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M. LE PAILLEUR ET LES MISSIONNAIRES DE BOUL1GNV

A partir de la mort de sa fille, la vie de M. Dupont entre dans une phase particulière de ferveur et de perfection. Auparavant on sentait encore quelque peu chez lui l'homme du monde; dès ce moment il parut soudain être détaché de tout et n'avoir plus d'autres rapports avec le siècle que ceux du zèle et de la charité.

Le jour des funérailles d'Henriette, il avait « distribué sa corbeille de noces », comme il disait, par une généreuse aumône envoyée à toutes les communautés de la ville. Une grande partie de la dot qu'il lui destinait fut consacrée à consolider l'établissement que les Petites Soeurs des Pauvres venaient de fonder à Tours. Leur arrivée dans cette ville était encore récente : il est à propos de remonter à l'origine de cette œuvre admirable et d'en raconter les commencements au milieu de nous.

Nous avons dit que, pendant plusieurs années, M. Dupont ne manquait pas d'aller, à la saison d'automne, accompagné de sa mère et de sa fille, prendre les bains de mer à Saint-Servan. Là, vers 1843, il fit la connaissance d'un jeune vicaire de la paroisse, qui, dans son zèle pour le salut des âmes, s'essayait à la création d'une communauté de religieuses ayant pour but de recueillir les pauvres vieillards de l'un et de l'autre sexe et de les préparer à bien mourir.

C'était M. l'abbé Le Pailleur, et 1'œuvje qu'il fondait était celle des Petites Sœurs des Pauvres, tout petit grain de sénevé alors, mais qui ne devait pas tarder à s'accroître et à devenir ce grand arbre dont nous admirons aujourd'hui les merveilleux rameaux et Jes fruits plus merveilleux encore. Avec la vivacité de sa foi et son amour intelligent du pauvre, M. Dupont goûta et comprit du premier coup ce qu'il y avait d'opportun et d'éminemment évangélique dans la nouvelle institution. Invité par le pieux vicaire à venir visiter les commencements de son œuvre, il put voir de près les prodiges de charité qui déjà s'accomplissaient dans cet asile de la vieillesse. Il en fut profondément ému, et il voua dès lors à la nouvelle congrégation un attachement inviolable qui ne fit que s'accroître dans la suite et qu'il garda jusqu'à son dernier soupir.

Les Petites Sœurs des Pauvres ne tardèrent pas à le remarquer. Aussi, dans les jours difficiles de leurs premiers débuts, allèrent-elles souvent solliciter sa bienveillance et sa charité. La bonne mère générale, sœur Marie- Augustine de la Compassion, le distinguait entre les plus généreux bienfaiteurs. L'abbé Le Pailleur, de son côté, l'honorait d'une entière confiance, lui dévoilait ses projets et l'initiait volontiers aux secrets desseins qu'il avait conçus pour l'accroissement de son œuvre. De retour chez lui, après la saison d'automne, M. Dupont continuait par lettres ces relations amicales, ne cessant de s'intéresser de loin comme de près à l'œuvre de Saint- Servan et de lui venir en aide. C'est ainsi que nous le voyons, avant même que la maison de Tours fût fondée, envoyer à celle de, Saint- Servan des semences de vers à soie que lui procurait une honorable famille de Tours occupée à cette industrie, ou bien qu'il faisait venir exprès du Piémont par ses connaissances.

Personne, après cela, ne s'étonnera du désir qu'eut aussitôt M. Dupont de procurer un établissement de ce genre à la ville qu'il habitait et dont les pauvres lui étaient personnellement si bien connus. Ce fut vers la tin de l'année 1845

qu'il pensa sérieusement à réaliser ce charitable projet. Le 15 février 1846, il écrivait à M. Le Pailleur, qui lui avait annoncé le succès consolant d'une bonne sœur quêteuse : « Je me réjouis avec vous des succès de sœur Jeanne, mais rougissez avec moi de la honte que j'ai de n'avoir pu encore rien faire ici pour amener à Tours vos admirables enfants. Si Dieu le permet, nous réussirons aussi. »

