‹ Vie de M. DupontChapitre 51 sur 55 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Au milieu des œuvres de zèle et de charité dont M. Dupont remplissait sa vie , un illustre modèle était sans cesse présent à sa pensée, de même que dans ses prières eucharistiques et ses adorations nocturnes un grave et sérieux objet le préoccupait par-dessus tous. les'autres. Ce modèle de charité, c'était saint Martin; cet objet de ses prières ferventes et assidues, c'était la reconstruction de la célèbre basilique du thaumaturge que la révolution avait détruite. C'est ici le lieu de signaler la part que M. Dupont eut dès le commencement dans ce grand projet.

Quand le pieux créole de la Martinique vint s'établir à Tours en 1834, le culte de saint Martin, nous l'avons vu, était à peu près complètement tombé en désuétude dans cette ville. Nous avons raconté comment, à peine installé au milieu de nous, un attrait secret l'attirait chaque jour à l'angle de la rue Descartes et de la rue Saint- Martin, où il s'arrêtait pour prier ; nous avons dit les chemins de croix qu'il faisait la nuit à travers les rues avec quelques amis. Mais bien peu de personnes à Tours partageaient alors sa dévotion envers le glorieux patron de la cité; encore moins avait-on dans l'esprit la pensée de reconstruire l'ancienne

église jadis si renommée dans le monde entier. Un essai de restauration avait bien été proposé en 1822 par un vertueux et savant citoyen de la ville, M. Jacquet-Delahaye; mais la tentative avait échoué, surtout par cette raison que, la rue passant sur l'emplacement du tombeau, il n'y avait pas d'espoir qu'on pût jamais revenir sur ce qui avait été fait. Dans un ouvrage i publié à l'appui de sa proposition , Jacquet-Delahaye avançait, en effet, que « le lieu du tombeau était livré à la voie publique ». C'était une erreur de sa part. Le plan qu'il donnait lui-même de la basilique telle qu'elle existait en 1779, et les autres tracés du quartier qui ornaient son volume, auraient, bien étudiés, suffi pour démontrer le contraire. Mais son sentiment fut généralement adopté. La population était restée, d'ailleurs, étrangère à ce projet. Quelques âmes pieuses pensaient encore, à certains jours de l'année, à prier le grand protecteur de la ville; de fervents amis de la religion et des arts s'arrêtaient avec tristesse et regret sur l'emplacement présumé de son tombeau; mais la plupart des habitants et beaucoup de bons chrétiens eux-mêmes n'invoquaient pas plus saint Martin que tout autre saint du calendrier.

On commença, vers 1848 , à faire à la cathédrale pour la fête du 11 novembre quelques exercices préparatoires. Un mot de M. Dupont nous apprend en quoi ils consistaient. — « Nous faisons bien paisiblement, dit-il, la retraite de saint Martin; M. l'abbé Bruchet (le curé de la cathédrale) fait tous les matins une méditation très instructive, et le soir nous avons la vénération des saintes reliques. »

C'était tout. Les rares fidèles qui assistaient à ces modestes réunions gémissaient en secret de voir le culte de saint Martin si peu en honneur et sa tombe profanée. M. Dupont appuyait de ses paroles ces regrets et ces vagues désirs; on ne s'entretenait pas longtemps avec lui

1 Du Rétablissement des églises en France , à l'occasion de la réédification projetée de celle de Saint-Martin à Tours, dédié au roi; 1R22. iu-4°.

sans que la conversation tombât sur saint Martin et sur l'idée de réparation qui le préoccupait au sujet de la basilique; mais personne absolument ne partageait ses espérances ou sa pensée.

Un événement vint tout à coup modifier "la disposition des esprits. En 1849, le choléra éclata comme une bombe dans la ville de Tours et y fit aussitôt des ravages .foudroyants. Écoutons ce qu'en dit M. Dupont dans un document écrit de sa main :

« Le choléra, à l'été de cette année 1849, fit simultanément quelques victimes aux deux côtés opposés de la ville dans les premiers jours de la semaine, puis le jeudi matin enleva subitement la domestique de M. l'aumônier du pénitentier, et envahit la prison elle-même la nuit du vendredi 13 juillet. Sur quatre-vingt-cinq prisonniers, un grand nombre fut frappé. Le récit de cet horrible événement est navrant. » — En effet, des trois sœurs chargées du service, deux moururent. L'une d'elles avait dit une parole qui a été citée plusieurs fois. Au moment de la plus grande alarme au pénitencier, le guichetier, un ancien sous-officier, tout épouvanté lui-même de ce qu'il voyait, demanda à cette sœur si elle n'avait pas peur. « Peur! répondit presque joyeusement la simple fille, aviez-vous peur au feu? Eh bien! la peste c'est le coup de feu des filles de la charité! » Et elle courut à son héroïque emploi. On enterra les sœurs le mardi soir 17 juillet. Toute la ville, pour ainsi dire, se porta à leurs obsèques. On avait rarement vu un tel concours. La population était atterrée, elle rendait hommage à la charité.

M. Dupont continue : « Mgr Morlot, qui s'était montré ange consolateur, voyant le fléau sévir dans les différentes ambulances où l'on avait cru pouvoir l'enchaîner, convoqua une assemblée de la fabrique (M. Dupont en parle ici sciemment , il en faisait partie), et l'on arrêta le plan d'une procession avec les reliques de saint Martin, pour la matinée du mercredi suivant. Or, il est de notoriété positive que, dans la nuit qui a précédé cette procession , il y avait encore une

vingtaine de malades dont la guéiïson semblait impossible, au dire des cinq premiers médecins affectés au service de l'ambulance. Saint Martin marche triomphalement dans la ville : tous les malades guérissent ' . »

« Rien, dit encore M. Dupont, ne peut donner une idée de la procession qui a eu lieu. Les châsses de saint Martin et de saint Gatien ont parcouru la ville au milieu de plus de quatre mille personnes. Trois à quatre cents hommes, un recueillement prodigieux... Le jour même, des malades qui étaient condamnés sont revenus à la vie, et le fléau diminua tout d'un coup '. »

Ajoutons qu'en effet , à partir de ce jour, les décès cessèrent. Le petit nombre des détenus qui avaient résisté jusque-là, guérirent, et le choléra, qui avait frappé si terriblement la prison, ne s'étendit pas davantage sur la ville. Un bienfait si éclatant porte M. Dupont à désirer la réédification de la basilique de saint Martin comme monument de reconnaissance olïert à Dieu par la ville de Tours. Selon son habitude, il formule ici sa pensée par un passage emprunté à la sainte Ecriture : « On peut, dit-il, trouver un rapprochement entre ce grand miracle et ce qui se passa sous le règne de David , quand le Seigneur dit à l'ange qui répandait la peste : Sufficit; nunc contine manum tuam : C'est assez; maintenant retiens ton bras. (II Reg. xxiv, 16-25.) David, voyant que le fléau avait subitement cessé, exprima sa reconnaissance en offrant un holocauste et des sacrifices pacifiques... C'était en figure... Sous la loi de grâce , il ne pouvait s'agir que d'un monument ayant des assises éternelles fondées sur la pierre. »

Il veut dire que Tours, délivré miraculeusement du choléra par la protection de saint Martin , doit à son libérateur autre chose que des actions de grâces ordinaires, un monument solide et durable, à savoir sa basilique reconstruite pour être l'éternel honneur de la cité.

1 Document manuscrit de M. Dupont.

"- A M. de P..., 5 août 1849.

La chose ne devait pas aller aussi vite que le désirait M. Dupont. Ce miraculeux événement eut du moins pour résultat immédiat un certain réveil du culte public de saint Martin. On commença dès lors à recourir à sa protection avec plus d'éclat et de solennité. D'autres circonstances heureuses contribuèrent à entretenir le sentiment qui venait de se manifester. Cette même année 1849, Marmoutier fut retiré des usages profanes auxquels il avait servi depuis la révolution. Devenues propriétaires de ce lieu à jamais célèbre, les dames du Sacré-Cœur vinrent s'y établir et y ramenèrent avec elles la vie religieuse et ses saints exercices. M. Dupont et ses amis, puis après eux de fervents chrétiens, purent à leur aise se donner la consolation de visiter dévotement les ruines du « grand monastère » , majus monasterium, ainsi que les grottes si intéressantes qui l'avoisinent et où l'on montre encore le lieu de la retraite de 'saint Gatien, la cellule de saint Martin, celle de ses cousins les Sept Dormants et le rocher de saint Brice. Pour faire cette précieuse acquisition, les dames du Sacré-Cœur avaient dû s'imposer de lourdes charges. M. Dupont , le sachant, voulut de son propre mouvement, participer à leur sacrifice par un don généreux , trouvant ainsi moyen de satisfaire à la fois sa dévotion à saint Martin et l'intérêt qu'il portait à l'œuvre propre d'une communauté religieuse appliquée à l'éducation de la jeunesse.

