sainte Vierge de faire passer toutes ces choses à son peuple. »

Nous savons par M. Dupont lui-même qu'il interrogea minutieusement les enfants; et en cela comme en toutes les choses surnaturelles dont il s'occupait, il fit preuve d'une extrême prudence: il examina les lieux, il questionna Mélanie. « J'insistai beaucoup, dit-il, pour savoir de Mélanie comment la très sainte Vierge tenait ses mains. Elles étaient complètement cachées dans ses manches, » reprit -elle en faisant un geste très significatif. Et M. Dupont en tirait cette conclusion que la main qui se cache ne donne pas ; tandis que, plus tard, apprenant les détails de l'apparition de Lourdes, où la sainte Vierge, au contraire, « ouvre ses mains, » il y voit un signe de largesse et de profusion de grâces.

. « Sur la montagne , continue le narrateur précité, se trouvaient encore plusieurs autres pèlerins; tous étaient édifiés, à l'exception d'un seul qui se disait du nombre des « opposants » .

Il était mêlé à la foule des pieux pèlerins, parmi lesquels se rencontra M. l'abbé Faivre, missionnaire de Saint-Claude. Celui-ci se mit à discuter avec le « voyageur opposant » qui cherchait à confondre les deux petits enfants par des suppositions absurdes. Au milieu de la lutte, une voix soudaine part de la foule, disant au missionnaire: « Père, prèchez-nous, prêchez-nous 1 » L'opposant reprit : « Non ; il n'est pas permis de prêcher ici; Monseigneur l'a défendu. » Le missionnaire repartit : « Si Monseigneur a défendu" de prêcher ici, il n'a pas défendu d'y prier. » Alors il tombe à genoux devant la croix marquant le lieu de l'apparition, fait une belle amende honorable pour les blasphèmes et les travaux du dimanche, qui appesantissaient sur nous la divine justice... Tous nous nous prosternons, nous unissant aux sentiments et à la prière du missionnaire. Se voyant seul debout au milieu de la foule agenouillée, « l'opposant » confus tinit par fléchir les genoux avec tout le monde. Je ne saurais vous peindre la joie dès pèlerins , surtout celle de notre cher M. Dupont; il félicita le missionnaire de sa foi et de son courage; ils se promirent de s'écrire et d'entretenir désormais leur uniun et leur zèle pour les oeuvres de Dieu. »

A propos de « l'opposant », nous citerons, sur le rapport de M. Dupont lui-même, une réponse remarquable de Mélanie. Après le récit de la petite bergère, l'opposant terminait ses objections en disant : « On ne comprend rien à tout cela, » etMélanie de répondre: « Monsieur, comprenez-vous les mystères ? — C'est soufflé, s'écrie le Monsieur. — Dites plutôt, reprit M. Dupont, que c'est inspiré. »

Reprenons le récit du narrateur.

« Sur cette montagne encore, dit- il, les pieux pèlerins furent édifiés de l'humilité et de la foi du saint M. Dupent. Que de baisers il donnait à cette terre bénie ! Il fallait le voir se traînant à genoux dans le sentier parcouru par la très sainte Vierge , y collant ses lèvres et son front, arrachant le vert gazon comme un précieux souvenir, recueillant les petites pierres, buvant délicieusement à la fontaine qui,

étant à sec le jour de l'apparition , n'a plus cessé de couler, et dont l'eau a été transportée dans tous les coins de l'univers pour y faire des prodiges par la protection de Marie !... Combien nos moments passés sur la montagne furent précieux et courts ! Tous les pèlerins en jubilation s'aimaient, s'entretenaient comme de vieilles connaissances et comme des frères... On ne quitta ces lieux qu'en versant des larmes de bonheur! Nous descendîmes de la montagne comme les apôtres du Thabor, et le bon frère me dit : Ecrivez sur le carnet : « Et le pèlerin qui a fait cent quatre-vingts lieues a dit : Je reviendrai... » Plus tard, lui écrivant quelquefois à Tours, je lui rappelai sa promesse; mais il me répondit qu'il était le pèlerin embourbé et le valet de la sainte Face, qu'il n'était plus maître de lui.

« M. Dupont, dans ce pèlerinage, se lia d'amitié avec le digne M. Melin, curé de Corps, devenu plus tard chanoine; ils ont été assez longtemps en correspondance. De Corps, le cœur tout embaumé, nous prîmes le chemin de Corenc; là encore nous fûmes bien reçus. M. Dupont était toujours le héros de nos pieuses fêtes. Il édifiait, il étonnait même par son langage si chrétien ; on le regardait comme un véritable apôtre. La supérieure générale fit réunir la nombreuse communauté dans la salle des conférences, et le saint monsieur, pendant presque deux heures, édifia, ravit son auditoire par ses pieux entretiens... On s'est souvenu pendant longtemps de son passage.

