CHAPITRE XVII
Parmi les hommes de foi et de zèle qui aidèrent M. Dupont à établir en divers lieux l'œuvre de l'Adoration nocturne, nous avons nommé le capitaine Marceau. Il convient de revenir un moment à ce grand chrétien et de faire connaître les liens d'étroite et sainte amitié qui l'unirent particulièrement au serviteur de Dieu.
A peine converti, à l'âge de trente -cinq ans, d'une vie irréligieuse et mondaine à une vie toute de piété et de bonnes œuvres, M. Auguste Marceau se sentit porté vers le pieux laïque de Tours par une sorte d'attraction instinctive. Leur première entrevue se fit à Nantes dans un restaurant ; elle est saisissante d'intérêt et peint au vif ces deux belles âmes et le principe de leur étroite amitié. M. Marceau en costume de capitaine de frégate se trouvait assis à table dans un des restaurants de la ville où il prenait son repas, lorsque tout à coup un voyageur en costume civil, d'une tenue modeste, mais grave et magistrale, entre dans la salle à manger, s'approche du capitaine, le salue et se nomme. C'était M. Dupont, que M. Marceau connaissait de réputation , mais qu'il n'avait pas encore vu. Le capitaine aussitôt se lève, l'embrasse, et, écartant son assiette, il se met à causer avec lui de Dieu, du bonheur qu'il y a de lui appartenir, de ce que les intérêts de sa
gloire exigent du dévouement des hommes de cœur. Une heure , deux heures , trois heures s'écoulent ; on écoutait les deux amis avec curiosité , avec étonnement : le respect humain était grand à cette époque ; on trouvait peu de chrétiens osant affirmer leur foi. Les convives se succédaient autour d'eux, leurs saints entretiens duraient toujours : il se faisait tard. Enfin , on vint les avertir qu'on allait fermer le restaurant. L'un et l'autre ne s'étaient, pour ainsi dire, aperçus de rien. « Jamais, dit M. Dupont, je n'oublierai cette première entrevue. » Le nouveau converti avait goûté avec le pèlerin de Tours un de ces moments de délices qui lui faisaient dire : « Que je suis heureux quand il m'est donné de passer de bonnes heures à parler du bon Dieu ! » Et encore : « Comme le temps passe quand on parle de Dieu 1 Heureusement que nous aurons toute l'éternité pour nous entretenir de lui ». »
Du premier coup ces deux âmes généreuses sentirent qu'elles vibraient à l'unisson : elles se collèrent l'une à l'autre , comme celles de David et de Jonathas , par une fraternelle et inaltérable amitié. Il en résulta aussitôt une correspondance qui eut successivement pour objets la dévotion à la sainte Vierge, les conférences de Saint -Vincent -de- Paul, l'œuvre de la réparation du blasphème et l'Adoration nocturne. C'était vers 1842. Comme M. Dupont s'occupait alors avec activité de la composition de Y Année de Marie , il mit à contribution le capitaine Marceau pour avoir par lui des notices sur certains sanctuaires situés dans des ports de mer qu'il ne pouvait lui-même visiter. M. Marceau, entrant avec une pieuse ardeur dans les vues de son ami, se mit à faire des recherches. — Il s'agissait entre autres d'un lieu de pèlerinage situé dans la petite île d'Hyères, sur lequel M. Dupont voulait avoir des détails historiques :
1 Auguste Marceau, capitaine de frégate , commandant de l'Arche d'alliance , par un Père mariste ; t. I , p, 112 et suiv.
« Avant la réception de votre lettre , lui écrit le capitaine, j'avais dû songer à m'attirer un regard de Marie, en me mettant en quête de quelques matériaux pour l'édifice que vous lui élevez : j'étais déjà allé à Hyères, mais je n'avais rien obtenu du gardien de la chapelle, et j'avais remis à une autre course pour aller prendre des renseignements auprès du curé. J'y suis retourné , et tout ce que j'en ai su , c'est que, les archives de la ville et celles du couvent ayant été brûlées dans la révolution, l'on n'a aucun document sur la fondation.
