CHAPITRE X
Peu de mois après son retour de la Salette, M. Dupont eut à subir une cruelle épreuve, la plus grande de sa vie. Dieu, voulant le purifier davantage, l'élever au degré de l'union parfaite et en faire ainsi un digne instrument de miséricorde et de salut, allait, par un coup foudroyant, lui imposer le sacrifice de ce qu'il avait de plus cher au monde.
Henriette, son unique enfant, avait atteint sa quinzième année. A cet âge, la jeune fille réunissait, nous assure-t-on, les dons de la nature les plus rares et les plus séduisants. Vivant portrait de sa mère, belle, grande, quoique délicate de santé, d'une intelligence vive, prodigieuse même et bien au-dessus de son âge, elle enchantait tout le monde par l'élévation de son esprit et ses grâces naïves. Pour cela même, elle était trop souvent idolâtrée de ceux qui l'approchaient; Mmo d'Arnaud surtout, sa bonne grand'mère, en avait fait son enfant gâtée et ne savait rien lui refuser, s'alarmant à l'excès au moindre symptôme de maladie ou d'indisposition. Comme il arrive d'ordinaire, Henriette abusait de celte disposition de sa vénérable aïeule; d'un caractère inégal, volontaire, elle se livrait parfois à des caprices enfantins que le père lui-même ne parvenait pas toujours à corriger; on
lui reconnaissait, malgré cela, un cœur bon et charitable, et le vif sentiment d'une piété douce et ingénue.
M. Dupont se préoccupa par-dessus tout de son éducation religieuse; elle n'avait encore que sept ans, et déjà il écrivait : « Henriette promet beaucoup, comme on dit ordinairement; elle laisse percer des dispositions peu communes, elle est d'une vivacité sans égale et comprend tout. Nous ferons tout ce qui dépendra de nous pour lui donner les plus sérieux principes de religion. La pauvre enfant répondra, j'espère, aux désirs que je forme de la voir marcher dans les voies sûres de la perfection évangélique. Il est difficile, je pense, de s'assurer de son salut en dehors d'une pareille ligne. J'ai déjà peur pour elle des dangers du monde. Le bon Dieu viendra à mon secours, j'en ai la confiance. »
Dès son arrivée à Tours, nous l'avons vu, il l'avait confiée aux soins de M,na de Lignac, qui était devenue pour elle une seconde mère. D'une nature irrégulière et parfois fantasque dans son humeur et ses goûts, Henriette exigeait qu'on suivît une marche à part pour son éducation. La trouvant accessible aux idées de foi et aux sentiments de piété qu'elle avait sucés avec le lait sous les yeux de son père, la prudente maîtresse sut habilement s'en servir, et de temps en temps elle obtenait de sa petite élève des efforts généreux et des actes exceptionnels de bonne volonté. En voici un trait charmant que la digne supérieure elle-même raconte.
« Un jour, étant encore toute petite enfant, elle me demanda pendant le carême de lui raconter l'histoire de la vie et de la mort de Notre-Seigneur. Je mis pour condition que pendant quinze jours elle serait très sage et ferait droit à toutes mes recommandations. Chaque jour elle venait me demander si elle avait été assez sage et si les quinze jours étaient bientôt écoulés. Enfin, l'heure tant désirée arriva. Je lui racontai en détail la vie , la passion et la mort de Notre-Seigneur. Cette chère enfant, pendant mon récit, était vraiment à peindre. Comme suspendue à mes lèvres, saisie
d'émotion, elle versait des larmes sincères et s'écriait de temps en temps : « Comment? comment? ils lui ont fait cela!... »
« Une autre fois, à l'âge de sept ans, elle avait entendu dans une instruction de retraite cette simple parole du prédicateur : « Mon enfant, conservez bien votre innocence, et « vous verrez ce que le bon Dieu fera pour vous ! » — Elle en fut si vivement frappée qu'ensuite elle ne se lassait point de la répéter. Le père, heureux de voir une telle impression dans sa tille, n'aimait pas moins à la redire lui-même dans l'intimité. »
Cette piété précoce, on le comprend, le ravissait; il se plaisait à la cultiver. Il inoculait lui-même à sa fille dès son plus bas âge les maximes de spiritualité dont il faisait la règle de sa vie. Henriette, d'ailleurs, ne se montrait pas insensible à de pareilles leçons; elle savait au besoin se les approprier et les faire valoir. Nous en citerons une preuve curieuse dans la petite lettre suivante, écrite par Henriette âgée de neuf ans à une de ses amies, la filleule préférée de son père et de beaucoup plus âgée qu'elle :
« Ma chère grande sœur,
«... J'aime surtout bien les lettres qui parlent du bon Dieu, je penserai à toi pour le Souvenez -vous; je le dirai tous les matins après ma prière. Comme quand sainte Scholastique parlait avec saint Benoît, son frère, il lui disait toujours : Il faut'paWer de Dieu ou se taire, car c'est bien mieux déparier de Dieu, ma chère L..., je pense aussi que toi aussi tu aimes mieux parler de Dieu.
« Papa m'a copié beaucoup des pensées des saints.
« Henriette Dupont. »
Dans ce peu de mots d'Henriette on entrevoit toute une méthode d'éducation propre à M. Dupont. C'est un saint qui veut former sa fille à son image et en faire une sainte.
Il en suivait avec attention les moindres progrès : « Ma fille va bien, écrit-il, je ne saurais vous dire quel bon effet a produit sur elle une retraite donnée à Sainte-Ursule par le père Lavigne. » C'était en 1846. Une autre fois, étant retenu par une indisposition, il lui écrit à elle-même : « Il est possible que j'aille te voir demain, et ce serait pour m'entretenir avec toi de ces beaux jours que vous venez de passer dans de saintes et dignes pensées. Oh! si pendant ta vie entière ton cœur te ramenait aux promesses qu'on ne peut s'empêcher de faire à Dieu lorsqu'on est sous la vive impression de la grâce!... oh 1 que tu serais heureuse, et que tu rendrais heureux ceux qui t'aiment en Dieu et pour Dieu! Je ne t'en dirai pas davantage, parce que tu dois être encore occupée du résumé de la retraite. Nous t'embrassons tendrement en Jésus et en Marie.
« Ton père,
« P. Dupont. »
A l'époque de sa première communion, vivement préoccupé des dispositions de sa fille pour une action si décisive, M. Dupont ne manqua pas de la recommander spécialement aux prières de la sœur Saint-Pierre; et nous avons vu comment, dans une lettre charmante, la bonne sœur avait promis « d'offrir cette bien chère enfant au saint enfant Jésus comme épouse, afin que le jour de sa première communion fût comme le jour de ses fiançailles avec ce céleste et divin Epoux ».