La divine Providence ne voulait pas que ses désirs fussent aussi promptement satisfaits. Le 1er mars , il avoue l'infructueux résultat de ses efforts : « 11 ne m'a pas été possible, depuis votre passage à Tours, de traiter un peu au sérieux cette grande affaire. J'ai fait une démarche qui semble devoir être inutile auprès d'un individu, possesseur d'un local très convenable pour le début. » Mais, sans se déconcerter, il se retourne vers Dieu : « Priez , dit-il (15 mars ) , pour que vos bonnes sœurs nous arrivent. Pour le moment, si vous voulez nous considérer humainement , nous sommes comme les arbres dans un grand hiver; il ne s'agit encore ni de fleurs ni de fruits. Oh! puisse- je bientôt commencer ma lettre par ces mots : Hiems abiit ! Vous saurez ce que cela veut dire. »

Au mois d'avril suivant, il annonce qu'un premier pas a été fait. « Nous avons, dit-il, l'autorisation du maire; le préfet et sa femme nous aideront. J'attends le retour de Paris d'une personne qui nous sera peut-être bien nécessaire. Prions! » Il faisait prier pour cette intention les personnes avec qui il était en correspondance. Ainsi écrit-il à Mlle X..., le 18 avril 1846 : « Déjà nous avons causé ensemble des bonnes femmes de Saint- Servan. Priez pour que nous ayons bientôt ici cette œuvre de la sainte vieillesse. Gela va bien dans ce déclin des siècles. »

Les obstacles devaient surgir; M. Dupont s'y attendait. a Ici, disait- il, nous aurons des difficultés. Cependant les esprits se préparent et les personnes qui connaissent l'extrême abaissement du pauvre le désirent vivement. Le bon Dieu ensuite a ses secrets pour faire marcher toutes choses

au temps opportun. Ce qui fait que les gejis de bien se pressent quelquefois, c'est que toutes les choses bonnes leur paraissent bonnes à entreprendre. Le tout, néanmoins, est de connaître les moments de Dieu. »

M. Le Pailleur ne se pressait pas non plus. Répondant aux communications de son ami, il se contente de lui donner des nouvelles du moment relatives à la fondation de Rennes, gardant le silence sur la future fondation de Tours 'dont M. Dupont l'avait entretenu. Le saint homme, sensible à cette omission, lui écrivit à quelque temps de là (1er mars) : « Savez-vous bien , mon cher ami, que vous me faites faire le péché d'envie, en vous entendant parler d'établissement à Rennes! » — (10 mai) « Tout ce que vous me dites de la bonne mère non seulement me ravit de joie, mais fait naître un grand désir de voir nos pauvres d'ici trouver également des mères, du pain, un grabat, des soins, des prières ! Tout cela leur manque prodigieusement. » — (13 août) « J'aimerais, quand vous me parlez de l'extension toujours croissante des bonnes femmes, que vous eussiez la pensée d'ajouter : Et j'espère, avec la grâce de Dieu, qu'elles arriveront à Tours ! »

Elles y arrivèrent en effet; mais, avant d'en faire le récit, il nous faut raconter l'établissement d'une autre œuvre qui allait resserrer plus étroitement encore les liens surnaturels déjà formés entre ces deux hommes de bien.

Lorsque le jeune vicaire de Saint-Servan avait communiqué à M. Dupont les pensées d'ardente charité et de tendre compassion dont il était rempli pour les pauvres, il lui avait également fait connaître qu'outre l'œuvre qu'il venait de fonder pour les vieillards, il projetait d'établir une société de missionnaires destinés à évangéliser les populations des campagnes.