« Je crois qu'à défaut de renseignements, si vous aviez besoin de ce pèlerinage pour compléter votre Année, vous pourriez vous contenter d'une description du lieu et de l'indication des fêtes qu'on y célèbre, et de quelques-uns des nombreux ex-voto qui s'y trouvent. J'en ai remarqué un qui m'a fait bien grand plaisir. Il a été déposé là par deux matelots, embarqués à bord du vaisseau le Superbe, avec cette inscription : « Vœu accompli par (un tel) et (un tel), ma- « telots à bord du vaisseau le Superbe, qui allait se perdre « sur l'île de Paros, lorsque, par une manœuvre habile de « M. d'Oysonville, commandant, il fut sauvé. » M'est avis que, si le commandant s'est donné le mérite de l'affaire, ces deux hommes faisant vœu ont bien pu y être pour quelque chose1. »
Dans une autre lettre, il exprime à son ami le regret de quitter Toulon sans avoir réalisé ses espérances : « J'avais, dit-il, conçu de magnifiques espérances pour V Année de Marie , et je pars d'ici avec un seul « pèlerinage » ! J'ai écrit à plusieurs curés, j'ai fait parler par d'autres que par moi. Une seule notice m'a été envoyée; je la garde; si elle vous faisait faute, je la transcrirais... »
Peu de temps après, étant à peine établi à Brest, il s'occupe encore de V Année de Marie et se félicite d'avoir fait connaissance avec un lieu de pèlerinage devenu pour lui
1 21 février 1843.
une source de bénédictions et de grâces mtiaculeuses : a Je dois à votre Année de Marie, dit- il, le bonheur de visiter un des asiles où Marie écoute ses serviteurs. Je vais souvent à Recouvrance, dans la petite chapelle de la sainte Vierge, où je me trouve, je crois, en très haute compagnie: car je rencontre là des gens bien recueillis, couverts souvent de haillons, et je suppose que ce sont de grands amis du bon Dieu. Je lui demande pardon de me présenter ainsi au milieu de ces braves gens, et j'espère que, grâce à eux, il doit bien consentir à écouter mes prières. »
De pareils sentiments dans un homme du monde, converti seulement depuis quelques mois, étaient un grand sujet d'admiration pour M. Dupont. Il ne fut pas moins réjoui du fait suivant : « J'ai dû à notre bonne Mère, écrit le capitaine, de conserver jusqu'à Brest un pauvre poitrinaire, que l'on avait embarqué à Toulon sur mon Falton, uniquement pour satisfaire à un besoin qu'il avait de revoir son pays, et que l'on m'avait donné pensant qu'il n'arriverait pas jusqu'ici. J'ai eu le bonheur de pouvoir le faire confesser et administrer à l'île d'Âix, ou j'ai relâché un jour, et il n'est mort qu'ici le lendemain de mon arrivée. Notre- Dame de Recouvrance avait daigné m'exaucer *. »
11 fait part à son ami des difficultés et des déceptions qu'il éprouve dans ses pieux projets : « Tandis, lui écrit-il de Brest, que vous êtes tout heureux et tout lier de votre domicile à Saint-Servan dans la maison de l'Adoration perpétuelle où vous avez trouvé un asile, je suis ici à Brest, tout désorienté et tout isolé. J'aurais bien voulu trouver le moyen de réunir quelques personnes en conférence de Saint- Vincent-de-Paul; mais l'on m'assure que c'est chose fort difficile, sinon impossible ici, à cause du respect humain et de l'esprit de dénigrement. Ces deux causes-là ne sont peut-être pas telles que le bon Dieu , s'il veut bien s'en mêler, n'en puisse venir à bout; aussi je ne désespère pas,
1 23 août 1843.
