CHAPITRE XII
Au milieu des préoccupations que lui donnait Bougligny, M. Dupont n'avait pas perdu de vue son projet] d'établir à Tours les Petites Soeurs des Pauvres. Les premières difficultés qui s'élaient rencontrées ne l'avaient pas découragé. Allant chaque année à Saint-Servan, il en profitait pour se mettre en relation avec la mère supérieure et préparer doucement les voies. M. Le Pailleur, de son côté, s'y prêtait volontiers, et comme fondateur donnait à son ami toute autorisation pour visiter les sœurs autant qu'il le voulait. Ainsi, en juillet 1846, sachant de Bougligny, où il était encore, que M. Dupont devait se rendre avec sa fille à Saint- Servan, il lui écrit cette lettre, pleine de simplicité et de cœur, qui prouve quelle estime il faisait de M. Dupont et quelle confiance il avait en lui :
« Vous allez à Saint-Servan , lui dit-il , vous verrez peutêtre mes petites tilles de Rennes ; — vous verrez peut-être mes petites filles de Dinan ; — vous verrez certainement nos petites filles de Saint-Servan. — Vous verrez leur supérieure, celle qui conduit maintenant toute la famille... Encouragez-la bien de ma part à s'avancer dans les hautes
voies de l'humilité, de l'amour des ccoix, au sein de ses fatigues et de ses peines. — Je vous les recommande toutes, je vous regarde comme leur second père. — Je vous recommande en particulier une enfant rare, précieuse, une fleur de douceur et de modestie , fleur déjà mûre et que Dieu va peut-être cueillir. C'est une jeune personne de dix-sept à dix -huit ans, issue de parents extrêmement pauvres, mais riche en trésors de grâces. Quand on lui parle de Dieu', d'aimer Dieu, son cœur se hrise, ses yeux se remplissent de larmes. La supérieure et deux autres étant à tenir des maisons, nous n'avons pas cru pouvoir en trouver de plus capable pour être maîtresse des novices que cette sœur, et elle s'acquitte de cette charge avec sagesse et bonté, malgré son jeune âge. Mais je crois que Dieu va nous l'enlever. Si vous pouvez quelque chose pour elle, soit par vos prières, soit par remèdes, je vous la recommande. »
En parlant d'Henriette , la fille unique et chérie de M. Dupont, il ajoute : « Je pense que M110 Dupont aura la bonté de visiter notre humble maison de Saint-Servan, de soigner quelquefois nos pauvres, malades et infirmes, de faire la lecture à nos petites sœurs. Il y a en cela tant de bonheur ! bonheur sans doute inconnu au monde , mais qui se révèle avec des excès de joie et d'amour aux cœurs que Dieu s'est choisis !... »
De Saint-Servan , M. Dupont écrit à M. l'abbé Le Pailleur en sa résidence de Bougligny: « J'ai eu le plaisir de voir vos chers et dignes parents, une première fois madame votre mère seule, à Saint -Malo, et tout à l'heure elle et monsieur votre père, qui ont bien voulu me rendre visite. Ma mère et ma fille ont donc eu la consolation de les voir. Inutile de dire que nous avons beaucoup causé de vous et de petits projets pour une visite de Bougligny au printemps prochain. — Je ne vous dirai rien de nouveau en vous apprenant que , sur la bonne réputation que vous m'avez faite, vos chères filles* de l'asile m'ont accueilli avec une grande bienveillance. »
En causant avec la supérieure, il lui vint une pensée sur la nécessité plus grande que jamais d'avoir de nos jours des asiles réservés à la vieillesse : elle mérite de trouver ici sa place. « Ce matin, dit-il à M. Le Pailleur, en causant avec la bonne mère, nous trouvions qu'il paraissait que la Providence préparait des maisons d'asile (pour les vieillards) dans le but de corriger plus tard la grande plaie qui, dans un temps donné, doit résulter des soins minutieux et puérils donnés par les gens riches à leurs enfants à la mamelle. Si, en effet, on a reconnu qu'il y avait plus de mauvais fils que de mauvais pères, cette triste nécessité s'étalera sur une plus grande échelle dans un siècle où l'enfant, dès le berceau, prend l'habitude de ne point vivre avec ses parents. Dès lors, par une prévision toute bonne, Notre-Seigneur veut préparer à ses membres souffrants des secours pour les mauvais temps... Prions !... »
Pendant que M. Dupont était à Saint-Servan avec sa famille, il y rencontra une autre personne de Tours, qui allait, dans les desseins de la Providence, devenir son utile auxiliaire pour la fondation qu'il préparait. C'était MUe de la Valette. Le serviteur de Dieu, qui la connaissait comme une âme dévouée aux bonnes œuvres, lui parla des Petites Sœurs. La pieuse demoiselle les visita et put connaître, sur les lieux où l'œuvre avait pris naissance, l'histoire de ses commencemenis.
