CHAPITRE XV
Nous avons vu plusieurs fois M. Dupont promettre à ceux qui lui écrivaient de les recommander aux prières de l'Adoration nocturne. Il est temps de faire connaître l'origine de cette œuvre et la place importante qu'elle tient dans la vie du serviteur de Dieu. C'est le 2 février 1849 que nous la voyons s'établir à Tours : elle existait déjà à Paris dès l'année précédente ; voici à quelle occasion elle y avait été fondée.
M. Dupont lui-même nous servira de guide, dans un document spécial qu'il écrivit sur la demande du R. P. Bouix, de la compagnie de Jésus , et que l'on conserve aux archives du Carmel de Tours. D'après lui , l'Adoration nocturne des hommes en France, comme les autres œuvres réparatrices nées à la même époque , a sa racine et son poi'nt de départ dans les révélations sur la Réparation faites à la sœur Marie de Saint -Pierre. Les convictions du serviteur de Dieu à cet égard s'appuyaient sur certaines dates précises qu'il aimait à grouper, et qu'il est bon de rappeler ici.
Peu de temps avant sa mort, la sœur Saint-Pierre avait eu des rapports, au sujet de la Réparation, avec unfpieuse demoiselle de Paris, poussée également par l'esprit de Dieu
dans le même sens , et qui ne devait pas tarder à jouer un rôle important dans les œuvres réparatrices de notre siècle. Nous voulons parler de Mlle Dubouché , alors artiste distinguée et peintre en portraits , et un an plus tard religieuse sous le nom de Marie-Thérèse.
En 1847, Mlle Dubouché eut communication des litanies de la sainte Face par l'entremise de la mère Isabelle de Saint-Paul, prieure des carmélites de Paris (rue d'Enfer), à qui la prieure de Tours les avait envoyées. Ici nous citerons textuellement le manuscrit de M. Dupont.
« Sa dévotion ayant porté Mlle Dubouché à réciter ces litanies au moment où elle les recevait, la nuit suivante Notre-Seigneur lui apparut sous les traits de son divin martyre. C'était dans la nuit du jeudi au vendredi. Le lendemain matin, MUe Dubouché, sous la plus ineffable émotion, se mit en devoir de reproduire sur la toile la face ensanglantée du Sauveur. Il lui fut inspiré de ne se livrer à ce travail que les jours de vendredi et à genoux. Il lui en fallut quatre , au bout desquels apparut aux yeux un tableau que la pensée humaine ne saurait imaginer.
« M116 Dubouché , chargée de son précieux fardeau à peine achevé , vient à Tours , se présente à l'improviste au Carmel , où elle trouve des cœurs qui peuvent d'autant mieux comprendre sa démarche que Notre-Seigneur avait dit précédemment à la sœur Saint -Pierre : « Je te donnerai ma Face, et quand tu la présenteras à mon Père, ma bouche s'ouvrira pour plaider ta cause. »
M. Dupont, dont nous venons de citer les paroles, désira voir ce merveilleux tableau. La pieuse artiste le fit' porter chez lui du Carmel et le lui présenta elle-même; elle accorda volontiers au fervent laïque l'autorisation de le faire copier. M. Dupont en profita immédiatement, et il donna cette première copie faite à la hâte, mais bien fidèle, au monastère des carmélites , où elle est précieusement conservée.
Dès lors, naturellement, des rapports de charité s'établirent entre les carmélites de Tours et Mlle Dubouché.
Celle-ci, à la révolution de 1848, pendant*que le canon des journées 24 et 25 février retentissait dans Paris , se rappelant les révélations faites à la sœur Saint- Pierre, se sentit vivement pénétrée de l'idée de la Réparation. Le 9 avril , dimanche de la Passion, elle obtint qu'en raison de la gravité des circonstances un exercice de pénitence et des prières expiatrices de quarante jours commenceraient dans la chapelle des carmélites de la rue d'Enfer, devant son cher tableau -de la sainte Face exposé sur un petit autel, où chaque jour on célébra la messe. Le succès de cette quarantaine donna l'idée d'une nouvelle association réparatrice '.
Les associés se trouvèrent en prière aux quatre sinistres journées de juin, dont la première coïncidait avec l'octave de la Fête-Dieu. Pendant que les Français divisés en deux camps s'égorgeaient dans les rues de la capitale, la chapelle du Carmel était devenue un centre d'attraction puissante pour tous ceux que pressait le sentiment de l'expiation. MUo Dubouché fut l'âme de ce mouvement. Tandis qu'on n'osait nulle part dans les églises dé Paris exposer le saint Sacrement, selon les prescriptions liturgiques, elle avait obtenu du supérieur des carmélites, M. Gaume, de prolonger l'exposition jusqu'à onze heures du soir et même par deux fois la nuit tout entière. C'est pendant l'une de ces saintes veilles qu'elle se sentit inspirée de fonder une communauté de femmes spécialement appliquées à l'adoration perpétuelle réparatrice.
« Ses relations, dit M. Dupont dans le document précité, continuèrent avec le Carmel de Tours. Elle n'y fut pas oubliée lorsqu'il fut question d'envoyer la lettre circulaire annonçant la mort de sœur Saint -Pierre, arrivée l'année suivante, le 8 juillet 1848. Quand cette lettre lui fut apportée, Mlle Dubouché était «u lit, fort gravement malade. Au même instant, la pensée lui vient de faire une neuvaine de
1 Vie de la Mère Marie-Thérèse, par M. l'abbé d'Hulst, p. 152.
prières en union avec la vénérable sœur Saint-Pierre, promettant de se rendre en pèlerinage d'action de grâces à sa tombe, si la santé lui était rendue. Or, dix jours après, Mlle Dubouché venait toute joyeuse accomplir son vœu , et nous l'avons entendue , à son retour du cimetière , s'écrier avec enthousiasme : « J'étais malade, condamnée par les médecins! mais voilà ce que peut la vénérable confidente de Jésus!!! Je me porte tout à fait bien, le voyage ne m'a pas fatiguée. »
« Rentrée à Paris, MUo Dubouché mit la dernière main à l'exécution du projet dont, plus que jamais, elle s'était sentie inspirée sur la tombe de la sœur Saint-Pierre. En effet, le 6 août, elle quitta le monde, et, faisant appel à quelques âmes, elle fonda l'œuvre réparatrice avec adoration de jour et de nuit du très saint Sacrement.
« Trois mois après , la congrégation naissante, encore peu nombreuse, pouvait faire le service de nuit une ou deux fois par semaine dans la chapelle des carmélites. Ce fut dans une de ces occasions que le R. P. Augustin-Marie du Très-Saint-Sacrement , carme déchaussé , nouvellement converti du judaïsme et qui vivait encore dans le siècle sous de nom d'Hermann, eut la pensée d'appeler également les hommes à s'honorer en rendant hommage à Notre-Seigneur dans le sacrement de son amour.
« L'œuvre réparatrice, encore au berceau, devait engendrer l'Adoration nocturne. Un jour, un après-midi, le pieux converti, qui visitait volontiers les sanctuaires où le saint Sacrement était exposé, étant entré dans la chapelle des carmélites, se mit à adorer Notre-Seigneur exposé dans l'ostensoir, sans compter les heures et sans voir que la nuit approchait. C'était en novembre. Une sœur tourière arrive et donne le signal de la retraite; un second avis devient obligatoire. Alors Hermann dit à la sœur : « Je sortirai en même temps que ces personnes qui sont au fond de la chapelle. — Mais celles-ci ne sortiront pas de toute la nuit. » Cette réponse de la sœur était plus que suffisante
et déposait un germe précieux dans un cœur bien disposé à ne pas le laisser s'évanouir en fumée. Celui-ci, qu'on appellera bientôt l'ange du tabernacle, quitte la chapelle, se rend précipitamment chez M*1, de la Bouillerie, alors vicaire général ' : « On vient, s'écrie-t-il , de me faire sortir d'une chapelle où des femmes sont devant le saint Sacrement pour toute la nuit!... » M. de la Bouillerie, qui a contribué à la fondation de la communauté réparatrice de MUe Dubouché, répond : « Eh bien! trouvez des hommes, et nous vous autoriserons à imiter les pieuses femmes dont vous enviez le sort aux pieds de Notre-Seigneur. — Dès le lendemain , les bons anges aidant, Hermann trouvait de l'écho dans plusieurs âmes. Bientôt il put réunir une vingtaine d'adorateurs de bonne volonté, et avant la fin de l'année une première nuit s'organisa pour les hommes à Notre -Damed es- Victoires ». »
Cette première adoration eut lieu le 6 décembre 1848 , sur la nouvelle, arrivée brusquement à Paris, que Pie IX venait de quitter Rome pour échapper à la révolution qui avait mis la France en république et ébranlé tous Tes trônes de l'Europe. Ainsi , dès le début et par son premier acte , l'œuvre de l'Adoration nocturne des hommes en France marquait les deux principales intentions qui sont l'objet constant de ses hommages et de ses prières, l'expiation des outrages commis contre Notre-Seigneur et le salut de la France par le triomphe de l'Eglise; et elle se trouvait avoir, dans son origine et son but, beaucoup d'analogie avec l'œuvre de même nature qui existait à Rome depuis un demi-siècle. En effet, en 1809, à l'époque de l'enlèvement du pape Pie VII, le malheur des temps et l'état de persécution où était l'Église avaient inspiré à quelques hommes de courage et de foi la
1 Mer de la Bouillerie était déjà directeur d'une association adoratrice dont M. Dupont faisait partie : il s'y était fait inscrire dès l'année 1845 , trois ans avant la fondation de l'Adoration nocturne à Tours. •
2 Document manuscrit de M. Dupont.
pensée de prolonger leur prière pendant la nuit devant la sainte Victime solennellement exposée, afin d'obtenir de Dieu la paix de l'Eglise et la délivrance du pontife qui gémissait dans la captivité. Telle avait été l'origine de l'Adoration nocturne à Rome, où elle fut constituée au mois de novembre 1810. Dieu avait béni cette œuvre de piété généreuse, et, à son retour dans la Ville Eternelle en 1814, Pie VII l'avait trouvée régulière et florissante. Le pieux pontife l'avait encouragée par de nombreuses indulgences et des faveurs particulières, et le pape Léon XII l'avait érigée en archiconfrérie , avec le pouvoir d'affilier les œuvres de même nature qui pourraient s'établir dans le monde entier.
Pour l'œuvre de Paris, comme pour celle de Rome, les circonstances de la fondation étaient à peu près semblables. Les années 1809 et 1848 rappellent dans l'histoire de l'Église et de la France, des époques de trouble et de perplexité pour les consciences catholiques. En 1809, c'était surtout l'Eglise qui souffrait; en 1848, l'ordre social entier était ébranlé. Aux deux époques, il fallait, par un redoublement de supplications, faire incliner le cœur de Dieu vers la miséricorde. A l'une et à l'autre, l'amour de Notre- Seigneur inspira de fervents laïques et leur fit produire des actes de foi et de réparation, dont l'Eglise et la société ont senti en diverses manières les heureux résultats.
Installée à Paris le 6 décembre 1848, l'Adoration nocturne était établie à Tours par M. Dupont dès le mois de février 1849. Vivant au milieu du monde, le serviteur de Dieu se trouvait admirablement préparé à la fondation de cette belle œuvre par sa haute piété , son amour pour le saint Sacrement, les relations intimes qu'il avait depuis longtemps avec la sœur Saint-Pierre, et, par suite, avec MUo Dubouché et M. Hermann. Aussi l'adopta-t-il sur-le-champ avec transport comme une magnifique idée d'expiation, « laquelle, disait-il , est dans un grand nombre d'hommes en France, qui voient le mal et comprennent la nécessité de l'expier. »
Mais elle n'était pas facile à réaliser. « Quand il entreprit
de fonder l'Adoration nocturne des hommes à Tours , nous écrit un de ses amis , nous regardions tous son projet comme une pieuse témérité dont le succès était impossible. » M. Dupont, lui, n'en douta pas un seul instant. « Monseigneur, écrit-il le 6 février, consent à ce que l'association se fonde dans la chapelle des lazaristes. M. Letellier, un homme admirable qui s'occupe beaucoup de cette œuvre, est venu de Paris passer quelques jours ici pour v notre installation. Nous nous comptons avec l'espoir de commencer dans les jours qu'on nomme gras, avec deux séries de quatorze membres. » Le succès surpassa ses espérances, car deux mois après il pouvait écrire : « Cette belle pensée de rendre hommage à Notre -Seigneur a singulièrement bien pris à Tours. Aujourd'hui le nombre des adorateurs s'élève à soixante-quatorze, et nous avons la preuve qu'avant un mois ce nombre dépassera cent. Rien ne peut rendre la douceur de ces délicieuses nuits ! Cette œuvre nous a mis en position de faire connaissance avec des chrétiens pleins de ferveur. Nous avons les nuits de tous les mardis et la nuit du jeudi au premier vendredi : cinq séries. Monseigneur lui-même est étonné de la rapidité avec laquelle le feu s'est communiqué d'une âme à l'autre. »
« Ce succès, fait observer l'ami que nous avons déjà cité, fut dû au zèle de M. Dupont et à sa grande popularité; car sa charité et ses délicates prévenances pour obliger le prochain l'avaient rendu très populaire : il était universellement vénéré et aimé. » Grâce à lui, Tours fut ainsi après Paris la première ville où l'Adoration nocturne des hommes s'établit et fonctionna. Comme, dans sa pensée, il s'agissait avant tout d'une œuvre d'expiation, le serviteur de Dieu voulut qu'elle commençât chez nous ses saintes veilles « les trois nuits des jours de dissipation et de scandale qui précèdent le carême ». MgI Morlot, dont la prudence et la sage réserve en pareille matière étaient connues de tous, accueillit avec une faveur marquée l'œuvre nouvelle, et il donna immédiatement son approbation au règlement que M. Dupont
lui présenta. C'était le même que celui de Paris, modifié néanmoins et accommodé aux besoins de la localité. Ces changements furent faits par le saint homme avec l'agrément du vénérable archevêque , dont la signature et l'approbation portent la date du 1U février 1849.
L'œuvre se recruta surtout parmi les ouvriers , à la tête desquels se placèrent quelques membres de la conférence de Saint- Vincent- de-Paul et des hommes appartenant à l'élite de la société. Chacune des nuits d'adoration devenait une fête que l'on recherchait, et il n'était pas rare de voir des ouvriers descendre de leur échafaudage et venir se plaindre dans la rue à leur chef de série de ce qu'on oubliait de les convoquer. Un cantonnier des environs de Tours faisait deux lieues pour se rendre à l'adoration et deux lieues pour se retirer. La nuit se terminait par une messe, à laquelle tous les adorateurs s'approchaient de la table sainte; et l'on voyait des hommes changer complètement de conduite, afin de pouvoir être admis au bonheur de communier une fois par mois.