« De Corenc, la pieuse caravane s'achemina vers la Grande- Chartreuse. Nous fîmes une halte chez un de nos bons amis, M. Sibillat, curé de Coublevie; nous fûmes bien traités par lui, et, à son tour, il se montra heureux de nous voir et surtout de faire la connaissance de M. Dupont, qui fut pour lui aussi un sujet d'édification.

Nous partîmes ensuite pour la Grande Chartreuse. Ces grands bois, ces rochers, ces grottes profondes, mais surtout la vie pénitente des anges de la solitude parlaient au cœur de notre pieux pèlerin , qui les voyait pour la première

fois... Il savait égayer son monde, même aux dépens de l'amour-propre, par de piquantes plaisanteries. Prêtant, par exemple, l'oreille au chant des merles dans les bois, il disait gaiement qu'il était le « pèlerin sifflé... »

« Je regrette, ajoute le naïf narrateur, de n'avoir pu retenir ses charmantes conversations , déjà si éloignées de nous, et que le temps a emportées sur son aile rapide... »

On voit par ce récit quel parfum d'édification M. Dupont répandit autour de lui dans le cours de ce voyage. Ses qualités aimables et ses éminentes vertus furent admirées de tous ceux qui purent le voir de près. M. Orcel, supérieur du grand séminaire de Grenoble, demandait souvent des nouvelles de ce « bon chrétien du premier siècle ». Et M. le curé de Corbelin écrivait : « Depuis ce dimanche d'heureuse mémoire où il me servit la messe, j'ai beaucoup plus de dévotion au très saint Sacrement de l'autel. »

Ce voyage donna occasion à M. Dupont de connaître et de voir le saint curé d'Ars. L'entrevue de ces deux serviteurs de Dieu fut remarquable. Elle rappelle assez bien celle de saint Dominique et de saint François d'Assise. M. Dupont raconte lui-même qu'il avait fait le voyage dans le but d'avoir un entretien avec M. Viannay, pour lequel il professait depuis longtemps une grande vénération. Mais comment l'aborder à travers la foule des étrangers rangés sur deux haies et se pressant sur son passage à sa sortie de l'église ? Tout à coup le curé d'Ars aperçoit le pèlerin de Tours, qu'il ne connaissait pas, qu'il n'avait jamais vu. Il s'arrête, va droit à lui, le contemple quelque temps d'un regard doux et profond ; puis souriant, levant les yeux et joignant les mains : « 0 mon cher ami, lui dit-il , qu'il sera bon de nous trouver un jour dans le ciel et de chanter les louanges de notre Dieu! » — « Il ne m'en fallut pas davantage, ajoutait gaiement M. Dupont; je me retirai content, gardant dans mon cœur la bonne parole du saint curé. » — « J'ai vu, disait-il quelques années plus tard, M. le curé d'Ars en 1847. Il y avait longtemps déjà qu'il était en grande vénération.

A cette époque on pouvait lui donner près de quatre-vingts ans; et, d'après une notice que j'ai lue, le saint prêtre en aurait eu dix de moins. J'ai sa vie et un livre de lui sur les souffrances et la croix ( 1857). — Dans les derniers temps, en 1873, il « se souvenait avec reconnaissance d'avoir eu la consolation d'assister à sa messe et de communier de sa mam ».

M. Dupont revint de la Salette de plus en plus convaincu et pénétré des preuves qui établissent )a vérité de l'apparition. On en jugera par l'extrait suivant d'une lettre écrite à un de ses amis, capitaine de frégate.

« Il y a quelques semaines, dit-il, pour me trouver en position de répondre à certaines difficultés présentées par des non croyants , j'ai fait le pèlerinage de la montagne, désormais glorieuse, où Marie s'est visiblement montrée à deux pauvres enfants. Je me suis trouvé si bien renseigné sur le fait principal et ses accessoires, que ma conviction dès lors s'est formée. » — Parlant d'abord de l'enquête ecclésiastique ordonnée par M8* de Grenoble pour constater l'existence de la fontaine miraculeuse, il continue : « Le pays entier dira : Cette fontaine n'a jamais eu d'eau qu'à la fonte des neiges , au printemps, et depuis le 19 septembre dernier elle coule sans' interruption !... Tout le pays a été converti en voyant cette eau appuyer la prédication des deux bergers. C'est un fait patent. Déjà les faits parlent si haut que, sans attendre le retour des deux prêtres enquêteurs, M** de Grenoble permet que l'on célèbre le saint sacrifice sur la montagne au lieu de l'apparition, et M. l'abbé Combalot a obtenu la permission de prêcher à la grande foule qui s'y rendra, et dont le nombre, croit-on, dépassera cinquante mille. Mgr de Grenoble a déjà reçu cent mille francs pour la construction d'une église. »