Cette année- là même, M. Dupont était à peine de retour chez lui , qu'un cruel désastre rendait providentiellement nécessaire l'institution charitable qu'il avait si fort à cœur. Nous voulons parler de l'inondation de la Loire en 1846. Plusieurs lettres de cet homme de Dieu en retracent la peinture navrante : « Que de chaumières désolées ou devenues inhabitables, écrit-il ! Hélas, que de pauvres vont se trouver sans asile, sans pain, sans vêtements! — Puissent les hommes qui ne pensent pas à leur âme reconnaître que les fléaux dont l'humanité pâtit sont la triste suite du péché, et que le bon Dieu nous châtie pour notre plus grand bien ! »
A l'inondation succédèrent les émeutes» On se battit dans les rues de la ville de Tours et dans les campagnes environnantes. Le prétexte mis en avant était la cherté des vivres, surtout du blé. Les passions révolutionnaires en profitèrent pour hâter secrètement l'accomplissement de leurs pernicieux projets. M. Dupont en faisait très judicieusement la remarque : « Il est certain , écrivait-il le 25 novembre 1846, que les agitateurs n'ont pas de grands efforts à faire 'pour donner une impulsion mauvaise aux masses, dans les pays surtout où le frein religieux est détruit. » Par là même ces circonstances étaient favorables à l'établissement d'une maison des Petites Sœurs. M. Dupont en fit la demande en forme, et, sous la date du 19 novembre 1846 , la supérieure générale répondait « qu'à l'exemple du grand saint Martin, qui avait trouvé le moyen de faire l'aumône en donnant la moitié de son manteau, elle pouvait bien donner quelques sœurs », et, ajoutait-elle, « le grand saint leur fera trouver du pain pour ses pauvres. »
C'était au début de l'institution. Donner deux ou trois sœurs paraissait un grand sacrifice pour la co mmunauté; mais la Providence envoya des vocations. « Aujourd'hui même, écrivait la bonne supérieurs à M. Dupont, il nous est entré une jeune personne, et dans une quinzaine il en viendra trois. Ainsi tout porte à croire que le bon Dieu veut bien que notre petite famille s'accroisse, puisqu'il nous envoie des sujets au moment du besoin. » En même temps elle lui mandait « qu'une maison louée suffirait très bien pour commencer, ainsi que quelques lits pour pouvoir prendre des pauvres tout de suite » , et que deux ou trois sœurs pouvaient aller immédiatement. Elle le prévenait que, outre l'autorisation de Mgr l'archevêque, il serait nécessaire «de parler ou de faire parler à M. le curé , à M. le maire et à M. le préfet » . — « Car, disait-elle, sans leur permission, nous ne pouvons rien faire. Il nous'faut aussi la permission de quêter. » Elle terminait en disant qu'elle se rendrait à Tours aussitôt que M. Le Pailleur lui en aurait donné l'ordre.
De telles promesses, inspirées par le grand souvenir de saint Martin, avaient, on le comprend, de quoi ravir l'âme et la charité de M. Dupont. 11 se hâta de répondre que tout paraissait devoir s'arranger promptement : « M. le maire, dit-il , a reçu très chaudement la proposition de MUe de la Valette et a promis un concours actif. Nous connaissons déjà les vifs désirs de la femme du préfet : toutefois, pour plus de sûreté , nous aurons son consentement. »
L'autorité ecclésiastique crut devoir garder à ce sujet une réserve dont plusieurs s'étonnèrent, mais qui se justifiait par les circonstances. Le nom et l'institut des Petites Sœurs des Pauvres étaient encore très récenls ; les temps devenaient difficiles; les œuvres charitables, nombreuses à Tours, se soutenaient avec peine et semblaient absorber toutes les ressources de la bienfaisance publique. L'archevêque, Mgr Morlot, se contenta pour le moment de laisser faire. Au fond, cela suffisait: ne pas s'opposer en pareil cas, c'était tacitement donner son approbation. MM. les curés de la ville le pensèrent ainsi. Deux surtout montrèrent un touchant empressement à favoriser la fondation de l'œuvre. L'un, le digne curé de Notre-Dame-la-Riche, M. l'abbé Aileron, et l'autre, M. l'abLô Voisine, curé de Saint- Saturnin, ambitionnaient chacun de leur côté de voir l'établissement se poser sur leur paroisse respective, où se trouvaient un grand nombre de pauvres. Auquel des deux accorder ce privilège? La délicatesse de M. Dupont ne voulait blesser personne. 11 attendait, hûtant par ses désirs et ses prières l'heure de la Providence. « Que Dieu est bon! écrivait-il le 3 décembre 1846. Oh ! j'espère que bientôt nos pauvres vieilles gens d'ici répéteront ce cri d'amour et de reconnaissance, lorsque vos bonnes sœurs de Saint-Servan viendront retourner leur lit de douleur !» — « Nous n'avons pas encore de maison , disait-il à M. Le Pailleur le 13 du même mois; mais le désir ou la sainte ambition d'avoir les sœurs devient de jour en en jour plus vif, et je vous assure qu'hier j'ai été bien fâché de ne pouvoir pas dire à une pauvre vieille femme à la figure
souffrante, mais chrétienne : Allez demander l'hospitalité aux chères sœurs qui vous sont données de Dieu... Hélas! hélas ! » — Dans le cours de sa lettre, cédant au désir qui l'anime, il ajoute : « \oici donc ma pensée que je vous soumets. Ce qui nous retient vient de ce que M. le curé de Saint-Saturnin pense à une maison et que M1'0 de la Valette, quoique plus modeste dans ses prétentions, pense à une autre qui est quelque chose de très convenable : de là- l'embarras. — Eh bien! si vous disiez aux sœurs : Partez pour Tours, vous verrez par vous-mêmes sous l'inspiration de Dieu ce qui vous convient. Demandez rue Saint- Etienne, n° 10 1 ; vous y serez reçues de bon cœur. Dieu fera le reste... — Maintenant, mon cher ami, pesez cette affaire devant Notre-Seigneur et agissez. Si dans l'intervalle nous trouvions un local, Dieu l'aurait permis. Ne voulant pas prévenir vos intentions, je n'écris point à la bonne mère pour lui offrir les frais de voyage ; mais, si vous approuvez la pensée que je vous ai soumise, autorisez-la à emprunter la somme nécessaire, et aussitôt son arrivée je rembourserai à Saint- Servan. A la plus grande gloire de Dieu ! »
Suffisamment renseigné au sujet de cette fondation, M. Le Pailleur ordonna de Bougligny à la mère générale de se rendre à Tours, afin de commencer l'établissement si désiré et d'emmener deux sœurs avec elle. M. Dupont, en ayant été informé, écrivit tout joyeux la lettre suivante à la supérieure : c'était le 21 décembre 1846, peu de jours avant Noël : « Jésus enfant, ayez pitié de nous ! Marie et Joseph, écoutez-nous ! — Depuis ia réception de votre bonne lettre , nous nous occupons beaucoup de vos pieux desseins. Mais, comme j'ai fini par le mander à M. Le Pailleur, vous ferez mieux que nous et plus vite. Venez donc, puisque- le bon père vous autorise. En nous prévenant du jour de votre départ, nous irons vous attendre à la diligence. Ne vous exposez pas à un froid trop rude. — Si vous éprouvez le moindre
