LE P. HERMANN
Quinze jours après eut lieu à Paris, dans le premier couvent des Pères du Saint -Sacrement, un autre baptême qui était d'une certaine importance et qu'on avait décidé à Tours. C'était celui d'un neveu du Pv.Hermann, qui fut baptisé à l'insu de son père, juif obstiné. La cérémonie se lit le jour même où pour la première fois la divine Hostie fut exposée dans la chapelle des Pères. Leur fondateur, le R. P. Eymard, retint ses amis à dîner et voulut les servir lui-même avec le seul frère convers de la communauté , composée de quatre prêtres. Le souvenir des admirables conversations de ces saints personnages est resté profondément gravé dans le cœur des privilégiés qui y furent admis.
Quand le P. Augustin passant à Tours pouvait s'arrêter entre deux trains, soit le jour, soit la nuit, il en profitait avidement et accourait chez M. Rosemberg lui demander quelques heures d'hospitalité. M. Dupont le savait; il venait aussitôt pour s'entretenir avec lui , se mettre à sa disposition, lui servir la messe, le conduire devant la sainte Face ou à l'Adoration nocturne. Ensemble, ils ne se lassaient point de parler avec une sorte de- volupté céleste de l'inépuisable sujet si cher à leur cœur.
Appréciant la prédication du P. Hermann sur la divine Eucharistie, le fervent catholique de Tours disait : « Espérons que le P. Augustin augmentera le feu qui existe déjà dans la famille des adorateurs, et qu'il s'élèvera de nos cœurs quelques flammes jusqu'au pied du trône de Dieu pour demander grâce en faveur des malheureux incrédules ! » . Et il voyait dans les prières de l'Adoration nocturne un moyen de « combattre la gangrène philosophique », un secours « au milieu de la tempête qui menaçait les fondements de la société civile et politique (1851) ».
Il parle aussi en quelque endroit d'une certaine « confrérie de l'Action de grâces », à laquelle le P. Hermann luimême « m'a, dit -il, initié tout au début de cette œuvre si essentielle, puisque l'Action de grâces nous dispose à. de nouvelles faveurs, suivant saint Ghrysostome. »
En 1863, lorsque le P. Hermann fut chargé par le cardinal Wiseman de ressusciter et de diriger dans la grande ville de Londres l'association de l'Adoration nocturne, qui, fondée quelques années auparavant, avait cessé de fonctionner, M. Dupont, rais parfaitement au courant des choses par sa correspondance avec de fervents catholiques anglais , apprit cette nouvelle avec grande joie. Il sut que l'association, par les soins du nouveau directeur, avait passé sa première nuit d'adoration à Kensington dans la chapelle des Pères Carmes; il ne cessa depuis de suivre attentivement les progrès de cette chère œuvre en Angleterre et les travaux apostoliques du saint religieux qui en avait été en France le premier organisateur 1 .
Le P. Eymard , dont nous venons de parler, eut des relations encore plus intimes et plus fréquentes avec M. Dupont. Comme à différentes époques il vint à Tours prêcher des triduum ou des retraites, le serviteur de Dieu se faisait un honneur de le recevoir à sa table et de lui donner l'hospitalité; il appréciait beaucoup ce fervent adorateur de l'Eucharistie; il admirait en lui l'onction, la simplicité et l'entraînement d'une parole affectueuse et sans apprêt. Il le vénérait comme un saint, et se trouvait heureux de pouvoir le faire parler à l'Adoration. « Le R. P. Eymard est encore ici, écrit-il à un de ses amis, et tous les jours il nous embaume du parfum eucharistique dont il est rempli, dans la chapelle des lazaristes , de six heures à sept heures... »
1 Le P. Hermann est mort victime de son zèle en 1871, à Landau, aux environs de Berlin, où il était allé comme aumônier se mettre au service de nos soldats français retenus prisonniers. Il succomba à l'excès des fatigues et à la petite vérole , contractée en administrant les sacrements. 11 n'avait que cinquante ans.