A l'appui de celte preuve d'autorité il apporte le témoignage des enfants, dont il dépeint ainsi le caractère. « Quand on a le bonheur de voir ces chers privilégiés de Marie, on peut se passer des raisons précédentes et des miracles de

LA SÀLETTE 165

guérisons corporelles ou spirituelles opérées par l'eau de la Salette. Un petit garçon qui avait onze ans et une petite fille de quinze ans ; tous les deux sans la moindre teinte d'instruction , sans pratique religieuse ; pauvres outre mesure ; le père et la mère de Mélanie ont sept autres enfants et demandent l'aumône ; Maximin est tout aussi mal partagé de ce côté... Depuis deux ans, Mélanie était en location à la Salette pour garder les bestiaux. Depuis deux jours, Maximin y avait été envoyé, et tous les deux dans deux fermes différentes. La montagne de l'apparition est à une heure et demie de chemin au-dessus de tout pays cultivé. Lorsque les enfants descendirent de la montagne avec ieurs bestiaux, ils racontèrent tout de suite ce qu'ils venaient de voir et d'entendre. Des menaces d'abord, puis de l'argent pour obtenir leur silence; efforts inutiles, et depuis onze mois révolus, toutes les séductions, toutes les ruses, toutes les menaces sont journellement venues se briser contre l'imperturbable indépendance de ces enfants, que l'esprit de Dieu anime sans contredit, lorsque, sans montrer le moindre embarras et sans jamais laisser voir la plus légère satisfaction d'avoir confondu leurs interlocuteurs, ils répondent aux questions les plus épineuses. Ne s'inquiétant nullement du résultat de leur mission, ils deviennent l'un et l'autre de très' pauvres petits paysans, aussitôt qu'ils peuvent se dégager de l'affaire. Plusieurs autres circonstances fort concluantes se groupent autour du fait principal. Peut-on, par exemple, ne pas être frappé de ce qui -se passe journellement sur cette montagne, distante de quatre lieues du chemin de Corps , d'où l'on commence à gravir dans le plus difficultueux de tous les sentiers? On arrive exténué, inondé de transpiration, et la première chose que tout pèlerin fait, c'est de prendre, au risque d'une pulmonie foudroyante, plusieurs verres d'eau très froide ; mais, chose extraordinaire, au même instant, le linge est séché sur le corps , on est remis de sa fatigue , et l'on fait à genoux un chemin de croix de quatorze stations dans le trajet parcouru par la sainte Vierge. Nous nous

sommes trouvés soixante personnes ensemble le 27 juillet. Mgr l'évêque de la Rochelle avait fait trois jours auparavant la consolante épreuve dont je viens de vous parler; des processions de huit cents, douze cents, deux mille pèlerins ont éprouvé le même bonheur. »

Le pieux historien ajoute en terminant son épître : « Je ne comptais pas vous en dire si long, et j'ai regret d'en dire si peu. Mon volume partira sous la sauvegarde de quelques médailles de saint Benoit... Je joins à cet envoi une petite bouteille d'eau de la Salette. Il vous sera peut-être donné de savoir par expérience combien elle est efficace*... »

Il avait une grande confiance dans l'efficacité de cette eau miraculeuse. Il en expédiait par petites fioles à ses amis. Dans ses lettres, il raconte les miracles qu'elle a opérés, a Nous avons souvent, écrit-il, des preuves de l'efficacité de l'eau de la Salette. Je m'appuie plus là -dessus que sur toute autre chose pour avoir confiance dans l'avenir. »

« Je vous dirai , écrit-il à un autre, que l'eau de la Salette continue à faire des prodiges. Un fait qui s'est passé ces jours derniers à l'occasion de la maladie d'une jeune femme fort pieuse, pourrait à lui seul lever tous les doutes, au moins de l'esprit des gens de bonne volonté. Au point d'évidence où la chose est arrivée pour moi , par suite de toutes les guérisons obtenues par l'usage de cette précieuse eau, j'éprouve une sorte de malaise en apprenant que des âmes qui étaient à même d'acquérir la conviction de la vérité se posent en adversaires des petits enfants. En un mot, je crains pour les Goliath. »

L'année qui suivit son pèlerinage, en 1848, au milieu des agitations politiques de l'époque, il écrit gaiement à un de ses amis: « Adieu, je me rends au poste de la garde nationale. Heureusement qu'il est permis d'emporter avec soi quelques petites fioles d'eau de la Salette. Un de mes confrères à qui j'en avais donné une, a éprouvé toute la puis-

\ m. Le Bobinée, 16 août 1847-

sance de cette eau sur son fils, quelques jours après. » Il en avait toujours chez lui une provision ; et de temps en temps, sur sa demande, on lui en expédiait des bouteilles qui lui arrivaient à pleines caisses.