puisque je suis ici pour plusieurs mois, de trouver quelques confrères avant mon départ. »
M. Dupont était mis au courant de ce qui se passait à Brest , comme à Toulon , par Mme Marceau , qui habitait au couvent de la Présentation , près Tours. « Vous avez su par ma mère , lui dit le capitaine , que nous étions parvenus à Toulon à former une conférence qui marche dans la bonne voie, au dire des juges compétents en cette matière, nosseigneurs les évêques et le père jésuite qui ont honoré notre réunion de leur présence. Il est de fait que je me trouve aujourd'hui à Brest très privé de cette réunion , à laquelle a toujours présidé un esprit de charité qui la rendait douce et agréable au cœur. — Puis, ajoute-t-il, je sens que le manque de pratique d'oeuvres de charité refroidit singulièrement. »
Quand M. Dupont s'occupa de l'œuvre qui a pour but la réparation du blasphème, il proposa à son ami de s'associer à lui pour dédommager Notre -Seigneur de tant d'outrages qui se commettent contre son adorable nom. M. Marceau accueillit la proposition avec empressement : « Trop heureux, lui dit-il, de faire ainsi un acte de foi et de servir, s'il m'est possible, à la réparation d'un désordre auquel durant longtemps j'ai pris part! J'ai plus d'une fois remarqué, lorsque je songe à mon passé, que cette habitude de blasphème était devenue chez moi comme un besoin , dans les derniers temps de mon esclavage. Beaucoup de mes amis, même, en étaient surpris et souvent choqués. Il me semble que le démon me poussait ainsi, dans l'espoir de rendre impossible un retour qu'il ne pouvait pas prévoir, mais que certaines dispositions intérieures pouvaient lui faire redouter. »
Ncn content de redire le SU nomen Domini benedictum à chaque fois qu'il entendait blasphémer, il engageait les personnes sur lesquelles il pouvait avoir quelque influence à répéter souvent cette invocation. Il se fit apôtre de la dévotion réparatrice, cherchant partout des associés, répandant
parmi ses amis de petits imprimés que lui "envoyait M. Dupont, et se montrant jaloux de l'honneur de Dieu, à ce point qu'il réussit à bannir complètement de son bord les jurements et les blasphèmes 1.
« J'ai à vous remercier, écrit-il à M. Dupont, des petits imprimés que vous m'avez envoyés pour l'association contre les blasphèmes; j'ai trouvé des associés, et j'espère que le nombre en augmentera encore. Nous avons bien à faire ici, je vous assure, et lorsque, je passe dans les rues au milieu de tous nos pauvres matelots et soldats, j'ai bien souvent à répéter : Sit nomen Domini benedictum! Mais peut-être davantage encore au restaurant, car il y a une ou deux personnes qui ne savent pas dire une phrase sans y placer un blasphème. J'ai été comme eux, pire qu'eux sous ce rapport. Vous comprenez que je dois les prendre en grande compassion, eux qui servent à me rappeler combien j'ai été misérable. »
L'Écriture a dit : « Celui qui a trouvé un ami fidèle a trouvé un trésor au-dessus de tout bien; un ami véritable est une forte protection. » Le capitaine Marceau sentait ce besoin d'un cœur ami, avec qui il pût s'exciter à la pratique du bien et se fortifier dans ses résolutions. Il le rencontra dans M. Dupont. Les lettres du saint homme de Tours le ranimaient; il y trouvait une consolation et une lumière qui les lui faisaient réclamer avec une sorte d'insistance :
« J'ai besoin, dit-il, de vos bonnes lettres, qui viennent me ranimer et me soutenir. Un de mes amis, que vous avez vu à Néris, me dit que vous avez une tendance ascétique qui peut effrayer certaines personnes. Pour moi , j'ai besoin de venir auprès de vous corriger les défauts qu'a augmentés chez moi l'éducation polytechnicienne. Aussi est-ce avec bonheur que je trouve dans vos lettres tous ces détails qui me font comprendre cette religion du cœur que je ne saurais avoir de moi-même. » Et une autre fois : « Si vous trouvez
1 Auguste Marceau, t. I, p. 122.
quelques instants, songez à me faire la charité de vos
bonnes lettres, outre celle de vos prières. »
M. Dupont lui ayant donné le titre de monsieur au lieu de celui d'ami, il s'en plaint amicalement : « Votre lettre avec son en-tête de « monsieur » m'a tout effrayé. Si j'ai employé cette formule à votre égard, c'est qu'elle répondait aux sentiments de respectueuse affection que je vous ai voués; mais permettez-moi de réclamer de vous la continuation de votre bonne amitié, de vos salutaires conseils et de vos ferventes prières. »
Répondant à ses désirs, M. Dupont ne lui ménagea ni les avertissements de l'amitié ni les excitations du zèle. Il l'excita en particulier à se dévouer à l'œuvre de l'Adoration nocturne et jeta dans cette âme ardente et généreuse quelques étincelles du feu de l'amour pour la divine Eucharistie dont il était embrasé. Marceau puisa dans la dévotion au saint Sacrement la force de se vaincre lui-même et de triompher des autres. Ses amis lui disaient un jour : « Nous ne savons comment tu fais , Marceau : ton équipage est toujours content et gai, quelles que soient les corvées qu'on lui commande, et nos matelots se plaignent, crient, sont en fureur; nous ne pouvons les dompter. — Messieurs, dit Marceau, je vais vous donner mon procédé: quand je vois que mes hommes sont mécontents, je vais passer une heure ou deux devant le saint Sacrement à leur intention , et ensuite tout va à merveille. »
A Toulon, il était président de la conférence de Saint-Vincent-de-Paul, « et, dit un des associés, il nous enflammait par sa parole brûlante. » D'après les avis de M. Dupont, il contribua puissamment à y établir l'Adoration nocturne des hommes.