Quelques années plus tard , Ligugé à son tour devenait la propriété de l'évêque de Poitiers. Après avoir convenablement approprié ce saint lieu , le premier et le plus ancien monastère des Gaules, Msr Pie, de concert avec dom Gué- ' ranger, son ami, y avait établi une colonie de bénédictins venus de Solesmes. Cette restauration monastique, accomplie le 25 novembre 1853, eut du retentissement à Tours; elle stimula le zèle de.s serviteurs de saint Martin et confirma M. Dupont dans l'espérance qu'il nourrissait, à peu près seul alors, pour ,1e rétablissement de la basilique.

Une modeste et touchante idée de charité , éclose au fond

de son cœur et mise sur-le-champ à exécution, allait, en dehors de toute prévision humaine, devenir le germe de la grande entreprise.

M. Dupont avait été à même de remarquer que les vieux vêtements, très rares du reste, distribués aux pauvres, étaient dédaignés et vendus par eux à cause de leur mauvais état. Il conçut la pensée de faire de cette distribution une œuvre à part sous le patronage de saint Martin , en souvenir du soldat catéchumène donnant une moitié de son manteau à un pauvre. Sa dévotion au saint évêque et le désir de voir son culte se raviver de plus en plus et se populariser dans la ville de Tours, lui inspiraient sans doute cette idée charitable. Elle lui venait aussi de son respect surnaturel pour les pauvres, en qui il voyait Notre-Seigneur, et qu'il voulait, disait-il, « honorer, tout en les mettant à l'abri de la nudité. » — « Petite œuvre, disait-il encore, qui tout naturellement devait prendre naissance à Tours , mais qui devrait aussi naître dans toutes les villes de France. Les progrès incessants du luxe la rendent indispensable. Erubui eo quod nudus cssem : « J'ai rougi parce que j'étais nu, » a dit dit notre premier père coupable, et d'âge en âge ses pauvres enfants ont répété ce cri de honte. Mais il y a plus : aujourd'hui non seulement on rougit de sa nudité ou de ses vêtements incomplets , mais dans une infinité de circonstances on vous en fait honte. Il faut être vêtu de telle ou telle façon, pour être admis dans telle manufacture, etc.. Oh! que de misères se cachent! »

Voici l'organisation qui fut tout d'abord donnée au vestiaire. M. Dupont en rend compte lui-même à un ami. « A toutes les œuvres que vous connaissiez déjà, lui dit -il, est venue s'en ajouter une nouvelle qui a pour titre : « Ouvroir de Saint -Martin. » Il s'agit d'une association ayant pour but de recevoir de vieux vêtements et de les faire réparer le mieux possible, et d'acheter du neuf, si l'argent vient dans la caisse. De pieuses ouvrières fort habiles se sont adonnées à l'œuvre pour travailler à ces raccommo-

dages, ne demandant que le plus strict nécessaire pour leur entretien. Des dames zélatrices font la quête de vêtements et d'argent, aident au besoin aux ouvrières. Une petite commission régit l'œuvre. Il y a un mois que nous avons donné les premiers secours sous les auspices de saint Martin, et déjà nous avons pu constater qu'il pourra en résulter un grand bien pour les âmes. »

La commission se composa d'abord des présidents et des secrétaires de toutes les conférences de Saint-Vincent-de- Paul qui fonctionnaient à Tours. Sa première réunion est mémorable. Elle eut lieu le 6 décembre 1854, deux jours avant la définition de l'immaculée conception. Aujourd'hui qu'après plus de quatre-vingts ans d'oubli le tombeau de saint Martin, par suite des travaux et des soins de l'œuvre du Vestiaire, a été retrouvé et le pèlerinage remis en honneur, on ne peut s'empêcher d'admirer cette coïncidence de la proclamation d'un dogme cher à l'Eglise avec la naissance d'une œuvre charitable qui devait , selon le mot de M. Dupont, « donner jour » à la reconstruction de la vieille basilique du thaumaturge des Gaules.' L'une et l'autre arrivent dans le même mois de décembre 1*854 à deux jours d'intervalle, au moment où l'univers entier est dans l'attente. N'est-il pas permis de reconnaître là un de ces bienfaits surnaturels que Léonard de Port- Maurice et d'autres saints ont entrevus pour le monde catholique , comme conséquence de l'honneur solennel rendu par Pie IX à la Vierge immaculée?

A la séance suivante , jour de Saint-Martin , 11 novembre 1854,' M. Dupont fut élu membre de la commission, et bientôt, au départ du président M. Bailloud , il dut accepter la succession de celui-ci sur les instances de tous ses collègues, qui attestaient ainsi qu'en réalité il avait d'abord été le promoteur de l'œuvre et qu'il en était toujours le membre le plus actif. Il fut également décidé que désormais les séances de la commission se tiendraient chez lui dans cette même chambre qu'on voit aujourd'hui

transformée en chapelle, et qui de fait est devenue le

centre providentiel de toutes les entreprises relatives à saint

Martin.

A ce début et malgré son titre de président, M. Dupont, qui, par le caractère de sa piété, se portait de préférence à ce qu'il y a de plus simple et de plus modeste, ne se livra point à des démarches multipliées ni à des discussions qu'il savait ne pouvoir aboutir à rien. Son action fut surtout celle de la prière. Comme tout ce qui concerne saint Martin , l'œuvre du Vestiaire dut à son origine subir quelques oppositions : elle eut même plus d'une difficulté à vaincre, avant que son règlement fût approuvé. L'homme de Dieu se contenta de prier, bien persuadé que rien ne se ferait si saint Martin n'y mettait la main. D'ailleurs, il fallait d'abord essayer. Au bout d'environ dix- huit mois de réunions, l'intervention du saint protecteur de Tours se fit sentir, les difficultés cessèrent, et Mgr Morlot, le 22 novembre 1855, approuva le règlement du Vestiaire sous le titre a d'œuvre de Saint-Martin pour procurer des vêtements aux pauvres ». M. Dupont l'avait rédigé lui-même, de concert avec ses amis; il en avait soumis le projet au cardinal , qui , après l'avoir examiné avec beaucoup d'attention et en avoir retouché lui-même certains articles, lui donna une approbation bienveillante et définitive. Ce règlement est très pratique et porte le cachet d'une grande charité et d'une haute sagesse. Il est resté le même jusqu'à nos jours; comme au fond et dans son ensemble, malgré les corrections du cardinal Morlot, il est l'œuvre de M. Dupont et l'expression de sa pensée, nous en donnerons ici les principales dispositions '.