On peut croire que la jeune fille se ressentit de l'influence d'une si puissante intervention. La lettre suivante, écrite par le père à sa filleule deux jours avant la grande action , le laisse entrevoir :
«... Henriette fait sa première communion le 13, jour de l'octave. Elle parait être en de très bonnes dispositions : elle demande à Notre-Seigneur, par l'entremise de Marie, de demeurer toujours dans cet heureux état d'enfance après
lequel tous les saints ont soupiré. Sa prière se termine par l'invocation suivante que je vous prie he dire à son intention : « 0 Marie, obtenez-moi la grâce toute particulière de ne grandir qu'en sagesse, humilité et amour, pour que je puisse toute ma vie, sans interruption, rester votre enfant de prédilection! » — Quelle grâce!!! Priez, ma chère L..., pour qu'Henriette l'obtienne, et vous mériterez toutes les bénédictions du ciel ! »
Nous avons aussi des preuves que la santé délicate de sa fille préoccupait vivement l'esprit de cet excellent père , et ne lui faisait négliger aucun des soins qui pouvaient lui être salutaires. Ainsi en 1844, peu après sa première communion, lorsque Henriette n'avait encore que onze ans, nous trouvons du capitaine Marceau à son ami une lettre qui constate tout à la fois la gravité du danger que l'enfant avait couru et la confiance qu'on avait alors dans les mérites de sa piété précoce :
« Dites à M110 Henriette , écrit de Brest le bon et spirituel capitaine, que, puisque je suis déçu dans mes espérances et ma crainte tout à la fois d'avoir une nouvelle protectrice auprès du bon Dieu, je compte bien qu'elle ne m'oubliera pas dans ses prières. »
Plus tard, quand M. Dupont conduisait sa fille aux bains de merde Saint-Servan, M. Marceau, écrivant à celui qui le nommait « frère tout dévoué en Notre -Seigneur Jésus », lui disait : « Je partage bien, je vous assure, les inquiétudes que vous cause la santé de votre chère Henriette , et je forme des vœux bien sincères pour que la volonté de Dieu s'accorde avec la nôtre : je me réjouirai dans ce cas -là que vous ayez été obligé d'aller à Saint-Servan, puisque cela m'aura procuré le plaisir de vous voir. »
Dans le double désir de favoriser Ja piété et la santé de sa fille, M. Dupont l'associait à ses voyages et à ses pèlerinages, surtout quand il allait en certaines villes de la catholique Bretagne où l'attiraient ses relation d'amitié et ses affaires. En cela, il était grandement encouragé par de sages
et pieux ecclésiastiques , ses amis. Un d'eux, le R. P. Vieil— lescases , alors directeur du grand séminaire de Tours , le félicite en ces termes : « Vous faites bien d'éloigner votre chère Henriette des dangers du monde, et de la conduire dans une province où vous pouvez lui offrir de bons exemples et en grand nombre. La simplicité des mœurs bretonnes vaut mieux que le raffinement de notre civilisation. »
C'était bien la pensée de M. Dupont. Aussi aimait-il de préférence le séjour de Saint-Servan , où la saison des bains de mer le ramenait chaque année. Veut-on savoir le genre de visites et de délassements qu'il procurait alors à sa fille? Ecoutons le témoignage d'une religieuse du pays, résidant actuellement en Amérique, à Sainte-Marie-des-Bois, dans l'Indiana : « Chaque été, écrit-elle, M. Dupont envoyait Henriette, sa tille unique, avec sa vénérable aïeule, prendre des bains de mer à Saint-Servan; lui-même venait ensuite prendre des « bains de foi », comme il disait. Il visitait volontiers les familles de cette ville avec lesquelles il était en relation d'amitié, et il conduisait avec lui sa tille, surveillant ses rapports et ses moindres actions. — Il venait souvent dans notre maison, continue la bonne sœur, et mes parents écoutaient avec avidité les innombrables récits de pèlerinages, de conversions, de miracles, etc., que nous, jennes encore, trouvions souvent trop longs et trop sérieux; car les sujets religieux étaient les seuls topiques de ses conversations. Même en attendant qu'on vint lui ouvrir la porte chez notre plus proche voisin , il engageait mon frère à lui répondre les Ave de son chapelet qu'il tenait dans sa manche, pour ne pas perdre une minute. Il nous veillait du coin de l'œil , atin que nous ne perdissions pas l'esprit de recueillement qu'il essayait de nous inspirer, et je me souviens encore du chagrin qu'il témoigna un jour, lorsqu'il trouva Henriette engagée avec nous à un certain jeu de cartes, très innocent en soi et auquel elle semblait prendre grand plaisir : elle pouvait avoir quatorze ans.
« M. Dupont marchait en esprit, comme il disait, dans les rues de Saint -Servan, ramassant à terre toutes les épingles qu'il trouvait, et disant à sa fille, quand ils rencontraient quelques dandys à l'air avantageux et qui sifflaient : « Vois-tu, ma fille? ces jeunes gens sont des têtes creuses qui ne sont remplies que de vent, et ils s'en vident... » A la fin de la saison des bains, il portait toutes ses épingles chez les Petites -Sœurs des Pauvres, à l'œuvre desquelles il prenait un vif intérêt. Quand Henriette désira aller voir le mont Saint- Michel, à quelques kilomètres de Saint-Servan , il lui fallut promettre d'aller en pèlerinage, et, par conséquent, garder le silence le long de la route. Elle s'en dédommagea au retour en nous racontant les aventures de son voyage. — Cette chère enfant, observe la religieuse qui écrit ces lignes, aimait le plaisir et jouissait de la vie; elle causa bien des inquiétudes à son père. Il craignait tant les dangers du monde pour cette âme ardente et. joyeuse!... »
Il paraît que son intelligence en avait fait une des élèves les plus avancées de Sainte-Ursule. Le fait suivant en serait la preuve. Au mois d'août 1847, il y eut fête littéraire au pensionnat : on devait y réciter en grand apparat quelques scènes d'Athalie : ces sortes d'exercices étaient alors en usage au couvent des ursulines de Tours, et la révérende Mère de Lignac, avec son goût sûr et son tact exquis, choisissait à dessein les. plus beaux vers de Racine pour en meubler la mémoire de ses élèves. La fête était intime. Les religieuses, les pensionnaires, le curé de la paroisse et le supérieur de la communauté en formaient toute l'assistance. M. Dupont fut le seul laïque invité ; c'est que Henriette était chargée du rôle d'Athalie. Elle avait voulu s'attifer pour faire son personnage de rei»e, et la condescendance paternelle avait mis à sa disposition quelques parures de sa mère. L'intelligence et la bonne grâce d'Henriette furent remarquées; et ce petit triomphe ne laissa pas sans doute le père insensible.
A l'époque des vacances il ne la perdait pas de vue , et j1 lui procurait de légitimes plaisirs en rapport avec son tempérament et sa nature. « Depuis que je vous ai écrit, lit-on dans une lettre en date du 3(J octobre 1847, j'ai beaucoup voyagé avec ma famille. Il a fallu conduire ma fille à Paris, puis près de la Flèche, puis retourner du côté de Montrichard. Si Dieu veut, tous ces voyages auront fait du bien à ma pauvre fille : pour le moment je ne vois rien encore. Priez et faites prier pour que la grâce surabonde, et surtout la grâce suréminente d'une correspondance fidèle... Que je donnerais volontiers tout un trésor pour qu'il lui vînt au coeur un grand et solide goût de piété ! La foi ne suffit pas pour se mettre en dehors des dangers de son âge. Il faut combattre le démon par d'autres armes. Vous savez bien ce qu'il faut demander à Notre- Seigneur pour le bien d'une âme. »
Il la recommandait pareillement aux personnes de piété dont il avait fait la connaissance à la Salette. « Ma fille, un jour, écrivait-il à l'une d'entre elles , vous remerciera avec l'accent que les vierges consacrées à Jésus doivent avoir sur les lèvres. » — « Et, ajouta-t-il, s'il dépend de moi, avant que des années s'écoulent, nous irons, elle et moi, vous prier de nous conduire à cette fontaine où Marie s'est assise, comme autrefois Notre-Seigneur, quand il brûlait de pouvoir dire à une âme-capable de l'entendre: « Si vous connaissiez le don de Dieu !... »
On lui écrivit pour qu'il fit faire à Henriette le pèlerinage de Fourvières. A cette pensée son cœur tressaille : « Sous les yeux maternels de Notre-Dame de Fourvières !... s'écriet-il en répondant à la personne qui lui avait fait la proposition. Ah! quand vous baiserez ses pieds bénis, prononcez le nom de ma fille. Dites-lui qn'au sentiment de ma faiblesse, je lui remets cette pauvre enfant entre les bras, la conjurant de l'offrir à Jésus. Je la lui donne, à elle aussi. Si c'était par testament, je ne serais pas en droit de demander une acceptation positive. Oh ! qu'il me serait doux
de lire sur le front de ma fille que l'affaire est tacitement conclue..., que les fiançailles publiques sont différées à raison de l'âge!... »
Apprenant qu'un cœur en ex-voto devait être offert à Notre-Dame de Fourvières avec les noms des jeunes personnes de Lyon associées pour cette offrande, il prie d'inscrire le nom d'Henriette. « Oh ! tâchons, ajoute-t-il, qu'elle devienne quelque chose d'agréable à Dieu, ma pauvre enfant !... Je ne dis point que je sois de force à résister à la pensée de la conduire à Fourvières et à Ars l'année prochaine 1. »
La vocation de cette fille unique et bien- aimée le préoccupait par-dessus tout. Au fond de son cœur, il désirait voir naître en elle le goût de la vie religieuse. Mais avec le caractère d'Henriette, pouvait-il l'espérer? Un jour il lui échappa à ce sujet un mot naïf et charmant que nous a conservé la supérieure de la Purification. M. Dupont , accompagné de sa fille, était allé lui rendre visite au parloir du monastère. Arrivé au lieu où il était attendu : « Allons, Henriette, ditil à sa fille, passe donc par le tour ce que tu portes pour ces Dames. » La jeune fille souriante et joyeuse découvrit un beau lapin blanc qu'elle était chargée d'offrir à la supérieure de la communauté, et elle se hâta de le faire passer par le tour, pour le lui remettre gracieusement entre les mains. M. Dupont la regardait faire, silencieux et recueilli. Puis tout à coup il se prit à.dire : Que je serais heureux, ma fille, de te voir aussi passer par là !... »
A mesure qu'il la voyait grandir et avancer en âge, ses préoccupations et ses inquiétudes à son sujet augmentaient. — « Je reviens, écrit-il le 7 décembre 1847, plus instamment que jamais à la demande de prières toutes particulières pour ma fille. La pauvre enfant vient d'entrer dans sa quinzième année. Et, autant qu'il me semble, le bon Dieu ne lui a pas dit encore: « Le monde est si dangereux qu'il faut
le craindre; la vie cachée en Dieu est si douce, qu'il faut y aspirer! » Prions donc. Oh! priez ! » — Le monde pour elle lui paraissait redoutable. Ces qualités exceptionnelles dont il la voyait douée et qui semblaient lui préparer au milieu de ce monde ce qu'on appelle un brillant avenir, redoublaient ses craintes, et il avouait à une sainte religieuse, dans un moment d'épanchement pieux et intime que « si, pour assurer le salut d'une enfant si chère, il eût fallu construire un monastère, il aurait été heureux d'en creuser lui même de ses mains les fondations et d'en porter toutes les pierres sur ses épaules ».