Plus tard, il en fut de même pour Lyon, où le capitaine séjourna après son retour de l'Océanie. Les documents nécessaires pour le début lui vinrent de M. Dupont, qu'il mettait au courant de ses moindres démarches, à qui il faisait part de ses espérances et dont il réclamait les conseil» et les
instructions. « J'ai bon espoir, lui dit-il,*que l'Adoration nocturne prendra bien à Lyon. Envoyez-moi donc quelques imprimés et quelques-unes de vos notes; car, enfin, ce n'est peut-être pas pour rien que le bon Dieu m'a fait venir dans ce pays- ci. » L'action commune de ces deux hommes de foi devait réussir. L'année suivante M. Dupont écrivait à un prêtre de Lyon : « Quelle joie pour moi de faire connaissance avec vos braves de l'Adoration nocturne! »
Le succès obtenu à Lyon ne suffisait pas à M. Marceau. Il proposa à son ami de Tours de faire à Strasbourg une tentative semblable : « Je pourrais, dit-il modestement, m'en occuper. Il ne m'est pas difficile de m'y rendre d'ici, pour y passer un jour ou deux. » Nous ne savons si ce projet fut réalisé; il le recommande chaudement à son ami, ajoutant : « Chaque prière que vous faites pour m'obtenir l'œuvre de Dieu, fortifie cette amitié que le bon Dieu m'a mise dans le cœur pour m'exciter à vous suivre. »
M. Dupont s'intéressa vivement à la généreuse entreprise qu'avait conçue le capitaine pour le transport des missionnaires de l'Océanie; il suivit de loin par la pensée les pérégrinations de l'Arche d'Alliance; il fut mis au courant des faits saillants de cette navigation. Il aida même de sa bourse les missionnaires qui en faisaient partie. C'était à Saint- Nazaire. L'Arche d'Alliance allait lever l'ancre. Un missionnaire, religieux de Sainte-Croix, en destination pour l'Amérique du Nord, n'avait pas l'argent nécessaire pour solder son passage. Cinq cents francs lui manquaient. M. Dupont, qui était là, les lui procura tout de suite. Les avait-il sur lui? les chercha-t-il dans la ville? On ne saurait le dire; mais cette aumône resta sans doute à sa charge.
Nous nous rappelons lui avoir entendu raconter, avec son style expressif et son geste pittoresque, le passage miraculeux de l'Arche d'alliance au détroit de Magellan. Il en avait été informé de première main par Mme Marceau, à qui son fils écrivait régulièrement les principales circonstances de
sa navigation. Ravi, émerveillé, M. Dupont reproduisait ce récit, représentant le capitaine à genoux sur l'avant du navire, les bras élevés vers la statue de la sainte Vierge et priant; puis, soudain autour de lui, par un calme plat, la brise se lève, le vent fait en moins de cinq minutes le tour de la rose, se prête docilement à la manœuvre (Pst!... pst!... faisait M. Dupont, imitant le souffle de la brise), et semble dire : « Passez!... passez!... Marie vous protège et vous conduit!... » Par un bonheur inespéré, inouï dans ces parages, le détroit, qui a cent trente lieues de long, avait été franchi en quarante-huit heures '.