1 C'était alors le numéro de sa maison , qui porte aujourd'hui le numéro s.
petit embarras pour vous procurer les fonds nécessaires à votre voyage et à celui de vos chers sœurs, ne balancez pas à prendre le parti que je vous indique. Tirez sur MM. Gouin , banquiers à Tours, une traite payable à vue. Si même, ce qui est probable, vous avez quelques petites dépenses à faire pour vous mettre en état de voyager, faitesen le calcul , et la chose coulera de source. — Il est bien juste aussi que je vous demande excuse du sans-façon avec lequel nous agissons avec vous , puisque nous n'avons pas arrêté de local. Mais, voyant la situation, j'ai été frappé de cette pensée, que l'affaire réussirait mieux, si, rendue parmi nous, vous preniez vous-même ce que le bon Dieu mettra à votre disposition. Sans doute il eût été mieux que nous eussions eu un local très convenable à vous offrir ; mais peut-être que, dans l'intérêt de sa gloire, Notre-Seigneur veut que vous commenciez fort simplement. »
Les trois sœurs attendues arrivèrent à Tours le 30 décembre, à quatre heures du matin. Les fatigues d'un long voyage, les rigueurs de la saison et le travail de surcroît de la matinée précédente auraient pu assurément dispenser nos vogageuses d'assister à la sainte messe le jour de leur arrivée. « Mais, se dirent-elles, que faire sans Jésus? Où trouver sans lui la force et la bénédiction pour la nouvelle entreprise? » A peine descendues de voiture et accompagnées de M. Dupont, qui, à cette heure matinale, était venu audevant d'elles selon sa promesse, elles se rendirent à l'église, entendirent la messe et y communièrent. Après quoi, M. Dupont les conduisit dans sa maison, les reçut à sa table et se mit à leur disposition pour les diriger dans quelques-unes de leurs visites principales. Sous ses auspices, M. le maire de la ville de Tours donna le premier aux bonnes sœurs « une touchante audience ». Il quitta sur l'heure ses occupations, se rendit avec elles au bureau de police, fit prendre leurs noms et recommanda de la manière la plus formelle aux agents « de rendre aux sœurs tous bons soins et protection à la sœur quêteuse ». — « Elles peuvent
aller partout, dit-il; on travaille à détruire la mendicité, ce sont elles qui nous aideront. Elles ont droit, elles, à demander pour les pauvres qu'elles auront adoptés. » C'est de M. Dupont, dans sa correspondance, que nous tenons ces détails. Puis, comme première aumône, M. le maire ajouta trente francs à ses paroles bienveillantes. MUe de la Valette, qui s'était aussi fort employée à préparer la fondation, suppléa M. Dupont pour accompagner la sœur supérieure dans ses courses par la ville.
Pendant leur sortie, M. Dupont profita d'un moment libre pour écrire à M. Le Pailleur: « Vos chères sœurs, lui dit-il, sont arrivées pleines de l'esprit de Dieu, de l'amour des pauvres et du zèle que vous leur connaissez. Le choix des deux sœurs qui ont suivi la bonne mère me paraît admirable. D'un autre côté , les cœurs ici sont bien portés pour elles , et j'espère, avant de clore ma lettre, pouvoir vous dire que les affaires temporelles sont réglées. »
En effet, la lettre n'était pas terminée que la sœur supérieure rentrait avec Mlle de la Valette, racontant qu'elle avait vu « Monseigneur, qui, après les avoir bénies , les avait encouragées dans leurs dispositions » ; puis Mme la préfète, « qui les avait aussi reçues avec des marques visibles de sympathie ; » enfin , qu'on avait rencontré sœur Angèle , une sœur de Saint-Vincent-de-Paul pleine de bonnes œuvres qui avait la confiance des autorités civiles, et ensemble elles étaient allées sur place pour visiter et louer la maison.
« On a, continue M. Dupont, trouvé une maison qui, pour un prix très modeste, peut convenir à merveille et est susceptible de recevoir plus de pauvres qu'à Rennes. Voisinage du Refuge; paroisse de Notre-Dame-la-Riche. C'est un peu loin pour nous autres ; mais il faudra bien que le pèlerin s'exécute. »
Les Petites Sœurs, pendant plusieurs jours, restèrent chez le « pèlerin » , qui voulait les avoir à sa table et se trouvait grandement honoré et réjoui de leur entretien et de leur présence. Elles profitèrent de sa bonne hospitalité jus-
qu'au 6 janvier, fêtant avec leur hôte le jour des Rois à la crèche du Sauveur. Le soir même, voulant honorer dans le pauvre la royauté de Jésus -Christ, elles se mirent à l'œuvre. A cette occasion et le même jour, M. Dupont écrit : « Que Dieu est bon ! nous l'avons dit de bon cœur ce matin. — Demain je rentrerai dans notre petit ordinaire, et, quand je voudrai avoir l'honneur de m'entretenir avec vos sœurs, j'irai à La Riche. — Tout va bien. Le ménage se monte. On propose des « bonnes femmes ».
Il y en avait déjà une placée sous sa protection et qui allait être la « première reçue » de l'asile. Voici comment elle lui avait été providentiellement envoyée le jour des saints Innocents. « Traversant les rues de la ville, racontet-il lui-même, je trouvai occasion d'avoir des nouvelles du Pénitencier, où je n'étais pas allé depuis plusieurs jours. J'aborde un gardien, et je lui dis : « Comment va-t-on au Pénitencier? Là-dessus, mot pour mot, s'engage le dialogue suivant : « 11 vient d'arriver un grand malheur 1 — Quoi? au Pénitencier ! — Non, Monsieur. — Eh! où donc? — Dans la maison que j'habite. — Quoi donc? — C'est la mort d'un jeune homme. — Mais de quelle manière? Subitement? suicidé? — Non, Monsieur, il est mort après une longue maladie, il y a quatre jours: il était le soutien de sa mère, gagnant de quoi la faire vivre; il a été longtemps malade,. de sorte que sa mère, qui a quatre-vingt-quatre ans, ne sait que devenir. Pauvre femme! Cela me touche tant, que je vous en parle ; mais je ne sais pourquoi; elle ne m'a pas chargé de cette commission. » — « Ma réponse n'était pas certes difficile ce jour -là , qui était le jour prénommé du départ des Petites Sœurs de Rennes pour Tours. Je dis donc au brave gardien du Pénitencier : « Recommandez à cette pauvre femme d'avoir grande confiance en Dieu, qui peut bientôt la tirer de sa peine! »
Ce fut le jourdes Rois que la pauvre « bonne femme » fut recueillie. Les Petites Sœurs, entrant ce jour-là dans leur nouvelle maison , l'emmenèrent couverte de ses haillons et
de sa vermine. Elle était d'un caractère pe,u facile, ce qui fut dès le commencement pour la petite communauté l'occasion de bien des actes de patience.