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Le P. Eymard, de son côté, avait une haute idée de la sainteté de M. Dupont. Quand, après beaucoup d'hésitations et malgré bien des déchirements de cœur, il dut quitter la société des maristes de Lyon pour fonder l'institut des prêtres du Saint-Sacrement, il initia M. Dupont à ses pensées, à ses agitations intérieures et à ses épreuves. Il le consulta, il pria beaucoup avec lui , et ce fut même, croyonsnous , grâce à l'entrevue qui lui fut ménagée par son pieux confident avec Mgr de la Bouillerie , dans la circonstance dont nous avons parlé, qu'il prit une détermination définitive.
Il était venu à Paris faire une retraite et consulter des hommes de Dieu. « Après treize jours de prières, de larmes et d'abandon, Comme il le raconte lui-même ' , l'épreuve fut finie. Trois évêques jugèrent la question. M^ de Tripoli et Mp de la Bouillerie examinèrent la question religieuse personnelle. MgT l'archevêque de Paris (MgrSibour) se réservait de prononcer définitivement. » Le P. Eymard fit avec simplicité et vérité l'exposé des raisons pour et contre. II était décidé à tous les sarrifices. Quelle né fut pas sa surprise d'entendre de la bouche des trois vénérables prélats cette sentence bénie : a La volonté de Dieu s'est manifestée trop clairement pour l'œuvre eucharistique! Le Seigneur a tranché lui-même la difficulté. Il faut vous consacrer sans balancer à cette œuvre. » .
Dans les difficultés et les déceptions inséparables de toute œuvre qui commence, le saint religieux continua à trouver en M. Dupont un confident, un conseiller, un ami. Ces deux belles âmes sympathisaient entre elles, s'embrasaient mutuellement du feu sacré; et c'était le culte de l'Eucharistie, la dévotion au très saint Sacrement qui faisait le lien de leur union et l'aliment de leur fervente amitié.
La sainte Face sembla sourire à ces relations eucharis-
1 Le R. P. Eymard, fondateur de la société du Très-Saint-Sacrement (1870), p. 33.
tiques. Le R. P. Eymard était atteint de palpitations fébriles au cœur : « il alla voir M. Dupont, et après avoir été oint de l'huile sainte qui brûle devant la vénérable image, il se sentit complètement guéri. » — Nous avons eu entre les mains le certificat où il atteste lui-même sa guérison. — L'apôtre zélé de l'Eucharistie ajoute dans l'élan de sa reconnaissance : « Que la grâce de Dieu et son saint amour fassent palpiter mon cœur et le consument pour sa gloire : voilà tout ce que je désire! 7 octobre 1857. »
Ce fait dans la vie du R. P. Eymard mérite d'être remarqué. La grâce miraculeuse dont il se montre si reconnaissant lui fut accordée à l'époque où cet ardent propagateur du culte de la divine Eucharistie, après avoir été mariste pendant dix- sept ans, plein de la pensée de fonder la congrégation des prêtres du Saint-Sacrement, se sentait résolu à suivre cette seconde vocation , persuadé qu'elle venait de Dieu. Il lui fallait des forces et de la santé : elles lui étaient miraculeusement rendues chez M. Dupont par l'huile de la sainte Face. Le pieux fondateur pouvait donc en paix livrer son cœur aux saints tressaillemer s de l'amour dont il était rempli pour l'Eucharistie.
L'exposition solennelle du très saint Sacrement, telle que la concevait le R. P. Eymard, fut inaugurée à Paris dans les premiers jours de janvier 1857, par un triduum eucharistique. Il ne manqua pas d'associer « son bien cher frère et ami en Notre -Seigneur », c'est ainsi qu'il appelle M. Dupont, « aux sentiments de joie et de reconnaissance que cet événement excita dans son cœur. »
« Vous nous aimez en Notre-Seigneur , lui écrit-il ; votre piété et votre affection apprendront avec plaisir notre bonheur. Les 6, 7 et 8 janvier, nous avons fait dans notre chapelle un triduum eucharistique pour l'ouverture de l'exposition solennelle du très saint Sacrement. C'est M?r Hartmann, évêque de Bombay, qui a fait la première exposition et donné la première bénédiction... Comment vous dire les sentiments qui se pressaient dans notre âme! La reconnais-
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sance et le sentiment de notre bassesse, < la confiance et l'abandon, la croix et l'amour 1... »
— « Eh quoi ! dit-il encore, après seulement huit mois de préparation et de soupirs, nous voilà déjà en possession de notre trésor ! Nous naissons à peine , et Jésus a un trône au milieu de nous!
