CHAPITRE XIV
Les bonnes familles de Tours avec lesquelles M. Dupont était en relation intime n'avaient pas seules occasion d'admirer les traits de sa charité et de mettre à profit l'exemple de ses vertus. Les étrangers, les protestants eux-mêmes trouvaient auprès de lui un accueil si plein de délicatesse et d'aménité, que, recevant de ses paroles lumière dans leurs doutes et consolation dans leurs peines, ils lui vouaient aussitôt une amitié profonde et de toute la vie. Nous citerons entre autres une excellente famille catholique irlandaise (le père, Anglais d'origine, était resté protestant), la famille Straker, qui séjourna quelque temps à Tours et dont les membres, vivant encore pour la plupart, ont gardé pour la mémoire de M. Dupont un souvenir de vénération toute religieuse.
Cette relation d'amitié forme comme un épisode dans la vie du serviteur de Dieu. Nous en donnerons une idée suffisante au lecteur en rapportant ici textuellement la lettre suivante. Ecrite par un membre de la pieuse famille que nous venons de nommer, Mn° Fiorentina Straker, actuellement religieuse bénédictine dans un couvent d'Angleterre, elle peint avec autant de justesse que de naturel et de naïveté le caractère du saint homme de Tours à l'époque où nous en
sommes de son histoire , et la manière déjicafe et charitable dont il usait envers les étrangers d'un certain rang.
« In omnibus gloriflcetur Deus. — Ce fut dans l'automne de 1849 que j'eus le privilège de voir pour la première fois M. Dupont. La conversion de mon père, officier au service de Sa Majesté britanique, protestant, ou plutôt incrédule, était l'objet des prières que ma mère nous faisait faire sans cesse, à mon frère, à ma sœur et à moi , depuis notre* plus tendre enfance. Un secret pressentiment semblait la pousser à mettre tout en œuvre pour faire violence au Ciel, et nous nous présentâmes chez M. Dupont, que nous ne connaissions que de réputation. 11 nous fit un accueil des plus gracieux, inscrivit le nom de mon père sur le registre de l'Adoration nocturne et nous assura, avec cette foi qui semblait chez lui être devenue une partie de sa nature même , que nous pouvions compter sur cette conversion comme sur une chose certaine. Il tourna les feuillets de sa belle bible, toujours ouverte sur un pupitre, et nous lut un texte (que j'ai oublié) et qui confirmait, en effet, la promesse qu'il venait de nous faire. Il devint tout rayonnant.de bonheur et se laissa aller à nous parler de Dieu, de lui-même, de sa fille, morte depuis deux ans, de la joie qu'il éprouvait à servir le divin Maître... Voilà, en quelques mots, la substance de cette conversation dont le souvenir confus seul m'est resté. Après plus d'une heure d'entretien, nous le quittâmes; je sentis pour ma part que j'avais reçu du contact de cette âme de feu une étincelle qui ne s'éteindrait jamais dans mon cœur. Peu de jours après, il vint rendre la visite, et, quoique mon bon père ne comprît pas ce langage plein de foi qui était nouveau pour lui, néanmoins il se mit tout à coup à fréquenter la cathédrale de Tours, sans s'expliquer pourquoi ; il lui devint presque impossible de manquer la sainte messe, même quand il faisait mauvais temps; il lut en les approfondissant des livres catholiques, et mourut au mois de janvier 1850 dans le sein de la véritable Eglise.