Voici, d'après M. Dupont, l'ordre qu'on suivait. « Nous nous réunissons au nombre de quatorze aux pieds deNotre- Seigneur dans la chapelle des Pères lazaristes, qui nous offrent de plus une chambre où sont installés de petits lits de camp; c'est là que nous nous entretenons ensemble avant la prière du soir aux pieds de Notre-Dame des Bonnes Pensées 1 ; c'est là aussi que nuis prenons du repos sur les lits, avant et après notre heure d'adoration. Des cartons numérotés indiquent les heures échues à chacun et rendent facile le réveil des membres qui sont successivement appelés durant le cours de la nuit. Qu'elles sont courtes ces nuits!
1 Grande statue de la sainte Vierge portant ce titre inscrit à ses pieds. Nous en ignorons l'origine. Elle se trouve actuellement dans la chambre mortuaire du serviteur de Dieu, au-dessus de l'oratoire de la Sainte-Face. A l'Adoration nocturne de Tours, il est d'usage, depuis M. Dupont, d'invoquer Notre-Dame des Bonnes Pensées, après l'offrande de la nuit.
Qu'elle est courte, surtout, l'heure qui neus vient en partage au sort ! Quelques livres pieux , déposés sous une lampe près des adorateurs, se trouvent là à leur disposition. Peu en profitent. Quelques-uns disent le chapelet en toute simplicité, la plupart se placent en suppliants aux pieds de Notre -Seigneur, lui parlent ou reçoivent de lui de bonnes pensées. Ces derniers trouvent l'heure infiniment courte. J'ai vu de pauvres ouvriers fatigués s'endormir doucement, et j'avoue que je me réjouissais en ce moment- là d'avoir l'honneur d'être auprès de ces amis de Notre-Seigneur. »
Ailleurs il fait observer que « c'est le pauvre, le menu, l'homme qui a travaillé tout le jour, qui comprend le mieux la nécessité de se mettre aux pieds de Notre-Seigneur pendant la nuit ». — « Ici, dit- il, à quelques exceptions près., le fond de la petite congrégation est composé de gens qui ont à travailler pour vivre. Celui qui ne fait rien, ne peut 'même pas savoir s'il y a quelque chose à faire. Après tout, là n'est pas la question; il s'agit seulement de faire l'appel à l'heure que Notre-Seigneur donne, sans prendre d'autre souci. Gédéon ne trembla point lorsqu'il né vit plus derrière lui que les trois cents hommes qui s'étaient contentés d'humecter leurs lèvres en passant le torrent; ces trois cents hommes n'étaient sans doute point dans l'usage des coupes d'or. De même, sur la montagne, Jésus vit à sa suite, non des riches avec leurs indispensables provisions de voyage, mais des gens embarqués sans biscuit à la suite du Maître pauvre!... » — « N'oubliez pas, écrit-il à un ami qui s'occupait d'une nouvelle fondation de l'œuvre, que vous trouverez plus de gens propres à faire le service parmi ceux qui ne peuvent point pendant le jour aller à l'église. C'est partout de même. Les pauvres, les hommes très occupés, Voilà les principaux amis de Jésus. »
Dès le principe, il s'eccupa avec le plus grand soin du matériel de l'œuvre. Tout fut fait à ses frais. Ce matériel se composait d'un support en bois recevant un matelas avec un oreiller : c'était ce qu'on appelait le « lit de camp ». A
chaque lit étaient affectés une ou deux couvertures, une peau de bouc ou un manteau fourré. La chambre de repos fut parquetée. Comme on débuta au milieu de l'hiver, il y fit tout d'abord installer un grand poêle, qu'on avait soin d'entretenir toute la nuit; le bois était envoyé par lui ou fourni à ses dépens. Il envoya également un certain nombre de lampes. Deux prie -Dieu garnis furent mis à la disposition des adorateurs.
Lorsque les prêtres de la Mission formèrent le projet de construire une nouvelle chapelle, M. Dupont conçut l'idée de disposer pour l'Adoration nocturne une crypte ou chapelle souterraine. Il alla trouver le supérieur, et lui manifesta son désir. L'architecte fut chargé d'étudier ce projet et de faire le devis. Comme il fallait donner plus de profondeur aux fondations, il en résultait une augmentation de dépense évaluée à dix mille francs. M. Dupont remit une pareille somme au supérieur, et il fut décidé qu'on bâtirait, sous le chevet de la chapelle, la crypte qui existe encore et qui servit longtemps au saint usage, objet de ses désirs. On voit dans ses lettres quel vif intérêt il attachait à ce petit sanctuaire souterrain. Avant même qu'on l'eût achevé, il écrivait à un ami de Paris : « Il faudra que vous veniez donner une nuit à Notre- Seigneur, quand la crypte que l'on construit sera ouverte à la dévotion. Il y aura, je pense, de grandes consolations dans ce tombeau qui renfermera pendant plusieurs heures Jésus et ses pauvres serviteurs. » Peu de temps après, il écrit au même : a C'est dans la nuit du jeudi 1er décembre (1859) que nous sommes descendus dans la crypte pour la première fois : on y est bien posé pour prier. » — o C'est à vingt marches au-dessous du sol, bien à l'abri du bruit et dans un lieu où ne passent pas de voitures la nuit. Nous nous trouvons dans le fond de « l'arène », là même où des chrétiens dans les trois premiers siècles ont confessé la foi. »
On sait à Tours que la maisoi et la chapelle des lazaristes s'élèvent près de l'endroit où les archéologues du pays ont
constaté l'existence des restes d'un ancien amphithéâtre romain remontant au temps des empereurs païens. Cette circonstance ne pouvait passer inaperçue pour M. Dupont. A ses yeux , la crypte de l'Adoration se transformait en catacombe et en arène des premiers siècles. « Cela ressemble bien, dit -il, à une disposition de la Providence pour porter les membres de l'Adoration à la générosité^de la prière. Songez à venir passer quelques bonnes heures aux pieds de Notre-Seigneur, dans ce môme lieu où , suivant toute apparence, nos pères dans la foi ont combattu pour Notre-Seigneur. C'était l'arène où le paganisme avant d'expirer croyait prolonger sa vie en égorgeant les fidèles. Après la mort de saint Catien, le siège épiscopal, est -il écrit, fut vacant propter persecutionem : d'où l'on peut conclure que cette arène fut arrosée du sang chrétien... »
Durant tout le temps de l'hiver, les nuits d'adoration se faisaient dans cette crypte, Le zélé président, avec un soin minutieux et à ses frais, avait pourvu au chauffage et à l'éclairage du nouveau local. Une belle et forte lampe était suspendue à la voûte ; dans l'angle on avait dressé un petit poêle, qu'un des confrères était chargé d'allumer et d'entretenir. M. Dupont voulait qu'on ne négligeât rien de ce qui pouvait aider les adorateurs à passer plus commodément leur sainte veille.
Le zèle de l'adoration faisait de ce pieux laïque un prédicateur éloquent et un irrésistible apôtre. H allait trouver ses amis et les jeunes gens de sa connaissance, les sollicitait l'un après l'autre, le"s animait du souffle de sa foi et de son esprit de réparation. Il prenait indistinctement dans toutes les catégories de la société , parmi les ouvriers et les militaires comme dans les plus hauts rangs et au sein des
plus honorables familles. Chez celles-là il profitait d'une épreuve, d'un besoin particulier de prière, d'une affliction inattendue, pour décider le père ou le fils à venir au moins passer une heure à l'Adoration. Il y invitait les étrangers, les inconnus, les indifférents qui lui faisaient visite.
Ses conversations dans la salle d'attente avant le commencement de l'adoration ravissaient tous ceux qui étaient présents. Tour à tour il les égayait, les édifiait, les instruisait, ouvrant son âme et dilatant son cœur avec autant d'abandon et de simplicité que de ferveur et d'onction. On sortait de là embrasé de l'amour divin , disposé à tous les sacrifices. Il avait toujours des anecdotes et des faits consolants à raconter, il groupait les adorateurs autour de lui, les tenait attentifs pendant une heure, à ce point qu'il fallait l'avertir que le moment de l'adoration était venu et qu'on l'attendait à la chapelle.
« Il était, au milieu de ces conversations, nous disent ceux qui l'ont vu dans ces premiers temps, d'une gaieté et d'une amabilité charmantes, tenant ses auditeurs suspendus à ses lèvres, les intéressant par ses récits, les électrisant par les jets de lumière qui jaillissaient de ses paroles, les embrasant du zèle divin et de l'amour de Notre- Seigneur , dont il était pénétré. »
Il avait sur les jeunes gens une particulière et très grande puissance d'attraction. Un d'eux nous écrit : « Pendant près de deux ans j'ai été assez heureux pour jouir de l'intimité que, dans sa charité, il accordait aux jeunes gens. D'autres vous auront dit les admirables leçons qu'il nous donnait et les exemples plus admirables encore par lesquels il nous rendait la vertu désirable. D'autres auront pu vous dire également les paroles ardentes qui s'échappaient de son âme de feu soit avant, soit après les heures d'adoration, telles que celles-ci que je n'oublierai jamais : « Oh I l'heu- « reuse faute qui nous a valu ce sacrement d'amour ! — « Que cette heure passée auprès de Jésus est courte I Si les « mondains pouvaient goûter un seul instant le bonheur
L'ADOHATION NOCTURNE . 287
« qu'on goûte auprès de Jésus, combien^ ils trouveraient « vils, méprisables, dégoûtants, les plaisirs que leur offre « le monde! Mes amis, dans ce moment les mondains « veillent pour offenser Dieu, veillons pour l'adorer et lui « crier : Pardon ! pardon ! »
« Quand il voyait les confrères groupés et conversant ensemble, il s'approchait pour prendre pari à la conversation, mais discrètement et sans s'imposer, Veillant seulement à ce que la charité envers le prochain ne fût en rien blessée. Il ne voulait pas qu'on parlât jamais de politique. « Dans les casernes, disait-il, il est défendu de disputer sur « la politique. Ici nous sommes les factionnaires du Roi des « rois, du Prince du ciel et de la terre; nous devons obser- « ver lu consigne. »
« Les sujets dont il s'entretenait le plus volontiers c'étaient les conversions dont il avait connaissance, les nouvelles religieuses qu'il avait apprises pendant la semaine. Il s'informait avec intérêt des personnes malades , cherchait l'occasion de leur être utile, citait des exemples de guérison, se montrant joyeux si la réunion était au complet, mais témoignant une certaine tristesse s'il y avait beaucoup d'abstentions... »
Ainsi la foi et les manières tout aimables de ce fervent chrétien donnaient aux réunions d'attente un caractère de fraternité qu'on aurait pu comparer à celui des assemblées de nos pères dans les premiers siècles , lorsqu'à la faveur de la nuit ils se glissaient furtivement sous les voûtes des catacombes pour célébrer le mystère eucharistique. Il disait: « Le chrétien ne se nourrit pas du lait de la poésie , mais du sang de Notre -Seigneur Jésus- Christ. » — « Toutefois, ajoutait-il en faisant allusion à la situation de l'homme sur la terre et aux joies qui lui sont offertes dans l'Eucharistie, le pèlerin doit bénir Dieu d'avoir mis des fleurs sur les ronces du chemin ! »
Souvent, avant qu'on se rendit à l'adoration, un des prêtres de la Mission venait dans la salle, prenait part à la soirée et
annonçait qu'après la prière il se mettrait à la disposition de ceux qui voudraient se confesser. M. Dupont aussitôt saisissait au vol cette proposition du missionnaire et tâchait avec tact et délicatesse de lui préparer les voies par quelques bonnes paroles ajoutées aux siennes. « Vous entendez la gracieuse invitation du Père, disait- il. Profitons -en, Messieurs ; l'occasion est favorable... » Jeté adroitement à la suite d'une conversation de piété , ce mot était entraînant. Presque tous se confessaient, et il en donnait le premier l'exemple.
A toutes les réunions, il était présent. Il organisait luimême et présidait les adorateurs, distribuait à chacun d'après le règlement les heures de la sainte veille , comme le général distribue les postes et place les sentinelles et les gardes de nuit pour la défense du camp en face de l'ennemi. Car, à ses yeux et selon son langage, l'adorateur nocturne du saint Sacrement est un soldat qui monte la garde et qui fait faction la nuit devant les autels pour le service de l'Eglise et des âmes.
Il se tenait prêt à remplacer ceux qui manquaient à l'appel. S'apercevait-il qu'une heure gênante et pénible était échue à quelqu'un des associés et qu'il en paraissait contrarié: « C'est mon affaire, disait -il avec délicatesse, laissez- moi cette heure, elle me convient; je la prends. » Il faisait quelquefois plusieurs heures de suite. On le voyait alors immobile, recueilli, avec le visage et dans l'attitude d'un séraphin , laissant percer dans tout son être une expression de foi qui saisissait. Ordinairement le Père missionnaire récitait les prières du soir; comme président de l'œuvre, M. Dupont se réservait de lire « l'offrande de la nuit ». Cette lecture était faite par lui avec un accent de piété et de ferveur dont les assistants étaient profondément touchés. « Je ne lui ai jamais entendu prononcer cette formule, nous dit un missionnaire, sans en être ému jusqu'aux larmes. »
Il était vraiment l'âme de l'œuvre : c'est à lui qu'il faut attribuer l'élan, le nombre et l'ardeur des premiers associés.
11 usait d'une sainte industrie pour les intéresser aux réunions et leur ménager des surprises édifiantes et agréables. Quand un ami ou un étranger de distinction venait lui rendre visite, si le soir Padoration devait avoir lieu, il l'engageait à différer son départ et l'amenait avec lui faire son heure. Il trouvait aussi moyen d'y conduirç des religieux célèbres , des hommes de Dieu , des prêtres renommés par leur éloquence ou leurs vertus. Comme la plupart d'entre eux en passant à Tours ne manquaient pas d'aller le voir, il tâchait de les retenir pour les mener au rendez- vous de la soirée et les faire parler à la chapelle. Les adorateurs eurent ainsi plusieurs fois l'occasion d'entendre le P. Eymard, le P. Hermann, le P. Chaignon, le P. Lavigne et bien d'autres.
Par son influence et ses relations personnelles il enrôlait des militaires de la garnison, des officiers du plus haut grade, tels que le colonel de Cotte, le commandant Taconnet, le général Follope, le capitaine Capdecoum et d'autres dont les noms n'ont pas été oubliés dans les annales de l'œuvre.
En assignant les rôles, il savait frapper les esprits et toucher les cœurs par d'heureux rapprochements. C'est ainsi qu'un soir, pendant la prière et à la première heure d'adoration, les confrères purent voir agenouillés au milieu, comme spécialement chargés de l'heure présente, le capitaine Capdecoum en tenue militaire sur le prie -Dieu de gauche, un jeune ecclésiastique sur celui de droite, et entre eux, sur la dalle nue, le R. P. Hermann avec son habit de carme déchaussé.