Quand le capitaine entreprit le pèlerinage de la Salette et de la Grande -Chartreuse, M. Dupont se hâta de le recommander à plusieurs prêtres de ses amis. Il écrivait à M. Dombey ' « Je fais des vœux pour que M. Marceau vous rencontre à Corbelyn et que vous puissiez lui faire faire une visite à la Grande -Chartreuse avant le 19 septembre. « Lui désignant un de ces fervents anachorètes : « Il est, je vous assure, dit-il, très important que le grand Moïse voie et console celui qui combat dans la plaine. J'adresse à M. le curé la même prière pour le cas où vous seriez absent. Indiquez la meilleure voie à suivre pour faire cette course sainte avec moins d'encombre et plus de chance de succès auprès du révérend père chartreux. »
Le capitaine fit, en effet, ce voyage avec une grande consolation et une abondance de grâces spéciales qui servirent , sans qu'il s'en doutât, à le préparer à la mort. Car peu de temps après il succombait à Tours auprès de sa vertueuse mère. Laissons M. Dupont raconter les circonstances de la belle et sainte mort de son ami. C'est à M. l'abbé Dombey, le prêtre qui avait guidé M. Marceau à la Salette, qu'il s'adresse :
« Vous venez, lui dit -il, demander de précieux détails que le ciel nous laisse recueillir au moment où il appelle
1 Auguste Marceau, t. I, p. 306.
un élu aux joies éternelles. Reportez-vous au IVe dimanche
après l'Epiphanie, et voyez la postcommunion (Brev. paris.):
Reparet nos, qnœsumus, Domine, fragilitatem nostram, inter
mundi tempestates protegat et gubemet, et- in portum salutis
perpétues inducat ' .. . l'Eglise se disposait à faire cette prière,
qui va si bien à un capitaine de frégate. Notre digne ami
mourait le samedi , à midi moins un quart. C'était aussi à
la même heure, 1er février, que commençait la solennité dé la
Purification. Eh bien, il faut remonter un peu pour trouver
la plus aimable des coïncidences. Marceau avait fait venir sa
mère à Paris le 11 janvier; elle savait que son fils était fort
malade et croyait faire le voyage pour aller le soigner... Ils
s'embrassent. Un ami dévoué, médecin, que Marceau a
converti dans le voyage de l'Océanie, était présent, et,
s'adressant à lui , Marceau dit : « Ma mère va faire une re-
« traite dans la maison des soeurs de la Réparation. — Que
« dis-tu? mais je viens te soigner 1 — Ne te fâche pas, ma
« mère; il faut que tu fasses une retraite de dix jours
a d'abord, puis nous verrons; je me trouve trop bien de
« celle que je viens de faire à Notre-Dame de Liesse, pour
« que tu n'en fasses pas autant ! »
« La bonne mère accepte, et le surlendemain elle se rend aux carmélites de la rue d'Enfer. Au milieu de sa retraite, elle comprend tout d'un coup , à la vue des points de méditation qu'on lui donne et qui roulent sur l'esprit de sacrifice, que son fils veut la disposer à une séparation. On lui apprend alors que Marceau compte sur un miracle pour guérir, et que, la guérison obtenue, il entrera aux marïstes afin de retourner en Océanie. Depuis quelques semaines, il avait pris cette" décision ; il avait même écrit à Lyon au supérieur général des pères maristes, pour lui demander définitivement son admission au noviciat. La retraite achevée, elle retrouve son fils un peu plus malade; des vomisse-
1 « Daignez , Seigneur, protéger notre fragilité au milieu des tempêtes de ce monde, nous gouverne); et nous conduite au port du salut éternel. » Oraison empruntée à l'ancienne liturgie romaine.
360 VIE DE x\J. DUPONT
inents sont venus se joindre à d'autres infirmités. Il parle alors de revenir à Tours , et par un miracle , on peut dire , le trajet (un trajet de soixante lieues) pout avoir lieu le mardi 28. Le samedi matin , les vomissements, qui n'avaient cessé que par intervalles, reprennent, et la mort arrive au moment où allait sonner l' Angélus de la fête dans laquelle Marie est représentée offrant Jésus à Dieu le Père. Dans cette crise douloureuse, Mme Marceau renouvela le sacrifice auquel elle s'était disposée pendant sa retraite, et ce fut avec une grande douleur, parce qu'elle connaissait toute l'étendue de la perte qu'elle et tous les chrétiens d'aujourd'hui allaient faire.