« Ce n'est pas tout, chaque semaine, le dimanche, le mardi et le jeudi, nous avons le bonheur d'avoir l'exposition! Quels beaux jours que ceux-là!... Le démon est furieux; il voudrait nous décourager ou nous détruire; mais nous avons confiance en notre bon Maître. Si nous venons de son cœur, nous n'avons rien à craindre. Si nous venions de nous-mêmes, oh! oui, que toute volonté humaine soit détruite , que tout ce qui vient de nous périsse ! »
L'humble apôtre de l'Eucharistie, en écrivant ces lignes, savait bien quel écho il trouvait dans le cœur de son « ami ». Il ajoute : « Quel sacrifice pour nous, bon père Dupont, que vous soyez si loin de nous! Vous nous feriez tant de bien! » — Il insiste sur l'action de grâces dont il est redevable pour sa guérison, qui se maintient :- « Je vous prie, dit-il, de remercier encore la divine Face de Notre -Seigneur de la guérison de mes palpitations si fortes. Depuis mon voyage à Tours , je n'ai plus rien éprouvé ; que le bon Dieu est bon ! » 11 lui demande de commencer une neuvaine pour la guérison d'un mal d'yeux dont un de ses prêtres est affligé : « J'ai de l'huile sainte, dit-il, il priera à midi en union avec vous. » — Ainsi s'écrivaient ces deux amis de Notre- Seigneur; chez eux la foi et la confiance dans l'huile de la sain Le Face étaient égales. Leurs âmes vibraient à l'unisson et se confondaient devant Dieu dans un même sentiment d'humilité et d'amour.
Le R. P. Eymard mourut dix ans après, en 1868; il était âgé de cinquante- sept ans. M. Dupont regretta vivement cette mort prématurée; mais il trouvait dans son successeur un autre véritable et saint ami , qui , bien que d'une nature et d'une vertu différentes, était déjà pour lui une connaissance intime et de vieille date. Nous voulons parler de M. de Cuers, devenu de capitaine de frégate prêtre du Saint- Sacrement, collaborateur et auxiliaire du R. P. Eymard dans l'établissement et la direction de la société. Ces deux hommes de Dieu se complétaient l'un l'autre. Ame énergique, austère, vigoureusement trempée, génie positif et organisateur, façonné comme marin à la rude discipline militaire, le R. P. de Cuers semblait appelé par la Providence à régulariser et à consolider l'œuvre naissante sortie de l'âme tendre et candide, du cœur ardent, enthousiaste et un peu inexpérimenté de son prédécesseur. M. Dupont les appréciait également et les aimait tous les deux. En amitié comme en toutes choses, ses vues surnaturelles ne s'arrêtaient pas à la diversité du caractère ou à la divergence des natures. Par le grand nombre de lettres qu'il écrivait au capitaine de Cuers, avant que celui-ci quittât le monde pour embrasser le sacerdoce et l'état religieux, on peut juger de la hauteur des sentiments et de la sainteté des relations qui unissaient ces deux fervents laïques. Le zèle pour l'extension de l'Adoration nocturne en fut le principe et de plus en plus en resserra le nœud.