« Pendant ces tristes jours, M. Dupont ne cessa de venir
nous voir, nous témoignant la sympathie d'un vieil ami, plutôt que la politesse d'une connaissance qui datait depuis peu de mois. Ma mère souffrit beaucoup de la perte de mon excellent père , et le serviteur de Dieu savait toujours la consoler. « Comment, lui disait- il, vous vous désolez, quand « vous devriez être remplie de reconnaissance! C'est une « muraille tombée que ce corps qui périt, votre mari est «. plus près de vous qu'étant en vie. — Mais sa maladie a « été si courte, dit ma mère, et il est demeuré soixante- « quatre ans dans le protestantisme ! il s'est converti si tard ! « — Eh bien ! ce n'est qu'une assurance de plus ! Trois « heures ont suffi au bon larron. Et votre mari n'est-il pas « mort en répétant comme Notre-Seigneur : « Je pardonne « à tous, je meurs en paix avec tout le monde! » Sa der- « nière parole n'a-t-elle pas été: « Mon Dieu, je remets mon a esprit entre vos mains? » Comment, Madame, vous vous o permettez de douter, de manquer de confiance, quand ces « deux expressions empruntées à son divin Maître peuvent « vous suffire. »
« A partir de ce jour, l'homme de Dieu daigna témoigner à ma famille un intérêt qui ne se démentit jamais. Ma mère avait alors quarante -quatre ans ; restée veuve avec trois enfants, elle aurait pu chercher dans le monde une distraction à ses peines ; mais M. Dupont la fit tourner entièrement du côté de Dieu ; il l'engagea à fréquenter les sacrements, qu'elle n'avait l'habitude de recevoir qu'aux fêtes principales de l'année. Je regrette de ne pouvoir me rappeler une petite exhortation que je lui entendis faire à ce sujet, avec une simplicité et une conviction entraînantes: <( Mais on ne peut pas communier trop souvent! Il est tout « naturel de communier tous les jours. Les premiers chré- « tiens le faisaient, et je suppose qu'ils étaient bien imbus « de la doctrine de l'Eglise. La communion a été pressentie « par les patriarches de l'Ancien Testament. Vous rappelez- « vous Abraham donnant à manger aux anges qui viennent <( le visiter? Tenez! les Écritures ne sont qu'une sorte d'il-
« lustration continuelle, une ombre syrnbolique du saint « Sacrement: autrement, pourquoi, presque à chaque page, « ces allusions faites à des repas, à des festins?... » Ici l'homme de Dieu s'anima et déroula un tableau magnifique où se groupaient je ne sais combien de personnages de l'Ancien Testament. Puis il passa au Nouveau, et finit en citant un texte que j'ai oublié, où se trouvait la conjonction et ; il en fit jaillir tant de lumières que j'en demeurai tout éblouie, et je me permis de demander pourquoi cela avait une si grande importance : « Parce que, dit M. Dupont d'un ton « inspiré, Notre -Seigneur ne pouvait rien faire d'inutile, « et s'il s'est servi de cette conjonction (je crois qu'il « s'agissait de l'évangile des pains et des poissons du qua- « trième dimanche de carême), c'était pour expliquer la « sainte Eucharistie, sinon il aurait fait une redondance « inutile !... »
« Il engageait aussi ma mère à visiter les pauvres. — « Il « faut, disait-il, leur faire l'aumône, avec respect, rapiécer « proprement les habits qu'on leur donne. ..Tenez, j'ai trouvé « un chapelier qui veut bien faire la charité en remettant de « vieux chapeaux sur la forme; avec cela , un pauvre est mis « plus décemment, et c'est Jésus-Christ que l'on honore en « sa personne ! »
« A cette époque , deux révérends pères Jésuites s'intéressaient beaucoup à l'œuvre des bagnes ; un forçat libéré vint entre autres s'établir à Tours ; on le recommanda à ma mère, qui demanda conseil à M. Dupont. « Oui, oui, dit le saint « homme, trouvons-lui de l'ouvrage ! — Il a été tailleur, fit « ma mère. — Eh bien! qu'il vienne prendre ma mesure' « pour un paletot, je lui fournirai le drap. » Et aussitôt, voilà deux cents francs déboursés. — Le soi-disant tailleur ne réussit qu'à faire un habit si peu convenable que le saint homme ne put le mettre. Comme ma mère se désolait du mauvais succès de sa bonne œuvre : « J'en suis quitte pour « les frais, dit-il, n'en parlons plus ! » Pas un mot de plainte ou de reproche ne lui échappa.