Dans les années qui suivirent la révolution de 1848, lorsque les gardes nationales étaient de toutes parts organisées, M. Dupont, faisant faction comme les autres, profitait de l'occasion pour gagner des adorateurs. On voyait à sa suite des gardes nationaux, relevés de leur poste, venir achever la nuit à l'Adoration nocturne. Plusieurs se rappellent avoir vu Mgr d'Outremont, alors conseiller de préfecture, se présenter en costume de garde national et faire pieu-
sèment son heure sur un des prie-Dieu de la chapelle. Le zélé président attirait aussi les jeunes gens, des étudiants en médecine ou en droit, des clercs de notaire, des employés de chemin de fer. Ces derniers n'étaient pas les moins fervents. Tels parmi eux, n'ayant qu'une nuit de libre, la venaient passer à l'Adoration. On cite l'exemple d'un chauffeur qui s'y rendait régulièrement chaque semaine et qui , le matin , sortant après la messe de quatre heures , s'enfermait dans un wagon et récitait son chapelet jusqu'à ce que l'heure de sa fonction fût arrivée. On cite encore le courage héroïque d'un instituteur de campagne , qui partait le soir après sa classe, faisant trois lieues à pied, portant avec lui sa gourde et un morceau de pain. Il arrivait pour l'adoration, passait la nuit sur un lit de camp, et le matin après la messe il repartait pour arriver à l'heure de sa classe. Pendant plusieurs années il s'imposa ce sacrifice l'hiver et l'été, par tous les temps et sans jamais manquer. Le zèle de M. Dupont, on le voit, fut compris et trouva tout d'abord dans la ville de Tours de très utiles auxiliaires; même ceux qui avaient dès le principe douté du succès se laissèrent volontiers influencer par son exemple et lui prêtèrent activement leur concours. Parmi ceux-là , nous tenons à signaler les présidents qui se succédèrent dans la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, et qui, en donnant l'impulsion à toutes les bonnes œuvres de cette époque , ont laissé au milieu de nous de si précieux souvenirs, M. Descottes, M. Aubineau, et après eux Mgr d'Outremont. A ces noms chers aux Tourangeaux, on peut joindre ceux de plusieurs braves officiers en garnison à Tours, notamment M. de Cotte et M. le Nouvel, que l'amour du saint Sacrement unit à M. Dupont et qui se faisaient une fête de prendre part aux adorations de la nuit. Leur exemple , on le comprend , faisait une vive impression sur les associés et donnait aux réunions de la salle d'attente un intérêt marqué. Ajoutons que de pieux et graves ecclésiastiques de la ville appuyaient M. Dupont de leurs encouragements, de leurs conseils et
quelquefois de leur présence au rendez-vous de la nuit, bien que, sur l'avis des évêques, il fût convenu en principe, à Tours comme ailleurs, que l'œuvre dans la pratique devait rester essentiellement laïque. Il trouva aussi un appui efficace et sympathique auprès des supérieurs de la mission, M. Redon, M. Nicole et M. Dienne, qui se succédèrent au début de l'œuvre ; tous professaient hautement pour la sainteté de M. Dupont une vénération vive et profonde. Quant à M8* Morlot, il entra du premier coup, nous l'avons dit, dans la pensée intime du zélé fondateur de l'adoration. Il n'hésita point à approuver le règlement qui lui fut soumis avec les modifications qu'on crut devoir apporter à celui de Paris. Personnellement, il se montrait plein d'estime pour M. Dupont et avait une très haute idée de sa vertu. De temps en temps, non sur sa demande, le saint homme était trop réservé et trop modeste pour solliciter jamais de semblables faveurs, mais sur l'invitation du supérieur des lazaristes, le pieux archevêque allait par ses paroles et sa présence encourager les associés de l'Adoration nocturne. M. Dupont s'en réjouissait, autant pour la consolation particulière des associés que pour le succès général de l'œuvre. « Nous avons eu , écrit-il une fois , une bien grande consolation hier soir, mes confrères de l'Adoration nocturne et moi. M&r l'archevêque est venu exposer le saint Sacrement. La plus grande partie des membres s'y trouvaient présents ; la trop petite chapelle nous contenait à peine. »
Il y eut donc à Tours, ces années -là, sous l'influence directe de M. Dupont, une sainte émulation de ferveur etd'amour pour le saint Sacrement qui se fit sentir dans toutes les classes. Les résultats en furent rapides et merveilleux. Un de ceux que le serviteur de Dieu appréciait davantage fut la pratique de la fréquente communion parmi les hommes, a Lorsque nous commençâmes, dit-il, le nombre des adorateurs se grossit de plusieurs chrétiens qui étaient dans l'habitude de communier rarement. Ceux-là, encore aujourd'hui, ne sont pas exacts à la participation du
corps de Notre-Seigneur. Mais tous les nouveaux membres à peu près , surtout parmi ceux qui sont rentrés dans la pratique depuis peu, agissent autrement. C'est que le vieux levain janséniste s'épuise. Satan n'avait-il pas fait entrer dans un grand nombre d'esprits que l'on pouvait a vivre sans manger » ? Aujourd'hui le vieux serpent doit trouver d'autres arguments pour faire des dupes. L'Adoration nocturne est appelée à lui faire une guerre à mort. » — « Rien de plus touchant, écrit -il à une certaine époque, que de voir des hommes qui ne pratiquaient pas se rapprocher de Dieu pour lui rendre hommage et se faire adorateurs de l'Eucharistie 1 »
Ce résultat inespéré était particulièrement dû au zèle de ce pieux laïque qui , dans sa propagande pour l'Adoration nocturne , ne s'adressait pas toujours aux chrétiens fervents, mais souvent jetait son dévolu sur des hommes éloignés de la pratique des sacrements que ses charitables poursuites finissaient par amener d'abord à l'Adoration, puis à la confession et à la communion.
Ces retours, parfois, se faisaient d'une manière si étrange et si extraordinaire qu'il fallait y voir une influence exceptionnelle de la grâce. Un jour, un père de famille, qui avait depuis longtemps abandonné toute pratique religieuse, se trouva amené à l'Adoration par le désir d'obtenir la guérison de son fils. « Venez, lui avait dit M. Dupont, vous passerez la nuit avec moi : nous prierons ensemble en union avec tous les confrères. » Il vint donc au moment fixé, assista à la prière , lit son heure d'adoration et passa la nuit. Or, le matin, à la messe qui se dit à quatre heures, voyant tous les assistants s'approcher de la sainte table et communier, il crut devoir s'approcher aussi et communier comme eux, à la grande surprise d'un des confrères, qui le savait éloigné des sacrements depuis longtemps. Celui-ci l'attendit au sortir de la chapelle et le questionna. Quelle fut sa stupéfaction de lui entendre avouer qu'il n'était pas allé à confesse auparavant et demander naïvement s'il
n'avait pas mal agi et ce qu'il devait faira ! Le pieux confrère , très embarrassé , ne voyant dans un pareil cas qu'un épouvantable sacrilège, saisi d'inquiétude et de douleur, se hâta d'en référer à M. Dupont. Du premier coup, le serviteur de Dieu vit qu'il n'y avait là qu'un acte d'ignorance particulier à notre époque. Convaincu de . la bonne foi de ce pauvre homme, loin de s'affliger de sa communion, il s'en réjouit, disant gaiement que Satan allait être pris dans son propre piège. « Conduisez -le à un confesseur, ajoutât-il, vous verrez que tout ira bien ! » En effet, cet homme, conduit aussitôt à un prêtre, se confessa avec beaucoup d'humilité et de repentir, et depuis il continua à pratiquer et vécut en bon chrétien. M. Dupont admira dans ce fait la conduite de Dieu et y vit une grâce particulière accordée à la pratique de l'adoration nocturne.
Il engageait beaucoup les adorateurs à communier à la messe du matin qui terminait la nuit d'adoration. « C'est bien là, en effet, que nous avons le droit de tendre la main et que nous pouvons avoir confiance d'obtenir. » — « Oh ! que je partage vivement, écrit- il à un de ses amis, vos pensées sur la fréquente communion ! L'œuvre de l'Adoration nocturne, qui se généralise de plus en plus, tend à faire entrer les hommes dans cette pratique salutaire. De braves gens qui se contentaient de faire leurs pâques, communient régulièrement aujourd'hui toutes les six semaines et ne laissent point passer une grande fête sans approcher de la sainte table. Nous sommes surtout fort édifiés par le zèle des jeunes gens. »
Si M. Dupont avait tant à cœur de recruter des associés dans les rangs de la jeunesse, c'était afin d'y faire pénétrer l'usage de la fréquente communion. « Ici, dit-il, le feu se répartit entre les différents âges de l'homme; mais on se préoccupe particulièrement de la jeunesse, en qui réside l'espoir du bon exemple futur. Nous avons de très jeunes gens parmi nos adorateurs, et bien peu se sont relâchés de leur devoir. 11 y a sans doute chance à courir, lorsqu'on
admet à seize et dix-sept ans ; mais il est urgent de risquer cette chance. C'est à un âge moins avancé encore que Notre-Seigneur consent à descendre dans de pauvres jeunes cœurs, trop souvent, hélas ! déjà ouverts aux tentations. Après tout, l'œuvre de l'Adoration est tout autant pour réparer les outrages adressés à Notre-Seigneur que pour réédifier sur des bases chrétiennes la société que la philosophie abandonne pantelante aux abords de l'enfer. Or, il ne s'agit pas de moins pour ceux qui ont la foi, de se jeter tout armés de zèle au secours des pauvres victimes que Satan convoite. . . » — Et il espère. « Oui, dit-il, il y a de la vie dans ces jeunes cœurs, et tout nous fait voir dans un avenir assez proche le royaume de Dieu se poser dans un grand nombre d'âmes. »
Ailleurs, il tressaille de joie en apprenant d'une certaine ville que l'inauguration de l'Adoration nocturne s'était faite dans un collège de jeunes gens avec un grand éclat. « Le saint Sacrement avait été exposé depuis le samedi soir jusqu'au dimanche soir; il y avait eu trois saluts, deux petites instructions, de grandes illuminations... En un mot, cette adoration de jour et de nuit a fait sur les jeunes élèves une sensation qui certainement donnera gloire à Jésus au très saint Sacrement. » — «Vous voyez, mon cher confrère, ajoute M. Dupont racontant cela avec un accent de triomphe, qu'on a compris et adopté la pensée d'enrôler la jeunesse sous les drapeaux de Jésus, avant que Satan en dispose à son gré dans le monde. »
Il revient fréquemment sur l'importance de se recruter parmi les jeunes gens. « Vous ne pouvez pas vous figurer, écrit-il à un confrère du Mans, la consolation que nous donnent les jeunes gens de dix-huit à vingt ans. Or, il nous semble en même temps qu'en prenant la douce habitude de se confesser souvent et de communier, ils sont plus assurés de résister au torrent du monde à l'heure du danger, ri Dans une autre de ses lettres , il cite un bel exemple de cette pieuse jeunesse adoratrice. « Imaginez, dit-il, que nous comptons dans nos rangs trois pauvres jeunes gens qui font le ser-
vice de la sainte veille avec une régularité parfaite et qui sont obligés, pour venir adorer Notre -Seigneur, de faire trois, quatre, cinq lieues à pied! Voyez s'ils ne font pas honte à ceux qui ont à leur disposition tous les moyens de transport. Oh ! si les gens riches voulaient, disons le mot, pouvaient comprendre tout le bien' qu'il, est possible de tirer de notre chère œuvre I »
Il cite encore un trait charmant d'un jeune soldat. «' Ce petit R... est bien, n'est-ce pas? (Il s'agissait du jeune soldat qu'il recommandait à un ami.) Le merveilleux est de le voir parfaitement se soutenir au milieu de la grande corruption qui règne dans les casernes. Le bon Dieu lui tient compte de son zèle. Il a voyagé toute la nuit et ne s'est pas couché ce matin. A neuf heures et demie il arrive chez moi. Je lui dis qu'un de ses camarades est venu hier au soir demander guérison à Notre-Seigneur... — Eh! bien, ce soir, « je le mènerai à l'Adoration. Faites-le-moi connaître! » — Cette réponse partait avant que j'eusse achevé ma phrase. Le camarade en question a éprouvé un grand mieux subit , et je crois qu'il nous sera facile d'en faire une recrue pour l'Adoration. »
Bien d'autres beaux traits de ferveur et de zèle seraient à signaler, si on avait pris soin de les noter. On voyait, par exemple, dans l'armée, des officiers supérieurs, étant de passage à Tours, s'y arrêter une nuit de plus pour la passer avec M. Dupont à l'œuvre de l'Adoration. D'autres venaient exprès de Paris ou de villes encore plus éloignées pour faire une veille devant le saint Sacrement. Parmi ceux que" nous pourrions nommer, le brave général de Cotte mérite une mention à part.
Il fut un des premiers membres de l'Adoration. Il était colonel des chasseurs en garnison à Tours, et M. Dupont n'avait pas tardé à le distinguer. « Bientôt, écrit- il (10 avril 1849), il me sera possible de vous dire que le colonel du régiment des chasseurs qui tiennent garnison à Tours figure parmi nous comme des plus zélés. C'est un de Cotte,
celui qui a eu affaire aux mauvais sujets de Niort. Personne n'est plus édifiant que lui à la sainte messe, qu'il entend tous les jours, et tous les dimanches au moins il prend part au banquet des anges avec une simplicité et une piété ravissantes. Il est fort jeune et d'ailleurs d'un grand mérite militaire. Ses yeux , qu'il tient si modestement baissés devant Notre- Seigneur, brillent toutefois d'un si vif éclat, quand il les fixe , qu'il ne doit pas être commode de les lui faire baisser. »
Le jeune colonel fut bientôt enrôlé dans la milice adoratrice, et voici comme il s'en explique avec un commandant de ses amis : « Tours possède une association excellente que nous devons à un véritable saint, M. Dupont. C'est l'Adoration nocturne du saint Sacrement. Vous ne vous figurez pas combien de grâces on y a obtenues... Je m'en suis mis, quoique indigne , parce que j'ai pensé que les grosses épaulettes seraient d'un bon effet sur le public. Nous sommes déjà environ cent vingt, et là dedans il y a de tout, même des jeunes gens de vingt à vingt-cinq ans, ce qui est admirable. Y a-t-il rien de si beau que la vertu chrétienne à cet âge ? et quelles leçons nous donnent ces jeunes gens, à moi, du moins, qui me suis converti si tard, comme les Madeleines du grand monde ! »
Ces deux serviteurs de Dieu lièrent ensemble une étroite amitié. Outre les nuits d'adoration, ils se voyaient fréquemment. Le colonel, en termes militaires, appelait familièrement son saint ami « mon général ». Il voulut, un jour, par une piquante et courtoise plaisanterie, lui faire rendre publiquement les honneurs dus à ce titre. C'était le matin du premier jour de l'an 1850. Grand fut l'étonnement des habitants de la rue Saint-Étienne d'entendre retentir tout à coup les joyeuses et brillantes fanfares de la musique militaire du régiment des chasseurs à cheval. On se met aux fenêtres, on sort aux portes. C'était bien devant l'entrée de la maison de M. Dupont que la troupe des musiciens s'était arrêtée, M. Dupont, lui aussi, entendant cette musique matinale et
inaccoutumée, s'étonne et demande de quofil s'agit. Le chef de musique répond que c'est en « l'honneur du général ». — « Mais il n'y a pas de général dans le quartier! — L'ordre a été donné, repartit le chef, et je ne me trompe pas; nous sommes ici au n° 8, devant les fenêtres du général... Dupont. » Apprenant cela, M. Dupont leva les, mains au ciel et dit en riant : « C'est un tour de de Cotte , je le reconnais là ! » Toute la journée il s'en amusa dans le cours des visites qu'il reçut, et ses amis, de leur côté, le félicitaient plaisamment d'être si vite « passé général ».