Un événement assez étrange et qui parut providentiel, permit tout à coup à M. Dupont de seconder les secrets dévouements de M. Le Pailleur. Un de ses amis, propriétaire de Bouligny, au diocèse de Meaux, mourait à Paris, sa ré-

sidence ordinaire, en lui léguant toute sa fortune, qui était considérable. Cet ami était M. Bordier, ce charitable et généreux chrétien qu'il avait un jour rencontré au milieu des pauvres petits Savoyards et avec lequel il avait continué d'entretenir de cordiales relations. M. Bordier avait été longtemps employé comme chef de division au ministère de la maison du roi et possédait une assez belle fortune. Déjà, à plusieurs reprises, il avait prévenu son ami qu'il voulait absolument l'établir son légataire universel et lui confier le soin de sa fortune après sa mort. M. Dupont s'en défendait et s'y refusait toujours, alléguant pour raison qu'il avait déjà trop à faire de gérer et de bien employer la sienne.

Aussi quel fut son étonnement lorsqu'un jour, à son retour de Saint-Servan, étant allé aux Gringuenières passer le reste des vacances selon sa coutume, Mrao de Beauchamp, sa cousine, lui remit une lettre, arrivée depuis quelques jours, par laquelle le notaire de M. Bordier lui annonçait que son ami venait de mourir et l'avait fait son légataire et son héritier. Il se trouvait par là, malgré tous ses refus antérieurs, possesseur d'une propriété considérable, sise dans le diocèse de 'Meaux et rapportant douze mille livres de rente. M. Dupont savait parfaitement que, en lui léguant cette fortune, l'intention de M. Bordier, plusieurs fois à luimême manifestée, était qu'il jouît de ce legs en toute propriété, et que, s'il devait à son gré l'employer en bonnes œuvres, son ami y avait mis pour condition qu'au moins « il ne se dessaisirait pas du tout ». Son embarras fut grand. Le jour où cette nouvelle lui parvint, toute la soirée, ainsi qu'il le raconte lui-même, il en fut comme abasourdi. « Mais pourquoi, disait-il à Mm0 de Beauchamp, pourquoi Bordier m'a-t-il choisi pour son légataire? Que veut-il que je fasse de sa fortune, Bordier? Moi, je n'en ai pas besoin!... » Puis, réfléchissant en lui-même: « En agissant ainsi, se disait-il, évidemment Bordier veut que je continue ses bonnes œuvres! El à laquelle pourrais-je la consacrer? » Fatigué, incertain,

il s'endormit sur cette question, sans avoir trouvé de solution convenable.

Le lendemain , il se rendit à la messe, comme il en avait chaque jour l'habitude, consultant Dieu intérieurement sur ce qu'il devait faire. La réponse lui fut donnée au moment où il communia. Notre-Seigneur était à peine sur ses lèvres que ces deux noms : Bordier, Le Pailleur... Bordier, Le Pailleur... se présentaient à sa pensée, mais d'une 'manière inséparable et par une force de cohésion invincible, comme si une voix du ciel lui eût prescrit de seconder les projets apostoliques que l'un lui avait confiés par les ressources pécuniaires que l'autre venait si inopinément de lui fournir.

Sous cette impression, M. Dupont n'hésita pas. Il écrivit à M. Le Pailleur pour lui annoncer la fortune qui lui était échue en partage et la mettre à sa disposition, en cas qu'il voulût exécuter le projet d'œuvre apostolique dont il l'avait souvent entretenu à Saint-Servan. En même temps il l'invitait à venir faire avec lui un pèlerinage à Notre-Dame des Ardilliers, et un autre à Candes, au tombeau de saint Martin. L'abbé Le Pailleur fit ce double pèlerinage en compagnie de M. Dupont, « heureux, disait-il, de converser avec lui de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère, et d'aller prier au lieu même où est mort ce grand saint Martin, si ardent pour Dieu, si puissant contre le démon! » Quand les deux pèlerins eurent bien prié et longtemps conversé, ils décidèrent que ce serait à Bougligny, au diocèse de Meaux, dans la propriété même de M. Bordier, que l'œuvre destinée à donner des missionnaires aux pauvres des campagnes aurait ses commencements. On obtint facilement l'autorisation de l'évêque de Meaux. M. Le Pailleur, de l'agrément de son propre évêque , Mgr de Bayeux , s'adjoignit deux jeunes prêtres ses amis, M. Diot et M. Rogerie, et alla s'établir à Bougligny.