Plusieurs excellentes et honorables familles pensaient à Henriette pour leurs fils. Une d'elles fit faire au père une proposition en règle à ce sujet par l'entremise d'un ecclésiastique qui avait toute sa confiance. Le parti était de tout point convenable, avantageux et de nature à lui être agréable. « A cette proposition, raconte l'ecclésiastique charge de la demande, il se recueillit, et, par un geste qui lui était ordinaire, tendant les bras, il leva les yeux vers le ciel avec une expression que je n'oublierai jamais et qui me suggéra soudain la pensée qu'il oifrait sa fille à Dieu et lui en faisait le sacrifice. Peu de jours après, quelle fut ma stupeur en apprenant que la jeune Henriette était frappée à mort!... Nouveau Jepbté, n'avait-il pas immolé sa fille?... » Racontant lui-même ce qu'il avait éprouvé à l'instant où la communication lui fut faite : « Ce fut, dit-il, pour moi comme un coup de poignard !» — On insista ; on revint plusieurs fois à la charge ; des amis paraissaient tenir à ce projet d'alliance. Avec un calme plein de dignité et de foi il disait confidentiellement : « C'est maintenant que je monte au Calvaire ! »
Le Calvaire où il devait monter, ce fut une brusque séparation opérée par la mort.
M. Dupont portait assurément à Henriette un amour aussi vif et aussi grand qu'on peut l'avoir pour sa fille. Il lui arrivait même, par un excès de tendresse qu'il se reprochait, de céder quelquefois à ses petites exigences enfantines, trop fidèle imitateur en cela des faiblesses de Mme d'Arnaud , son excellente mère. Mais il était un point sur lequel, en père éminemment chrétien, il ne consentit jamais à transiger : c'était la fréquentation des plaisirs du monde, et en particulier des spectacles du théâtre, lesquels, alors même qu'ils ne paraissent pas tout à fait mauvais , ont toujours le grave et périlleux inconvénient d'enflammer l'imagination et d'entraîner peu à peu une jeune âme aux joies trompeuses et funestes du péché. Or, un jour, M. Dupont mena sa fille à Paris chez un parent : c'était un voyage d'agrément, une partie de vacances, où la jeune fille ne pensait qu'à se divertir et à s'amuser. Dès le lendemain, en l'absence du père, un des membres de la famille, sans trop de discrétion, parla à Henriette d'un genre de spectacle où elle pourrait aller innocemment et beaucoup se divertir. La jeune fille battit des mains à cette invitation, et, avec l'impatience de désir et l'ardeur de volonté qu'elle mettait en toutes choses, elle n'eut rien de plus pressé que de courir à son père, quand il fut de retour, pour solliciter auprès de lui la faveur de réaliser le projet en question et d' « aller, disait-elle , à la comédie». Le père, qui avait à se reprocher en maintes occasions d'avoir cédé trop facilement aux caprices de sa fille , crut cette fois devoir la refuser, et, malgré des instances réitérées, demeura inébranlable et inflexible dans son refus. C'est que, n'ignorant pas la nature et le caractère d'Hen-
riette, il appréhendait avec raison que cette première satisfaction, innocente en apparence, faisant contraste avec les plaisirs simples et paisibles de la vie de famille qu'elle avait jusqu'alors exclusivement goûtés, n'éveillât en elle le désir d'autres joies du même genre plus dangereuses, d'autres sensations enivrantes dont il eût été difficile de la préserver. La jeune fille, quoique pieuse et habituellement soumise, fut vivement chagrinée de ce refus, qu'elle avait peine à s'expliquer. Plusieurs jours durant, elle parut affectée d'une sombre tristesse, qui se montra dans ses paroles et toute sa conduite. Cette attitude fut pour le père un trait de lumière, une sorte de révélation ; il entrevit pour sa tille dans le monde plus de périls qu'il n'avait soupçonné. Et sous cette impression, il renouvela son sacrifice. — « Mon Dieu, dit-il intérieurement, si vous prévoyez qu'elle doive un jour s'écarter de la droite voie , je consens à ce que vous me l'enleviez plutôt que de la voir se livrer aux vanités du siècle... » — Prière héroïque, qui fut faite et plusieurs fois réitérée avec la foi d'Abraham , et que Dieu ne tarda pas à exaucer. Une maladie épidémique avait forcé Mmo de Lignac de congédier ses élèves pour quelques jours et de les remettre entre les mains de leurs parents. D'une nature expansive et franche, la jeune Henriette accueillit cette vacance inattendue avec un transport de joie qu'elle ne chercha point à dissimuler. « Heureuse maladie qui nous vaut huit jours de vacances ! » disait-elle gaiement en embrassant Mmo de Lignac avant de sortir. Elle était loin de s'attendre, la pauvre enfant, à ce qui allait lui arriver: ces vacances qui la réjouissaient devaient pour elle aboutir au tombeau! Sortie du pensionnat à quatre heures et demie du soir, elle se voyait le lendemain atteinte de la funeste maladie à laquelle on voulait la soustraire. Avec la mobilité d'impressions dont elle était susceptible, la jeune fille, comme si elle eût eu le pressentiment de sa fin prochaine, tourna aussitôt sa pensée vers Dieu avec toute la vivacité de sa foi. « J'allai la voir tous les jours, dit la mère de Lignac, je lui trouvai pour
Notre-Seigneur le même amour que j'avais déjà si souvent remarqué en elle. La veille de sa mort, elle reçut le saint Viatique : j'étais présente. Après son action de grâces, elle me rappela une parole qui dans une retraite précédente l'avait vivement frappée. «Vous rappelez-vous, me dit-elle, ce que disait le Père : que tout l'or et tous les bijoux de ce monde ne sont que des pierres en comparaison de l'amour de Notre-Seigneur? Oh ! qu'il avait raison ! qu'est-ce que tout cela ? Notre-Seigneur ! oh! il n'y a que lui : c'est tout, c'est tout , c'est tout ! »
Durant ces jours d'angoisse, la vertu de M. Dupont, déjà si parfaite, s'éleva à un degré d'héroïsme tellement surhumain, que tous ceux qui l'approchèrent alors en ont gardé une impression ineffaçable et se plaisent à en rendre le plus touchant témoignage. « J'écrirais un volume, dit M. l'abbé Regnard, si je voulais rapporter tout ce que j'ai vu, tout ce que j'ai entendu de beau et de sublime dans ce fait édifiant et providentiel. Je ne dirai que les choses les plus saillantes et qui m'ont le plus frappé. »
Ce témoignage est digne d'attention: c'est celui d'un saint prêtre, simple, droit, de beaucoup de bon sens et d'instructruction, qui connaissait intimement M. Dupont et qui ne le perdit presque pas de vue durant tout le temps de cette douloureuse épreuve.