Ceci se passait à la fin de 1846. M. Dupont à cette époque écrivait: « Nos chères Petites Sœurs des Pauvres, ces nobles émules de Jeanne Jugan, nous sont arrivées. Elles ont les sympathies de tout le monde. Elles ne se contentent pas du vœu de pauvreté : elles ont bravement fait celui de la misère, demandant aux riches leurs restes; elles les servent aux vieillards qui se sont confiés à leurs soins maternels ; puis, quand ceux-ci sont repus, elles trouvent de quoi manger elles-mêmes. Serait-il possible que le bon Dieu ne fît rien pour elles? Or, voila que de toutes parts, ici, elles sont merveilleusement accueillies. Cette œuvre des « Bonnes Femmes » est appelée à se répandre partout. La philanthropie admire que cela fasse une diminution dans la dépense nécessaire à l'entretien du pauvre : la charité s'en applaudit, parce que la principale affaire consiste à disposer des âmes au grand acte de la mort. — Huit bonnes femmes sont déjà recueillies ; elles ont toutes grand besoin d'instruction *. »
M. Dupont avait tenu à conduire lui-même les Petites Sœurs dans leur demeure , où il aVait fait déposer à l'avance des lits, du bois et des vivres. Sachant qu'elles manquaient de beaucoup de choses encore, il cherchait, dans ses courses à travers la ville et par ses relations, à exciter les dévouements des uns et les sympathies des autres, alin de déterminer par là le courant des aumônes qui devaient subvenir aux nécessités de chaque jour. « Je vois, écrit -il à M. Le Pailleur le \Q janvier 1847, je vois avec une grande joie que vos premières filles sont bien appelées à la haute mission dont elles se trouvent chargées. La pénitence et la communion expliquent tout. » Cuis, dans la même lettre, il ajoute: « Le Journal d'Indre-et-Loire a donné un article bienveil-
1 27 décembre 1846.
lant, et je crois qu'au besoin on mettrait à contribution la bonne volonté du rédacteur. La visite du maire a été bonne également. Il a promis des pommes de terre de la part d'une personne riche. »
Malgré sa pénurie, que ces secours ne diminuaient qu'imparfaitement, l'asile croissait. On y recevait des bonnes vieilles toutes plus intéressantes les unes que les autres par leurs différents degrés de misère. « 11 y a sept bonnes femmes, écrivait Al. Dupont le 22 janvier 1847; tout marche bien. Elles ont commencé à travailler, ce qui donne une petite tournure favorable à leur maintien. Oh ! Dieu bénit cette oeuvre. La dernière bonne femme entrée de ce matin était restée trois jours sans boire , broyant son pain sec et dur je ne sais comment, couchée sur la paille, plus morte que vive, lorsqu'elle a vu paraître un visage humain ! » — Il raconte à un autre endroit l'entrée de l'une d'elles : « Il y aurait, dit-il, de bien touchants détails sur l'entrée des bonnes femmes dans le pieux asile. Samedi dernier, j'arrive dans la soirée. J'apprends que le souper est fait et que les bonnes femmes sont couchées. Les sœurs me proposent d'entrer pour me montrer la dernière vieille qui n'était arrivée qu'au moment du souper. Nous entrâmes avec toutes les précautions pour ne pas éveiller. Quand nous approchâmes du lit, nous parlions très bas. La pauvre vieille, âgée de quatre-vingt-trois ans, mais fort vive encore, se met subitement sur son séant. « Oh ! vous ne dormez pas ! — Moi ! dormir déjà dans uu aussi bon lit que celui-ci! Moi qui étais seule pour me servir, sur de la paille à terre ! Oh! dormir!... Je crois que le plaisir d'être si bien m empêchera de dormir cette première nuit! »
Peu de temps après cet établissement des Petites Sœurs, M. Dupont, pensif et réfléchi, rencontra sur la place de l'Archevêché un des vicaires de la cathédrale ; il l'arrête brusquement, et, levant les bras vers le ciel avec un geste d'exaltation : « Le croiriez-vous? s'écria— t-il , est-ce possible?... Les riches et les grands seigneurs, pour avoir des
domestiques et des serviteurs, offrent de^gros gages, prodiguent l'or et l'argent, et... ils sont mal servis 1 — Et aujourd'hui, voici que les pouilleux, les galeux, les va-nupieds sont servis... comme on sert Dieu lui-même!... Et par qui donc ?... Devinez-le... Par des sœurs! par des amies de Dieu ! par les Petites Sœurs des Pauvres !» — A cette pensée, le serviteur de Dieu et des pauvres tressaillait de joie. L'année 1847 fut un temps de privations pour tout le monde, une véritable détresse générale. Les Petites Sœurs, confiantes dans la Providence, n'en continuèrent pas moins à prendre les pauvres vieillards que le Ciel leur envoyait; mais il fallait chercher un autre local , celui qu'on occupait offrait beaucoup d'inconvénients. Ce changement fut fixé au 1er juillet. M. Dupont n'avait pas voulu que le déménagement se fit sans lui. Le jour venu, il travailla comme un humble mercenaire , et avec tant de cœur que son domestique fut obligé de l'avertir que l'heure du diner était arrivée. Or, ce jour-là était un jour déjeune , et, comme il jeûnait très strictement, il était resté jusqu'à midi sans rien prendre. Quand tous les modestes ustensiles qu'on possédait furent rangés à leur place dans la nouvelle maison , on s'aperçut que bien des choses manquaient. M. Dupont contribua à ce supplément nécessaire, en fournissant de son propre fonds quantité d'objets. Son dévouement pour les Petites Sœurs, dans ces. commencements de leur fondation,, ne saurait être trop mis en lumière. Lorsqu'en 1848 il fut définitivement question d'acheter la maison qu'elles habitent encore aujourd'hui, il se prêta sur-le-champ aux négociations avec tout le zèle qu'il put. L'acquisition faite, sentant bien que la charge des capitaux à verser serait trop lourde pour la communauté , si la Providence ne venait en aide, il voulut lui-même en être le bras droit, et alléger selon son pouvoir les difficultés du moment. C'est alors qu'il fit le sacrifice dont nous avons parlé. Il venait de perdre sa fille: les pauvres allaient être ses enfants d'adoption; la dot qu'il destinait à Henriette fut consacrée aux Petites Sœurs.