Avant de se décider et de partir, on pria beaucoup d'après le conseil de M. Dupont et en faisant ponctuellement ce qu'il

avait demandé. Ainsi les trois amis célébrèrent alternativement la messe pendant trois jours de suite, selon l'intention qu'il leur avait indiquée. Les raisons qui décidèrent la préférence en faveur du diocèse de Meaux, furent : Que ce diocèse manquait d'ouvriers évangéliques; que les curés, étant pauvres, n'avaient aucune ressource pour procurer des missions à leurs paroisses, et qu'au moyen de la fondation de M. Dupont on pourrait gratuitement, et dès le début de l'œuvre, leur venir en aide, sans leur imposer aucun sacrifice pécuniaire. D'un autre côté, Bougligny, à cause de sa solitude, souriait aux missionnaires : cette retraite isolée leur paraissait être extrêmement propre à leurs desseins, et convenir au silence nécessaire à l'étude et à la piété, bien mieux que le tumulte et les agitations de Paris. On croyait, enfin, répondre davantage aux intentions implicites de M. Bordier, en procurant la gloire de Dieu et le salut des ûmes dans le pays même où il laissait son héritage.

M. Dupont fit mettre en état le vieux château et ses dépendances, disposer un local pour la bibliothèque, et réparer les appartements afin d'y recevoir ses nouveaux hôtes. Il procura aux missionnaires un bon garçon de ferme, qui pût s'occuper du matériel de la maison. Quand la chapelle fut terminée, il voulut la munir de vases sacrés. Un jeune homme de confiance lui fut envoyé, à qui il remit une caisse dans laquelle, avec les vases sacrés attendus, il renferma une précieuse relique de la vraie croix. II assista à la bénédiction de cette chapelle, qui eut lieu le 24 août 1847. Il avait fait quelques difficultés pour paraître en cette circonstance : « De grâce, mon cher ami , écrivait-il à M. Le Pailleur peu de jours auparavant, permettez à celui qui a besoin d'ombre de se tenir caché pendant et après cette cérémonie. On ne sera pas surpris de ne pas m'y voir. Du reste, faites les choses pour le mieux, sans entamer vos fonds, bien entendu. » Il y assista cependant, vaincu par les instances qu'on lui fit; il voulut subvenir à tous les frais et

consentit à être parrain de la cloche. M>Bordier, en lui faisant son legs, avait rais pour condition « qu'il ne se dessaisirait pas du tout ». M. Dupont crut satisfaire à cette condition en se réservant simplement le droit de loger dans un cabinet du château. Le « tout » fut consacré à l'établissement des missionnaires. Chaque année, il faisait un voyage à Bougligny pour régler les dépenses de la fondation. Mais ces préoccupations matérielles et ces solennités extérieures ne lui allaient pas. Il faisait, en s'y livrant, des sacrifices que Dieu seul connaît.

Il en est un toutefois d'une autre nature, auquel M. l'abbé Le Pailleur ne réussit pas à le déterminer. Il s'agissait de le faire consentir à changer de résidence et à venir se fixer à Bougligny même. Ces fervents apôtres jugeaient qu'en demeurant avec' eux M. Dupont serait pour tout le pays un exemple propre à raviver la foi, un foyer de bonnes œuvres. Ils semblaient supposer en lui une vocation plus élevée encore. Le pieux laïque ne crut point, dans son humilité, devoir se prêter à ces amicales et bienveillantes insinuations. Il répondit nettement à M. Le Pailleur : «J'ai bien compris le sens de votre lettre. Il y a nombre d'années que je dis avec l'auteur de l'Imitation : Sic volo, sic desidero : quiquid mihi deest, tu digneris svpplere. La conclusion est toujours la vue claire et nette de mon incapacité, et, qui plus est, j'arrive à la même conclusion en discutant la chose avec ceux qui se sont successivement occupés de la direction de mon âme depuis dix-sept ans. Que doit-il , par suite, se formuler naturellement dans mon esprit, sinon que, si j'étais propre à quelque chose de tant soit peu sérieux, le bon Dieu m'aurait une seconde fois tiré de mon néant pour me donner place parmi ses serviteurs utiles? — Notez, en outre, que depuis plusieurs années je ne puis pas me considérer comme parfaitement libre d'agir. Et, sur ce dernier point, si je vous disais toute ma pensée, je vous avouerais que je n'aime point, en vue de plans ultérieurs, trop m'appesantir sur les liens qui me retiennent. Je puis certes me