« Maintenant, je dois vous parler de la journée du mercredi. Nous la passâmes ensemble; quoiqu'il fût extrêmement fatigué, il s'entretint longuement avec moi. Il ne fut question que d'immolation volontaire et de la nécessité d'entrer dans la pensée de l'oeuvre d'expiation , en s'offrant à Dieu comme victime; tous les textes de la sainte Ecriture nous arrivaient successivement d'une manière consolante. Lui, âme dévouée, qui avait fait ses preuves et brûlait de se donner encore davantage à Dieu et aux âmes, il se reprochait de n'avoir rien fait encore : il nous fut impossible de quitter le Calvaire. C'est là où Notre -Seigneur nous voulait. Nous pensions, du reste, que la faiblesse dont il se plaignait un peu venait des fatigues de la veiile. Il parlait de sa guérison ; il la demandait pour travailler encore. Des circonstances, qu'il est inutile de citer, furent assez obligatoires pour m'empêcher de retourner auprès du cher malade le jeudi et le vendredi; je fis même une absence forcée le vendredi. Il ne se passa rien de nouveau, et les nouvelles que je recevais n'étaient pas d'une nature alarmante. Le samedi matin, on me fit appeler; mais j'arrivai quelques minutes après la mort. J'appris qu'il avait succombé à la suite de trois crises, accompagnées de vomissements qui exhalaient une odeur fétide.
« Son confesseur, l'abbé Gervais, et trois sœurs de la Pré-
sentation, accourus en toute hâte, portèrent des soins au fils et à la mère. Quand le prêtre entra, la connaissance revint au cher malade; on venait de lui faire prendre un peu d'eau de la Salette ; il s'entretint quelques minutes avec l'aumônier, puis reçut i'extrême- onction avec des transports de foi, faisant à chaque instant des réflexions fort humbles. Une seconde crise plus forte eut lieu, puis une troisième plus violente encore. La connaissance revint après cette dernière crise; mais il s'aperçut, et tous les assistants aussi, que ses forces l'abandonnaient; il devint calme et reçut, avec des sentiments de joie non cachés, les consolations qu'on lui prodiguait. Il sourit à ce mot de la supérieure des Sœurs : « Vous avez fait votre purga- « toire tout à l'heure! » Les douleurs avaient, en effet, paru exorbitantes pendant les trois crises; Ce sourire se plaça sur ses bénites lèvres et ne les a plus quittées, même après le dernier soupir arrivé au bout de quelques minutes. Et j'ai eu le bonheur, alors, d'approcher ma bouche de cette bouche qui a béni si souvent le saint nom de Dieu! Arrivé dans la chambre où se tenait Mme Marceau , j'appris d'elle et des religieuses ce que je vous ai dit touchant l'odeur des vomissements , et cela me fut raconté au moment où je me disposais à aller voir notre si regrettable défunt. Je l'embrasse d'abord sur le front; puis, me faisant honte à moimême de ce que je pensais encore à la particularité dont je viens de faire mention, j'applique mes lèvres sur les lèvres entr'ouvertes de notre saint ami, et je constate qu'il ne s'exhale aucune odeur. Je restai assez longtemps dans cette situation , pour que Mmo la supérieure crût devoir me faire signe de me retirer. Je lui fis part alors de mon observation, et tous les assistants firent la même remarque; puis, tous ensemble, nous admirâmes l'expression de joie peinte sur un visage que la mort avait embelli; trente heures après, nulle odeur, nul changement dans cette auguste face. Un de ses yeux s'était rouvert et donnait un nouveau charme à ce tableau ravissant.
« Notre ami ne laisse aucune fortune; sa mère a tout juste ce qu'il lui faut. — Mais quelle belle âme aussi! Elle n'avait pas donné à son fils tout son courage, tout son dévouement. Elle avait gardé pour elle une bonne part de ces dons précieux. Il y a dix à onze ans , le jour même où la grâce faisait des prodiges en son fils , combien elle correspondait elle-même fidèlement à la grâce qui l'inondait! Gomme tous les deux se sont mis à marcher d'un grand pas dans la voie du ciel !... Les anges seuls peuvent prononcer. N'est-ce pas admirable? La mère et le fils entrant le même jour dans la sainte carrière des vertus chrétiennes, l'un à Paris, occupé jusque-là, comme vous le savez, de pensées assez étranges, l'autre à Tours, ne pensant pas jusqu'alors qu'il y eût un ciel à conquérir!... Mais ils perdent un petit être que tous les deux aiment, et celui-ci, monté au ciel, se constitue leur avocat, gagne la cause qu'il plaide, et sur la terre il est donné aux hommes de compter deux chrétiens de plus. — Je devrais dire trois, car la mère du petit défunt, sœur d'Auguste Marceau, s'est convertie également à la même époque.