«Après que la malade eut reçu les derniers sacrements, son père lui récita les prières des agonisants!... Il tenait dans ses mains la main de sa fille, et, avec une expression sublime de foi, il lui disait: « Partez, âme chrétienne, partez, partez ! Ne restez pas sur cette terre où l'on offense Dieu , partez! La mort c'est la vie; le monde, c'est la mort!... Va, ma fille! Tu vas voir Dieu! Dis -lui tout ce que nous sentons, tout ce que nous souffrons en ce moment!... Dislui que notre seul désir est qu'il soit content de nous dans cette épreuve !... Je souffre, il est vrai, mon cœur est déchiré! Mais, ma fille, ce sont les douleurs de l'enfantement: je t'enfante aujourd'hui pour le ciel ! Sur la terre , il est
vrai, nous sommes l'image de Dieu, mais une image grossière , à peine ébauchée. Ce n'est qu'au ciel que Dieu nous achève, nous perfectionne. Va, ma fille, et n'oublie pas mes recommandations... Je suis encore ton père, et au nom de mon autorité, je t'ordonne de ne rien dire à Dieu avant de les remplir. »
Nous verrons plus loin quelles étaient ces recommandations. M. Regnard continue: « Depuis lors, il n'a pas perdu ce sentiment de foi et d'espérance chrétienne. Le lendemain j'étais à prier auprès du lit de mort... Elle était au ciel... Son père vint aussi et médit: « Monsieur l'abbé , faisons une prière à mon intention. Ma tille a demandé à Dieu des grâces pour moi et pour ma famille, et elle les a obtenues, j'en ai l'intime et vraie certitude. Demandons à Dieu maintenant que nous fassions bon usage de ces grâces. Pour le bon usage de vos grâces , mon Dieu , pour le bon usage de vos grâces!... »
« Chère enfant, me disait-il en versant des larmes pleines de douceur et d'espérance, elle était sur le point de combattre ! Elle voulait vaincre et rester pure dans le monde ; mais elle sentait sa faiblesse, elle avait peur d'être vaincue !... Et elle a déserté, elle s'est éloignée en fuyant!... Je ne vois point ici JNotre-Seigneur comme un juge, ni comme un maître, pas même comme un père; mais c'est le bon jardinier qui est descendu dans son jardin ; il a trouvé une fleur bien belle, bien pure; il l'a cueillie dans la crainte qu'elle ne fût flétrie par l'orage... » — « Dans ma douleur, disait-il encore, je sens une joie au fond de mon âme qui surpasse toutes les jouissances du monde en son degré inlini. Ma tille était au monde pour arriver à l'éternité .* or, elle y est!... Dieu a dit : « Croissez et multipliez- vous. » J ai obéi à cette loi, j'ai été père. Mais pourquoi croître et se multiplier, si ce n'est pour la vie éternelle? Elle y est! Tout est consommé!... J'ai rempli ma mission de père!... »
« Au cimetière de Saint-Jean-des-Coups, quand on a descendu au cercueil dans le monument funéraire qui avait été
préparé , il se tenait debout au bas de l'escalier. Il a touché plusieurs fois la bière, et il a dit un dernier adieu à sa fille, en faisant sur elle le signe de la croix. »
Nous n'avons voulu ni interrompre ni abréger ce récit épistolaire, calme et succinct, comme un simple compte rendu, tracé par la plume d'un pieux et modeste ecclésiastique, témoin oculaire de ce qu'il raconte. Revenons un peu en arrière, au début de la maladie de l'enfant, etlaisspns le père lui-même raconter naïvement certaines circonstances où sa tendresse paternelle et sa foi de chrétien vont nous apparaître admirablement unies. C'est à un vieil ami, capitaine de frégate, en retraite à Brest, qu'il écrit, en lui envoyant de l'eau de la Salette :
« Hélas! dit- il, pendant la trop courte maladie de ma pauvre enfant, nous avons pu nous confirmer dans la foi que nous avions en Marie, reine de la Salette, mais en même temps nous convaincre que cette bonne Mère respectait la volonté de Dieu. Trois fois nous en avons fait l'expérience, et je puis dire que les confidences du médecin, qui étaient pourtant d'une nature inquiétante, m'ont moins préparé au sacrifice douloureux que la non-réussite de l'eau de la Salette. Voici les circonstances. Depuis plusieurs heures, ma fille éprouvait une grande agitation , et, comme elle avait beaucoup de difficulté à s'expliquer par suite de boutons qui couvraient sa langue, plus on voulait calmer cette agitation , moins on y parvenait. Ma mère parla de l'eau de la Salette, et je crus le moment arrivé. La pauvre enfant venait de se couvrir le visage avec un oreiller ; je mis quelques gouttes de la précieuse eau sur un petit morceau de sucre , et je dis à ma fille de boire en faisant un acte de foi. Tout aussitôt qu'elle eut bu, elle se retourne, trouve une bonne position , et s'endort si profondément que plusieurs personnes qui étaient dans l'appartement crurent à une crise heureuse. Le sommeil dura pendant une heure, et si paisible, si doux, que déjà nos cœurs palpitaient de joie : depuis deux jours et deux nuits, il n'y avait eu qu'agitation... La pauvre enfant
au bout d'une heure se réveille, mais nous remarquons qu'il n'y a eu aucune modification... Et nous voilà replongés dans nos angoisses. Eh bien! au même instant, l'ordre dans lequel Notre -Seigneur avait parlé à ses apôtres me vint à l'esprit. Je vis clairement que par précaution Notre-Seigneur avait commencé par leur enseigner l'oraison... « Que votre volonté soit faite !... » et que trois ans après, au dernier jour de sa mission sur la terre, il leur avait dit : « Celui qui croit en moi fera les oeuvres que je fais... Ce que vous demanderez à mon Père, je le ferai... » Au même instant donc que je venais de constater la puissance de Marie, il me sembla , — et ce fut bien poignant , — qu'elle n'avait pas voulu aller contre la volonté de Dieu, et ce fut un coup de foudre !
« Quatre heures après, survient un hoquet des plus pénibles... Cela durait depuis quelque temps. Je prends un médaillon qui contient une parcelle de la pierre sur laquelle Marie s'est assise le 19 septembre ; je le pose sur le front de ma fille, en lui disant de faire un acte de foi. Tout aussitôt le hoquet est suspendu, et il ne reparut plus... Le mercredi, jour de sa mort, qui eut lieu à onze heures et demie du soir, les vomissements commencèrent dans la matinée ; rien n'était gardé. Après plus de deux heures d'essais infructueux et qui fatiguaient beaucoup notre chère malade, j'eus la pensée de mettre quelques gouttes d'eau de la Sallette dans une tasse de... (illisible), et au moment même il ne fut plus question de vomissements.
« Vous trouverez comme nous , Monsieur, que si la très sainte Vierge ne se fût pas rencontrée contre la formelle volonté de Dieu, elle nous eût rendu notre enfant, malgré la violence du mal. Du reste, notre enfant si pure n'a pu être retirée du monde que par une miséricordieuse attention de Dieu, qui a toujours les yeux sur ses élus : lisez le chapitre V de la Sagesse, et vous verrez où nous puisons, ma mère et moi , les motifs de notre consolation. »
M. Dupont, durant la courte maladie de sa fille, reçut
d'autres signes qu'elle ne devait pas guérir. 11 n'avait pas manqué de solliciter pour la conservation d'une vie si précieuse les prières des différentes communautés de la ville, celles entre autres des religieuses du Carmel. La sœur Saint-Pierre, en qui il avait tant de confiance, avait sur ses demandes réitérées beaucoup prié ; mais plusieurs fois elle manifesta la conviction où elle était que la jeune malade ne guérirait pas. La raison qu'en donnait la pieuse carmélite était que cette cruelle épreuve devait ouvrir à M. Dupont les voies de la sainteté et le préparer aux desseins de Dieu. En eut-elle une connaissance surnaturelle, claire et distincte? Nous l'ignorons. Ce fut au moins chez elle un très vif pressentiment.
Les recommandations faites par le père à la jeune mourante au moment du départ suprême, donnèrent lieu à une scène attendrissante et solennelle que nul des assistants n'a oubliée. M. Dupont, se tenant debout près du lit de sa fille et prenant sa main dans les siennes, lui dit: « Ma fille, dans quelques instants tu vas paraître devant Dieu, tu le verras, tu lui parleras. Avant toute autre chose tu lui présenteras les recommandations que je vais te dire : c'est moi ton père qui te l'ordonne, au nom de mon autorité paternelle. — Tu prieras pour ton père , pour ta grand'mère , pour les membres de ta famille... (et il en fit l'énumération). Tu prieras pour toutes ces bonnes et pieuses personnes qui ont pris soin de ton éducation, de ta santé... (il en fit l'énumération et il présenta ses domestiques). Tu prieras pour les habitants de cette ville, pour tes amies et tes compagnes, pour tes connaissances... » Il s'arrêta un moment; puis il reprit avec un accent plus solennel encore: «Tu prieras pour cet excellent docteur qui t'a soignée dès ton bas âge , qui a épuisé avee tant de dévouement sa science et tous ses remèdes dans cette dernière maladie, sans pouvoir te soulager; tu prieras pour lui quand tu seras devant Dieu...» Rien ne peut rendre l'impression causée par ces paroles dites avec un accent de foi surprenante. La jeune fille, qui
avait sa pleine connaissance, les écoutait silencieuse, calme, douce, faisant un signe paisible et muet d'acquiescement. Les assistants fondaient en larmes. Le docteur Bretonneau n'était pas le moins ému. Homme de cœur autant que de talent, l'illustre médecin aimait et estimait M. Dupont; ne pouvant rien pour la conservation de sa fille, il ne l'avait pas du moins délaissée dans une si douloureuse circonstance; il resta auprès de lui jusqu'à la fin.