tromper en attendant toujours que la volonté de Dieu se manifeste; mais j'ai quelque répugnance à caresser ma volonté propre en lui ouvrant conditionnellement le champ de l'avenir. »

C'est pour la seconde fois que nous entendons M. Dupont déclarer qu'il ne se sent pas appelé à être missionnaire : il ne le sera pas plus au diocèse de Meaux que chez les sauvages de l'Amérique du Nord. Il continue d'attendre humhlement que « la volonté de Dieu se manifeste » ; elle ne tardera pas à se manifester, et ce sera, comme il le désire, pour lui « donner place parmi les serviteurs utiles » à la gloire du Maître et au bien des âmes.

Dans l'œuvre de Bougligny, sa consolation et son dédommagement pour tous ses sacrifices furent d'apprendre le bon accueil fait partout aux missionnaires et les succès qu'obtenaient leurs prédications dans les diverses paroisses évangélisées par eux. Celte affaire le mit aussi en rapport avec le vénérable évêque de Meaux, à qui M. l'abbé Le Pailleur l'avait présenté en 1846. Toujours charitable et ingénieux à soulager les maux d'autrui, M. Dupont, sachant que le bon évêque souffrait cruellement des yeux, lui envoya un remède dont il avait entendu vanter l'.effieacité souveraine. Il s'agissait de « l'eau de sainte Clotilde » et de « l'eau de mer ». Le succès malheureusement ne répondit pas à son désir. « M. Dupont, écrit le prélat à M. Le Pailleur, m'a envoyé de l'eau de mer et de l'eau de sainte Clotilde, mais sa bonne volonté n'a pas été récompensée. Dieu sans doute veut m'éprouver. »

L'œuvre de Bougligny fut encore la cause d'intimes relations qui s'établirent entre M. Dupont et M. l'abbé Grabut, curé de Nemours. Les divines Ecritures, dont ce vertueux ecclésiastique faisait une étude approfondie et spéciale , tandis que M. Dupont en faisait sa lecture favorite et sa méditation assidue, furent le lien de leur sainte amitié et devinrent le sujet ordinaire de leur conversation et de leur correspondance. On aime à voir le vénérable et savant doyen de Ne-

mours écrire à M . Dupont : « Je regarde fomrae une des plus grandes rencontres de ma vie celle qui m'a procuré le bonheur de faire votre connaissance. Faisons bien faisceau de prières: c'est un lien de cœur qui nous rend très forts. » M. Dupont, de son côté, nous donne une idée de la nature des entretiens qu'il avait avec son pieux ami , par cette lettre écrite à M. Le Pailleur au retour d'un voyage fait à Bougligny. « Quand vous verrez, lui dit-il, M. le curé de Nemours, entretenez-vous avec lui du chapitre xxxm d'Isaïe. Il est assez remarquable qu'au même jour où vous et moi nous avions parlé des « ardeurs éternelles » , M. l'abbé Grabut étudiait le texte Sanctus ejus in flamma ( Isaïe , x, 17 ). Du reste , certains versets du prophète Daniel font bien voir, ainsi que plusieurs passages de l'Apocalypse, que le ciel est de « feu ». Se pourrait -il être autrement lorsque saint Paul nous dit clairement : Deus noster ignis consumens est ? Notre Dieu est un feu consumant (Hebr., xn, 29). Oh ! qu'il est désirable de se consumer dès ici-bas, de se fortifier pour entrer comme l'or épuré dans le ciel , sans passer par le creuset où les souillures de la terre seront dissipées ! Ici où nous ne voyons rien, l'amour est ce feu qui purifie. Il faut donc beaucoup aimer, quand surtout on a beaucoup péché. Donnez -moi le secret. Allumez ce feu. Vous et vos frères l'avez: donnezle-moi! »