« Et quelque temps après ces conversions , je recevais de Marceau une lettre datée de Brest : « J'ai trouvé ces jours « derniers, me disait-il, un sonnet de M. l'abbé de Rancé, « qui finit par ce vers : Vivre sans vivre en saint, c'est vivre a en insensé. Ce vers me poursuit sans cesse. Ne pas vivre « en saint, ne pas consacrer toutes ses pensées, ses paroles « et ses actions à la gloire de Dieu, ne pas être l'esclave de « ses devoirs, ne pas apporter à l'accomplissement de ses de- « voirs, même les plus petits , tous les soins que réclament « la gloire de Dieu et l'édification du prochain, c'est vivre « en insensé... Quelle vie est donc la mienne?... » Puis, à la fin de cette même lettre, il me racontait une merveille opérée sur la personne d'un malade à son bord par l'entremise de Notre-Dame de Recouvrance.
« Je m'arrête , il faudrait une autre plume que la mienne pour représenter ce qui se passait dans l'âme de M. Marceau et qu'il laissait voir de temps en temps... »
De tous les laïques de son temps,' M. Marceau est peutêtre celui que M. Dupont a le plus apprécié et avec lequel il a le plus cordialement sympathisé. Ils s'entretenaient fréquemment de la lutte contemporaine organisée contre l'Eglise. M. Marceau écrivait un jour à son ami (1844) : « Que dites-vous de la lutte qui s'engage aujourd'hui? Avec quelle rage le prince de ce monde est sorti de cette espèce de sommeil qu'il simulait pour nous tromper! Je suis tout stupéfait par moments de trouver cet esprit voltairien si profondément enraciné chez des hommes que je supposais avoir fait justice de tout cet amas de mensonges. Prions pour la France, car en ce moment s'agite une question de vie ou de mort pour elle. A vrai dire, j'ai bon espoir que tous les efforts de l'esprit du mal échoueront devant la croix que les catholiques ont prise pour signe de ralliement ; tant que l'on n'a pris la croix que comme un bâton destiné à élever un pavillon, on ne devait guère compter sur l'assistance de Dieu ; mais du moment que la croix est le drapeau lui-même, il est clair que la victoire doit rester à ceux qui la suivent. »
On comprend combien de pareils sentiments devaient aller au cœur de M. Dupont. Après la mort de M. Marceau, il s'intéressa vivement à i'histoire de sa vie, qu'un des pères maristes de Lyon s'occupait à écrire. Il fournit lui-même à l'auteur plusieurs matériaux précieux. « Je profite, lui ditil , du retour à Lyon d'un de vos pères, pour vous envoyer quelques lettres de notre digne ami, Auguste Marceau. Elles sont la plupart de l'époque de sa sainte conversion, et, sous ce rapport, il serait possible que vous pussiez en tirer partie pour compléter la notice d'une vie qui, dans l'ordre de Dieu, est destinée à faire grand bien aux âmes.