« Lorsque l'enfant reçut l'extrême onction, nous dit le prêtre qui l'administra, elle avait sa pleine connaissance. La cérémonie terminée, le père, qui était resté à genoux abîmé dans ses réflexions et priant avec ferveur, se relève, et, prenant la main de sa fille, il lui dit : « Maintenant, ma fille, que lu as reçu tant de grâces, tu es contente, n'est-ce pas? — Oui, papa. — Tu ne regrettes rien en quittant celte pauvre vie, n'est-ce pas? — Mais si, papa! — Quoi donc, mon enfant? — De te quitter! — Oh! non, ma fille, tune me quitteras pas! Nous ne serons pas séparés, Dieu est partout. Tu seras devant lui dans le ciel, et tu le verras; moi ici-bas je serai aussi avec lui, et par lui je serai avec toi... Deux murailles en ce moment nous séparent. La tienne bientôt va tomber ; la mienne aussi tombera un jour ; nous serons alors unis, et ce sera pour toujours... » — Pendant ce colloque digne des anges, tous attentifs, émus, nous fondions en larmes. »
Lorsque la mourante eut exhalé le dernier soupir, M. Dupont se tournant vers le docteur Bretonneau avec une expression céleste que rien ne peut rendre : « Docteur, dit-il, ma lille voit Dieu !... » Et dans le transport de joie surhumaine que cette pensée lui suggérait, il récita (d'autres disent : il entonna) le Magnificat. Quelques-uns de ceux qui étaient présents en furent stupéfaits, et, ne le connaissant pas tel qu'il était, ils crurent qu'il avait perdu l'esprit. Mais le docteur Bretonneau, le jugeant avec sa haute intelligence, en fut saisi d'admiration, et, en racontant ce fait, il ne pouvait s'empêcher de dire : « C'est là l'idéal du chrétien !... »
Le chrétien ici, en effet, était sublime, non seulement
par le calme de sa résignation humble et soumise, mais
aussi par l'élan de bonheur qu'il éprouvait de pouvoir offrir
à Dieu ce qu'il avait de plus cher et de plus précieux, sa
fille unique et bien-aimée, expirant au printemps de sa vie
dans la fraîcheur de sa jeunesse et la pureté de son âme.
La dernière nuit, qui était la cinquième de la maladie, deux amis, confrères de Saint-V*inoent-de- Paul, voulurent la passer auprès de lui et se mirent à sa disposition , se tenant dans un appartement voisin, tandis que la jeune malade restait uniquement confiée aux soins de son père, de son aïeule et de sa fidèle Adèle, attachée à son service depuis son enfance. « Le spectacle qu'il olVrait dans sa douleur, nous dit l'un d'eux (M. Léon Aubineau), était si admirable qu'on ne pouvait s'en éloigner. Il allait du lit de sa fille à la chambre où veillaient et priaient ses deux amis. Il venait répondre à leur sollicitude et leur annoncer l'état des choses. » Quand enfin l'enfant eut doucement exhalé son dernier soupir, le père alla donner lui-même la belle et triste nouvelle aux amis, qui n'avaient pas quitté la maison. — « Elle voit Dieu! » répétait-il, et, dans la douleur la plus vive et la plus profonde qui se puisse concevoir, il laissait percer la paix et la générosité de l'âme ; on démêlait la joie sublime du cher et précieux sacrifice qu'il venait d'offrir.
« Ceux qui l'ont approché durant ces jours , dit encore le même témoin, n'ont jamais pu oublier qu'ils ont vu un chrétien. 11 y avait sur son visage, dans ses moindres paroles, dans toutes ses actions, une générosité, une douleur et une sérénité en même temps qu'il est impossible de décrire, et dont après tant d'années je crois sentir encore toute vive l'expression édifiante et ardente. »
« Pendant l'agonie de sa fille, j'étais chez M. Dupont, raconte l'autre ami (M** d'Outremont). On m'avait écarté de l'appartement de la mourante, à cause de ma jeunesse, — j'avais alors dix-huit à dix-neuf ans , — et je me tenais dans
la chambre voisine. Le père venait de recevoir le dernier soupir de cette enfant chérie. Tout à coup il entre dans la pièce où j'étais, les traits bouleversés, le visage inondé de larmes, et, m'embrassant, il me dit : — s Mon ami, ne nous attristons pas comme ceux qui n'ont point d'espérance. » Je le revis le lendemain matin. — « J'ai sommeillé, me dit-il , l'espace d'une heure. Pendant cette espèce de demisommeil, il me semblait que je me faisais à moi-même cette question du catéchisme : « Pourquoi avons -nous été créés et mis au monde? » Et la réponse, tout en dormant, me venait naturellement à l'esprit : « Nous avons été créés et mis au monde pour Dieu, pour le connaître, pour l'aimer, pour le servir, pour le posséder... Voilà le terme, voilà tout l'homme!... » Et en même temps je me disais : « Ma fille a été créée et mise au monde pour connaître Dieu, pour aimer Dieu, pour posséder Dieu!... la voici arrivée au terme...; pourquoi donc la pleurer?... » Je me réveillai à ce moment, répétant avec grande paix et consolation : « Ma fi lie était créée pour Dieu !... elle est parvenue au terme !... Pourquoi la pleurer?... »
A l'heure où se faisaient les apprêts des funérailles, tandis qu'on descendait le cercueil de la chambre haute dans le vestibule, il se trouva que M. Dupont, sortant de sa salle à manger, se rencontra face à face avec le cercueil de sa fille. Surpris , il parut fortement ému et impressionné ; puis aussitôt, surmontant sa douleur, il s'approcha doucement, colla ses lèvres sur le bois, en disant: « Adieu, ma fille, nous nous reverrons! »
Il y avait eu un moment où son courage avait paru sur le point de défaillir, celui où l'on dut ensevelir la dépouille mortelle de cette chère défunte : « Je le vois encore, nous raconte un vénérable chanoine, alors vicaire de la cathédrale et témoin oculaire du fait; sa fille est sur son lit funèbre, en attendant les funérailles. Le père, qui ne s'éloigne pas, une dernière fois s'approche davantage. Il se tient debout, les bras croisés sur la poitrine ; ses regards sont fixés sur le visage de sa
fille, que la mort n'a pas encore défigurée; ils expriment la plus tendre affection. Bientôt les traits de ce pauvre père s'altèrent, les larmes coulent et inondent son visage; les sanglots vont éclater, le corps est sur le point de s'affaisser! Mais fout à coup le chrétien se jette à genoux, se recueille et prie. Puis, se relevant avec un visage transfiguré où un éclair de douce consolation brille sous les larmes: « J'allais être vaincu, dit-il, et pourtant ma fille est moins- éloignée de moi qu'elle n'était. Deux murailles nous séparaient et empêchaient notre union : la sienne écroulée, la mienne tombera, et nous serons à jamais réunis ! »
Dès lors sa soumission et sa foi ne se démentirent pas un instant. — « Dès que j'appris la mort d'Henriette, dit Mme de Lignac, j'allai voir M. Dupont; je le trouvai admirable de calme et de résignation. Il était assis devant un pupitre qùj supportait le saint Evangile, et il lisait avec dévotion les passages qui pouvaient mieux l'aider et le fortifier dans cette terrible épreuve. »
Aux nombreux visiteurs qui venaient pleins de tristesse lui adresser des condoléances, il montrait le lit funèbre de sa fille, et citant le texte de l'Évangile qui a rapport au sépulcre glorieux du Christ ressuscité : « Elle' n'est plus ici, disait-il ; pourquoi cherchez-vous parmi les morts celle qui est vivante ? Quid quœritis viventem inter mortuos ? »
« Peu après notre douloureuse séparation, écrit-il, je fus frappé du passage de l'Evangile qui constate la rencontre des deux anges avec les saintes femmes : Quid quœritis viventem cum mortuis? N071 est hic ; sed surrexit !... Or, notre pauvre chère petite nous quittait dans un si grand état de pureté et d'innocence, que nous étions obligés de la suivre des yeux de l'esprit parmi les âmes que Dieu a réunies d'une manière toute particulière, les appelant à la récompense avant le combat. C'est la veille du combat que, timide colombe, elle a pris son vol pour se placer bien haut au-dessus des anges ! Puis je pensai que je n'acquérais véritablement le titre de père que du moment où le salut de mon enfant
était assuré. Sont-ils pères, ceux qui d'une manière ou d'une autre plongent leurs enfants dans l'enfer! »