« M. Dupont avait une de ces belles natures où les extrêmes se rencontrent ; c'était comme un instrument parfait où pas une corde ne manque, où toutes vibrent à l'unisson. Après avoir gravi les sublimes hauteurs de la prière, il s'épanouissait dans la conversation intime, plaisantait avec finesse d'esprit, et riait de bon cœur lorsque quelque innocent bon mot tombait à propos, soit de ses propres lèvres, soit de celles d 'autrui. Son urbanité exquise m'a toujours édifiée, parce qu'elle coulait de source. Je l'ai vu portant à ma mère un gros bouquet de trèfle entouré de belles violettes, le 17 mars1, avec une branche d'aubépine qui avait fleuri miraculeusement sur l'arbre planté par saint Patrice aux bords de la Loire2. Il voulait ainsi prouvera cette Irlandaise , veuve depuis deux mois seulement, que l'apôtre de sa nation l'avait conduite en terre hospitalière. Ce trait me parut d'une beauté innée; j'y reconnaissais l'esprit de courtoisie digne d'un ancien chevalier chrétien ; c'était bien la délicatesse française relevée par la sainteté. — Qu'il me soit permis ici de rendre en passant l'hommage de mon éternelle reconnaissance aux habitants de la ville de Tours. Quelle est la famille anglaise qui n'ait trouvé l'hospitalité à leur foyer, quand elle cherchait la santé pour un de ses membres souffrants sous le beau ciel de la ïouraine ! Que de science et de dévouement dans son clergé! Quelle piété pro-
1 Fête de saint Patrice. Ce jour-là les Irlandais portent sur eux une feuille de trèfle , en mémoire de ce que leur saint apôtre se servit de cette plante pour expliquer à leurs ancêtres païens le mystère de la Trinité.
2 Cet arbre est une aubépine qui se trouve au village de Saint- Patrice , en Touraine. Chaque année, au cœur de l'hiver, il se couvre de fleurs. La tradition rapporte que le saint patron de l'Irlande, passant sur son manteau la Loire gonflée par les pluies , se servit de son bâton en guise de rame; arrivé sur le bord, il le planta en terre. Le lendemain , quoiqu'on lut en plein hiver, le bâton du saint avait pris racine et s'était couvert de fleurs. Le miracle depuis s'est reproduit tous les ans : il se reproduit encore. Chaque hiver, M. Dupont avait sur sa cheminée une petite branche fleurie de cette aubépine, qu'il montrait avec admiration. Nous l'avons vue nous-mème plusieurs fois.
fonde et aimable dans cette ancienne noblesse, fidèle à ses traditions d'honneur et de foi !... Mon Dieu, daignez bénir spécialement et toujours cette ville, à laquelle je dois la vie de mon cœur et de mon esprit !