Lorsque le capitaine de Cuers était en résidence à Brest, et que déjà par ses soins l'Adoration nocturne des hommes fonctionnait dans cette ville, M. Dupont s'était concerté avec lui pour un avoir un rendez -vous à Nantes, afin d'essayer d'y établir l'œuvre. C'était en 1851 : « Je vais, dit-il, écrire
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dans cette ville pour essayer de faire quelques préparatifs, et tout aussitôt je m'empresserai de vous dire où nous en sommes. Mais , comme il se peut que vous soyez appelé à Paris avant que rien soit prêt à Nantes', veuillez prendre note de la prière que je vous fais , de disposer de telle sorte votre voyage qu'il vous soit possible de passer avec nous une nuit d'adoration. Ainsi tous les mardis soir, ou le premier jeudi, vous pouvez compter sur un prie -Dieu et un petit lit de camp aux pieds de Notre- Dame -des -Bonnes- Pensées. Acceptez cette invitation , je vous en conjure. Nous agissons en toute simplicité ici , et peut-être qu'à cause de cela Notre -Seigneur nous accorde plusieurs grâces. Prévenu à temps, je me rendrai au chemin de fer au-devant de vous; ou bien vous viendriez chez moi rue Saint- Etienne, et nous commencerions tout de suite à traiter des affaires de Notre- Seigneur, spécialement des moyens à employer pour faire une assez grande levée d'hommes afin que la prochaine campagne soit signalée par d'éclatantes victoires. . . » — On voit quel était l'objet du zèle et des préoccupations de ces amis de Dieu.
M. de Cuers est peut-être le laïque avec qui M. Dupont se soit le plus épanché dans ses lettres relativement à l'Eucharistie et à l'œuvre de l'Adoration. — Le jour de la fête de saint Martin, 11 novembre 1853, il lui écrit ces lignes qui respirent la foi du chrétien et le zèle de l'apôtre:
« Saint Martin, priez pour nous!
« Mon bien cher ami,
« Si le grand saint Martin revenait dans les Gaules, et en particulier dans sa chère province de Tours, il aurait bien à redire, et probablement qu'il se souviendrait qu'à la veille de recevoir la couronne il disait à ses disciples éplorés, comme saint Paul : Coarctor e duobus... permanere autem
in carne necessarium propter vos * .' Et de fait , nous voilà redevenus païens, parce que celui qui menait la vie des anges sur la terre n'est plus là !... Or, de quel paganisme s'agit-il? Du plus affreux, qui est le culte extérieur, l'amour de tout ce qui flatte les sens. Nos pères dans l'idolâtrie, au contraire, n'aimaient pas leurs divinités; et assurément les hommages extérieurs que Pluton recevait ne partaient pas du cœur...
« Après tout, il est visible que, le mal venant de ce que Notre-Seigneur n'est pas connu, la pensée de l'annoncer de nouveau aux barbares et aux iconoclastes de ce siècle est une pensée sainte que Jésus doit inspirer. Car aujourd'hui encore il crie du tabernacle : Ignem veni mittere in terram, et quid volo nisi ut accendatur * ?
« Il faut bien reconnaître que , de la manière dont se passent les choses , la foi en Jésus présent au saint autel peut se perdre de plus en plus. Ceux qui savent qu'il y est , les mains remplies de bénédictions et de grâces, n'arrêtent pas les passants pour leur en donner la bonne nouvelle ! Et ainsi l'on continue à vivre dans l'ignorance de l'ineffable mystère qui résume toute la Rédemption. Mon Dieu, ne permettez pas que nous soyons frappés de la vérité sans entrer dans un grand désir de la faire connaître au prochain ! »
Lorsque M. de Cuers, fixé à Paris par son service militaire , devint directeur de l'Adoration nocturne de cette ville, M. Dupont plus que jamais resta uni de cœur à lui et s'associa par ses vœux et ses prières à la transformation importante qu'il fit subir à l'œuvre. Car c'est au capitaine de Cuers qu'est due la pensée de l'Adoration perpétuelle telle qu'elle existe maintenant à Paris. Jusqu'en 1851 , l'Adoration nocturne avait un caractère d'œuvre indivi-
» « Je suis pressé de deux côtés... pour vous il est nécessaire que je demeure dans la chair... »
- « Je suis venu apporter le feu sur la terre, et que désiré-je autre chose, sinon qu'il s'allume? »