« Dieu, disait-il encore, Dieu me l'avait donnée, il me l'a ôtée, que son saint nom soit béni! » — Quelques jours après la mort d'Henriette, disait-il à Mgr d'Outremont, ouvrant l'Evangile pour faire ma méditation, je tombai sur le passage où saint Jean rapporte comment Marie Madeleine près du sépulcre prit Notre-Seigneur pour le jardinier. J'en fus vivement frappé et j'en lis aussitôt l'application à ma fille. Notre-Seigneur a vraiment été pour elle un bon jardinier. Les jardiniers mettent en serre cbaude les fleurs les plus délicates et les plus précieuses, a l'approche de l'hiver: ainsi, Notre-Seigneur a pris et appelé près de lui ma chère Henrii-tte au moment où, comme une fleur délicate, elle allait être exposée dans le monde au souffle glacé des passions; il a voulu la préserver à temps, en la transportant dans la serre chaude de son paradis. » Cette image évangélique inspirait à sa foi triomphante une foule de pensées suaves et gracieuses. Pour souvenir funèbre, il fit graver une petite image représentant Notre-Seigneur sous cet emblème du jardinier qui cueille une fleur dans un jardin. « Il avait même, dit Adèle, composé une petite piè.ce de vers sur ce gracieux sujet. »
D'après un autre ami de M. Dupont, ce qui lui suggéra cette pensée fut la circonstance suivante :
« Une personne en le quittant lui avait laissé comme souvenir une image où Notre-Seigneur était représenté sous l'emblème d'un jardinier cueillant une fleur dans son jardin. M. Dupont, en la recevant, déposa cette image dans un de ses livres de prières sans y penser davantage et y attacher une grande importance. Mais voilà qu'étant assis auprès de sa fille malade et la voyant sommeiller un moment, il ouvre pendant ce temps-là, comme machinalement, le susdit livre de prières, et, apercevant l'image qui s'y trouvait renfermée, il se sent aussitôt frappé de la pensée que sa chère Henriette est cette fleur que le divin jardinier vient cueillir. A
l'instant même , en homme de foi , il s'inclina sous la main de Dieu, et son sacrifice fut fait. — Tous ceux qui l'ont le mieux connu n'hésitent pas à dire que, malgré toute la tendresse de son amour paternel, il craignait tant pour sa fille les orages et les dangers, qu'il a demandé à Dieu avec instance et avec larmes de lui retirer son trésor, de cueillir cette unique fleur de son parterre, avant que le souffle des passions et le contact du monde en altérassent la fraîcheur et la beauté. »
Dans les premiers jours qui suivirent la mort d'Henriette, la maison de M. Dupont fut comme un sanctuaire. On y venait pour s'édifier ; on y entrait avec respect ; toutes les âmes étaient, pour ainsi dire, à l'unisson de celle du maître. Après l'avoir contemplé et admiré, il faisait bon visiter Mme d'Arnaud , sa mère. La pieuse dame , dans sa douleur extrême, était elle-même touchante et admirable. Elle paraissait navrée. L'enfant ravie à sa tendresse avait depuis longtemps captivé toutes ses affections et éveillait en elle les plus doux souvenirs. L'aïeule eût- elle pu, comme le père, prendre l'initiative d'en faire l'offrande à Dieu? Du moins, elle ne se révoltait pas en face de l'épreuve ; elle baisait la main qui l'avait frappée. Si parfois, devant ceux qui la visitaient, ses larmes s'échappaient et ses sanglots éclataient, elle protestait à haute voix qu'elle voulait être soumise et attachée à la volonté de Dieu. « Oui, disait-elle, je le veux, j'y consens: ce que Dieu veut est bien; mais je pleure!... Est-ce un péché ? » ajoutait-elle. Dans la candeur de son âme, l'excellente mère aurait voulu s'élever jusqu'à la vertu héroïque de son fils.
« La douleur de ma mère, écrivait M. Dupont le 3 janvier 1848, est fort vive; j'espère pourtant qu'aidée du se-
cours des sacrements elle sera plus forte que la douleur et pourra goûter les consolations vraies, solides, que nous trouvons à considérer notre entant dans le sein de Dieu. »
Un mois après il écrivait encore: « Je puis vous donner d'assez bonnes nouvelles de ma mère. Sa santé se soutient malgré l'abondance de ses larmes ; de jour en jour, il se présente de nouvelles occasions d'en répandre. Il est certain que la mort de notre pauvre Henriette laisse un grand vide autour de nous ! Je ne dis pas « en nous », car nous l'aimons plus encore aujourd'hui que jamais, parce que nous la savons encore plus aimable dans le ciel que sur la terre, où, déjà certes, elle l'était beaucoup : du reste, elle ne se contentait pas d'être bonne et aimable, elle voulait se savoir aimée. Eh bien ! si nous nous en rapportons au rêve d'une de ses maîtresses de chez Mme de Lignac, elle doit être bien heureuse en ce moment. Cette bonne religieuse a donc fait un rêve dans lequel notre chère enfant lui a apparu, toute rayonnante de joie: « Vous paraissez heureuse? — Oui, je le suis : on m'aime beaucoup ! » Or, comme il est question d'amour, il ne peut s'agir que du ciel, dans le sein delà charité éternelle... Qu'elle est heureuse!... Allons, nous qui aimons cette bonne Henriette, travaillons à nous rendre dignes d'aller brûler pendant l'éternité de ce feu d'amour qui consume les saints dans la cbarité même, qui est Dieu ! »
Toute sa vie, M. Dupont remercia Dieu d'avoir appelé à lui sa fille dans un âge encore tendre. S'entretennnt un jour avec une sainte religieuse du luxe dans la toilette des femmes à notre époque et en déplorant l'excès, il ajouta: « Oh! que je bénis Dieu d'avoir de bonne heure retiré ma fille de ce monde! » Peu de semaines avant sa mort, conversant longuement sur ce sujet avec une mère chrétienne qui, dans son enfance, avait beaucoup connu Henriette, il exprimait la même pensée et il s'applaudissait d'avoir été précédé devant Dieu par cette fille chérie, pour laquelle il avait jadis prévu des orages et des périls, si elle eût vécu plus longtemps. Ce qui le réjouissait surtout, c'était de
penser qu'elle était morte avant d'avoir connu le mal. « Peutêtre, écrit-il à un missionnaire d'Amérique, avez-vous su que le bon Dieu avait appelé à lui ma fille à peine âgée de quinze ans. Elle avait fait quelque peu de bien et elle ne connaissait pas le mal...- Judicia Domini vera, justificata in semelipsai ... J'ai dû bénir sa main paternelle... Raptus est ne malitia mutaret intellectum ejus 2. »
L'année qui suivit cette mort, après la tourmente de 1848 et l'effervescence des esprits qui en fut la suite, il écrivait à la supérieure de la Visitation de Paray-le-Monial : « Vous concevez, Madame, qu'aujourd'hui je comprends mieux que jamais combien Notre- Seigneur à été bon et miséricordieux envers ma bien-aimée enfant. Dans le ciel elle me protège : sur la terre, de quel appui pouvais-je lui être dans le danger ? »
On se fera quelque idée des joies toutes célestes dont l'âme de M. Dupont fut inondée à la mort de sa fille, par l'extrait suivant d'une lettre écrite, en date du 17 février 1848, à une dame dont nous ignorons le nom. Il la remercie d'abord de la charité qu'elle a eue à son égard en lui parlant des consolations qui doivent fortifier son cœur. « Hélas, continue -t-il, où les prendre, sinon dans le sein même de Dieu où je me plais à contempler le bonheur de ma fille? Vous vous souvenez, Madame, des angoisses dont mon âme était assaillie lorsque je me représentais le danger du monde... Je la voulais heureuse ! Eh bien, ne l'est-elle pas aujourd'hui ? J'ai compris en lui fermant les yeux que la paternité ne datait que du moment où l'on pouvait dire à Dieu : « Voici mon enfant!... » Or, j'ai la conviction que ma fille, enveloppée de sa robe d'innocence, munie, d'ailleurs, et bien providentiellement, des sacrements de l'Eglise, a vu déjà confirmer ma donation. Que les pères sont heureux
1 « Les jugements de Dieu sont véritables : ils se justifient par eux-mêmes. »
2 « 11 l'a enlevé de ce monde de peur que la malice ne pervertît son intelligence. »
d'avoir été devancés par leurs enfants! Que de grâces obtenues par l'innocence agenouillée au pied du trône de Dieu !... Marie n'a-t-elle pas contribué à son salut (ô Marie immaculée , pardon ! ) et à celui du monde , en voyant mourir avant elle Jésus, son divin fils. Et, d'ailleurs, si dans l'ancienne loi les pères étaient inconsolables quand , par la mort d'un enfant, ils étaient privés de l'espérance de voir naître le Messie dans leur famille, sous la loi de grâce, un père a l'inelfable consolation de penser que sa fille vierge devient à tout jamais épouse bien-aimée de Jésus! Qu'il était donc vrai que nous n'avions pas à nous affliger comme les malheureux qui n'ont aucune prétention au delà du tombeau! Le tombeau!... mais depuis que Notre-Seigneur y a repris la vie, c'est notre lieu de naissance, c'est le berceau des premiers jours de notre éternité!... Il arrivera un jour où quelques millions d'hommes n'y resteront pas plus longtemps que Notre-Seigneur.