« L'œuvre de Saint- Martin a pour but d'honorer Notre- Seigneur Jésus-Christ dans la personne des pauvres en leur procurant des vêtements. — Elle est placée sous la direction d'un ecclésiastique nommé par Mgr l'archevêque. — Des

1 Œuvre de Saint-Martin pour procurer des vêtement aux pauvres, l feuille de 8 pages in-32, 1855, Tours, imprimerie Ladevèze.

dames zélatrices sont spécialement chargées de pourvoir aux besoins du vestiaire des pauvres et de l'ouvroir où se préparent, se confectionnent et se distribuent les vêtements. — L'œuvre est administrée par une .commission de sept membres. Le président général des conférences de Saint- Vincent-de-Paul en est membre de droit. — Elle se choisit dans son sein un président, un secrétaire et un trésorier. Elle se réunit au moins une fois par semaine. »

Dans les prières qui doivent précéder et suivre chaque séance, on reconnaît particulièrement l'esprit du fondateur. Avant la séance, au Veni, sancte Spiritus, on ajoute cette invocation : « Saint Martin , ô vous qui n'étant que catéchumène vous êtes dépouillé d'une partie de vos vêtements pour couvrir un pauvre, priez pour nous! » Et à la fin : « O grand saint Martin, vénéré pontife qui, au moment de monter à l'autel, vous étant dépouillé de votre tunique en faveur d'un pauvre mourant de froid, avez été revêtu de la gloire d'en haut qui parut sur votre tète en forme d'un globe enflammé, priez, priez pour nousl »

On ne reconnaît pas moins la toudie charitable et délicate de M. Dupont dans les observations suiyantes :

« Les dames zélatrices, dont la mission est d'aider les ouvrières dans la réparation ou la confection des vêtements, se font, à l'occasion, une douce et pieuse obligation de prendre à l'ouvroir et de porter à domicile les vêtements préparés pour les pauvres. — Les ouvrières reçoivent avec une douce charité les pauvres qui se présentent munis d'un bon pour vêtements, et ne négligent aucune occasion de leur parler -de Dieu , de les porter au bien et de procurer leur édification. — Un soin tout particulier doit être donné à la réparation des vieux vêtements, par honneur pour ceux qui doivent s'en couvrir. » En note on lit : « Une mère chrétienne disait à sa fille : Lorsque vous donnez un vieux vêtement aux pauvres, raccommodez- le avec soin, comme si vous deviez vous en servir vous-même. »

Une large part est faite dans la direction au clergé pa-

roissial : « Toute personne qui veut obtenir pour un pauvre des secours en vêtements, doit remettre par écrit à M. le curé de la paroisse à laquelle le pauvre appartient le nom de celui-ci , l'indication de sa demeure et la désignation des vêtements demandés. Cette demande est transmise à la commission par M. le curé, qui y joint ses observations et son appréciation personnelle. »

On remarquera le tact et la prudence de cette autre recommandation : « Les personnes qui s'intéressent aux besoins des pauvres et qui sollicitent pour eux des vêtements , comprendront cependant qu'il est de la prudence de ne pas exciter et de ne pas entretenir en eux des espérances exagérées. Il vaut mieux se tenir sur la réserve, quant aux promesses, tout en s'efforçant d'aller aussi loin que possible dans les bienfaits, selon les ressources dont on peut disposer. »

Tel fut le règlement que le cardinal Morlot approuva pour « Y œuvre de Saint-Martin, existant à Tours, dit-il, depuis un an et y produisant les plus heureux effets ». Il n'était point, encore question de l'œuvre de la reconstruction de la basilique, à laquelle celte dénomination est actuellement réservée. Il s'agissait seulement d'une association ayant pour but de vêtir les pauvres de la ville au nom et sous les auspices de son saint patron. Plus tard, les -membres qui formaient la commission « administrative » furent amenés par les circonstances à rechercher le tombeau du thaumaturge et les fondations de la basilique, ce qui donna naissance à la grande œuvre de reconstruction nommée aujourd'hui proprement « Œuvre de Saint-Martin ».

L'œuvre du Vestiaire, dès son début, eut un grand succès populaire. La première année M. Dupont écrivait : « En quatre mois nous avons pu donner trois cents vêtements neufs. Nous avons aussi la consolation de voir qu'à l'ouverture des testaments les héritiers riches sont heureux de trouver moyen de secourir les pauvres. » — « L'œuvre a commencé bien petitement l'année dernière, dit-il ailleurs, et nous avons pu cependant donner neuf cent quatre-vingtseize effets d'habillements. Le fonds de l'œuvre est moins l'argent que l'ouvrière directrice. C'est du dévouement et l'intelligence du pauvre. »

Au bout de deux ans,' le Vestiaire, grâce au comité des dames zélatrices qu'il s'était adjoint , avait pris une bienfaifaisante et salutaire extension, et le culte de saint Martin avait grandi en proportion dans la ville de Tours. Car les membres de la commission, tout en s'occupant des pauvres, ne négligeaient pas la gloire de leur saint patron. Déjà, dans une de leurs séances, ils avaient émis le vœu qu'on eût pour sa fête une neuvaine préparatoire plus solennelle; jusqu'alors, nous l'avons vu, on se contentait, pendant les jours qui précèdent, de faire à la cathédrale, le matin ou le soir, une courte méditation avec quelques prières spéciales en l'honneur du saint»

Le désir dé la commission se réalisa en 1856. La neuvaine de saint Martin fut prêchée avec solennité et avec succès par un religieux capucin de juste réputation , le R. P. Bonaventure. Un certain enthousiasme produit dans la population excita le prédicateur, en terminant ses instructions, à proposer qu'on élevât une statue à saint Martin sur le sommet de la tour Charlemagne. Le projet n'eut pas de suite, mais la fête se ressentit de l'enthousiasme populaire et fut celé-

brée avec une pompe inaccoutumée. Le reliquaire du saint, brillamment décoré par les dames zélatrices du Vestiaire , fut placé à la cathédrale dans la chapelle de Saint -Martin , où il resta exposé à la vénération des fidèles durant l'octave.

Le jour de la fête, 11 novembre, le cardinal Morlot vint célébrer la messe dans la chapelle du Petit- Saint- Martin pour l'œuvre du Vestiaire. A la réunion qui se tint ensuite dans une des salles de la communauté, un compte rendu sur la situation de l'œuvre fut lu par le directeur, M. l'abbé Verdier, qui, au nom de la commission administrative, exprima au cardinal le vœu de voir « recueillir les pierres dispersées de la basilique et relever le culte du grand thaumaturge des Gaules ». Ce vœu fut accueilli par le cardinal avec un vif empressement. Ce fut le premier mot publiquement et sérieusement prononcé sur la grave question de la reconstruction de Saint -Martin. Le désir que M. Dupont ne cessait depuis plus de vingt ans d'exposer à Dieu dans le secret de la prière, trouvait enfin un écho. Cette semence ne devait pas tarder à produire des fruits.

La première découverte qu'on fit, concernant l'ancienne basilique, fut un petit instrument d'un caractère tout liturgique, le marteau qui , selon le cérémonial, servait à frapper à l'office des Ténèbres, les derniers jours de la semaine sainte. Un respectable vieillard de la ville, le père de M. Henri Gouin , se souvenait d'avoir été conduit , étant enfant, dans le chœur du chapitre de Saint- Martin pour frapper à Ténèbres : il reconnut ce marteau.

On lit, d'ailleurs, dans un certain mémoire du temps : « Le jeudi saint, environ une heure après midi, le sénéchal, revêtu de surplis et d'aumusse, précédé des deux grands bâtonniers, va frapper à la porte de tous les grands dignitaires, prévôts et chanoines, avec un petit maillet de bois peint et semé des armes du chapitre , pour les avertir de s'assembler au chœur sur les deux heures. » Or le marteau qu'on avait trouvé correspondait exactement à cette description. La découverte parut de bon augure. L'office du

jeudi saint, l'appel au chœur, l'avertissament donné aux chanoines, le marteau qui non seulement fait du bruit aux portes, mais brise aussi les cœurs!... il y avait là de mystiques rapports , dont la perspicacité chrétienne de M. Dupont savait pénétrer l'esprit, et d'où il tirait toutes sortes de pieuses leçons et de consolantes espérances. La commission du Vestiaire fit l'acquisition du précieux marteau, heureuse de conserver les moindres parties du mobilier de la basilique, en attendant qu'elle pût en « recueillir les pierres dispersées ».

Cette même année 1856, Mgr Morlot, nommé cardinal en 1853 et qui déjà s'était rendu à Rome en 1854 afin d'y recevoir le chapeau , s'y trouvait de nouveau pour affaires au commencement de décembre. L'occasion parut excellente aux membres de la commission du Vestiaire. Réunis pour les intérêts de l'œuvre , le 14 décembre , fête de la Réversion de saint Martin , ils convinrent de s'adresser au cardinal , leur vénérable archevêque , pour obtenir par son entremise que le souverain pontife daignât bénir le « projet de rétablissement de la basilique ».. M. Dupont voulut que la lettre de demande expédiée à Rome au successeur de saint Martin fût datée de la fête de saint Gatien (18 décembre), pour attirer sur cette pieuse démarche la protection du premier apôtre et évêque de Tours. La demande fut favorablement accueillie par le cardinal Morlot, et la bénédiction gracieusement octroyée par Sa Sainteté Pie IX : ce qui fut le sujet d'une grande joie et d'une vive espérance pour M. Dupont et tous ses amis.