Longtemps il continua ses relations par écrit avec les pèlerins qu'il avait eus pour compagnons de voyage, surtout avec une intelligente et pieuse demoiselle, nommée Louise Dupont, qui n'était pas sa parente, mais qui avait longtemps demeuré à Tours chez Mmo Aimée Combes, où M. Dupont l'avait connue; il l'appelait « sœur » , probablement à cause de la similitude de nom, et elle lui écrivait souvent. Huit ans après, répondant à une de ses lettres : « Ma bien chère sœur, lui dit-il, votre lettre eût été capable de ressusciter tous mes vieux souvenirs du pieux pèlerinage, si le temps avait pu les faire mourir. Le silence que je garde, ma stagnation ici, sont choses forcées; et, par conséquent, je voyage en esprit pour me dédommager. Voilà la part du pèlerin décrépit, qui n'attirerait même plus les impertinents sifflets des merles de la Chartreuse, s'il lui était permis de reprendre son ancien métier.

« Comme tout vient à point! et combien je remercie mon bon ange de m'avoir mis à même de faire connaissance avec les dignes sœurs de Corbelin et de Corenc, de gravir la sainte montagne et de s'y être pris de telle sorte que je puis, d'ici, vivre par la pensée au milieu de tous ces pieux souvenirs qui sont daguerréotypes dans mon cœur ! C'est un vrai tableau, où mes yeux se portent sans qu'il leur soit permis d'y rien toucher, et, vous prenant pour guide, je ne permets à mon imagination de travailler que sur la sainte mon tagne où notre pauvre tente s'est noyée dans les fondations du sanctuaire élevé à la gloire de Marie et dans les constructions réservées à nos héritiers pèlerins. Et pourtant, lorsque nous baisions ensemble cette terre sacrée, j'avais bien dans la pensée de revenir y chercher les traces de Marie 1 Voilà le résultai de cette promesse... Dieu seul est le Maître. D'ailleurs, souvent je me prends à considérer que je ne

mérite pas le moins du monde d'être une seconde fois favorisé aussi étrangement que je l'ai été dans mon premier voyage. »

Une autre fois, en 1852, parlante un des pèlerins de 1847 d'une amicale invitation qu'on lui adressait pour une grande solennité qui devait avoir lieu à la Salette : « Hélas! dit-il. je ne suis pas digne d'aller faire foule sur la sainte montagne. J'y serai par la pensée et je m'y retrouverai avec vous, avec mes frères et sœurs et ce zélé abbé Faivre, et je recommencerai mon cbetnin de Croix au milieu des acclamations et des cris de joie qui vont saluer Marie , la réconciliatrice du monde avec le Ciel. Puis, le soir, réunis aux pieJs de Notre-Seigneur, à l'adoration nocturne avec tous nos confrères, nous lui rendrons grâces, et pendant la nuit nous le prierons aussi pour vous. »

Les anniversaires de l'apparition surtout lui étaient cbers, et il les célébrait à Tours par des hommages particuliers de foi et de piété. Ainsi, il écrivait le 19 septembre 1852: « Depuis hier une belle lampe brille aux pieds de Notre-Dame de la Salette ; et par la pensée je m'unis aux heureuses âmes qui ont pu se rendre sur la sainte montagne pour fêter le glorieux anniversaire. »

Fréquemment il exprime le regret de ne pouvoir être présent sur ces lieux bénis. A M. l'abbé Dombey, il écrit, le 24 juillet 1853 : « Vous me parlez du pèlerinage de la Salette comme d'une chose aussi facile qu'il me serait doux de l'entreprendre de nouveau avec vous. Hélas ! si les circonstances ne se modifient point, je serai désormais condamné à célébrer dans mon petit coin et en silence, dans la plaine de Tours, l'anniversaire de notre ascension sur la bénite montagne. Et ainsi vais-je faire après-demain , remémorant dans mon pauvre cœur tous les souvenirs de 1847, à partir de la Tour-du-Pin et finissant à Corbelin. J'ai tout cela bien présent à la mémoire, parce que, chemin faisant, mon cœur prenait des notes. » — A la supérieure des religieuses de la Visitation de Parav, il écrit en 1*50 : « J'aurais eu grande

joie de pouvoir recommencer mon pèlerinage de la Salette en faisant, comme la première fois, station à Paray. Mais je ne puis pas goûter pareille jouissance cette année. Priez pour le pèlerin embourbé... »