Vers cette époque, M. Le Pailleur fixa à Tours le noviciat de son institut, et lui-même fit de cette ville sa résidence habituelle. Jsanne Jugan vint aussi y passer quelque temps. Quelle ne fut pas la joie de M. Dupont de pouvoir jouir de la présence simultanée du fondateur et de la fondatrice des Petites Sœurs! « Depuis deux jours, dit-il, nous avons l'honneur de posséder la mère de toutes ces petites sœurs. Quelle admirable confiance en Dieu! Quel amour de son saint Nom ! Elle va nous faire du bien à Tours. Les grossiers gens du monde croiront que cette pauvre chercheuse de •pain, comme elle s'appelle, leur demande l'aumône; mais, si leurs yeux s'ouvraient, ils comprendraient, eux, qu'ils en reçoivent une immense, en entendant parler si amoureusement et si simplement de la providence de Dieu '. »
En ce même temps et à des époques assez rapprochées, le père Le Pailleur et la mère générale tombèrent gravement malades l'un et l'autre. Pendant toute leur maladie, M. Dupont témoigna combien était vive et constante la vertueuse amitié qu'il leur portait. Chaque jour il venait une ou plusieurs fois pour avoir de leurs nouvelles. Il était envers eux d'une bonté sans égale; il intéressait à leur situation les célébrités médicales de la ville : c'est ainsi qu'il leur ménagea les visites gratuites du docteur Bretonneau, son ami. 11 leur procurait tous les adoucissements qu'il savait nécessaires, se chargeant de solder à ses frais les médicaments commandés, s'en faisant lui-même au besoin l'humble commissionnaire. Lorsque vint la convalescence, il s'ingéniait à trouver ce qu'il croyait pouvoir exciter l'appétit de ses chers malades; il les aidait ainsi à rétablir leurs forces
l 15 février 1849.
épuisées et assaisonnait ses visites d'une conversation pleine de charme et de pieux enjouement.
A ces aimables causeries on peut rattacher, de la même époque, un trait charmant de bonhomie et de cordialité relatif à quelques objets appartenant à un de ses compagnons de voyage de la Salette, et qu'il avait par mégarde rapportés dans ses malles. Il s'agissait d'une paire, de bas et d'un mouchoir de poche. « Je ne sais pas, écrit-il à cet ami*, qui était M. l'abbé Dombes, si, en faisant la revue du sac de nuit que vous aviez avec vous dans votre pèlerinage, vous vous êtes aperçu qu'une paire de bas ne répondait point à l'appel. Dans le temps, je vous fis savoir que j'en étais détenteur, et je me promettais bien de vous la reporter; mais puisque mon voyage est au moins problématique pour une époque rapprochée, je viens vous la demander pour le pieux fondateur de l'œuvre des bonnes femmes. Comme ses filles, M. Le Pailleur vit d'aumônes. Il y avait aussi un mouchoir de poche. Je trouve touchant d'établir entre vous deux ce lien de charité. » — Ainsi l'ingénieuse délicatesse de M. Dupont savait profiter des moindres choses pour pratiquer des actes de vertu et faire plaisir à ses amis.
La présence du noviciat dans la ville de Tours valut un jour à M. Dupont la visite vivement appréciée de M. Louis Veuillot. C'était en 1848. Le -célèbre publiciste, attiré par le désir d'étudier sur place le nouvel institut , après avoir visité la maison des Petites Sœurs, ne manqua pas d'aller voir leur protecteur et leur ami. « Il vint chez moi, dit M. Dupont, et parla peu; mais il pleurait en disant : Voilà le sublime de la charité! Quelques jours après parut un grand article dans l'Univers en faveur de l'œuvre sublime, et bientôt les chères sœurs étaient appelées à Paris. » — Puis, comme pour justifier le cri d'admiration de Veuillot, il signale le rapide accroissement de l'œuvre dans l'espace de dix ans. « Aujourd'hui, dit-il (il écrivait en 1858), quarante-neuf maisons répandues en France sont un miracle de la bonté de Dieu !, Ce matin la bonne mère me disait , en me
signalant une nouvelle marque de la Providence : Nous ne vivons pas au jour le jour, mais de la minute à la minute ! En effet, les attentions de la Providence sont tellement multipliées que les sœurs ne peuvent pas perdre la présence de Dieu. Quelle grâce! Et de savoir que c'est pour la sanctification d'un si grand nombre de vieillards, destinés à mourir loin de Dieu, abrutis dans la misère!... »
Ce fut pendant sa résidence assez longue à Tours, que M. l'abbé Le Pailleur, dont l'œuvre se développait avec rapidité, rédigea ses constitutions. Plusieurs ont pensé que M. Dupont l'avait aidé directement et même avait mis la main à la plume dans ce travail de rédaction. Sa grande humilité et d'autres raisons ne nous permettent pas de le croire; mais le supérieur des Petites Sœurs avait une haute idée des vertus et de la sagesse de son ami; il le vénérait comme un homme inspiré d'en haut et un saint; il ne faisait rien sans le lui confier et sans prendre humblement son avis. On peut penser que, dans les longues et intimes conversalions qu'ils eurent alors ensemble, il s'inspira de son esprit, écrivit sous son influence, et peut-être même arrêta de concert avec lui certains points importants. C'en est assez pour dire que le serviteur de Dieu eut indirectement grande part à l'organisation définitive et aux constitutions fondamentales de cet admirable institut. Aussi est-ce pour cela autant que pour sa généreuse bienfaisance que les Petites Sœurs et M. Le Pailleur lui-même regardaient le saint homme comme leur « second fondateur » et un « second père ».