La commission du Vestiaire poursuivait son but. Dès le mois de décembre 1855, M. Dupont écrivait : « Le luxe engendre la misère; il doit des vêtements à sa fille. Dans l'espace de dix mois, nous avons pu donner huit cents vêtements, et tout fait croire que l'œuvre va se développer. Le principal peut-être est de trouver le dévouement de deux ouvrières. Nous avons eu ce bonheur. Voici une autre preuve que saint Martin agit lui-même beaucoup en cette

affaire. C'est que , tout en s'occupant du vêlement des pauvres, la pensée de proposer à Msr l'archevêque la reconstruction de l'antique basilique s'est présentée et a été accueillie avec un grand enthousiasme. Il s'agirait d'une de ces énormes loteries qui, sans bourse délier, donnent des millions à volonté. Monseigneur va demander au gouvernement l'autorisation nécessaire. »

Il fut en effet, un instant, question d'une loterie. C'était alors la mode. Mais en examinant le projet avec soin, le cardinal Morlot le reconnut impraticable. Les frais, dit- on, auraient absorbé plus des deux tiers des produits, et le prélat aurait cru sa conscience intéressée à détourner du but pieux qu'il se proposait une si forte partie des aumônes qu'on espérait recueillir au seul nom de saint Martin. Il renonça donc à son dessein ; et d'ailleurs il n'aurait pas eu le temps de l'exécuter, car peu après il fut transféré au siège de Paris , devenu vacant par l'assassinat de M8^ Sibour.

Son successeur, M*1, Guibert, montra dès son arrivée à Tours un vif empressement pour seconder les vœux des fidèles dans la réparation due à saint Martin. Mais il se trouva qu'à ce moment une autre œuvre du même genre préoccupait les esprits et était à la veille de recevoir son accomplissement définitif. Il s'agissait d'une antique et belle église abbatiale, Saint-Julien, qu'on avait heureusement arrachée à une trop longue profanation et dont les travaux de restauration touchaient à leur terme. Tout d'abord, en réconciliant ce splendide et gracieux monument de l'art religieux, on avait émis la pensée de le placer sous le vocable de saint Martin, afin d'offrir au thaumaturge, patron de la cité et de la France, immédiatement et sans plus attendre, un monument remarquable qui semblait digne de lui. Le cardinal Morlot n'avait pas goûté cette proposition; il avait jugé qu'il valait mieux laisser à saint Julien ce qui, de temps immémorial, portait son nom, et garder l'espoir de faire plus tard autre chose pour la gloire de saint Martin.

On était donc sur le point de livrer aux fidèles Saint -Julien comme église paroissiale.

M81 Guibert, arrivant sur ces entrefaites et trouvant sous sa main un beau monument fraîchement, restauré, après avoir hésité quelque temps , parut tout à coup incliner à la pensée qu'on avait eue précédemment et qu'on avait rejetée, de lui transférer le nom de Saint-Martin et d'en faire pour Tours et la catholicité entière le centre du culte de ce grand thaumaturge. Ce projet, quoique écarté une première fois, avait toujours, il faut le dire, des adhérents même dans le haut clergé et parmi les esprits les mieux disposés. Il avait aux yeux de Mgr Guibert, jaloux de hâter l'œuvre de Saint- Martin, un avantage spécieux et très pratique, celui de pouvoir être réalisé immédiatement et sans nouveaux frais , tandis que , pour la réédification de l'antique basilique telle que la concevait la commission du Vestiaire , le pieux et éminent prélat , d'une expérience consommée dans les affaires, voyait se dresser devant lui au début de sa nouvelle administration une gigantesque entreprise encore mal définie, qui lui paraissait sans issue- et -que plusieurs estimaient chimérique, irréalisable, rêvée seulement par des exprits soi-disant exaltés ou incompétents. Ce qui, de plus, favorisait cette opinion , c'est qu'on était toujours dans l'ignorance sur le lieu précis du saint tombeau. Beaucoup même se persuadaient et répétaient hautement que cet emplacement, puisqu'il était profané par la voie publique, devait être regardé comme irrémédiablement perdu pour la . vénération des peuples. Malgré cela, les membres de la commission, voyant le nouvel archevêque plein de zèle et de résolution pour rendre son éclat au culte de saint Martin, n'en avaient pas moins bonne espérance. Leur président, M. Dupont, les encourageait, et ensemble ils avaient recours à la prière. Presque dès* l'arrivée de M81 Guibert, ils avaient rédigé une note historique de ce qui avait été fait jusqu'alors pour la reconstruction projetée, et ils l'avaient, au mois d'août 1857, adressée à l'archevêque par l'entremise de

son secrétaire. Mais Dieu permit qu'elle ne lui fût pas remise alors , et qu'elle restât par oubli plusieurs mois dans les cartons. Durant cet intervalle, persuadés que, si l'on arrivait à démontrer géométriquement la véritable place du saint tombeau, et si l'on offrait à M^1 l'archevêque, au moins en partie, la somme nécessaire pour en faire l'acquisition, la cause de la construction, objet d'un si ardent désir, serait gagnée, les membres de la commission résolurent de se mettre silencieusement à l'œuvre. C'était surtout la pensée et le conseil de M. Dupont.

On fit d'abord une étude attentive de l'ouvrage de Jacquet-Delahaye sur un des rares exemplaires que possédait la révérende mère prieure des carmélites et qui fut prêté par elle à l'un des membres de la commission : la Providence permettait que le Carmel , outre l'appui des ferventes prières qu'on ne cessait d'y faire sur la demande de M. Dupont, eût sa quote-part de service matériel dans les premiers travaux. De savantes et minutieuses perquisitions furent faites à la bibliothèque et aux archives de la ville de Tours, dans les bibliothèques de Paris et jusque dans la bibliothèque d'Oxford , en Angleterre. Elles furent à peu près inutiles. Les plus habiles archéologues de Touraine soutenaient que l'emplacement du tombeau se trouvait sous la rue. Les membres de la commission , parmi lesquels se trouvait M. Ratel , ingénieur en chef du chemin de fer, persistaient dans leurs recherches. Ils y étaient secrètement, mais fortement encouragés par leur président, M. Dupont, qui ne pouvait s'ôter de l'esprit le mot que lui avait dit à ce sujet la vieille revendeuse de légumes, lors de son arrivée à Tours1. Enfin, grâce à des indications précieuses données par l'architecte voyer de la ville, on réussit à découvrir dans les archives de la préfecture un plan géométral dressé le 24 ventôse de l'an IX, indiquant toute la basilique, les massifs de maisons, les rues alors projetées. On y constatait deux projets

1 Voir page 60.

de rue. Le premier tracé passait sur le tombeau et devait en détruire tous les restes. Heureusement il avait été abandonné et remplacé par uu autre, celui qui existe aujourd'hui. Gomme il arrive souvent en cela, la Providence s'était jouée de l'intention perverse et impie des destructeurs. Le préfet d'alors, M. de Pommerèuil , de triste mémoire dans nos annales, s'acharnant à renverser de fond en comble la basilique, réclama l'élargissement' de la voie publique qu'on avait projetée, et en ordonna l'inclinaison au nord -est, de manière à la faire passer sur les piliers des nefs. Mais cette direction, destinée à tout ruiner, épargna la majeure partie du choeur et laissa intact l'emplacement du tombeau. Le préfet n'avait pas songé à ce tombeau , perdu déjà sous les décombres. Ceux qui , en 1857, en croyaient l'emplacement occupé par la voie publique estimaient la rue de Pommerèuil (rendue plus tard au vocable de Saint -Martin) orientée, selon les premiers plans, dans le sens de l'église, et ils oubliaient le raffinement du préfet à parachever l'œuvre de destruction.

En comparant le plan qu'on venait -de découvrir avec l'état actuel des lieux, et au moyen d'études géométriques faites secrètement pendant la nuit, il fut facile d'établir que le tombeau n'était pas dans la rue , comme on l'avait supposé, mais sous un groupe d'habitations particulières. On constata, par suite, qu'il était nécessaire d'acheter trois maisons pour reconquérir un si précieux trésor.