Quand M. de Cotte cette même année quitta Tours, il continua ses relations avec M. Dupont, et il venait de temps en temps, du lieu où il était en garnison, faire une veille dans la chapelle des iazaristes. « Le colonel, écrit quelque part M. Dupont, a tenu sa parole dans les derniers jours de juillet. Il était tout joyeux de monter la garde dans l'humble chapelle, et nous étions heureux de le voir dans nos rangs. Il avait obtenu une permission de vingt-quatre heures; les bons anges, d'ailleurs, auraient empêché qu'on fût obligé au boute-selle pendant son absence. »
Peu de temps après, le colonel de Cotte étant devenu général, M. Dupont écrit: « J'ai reçu un aimable petit mot de notre ami le général de Cotte. Il n'a rien perdu de sa foi après avoir avancé. Il nous promet, ou plutôt à Notre-Seigneur, une nuit pour le premier moment de libre qu'il aura f . » On comprend quelle influence de tels adorateurs devaient produire par leur exemple. Les associés en ressentaient une impression salutaire' qui leur donnait la force de faire à leur tour les plus héroïques sacrifices. Faut- il s'étonner que des grâces miraculeuses et sans nombre en fussent li récompense ?
1 M. de Cotte est mort en 1859, dans la campagne d'Italie, où il accompagnait l'empereur Napoléon III comme général d'état-major.
Dès le commencement , M. Dupont avait eu l'idée d'établir un registre pour les recommandations et les actions de grâces. « Nous avons, dit-il, commencé à inscrire sur un grand registre les recommandations qui nous sont faites, et le volume se remplit à vue d'œil. Souvent nous avons le bonheur d'inscrire : « Actions de grâces ! » pour une faveur corporelle ou spirituelle obtenue. La lecture de ces recommandations et surtout des actions de grâces à chacune de nos réunions, avant l'exposition du saint Sacrement, nous électrise grandement. » Il tenait lui-même très exactement ce registre, s'appelant a le pauvre secrétaire de l'Adoration ». — « La chose , dit-il , se passe en très grande simplicité. Le registre est chez moi dans l'intervalle des réunions; j'inscris toutes les demandes. En mon absence, les personnes mettent sur une feuille détachée leurs intentions, ou quelquefois même les transcrivent brièvement sur le registre. Quand on vient remercier d'une faveur accordée, nous plaçons une croix en regard de la demande qui a été faite. Quelqu'un , ayant eu la curiosité de compter ces croix , en a trouvé deux cent trente réparties dans deux cents pages. »
La première de ces croix servit à rappeler une grâce obtenue dans les circonstances suivantes. M. Redon, supérieur des prêtres de la Mission, avait besoin de quatre mille francs pour venir en aide à un brave homme gêné dans ses affaires. 11 expose son embarras à M. Dupont, qui, sans hésiter, lui dit : « C'est ce soir que nous nous réunirons pour l'adoration. Nous allons à votre sujet écrire une recommandation sur notre nouveau registre, et demain, je pense, vous aurez votre argent. » La foi de M. Dupont ne fut pas trompée. M. Redon devait le lendemain partir pour un voyage du côté de Paris. Il dit à quatre heures la messe de
l'Adoration et alla prendre la voiture publique qui devait le conduire au chemin de fer à Orléans. Enveloppé de son manteau par une froide matinée d'hiver, il demeurait silencieux , ainsi que les autres voyageurs qui remplissaient la voiture au départ de Tours. Peu à peu , le jour commençant à poindre, il s'aperçut qu'un des voyageurs le regardait attentivement. C'était un vieil ami qui, le .reconnaissant tout à coup, s'écria : « C'est, je crois, monsieur Redon! » Au premier relais, cet ami le fit descendre mystérieusement et lui dit: « Je suis doublement heureux de vous rencontrer. D'abord , ce m'est un grand bonheur de vous revoir après tant d'années; et puis, vous allez me rendre un service. Quand je vous ai aperçu tout à l'heure, j'étais à me demander ce que j'allais faire d'une certaine somme que j'ai promis d'employer en bonnes œuvres si je réussissais dans une affaire. Dieu m'a fait réussir, et il faut à présent que je m'acquitte. Mais si vous vouliez cet argent, vous qui avez tant de bonnes œuvres! Vous sauriez mieux que moi peutêtre en tirer profit pour le bien. » Or, c'était juste la somme de quatre mille francs nécessaire à M. Redon pour tirer d'embarras son pauvre client. Rentré à Tours, il s'empressa de faire connaître aux adorateurs la faveur miraculeuse qu'il avait obtenue. Ce fut la première des grâces marquées d'une croix sur le registre, et, à partir de ce moment, M. Dupont prit l'habitude de désigner par ce signe les faveurs temporelles ou spirituelles que l'œuvre obtenait. Elles furent nombreuses. A peu près à chaque réunion, on citait des faits extraordinaires.
« Notre œuvre marche très bien, écrivait M. Dupont la première année. Notre-Seigneur semble vouloir nous encourager dans ces délicieuses pernoctations. Le P. Redon, quatre fois de suite, avait dit la messe aux intentions d'une âme qui demandait la ^conversion de deux pécheurs. Nous avions été chargés de cette recommandation. Mercredi matin à quatre heures, avant de commencer la messe, le bon Père se retourne et dit avec une figure de jubilation : « Mes-
sieurs, il s'agit aujourd'hui d'une messe d'action de grâces: c'est de la part de la personne qui a fait prier !... »
M. Dupont remarque, en un endroit de ses lettres, que le nombre des grâces spirituelles obtenues est beaucoup plus grand que celui des faveurs temporelles, et que pourtant elles sont moins souvent l'objet d'actions de grâces publiquement demandées. Il constate aussi plusieurs fois que « le bon Dieu n'attendait pas que les membres de l'Adoration fussent en prière, pour récompenser la Foi de ceux qui s'étaient inscrits sur le registre ». Il fait observer également que très souvent « c'est à l'heure de la communion faite par les adorateurs de la nuit que les grâces sont accordées » , et il engageait les malades à beaucoup compter sur ce moment de la communion.
« Il est toujours bon, disait-il, de recommander la communion du mercredi en union avec les adorateurs qui, après les pieuses veillées du très saint Sacrement, s'approchent de la sainte table avant de s'en retourner chez eux. » Et il cite à l'appui la guérison suivante (1856): « Un prêtre de Sablé m'écrivit le 11 février, demandant des prières pour une jeune personne très pieuse et atteinte d'une maladie extraordinaire qui déconcerte toute la science des médecins. Elle tousse horriblement quand elle se lève et veut marcher ; elle est très oppressée quand elle est au lit ou assise. J'écris pour annoncer que le mardi 15 les prières seront faites, et qu'on fera bien de communier le mercredi en union avec ceux des membres de l'association qui auront l'honneur de passer la nuit aux pieds de Notre- Seigneur. — Du 18 , le même prêtre me répond : « Béni soit le Seigneur, la jeune personne est guérie ! Le matin même avant la sainte communion elle toussait encore horriblement... A peine le prêtre eut- il déposé la sainte hostie sur ses lèvres, qu'elle cessa entièrement de tousser et se sentit parfaitement rétablie. Elle assista à la fin de la messe sans éprouver aucune douleur, se retira en louant et bénissant Dieu, passa dans une pieuse joie le reste de la journée, et
depuis lors elle n'a éprouvé aucune souffrance. » — « N'estce pas là , dit M. Dupont, une occasion de crier bien fort : Vive Jésus au très saint Sacrement? »
Une nuit , pendant l'adoration , il se passa un fait qu'un des adorateurs, aujourd'hui évêque du Mans, Mgr d'Outremont, raconte en ces termes : « Un de nos confrères avait eu le pouce écrasé d'une manière horrible. Des douleurs épouvantables l'empêchaient de dormir depuis plusieurs jours , lorsque arriva le moment de nous mettre aux pieds de Notre -Seigneur exposé à nos adorations. Notre malade, qui- savait la recommandation faite pour lui, ne cessa toute la soirée de répéter à sa femme : « Confiance! confiance! mes confrères vont prier pour moi. » Attendant l'effet de leurs prières, sa foi ne fut pas trompée. Vers minuit il poussa un petit cri , sa femme accourut vers lui , craignant de le trouver plus mal. Elle fut au contraire délicieusement surprise de lui trouver le visage plus calme. « Mes souffrances viennent de cesser, » lui dit- il. Et après quelques paroles d'actions de grâces adressées à Notre -Seigneur et à sa très sainte Mère , il s'endormit doucement et passa une nuit excellente. Depuis lors sa guérison s'avance vite, et nous, confus de la bonté miséricordieuse du Dieu d'amour, nous sentons se ranimer notre confiance et notre foi. »
Cet événement fit, en effet, une vive impression sur tous les associés, et M. Dupont en prit sujet de composer la petite invocation suivante , qu'on eut l'habitude pendant quelque temps de réciter avant les heures d'adoration : « Ne nous permettez pas , Seigneur, d'oublier à vos pieds , cette nuit, les malades recommandés à nos prières. De leur côté, ils veillent, ils attendent, ils comptent les heures!... Mais, hélas, s'ils les voyaient s'écouler sans éprouver ou guérison ou soulagement, ne pourraient-ils l'imputer à notre peu de* foi et à notre tiédeur? Mettez donc dans nos cœurs et le vif sentiment de la foi qui fait tout obtenir, et l'esprit de charité qui fait tout entreprendre avec zèle en faveur du prochain. »
On écrivait de divers pays à M. Dupont pour se faire recommander à l'Adoration nocturne, et l'homme de Dieu acquérait « la preuve que Notre- Seigneur, disait-il, aimait à consoler la foi des adorateurs par des grâces accordées la nuit même de l'adoration ». En voici deux exemples frappants.
Un religieux, envoyé par le supérieur de sa communauté, était venu faire une quête à Tours. « Le jour de son départ, dit M. Dupont, je demande au bon frère combien il faudrait d'argent pour faire face aux difficultés de la situation : « Cinquante mille francs avant le mois de janvier! » Nous mettons sur le registre de l'Adoration : « Une communauté qui a besoin de cinquante mille francs avant le mois de janvier. » Dix jours après, le supérieur m'écrit : « Portez une grande action de grâces... un secours tout providentiel... nous sommes à flot. »
Le fait qui suit, également cité par M. Dupont, est encore plus extraordinaire. « Une Irlandaise, depuis quelques mois au postulat des rédemptoristines de Bruges (Belgique), m'avait demandé les prières de l'Adoration. Ma réponse lui parvient le 4 novembre et lui promet les prières du 4 et du 6 de ce mois. Mais en même temps elle recevait une lettre de son pays qui lui annonçait que le R. P. Petcherin, son directeur, un grand missionnaire, allait mourir du typhus, que les médecins ne comptaient plus sur lui... et que la désolation était grande à Wesford. La postulante, sans hésiter et par un vif sentiment de foi, s'écrie : « Mon « Dieu , j'abandonne volontiers au P. Petcherin les prières « qui m'étaient réservées, ratifiez ma donation. » Elle me fait part de ce qu'elle vient de faire, et peu de jours après elle m'annonçait la guérison presque subite du révérend Père dans la nuit du 6. Elle m'adressait en même temps cet extrait du journal de Wesford : « C'est avec un plaisir sin- « cère que nous annonçons une nouvelle qui comblera tout « le monde de joie : le R. P. Wladimir Petcherin est rendu « à nos vœux du bord même de la tombe ; c'est lui qui a
« laissé son pays, la maison paternelle...^ pour venir con- « soler les pauvres d'Irlande... »
Le démon ne put voir sans dépit ces triomphes de la grâce. Plus d'une fois il essaya de s'en, venger sur le serviteur de Dieu, nous en citerons ailleurs des exemples; mais M. Dupont savait bien reconnaître sa malice et déjouer ses ruses. Une fois, en hiver, le poêle de la crypte, qu'on voulait allumer selon l'usage avant l'exposition du saint Sacrement , fumait d'une manière étrange et sans qu'on pût y faire du feu. Des bouffées de vent , venant on ne sait d'où , soulevaient jusqu'à la cendre du foyer. M. Dupont survient : « Eh ! dit-il avec un geste expressif, c'est « le vieux » ! il y a mis sa queue et s'en sert comme d'un balai pour nous jouer ce vilain tour... Mettons-nous à genoux, récitons Pater, Ave, Vade rétro, Satana. » On le fit. Tout aussitôt la fumée s'évanouit, le poêle se mit de lui-même à ronfler, et toute la nuit il alla parfaitement.
Les prêtres de la Mission se virent un jour menacés d'un mauvais voisinage : on se proposait d'acheter une maison contiguë à leur chapelle et d'y établir un lupanar. Us firent part de leurs inquiétudes et de leurs craintes à M. Dupont, qui s'en alarma également à cause de l'Adoration nocturne. Mais bientôt, avec sa foi ordinaire, il se mit à faire le tour de l'enceinte de cette maison, et y jeta comme il put des médailles de saint Benoît par-dessus les murs. Ne trouvant pas qu'elle fût suffisamment attaquée, il pria le supérieur de lui faire voir de l'intérieur un des côtés de la susdite maison qu'il pût aborder en y jetant une autre médaille. On le conduisit à une petite fenêtre qui donnait en face. Il l'ouvrit, et, se dressant de toute sa taille, il lança une médaille jusqu'à l'endroit qu'il voulait atteindre. « Voilà qui est bien, dit-il en riant de tout son cœur; le « vieux » va cette nuit avoir une fameuse colique dans le ventre , je vous en réponds! Il aura tout autre chose à faire que de vous tourmenter. Vous pouvez être tranquille... » En effet, il ne fut plus question du projet dont les lazaristes s'étaient si
vivement inquiétés. Ils attribuèrent ce changement à la foi de M. Dupont. La maison fut préservée du fléau qui la menaçait et devint la propriété d'une communauté religieuse.