« A coup sûr, dans la lettre du 23 août 1843 (citée), vous trouverez à cueillir une de ces fleurs qui annonçaient que Marceau se proposait bien de prendre en lui la bonne odeur de Jésus -Christ et de la répandre à la plus grande gloire de Dieu... Je tiens à ces précieux souvenirs; mais je m'en sépare momentanément avec le plus grand plaisir. »
« Les révérends pères maristes , dit-il à un autre , s'occupent de la vie de Marceau, et je crois que l'affaire doit être fort avancée. Ce sera chose bien édifiante ; on y verra ce qu'il faut penser d'une correspondance fidèle à la grâce et du courage dans le service de Dieu. Suivant toute apparence, notre ami, qui était si humble sur la terre, ne voudra pas aujourd'hui pour la gloire de Dieu qu'on garde le silence. »
Un autre de leurs amis communs, M. l'abbé Dombey, avait écrit à Mme Marceau une lettre de condoléance. « Je ne saurais vous dire, lui écrit à son tour M. Dupont, avec quel attendrissement Mme Marceau et moi nous avons lu votre pieuse lettre. Des larmes coulaient des yeux de la généreuse mère qui du fond du cœur partage la joie du triomphe de son digne fils. J'avais à lui faire voir en même temps des lettres que les pères maristes m'avaient écrites. Nous avons donc beaucoup vécu par la pensée au milieu d'amis que nous ne connaissons qu'en Notre -Seigneur. Quelle consolation offre la foi! Comme il est vrai que nous sommes tous frères et que nous agissons comme tels, dès lors que nous nous mettons à dire en esprit et en vérité : Notre Père, qui êtes aux cienx!... Oh! notre digne ami sentait bien ce besoin d'aimer, et il a fallu qu'il en fût ainsi pour qu'à sa mort grand nombre de cœurs s'émeuvent! »
Quelques jours après , il écrit encore au même : « Sa mère est journellement inondée de consolations, en apprenant de nouveaux faits qui prouvent qu'il est actuellement dans le ciel. Sa foi était si grande que, suivant l'ordre des choses, sa charité ne pouvait pas être médiocre, et ainsi nous pouvons croire qu'il n'a pas pu rester séparé des ineffables lumières de la claire vue tout aussitôt que son âme a rompu les chaînes qui la tenaient captive sur la terre. Nous espérons donc recevoir bien des grâces par son entremise. »
Il se félicitait d'avoir près de lui sa dépouille mortelle :
« Nous sommes heureux ici , écrivait- il , de posséder son corps ; ce qui n'a eu lieu qu'à la suite de circonstances bien providentielles et que nous ne cessons d'admirer avec sa vénérable mère. On ne s'explique pas comment, malade le samedi au point de mourir, Marceau , qui était déclinant depuis dix-huit mois, a pu faire le voyage de 'Paris à Tours dans la journée du mardi. »
Aucun détail, dans les moindres circonstances, n'échappait à M. Dupont; il voyait tout de l'œil de la foi, et tout le portait à bénir, à glorifier Dieu. Ainsi il disait à une pieuse dame qui nous l'a raconté , qu'à l'époque où l'on dut faire la translation du corps de ce brave chrétien, quand on éleva de terre son cercueil , il sentit s'exhaler du fond de la tombe un suave et délicieux parfum : « ce qui , ajoutaitil , le confirma dans l'idée qu'il avait de la vertu éminente de son saint ami et du bonheur dont il jouissait dans le ciel. » — Pour que les assistants ne fussent point incommodés par la mauvaise odeur présumée, on avait fait répandre du chlore en quantité aux alentours de la fosse. On remarqua au cercueil une assez large ouverture qui permit de voir que le drap avait gardé toute sa blancheur. S'approchant de cette ouverture, M. Dupont et un des ecclésiastiques, présents constatèrent qu'aucune odeur ne s'en exhalait. Tous deux en furent frappés, et M. Dupont se prit à dire avec cet air de douce ironie que l'on sait : « C'était bien la peine de prendre tant de précautions ! »
Quand la Vie de M. Marceau parut, M. Dupont s'en applaudit et jugea qu'il fallait lui « donner le plus de retentissement possihle , comme étant le vrai modèle à offrir à la génération maladive à laquelle nous appartenons ». — « Godescar et autres historiens , dit-il , n'ont pas les mêmes faits à reproduire, et quand il s'agit d'un homme mort assez jeune pour avoir encore dans le monde des amis, sa biographie doit avoir une immense portée. »
Les relations entretenues avec ce vertueux ami pendant près de dix ans forment dans la vie de M. Dupont une
sorte de rapide et touchant épisode. Nous n'avons pu en signaler qu'un petit nombre de traits saillants. Les autres nous échappent parce que, le plus souvent, ces deux amis, se trouvant ensemble, épanchaient leurs cœurs dans des conversations dont il n'est resté aucune trace. Leur correspondance était assidue; mais nous n'avons qu'un petit nombre des lettres de M. Marceau. Quant à celles de M. Dupont, qui auraient pour nous tant d'intérêt, elles ont été perdues ou égarées. Le peu que nous entrevoyons des caractères de cette sainte amitié nous montre le type de deux fervents chrétiens appelés à vivre dans le monde, s'excitant à glorifier Dieu, à aimer Notre-Seigneur et à se dévouer d'un commun accord à toutes les œuvres de zèle et de charité qui peuvent être utiles à l'Eglise. C'est l'amitié fidèle et vraie, telle que la dépeint l'Ecriture et que le sentiment de la piété peut seul entretenir et fortifier dans les cœurs.