Quand le noviciat eut été transféré à Paris , puis à Rennes, ensuite à la Tour- Saint- Joseph, M. Dupont ne cessa point de lui porter intérêt et de continuer par de petits présents ses relations d'amitié. De son côté , M. Le Pailleur, dans quelques circonstances spéciales, montrait bien qu'il voyait toujours en lui « l'ami véritable ». Ainsi, en 1857, il voulut lui écrire pour l'informer de la fondation définitive du noviciat à la Tour-Saint-Joseph et de la pose de la
première pierre. « Nous voulons, avec la grâce de Dieu, lui dit- il, jeter des fondements solides. Or, parmi ce qui devra donner de la solidité, il est une chose que nous voulons, mais nous la voulons de vous, de votre main : c'est un Vade rétro, Satana. Nous en avons bien ici; mais la bonne mère générale et moi nous voulons en recevoir un tout particulièrement donné par vous ad hoc, pour conjurer le serpent infernal et l'éloigner de notre sainte demeure. Donnez -nous donc, je vous prie, une petite médaille de saint Benoît, que nous placerons sous la pierre angulaire. Je n'ose vous prier de l'apporter vous-même, car je sais tout ce qui vous retient... Mais, si vous ne pouvez, ne manquez pas de remettre un Vade rétro bien conditionné à une de nos petites novices qui va partir en peu de jours de notre maison de Tours pour le noviciat; elle nous l'apporterait de votre part. »
Le dévot serviteur de saint Benoît ne put se rendre personnellement à l'invitation de son ami, mais la prérieuse et chère médaille fut remise et envoyée à sa destination. On peut croire que les prières dont il accompagna cet envoi ne furent pas sans influence sur les bénédictions célestes dont la maison de la Tour-Saint-Joseph a depuis lors été l'objet.
En 1860, à la mort de Mme d'Arnaud, le noviciat des Petites Sœurs ne fut pas oublié dans les souvenirs de son fils. « J'envoie au noviciat le portrait de ma mère, » écrit-il à M. Le Pailleur; puis il ajoute : « Dites à la bonne supérieure générale que ma mère m'a déclaré qu'elle tenait à lui rendre le chapelet qu'elle lui avait remis au retour de Rome. Elle s'en est servie tous les jours. »
Par suite de l'éloignement et des occupations réciproques, M. Dupont, ne pouvant plus avoir avec le père fondateur et la mère fondatrice les relations fréquentes du passé, trouva auprès de leurs erffants, dans l'asile des pauvres qu'il avait contribué si libéralement à fonder, un supplément à sa chrétienne affection et un centre à ses charités généreuses. Quelles bontés n'a-t-il pas eues pour cette petite
maison de Tours! Il s'intéressait à ses moindres nécessités; il visitait souvent les vieillards, les traitant toujours avec une exquise bienveillance : en toute rencontre, il se montrait heureux de rendre aux sœurs les services dont elles avaient besoin.
Que de fois il lui arriva d'arrêter sur la voie publique les marchandes de légumes, de fruits ou de poisson, leur commandant d'aller porter à l'asile des vieillards les denrées qu'il leur payait aussitôt de sa propre bourse! On voyait alors combien il jouissait intérieurement d'avoir causé à ces pauvres gens un peu de joie, de leur avoir ménagé une petite surprise agréable : son visage était épanoui et souriant.
D'autres fois, s'apercevait-il qu'un objet fût utile ou nécessaire , il s'empressait de le procurer. Un jour, par exemple , visitant la cuisine, il remarque avec inquiétude que les chaudières sont toutes en cuivre. Un accident ne peut-il pas se produire, au moment où l'on y pensera le moins? Vite, il en commande d'autres en fonte et à ses frais.
Son dévouement sans bornes pour les Petites Sœurs savait se proportionner aux circonstances et l'élevait parfois jusqu'à l'héroïsme. En 1853, une épidémie de fièvres pernicieuses tomba sur la ville. Dans l'asile des vieillards, soixante -quinze personnes en furent atteintes, sans y succomber. M. Dupont, pendant ces temps d'épreuve, venait plusieurs fois chaque jour visiter les malades, les consoler, leur rendant à l'occasion les plus pénibles services.
En 1854 , Tours est envahi par le choléra. La maison des Petites Sœurs n'est pas plus épargnée que le reste de la ville. Elle eut à subir en cette occasion une rude épreuve : en peu de jours elle perdit dix-neuf vieillards, une religieuse et une postulante. Les visites de cet ami des pauvres furent aussi as^dues que celles de l'année précédente, bien qu'il s'exposût au danger évident de la contagion. Et comme à un moment dix sœurs furent atteintes par le fléau, voyant que trois seulement restaient debout pour soigner toute la
maison, il se fit quêteur pour elles, leur^apportant, en sus de ses propres offrandes, les petites pièces de monnaie qu'il avait recueillies à domicile, et il continua ainsi tout le temps que dura l'épidémie.
Il avait pour les vieillards des tendresses que la charité seule inspire. Il venait les voir au moins une fois par semaine. Traversant les salles, il allait de l'un à l'autre, leur demandant ce dont ils pouvaient avoir besoin et se faisant une joie naïve de satisfaire leurs moindres désirs. Quelquefois, plaisantant noblement avec eux, il riait des misères de la vie, pour leur apprendre à ne pas trop s'en attrister, mais à les endurer avec patience. Dans d'autres circonstances, il montrait combien son cœur prenait part à leurs diverses infirmités. Il leur parlait de Dieu, les excitait à la résignation, tour à tour s'adressant à chacun en particulier, ou bien élevant la voix pour se faire entendre de tous. Les vieillards sentaient bien qu'il les aimait; aussi étaient-ils à son égard pénétrés de reconnaissance.
Ce qui mettait le comble à la joie de ce grand chrétien, c'était, à l'époque des retraites annuelles, de voir certains vieillards renouer avec Dieu des relations interrompues parfois depuis de longues années et revenir sincèrement à la pratique de leurs devoirs religieux. Tout le temps de la retraite il assistait à leurs exercices. Le jour de la clôture, il se faisait un honneur de les servir à leur festin de réjouissance, pour lequel il avait soin d'envoyer quelques bonnes bouteilles de son rhum de la Martinique. Une fois qu'il les servait ainsi en compagnie du prédicateur de la retraite, il remarqua un pauvre petit aveugle nouvellement arrivé dans la maison et qui jusque-là avait donné à tout le monde de grandes craintes pour son âme. Il s'était laissé aller au désespoir et avait parlé de se suicider. Maintenant la retraite a changé ses dispositions, il est en règle avec sor Dieu, il a pris part au banquet eucharistique; il était si heureux que, même assis au repas de la fête, il entretenait encore tout haut conversation avec Notre-Seigneur : « C'esî
donc bien vrai, murmurait-il à demi-voix, mon Dieu, que vous vous êtes donné tout entier à moi ce matin!... » L'excellent M. Dupont l'entend ; il s'approche, il triomphe et s'extasie. Il ne sait « comment remercier Dieu, dit-il, des merveilles que la grâce a opérées dans ce cœur malheureux , jusquelà bouleversé et rebelle ». Il avoue que pour lui « il n'y a point ici-bas de joie plus pure que celle de voir et d'entendre ce bon vieillard témoigner ainsi au Seigneur son amour et sa reconnaissance ».