Le « pèlerin embourbé » se dédommageait de ces privations en composant pour son usage et celui des autres des prières du genre de celle-ci : « 0 Marie ! m'unissant aux sentiments de foi qui conduisent à cette heure à la Salette de dévots pèlerins, je viens vous demander le soulagement de mes douleurs corporelles et les grâces spirituelles dont j'ai besoin. Permettez donc que je retire un double fruit de la neuvaine que j'entreprends aujourd'hui en me transportant par la pensée sur la montagne bénie où vous nous avez fait, par l'entremise de- deux petits bergers, une sommation de tendresse et d'amour pour nous forcer à rendre au très saint Nom de Dieu la vénération qui lui est due. Vierge sainte, Mère de Jésus, que cette eau, manifestation éclatante de votre passage sur cette montagne désormais glorieuse, me soit en aide et protection ! Je vous en conjure, ô Marie, consolatrice des affligés, salut des infirmes, mère de la divine grâce! Ainsi soit-il. »

Il se préoccupait particulièrement du sort des deux enfants qu'il avait si minutieusement interrogés et dont les réponses et l'attitude avaient fait sur lui de si favorables impressions. Quand ils furent en état de faire leur première communion , la supérieure de la communauté où était Mélanie ne manqua pas d'avertir le « pèlerin de Tours » et de lui demander des prières. « C'est le jour du Bon -Pasteur que les deux petits bergers ont fait leur première communion, écrit-il. Avertis à temps, nous avons pu nous unir d'intention à ces heureux enfants de Marie... »

Quand la santé de sa fille le préoccupe, il écrit pour qu'on la recommande aux prières des deux enfants: « J'aimerais assez, dit-il, que les deux petits enfants voulussent bien, à la même place où Marie leur a parlé , réciter un Ave Maria à l'intention d'Henriette, promettez-moi cela. »

Personne n'ignore que le fait de l'apparition de Notre- Dame à la Salette fit tout d'abord un grand bruit et devint un événement qui eut ses contradicteurs. La question fut aussitôt portée devant l'autorité ecclésiastique, et l'on sait comment, après une enquête juridique, Mgr de Grenoble, à qui ce droit et ce devoir appartenaient comme évêque du lieu, se prononça nettement pour le caractère miraculeux du fait. Nul ne s'intéressa plus vivement que M. Dupont à toutes les phases de cette affaire. L'approbation du vénérable prélat mit le comble à ses vœux. « Cet acte, ditil, peut à bon droit passer pour le plus grand événement de cette année 1848, si fertile, d'ailleurs, en choses de la terre. » Apprenant le départ des députés que l'évêque envoyait au saint-siège : « Voici donc, écrit-il, que l'affaire de Notre-Dame de la Salette prend les proportions convenables. Il est temps que l'univers entier retentisse de la parole si miséricordieusement tombée du ciel sur la sainte montagne. Nous allons bien prier à l'adoration nocturne pour l'entière réussite de MM. Gérin et Rousselot à Rome. »

Il ne cessa de déplorer l'aveuglement de ceux qui « aiment mieux discuter et même nier les miséricordes du ciel que de se rendre à ses avertissements ». 11 se réjouit lorsqu'il sut que Mer de Grenoble avait conclu l'affaire de l'achat des terrains, « ces lieux bénits par l'auguste présence de la très sainte YieroC. » — « C'est, dit-il, une grande affaire contre laquelle s'insurgeaient les propriétaires en demandant un prix exagéré. Rien, désormais, ne retardera l'érection d'une chapelle votive, à laquelle tous les pèlerins pensent en priant en plein air aux abords de la sainte montagne. » M. Dupont y pensait bien lors de son pèlerinage ; car il parle dans ses lettres d'une « petite aumône recueillie au nom des pèlerins et destinée aux frais de la première messe qui sera dite », et il nous apprend que cette collecte fut « consacrée par le curé de Corps à l'acquisition d'un calice; une souscription faite à Tours avait élevé la sommp h deux cenl vingt francs ».

Sous le pied du calice qui servit alors pour la première messe, on grava la date du 19 septembre.

Le fait même de l'apparition réjouit sa piété et le remplit d'espérance pour l'avenir: « La visite faite aux chers enfants, dit-il, aura été reçue par tous les enfants de Marie ! Que de joie dans les âmes pures , en recevant ce nouveau témoignage d'amour de la bonne Mère des cieux ! La belle couronne qu'elle a prise avant de parler à son peuple, annonce que les manifestations auxquelles nous devons nous attendre seront glorieuses et non plus comme au jour de l'Incarnation petites et humbles. Le Cœur de Jésus paraît à Marguerite- Marie au milieu des flammes ; Marie étincelle de beauté à la Salette. Oh ! que ces flammes devraient échauffer nos pauvres cœurs ! que cette beauté devrait nous enflammer d'amour ! Certes , si Dieu ne nous avait pas créés pour sa gloire, il n'y aurait rien de surprenant qu'il nous laissât dans l'ornière où nous sommes étendus. Mais il nous a créés pour lui, et Jésus combat contre le loup ravissant afin de faire lâcher prise à son affreuse dent. »