Un autre fruit de l'adoration nocturne des hommes fut l'adoration diurne des dames , œuvre nouvelle à Tours et jusqu'alors sans précédent. Le zélé fondateur en explique ainsi lui-même l'origine.
a L'adoration nocturne, dit- il, a fait des envieux, surtout parmi les femmes pieuses , et M8* de Tours a été obligé de céder à leur très vive importunité en accordant l'adoration diurne du saint Sacrement exposé. L'œuvre, différente sous plusieurs rapports, est bien consolante aussi. Trois chapelles ont le privilège, chacune une fois par semaine et pendant dix heures , d'avoir exposition du saint Sacrement. Le règlement porte qu'il y aura toujours au moins quatre personnes aux pieds de Notre- Seigneur. Mais ce nombre est triplé ou doublé bien souvent. On voit qu'il se passe là encore quelque chose de remarquable. »
M. Dupont, qui, en réalité, était le fondateur de cette nouvelle œuvre , voulait la faire marcher de concert avec la première, de telle sorte que les deux adorations, celle des dames pendant le jour, celle des hommes pendant la nuit, se correspondissent et s'enchaînassent l'une à l'autre « Les deux œuvres sont sœurs, disait-il, elles se feront mutuellement beaucoup de bien. Le temps se partage en deux. Le Prophète le savait bien quand , à la vue des besoins incessants de la pauvre humanité, il s'écriait : Bonum est confiteri Domino, ad annuntiandum mane misericordiam tuam et veritatem tuam pcr noctem. i Puisse arriver bientôt le moment où, sans cesse, nous nous trouverons nuit et jour ici à genoux aux pieds de Notre-Seigneur ! »
Le lieu désigné pour l'adoration diurne sur la paroisse
1 « Il est bon de louer le Seigneur et de chanter la gloire de votre nom, ô Très -Haut, en annonçant le matin votre miséricorde et votre vérité pendant Ja nuit. »
de la cathédrale était la chapelle du Petit -Hôpital, assez voisine de l'habitation deJM. Dupont. Sa mère, Mme d'Arnaud, était une des adoratrices les plus assidues : c'est le mardi que le jour avait été fixé, et M. Dupont lui-même y allait souvent. « D'après la manière dont les choses se passent, dit-il, il est visible que cette œuvre nous a été donnée par le sacré Cœur. Le sanctuaire du Petit -Hôpital devient un charmant bosquet tous les mardis, et l'affluence des fidèles est très grande pendant la journée. »
Ce mot de « bosquet » , tombé de sa plume, l'amène à faire à son ami la gracieuse invitation suivante : « A propos de bosquet au milieu duquel Notre -Seigneur règne pendant les jours d'adoration, j'ai presque envie de vous engager à voir si vous ne trouveriez pas chez un fleuriste de votre ville une fleur nommée Ipomea grandiflora. C'est une plante grimpante, belle-de-nuit de la plus magnifique espèce. Mon bon ange me l'a fait rencontrer un jour que je cherchais pareille chose pour contribuer à l'embellissement d'un gracieux parterre de fleurs qu'improvisent chaque mois les religieuses du Petit-Hôpital , qui ont l'adoration diurne dans leur chapelle. Je fis acquisition d'un petit pot de soixantequinze centimes ; puis je formai un cœur de dix-huit pouces d'élévation en gros fil de fer que je plaçai entre les racines. A quelque temps de là , la fleur s'épanouit. C'était le soir , et le lendemain matin elle rentra en elle-même aux premiers rayons du soleil. Je compris que Notre- Seigneur l'avait créée pour l'adoration de nuit. Or, dans notre nuit du premier jeudi , nous ornâmes le petit vase d'un papier découpé et nous le mîmes au pied de l'autel dans la chapelle des pères lazaristes pendant notre adoration. C'était vraiment très beau. Peut-être un jour verra-t-on s'ajouter à l'épithète grandiflora celle de adoratrix, tant elle est propre à donner leçon à ceux qui passent la nuit aux pieds de Notre-Seigneur ! Par son éblouissante blancheur, elle invite les âmes à se purifier de plus en plus en contemplant Jésus tout miséricordieux sur son trône d'amour et elle indique à l'ado-
rateur qui termine sa nuit par la sainte communion , qu'il doit rentrer en lui-même pour vivre désormais de la vie cachée de Jésus-Christ. Pour cela, c'est vrai, il faut mourir, et c'est l'exemple que donne encore Ylpomea. En effet, d'abord elle se replie sur elle-même et ne laisse plus à la vue de l'observateur qu'une boule verte informe, et dès le soir elle se détache de sa tige et meurt. — C'est de bouture qu'elle pousse. »
On le voit, M. Dupont, comme toutes les belles âmes, comme les saints , était sensible aux grâces et aux beautés de la nature; il s'en servait pour s'élever vers les beautés surnaturelles de la grâce. A l'exemple de saint François de Sales, il en tirait volontiers pour lui-même et pour les autres d'ingénieux aperçus et de charmantes comparaisons propres à instruire et à édifier.
Son bon cœur lui suggère , à l'égard du même ami , cette autre proposition : « J'ai bien envie également, mon cher confrère, lui dit-il, de vous raconter comment une personne qui se reconnaissait débitrice envers l'Adoration nocturne des hommes , a envoyé un cœur d'argent au supérieur des lazaristes dans la chapelle desquels se fait l'adoration, lui disant d'y inscrire son nom et d'y faire entrer ceux des adorateurs. Ce cœur, de belle dimension, s'ouvre dans la partie supérieuse où est simulée une flamme, et il est facile d'y glisser de petits rouleaux de papier. Un de nos confrères, ingénieur des mines, s'acquitta pour nous de cette commission sur une bandelette si étroite, si courte et en même temps d'une façon si nette , que nous proposâmes aux quatre cents associés de l'Adoration diurne d'entrer comme nous dans le « cœur de Marie », ce cœur qui demeure sur le sein de la Vierge derrière l'ostensoir où Jésus est exposé à nos hommages. La proposition fut acceptée, et notre aimable confrère fit un nouveau prodige d'écriture; et, quand le petit rouleau fut mis dans le cœur, nous comprîmes qu'il y avait encore de la place pour tous les confrères qui aimeraient pareille dévotion. Voyez, en conséquence, si vous
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voulez faire cause commune avec nous dans l'image du cœur vénéré de notre bonne Mère. C'est au moins une petite disposition à cette délicieuse union en Jésus et Marie après laquelle nous devons soupirer : laquelle sera pleine et parfaite dans la patrie où tout se confond en la majestueuse unité de Dieu. »
Voilà comment, chez ce bon et fervent chrétien, tout le conduisait à Dieu et à « sa majestueuse unité ». Des plus petits objets de la piété extérieure , il savait s'élever, d'un bond , aux plus sublimes hauteurs de la foi.
Mais la vraie charité aspire à se dilater; elle tend à l'union des âmes. Telle était la charité de M. Dupont. C'est un feu dévorant qui l'embrase et le consume. Tours ne suffit plus à l'activité de son zèle-pour l'Adoration. Il entreprend de l'établir ailleurs, et partout d'enrôler les hommes sous ce glorieux étendard. A ses yeux, des hommes groupés la nuit en adoration devant les autels forment comme une armée rangée en bataille luttant contre la divine justice. « Qu'il est bien vrai, s'écrie-t-il, que l'œuvre de la Réparation appartient exclusivement aux hommes ! De quel côté sont les chefs du complot de la terre contre le ciel? Par qui a été inventée la mensongère philosophie? Qui s'est donné l'infernale mission de la propager? Si la femme, depuis plus d'un siècle, ne priait pas, où en serait la civilisation? Le feu du ciel n'aurait-il pas détruit hommes et bêtes, les villes et les chaumières ? Il est donc temps que les hommes sauvés du déluge philosophique par une Providence toute miséricordieuse se réunissent et se concertent dans une vue de foi. Puisque le jour est pris par les affaires, donnons au bon Dieu la nuit, et devenons les amis et les auxiliaires de
Jésus en lui rendant de dignes hommages !... Oh! si j'étais libre de me mettre en course, j'irais de porte en porte appeler les hommes de bonne volonté qui n'attendent qu'un mot pour ouvrir leur cœur à Notre-Seigneur ! »
C'est ce qu'il faisait journellement à Tours. Mais son zèle s'étendait à beaucoup d'autres villes : « J'écris, dit-il, dans une trentaine de localités. Il est visible que le bon Dieu, comme le père de l'enfant prodigue, nous attend à pénitence pour nous faire grâce. Courons donc à ses pieds, et, comme nous sommes aussi pauvres que l'enfant prodigue au retour de son lointain voyage, offrons, en même temps que notre pauvreté, les infinis mérites de Notre-Seigneur. »
A un ecclésiastique des environs de Grenoble il écrit : « Combien nous voudrions voir augmenter le nombre des hommes de l'Adoration! Tout prouve que nous sommes dans un moment ( 1849 ) où la miséricorde divine surabonde. Ceux qui s'en étonnent en voyant la noire ingratitude de l'homme ne connaissent pas l'étymologie du mot miséricorde : cor datum miseris! » Et il l'engage à suivre ce qui se passe à Lyon, où « l'œuvre, dit-il, va tout prochainement être établie ». A Lyon, en effet, l'œuvre s'établit par les soins du capitaine Marceau, comme nous le dirons en son lieu.
On voit par sa correspondance que la fondation de Toulon le préoccupa tout particulièrement aussi : « L'œuvre, dit-il, y a été fondée le 5 janvier (1851), et, pour débuter, quatre séries de quatorze hommes ont pu être formées. Cela promet. Si vous avez quelque moyen de correspondance avec cette ville, veuillez nous obtenir quelques renseignements sur l'œuvre. Nous voudrions connaître le jour choisi par nos nouveaux confrères. Conseillez-leur d'avoir le registre des recommandations. »
Une nouvelle de Nantes le remplit de joie : « J'apprends, dit- il, qu'à Nantes l'Adoration nocturne vient de naître d'une manière consolante. Des hommes , au nombre de quatre cents environ, se comptent et tous les soirs se rendent
dans la chapelle de l'Immaculée -Conception et veillent aux pieds de Notre- Seigneur deux par deux. » Il engage à faire une tentative pour Tarbes et pour Dax. « Je crois, dit -il, que M*1 de Tarbes est dans les meilleures dispositions. Dans le temps de notre naissance, j'avais entamé, à cet égard, correspondance avec une personne fort pieuse. et très estimée de Monseigneur. Il n'y avait point opposition^ Ne pourriezvous pas renouer l'affaire, quand il vous sera donné de prouver à vos bons voisins que c'est chose facile et douce? Il y a également à Dax une première pierre posée en la personne d'un fervent lazariste de nos amis. »
Il se réjouit également en apprenant qu'à Laval l'œuvre a commencé le 1er février 1852, la veille de la belle fête de la Purification de la sainte Vierge. « Quelle douce époque, s'écrie-t-il! Demain soir nous rendrons de vives actions de grâces à Notre-Seigneur pour tous ces biens et en particulier pour nos chers confrères de Paris , où nous apprenons que l'œuvre ne tardera pas à devenir quotidienne. Oh! alors, nous aurons un grand Te Deum à chanter. De Paris le feu et la lumière se répandront à profusion. Vivons dans cette confiante espérance, mère des grâces les plus signalées. » Dans la même lettre il ajoute : « Les choses vont très bien au Mans. Les communions étaient peu nombreuses au début. Aujourd'hui tout le monde s'approche de la sainte Table, m'écrit un de nos confrères. »
Cette fondation du Mans est particulièrement l'œuvre de M. Dupont; nous le savons par les témoignages les plus ■ positifs. Sa correspondance à ce sujet nous fournit des détails précieux qui montrent combien son influence se faisait sentir et rayonnait au loin. Les obstacles ne l'étonnaient ni ne le décourageaient en aucune manière; il savait au besoin les tourner avec prudence et les plier aux divers besoins de la situation.
« Monsieur et cher confrère, écrivait-il le 25 janvier 1851 à un fervent chrétien du Mans, j'aurais été étonné d'apprendre que les difficultés et les obstacles n'étaient point
survenus en chevaux de frise sous vos pas, tout aussitôt que vous avez soulevé la question de réunir quelques âmes aux pieds de Notre- Seigneur pendant la nuit, à l'heure de ces précieuses audiences où l'oreille la moins attentive entend sortir du cœur de Jésus ces soupirs que Jésus lui-même a nommés les derniers efforts de son amour pour ranimer la foi éteinte. Pour cela faut-il que vous vous découragiez? Oh! non, mais prenez une sage précaution : assurez- vous d'un bon nombre d'hommes dévoués , et quand vous aurez une ou deux nuits de retenues, vous serez autorisé à les passer...