Les membres de la commission se concertèrent, afin d'opérer sans retard et en secret cette importante acquisition. Il fallait un bailleur de fonds. La Providence le leur offrit dans la personne de M. Pèdre Moisant, adjoint à la commission peu auparavant. Ce fervent et généreux chrétien se montra immédiatement disposé à dépenser pour cela une somme de cent cinquante mille francs. En face de cette offre magnifique, M81 Guibert se désista de la pensée qu'il avait eue de faire revivre le culte de saint Martin dans l'église Saint-Julien ; et il autorisa l'achat des maisons qui

recouvraient le saint tombeau. La main de la Providence fut ici visible; car, huit ou dix jours après, le 18 novembre, octave de la fête de saint Martin, Monseigneur apprenait que déjà deux maisons étaient achetées, et le 7 décembre, veille de l'Immaculée Conception, l'acquisition d'une troisième maison , malgré bien des difficultés , était conclue.

On ne saurait dire avec quelle allégresse fut accueillie, par le clergé et par les fidèles, la nouvelle de ces importantes opérations. Lorsque M. Moisant, le pieux exécuteur, en instruisit à Paris le cardinal Morlot, Son Eminence s'empressa de célébrer une messe d'action de grâces à ce sujet, ce qu'elle daigna faire savoir gracieusement aux membres de la commission.

La joie de M. Dupont ne fut pas moins grande. Nous en trouvons la trace dans un mot qu'il adresse le lendemain du dernier achat à son ami, M. d'Avrainville. En lui recommandant de faire réimprimer une petite feuille de prières relatives à l'œuvre de la « Réparation », il ajoute : « Et nous y entrons à Tours, par l'acquisition de trois maisons bâties sur l'emplacement du tombeau de saint Martin!... » — La réparation! c'est toujours le grand objet qui le préoccupe et qu'il a principalement en vue dans la reconstruction de l'insigne basilique.

Quelques jours après, plusieurs membres de la commission étaient descendus, vers le soir, dans la cave d'une des maisons nouvellement achetées, afin d'y prier aussi près que possible de l'emplacement présumé du tombeau et d'y offrir à Dieu les prémices si difficilement conquises de la restauration qu'ils avaient en vue. Ils y allument, sur un petit chandelier en bronze à trois branches , trois cierges qu'ils avaient apportés; c'étaient les premiers qui brûlaient en ce saint lieu depuis la destruction de la basilique. Sans le savoir, ils priaient le visage tourné vers le tombeau , à l'endroit de l'ancienne chapelle de la sainte Vierge. Or, le chandelier qu'on avait pris sans choix chez un marchand , et qui supportait les trois cierges, représentait dans son

soubassement un démon écrasé. M. Dupont^ faisant cette remarque , ne manqua pas , selon sa coutume , d'en tirer le sujet de plus d'une joyeuse plaisanterie contre Satan , et d'y voir l'heureux pronostic de sa future défaite.

Mais l'œuvre de Dieu devait avoir ses épreuves. Le perpétuel ennemi de saint Martin sembla tout à coup vouloir se venger, en suscitant des difficultés entre l'autorité ecclésiastique et les membres de la commission. La divergence de sentiment ne roulait, il est vrai, que sur des points de détail ; mais elle suffisait pour entraver la marche de l'œuvre et quelquefois menaçait de la compromettre tout entière. Le vénérable archevêque, qui avait, disait-il, dès son arrivée à Tours et devant les reliques de saint Martin, fait le vœu d'employer son zèle à réparer les ruines d'un si grand désastre, était impatient d'accomplir sa promesse. D'un autre côté, il lui paraissait qu'il y avait de sa part une grave imprudence et une sorte de folie aux yeux de ses diocésains et du monde entier, de s'engager aveuglément à construire une nouvelle basilique dans les proportions de l'ancienne.

Au milieu de ces incertitudes dont il souffrait intérieurement, M. Dupont, nous disent ses confrères de la commission, se montra admirable de calme, de foi et d'humilité. Il voulut qu'on ne cherchât pas d'autre lumière et d'autre appui que la prière et la confiance en Dieu. D'après ses conseils et entraînés par lui, les membres du vestiaire entreprirent à ce sujet, modestement et sans éclat, plusieurs petits pèlerinages de dévotion. Ainsi, au mois de mai 1858, ils faisaient le pèlerinage de Marmoutier, et, au mois de juillet de cette même année, ils allaient à Candes. M. Dupont se trouvait là sur son terrain. Selon lui , la prière et les pèlerinages devaient décider de tout. L'homme de Dieu ne se trompait pas. M*r Guibert lui-même , un peu plus -tard , lui donnera raison , lorsque , prenant la parole devant le monde entier et assumant la responsabilité de l'entreprise, il dira : « Ce n'est pas moi qui ai fixé le moment... , une voix s'est révélée tout à coup

des profondeurs les plus intimes des âmes..., l'écho qui a répondu a été universel. J'ai été moi-même saisi par cette force mystérieuse, et, loin de l'avoir créée, je n'ai fait qu'obéir à sa puissance irrésistible. »

Aussi, à la fête de saint Martin de cette même année 1858 , quel tressaillement de joie et d'espérance ne ressentit pas M. Dupont, lorsque, du banc de fabrique où il siégeait à la cathédrale, il entendit Mgr Pie, dans un admirable panégyrique du thaumaturge, s'écrier, au début de sa péroraison : « C'est à vous seul , Monseigneur , qu'il appartient de juger des temps que la Providence a ordonnés pour cette œuvre de régénération! Mais le jour où votre voix s'élèvera, la France, le monde entier, j'en ai la confiance, entendront votre voix. Les papes vous entendront, les évêques vous entendront, les prêtres vous entendront, les vierges vous entendront, et tous les Ordres vous entendront; les pauvres vous entendront et l'avenir vous entendra — » L'émotion que produisirent ces paroles dans l'immense auditoire qui remplissait la métropole fut profond. M81" Guibert, en particulier , en fut très vivement impressionné.

Pourtant, rien ne se fit encore; les affaires n'avançaient pas. Voyant cela, la commission résolut, toujours d'après le conseil de M. Dupont, de faire un pèlerinage particulier au monastère de Ligugé. Tous les membres , leur président en tête, s'y rendirent le 14 décembre, jour de la Réversion de saint Martin. Là ils s'agenouillèrent dans la cellule où le grand thaumaturge, alors simple moine sous la conduite de saint Hilaire, avait ressuscité un mort; et ils lui demandèrent de ressusciter sa basilique. Ils allèrent aussi , en passant à Poitiers , remercier Mgr Pie des mémorables et consolantes paroles qu'il avait prononcées dans la cathédrale de Tours. L'illustre prélat les bénit et leur prodigua de nouveau les plus vifs encouragements. Us ne voulurent pas quitter Poitiers sans visiter la belle et antique église de Saint -Hilaire, qu'on venait de restaurer. Or, comme ils y entraient dans l'après-midi , il se trouva qu'à l'occasion d'une

cérémonie religieuse on chantait au chœur Je psaume Cantate Domino, qu'affectionnait particulièrement M. Dupont. Cette circonstance ne pouvait échapper au pieux pèlerin. Il s'arrête sur le seuil , prête l'oreille , et se tournant vers ses amis, ravi et joyeux : « C'est, dit-il , d'un heureux présage, on chante Cantate! »

Pendant ce temps-là, un mémoire rédigé par M. Baudier, supérieur du grand séminaire , d'après les notes que lui avait fournies la commission, fut présenté à Msr l'archevêque de Tours. C'était une dissertation sur l'emplacement précis du tombeau de saint Martin, tendant à établir que ce glorieux sépulcre se trouvait situé, non pas dans la rue, mais bien sous le sol occupé par les maisons récemment achetées. Ce mémoire avait son importance, parce qu'autour de M8* l'archevêque plusieurs mettaient encore en doute ce fait décisif, et il était urgent de créer dans son esprit une pleine conviction à cet égard. Tel était le but du savant et lumineux rapport qui lui fut remis au nom de la commission.

Comme conclusion , on demandait dans .cet écrit : \° de transporter le vestiaire de Saint -Martin dans une des maisons achetées; 2° d'abattre les deux autres maisons pour y construire, à l'emplacement du saint tombeau, un petit oratoire. — « Ainsi , était-il dit , la ville de Tours verrait avec joie une juste satisfaction donnée à ces nombreux et précieux souvenirs, comme on vient de le faire à Ligugé et comme il se fait en ce moment à Marmoutier. » Les dames du Sacré-Cœur faisaient alors dans leur enclos une importante réparation à la grotte de Saint-Martin et au rocher de Saint-Bricê.