M. Dupont recevait de première main et lisait avec attention tous les ouvrages qui se publiaient sur la Salette. En 1853 il en reçut un qui venait de paraître: « Il clôt, ditil , toute discussion au regard de Notre-Dame de la Salette , victorieuse de l'enfer et qui se dispose à triompher de bien des âmes. » — « Qu'elle se hâte, écrit-il une autre fois, la miséricordieuse Mère qui supporte à peine le bras de son Fils! Disons-lui avec saint François Xavier arrivant aux Indes : Opitulare, opitulare, Domina nostra! Quando opitulaberis?... »

Le progrès de l'incrédulité en France à cette époque ne lui ôte rien de sa confiance dans l'avenir: « Il est bien certain que l'on correspond fort peu aux sentiments si formels de la bonté de Dieu ! Une seule chose me rassure , c'est la pensée que la très sainte et immaculée Mère de Jésus n'aurait pas accepté le message, si ces pauvres enfants de la terre n'avaient dû le recevoir que pour s'enfoncer de plus en plus dans le crime, et s'attirer une masse de fléaux destruc-

teurs. Je me prends, en conséquence, à espérer encore, et beaucoup. » — « Non , ajoute-t-il, il est impossible que les dix justes ne se trouvent pas en France, et que bientôt, — il écrivait à une catholique anglaise, — les dix saints ne se trouvent pas dans le pays qui en portait le nom jadis. »

La nouvelle des fêtes que l'on célébrait sur la montagne le ravissait de bonhenr et l'enflammait d'un saint enthousiasme. Il regrettait que les détails n'en fussent pas suffisamment connus. « Qu'il y a lieu de s'étonner, dit-il, que les journaux même les plus religieux gardent le silence sur la fête si magnifique du 19 septembre! Le roi de Babylonc faisait publier les miracles du Dieu de Daniel, et les chrétiens se taisent quand il s'agit des miracles de Dieu et des amabilités de Marie!... Mais tout prouve que le bon Dieu ne laissera pas imparfaite son œuvre. x>

Il était ingénieux à faire des rapprochements entre le fait de la Salette et d'autres grâces accordées au monde par la Mère de Dieu. Il en faisait jaillir, comme autant de traits saisissants, des points de vue lumineux et de pieuses pensées. Ainsi, rapprochant le fait de la Salette de celui de la médaille miraculeuse, il s'écrie : « Se peut-il que notre incomparable Mère se soit vue obligée, dans l'excès de sa tendresse pour nous, à venir elle-même en personne nous apprendre à l'invoquer par ce cri d'amour : Marie, conçue sans péché, priez pour nous qui avons recours à vous!... Des années s'écoulent, et malgré les miracles opérés par la sainte médaille que l'heureuse sœur de Saint-Vincent-de- Paul nous a fait prendre, voici que les cieux s'abaissent encore, pour que notre Mère, toujours infatigable dans son amour, vienne de nouveau nous sommer au nom de Jésus d'entrer dans une voie meilleure! »

Son amour de l'Ecriture et l'étude assidue qu'il en faisait lui suggérèrent un autre rapprochement, aussi juste que touchant, entre l'apparition de la Salette et l'histoire de Joseph. Nous en trouvons les détails écrits de sa main dès les premiers temps de la miraculeuse apparition :

« Les chrétiens qui sont effrayés à la pensée des larmes versées par la très sainte Vierge à la Valette, ressemblent aux frères de Joseph quand ils le virent pleurer. Voici , en effet, ce que nous lisons dans la Genèse sur la rencontre de Joseph avec ses frères : « Joseph ne pouvait plus se contece nir; les larmes lui tombaient des yeux. Il élève fortement « la voix et il dit à ses frères : Je suis Joseph ; mon père <( vit-il encore? — Mais ses frères ne purent lui répondre, « tant ils étaient saisis de frayeur. Et il leur dit avec douce ceur : Approchez de moi, je suis votre frère. (Gen. xly, 1, 2, 3, 4.) » — « Ils n'osaient; toutefois leur trouble ne résista point au second cri de Joseph : « Je suis votre frère ! » Nous, enfants de Marie, plus coupables, sans aucun doute, que les fils de Jacob, nous obtiendrons également grâce, si nos cœurs se ramollissent, et si, touchés de l'immense compassion de Marie, nous répandons des pleurs de repentir et d'amour. — Joseph dit : « Approchez-vous de moi, ne « craignez pas... » Marie dit aux petits bergers : « Avancez, « mes enfants, n'ayez pas peur... »