« Un soir, nous venions de rendre visite à Mme d'Arnaud, qui nous invita à passer par son jardin pour rentrer chez nous, afin d'éviter les rues qui étaient fort bruyantes, vu que c'était le temps du carnaval. J'admirais l'enclos qui était fort bien tenu, et je m'arrêtai à regarder des pieds de lis, en témoignant le regret de n'en avoir pas planté dans le petit jardin que je cultivais à la maison. Le soir même, le domestique de M. Dupont arrive avec une demi-douzaine de plants de lis, arrachés tout exprès pour me faire plaisir. Notre saint ami, occupé de bonnes œuvres du matin au soir, ne croyait pas indigne de lui de s'occuper des délassements d'une jeune fille, parce qu'il voyait Dieu dans chacun de ses frères. Pour le remercier, je traduisis d'anglais en français une petite pièce de vers sur la sainte Vierge ; il les relut avec moi , les corrigeant aussi scrupuleusement que s'il se fût agi d'un devoir de classe, et il me répéta les règles de la versification française (pour me faire voir mes nombreuses fautes) avec une clarté telle que je les ai toujours gardées dans ma mémoire depuis. Je l'ai déjà dit, c'était un homme accompli. Souvent nous nous rencontrions au cimetière et nous revenions ensemble. « Je n'ai jamais manqué, « nous disait-il, d'aller chaque jour prier sur la tombe de ma « fiHe. Je la retrouve là, je lui parle, je lui demande des « nouvelles de là-haut. La première fois que je vins m'age- « nouiller sur cette terre fraîchement remuée, où elle avait « été déposée le matin même, oh! qu'il m'en coûta! Tout « était fini, j'étais seul! personne auprès de moi... Alors je « lui dis ! Tiens, Henriette, je vais te demander quelque « chose : tu sais que. .. (je ne me rappelle pas au juste l'anec- « dote qu'il nous raconta tout au long, il s'agissait, je crois, « d'un prisonnier qui allait mourir et qui ne voulait pas se « confesser; cette confession se fit aussitôt que M. Dupont
« l'eut demandé à sa fille). Ce fut là la première grâce que « m'obtint mon enfant, et depuis, quand j'ai quelque a chose de difficile entre les mains, je viens toujours le lui « apporter. — Savez-vous, ajouta-t-il en souriant et regar- « dant le ciel, la jolie pensée qui m'est venue ce soir ?... Il « y a six ans qu'elle est au ciel : or, le jour de notre mort, « c'est vraiment le jour de notre naissance; donc, ma petite « fille a six ans de plus que moi ; elle sera mon aînée en « paradis. Imaginez-vous l'effet que cela fera quand j'arrive- « rai là- haut, si je vis encore quelques années... Mais ce « sera elle qui deviendra ma mère, et moi je serai comme « un enfant ne sachant rien... » Et le voilà se frottant les mains avec un entrain qui faisait du bien à voir.
d Souvent aussi nous sortions de la messe ensemble, et il nous reconduisait avec sa politesse accoutumée , car chez lui le recueillement s'alliait parfaitement avec l'amabilité. « C'est aujourd'hui mon jour de naissance, lui dis-je, priez. « pour moi , s'il vous plaît. — Bien volontiers ; mais quel « jour! oh! quel beau jourl l'Invention de la sainte Croix ! « Vous êtes vraiment bien tombée ! La croix , c'est la prédes- « tination !... » Une fois il ôta son chapeau au bas de la montée qui conduit du couvent des dames carmélites à la chapelle des lazaristes : « Né soyez pas surprises, Mes- « dames, nous dit -il, si je salue ce mur avec un véritable « sentiment de respect. J'y honore mon ange gardien, parce « qu'il m'arriva une fois, quand je passais ici, de me sentir « pressé, par une inspiration intérieure de mon bon ange, « de faire l'aumône à un inconnu assez proprement mis qui « paraissait ne pas en avoir besoin. Je lui présente néan- « moins une aumône, et le voilà qui m'expose sa détresse « et me met au courant de ses affaires, tant spirituelles que « temporelles ; nous mîmes ensemble tout en ordre , si bien « que je n'eus qu'à louer Dieu de ma rencontre'... Mesdames,
1 Nous aurons plus tard occasion de revenir sur ce petit trait et d'en rapporter les circonstances.
« voulez-vous que nous disions quatre Glcrria Patri , un pour « remercier mon ange gardien, et un en l'honneur de chacun « de vos bons anges? » Et nous voilà tous les quatre à prier tout haut et en plein air, comme si c'était la chose la plus ordinaire de la vie quotidiene. Du reste, la prière était son aliment et son élément ; aussi nous abordait-il quelquefois, surtout quand il sortait de l'église, eh' exprimant avec simplicité les suaves pensées dont l'avait rempli la présence sacramentelle de Notre-Seigneur.