M^ Guibert accueillit favorablement ce rapport. En même temps, le vénérable archevêque autorisa un pèlerinage public que la commission du vestiaire, à l'instigation de M. Dupont, avait eu le dessein, d'organiser pour Candes. Ce fut le premier pèlerinage général que la Touraine ait entrepris à ce lieu mémorable , témoin de la mort du grand thaumaturge. Beaucoup de fervents chrétiens et un nombreux clergé

en firent partie. M. Dupont, nous assure-t-on , ne se tenait pas de joie : il n'était point étonné, rien n'étonnait sa foi dans l'ordre des miséricordes divines; mais il était ravi. Quel couronnement , quel épanouissement de la dévotion si longtemps privée et solitaire du « pèlerin » !

Voici le récit qu'il en fait lui-même à un de ses amis : il rattache ce pèlerinage à la victoire de Solférino, qui fut alors la cause d'une si grande joie en France. C'était au mois d'août 1859. — « Le dimanche 28 août, dit-il, nous avons fait le pèlerinage de Gandes , Jieu vénérable depuis la mort de saint Martin, à quatre lieues environ de Saumur, et voici à quelle occasion. Le samedi 25 juin, la nouvelle de Solférino arriva. Les membres du vestiaire des pauvres furent frappés de la pensée que saint Martin, étant Hongrois, c'est-à-dire Autrichien de naissance et Français par adoption, se trouvait le mieux placé de tous les saints pour dire : Mes enfants, vous ne vous battrez plus ! » — Cette pensée venait de M. Dupont lui-même. — « Là -dessus, reprend-t-il , nous fîmes vœu d'aller à Candes en pèlerinage d'action de grâces, s'il n'y avait plus de batailles et que la paix survînt bientôt. » — « Saint Martin, dit-il ailleurs, avait préparé les âmes à cette paix. Il a fait prendre la plume aux deux empereurs. Nous voici redevables de notre pèlerinage de Candes en l'honneur de notre saint patron : Digitus Dei est hic! Je ne suis pas surpris, mais joyeux... »

Il continue : « M. l'abbé Besnard, premier grand vicaire, présidait le pèlerinage, qui s'est accompli de la plus consolante manière. A la messe, plus de quatre-vingts hommes et une vingtaine de dames se sont approchés de la sainte table. Nous étions partis cent soixante de Tours; de plus, toutes les populations voisines étaient accourues et remplissaient la vaste enceinte de l'église. Vous n'auriez pas reconnu ce jour-là le bon et froid Tourangeau. Vous ne pouvez pas vous figurer le beau mouvement que cela a produit. »

A ces détails nous en ajouterons un autre, dont M. Dupont ne parle pas, mais qui nous est garanti par le témoi-

gnage d'un des présidents du pèlerinage. Les cent soixante pèlerins tourangeaux, à l'aide du chemin de fer, avaient suivi la rive droite de la Loire. Pour atteindre Candes, situé slir la rive gauche, ils avaient à traverser le fleuve. On n'eut de disponibles que quatre ou cinq petits bateaux, qu'un marinier de Yarennes s'était chargé de fournir. Ces faibles moyens de transport étaient de beaucoup insuffisants. On réussit néanmoins, non sans difficulté, à opérer le passage. Mais , au retour , le transport devint plus difficile. Le nombre des pèlerins venus de Tours s'était accru des pèlerins du voisinage , en sorte que les six petites barques pleines de passagers enfonçaient dans l'eau presque jusqu'aux bords. Un terrible accident paraissait inévitable. M. Dupont, qui ne devait s'embarquer qu'un des derniers, était sur le rivage, son chapelet à la main, et voyait tout ce qui se passait. Inquiet, un des présidents du pèlerinage s'approche, et, lui montrant avec effroi une des barques presque submergée, il lui fait observer qu'un accident est à craindre. Le serviteur de Die,u, continuant à égrener son chapelet, lui répondit par ces paroles de l'Evangile : « Homme de peu de foi, pourquoi craignez- vous? » Et il monta sur cette même barque, en invitant son ami à le suivre. — De fait , malgré des craintes sérieuses et fondées, il n'arriva pas d'accident : ce que plusieurs n'hésitèrent point à attribuer aux prières et à la confiance de M. Dupont. Ce premier pèlerinage général de la Touraine à Candes est le point de départ de ceux qui , depuis , s'y sont faits chaque année. Il fut en même temps comme la première impulsion donnée par le nom de saint Martin aux grands pèlerinages qu'on a vus un peu plus tard , avec tant de consolation et d'espérance, se rendre à Lourdes, à Parayle-Monial et à d'autres sanctuaires célèbres. Inspiré et organisé par M. Dupont, pour un but éminemment national et français, celui-ci semble avoir tracé leur caractère à tous ceux qui ont suivi; il est juste d'en attribuer l'initiative et la part principale à notre pèlerin de la rue Saint-Etienne. »

L'œuvre de Saint-Martin ne tarda pas à en ressentir des bénédictions particulières. D'abord l'arcbevêque, selon la demande qui lui en avait été faite, permit de transporterie vestiaire près de l'emplacement qu'on reconnaissait comme celui du saint tombeau, et accorda l'autorisation de faire des quêtes pour le rétablissement du sanctuaire qu'on se proposait d'édifier à cet endroit.

D'une autre part, la commission ne se vit pas moins puissamment encouragée dans son entreprise par les chaleureuses et bienveillantes paroles de dom Guéranger, que M. Dupont connaissait depuis longtemps et qu'il était allé, avec deux autres membres de ses amis, consulter à Solesmes. Ils attachaient, avec raison, un très grand prix à l'approbation du docte et pieux abbé, restaurateur de l'Ordre bénédictin en France.

Enfin, par une lettre circulaire adressée à son clergé et datée du 8 décembre 1859, M^ Guibert annonçait qu'il avait résolu définitivement de rétablir le tombeau de saint Martin dans le lieu où il existait autrefois. Il demandait le concours de son clergé diocésain pour l'accomplissement du « dessein de quelques pieux fidèles, qui avaient, disait -il, conçu le projet d'acheter, sous leur propre responsabilité, trois maisons situées sur l'emplacement même du saint tombeau, afin de le rétablir au même endroit, de lui restituer les précieuses reliques et d'élever autour une chapelle pour recevoir et abriter les pèlerins ». L'archevêque ajoutait qu'il n'avait pu qu'approuver le « noble et généreux projet de ces pieux fidèles », et qu'il s'était engagé à recommander leur entreprise aux âmes charitables. Il autorisait , en conséquence, « tous et chacun des membres de la commission du Vestiaire » à faire des quêtes privées dans la ville et dans le

diocèse, se réservant de permettre des quêtes publiques pour le moment où il s'agirait d'entourer le tombeau d'un sanctuaire convenable. En somme, cette lettre circulaire, pleine de discrétion et de prudence, confiait en quelque sorte à l'initiative de la commission du Vestiaire le soin de mettre l'Eglise de Tours en possession du sol sacré : le prélat se bornait à publier la haute approbation et Je bienveillant appui qu'il donnait à la hardiesse et à la sainteté de leur entreprise.

C'était beaucoup pour M. Dupont. Il vit dans cet acte public de son archevêque un gage précieux et consolant de ses plus intimes espérances. Il en trouva un autre dans le petit événement que nous allons raconter.

L'ouvroir du vestiaire venait d'être installé près du tombeau , dans une partie des maisons récemment acquises. Or, le jour même de cette installation, on apporta à la commission une grande pierre trouvée dans un terrain du voisinage. Une des faces portait un bas-relief : on y distinguait Notre- Seigneur, debout, semblable à un voyageur;- devant lui, six personnages avec des bourdons et des coquilles représentaient évidemment des pèlerins. Il y avait une inscription, prise en partie dans l'Écriture (I Paralip., ch. XXIX, V. 15) et relative à la reconstruction du temple de Jérusalem : Feregrini sumus coram te et advenœ sicut omnes 'patres nostri. Bies nostri quasi umbra super terram, et nulla est mora. Domine, fac nobis misericordiam cum servis tuis, et ne derelinquas nos , Domine Deus noster l...