a Que la pensée du Calvaire et de son jardin m'a été salutaire! Je me trouvai , sans m'en douter, occupé à contempler Notre-Seigneur sous la figure qu'il prit pour se montrer à Marie Madeleine, et je crus recevoir une bonne réponse lorsque je dis avec elle : Si tu sustulisti eam , die mihi ubi posuisti eam 1 . Quelques heures après, toujours occupé du tombeau glorieux, j'interprétai en faveur de ma chère enfant cette parole ravissante de deux anges aux saintes femmes : Quid quœritis viventem inter mortuos? Non est hic, sed surrexit*... Et pourtant nous tenions encore entre nos mains la dépouille mortelle de ma pauvre enfant! Voilà où mène la foi! A prouver que pour être dans le vrai, il faut fermer les yeux du corps et ouvrir ceux de l'âme!... »
Une autre consolation pour lui était d'aller visiter la
1 « Si c'est vous qui l'avez enlevée, dites -moi où vous l'avez placée. »
- « Pourquoi cherchez-vous parmi les morts celui qui est vivant? H n'est lias ici, mais il est ressuscité. »
tombe de sa tille. Il lui tit l'aire un monument ordinaire et modeste; en tête s'élève une croix sur laquelle on lit ce mot : Henriette; au pied est un beau prie-Dieu de marbre blanc disposé du côté des passants comme pour les inviter à se mettre à genoux et à prier. Par ses soins des fleurs furent cultivées en toute saison autour de la croix. M. Dupont aimait à en cueillir, et quelquefois il en envoyait jusqu'en Amérique à de bonnes religieuses ou à de pieux amis, en souvenir de l'attachement qu'ils portaient à Henriette.
« Je me rappelle, nous écrit un vénérable prêtre, qu'ayant appris la mort de sa tille unique et sachant ce que sa chère Henriette était pour lui , je m'empressai de me rendre à sa maison et de lui faire visite. Je me trouvai là avec un autre bon chrétien qui était notre ami commun, et tous les trois nous allâmes au cimetière de Saint -Jean-des- Coups prier sur la tombe de celle qui avait été l'objet si légitime de la plus paternelle affection; et là, pendant qu'en présence de ce simple mais éloquent marbre blanc, l'autre ami fondait en larmes, le père n'en versa pas une seule, restant calme et plein de paix sous la main de Dieu i . »
Pendant plusieurs années, il alla ainsi presque journellement, seul ou en compagnie d'une de ses filleules qui habitait chez lui, s'agenouiller et prier sur cette tombe chérie; c'est ce qu'il appelait sa « promenade solitaire ». H y conduisait volontiers ceux qui venaient le voir. Après avoir visité avec eux au cimetière de Saint-Jean-des-Coups la tombe de la sœur Marie de Saint-Pierre, qui s'y trouvait alors et dont il disait : « Voici une tombe qui deviendra glorieuse, » il les menait ensuite à celle de sa lille et les invitait à s'agenouiller sur la marche du prie-Dieu en marbre qui la distinguait. On y priait ensemble.
« Il y goûtait, nous dit une personne qui séjourna longtemps dans sa maison à cette époque, il y goûtait des consolations spirituelles que j'ai devinées par la réponse qu'il
1 M. l'abbé Botrel à l'auteur.
me faisait quand je lui disais que j'étais allée au cimetière : « Oui, allez, me disait-il, prier sur la tombe d'Henriette, a il y fait bon. » Physiquement il s'était séparé de sa fille; mais Dieu bénit ce sacrifice en la lui rendant intérieurement : il vivait en union avec son âme au ciel. »
Un an après la mort d'Henriette, ayant rencontré un de ses amis, il lui proposa d'aller au cimetière prier sur la tombe de sa fille. Le lendemain il lui écrivit la lettre suivante :
« Mon cher ami, je ne saurais vous dire combien j'ai été touché de notre rencontre d'hier matin ! Mais nous nous sommes séparés trop tôt. J'aurais voulu vous entretenir de quelques-unes des pensées qui montrent la vie dans la mort et assurément une vie meilleure que celle que nous accomplissons péniblement dans le pèlerinage d'ici-bas. La douleur prend sa source dans la perte d'un objet aimé : et la paix revient à l'âme quand l'objet est retrouvé. Tout consiste donc à bien chercher, et là-dessus il faut s'en rapporter au cœur d'un père ou d'une mère! Or donc, pour peu qu'on ait les yeux ouverts aux doux rayons de la foi , pour retrouver on regarde au ciel. Il y a même dans la nature quelque chose de mystérieux qui nous entraîne à chercher hors de nous, hors du sensible, l'objet de nos larmes; c'est l'impossibilité où l'on est en général de se le représenter, de se rappeler ses traits chéris, et plus même on aimait, moins bien l'on se rappelle. N'y a-t-il pas en ceci un mystère? et par suite, comme une obligation de se demander avec inquiétude : Où es -tu?... Et alors, si on écoute avec recueillement, l'on peut s'attendre à la réponse que donnèrent les anges aux saintes femmes qui pleuraient au tombeau de Notre- Seigneur : « Pourquoi cherce chez-vous parmi les morts celui qui est vivant? » Qu'elle est consolante cette pensée ! et quelle révolution ne produitelle pas au fond de rame? Tout à la fois, on se sent dans la vraie vie, dans la vie de l'esprit, et l'on renoue de plus intimes relations avec la personne absente. On se met à
l'aimer plus fortement que jamais , parce qu'on a en soi la preuve qu'elle a acquis, dans un monde meilleur, des qualités infiniment précieuses. Oh ! ce n'est point aux personnes profondément affectées de douleur qu'il faudrait essayer de prouver que l'homme est un corps sans âme! Elles ont une réponse péremptoire à donner : « D'où peut venir que j'ai « ressenti redoubler mon amour, et que mon cœur oublie « tout pour ne penser plus qu'à l'objet de cet amour?... »
« Moi aussi, mon cher ami, je m'oublie en vous parlant de sentiments qui de jour en jour prennent sur moi un accroissement visible; en d'autres termes, plus je comprends que ma pauvre fille est heureuse d'avoir atteint le port de l'éternité, plus je la trouve aimable, et plus je m'efforce d'établir de bonnes relations entre nous deux.
« Si c'est un rêve (permettez-moi cette dolente absurdité), c'en est un bien doux de se croire père d'une épouse de Notre- Seigneur Jésus-Christ, roi immortel des siècles! Et pourtant, si les hommes comprenaient ce qu'ils sont, ce qu'ils seront, combien la terre perdrait de son effrayante aridité ! On se pousserait aux grandes choses de la vie invisible , avec le secours des grâces accordées de Dieu pour le temps présent, et l'on ne profiterait pas des choses visibles pour s'assommer mutuellement dans la route. On conçoit que certaines âmes privilégiées se servent des beautés de la nature pour reconnaître un créateur; mais on ne conçoit pas que les misères de la vie présente ne parlent pas au cœur pour annoncer une vie heureuse. Souhaitons-nous-la mutuellement, mon cher ami , en opposition avec ce que font les malheureux qui ne connaissent pas Dieu et se contentent du broitet clair de ce bas monde. Adieu... »
« Cette philosophie surnaturelle et si éminemment chrétienne remplissait l'âme de ce courageux père et lui inspirait sur la perte de sa fille des expressions propres à frapper de stupeur ou d'admiration les gens du monde qui le connaissaient moins.