«... Courage donc! vous n'aurez contre vous que ceux qui n'ont pas la force de réfléchir sur la grandeur de l'œuvre, ou qui croient follement que la société n'est pas assez malade pour qu'on songe aux grands remèdes, ou enfin qui craignent le monde et ses propos , et qui n'aiment pas assez le bon Dieu pour savoir qu'il y a urgence de contre-balancer par des amendes honorables le déluge de blasphèmes contenus dans la plupart des feuilles publiques. On les lit, ces horreurs de la presse, pour savoir où est descendu l'esprit humain, mais non point pour s'exciter à la pénitence et obtenir, autant que possible, la conversion des méchants. Du reste, il est plus facile de voir le mal que de le réparer. Et ainsi vous aurez de la peine, si vous ne trouvez pas avant tout un petit bataillon sacré tout prêt à marcher. Mais quand les soldats seront prêts, Notre -Seigneur donnera le signal. La sainte Ecriture est pleine de ces préliminaires de batailles qui figurent ce qui se passe journellement sous nos yeux, dans un ordre de choses en apparence très pacifiques et cependant fort belliqueuses, puisque le démon n'a pas déposé les armes. »
M. Dupont avait été consulté sur la question de savoir si l'on devait imposer une cotisation aux membres actifs de l'œuvre; comme c'était une difficulté, il l'écarté par cette réponse : « Pour ce qui nous concerne, M** de Tours a dit qu'il se chargeait des petites dépenses de l'œuvre. Il a sur-
tout repoussé la cotisation à cause des ouvriers auxquels Sa Grandeur ne voulait pas refuser l'entrée de l'Adoration. Si vous n'étiez pas en position de dire à M^ du Mans d'agir de même, vous pourriez, ce semble, entre plusieurs personnes riches, faire un fonds anonyme qui ne blesserait l'amour-propre de personne. Il est si facile de faire arriver entre les mains du président et du trésorier un sac portant sur l'étiquette : « Don en faveur de l'œuvre de l'Adoration nocturne par une personne qui ne veut pas être nommée! » Soyez persuadé que les gens riches surtout n'en demanderont point davantage et que tout le monde sera content. Nous nous serions difficilement soumis à la clause d'une exclusion qui aurait porté sur la classe ouvrière... »
La question des frais n'en était pas une , d'ailleurs , avec M. Dupont, qui, sans rien dire et tout en laissant supposer la générosité des autres, subvenait par lui-même aux dépenses de toutes sortes qu'entraînaient l'établissement et la continuation de l'œuvre. Revenant à son sujet principal : « Adieu, dit-il, Monsieur et cher confrère, je terminerai par le premier mot de ma lettre : Courage! Puis mettez bien au fond de votre cœur la volonté de réussir, et vous recevrez de notre bon Sauveur les secours proportionnés à vos besoins. Les demi-volontés ne font rien. »
Ce secours promis par M. Dupont fut accordé d'une manière admirable et toute providentielle, en 1851, dans sa propre maison, devant l'image de la sainte Face. Voici le récit qu'en trace le pieux chrétien du Mans, son correspondant»:
« En 1851 , ma femme, après avoir été plus au moins incommodée pendant neuf ans par un déplacement d'organe intérieur, se décida cependant à aller voir ses tantes, qui habitaient Tours. M. Dupont, ami intime de ces demoiselles, apprend d'elles l'état si pénible de leur nièce. Il nous proposa d'aller prier devant la sainte Face. M. l'abbé Fouré, chanoine d'Angers, qui se trouvait par hasard chez M. Du-
pont, récite les litanies de la sainte Face. Pendant tout ce temps, ma femme, qui ne pouvait rester une seule minute debout sans marcher, suit immobile la récitation des litanies, tenant en ses mains la sainte image; puis, à la demande de M. Dupont, on récite le Magnificat... Depuis ce moment, ma femme a repris peu à peu ses habitudes ordinaires, n'a plus eu besoin de se tenir penchée en arrière, et ce bien-être a continué jusqu'à ce jour.
« M. Dupont , qui n'avait pu établir sa chère œuvre de l'Adoration nocturne l'année précédente dans notre ville, voulut qu'en témoignage de reconnaissance je fisse une nouvelle tentative, et voici ce que je lui écrivais le 13 août 1851 : a C'est avec un vrai bonheur que je viens vous apprendre le résultat de mes démarches pour l'établissement de l'œuvre de l'Adoration nocturne. Avant tout je vous dirai, Monsieur et très excellent confrère , que ce matin même Monseigneur (M81 Bouvier) m'a remis une petite lettre ainsi conçue : a Nous approuvons de grand cœur l'œuvre si pieuse de « l'Adoration nocturne du très saint Sacrement : cette ado- « ration se fera au séminaire. »
« J'ajoutais ensuite avec une entière persuasion : « Qu'il est facile , Monsieur , de voir que le bon Dieu a tout conduit dans cette affaire ! Son action est là on ne peut plus frappante. Toutes les personnes auxquelles je me suis adressé ont été étonnées de voir l'œuvre que vous aviez commencée reprise par moi, qui suis peut-être l'homme du monde le moins propre à faire de semblables démarches. Quoi qu'il en soit, les trente personnes dont j'ai démandé l'adhésion à notre œuvre me l'ont accordée avec le plus vif empressement. Nous avons donc pu présenter à Monseigneur une liste de trente membres bien dévoués.
« C'est dans la nuit de l'Assomption que nous avons eu le bonheur de commencer notre adoration , mettant ainsi notre œuvre sous la protection spéciale de la sainte Vierge. Notre évêque est venu lui-même faire l'exposition du très saint Sacrement dans une chapelle intérieure du séminaire ,
qui avait été parfaitement bien ornée'par les ordres de l'excellent supérieur de cet établissement. »
M. Dupont, ayant appris ces détails consolants, répondit aussitôt : « La bonne nouvelle que vous m'avez envoyée m'a fait grand plaisir, et mardi prochain nous rendrons grâces du succès obtenu. » — « Il me semble- que les choses prospéreront grandement dans l'aimable lieu que la Providence vous a fait rencontrer, et que la pensée de Monseigneur votre évêque sera bénie. Qu'il plaise à Dieu de faire naître l'œuvre réparatrice dans toutes les villes de votre pieux diocèse, et que, de là, elle gagne de vitesse dans la Bretagne, où tous les cœurs sont disposés à rendre des devoirs à Notre-Seigneur ! »
En transcrivant et en attestant ces détails, l'ami de M. Dupont ajoute : « Comme on le voit, il est bien manifeste qu'après Dieu c'est à l'influence irrésistible que le vénérable M. Dupont exerçait sur tous ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, qu'est dû l'établissement de l'œuvre de l'Adoration nocturne au Mans. »
A Nantes , à Angers , où l'œuvre aussi s'établit de bonne heure, M. Dupont avait pareillement des amis et des correspondants qu'il excitait et enflammait de son ardeur. Ils le consultaient, lui confiaient leurs difficultés ou leurs embarras ; il répondait à tout , entrant sous le rapport du matériel de l'œuvre dans des détails dont sa nature ne semblait pas susceptible; mais pour l'Adoration nocturne il ne regrettait pas plus son temps que son argent. Quelquefois, afin de mieux établir ou de consolider cette œuvre chérie dans certaines villes ou certains diocèses limitrophes, il se mettait à la tête d'une députation des membres de l'Adoration nocturne de Tours ; il se transportait sur les lieux et il s'unissait aux associés de l'endroit pour les saintes veilles, payant ainsi de sa personne et excitant l'émulation de tous par sa présence et son exemple. Dans une de ses lettres [il constate ce bon résultat pour l'œuvre récemment établie à Vendôme. « Nos nouveaux confrères de Vendôme , dit - il ,
ont passé la nuit du mercredi saint en adoration et ils ont eu la joie de s'asseoir à la Table sainte pour la Pâque au milieu d'une foule bien plus nombreuse que les années précédentes. Plusieurs jours à l'avance le pieux projet avait été connu, et je crois que des hommes qui ne songeaient pas à se réconcilier avec Dieu se sont décidés à suivre le bon exemple. »
Il espérait voir l'œuvre s'établir à Coulommiers. Il entra en relation à ce sujet avec un fervent chrétien de cette ville. « Vous redonnerez, lui dit-il, la vie à votre conférence de Saint- Vincent-de -Paul en lui faisant adopter l'adoration nocturne , que votre bon curé aimerait à introduire dans sa paroisse. Des localités moins fortes que Coulommiers ont adopté une nuit par mois. Ne serait-ce qu'une nuit tous les deux mois, et Jésus bénirait vos efforts!... » (1858.)
D'autres fois il engageait quelques bons chrétiens à venir passer à Tours une nuit d'adoration pour se faire une idée de la marche à suivre. Ceux qui le faisaient s'en retournaient ravis et édifiés, désirant de réaliser eux-mêmes ce qu'ils avaient vu et admiré en M. Dupont.
Un pieux habitant de Lille l'avait consulté à cet égard : « Je suis persuadé, lui répond -il, qu'il ne faudrait pour votre bonne et si catholique ville que l'intervention de quelqu'un des vôtres qui aurait fait à Tours ou ailleurs une veillée du très saint Sacrement suivant la pratique des adorations nocturnes fondées récemment!... » Il ne doutait pas que le résultat de l'épreuve ne fût décisif. « Oui, ajoute-t-il, il ne faudrait que quelques âmes bien disposées à accepter la puissante invitation que fait en ce moment Jésus tout miséricordieux à ses amis de le visiter pendant les heures où le crime ourdit et accomplit ses machinations infernales. La première parole qu'on entend des oreilles du cœur est celle-là même que les apôtres nous ont conservée : Sic non potuistis una hora vigilare mecum * .? Et en voilà plus qu'il
1 « N'avez-vous pas pu veiller ainsi une heure arec moi? »
n'en faut pour activer le zèle de ceux qui Ont passé la première nuit. » Nous sommes portés à croire qu'à Lille on suivit ce conseil. M. Dupont, dans ses lettres, parle de M. l'abbé B..., vicaire général du diocèse, comme devant venir à Tours étudier l'œuvre sur place et prendre les renseignements désirables. Ce qui est du moins certain, c'est que ce grave et digne ecclésiastique fut toujours le protecteur et le conseiller des membres de l'Adoration à Lille, où l'œuvre se trouva définitivement constituée en 1857.
Remarquons ici que dans ces sortes de fondations M. Dupont redoutait par-dessus tout la trop grande publicité et l'éclat. On lui avait, dès le principe, demandé de Lille cent exemplaires du règlement de l'Adoration nocturne de Tours, que l'on considérait comme un modèle à suivre. M. Dupont répondit qu'il n'était pas en position de faire un envoi aussi considérable, parce qu'il ne lui restait qu'un petit nombre d'exemplaires, que d'ailleurs « ce n'est pas, dit -il, par un enrôlement un peu considérable que l'œuvre se fonde. Dans les trente villes où la chère œuvre existe depuis 1849, les choses se sont passées autrement. Partout il y avait des commencements modestes ».
A Orléans, l'œuvre s'établit par l'intermédiaire d'un noble et pieux chrétien qui s'était mis en relation avec M. Dupont et avait assisté aux saintes veilles de Tours. Ce digne ami, écrivant à M. Dupont pour le remercier des lettres du P. Hermann qu'il lui avait communiquées afin d'être mises sous les yeux de l'évêque d'Orléans, ajoute : « Vous n'apprendrez pas sans intérêt que mon rapport sur les nuits d'adoration que j'ai passées à Tours est actuellement entre les mains de Sa Grandeur. Un grand vicaire d'une piété éminente est chargé d'en faire l'étude. Je pense que Monseigneur aura un groupe d'adorateurs sur lesquels il pourra compter et avfec lesquels il ouvrira sans délai la grande œuvre qui vous est si chère et que vous avez le don mieux que qui que ce soit de faire aimer et apprécier. Je lui dois déjà de grandes choses, et parmi celles-ci je
compte la faveur des longs et précieux instants que vous avez bien voulu m'accorder par une hospitalité gracieuse dont je suis pénétré et dont je voudrais toujours être digne. »
M. Dupont eut une part plus directe encore à la fondation de Bourges. Voici comme il le raconte lui-même. Son récit fait voir qu'il savait mettre à profit les moindres circonstances pour atteindre son but.
Il était allé prendre les eaux de Néris, que les médecins lui avaient prescrites pour combattre la goutte, dont il ressentait les premières atteintes. Mais, là, comme partout ailleurs , il ne perd pas de vue sa chère adoration. « Imaginez-vous, écrit-il , qu'en venant ici il m'arriva une aventure dont je ne puis apprécier la cause qu'aujourd'hui. Voici le fait. En descendant du chemin de fer à Bourges, j'allai retenir une place à la voiture de Néris. Je la paye, j'y place mon bagage, puis je m'en vais attendre son départ à l'hôtel qu'on me désigne dans le voisinage. Cette voiture se faisant attendre , je faisais le guet pour ne pas la manquer. Mais tout d'un coup, au moment où, dans la cour de l'hôtel, je m'entretins avec un soldat, cette voiture passe, prend trois autres voyageurs qui étaient à côté de moi, et l'on me prévient quand déjà elle était loin. Je cours après elle; on me répond qu'il n'y a pas de place.
« Me voilà donc à Bourges, ayant vingt-quatre heures devant moi , à six heures du soir. J'abrège. Le lendemain matin , je vais voir le supérieur des pères jésuites : nous causons de l'Adoration. Il me montre une délicieuse chapelle qu'il venait de faire construire pour les prêtres en retraite. Il la propose. Nous allons voir ensemble deux bons chrétiens : on y réfléchira. Et voilà que le bon père Ponty m'écrit : « L'œuvre plaît et marchera sans long délai ; notre « chapelle est à la disposition de ces messieurs. Passez un « jour avec nous, lorsque vous quitterez Néris. »
Ainsi, dans ses voyages, cet ami de l'Eucharistie ne négligeait rien pour avancer l'œuvre de Dieu ; il voyait dans
les moindres choses une marque des- desseins de la Providence , auxquels il se prêtait avec une sérénité d'âme qui ne tardait pas à être couronnée de succès.
La fondation de Redon mérite également d'être racontée avec quelque détail.