En la lisant , le lendemain de la découverte , dom Guéranger, qui passait à Tours comme par hasard , s'écria tout à coup , hors de lui et frappant des mains : « Que tardezvous encore? Qu'attendez-vous pour commencer?... » — Ce qui excitait le pieux transport du savant abbé de Solesmes,

1 « Nous sommes pèlerins devant toi et étrangers comme nos pères. Nos jours passent comme l'ombre sur la terre , et il n'y a pas de retard. Seigneur, faites-nous miséricorde, à nous vos serviteurs, et ne nous abandonnez pas , Seigneur notre Dieu. »

c'est le sens même des termes de cette inscription. — Le commencement est un texte du premier livre des Paralipomènes. David, après avoir énuméré les trésors qu'il a ramassés pour la construction du temple et ceux que le peuple a offerts, ajoute : « Donc, notre Dieu, nous te confessons et louons ton nom illustre! Qui suis-je, moi? et quel est mon peuple, pour que nous puissions te promettre toutes ces choses ? Toutes choses sont à toi , et nous te donnons ce que nous avons reçu de ta main , parce que nous sommes pèlerins devant toi et étrangers comme nos pères. » — A qui ce nom de pèlerin pouvait-il mieux convenir qu'à M. Dupont et à ses amis ? Les membres de la commission du Vestiaire étaient justement au nombre de six, comme les personnages du bas-relief. Ainsi que le roi David et son peuple , ils s'occupaient d'amasser des trésors pour la reconstruction de la basilique; ils voulaient redonner à Dieu ce qui était à Dieu. Il faut entendre M. Dupont raconter ce fait, avec les transports de joie qu'il ressentit : « Dom Guéranger, écrit- il à un de ses amis le 29 novembre 1859, a été émerveillé d'un événement dont voici le récit. Il s'agit de la réparation de la basilique de Saint- Martin. Je vous ai fait voir les maisons achetées. Tout porte à croire que notre glorieux patron donne la main à cette œuvre de réparation. Entre autres preuves, nous avons la suivante : le jour même que nous prenions possession de l'une des maisons pour en faire le siège provisoire du vestiaire, un voisin vint nous remettre, comme première pierre, un bas-relief provenant de la basilique de Saint-Martin, représentant six pèlerins et Notre- Seigneur, qui leur fait bon accueil. Ce bas-relief, long de six pieds, composé de*deux énormes pierres fort dures, gisait depuis des années dans la cave d'un épicier, les figures et l'inscription tournées contre cet ignoble sol. On s'empressa de nettoyer les lettres composant l'inscription. Jugez de la joie des membres de la commission à la lecture de cette inscription, que nous arrachions lettre par lettre aux immondices! Dans le premier moment, nous ne fûmes frappés,

mes confrères de la commission et moi , que de la vue des six pèlerins et des premiers mots de l'inscription : Peregrini sumus... Mais quelle a été notre joie, en retrouvant cette prière dans la bouche de David au moment où il fait comme son testament en faveur de la construction du temple ! » — « Remarquez que la commission de Saint -Martin a fait cinq pèlerinages en l'honneur de son patron; et qu'à chaque fois elle a pu constater un petit progrès dans l'opinion publique et auprès de l'autorité qui avait à donner son approbation. Nous nous laissons persuader que saint Martin veut le rétablissement de son église. Il est, du reste, assez touchant de voir que nous prenons possession du terrain par l'œuvre du Vestiaire. Et nous sommes comme forcés par les circonstances à agir de la sorte. » — Ce bas-relief, qui paraît être une œuvre du XIVe siècle, est aujourd'hui pieusement conservé dans la chapelle provisoire de Saint- Martin. On peut, en l'étudiant sur place, se rendre compte des impressions que ressentirent M. Dupont et ses amis.

L'année 1860 fut marquée, au mois de juillet, par un nouveau pèlerinage qui restera comme un précieux souvenir dans l'histoire de la commission; ce fut celui d'Olivet, où l'on venait de retrouver une parcelle du manteau militaire que saint Martin partagea avec un pauvre aux portes d'Amiens. L'œuvre du Vestiaire ne pouvait rester indifférente à cette découverte inattendue. Informé de l'événement par le curé de la paroisse, M. l'abbé Métivier, avec lequel il était en relation depuis longtemps, M. Dupont engagea ses collègues à aller tous ensemble célébrer à Olivet la Saint-Martin d'été, au 4 juillet . On s'y rendit en effet, et les membres de la commission furent admis à ce qu'ils regardèrent comme un insigne honneur pour eux, celui de porter sur leurs épaules, à la procession, la nouvelle châsse qui renfermait la précieuse relique longtemps soustraite à la dévotion des fidèles. M. Dupont ne voulut pas que le pèlerinage de Candes en souffrît; on le fit le 10 mai de cette même année, et on y compta sept cents pèlerins.

Cependant des explorations avaient été faites dans l'une des maisons achetées, et l'on avait découvert diverses fondations à l'aide desquelles on put déterminer l'axe de la basilique, et par suite celui du tombeau. Il se passa alors un fait étrange, de minime importance en soi, mais qui eut pour M. Dupont et ses collègues une joyeuse signification. Un opérateur attaché à la compagnie du chemin de fer avait été chargé par un des membres de la commission de descendre dans les caves et de faire le dessin des maçonneries récemment découvertes. Il en revint très ému, et voici ce qu'il raconta. Il avait, disait-il, pendant son travail, entendu autour de lui des chants célestes pleins de douceur et de mélodie. Croyant être sous l'empire d'une hallucination , il sortit de la cave pour demander au locataire si un chant extraordinaire avait frappé son oreille. Sur sa réponse négative, il regarda dans la rue, où il ne vit et n'entendit rien. Mais dès qu'il fut rentré dans la cave, ces chants recommencèrent de la même manière. L'opérateur resta convaincu de la nature surnaturelle du fait et en a signé la déclaration écrite, laquelle a été contresignée par le membre de la commission qui l'avait recueillie de sa bouche dès le premier moment. L'ayant appris, M. Dupont y vit une manifestation divine annonçant qu'il y avait joie au ciel : c'était, à ses yeux, le commencement heureux de la grande réparation.

Par suite des précieuses découvertes accomplies, on décida, avec l'assentiment de M^ l'archevêque, qu'un oratoire serait provisoirement approprié au-dessus de la cave en question.

Malgré les tristesses du moment , — c'était en novembre 1860, quelques semaines après la bataille de Castellidardo et l'invasion des possessions pontificales, — M. Dupont sent son cœur tressaillir d'espérance : « Lundi prochain, écrivait-il le 9 novembre, la messe, après soixante -dix ans de profanation, sera célébrée au lieu même où se trouvait le maître-autel de la basilique de Saint-Martin. Soixante -dix ans 1... Serait-ce un signal de l'œuvre de la réparation? Au

milieu des déplorables circonstances où nous nous trouvons, il faudrait qu'un prophète vînt répondre à cette question.

« Nous pouvons, du moins, dans la simplicité de la foi, pousser vers le ciel des cris douloureux et demander au Seigneur la fin de la captivité de l'Eglise comme Zacharie : « Seigneur, voilà soixante-dix ans! » — « Lés événements sont de telle nature que tous les raisonnements" deviennent inutiles. Mais c'est le moment d'attendre avec foi le secours d'en haut. »

La chapelle provisoire devait être inaugurée le 12 novembre, lendemain de la fête de saint Martin. Le 11 , jour où la fête est célébrée dans toute l'Eglise , les membres de la commission, ayant à leur tête leur président, M. Dupont, descendirent dans la cave débarrassée et nettoyée, s'y agenouillèrent devant la croix marquée sur le mur dans la direction où devait être le tombeau, et suspendirent à la voûte une lampe qu'ils allumèrent et qui ne devait plus s'éteindre. La bénédiction de l'oratoire eut lieu le lendemain; elle fut faite avec de leau bénite de l'ancienne basilique précieusement conservé et entretenue par un chanoine et ses héritiers. L'archevêque, entouré de ses grands vicaires, des membres de son chapitre et des curés de la ville, célébra la messe sur l'autel provisoire, renouvelant ainsi, au sépulcre même du thaumaturge, l'auguste sacrifice interrompu depuis soixante -dix ans, après y avoir été offert pendant quatorze siècles. Plus tard, en effet, quand on eut déterminé l'axe de la basilique, on reconnut que cet autel avait été posé exactement sur la ligne même de cet axe et juste au-dessus du saint tombeau.