Les fléaux inouïs qui, à diverses reprises, vinrent assaillir la France et qui semblaient réaliser toutes les menaces faites par la Vierge de la Salette, frappèrent vivement l'esprit de M. Dupont. « Les chers petits enfants, dit-il, n'ont prophétisé que trop juste, en annonçant que nous étions à la veille d'éprouver de grands sinistres s'il n'y avait pas de retour à Dieu. La famine se fait déjà sentir pour tous ceux qui n'ont pas le moyen de payer le pain à un haut prix. Et cette famine a cela d'odieux qu'elle ressemble au supplice que les païens infligeaient à Tantale. Puis, nous sommes encombrés de morts et de mourants, et il n'y a pas encore le moindre retour à Dieu!... Tous les politiques sont en émotion; ils craignent une révolution, et de fait, on en a dit assez au peuple pour l'affriander et lui donner le goût du sang et du pillage. On lui a assez dit que tout finissait à la mort, que les richesses étaient seules capables de rendre l'homme heureux... »

M. Dupont écrivait ces mots au mois de décembre 1846, peu de temps après une désastreuse inondation de la Loire, au milieu des maladies et de la cherté du pain qui en étaient la suite , deux ans avant que cette « révolution tant redoutée des politiques » éclatât sur la France et se fît sentir dans l'Europe entière.

Dix ans plus tard , à l'époque d'une autre inondation plus désastreuse encore, M. Dupont, alors préoccupé du besoin de la réparation , émettait humblement le regret que , dans les mandements épiscopaux publiés à l'occasion de ces désastres, il ne fût pas question des blasphèmes comme étant la cause des fléaux infligés par la divine justice, a Hélas ! ajoute-t-il , c'est que la pensée ne remonte pas à Notre-Dame de la Salette , et qu'on ignore généralement ce que Notre- Seigneur a dit à la vénérable sœur carmélite Marie de Saint- Pierre. » — « Je crois, dit-il ailleurs, qu'il n'y aurait rien de mieux à faire pour convertir la France et l'Europe que de lire le récit de la Salette tous les dimanches au prône , et déclarer que cette lecture ne finira qu'avec la cessation du blasphème, dont on ferait une peinture, et jusqu'à ce que la sanctification du dimanche soit généralement adoptée. Il est manifeste que l'apparition de Marie est de force à faire quitter la voie de la perdition à grand nombre d'âmes. »

Il aurait voulu voir établir une œuvre réparatrice permanente sur la sainte montagne. Cette pensée lui vint en 1858, époque où il était plus que jamais pénétré des grandes idées d'une réparation solennelle. « Il faudrait, dit-il, qu'une communauté pénitente pût, sans diminuer en rien les ressources du pèlerinage , se fonder sur la montagne dans le seul but de la réparation, laissant aux sœurs de la Providence le soin des hôtes et des missionnaires. N'aurez-vous pas vu sur le haut du Planeau une place pour la chapelle de ces héroïnes de la pénitence, qui seraient placées entre le ciel et la terre afin de crier miséricorde? Il leur faudrait un énorme beffroi , qui pût porter à une

grande distance l'appel de la prière , beffroi qui serait surmonté d'une grande croix... » v

A son retour du pèlerinage, il prit soin de faire établir à Tours un sanctuaire où la dévotion à Notre-Dame de la Salette aurait son centre. La chapelle des religieuses de la Purification se présenta comme d'elle-même à sa pensée. 11 portait un intérêt particulier à cette petite communauté. C'était le chanoine Pasquier, son confesseur et son ami, qui l'avait fondée en 1834, dans le but de réparer les outrages commis envers la Majesté divine par les profanations du dimanche, et de travailler, dans l'expiation et la prière , à la conversion des profanateurs. Ce but plaisait au serviteur de Dieu. Il avait déjà largement aidé de ses aumônes la récente fondation ; des liens intimes de zèle et de piété existaient entre lui et la supérieure. Ce fut à son instigation et par ses conseils que celle-ci demanda à l'autorité ecclésiastique que l'humble sanctuaire (on se proposait de le reconstruire) fût placé sous le vocable de la Salette. Pour préparer les voies, M. Dupont, en 1856, fit présent à la communauté d'un tableau de l'apparition , qu'il fut permis d'exposer et de vénérer dans le sanctuaire , et qu'on plaça à côté de l'autel.

Tel est le commencement de la dévotion publique pour Notre-Dame de ia Salette parmi les fidèles de Tours , et l'origine des neuvaines préparatoires qui se font chaque année à l'approche du 19 septembre. Afin de seconder et d'affermir le mouvement des âmes, il fallait une association. Le dévot serviteur de Marie le comprit. Il en conféra longuement avec de graves et pieux ecclésiastiques , et il fut résolu qu'on demanderait l'érection d'une confrérie à l'archevêque, qui était alors M87 Guibert. Le prélat accueillit favorablement la supplique, et, par une ordonnance du 19 septembre 18d7, il érigea dans la chapelle de la Purification la confrérie de Notre-Dame Réconciliatrice, qui fut un peu plus tard affiliée à l'archiconfrérie du même titre établie sur la sainte montagne. L'affluence toujours crois-

santé des fidèles aux exercices publics de la neuvaine préparatoire fit sentir le besoin d'avoir un local plus étendu. Lorsqu'on projeta la reconstruction et l'agrandissement do la petite chapelle du monastère, M. Dupont s'empressa de mettre une somme importante à la disposition de la supérieure pour l'achat du terrain. La nouvelle chapelle fut bénite et inaugurée par M^T Guibert en 1860.