A Tours, la chapelle des religieuses du Refuge était une de celles désignées comme centre de l'Adoration diurne des dames pour le quartier Notre-Dame-la-Riche. Par une circonstance providentielle elle devint le point de départ de l'établissement de l'Adoration nocturne des hommes dans la ville de Redon. Voici comment un père eudiste raconte le fait. Ce religieux était venu prêcher les exercices de la retraite aux soeurs du Refuge , qui, comme on le sait, ont pour fondateur le P. Eudes. M. Dupont, en relation intime avec les religieuses et le pieux abbé Regnard , leur aumônier , alla faire visite au Père prédicateur. « C'est dans cette entrevue, lui rappelle le Père, que vous me fîtes connaître l'œuvre admirable de l'Adoration nocturne du saint Sacrement, m'engageant à l'introduire dans notre collège de Redon et par là peut-être en toute la Bretagne. Je reçus alors de vous quelques exemplaires du règlement approuvé par votre archevêque. De retour à Redon , je crus apercevoir tant de difficultés à l'établissement de l'Adoration que je n'en parlai à personne et finis par n'y plus penser... » Trois ans plus tard , la Providence rappela de nouveau le même religieux au Refuge de Tours pour le même sujet. Il raconte que le vendredi matin on lui fit exposer le saint Sacrement pour toute la journée : « Pourquoi , demandai-je , cette exposition un simple vendredi? ce n'est pas du règlement de la retraite. » On me répond que cette exposition a lieu ainsi chaque vendredi pour l'œuvre diurne de l'Adoration du saint Sacrement ; que pareille cérémonie a lieu sur la paroisse de la métropole et en une autre paroisse de la ville ; que c'est le pendant de l'Adoration nocturne des hommes. » Sur ce, il va rendre visite à M. Dupont, qui ne manqua pas de l'excite* de nouveau, ainsi que ce bon Père le raconte : « J'allai,
Monsieur, dit-il, vous rendre visite; vous me parlez, vous m'excitez , vous m'annoncez la venue providentielle du R. P. Hermann; vous m'invitez à aller voir toutes choses, surtout la veillée sainte du mardi. Vous savez le reste; jamais je n'oublierai les paroles du Père carme sur l'adorable Eucharistie. Jamais, surtout, je ne mettrai en oubli cette demi- veillée sainte chez les Pères lazaristes. Mon confrère et moi , nous ne parlâmes plus que de l'Adoration nocturne jusqu'à Redon, et, dès mon arrivée, je m'en ouvris mystérieusement à quelques âmes saintes, je les mis en prières, leur demandai même un jeûne pour la réussite d'une œuvre excellente, et je commençai mes démarches. J'expose, d'abord, toutes choses à notre supérieur général. Je craignais de trouver là un obstacle insurmontable. Rien de cela ; le bon supérieur, tout joyeux, m'autorise pleinement à agir auprès de M. le curé de Redon et par lui auprès de M*1 l'évêque. Je vais voir notre vénérable curé; je lui parle des impressions de Tours, beaucoup de votre œuvre, du P. Hermann, et voilà subitement que le pieux curé s'enflamme d'un saint zèle, il est disposé à tout, si l'autorité diocésaine le permet. L'adoration diurne se fera dans l'église paroissiale, et l'adoration nocturne, la nuit d'après, dans la chapelle du collège. Un règlement basé sur le vôtre est élaboré dans ce sens; M. le curé le présente lui-même à l'évêché, et voilà que toutes volontés s'inclinent, là aussi, devant la volonté divine : tout est accordé, et même au delà; car une fois chaque mois, le premier jeudi, le saint Sacrement sera exposé à la paroisse , depuis six heures du matin jusqu'au vendredi matin à la même heure. Et la même faveur est accordée au collège pour une plus grande solennité de chaque mois , depuis le samedi soir sept heures un quart, jusqu'au dimanche soir aussi sept heures un quart. Ces faveurs sont accordées avec la plus grande joie par Monseigneur, et cependant nous avions lieu d'appréhender un refus; car on accorde très difficilement chez nous les expositions du très saint Sacrement. »
Le bon religieux , sachant combien cet détails feraient plaisir à M. Dupont, lui raconte avec quelle solennité l'Adoration a été inaugurée dans la ville de Redon. « A la paroisse , elle a eu lieu le 2 février, et ce jour a été solennisé à l'égal du saint jour de Pâques : grande pompe à l'église, très belles illuminations, affluence .de peuple considérable pendant tout le jour, et surtout aux trois saluts solennels , veillée délicieuse depuis neuf heures où l'église a été fermée jusqu'au lendemain matin quatre heures et demie; mais par- dessus tout communions tout à fait nombreuses. Au collège, l'inauguration a eu lieu avec non moins d'éclat le dimanche suivant ; tous nos élèves ont communié ; il y a eu deux petites instructions , grandes illuminations, offices en musique très solennels. Cette Adoration nocturne, en un mot, fait ici, avec l'Adoration perpétuelle du jour, une sensation qui, bien certainement, tournera à la gloire de Dieu et au salut des âmes.
« Merci donc, Monsieur, dit-il en terminant, merci des effets de votre zèle ! Le bon Dieu vous en bénira. Je ne dois pas oublier de vous dire que l'Adoration diurne et nocturne se propage déjà. Un de nos grands vicaires va l'établir au monastère de la Charité du Refuge à Rennes... Le feu sacré va s'étendre encore, j'en ai l'intime conviction *.. »
Si minutieux que soient ces détails, ils ont du moins l'avantage de nous fournir une preuve authentique que M. Dupont a eu dès l'origine la main dans presque toutes les fondations de l'œuvre qui ont été ou essayées ou accomplies sur un grand nombre de points. On remarque, du reste, qu'il dissimulait le plus possible son action personnelle. R aime à mettre en avant des amis, des correspondants, de pieux intermédiaires. Souvent ce sont des officiers supérieurs dans l'armée. A Bayonne, par exemple, c'est M. Rousset-Pomaret, Commandant du génie. L'Adoration nocturne y est suivie de l'Adoration diurne; une bénédiction
1 Redon , 17 février 1854.
solennelle le soir du premier vendredi de chaque mois termine ces vingt -quatre heures de prières et d'adoration. Il compte également sur lui pour Toulouse. A Brest , il a pour intermédiaire M. de Cuers, alors capitaine de frégate; à Lorient, c'est un autre capitaine de frégate, M. Cléret, son parent. Il a des correspondants à Marseille, à Aix, à Toulon ; il en a jusqu'en Espagne. Un commis voyageur de sa connaissance partait de Tours pour cette contrée. M. Dupont en profite pour faire pénétrer au delà des Pyrénées l'Adoration nocturne. Il remercie un confrère de Bayonne du bon accueil qu'il a fait au voyageur sur sa recommandation. « Il est homme, je pense, dit -il, à ne pas rentrer en France avant d'avoir posé une garde aux pieds de Notre -Seigneur en Espagne. — Oh! ajoute-t-il, tous les cœurs catholiques sentent le besoin de se grouper sous les yeux du bon Maître pour combattre en toute assurance leur ennemi commun! Et que peut-on craindre quand on fait cause commune avec Dieu? »
Il revient plusieurs fois sur son vif désir de voir la Bretagne fournir partout des hommes de bonne volonté en grand nombre. « Nantes, dit-il, est peut-être mieux disposé que plusieurs autres villes à embrasser l'œuvre. Si je savais que vous eussiez la facilité d'y faire une excursion , j'écrirais à quelques bonnes âmes dont je connais les dispositions; puis j'accepterais le jour que vous me donneriez. On s'est entretenu également de l'Adoration à Rennes; mais là on a trouvé, je crois, des difficultés préliminaires. Estce bon signe? Il faut répondre : Non! puisqu'il s'agit d'une œuvre agréable à Notre-Seigneur. »
Il apprend qu'à Poitiers M*1 Pie s'occupait de l'œuvre, mais qu'il songeait à lui donner une autre organisation. « Quid enim? s'écrie-t-il , dum omni modo Christm annuntietur lî Disons-le avec saint Paul, et ajoutons : adoretur*. »
1 « Peu m'importe? pourvu que de toute manière le Christ soit annoncé! »
2 « Qu'il soit adoré. »
Peu après il écrit à son ami : « Maintenant , mon cher confrère, pour vous réjouir le cœur, je vous dirai que l'Adoration va commencer à Orléans et à Poitiers. »
Son zèle pour l'Adoration donne à sa correspondance un cachet nouveau et particulier. Jusqu'ici ses relations par lettres n'étaient guère, en dehors de sa famille et de ses amis intimes, qu'avec des religieux ou des religieuses, des prêtres, des personnes pieuses, des supérieurs de communauté, et avaient pour objet des questions de vie mystique ou des faits de l'ordre surnaturel. Dès qu'il en vint à s'occuper de l'Adoration nocturne , sa correspondance revêt un caractère spécial. Dans les principales villes de France , il y a quelques bons chrétiens intelligents et zélés, de fervents catholiques, souvent hommes de valeur et d'influence, ayant des fonctions élevées dans l'armée ou dans la magistrature. M. Dupont les connaît, s'établit en relation avec eux; il en est consulté ou interrogé; il excite ou dirige leur zèle, soutient leur courage, leur transmet les renseignements dont ils ont besoin.
Avec eux il discute et dans le plus minutieux détail certaines questions d'organisation intérieure, soit pour* le matériel, soit pour le spirituel; celles-ci, par exemple : fautil pour le repos de la nuit se servir de lits de camp ou de fauteuils, s'installer dans les sacristies ou dans des chambres spéciales? Convient-il d'avoir des séries fixes et déterminées, ou de prendre à chaque fois un nombre suffisant sur la liste générale? La récitation de l'office du saint Sacrement doit-elle être imposée ou seulement permise, ou remplacée par d'autres exercices au choix de chacun? A quelle classe d'hommes faut-il s'adresser de préférence pour avoir de solides recrues? Enfin, faut-il adopter les mêmes usages,
les mêmes prières, le même règlement en tous lieux? Quels changements particuliers convient- il de faire au règlement général? Quelle est l'utilité du registre de recommandations et d'actions de grâces? — La réponse à ces questions de pratique est devenue facile par l'expérience; mais à l'époque dont nous parlons, elle l'était moins, et M. Dupont cherchait la meilleure solution à donner.
Le choix des jours de la semaine où devait se faire l'Adoration le préoccupait également. Chaque ville où l'Œuvre était adoptée prenant successivement un jour distinct, il arriva bientôt que tous les jours de la semaine furent pris et même plusieurs fois. Ce résultat d'union et d'harmonie intéressait vivement M. Dupont. « C'est le mardi, écrivaitil, que nous avons choisi à Tours pour monter cette délicieuse garde aux pieds de Notre -Seigneur. A Paris, nos confrères ont le mercredi; à Angers, c'est le mercredi égament. A Lyon et à Bayonne , c'est le jeudi. » — « Nous nous réjouissons , écrit - il à un confrère de Brest , en voyant que vous avez donné le samedi à votre Adoration. Nous pouvons donc compter sur de nouveaux bienfaits du Ciel , parce que la très sainte Vierge sera jalouse de tenir avec vous l'encensoir qui doit honorer son divin Fils; et elle vous mettra au fond du cœur des soupirs capables de fléchir la trop légitime colère de Dieu. »
A point de vue surnaturel , cette disposition des jours de la semaine le ravissait. Dans ces adorations nocturnes de différentes villes ainsi organisées comme de concert, il voyait une chaîne ininterrompue de sentinelles ou de gardes de nuit, se succédant et se relevant à chaque heure pour la défense du camp d'Israël contre les ruses ténébreuses et les insidieux circuits de Satan. A mesure que l'œuvre se multiplia et que l'Adoration , sur certains points , tendit à devenir perpétuelle, il n'y eut plus lieu de s'occuper du choix des jours. Mais, dans le commencement, cette question avait aux yeux de M. Dupont son importance. Beaucoup de ses lettres le témoignent.
L'ADOBATION NOCTURNE 323
Elles attestent également, de sa part, Sur les diverses matières concernant l'organisation de l'œuvre, une correspondance que nous appellerions volontiers colossale, tant elle l'absorbait à toutes les heures et presque à tous les instants. Il connaissait avec une grande exactitude l'état religieux des principales villes de France, les besoins et l'esprit des populations, les obstacles qu'on y rencontrait pour faire le bien, et les espérances qu'elles offraient pour l'Adoration. De toutes parts aussi , avec ses conseils, on réclamait ses prières et son intervention devant Dieu, on y comptait comme sur celles d'un saint. Nous apprenons, par exemple, des confrères de Paris que, toutes les fois que l'œuvre avait à subir des épreuves qui inquiétaient pour son avenir, on ne manquait pas de recourir à M. Dupont.
« Nos rapports avec lui, nous écrit le président M. de Benque , ont été fréquents surtout dans les commencements de notre œuvre, dont l'organisation poursuivie à travers mille obstacles avait grand besoin d'être soutenue par la prière. Quand nous rencontrions une difficulté ou que nous tentions un effort pour une plus - grande extension , une de nos premières pensées était d'écrire à M. Dupont, pour lui demander le secours de ses prières et de celles des membres de l'Adoration nocturne de Tours. Nous recevions alors des réponses comme celle-ci : « Nous allons prier avec « redoublement à l'Adoration nocturne pour toutes vos , « pieuses intentions. Mais que Paris n'oublie pas les pau- « vres petits adorateurs de la province. La foudre peut se « détourner et frapper je ne sais où, si nous prions avec « confiance : voilà du positif; penser le contraire, c'est ne « plus croire à la parole du Maître...-» — « Nous avons, ajoute M. de Benque, maintes fois ressenti l'efficacité de ces prières ferventes faites pour nous à l'Adoration nocturne de Tours, et ma conviction intime est que, si l'œuvre de Paris a pu arriver à un développement si consolant que pas une nuit ne reste sans adoration , c'est en partie à la charité de l'excellent M. Dupont et de ses confrères qu'elle le doit. »
Souvent, dans sa correspondance, il se livre confidentiellement avec des amis à de hautes considérations ascétiques qui nous révèlent les motifs intimes de son zèle et de sa confiance. Il voit, par exemple , dans l'œuvre de l'Adoration nocturne un lien inappréciable de très pure et très solide charité entre tous les membres : « Vive Jésus dans le saint Sacrement, s'écrie-t-il ! Voilà le mot d'ordre! Qu'il est doux de l'avoir, de le prononcer, puisqu'on s'ouvre les cœurs, qu'on y entre en ami , sans préambule , comme les soldats se reconnaissent au milieu de la nuit après le qui vive de la sentinelle! Ainsi, nous sommes aujourd'hui, vous et moi, vos frères de l'Adoration et les miens, dans cette union que le Cœur de Jésus est venu fonder sur la terre et que nous pouvons regarder comme le noviciat de l'ineffable unité dans le sein de Dieu. Si quelqu'un demandait : Gomment cela s'est-il pu faire? Tous les deux nous répondrions : Les hommes n'y peuvent rien, le Saint-Esprit, l'Esprit d'amour a tout fait. Il est le lien des cœurs dans le Cœur de Jésus, et c'est par lui que nous nous aimons. »
Il voit aussi dans ce genre d'adoration une « œuvre essentiellement réparatrice , à laquelle la génération présente doit se livrer corps et âme ». 11 rappelle à ce sujet le mot dit à sœur Marie de Saint-Pierre , « cette heureuse confidente des recommandations de Notre-Seigneur contre le blasphème. » Notre-Seigneur lui disait souvent : a J'ai la miséricorde de vouloir être apaisé. » — « Et de fait, dit-il, au milieu des graves événements qui se sont succédé depuis quelque temps (c'était en 1848), la sœur nous rassurait. Elle disait : « Puisque Jésus veut faire miséricorde , il inspirera à « assez M'àmes le moyen de satisfaire à sa justice et de « l'aimer assez pour qu'il puisse pardonner... » — Eh bien, ajoute-t-il, par l'Adoration, Notre-Seigneur se forme, dans le secret de son divin Cœur, des apôtres qui répandront l'incendie : Et nox, sicut dies illuminabitur^ ... Déjà ceux
1 « Et la nuit sera illuminée comme le jour. »
qui ont participé aux ineffables jouissances de l'Adoration disent : Et nox illuminatio mea in deliciis meis1. Nous dirons aussi pour faire des envieux : Nimis honorati sunt amici tui, Deus- ! » Il est convaincu que cette chère œuvre peut seule ranimer la foi, en portant la pensée des hommes sur les ineffables ressources déposées dans le très saint Sacrement de l'autel. « L'Adoration est un grand incendie qui devrait communiquer le feu divin de ville en ville. » — « Tout mal, dit-il, vient de l'ignorance ou de l'oubli de cette parole, qui ferait envie aux anges , si Jésus abandonnait la droite de son Père pour venir sur la terre : « Voici que je suis avec « vous, et tous les jours, jusqu'à la consommation des « siècles. » Tout bien doit venir de la connaissance de Jésus. Or, est- il possible de passer toute une nuit occupé de Jésus, et dans sa sainte compagnie, sans chercher l'occasion dans le jour de s'entretenir de Jésus avec le prochain? Il est donc croyable que l'incendie peut se propager, puisque le feu est allumé en plusieurs endroits... »
Un jour, en 1853, deux prêtres qu'il ne nomme pas agitaient devant lui la question de Savoir s'il n'y aurait pas nécessité de fonder un ordre occupé avant tout de l'Adoration nocturne, comme moyen de ramener la génération présente à la connaissance de Jésus, hostie eucharistique. M. Dupont, les entendant, s'écria : « Que j'aimerais à me donner à cette œuvre, qui est d'une telle utilité que, dût le jugement dernier arriver demain, il faudrait aujourd'hui, pour sauver quelques âmes, tout quitter pour ouvrir le tabernacle et prier Jésus de nous sauver par un grand coup de sa puissance et de son amour ! »
Revenant une autre fois sur cette idée : « N'est -il pas évident, dit- il, qu'après le stupide règne de la raison et celui des hérésies qui ont détruit la connaissauce de la présence réelle, il y a indispensable nécessité d'annoncer au
1 a Et la nuit sera ma lumière au sein de mes délices. »
2 « 0 Dieu, vos amis sont trop honorés! »
monde, qui semblera, hélas, l'apprendre comme un nouveau mystère, l'ineffable réalisation de cette parole : Voilà que je suis avec vous jusqu'à la consommation des siècles? »
Les obstacles ne l'étonnent ni ne l'arrêtent; mais il en gémit. « Il y a des endroits, dit -il , où on a répandu que les circonstances étaient trop graves pour qu'on eût à s'occuper d'une dévotion aussi exemplaire. Qu'attendent-ils, ces hommes? Ils espèrent ne pas perdre la foi, eux, et voilà qu'ils croient tout dit!... Hélas! » — « Partout, continue- t- il, on ne voit que les obstacles, et on s'arrête! C'est le procédé humain. Il faudrait agir, en laissant Dieu faire. »
S'entretenant avec un ami du projet d'établir dans chaque diocèse une troupe suffisante pour faire le service de chaque jour du mois : « Pourquoi, dit-il, cette idée ne peut-elle éclore?... C'est qu'on s'occupe trop du monde... et il est facile de faire par habitude... Hélas! on ne comprend pas qu'il nous faut déployer un grand amour pour nous laver des taches de la philosophie; que la raison, cette sotte élève du superbe Satan, doit faire place aux élans de la pure foi... , et ainsi tout est entravé » ! A chaque pas des murs à franchir!... On ne peut pas calculer le bien qui, dans les petites villes où la lèpre du respect humain fait croûte, résulterait de l'établissement de l'Adoration nocturne. Parlez-en! on vous répondra par les mots : difficultés, dangers! »
On ne saurait dire combien cette œuvre lui était chère et précieuse. Le saint homme y avait mis toute son âme et tout son cœur. Il ne manquait pas, chaque année, de célébrer l'anniversaire de la fondation de Tours. C'était au jour des quarante heures. On passait trois nuits consécutives en adoration. Son zèle alors s'enflammait, et son cœur était dans une jubilation inexprimable. « Ce soir donc, écrit-il à
1 Ici philosophie et raison signifient l'abus qu'on en fait, autrement le « rationalisme »; c'est là, évidemment, ce que M. Dupont a l'intention de flétrir. Cette observation est à faire en d'autres endroits.