Ecrivant à un ami , voici comment il lui rend compte de ces réunions édifiantes :
« Quelques jours avant le temps pascal , on annonce dans toutes les églises de la ville une retraite chez les Petites Sœurs, pour tous les vieillards et les hommes qui n'ont pas de travail et qui peuvent passer chez les sœurs du lundi au samedi exclusivement. Ils sont nourris. Plusieurs instructions par jour. Les vieux internes assistent aux instructions. Le samedi, communion générale, puis déjeuner, qui réunit tout le monde; Mgr l'archevêque assiste; les membres de la conférence de Saint -Vincent- de- Paul qui ont tenu compagnie aux externes pendant la retraite et plusieurs dames charitables viennent servir les vieillards. Peu de dépense, parce que les Petites Sœurs savent l'économie. Joie indescriptible de la part des conviés. Il n'y avait que vingt externes cette année (1860). J'en ai vu davantage l'année dernière. Profitent -ils beaucoup de cette retraite? Je l'ignore, j'aime à le croire; mais, ce qui est hors de doute, c'est que les bons internes, femmes et hommes, sont visiblement touchés. » — « Je vous donne ce renseignement, ajoute-t-il , afin qu'avec la grâce de Dieu pareille chose soit faite à Paris. »
Parmi les sœurs qui résidèrent à Tours, il en est une que M. Dupont distingua, assez longtemps après leur établissement, et dont il appréciait singulièrement la haute vertu. Il en fait l'éloge en ces termes dans une lettre à M. d'Avrainville, son ami : « Je ne suis pas surpris, lui
dit-il, de votre opinion sur les pensées de la petite mère. Il n'y a qu'à s'entretenir avec elle un instant pour comprendre ce que dit David : Quoniam non cognovi litteraturam, introibo in potentias Domini*. Certes, la chère petite sœur, qui n'a pas fait d'études, laisse loin derrière elle bien des savants. On sent que l'Esprit de Dieu lui met à la bouche les expressions. Innocence et pureté de cœur qui attirent la grâce! C'est admirable. Dans trois mois, cette bonne sœur nous quittera pour aller embaumer une autre maison , ou plutôt restera désormais dans les dignitaires de la maison mère. Elle a vingt-sept ans. »
Jusqu'à la fin de sa vie, M. Dupont s'occupa des Petites Sœurs des Pauvres, s'intéressant aux moindres événements de la maison et subvenant à mille petits besoins. Ainsi une fois, c'était au cœur de l'hiver, il leur fait expédier des haricots de Nice par la bienveillance et le zèle de son ami M. d'Avrainville, à qui il écrivait : « Si la neige permet à l'âne des Petites Sœurs de circuler dans les rues, votre calcul sur le « gala » du jour de Noël se vérifiera. Je demanderai un titre pour vous, n'osant pas prendre sur moi de toucher au joli sac venu sain et sauf de Nice. On vous dira aux Petites Sœurs un grand merci, ajoutant de tout cœur : « Dieu vous le rendra ! » — « Il est neuf heures, ajoute-t-il, la neige tombe en fondu, si on peut dire. La petite sœur pourvoyeuse ne pourra pas venir; mais l'occasion de faire honneur à votre cadeau (c'était M. Dupont lui-même qui payait ce cadeau) se représentera bientôt, n'en doutez pas. »
Il était ingénieux à rapporter aux autres ce qui venait de son initiative, et il regardait comme fait à lui-même ce qu'on faisait pour les Petites Sœurs. A ce même ami , il écrit au sujet de l'instrument dont on se sert pour faire le beurre : « VouTavez fait venir l'eau à la bouche des Petites Sœurs, en leur parlant d'une certaine baratte merveilleuse. Et comme le pauvre .instrument dont elles se servent tant
1 « Parce que je n'ai point connu la littérature , j'entrerai dans les puissances du Seigneur. » (Ps. lxv, 15.)