« Jésus dans la communion, disait-il, c'est le fruit de « l'arbre de vie ; mais tenons -nous au pied de cet arbre à « l'heure où l'Eglise ne nous permet pas de manger son « fruit. » Ainsi faisait-il allusion à la visite de l'après-dîner au saint Sacrement. Une fois nous nous rencontrâmes devant la chapelle des religieuses du Petit -Saint- Martin 1, « Voilà votre Bethléhem, me dit-il. C'est pour vous lamai- « son du pain (j'avais, en effet, été pensionnaire dans cette « sainte maison); mais ne faites pas comme cet arbre, « ajouta-t-il en me désignant un jasmin , qui , planté à l'in- « térieur, dépassait le mur; ne cherchez pas à vous pro- « duire au dehors. » Ma mère demanda ce que cela voulait dire: « Oh! Mademoiselle comprendra , » fît — il avec un fin sourire.
« Je ne lui parlai que rarement de ma vocation religieuse; mais lorsque je le priai de plaider ma cause auprès de ma mère : « Je l'ai déjà fait, dit-il, et je lui en parlerai encore. « Je lui ai parlé de votre bonheur temporel tout d'abord ; « car le monde devient plus mauvais chaque jour, et si ma « pauvre petite fille eût vécu, je n'aurais vraiment pas su « à qui la marier. C'est une terrible responsabilité que de « confier le bonheur de sa fille à un homme; mais la don- « ner à Notre-Seigneur, quelle sécurité ! » Il avait de grandes idées sur la vie religieuse, la regardant comme un état
1 Les dames religieuses de l'Adoration perpétuelle des Sacrés - Cœurs.
d'expiation et de victime; il ne me parlait que d'ordres contemplatifs, ce à quoi je faisais la sourde oreille; mais la suite a bien prouvé que le serviteur de Dieu voyait plus clair que moi dans les desseins de la Providence. Qui sait si ce n'est pas à ses prières que je dois la grâce inattendue d'être devenue bénédictine ? Tout le monde connaît sa dévotion remarquable pour le glorieux patriarche saint Benoît.
« Je n'ai voulu retracer ici que des souvenirs personnels; je me rappelle un de ses mots caractéristiques. Un soir, il vint nous voir un nouveau chapelet à la main ; c'était le chapelet des Camaldules, je crois, et il le récitait en répétant dix fois les actes de Foi sur la première dizaine, d'Espérance sur la deuxième; mais arrivé à la troisième, comme je formulais l'acte de Charité : «Oh! non, fit-il, ne dites « pas : J'aime mon prochain comme moi-même ; car aimer « son prochain comme soi-même c'est parler de soi ; pour » l'amour de Dieu, le soi doit être oublié, mis de côté, » anéanti; oh! le vilain soi! ôtez-moi le soi de partout. » — Oui, c'était bien là le principe de sa belle vie : l'amour, l'honneur, la gloire du divin Maître engloutissaient tout.
« Nous allions chaque année visiter l'oratoire de M. Dupont le vendredi saint ; quelque longs qu'eussent été les offices de la paroisse, ma mère ne manquait jamais à ce pieux devoir : car notre saint ami nous semblait recevoir ce jour-là des grâces particulières. Une fois, ma mère le trouva seul, encensant la sainte Face avec un petit jouet d'enfant, dans lequel il brûlait de l'encens : il nous expliqua que c'était au nom de sa fille ; car ce petit objet oublié avait appartenu à son Henriette. Le père chrétien ne nous parut jamais plus beau que dans cette naïve expression de son amour depuis longtemps enseveli, mais toujours vivant en Dieu.
« Vers l'an 1853, mon frère James, qui avait toujours été un peu sourd , obtint une amélioration sensible par l'entremise de l'huile de la sainte Face. M. Dupont s'intéressa toujours à cet enfant, dans lequel il voyait un prêtre en germe. En 1854, James fut attaqué d'une maladie de poitrine, qui
nous força de quitter Tours pour cherchera Nice un climat plus favorable à sa santé.