Nous n'avons point à raconter ici la suite des événements qui se rattachent à l'œuvre des missionnaires de Bougligny. Disons seulement que M. l'abbé Le Pailleur, au bout de trois ans, en 1849, fut obligé de quitter l'établissement et de retourner dans le diocèse de Rennes, où l'appelait la direction des Petites Sœurs des Pauvres. De son côté, M. Dupont, retenu par les œuvres de prière et de charité qui l'absorbaient, cessa de venir à Bougligny. M. Diot, successeur de M. Le Pailleur, s'adjoignit quelques confrères, entre autres M. Gririfaut et M. Bardeau, du diocèse de Meaux, et l'association prit le nom de Prêtres de Notre-Dame d'Espérance. Comme la situation de l'établissement, placé à l'extrémité

méridionale du diocèse , était un obstacle au développement des missions, l'évêque acheta une maison à Meaux sur le boulevard Jean-Rose et y installa les missionnaires en 1856. Le manoir de Bougligny fut cédé à M. Moreau , supérieur des Salvatoristes du Mans. Ces changements successifs furent autant d'épreuves pour M. Dupont, qui cessa de s'en occuper; mais il a eu, devant Dieu, le mérite d'une utile et sainte œuvre, et son nom, dans le diocèse de Meaux, est compté parmi ceux des grands bienfaiteurs du pays.

Nous devons ajouter que, dans cette affaire de Bougligny, autant il avait montré de désintéressement par rapport à lui-même et de zèle pour les missionnaires, autant il montra de délicatesse et de générosité par rapport à la famille de M. Bordier. Celle-ci, d'abord mécontente, comme il arrive souvent en pareil cas, de se voir frustrée dans ses espérances d'héritage, avait entrepris de faire annuler le testament. Mais il était rédigé dans de bonnes conditions, le testateur avait librement usé de ses droits, et il n'y avait point à détruire la volonté formelle du vertueux défunt. Puis, quand les membres de la famille vinrent à connaître par leur propre expérience les dispositions pacifiques du légataire, son esprit désintéressé et conciliant, ils firent taire peu à peu leurs premiers sentiments et levèrent les difficultés qu'ils avaient soulevées. Alors M. Dupont, à son tour, usant du droit absolu et incontestable que lui conférait son titre de légataire , laissa une certaine part de la propriété aux héritiers naturels, qui lui en témoignèrent plus d'une fois leur reconnaissance. La sœur de M. Bordier, Mme Valette, entre autres, lui écrivait en 184fi : « J'ai des grâces à rendre au ciel de vous avoir inspiré de me laisser une petite part de la succession de mes parents. Soyez-en béni , Monsieur, car vous pouviez ne nous en rien donner du tout. Je vous en auiai une éternelle reconnaissance. »

Elle ajoutait: « Si vous pouvez trouver des choses hien indifférentes pour vous et qui doivent m'ètre chères, comme un petit tableau représentant la tombe de mon père, la pa-

tronne de ma mère, etc., et que vous vçuilliez me faire part de ces modestes objets, je vous en serai, Monsieur, très reconnaissante, et cela, s'il se peut, augmentera mon estime pour vous. » M. Dupont se prêta volontiers à ce désir. Il fit faire une caisse d'un certain nombre de souvenirs de famille qu'il expédia pour Mondoubleau, à la sœur de M. Bordier. La joie de cette bonne action le dédommagea un peu des soucis que toute l'affaire lui avait causés. « Tout est terminé, écrit-il à M. Le Pailleur; on m'a même envoyé des remerciements. Que Dieu est bon ! Notre-Seigneur a empêché le trouble bénignement. Il ne convenait pas, en effet, qu'une œuvre de pacification se construisît avec l'épée et la truelle, comme pour les murs de Jérusalem, notre ami ayant écrit sur les murailles de son manoir : Bénigne fac, Domine, in bona voluntate tua... ut œdificentur mûri Jérusalem. »