Il a su plusieurs grâces obtenues par l'intercession de sa fille ; il n'en disait rien et répondait à peine quand on lui en parlait ; mais on voyait à sa physionomie souriante qu'il était intérieurement heureux.
Voici du reste, à ce sujet, un trait frappant cité par un prêtre respectable de ses plus intimes amis : « Quelques jours après la mort d'Henriette, dit-il, un militaire, parent de M. Dupont, passa à Tours; il vint le visiter et prendre part à sa douleur. « Mon cher ami , lui dit ce père inspiré, « ma fille vous a obtenu une grande grâce; ce soir, il y a « sermon à la cathédrale, allez-y. » L'officier ne put refuser. On prêchait sur la communion ; il revint très content du sermon. « Elle vous a obtenu plus que cela, lui dit son « pieux cousin, allez trouver le prédicateur! » L'officier y alla plusieurs fois sans pouvoir le joindre. Alors M. Dupont lui donna un petit billet pour un ecclésiastique de la ville. L'officier le porta, il revint purifié, converti, heureux, et fit la sainte communion à la messe de minuit. »
M. Dupont, de son côté, écrivait à une personne amie : « J'ai fait aussi une visite à ma chère Henriette à vos intentions. Si j'avais le temps, je vous conterais ce que ma mère a obtenu par les soins de la chère enfant!... C'est une grâce que le grave M. l'abbé Bruchet (curé-archiprêtre de la cathédrale) a nommée « excessivement remarquable ».
Cette grâce, il la raconte en détail à un ami d'Amérique : « Notre chère enfant, dit-il, s'échappait de nos bras pour une meilleure patrie! Oh! oui, elle n'a pas cessé de nous donner la preuve qu'elle possède la patrie bienheureuse. Je me contenterai de vous en citer un exemple. Il y a trois mois, M. l'abbé Bruchet, se rendant pour huit jours chez les religieuses de la Présentation, vint me voir et me dit : « Votre mère va être bien contrariée, je ne serai pas à mon « confessionnal jeudi; mais si elle veut, qu'elle aille donc «. en toute confiance à la sainte Table vendredi et dimanche. « — Malheureusement, lui répondis-je, je la connais assez « pour savoir qu'elle n'en fera rien. » Ma mère, en effet, me
« dit: « Monsieur l'abbé ne se trompe point, c'est une con trace riété. »Et elie m'assura positivement qu'elle ne communierait point. Nous étions au dimanche au soir. Le lundi je me rends à la tombe de ma pauvre enfant et lui recommande cette affaire. En rentrant, ma mère tout d'un coup me dit : « M. Bruchet t'a donc dit que je pouvais communier, et tu « penses que je puis le faire? — Oui. — Eh bien, j'irai ven- « dredi et dimanche. » Grande fut mon émotion. Cependant je me contins jusqu'au vendredi. Après que ma mère fut rentrée de l'église, je l'abordai en lui disant : « Je suis con- « vaincu que vous avez communié en toute tranquillité? — <c Oh ! oui. — Eh bien, dites merci à Henriette ! » Là-dessus , je lui fis part de ma petite manœuvre, et de douces larmes coulèrent de ses yeux. Instruit du fait, M. Bruchet a dit en termes formels : « Ceci est excessivement remarquable. » Et vous, mon cher ami, qui connaissez ma mère, vous en jugerez de même. » — Mme d'Arnaud, nous le savons déjà, était d'une conscience timorée à l'excès et presque scrupuleuse. On voit par ces naïfs détails la pieuse préoccupation du fils sur l'état d'âme de cette excellente mère : c'est une vue d'intérieur qui n'est pas sans charme.
Ajoutons, pour achever de peindre le cœur de ce père chrétien, que les moindres objets qui avaient servi à sa fille lui sont toujours restés chers. Elle avait, par exemble, dessiné au pensionnat de Sainte-Ursule un bel ange gardien ; il en fit prendre la photographie et en distribua des exemplaires à quelques amis.
Neuf ans après avoir perdu Henriette , apprenant la mort édifiante d'une jeune religieuse, il s'écrie : « A pareil jour, il y a neuf ans, un autre ange partait pour le ciel , ma chère et si heureuse fille!... » — « Tout ceci*, continue-t-il, doit nous servir d'avertissement, et, il faut le dire, d'encouragement. Mettons-nous donc tout de bon à la grande affaire, à la suite des saints, pour nous rencontrer un jour avec eux dans le Saint des saints. » — « Et vous, répond-il à une de ses filleules, qui lui rappelait dans ses lettres le souve-
nir de sa fille, entrez sérieusement dans la contemplation du bonheur d'Henriette. Soyons à Dieu, tout à Dieul Le temps est court; chaque minute est comptée1. » — C'est ainsi qu'à l'égard d'une fille unique et bien-airnée, sitôt et si brusquement ravie à son amour, les suaves et délicates tendresses du cœur s'alliaient dans M. Dupont aux grandeurs et aux énergies de la foi.
« Mon Dieu , s'écrie un ami de ce saint homme en relatant quelques-uns de ces traits, qu'elle est donc puissante la foi en Notre-Seigneur Jésus-Christ! Admirons comme elle élève l'homme au-dessus de la nature. Comme elle le grandit et le purifie! Comme elle sanctifie ses sentiments les plus naturels, sans les étouffer ni les détruire! »
« Il faut ou être parfait, écrit au sujet de M. Dupont une personne qui avait longtemps cultivé son amitié, ou être appelé à un haut degré de sainteté pour faire de telles offrandes, pour se réjouir en Dieu à la mort d'une enfant charmante en qui se concentraient toutes ses affections. Dieu ne la lui avait pas demandée : c'est lui-même qui l'a offerte ! . . . La récompense a été, pour le père, les miracles qu'il a plus tard obtenus de la sainte Face, et pour sa fille, la couronne de l'innocence et de la pureté angélique qu'elle a conquise sans avoir eu à souffrir le souffle empoisonné du monde. Voilà ce que son père craignait tant pour elle; c'est à cause de cela même qu'il l'a offerte à Dieu avant l'orage qui pouvait flétrir cette fleur délicate. »
On ne doit pas s'étonner que la conduite de M. Dupont à la mort de sa fille ait été si fort admirée de ses contemporains et de ses amis. Elle suppose, en effet, une vertu héroïque. Il n'y a guère que saint François de Borgia qui nous offre un exemple qu'on puisse lui comparer. Ce digne compagnon d'Ignace de Loyola était dans les rues de Valladolid, lorsqu'il reçut la nouvelle de la mort subite de sa fille, la comtesse de Lerma, celle de toute sa noble famille qu'il
> 3 jauvier 1848.
chérissait le plus et qui le méritait à cause de ses qualités naturelles et de sa piété; le saint religieux s'arrêta et pria quelque temps, puis il continua sa route. Il se rendait pour affaire à la cour. Lorsqu'il y fut arrivé, il s'entretint avec l'impératrice avec son calme ordinaire, et, en la quittant, il recommanda simplement à ses prières l'âme de la comtesse défunte : « Eh quoi ! lui dit l'impératrice surprise et hors d'elle-même, est-ce là tout? A-t-on jamais vu un père aussi peu touché de la mort de sa fille? » François de Borgia répondit : « Madame, elle ne m'avait été que prêtée; le Maître l'a rappelée à lui ! Ne dois-je pas le remercier de me l'avoir laissée si longtemps et de l'avoir fait entrer dans la gloire, ainsi que je l'espère de sa miséricorde? » — M. Dupont n'était ni un religieux ni un prêtre. Simple laïque, il trouva néanmoins, comu:e le disciple d'Ignace, dans les lumières de sa foi, la force de s'élever au-dessus des émotions les plus légitimes de la nature et d'accepter avec joie et action de grâces le sacrifice que Dieu lui avait imposé, celui d'une fille tendrement aimée,
La prédiction de la sœur Saint -Pierre touchant M. Dupont était sur le point de se réaliser : cet acte sublime de détachement allait porter le serviteur de Dieu à un degré de zèle et d'amour divin qui ne se trouve que dans les saints.