« James, devenu prêtre, retourna en 1865 voir nos amis de Tours ; voici ce qu'il disait dans une de ses lettres : « J'ai « été très bien reçu par M. Dupont, qui m'a reconnu aussi- « tôt, m'a invité à dîner et m'a gardé longtemps à causer. « Rien n'est changé dans sa chambre si dévote ; je me suis « agenouillé à la même place où, il y a douze ans, je'de- « mandai la santé. »
« Mon bon frère dut retourner en Italie pour y mourir ; voici ce que notre saint ami écrivait à ce sujet à ma mère :
« Madame,
« Je comprends ce que vous devez souffrir en pensant au grand sacrifice que le bon Dieu semble être à la veille de demander à votre cœur. Laissez-le accomplir sa très sainte volonté en faveur de votre cher fils qu'il aime aussi. (Sagesse, iv, 10.) Les larmes seront votre partage, il est vrai; mais elles ne seront pas éternelles, comme le sera la félicité que trouvera James à la fin de son court pèlerinage. Les saints rendus au ciel peuvent envoyer bien des consolations à la terre.
« Toutefois , Madame , nous continuerons à prier à l'Adoration nocturne, selon les intentions exprimées dans votre lettre. Je me recommande à vos prières, à celles de notre chère sœur et de votre fille, me disant en Notre - Seigneur et aux pieds de Marie ,
« Votre très humble serviteur,
« P. Dupont. »
« La dernière fois que je vis le serviteur de Dieu fut lorsque j'allai lui faire une courte visite de quelques jours à Tours, en 1857. Je le trouvai de plus en plus affamé
de l'unique nécessaire, mais toujours aussi aimable. Le jour que je partis, il voulut bien m'accompagner au chemin de fer avec l'estimable famille de Roquefeuil , chez qui j'étais descendue. Il me prit des mains un petit pot de fleurs que m'avait présenté un enfant pauvre, et le porta lui-même jusqu'à la gare, me disant que je faisais bien de m'en embarrasser, parce que cela ferait plaisir à mon protégé. Il me dit quelques mots de Dieu, puis regarda le ciel, où il me donna rendez-vous. C'est ainsi qu'il m'est resté dans la mémoire, debout, la tête découverte, la physionomie colorée par la chaleur du soleil d'été, la main levée vers la patrie. Qu'il était beau à voir et que j'avais envie de dire ce que, j'espère, l'Eglise nous permettra d'exprimer un jour: Bienheureux Léon Papin-Dupont , priez pour moi !
« Sœur Marie-Raphaël, née Fiorentina Straker, « R. in. bénéd. »
Nous avons cru devoir citer intégralement ces notes confidentielles de la pieuse bénédictine irlandaise. Qu'elle veuille bien nous pardonner de les avoir publiées avec son nom. L'accent de sincérité y est sensible. Quiconque a connu M. Dupont y retrouvera la peinture exacte et fidèle des traits de sa physionomie et des allures de sa conversation. Il est, d'ailleurs, bien peu de familles en rapports suivis avec le serviteur de Dieu , qui n'aient à citer de sa charité , de sa finesse d'esprit et de sa délicatesse, des faits analogues à ceux qu'on vient de mentionner.
Une mère chrétienne de Tours nous en fournira un exemple qui, sous une autre forme et dans un autre ordre de choses, complétera le témoignage précédent. Nous laisserons encore ici parler la personne elle-même, que la discrétion toutefois ne nous permet pas de nommer.