un ami, nous nous trouverons ensemble aux pieds de Jésus! Combien je m'en réjouis ! C'est l'heureux anniversaire de notre fondation en 1849. Hier soir, huit membres se présentaient pour suppléer aux absents; mais les invités ont tous répondu à l'appel. » Une autre fois dans une lettre adressée à un prêtre de ses amis, il s'inferrompt tout à coup pour écrire : « A propos, que je vous dise que, pour fêter l'anniversaire de notre naissance à Tours , nous comptons , ainsi que les années précédentes , passer en adoration et réparation les trois nuits que la débauche souille si effrontément avant le mercredi des Cendres. Veuille le Seigneur accorder de grandes grâces aux amis qui se recommandent aux pieux associés ! » Puis , il fait avec délices le calcul suivant , d'après lequel il va se procurer consécutivement quatre de ces ineffables nuits dont il était insatiable : « Comme nous sommes dans l'habitude de prendre chaque mois le premier jeudi en outre des mardis, nous aurons quatre nuits bien doucement employées dans les premiers jours de mars. » • . -
L'époque des fêtes du saint Sacrement lui fournissait aussi l'occasion de manifester son zèle et sa ferveur. « Je tiens à vous dire que, profitant de la grande semaine du saint Sacrement consacrée à Notre -Seigneur dans l'Eucharistie, plusieurs de nos confrères ont demandé à passer la nuit du jeudi. C'est, d'ailleurs, en cette nuit même que Notre -Seigneur montra son Cœur à la vénérable Marguerite-Marie et nous ouvrit cette nouvelle source de grâces destinées à faire triompher l'Eglise dans ces derniers temps. » Le jeudi saint était également une des fêtes de l'Adoration nocturne : « Nous avons, écrit-il, honoré le jeudi saint depuis 1849 d'une manière toute particulière. Les bons Pères lazaristes font un tombeau dans une chapelle attenante à la chapelle de l'Adoration , et nous nous y réunissons en plus grand nombre que les nuits ordinaires. Nous tirons au sort comme de coutume; mais on a la faculté de prolonger la veille. »
o"28 VIE DE M. DUPONT
Il se félicitait aussi du résultat de l'Adoration sur les processions de la Fête-Dieu. « A l'époque des processions, ditil, nous nous avertissons mutuellement, et le nombre des hommes à la suite de Notre -Seigneur ou des bannières de Marie devient de jour en jour plus considérable. »
Les nuits d'adoration étaient son repos des occupations du jour. Vers 1858, au milieu des plus grandes fatigues qui lui venaient des visites faites à la sainte Face, il écrivait : « Depuis plusieurs jours, la besogne foisonne de toutes manières. C'est une inondation qui croît sans cesse. Le regret de la pauvre nature est là, lorsqu'elle voit son impuissance. Par bonheur, l'Adoration se présente, et c'est un repos heureux aux pieds du bon Maître. »
Quelquefois, néanmoins, l'excès de la fatigue durant ces saintes veilles le faisait succomber au sommeil. Voici en quels termes humbles et naïfs il avouait cette faiblesse à un adorateur de ses amis, qui a religieusement noté ses paroles : « Une nuit, dit -il, pendant que j'étais en adoration dans la chapelle de la Mission, je me laissai aller au sommeil, si grande est la faiblesse humaine! En me réveillant, je m'aperçus que mon compagnon de veille s'était pareillement endormi. C'était un pauvre ouvrier fatigué par une journée de travail , et qui devait en recommencer une autre presque au sortir de la chapelle. Je n'osai pas troubler son repos, convaincu, d'ailleurs, que son sommeil priait plus que ma veille. Je me tournai vers le saint Sacrement, confus et humilié : Mon Dieu, mon Dieu, m'écriai-je, que vous êtes bien gardé... ! Honteux de ma faiblesse, je m'imposai en manière de pénitence de ne pas priser pendant le reste du temps de la nuit que je devais passer en adoration. Mais, cinq minutes après, voilà que je me surprends poussant dans mon nez une énorme prise de tabac. Mon Dieu, mon Dieu, m'écriai-je avec une nouvelle confusion, que vous êtes bien gardé I »
Ce petit fait est rappelé par un ami de M. Dupont, qui dit le tenir de sa propre bouche et en garantit l'exactitude
jusque dans les expressions, « tant, difMl, chaque mot m'a touché. » Il peint, d'ailleurs, au naturel la naïve simplicité de ce bon serviteur de l'Eucharistie. Humble en luimême et plein de charitable condescendance pour les autres, il croyait qu'à l'égard de Notre-Seigneur une filiale et respectueuse familiarité valait mieux et l'honorait davantage que les tourments du scrupule et les contentions de l'esprit.
Son regard, plongeant dans l'avenir, aurait voulu déjà voir l'Adoration perpétuelle établie partout. « Quand nous sera-t-il donné , disait-il, de voir Notre-Seigneur honoré le jour et la nuit dans toutes les paroisses du monde catholique?... Ne sera-ce pas après le triomphe qui sera le partage de l'Eglise, lorsque Notre-Seigneur aura détruit la ligue impie qui persécute aujourd'hui la vérité ? J'aime à le croire! »
Il avait même l'idée du projet suivant, dans le but d'avoir toujours une prière commune au pied des autels , à l'imitation des fidèles de l'Eglise primitive :
« Pour suivre cet exemple, dit- il, il s'agirait de donner naissance à un exercice de piété auquel s'associeraient sans la moindre difficulté, sans frais quelconques, toutes les paroisses. Chacune, à un jour fixé du mois durant tout le cours de l'année, aurait un devoir à remplir : ce serait d'exposer le saint Sacrement pendant une demi-heure, et, de la sorte, chaque diocèse, suivant son étendue (divisant par trente le nombre de ses paroisses ) , aurait tous les jours une réunion plus ou moins considérable d'âmes occupées ensemble à l'Œuvre adoratrice, réparatrice et impétratrice. Un petit ordo indiquerait la marche du -service parmi les paroisses. Quand on pense qu'il s'agirait de douze à quinze paroisses chaque jour!... MM. les curés annonceraient au prône du dimanche le jour de la semaine où le saint Sacrement serait exposé, et l'heure de la prière, le soir, à la fin des travaux. La demi- heure consacrée à l'œuvre serait partagée par trois petites instructions; elles seraient assez courtes pour que les fidèles aient le temps de méditer sur
elles et d'en conférer avec Notre-Seigneur. L'attention serait toujours fixée sur les actes d'adoration, de réparation et d'impétration. Les communautés d'hommes et de femmes obtiendraient un jour. »
M. Dupont écrivait ceci en 1849, quelques mois après la création de l'œuvre des Adorations nocturnes, alors que les œuvres eucharistiques étaient encore en germe. Jusqu'à quel point ce qu'il proposait était -il praticable, surtout à cette époque? Nous l'ignorons. Du moins, on voit la pensée qui l'animait et comment il entrevoyait déjà dans l'avenir ce que beaucoup de diocèses nous montrent réalisé aujourd'hui par la pratique de l'Adoration perpétuelle.
Ce fervent chrétien aurait voulu aussi « qu'on se communiquât , d'une adoration à l'autre , tous les faits intéressants de nature à activer la foi ou à fortifier dans l'amour de Notre-Seigneur ». Mais il eût désiré que « l'exemple partit de Paris comme d'un centre ». Il espère, d'ailleurs, « qu'après l'introduction de l'Adoration dans la plupart des villes, de ce grand incendie naîtra comme forcément un foyer commun ' . »
Dans ce but, il excite les hommes à se grouper et à prier ensemble devant le saint Sacrement : « Ne serait- il pas temps, dit-il, de faire entrer dans la prière en commun une foule d'âmes qui, suivant toute apparence, n'attendent que le signal de tomber à genoux?
« Il y a nécessité de faire quelque chose. Nous ne sommes plus à cette déplorable époque où semblait perdu le souvenir de ces deux mots de Notre-Seigneur : Ecce vobiscum sum omnibus diebus .'... et Si quid petieritis in nomine meo, hoc faciam... ' Maintenant il faut avoir l'esprit tendu vers le but si désirable de ramener aux pieds de Jésus les âmes en qui la foi sommeille, afin que Jésus leur parle et inspire à ces enfants prodigues les pensées du salut... Quel moyen à
1 A M. de Cuers, 13 novembre 1851.
2 « Voici que je suis tous les jours avec vous... Si vous demandez quelque chose en mon nom , je le ferai. »
employer pour ramener à l'église ceux qui en ont perdu le chemin ? On peut répondre hardiment à cette question : « La prière de ceux qui prient, et la prière en commun mise « en pratique avec tant de fruits de bénédiction au berceau de l'Eglise! » Eh bien ! la meilleure manière de prier, assurément, c'est de se réunir dans une même pensée aux pieds de Notre-Seigneur , de Y adorer, de lui faire réparation d'honneur et de lui montrer nos besoins. Oh! quel bonheur pour la génération présente si pareille pensée trouvait réalisation dans la France entière!... »
Il espère le triomphe de l'Eglise par ce moyen. « En attendant, dit-il, ceux qui aiment Notre-Seigneur auront encore de bien bons moments à passer à ses pieds et dans son cœur. Ce sera le jour, ce sera la nuit; ce sera surtout au divin banquet de la table sainte! Notre-Seigneur nous presse de la plus aimables des invitations : soyons ses échos, nous, ses élus de la nuit, et disons aux pauvres âmes qui languissent hors de la salle du festin : « Jésus vous at- « tend! » Allons, comme ces serviteurs dont il est parlé dans l'Évangile, annoncer partout- et en tous lieux que le repas est prêt. C'est là notre mission. Dieu la bénira parce que nous sommes dans un temps de salut et de grâces surabondantes. Le grandeur du mal social appelle de grands remèdes. »
L'Adoration nocturne était l'objet continuel des pensées et des préoccupations de M. Dupont. Le passage suivant d'une de ses lettres en est la preuve saisissante : « Ce matin, dit-il., je me suis réveillé en prononçant quelques mots assez singuliers; les voici : « Si Josué a. dit au soleil de s'arrêter pour avoir le temps de gagner une victoire décisive sur les Armorrhéens , les adorateurs nocturnes devraient prier Dieu de suspendre le lever du soleil pour qu'ils eussent le temps de vaincre l'ennemi des âmes... » Mais vous comprenez que les adorateurs sont en trop petit nombre pour adresser au ciel cette prière. Hâtez donc l'arrivée de l'heure pendant laquelle il y aura assez d'hommes
aux pieds de Notre -Seigneur pour qu'il soit possible de vaincre, même le jour à défaut de la nuit, l'ennemi du salut, qui tient encore un si grand nombre de malheureux infatués d'erreurs! »
Tel fut l'admirable apostolat exercé par M. Dupont pour la propagation de l'œuvre de l'Adoration nocturne. Ces idées, répandues de toutes parts par sa correspondance, ses conseils ou ses conversations intimes, jointes à l'exemple constant et sublime qu'il donnait lui-même dans la pratique, contribuèrent singulièrement à développer sur une multitude de points la dévotion à la divine Eucharistie. Il se réjouissait intérieurement de ce progrès. Mais il tâchait de dissimuler avec un soin égal la part plus ou moins directe qu'il y prenait. Il trouvait le moyen d'en attribuer tout le mérite à d'autres. Aussi était-il ravi quand il se rencontrait de pieux et intelligents coopérateurs dont le zèle lui permettait de s'effacer et de ne paraître en rien à l'extérieur. De ce nombre il faut surtout compter trois zélés propagateurs des œuvres eucharistiques, dont les noms sont devenus célèbres parmi leurs contemporains, et qui tiennent dans les relations et la correspondance de M. Dupont une place trop importante pour ne pas être brièvement signalée.