Ainsi, dans une affaire épineuse et délicate, M. Dupont, sans blesser ni mécontenter personne, en se conciliant au contraire l'estime de tous, avait réussi à donner aux missionnaires un local convenable et à doter le diocèse de Meaux d'une œuvre utile à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Il paraît toutefois que ce ne fut pas sans amertume intérieure et sans de secrètes peines. Au rapport d'une de ses parentes, quand on lui parlait de la succession de M. Bordier, il disait : « Ne parlons pas de cela! » Et il détournait la conver sation.

Un de ses amis qui a été mis plus au courant des détails de l'œuvre de Bougligny et dont le jugement en cela est très impartial, en tire cette conclusion : « De l'ensemble de la conduite de M. Dupont dans toute cette affaire, il ressort une chose que nous appellerons le trait saillant de sa vie : c'est qu'à partir de ses rapports avec M. Bordier et de ce qu'il appelait quelquefois le moment de sa conversion , on a toujours vu en lui l'instrument docile de la Providence, un rare modèle de modestie et de générosité dans le détachement chrétien, en même temps que le dévouement le plus absolu

à tout ce qui était du service de Notre-Seigneur Jésus-Christ

en lui-même et dans ses membres souffrants1. »

A l'égard de M. Le Pailleur, ses relations d'amitié étaient devenues de plus en plus intimes et surnaturelles. On en jugera par le petit trait suivant. — A la suite de l'heureux succès d'une démarche relative à la fondation de Bougligny, M. Le Pailleur avait à la hâte écrit à M. Dupont pour l'en informer et l'inviter à la reconnaissance, et il ajoutait: «Que Dieu est bon! Disons-le mille fois. » La lettre expédiée, une circonstance impérieuse força M. Le Pailleur à entreprendre un voyage qui devait le faire passer à Tours. Il part et arrive inopinément chez M. Dupont, vers neuf ou dix heures du soir, après une journée de voiture, accablé de fatigue, couvert de poussière, ayant eu à peine le temps de prendre quelque nourriture. M. Dupont, qui venait peu d'instants auparavant de recevoir la lettre de son ami, tout entier dans les sentiments de joie et de reconnaissance qu'elle lui avait suggérés, était agenouillé et en prière. Voyant donc M. Le Pailleur lui arriver si subitement, sans penser aux besoins possibles du voyageur, mais continuant l'ordre d'idées qui l'occupait, il le prend par le bras, et, le faisant doucement agenouiller près de lui : « Que vous arrivez à propos, lui dit-il ! J'étais précisément à redire mille fois : « Que Dieu est bon ! Qaam bonus Israël Deus! » L'homme de l'adoration et de la louange divine avait pris à la lettre le conseil de son ami et s'était mis aussitôt en devoir de l'exécuter. « Tenez, ajouta-t-il en montrant le chapelet qu'il tenait à la main pour compter ses actes de louanges, je l'ai déjà répété cinq cents fois. Si vous voulez, nous allons continuer ensemble, c'est bien le moins que nous puissions faire ! » M. Le Pailleur, entrant lui-même aussitôt dans sa pensée, se prêta joyeusement à ses désirs, et, à eux deux, ils se mirent à répéter avec les plus vifs sentiments de la reconnaissance et de la piété: Que Dieu est bon!... Que Dieu est

1 Expressions de M. l'abbé Botrel.

bon ! » Quam bonus Israël Deus! jusqu'à ce que l'angélique exclamation eût été dite le nombre de lois indiqué. Après quoi seulement M. Dupont, descendant des régions supérieures où l'esprit de foi et de prière l'avait transporté, s'aperçut qu'il s'était oublié et se bâta de subvenir aux besoins de son ami voyageur.

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