« Ce fut en 1849 que je fis la connaissance de M. Dupont. J'avais été plusieurs fois voir sa mère avec une de mes amies, qui était fort liée avec elle et qui m'entretenait souvent des
vertus de ce saint homme. A cette époque ^j'étais peu initiée aux choses pieuses, et la pensée de faire la connaissance d'un saint ne me touchait que faiblement. Je le trouvai tout à fait comme un autre, cependant mon amie prétendait qu'il m'avait accueillie avec une amabilité toute particulière ; car déjà on lui reprochait un peu d'être froid et pas toujours très aimable. Je dis déjà, parce que depuis j'ai souvent entendu dire à des personnes même pieuses : « C'est très intimidant « de parler à M. Dupont; on semble le déranger; il écoute « d'un. air distrait et répond à peine à ce qu'on lui dit. » Le fait est que plus tard je vis moi-même qu'il accueillait certaines personnes d'un air peu encourageant, et lorsqu'alors je craignais aussi que cela ne le dérangeât, il me disait à demi-voix : « Attendez-donc un instant, nous causerons quand « elles seront parties. » Et après le départ de ces personnes, il ne manquait jamais d'ajouter : « Il ne faut pas perdre son « temps, il y a des gens avec lesquels on ne peut rien dire; « cela ne leur sert pas : j'aime mieux me taire. » Cette première visite fut suivie de plusieurs autres ; quelque chose de particulier m'attirait, et je ne m'en rendais pas compte. Chose extraordinaire, je me sentais à l'aise avec lui; je parlais peu et j'écoutais beaucoup. Tout cela se passait très simplement; il m'instruisait, sans en avoir l'air, d'une foule de choses que j'ignorais. Ne sachant ce qu'était un saint, je le regardais comme un homme très pieux , très bon , très bienveillant pour moi. Il avait toujours un charmant sourire quand il me voyait entrer ou lorsque je le rencontrais dans la rue. Nous restions quelquefois longtemps à causer debout, sans nous apercevoir de l'heure. Le bon saint ! II savait le bien qu'il me faisait, et moi, je crois que je ne m'en apercevais pas plus que la plante qui est arrosée à l'heure et à temps et trouve cela tout naturel. Cependant le travail de la grâce se faisait, et notts étions devenus deux vrais amis. Je lui confiais ce que j'éprouvais, ce que le bon Dieu disait ou demandait à mon âme, et ce n'est que longtemps après que je me suis rendu compte de ce que ses conseils , ses paroles,
ses exemples avaient été pour moi. C'était bien le plus excellent directeur que l'on puisse imaginer.
« Il m'aida pour la conversion d'une personne de ma famille qui m'était très chère. Ce sont sûrement ses prières plutôt que les miennes qui m'obtinrent cette grâce immense. Il aimait cette âme pour laquelle il avait tant prié, il me disait quelques années après, avec cet air fin et bon qu'il avait souvent : « Il nous en remontre à présent! Nous n'avons « plus qu'à nous incliner. »
Il était gai dans l'intimité, mais d'une gaieté douce et toujours contenue; il aimait à faire des surprises ; lorsque nous étions à la campagne, il arrivait en voiture avec des sacs de gâteaux pour les enfants, qu'il aimait beaucoup. Les enfants l'aimaient bien aussi ; mais les plus grands trouvaient que sa conversation sur les sujets pieux était bien longue ; car, lorsque le bon père Dupont commençait sur ce point, il ne tarissait plus. Sa charité revêtait toutes les formes. Quand il y avait un malade à la maison, malgré ses nombreuses occupations, il trouvait moyen de venir chaque jour prendre des nouvelles lui-même. Un hiver, j'eus la rougeole et je restai un mois sans sortir de ma chambre. Personne n'osait venir me voir ; nous avions quatre rougeoles parmi les enfants ! Seul, M. Dupont, trois ou quatre fois par semaine, restait une heure ou deux à causer.
« Une de mes filles fut très malade ; le médecin n'avait plus aucun espoir; M. Dupont vint tous les jours prier auprès de son petit berceau , et au moment où elle était plus mal il me dit en se relevant : « Elle sera bien demain , et je suis sûr « que la nuit sera meilleure. » Le lendemain, elle était hors de danger, et cette fois c'était bien l'effet de ses prières seules, car il n'y avait pas eu d'application d'huile.