A partir de ce jour, la piété des fidèles pour Notre-Dame Réconciliatrice ne fit que s'accroître. Des réunions mensuelles furent établies pour les associés de la confrérie, et M. Dupont y assistait autant qu'il le pouvait. Il possédait une relique insigne de saint Louis : c'était une partie du crâne de ce glorieux prince, dont le zèle contre les blasphémateurs fut si grand et pour lequel, à cause de cela, il professait un culle spécial. Il voulut s'en dessaisir et enrichir de ce précieux trésor la chapelle de la Purification. Son désir eût été que la fête de saint Louis y fût tous les ans précédée d'un triduum et célébrée avec solennité. Les circonstances politiques n'ont point été favorables à ce pieux projet ; mais l'insigne relique avec la belle châsse qui la contient se voit encore sous le tombeau de l'autel, où elle atteste la prédilection du serviteur de Dieu pour ce petit sanctuaire.

D'ailleurs, la simplicité et le recueillement du lieu paraissaient lui plaire et l'attirer. Il y venait souvent entendre la messe et communier. Après la chapelle des carmélites, c'est peut-être celle de toute la ville qu'il fréquentait le plus; il ne manquait à aucune des fêtes spéciales du monastère; il s'intéressait môme avec une charité toute paternelle aux moindres besoins de la maison , soit par des aumônes , soit par ces procédés délicats qui lui étaient propres.

« Ainsi, nous raconte la supérieure, peu de temps après la construction de notre chapelle, la croix de pierre qui la domine tomba subitement sur le toit, nous ne savons comment. M. Dupont étant venu à la communauté s'en aperçut

aussitôt : « C'est Satan, dit-il , qui a fait ce coup. » Il lit sur-le-champ venir le maçon, lui commanda de faire une croix semblable et d'y graver le cœur de Jésus. Tout cela fut exécuté à ses frais. »

La dévotion à Notre-Dame de la Salette avait établi entre lui et les religieuses des liens intimes qui subsistèrent jusqu'à ses derniers moments. » Peu de temps avant sa mort, écrit la supérieure , il nous fit remettre une bouteille d'eau de la sainte montagne qu'il avait apportée de son pèlerinage. Les dates y sont écrites de sa main, et, malgré le nombre des années, l'eau est parfaitement saine et pure. »

Toute sa vie, alors même qu'il était le plus fortement pénétré de la dévotion à la sainte Face, M. Dupont conserva une dévotion particulière à Notre-Dame de la Salette. Il y avait à ses yeux tant de rapports entre le visage de Jésus couvert de sueur, de crachats et de sang, et celui de Notre- Dame inondé de larmes, que, pour lui , ces deux dévotions n'en faisaient qu'une. « Notre-Dame de la Salette semble elle-même, disait-d, les avoir unies, en portant un crucifix sur la poitrine. »

La piété et la foi de ce fervent chrétien s'élevaient ainsi de ces petits détails extérieurs à de très hautes pensées pratiques. La grande idée de la réparation , et d'une réparation spéciale pour les crimes du blasphème et de la violation des saints jours, ne cessait de préoccuper son esprit. Il vit avec intérêt s'établir, à la suite de la confrérie réparatrice de Saint-Dizier, la confrérie en l'honneur de Notre- Dame de la Salette. L'une et l'autre lui semblaient avoir un but identique , celui de réparer les offenses commises envers Dieu par les blasphémateurs et par les profanateurs du dimanche. Elles ont des origines différentes, les moyens qu'elles emploient sont différents : la première s'appuie sur le fait de l'apparition de la Salette et s'adresse à Marie réconciliatrice, à la Vierge des douleurs; la seconde tire son origine des révélations faites à la sœur Marie de Saint- Pierre et prend pour moyen le culte de la sainte Face

outragée au temps de la Passion; mais, dans la pensée de M. Dupont, ces deux œuvres peuvent marcher de front et se soutenir mutuellement. En outre , le but réparateur qu'on s'y propose est tellement grave et si bien en rapport avec les plus pressants besoins de notre siècle, qu'on ne sausait le poursuivre et s'efforcer de l'atteindre par trop de moyens à la fois. C'est ce qui explique comment M. Dupont, malgré l'attention que nous lui verrons donner presque exclusivement au culte de la sainte Face et à la confrérie réparatrice qui en dépend , s'appliqua néanmoins toute sa vie à étendre le culte de Notre-Dame Réconciliatrice honorée sur la montagne de la Salette.

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