bien que mal est hors de service, je viens vous prier de m'en envoyer une, que vous porterez, bien entendu, sur mon compte. » Peu de temps après, il le remercie de l'envoi. Le tour de gaieté qu'il donne à sa lettre prouve l'intérêt qu'il portait aux moindres questions de la communauté : « Maintenant, écrit-il à son ami, je viens vous dire que les Petites Soeurs acceptent avec reconnaissance la baratte et qu'elles se promettent de vous faire manger du bon beurre quand vous viendrez. » — « J'espère, ajoute-t-il amicalement, que Notre -Seigneur disposera les choses de manière que vous ne différiez pas au delà de l'été prochain la petite jouissance que se promettent les chère sœurs en vous offrant le tribut de leur manutention. » En attendant, il veut lui donner des nouvelles de « la baratte en activité et de son produit ». ■ — « Parfait! s'écrie-t-il. Et ce matin j'ai pu m'en assurer. Le beurre que les Petites Sœurs m'ont envoyé est excellent. Or, voyez le parti qu'elles tirent de cette industrie. Elle achètent pour six francs de lait par semaine, et font , avec la crème de ce même lait resté fort bon , trois livres de beurre. Ces jours-ci la livre se payait vingt-quatre sols au marché. A la première occasion, je vous enverrai un pot de beurre, afin que vous puissiez, vous aussi, donner votre verdict. »
Ainsi M. Dupont , dans son affectueuse charité pour les pauvres, se faisait petit et simple avec les petits et les simples. Et c'est pour cela même qu'il appréciait tant la simplicité d'âme des bonnes sœurs et qu'il trouvait que, conformément à la doctrine de l'Evangile, cette vertu leur méritait l'intelligence des choses célestes. A propos d'un ouvrage sur les Pensées de l'amour de Dieu dont il désirait l'impression ', il écrit à son ami : « Ce serait pour l'envoyer au noviciat des Petites Sœurs des Pauvres, où il est attendu, parce que j'ai eu occasion de lire plusieurs de ces Pensées à des sœurs qui traversaient Tours, et qu'elles sont fort
' Nous en parlerons au chapitre \nm\. •
friandes de pareilles choses. » — « lin jqur , ajoute-t-il , si vous venez nous surprendre, nous irons ensemble chez les Petites Sœurs, et vous verrez avec quelle pénétration elles comprennent les pensées les plus fortes de la vie intérieure. Elles doivent cela non pas à leur éducation , mais à leur incroyable simplicité d'âme. »
Le surprenait-on à certains jours se dirigeant vers le quartier de Notre-Dame -la- Riche, les larges poches de sa redingote garnies et gonflées de gâteaux et de bonbons: c'étaient de douces surprises et de joyeux régals qu'il réservait aux bons vieux des Petites Sœurs. Si parfois on le voyait se baisser pour ramasser une épingle qu'il trouvait sur son chemin et qu'il mettait dans un étui à ce destiné : « C'est pour nos vieillards, » disait-il gaiement. Chaque fois qu'il les visitait, il adressait à chacun d'eux un mot d'encouragement, et à tous en général une parole du bon Dieu. 11 écoutait les demandes qui lui étaient faites, et s'empressait de subvenir aux petits besoins qu'on lui manifestait. Il s'ingéniait à les égayer et à leur ménager de temps en temps de petites fêtes. Rarement se retirait -il de la maison sans y laisser une large aumône. Dans ses dernières années, quoique étant fatigué ou malade, il continuait d'y aller une fois par semaine soit à pied, soit en voiture; quand il ne pouvait plus sortir de sa chambre, il se mettait à sa fenêtre pour veiller à ce que les fruits et les légumes de son jardin fussent réservés aux Petites Sœurs. Les haricots superbes qu'il cultivait avec tant de soin leur étaient en grande partie destinés. Les bons vieux le savaient, aussi en était-il aimé comme un père, comme un charitable et généreux bienfaiteur.
Les Petites Seaurs, de leur côté, n'ont point cessé d'avoir pour M. Dupont la vénération qu'on a pour un saint. De toutes parts , à l'heure tde sa mort, elles ont protesté de leur éternelle reconnaissance pour tant de bienfaits, dont il a comblé leur congrégation, pour le continuel et affectueux dévouement qu'il témoignait chaque jour à leurs maisons et
à leurs pauvres. Une des supérieures nous écrivait sur lui
ces mots qui contiennent le plus parfait éloge de sa vertu :
« Dans les rapports fréquents que nous avions avec le bon père Dupont, nous admirions sa foi vive et simple, sa profonde humilité, son ardente charité; jamais nous ne lui avons entendu dire une parole qui pût blesser le prochain. »
Les sœurs de Tours se rappellent encore l'aimable simplicité et la bonhomie charmante de ses visites, toujours si impatiemment attendues, à l'heure de la récréation. Il les égayait et les mettait en train. Il se faisait enfant et jouait avec elles au petit palet; pour donner de l'intérêt au jeu, il distribuait quelques pièces d'argent aux sœurs gagnantes, à l'une cinq sols, à l'autre dix sols. Parmi elles il en était une à qui, quand elle gagnait, il donnait jusqu'à cinq francs. Il avait une sorte de prédilection pour cette petite sœur simple et naïve, appelée sœur Macrine. Voyant qu'elle jouait avec indifférence et qu'elle s'endormait en jouant, pour l'exciter et lui inspirer de l'émulation, il lui donnait plus qu'aux autres. On remarquait qu'il ne lui refusait jamais rien.
Depuis, les petites sœurs ont voulu mettre à profit ces souvenirs. En janvier 1878, leur supérieure étant gravement malade et condamnée par les médecins , elles ont entrepris d'obtenir sa guérison par l'intercession de celui qui portait jadis un dévouement si paternel à leur maison. Elles ont fait d'abord une neuvaine ; un mieux sensible s'est manifesté, mais n'a pas été durable; elles ont commencé une seconde neuvaine, persévérantes et confiantes. C'était la méthode du serviteur de Dieu : quand on n'obtenait pas après une première neuvaine , il voulait qu'on en commençât aussitôt une seconde, et qu'ainsi sans se décourager on fit neuvaine sur neuvaine , jusqu'à ce qu'on fût exaucé. Fidèles à ce procédé de leur saint ami, les Petites Sœurs profitèrent le dimanche d'un jour de beau temps pour se rendre au cimetière, emmenant avec elles une tren-
taine des bons vieux les plus valides; elles allèrent ensemble s'agenouiller sur la tombe du père des pauvres. On récita neuf Pater, neuf Ave, neuf fois l'invocation : « Père Dupont, priez pour nous et rendez -nous notre mère. » Celle qui récitait au nom de toutes, c'était la petite sœur Macrine, à qui M. Dupont n'a jamais rien refusé pendant sa vie : au charitable protecteur de leur maison il appartenait d'obtenir de Dieu ce miracle pour leur mère. A la suite du pèlerinage, la supérieure, en effet, se trouva parfaitement bien , n'ayant plus de fièvre. Mais le lendemain elle retomba. La confiance des bonnes sœurs n'en fut point ébranlée ; elles se persuadèrent que leur saint ami voulait les éprouver en purifiant leur foi et les forçant à mettre dans leur prière le degré de ferveur qu'avait la sienne. Elles continuèrent donc sans relâche à faire neuvaine sur neuvaine : « C'est à lui , disaient-elles , et non pas à un autre , que nous voulons nous adresser pour qu'il nous rende notre mère. » — Ont -elles été exaucées? Nous l'ignorons. Ce que nous voulons remarquer, c'est le sentiment qui les anime à l'égard de leur bienfaiteur. En prononçant son nom, en. l'invoquant, elles lui parlent avec le même respect, le même abandon, la même simplicité filiale qu'autrefois quand il était vivant et qu'il venait chez elles visiter leurs bonnes femmes et leurs pauvres vieillards.