« Je ne puis me rappeler sans émotion combien il était bon pour moi et comme il se mettait à ma portée avec une simplicité telle que rien ne peut en donner idée. Lorsque je lui faisais observer que je ne savais rien et que pourtant je comprenais tout ce qu'il me disait ou même voulait me dire,
il répondait avec son bon sourire : Quoniam^non cognovi litteraturam, introibo inpotentias Bomini. »
Ces charmants petits détails, que nous avons tenu à citer textuellement pour ne pas en diminuer le caractère intime , expliquent la vénération particulière que certaines familles portent encore aujourd'hui à M. Dupont et la confiance avec laquelle elles ne craignent pas de recourir dans leur intérieur à son intervention auprès de Dieu. Et il semble que Dieu se plaise à bénir et à récompenser ces actes de piété privée. La famille Straker , tout récemment, nous en a offert une preuve aussi touchante que remarquable. Voici ce que la bonne religieuse bénédictine, dont nous venons de lire l'intéressant récit, nous écrivait d'Angleterre le 28 novembre 1878:
« ... Je demande que l'expression de ma reconnaissance soit exprimée hautement, dans votre registre, à la gloire de celui que j'appellerai toujours le protecteur spécial de ma famille, le grand serviteur de Dieu, Léon Papin-Dupont.
« Le 11 octobre à dix heures trente minutes, ma mère, à Florence où elle habite, a été sauvée d'une mort affreuse. 11 y a longtemps qu'elle est souffrante; les infirmités de l'âge l'ont atteinte, pauvre mère ! Ce jour-là elle avait communié et voulut retourner à l'église assister à une messe de Requiem. Sur la place même où aboutissaient plusieurs rues, elle fut renversée par une voiture qui arrivait au trot. Quoique sa robe fût déchirée en lambeaux par les roues , elle ne reçut d'autre mal qu'une blessure au front, provenant de sa chute sur le pavé. On cria au miracle, car il y a encore de la foi à Florence, et le médecin fut on ne peut plus surpris, quand il vit se cicatriser au bout de quelques jours cette plaie qu'il avait prédit ne pouvoir»se refermer, vu le grand âge de ma mère. « C'est inexplicable, dit le préfet de police obligé de « dresser un procès- verbal du fait, c'est incompréhensible « que cette dame n'ait pas été broyée sous la voiture , écrasée
«. par le cheval. » Et moi, je vous donnerai l'explication. A cette heure même , poussée par je ne sais quelle voix secrète, je me rendis à notre chapelle; je me mis à réciter, sans savoir pourquoi, les litanies de la sainte Face, ajoutant à chaque invocation : Monsieur Dupont, veillez sur ma mère! — Voilà l'exacte vérité.
« Sœur Marie-Raphaël , née Fiorentina Straker. « Kel. in. bénédictine. »
La sincérité d'un pareil témoignage ne laisse rien à désirer. Le fait est d'autant plus remarquable, que l'invocation de M. Dupont est ici jointe, d'une manière explicite et formelle , aux invocations de la sainte Face. Que le serviteur de Dieu soit en même temps et jusqu'à deux fois intervenu , d'abord dans un couvent d'Angleterre pour exciter une fervente religieuse à prier aux intentions de sa mère, puis en Italie pour préserver la mère elle-même d'une mort affreuse, on sera moins surpris de cette intervention, si on pense à la haute piété de ces deux vertueuses dames et au lien d'intime amitié qui les unissait à leur « saint protecteur ». Nous acquérons ainsi la preuve que M. Dupont continue encore devant Dieu à ses amis, aussi bien dans l'ordre temporel que dans l'ordre du salut, la délicate charité qu'il avait pour eux quand il était sur la terre.