Ce premier acte d'une réparation si longtemps attendue fut un véritable événement pour la ville de Tours et pour tout le diocèse. Pendant les sept jours qui suivirent, le saint sacrifice fut célébré presque sans interruption ; une affluence considérable de personnes de toutes les conditions et de tous les rangs se pressaient dans la petite chapelle provisoire et dans le caveau où apparaissait le résultat des premières

fouilles , et qu'on osait bien appeler « la chapelle souterraine ». Des fidèles priaient avec ardeur et confiance; ils s'agenouillaient sous la petite lampe suspendue à la voûte; ils baisaient avec dévotion la croix tracée sur la muraille dans la direction présumée du tombeau. Les uns faisaient brûler des cierges, d'autres de l'encens; on y apporta des fleurs. On n'estima pas à moins de vingt mille le nombre des personnes qui délitèrent l'une après l'autre dans cet étroit espace. Des grâces signalées furent obtenues, comme l'attestent les premières plaques offertes en ex-voto.

M. Dupont ne perdait rien de ces détails et s'en exprimait avec transport à ses amis : « Notre attente, écrit- il, a été dépassée au moment de la réconciliation du sanctuaire de saint Martin. Pendant l'octave, le caveau a été envahi par une masse d'hommes continue, respectueuse, priante. Cent quatre-vingts cierges toujours allumés, une soixantaine de messes célébrées, plus de huit cents communions!... Tout le monde est dans l'admiration, on sent qu'il s'est passé quelque chose de surnaturel. »

On dut nommer un aumônier ou chapelain en titre, pour desservir la chapelle et garder le saint tombeau. M. Dupont, à cette époque, offrit de contribuer pour mille francs à l'ameublement du local qui lui était destiné dans la maison de l'ouvroir. Il fit cette offre, comme toujours, d'une manière anonyme, avec autant de délicatesse que de générosité. Le premier chapelain fut le jeune et pieux abbé Albert de Beaumont, d'une de nos plus grandes et meilleures familles de Touraine. Plein de respect pour M. Dupont, il vint souvent près de lui, dans les débuts toujours difficiles d'une installation, s'entretenir de ce qui faisait l'objet de leur pensée commune. Il en recevait des sujets d'édification et des paroles d'encouragement qui servaient à soutenir et à régler l'ardeur de son zèle. Il mourut en 4867, épuisé par le travail, victime de son dévouement, après avoir donné à saint Martin, avec sa vie, tout ce qu'il avait en ce monde.

Cette mort angélique affermissait l'àumônerie de la chapelle provisoire ; mais le service du pèlerinage qui se développait autour du tombeau excédait désormais les forces d'un seul homme. Msr Guibert espérait que plus tard il lui serait donné « d'y rétablir, comme dans les temps anciens, la prière publique et le chant quotidien des louanges du Seigneur » .Mais en attendant, « nous devons, disait-il , y attacher un plus grand nombre d'ouvriers. » Ce fut à la Congrégation des Oblats de Marie Immaculée , à laquelle il appartenait lui-même comme religieux, qu'il confia ce ministère apostolique avec toutes les œuvres de piété et de charité qui en dépendent. Le R. P. de Lhermite , supérieur des nouveaux chapelains, et son successeur, le R. P. Rey, entrèrent aussitôt dans les vues de M. Dupont, relativement à la reconstruction de la basilique. L'un et l'autre se trouvèrent heureux de le voir souvent , de s'édifier de ses exemples , de s'inspirer de ses conseils, de recourir à ses prières. Aujourd'hui encore, les Pères Oblats professent la plus grande vénération pour sa mémoire ; nous tenons d'eux plusieurs détails intimes que nous avons consignés dans cet ouvrage.

Quinze jours après la bénédiction de la chapelle dont nous avons parlé, un archéologue de la ville, savant antiquaire et grand ami de M. Dupont, M. Lambron de Lignim, avait, en furetant 1-es archives de la préfecture , mis la main sur une pièce qui allait merveilleusement servir à constater l'état du saint tombeau à l'heure de sa découverte. C'était un procès-verbal daté de 1686, rédigé par les chanoines de Saint-Martin et qui contenait la description d'un caveau vu à cette époque sous le sépulcre tel qu'on l'avait restauré après la profanation des protestants en 1562. Les anciens de la ville savaient que le tombeau de saint Martin, placé der-

rière le maître-autel, au fond du chœur de la basilique, était élevé d'une marche au-dessus du niveau du sol. Il était entouré d'une grille et surmonté d'une coupole en suivre qui avait été autrefois en argent. D'après la pièce trouvée par M. Lambron, « les chanoines, en 1686, tirent réparer le pavé du chœur. La marche qui régnait autour du tombeau fut levée , et on aperçut une petite voûte sous le tombeau. Les chanoines, aussitôt prévenus , s'assemblèrent extraordinairement, firent descendre dans la voûte le vicaire perpétuel du chapitre, et on dressa procès-verbal de sa visite. » Ce procès-verbal constate la longueur de la voûte, sa hauteur et sa largeur, la qualité de la pierre dont elle était construite : une « pierre de Bourré fort blanche » ; il énumèrè les objets qu'on reconnut dans l'intérieur : une caisse en bois fermée à clef, posée sur deux pierres, accotée de deux grands morceaux de marbre blanc, contenant de la poussière mêlée à des ossements et à des fragments de marbre, etc.. » Cette « cendre », ces « ossements », c'était ce qui restait des reliques de saint Martin, brûlées par les protestants. « On avait précieusement ramassé ces cendres, dit Maan, historien du xvii0 siècle; on les avait renfermées dans une caisse mise dans le caveau où elles avaient autrefois reposé. » On avait en outre, ajoute le même historien, « ramassé les fragments de l'ancien marbre blanc que saint Euphrone d'Autun avait envoyé à saint Perpet pour couvrir le tombeau1. » Ces détails furent signalés à la société archéologique de Touraine par M. Lambron, « heureux, disait-il, de les produire, à cause des sympathies que le culte vénéré du thaumaturge des Gaules réveillait en ce momenf dans toute la ville. »

Pendant ce temps-là, la commission du Vestiaire se préoccupait vivement du grand objet de ses recherches. M. Moisant, qui avait déjà ouvert sa bourse si généreusement, se

1 On peut voir ces « fragments », actuellement exposés à la vénération du public, dans la crypte, à gauche du tombeau. Une belle inscription lapidaire en donne l'explication.

décida à un nouveau sacrifice pour hâter *le départ du locataire occupant la cave où l'on avait l'espoir de retrouver l'emplacement du précieux tombeau.

On était au 14 décembre, fête de la Réversion de saint Martin , anniversaire du retour merveilleux, de son corps rapporté d'Auxerre , où la crainte des Normands l'avait fait transporter en 853 et où il était resté plus de tcente ans.

Vers le soir de ce jour mémorable, toutes les difficultés qui s'opposaient à la continuation des fouilles étant levées , les recherches furent reprises avec activité dans les caves. Celle dont on venait d'entrer en possession avait été débarrassée. Pour y travailler paisiblement à l'abri de l'empressement de la foule, on fit murer les diverses entrées qui y donnaient accès. Quelques ouvriers avec M. Mandin, l'ingénieur qui avait entendu des chants lors des premières opérations, se trouvaient ainsi enfermés dans la cave encore inexplorée. Ils n'en devaient sortir qu'en s'ouvrant un passage à travers le mur par la partie de la "basilique déjà rendue au culte où se tenaient les- membres de la commission avec M. Dupdnt, leur président. Une trentaine de personnes s'y étaient réunies à eux, et aussi un certain nombre d'ouvriers pour concourir de ce côté aux travaux. Un membre de la commission avait eu l'idée d'y faire descendre un harmonium : on ne soupçonnait pas la découverte précieuse qui devait avoir lieu; mais comme c'étaient les premières fouilles, tous les cœurs palpitaient d'une vive attente. On priait avec ardeur. Un ecclésiastique se tenait à l'harmonium , prêt à le toucher; plusieurs autres s'étaient joints à lui, notamment le vénérable M. Petillault, curé de Saint-Etienne de Ghigny, doyen d'âge de tout le clergé du diocèse, qui jadis avait exercé les fonctions d'enfant de chœur dans l'antique basilique. Au milieu de cette foule pieuse, l'attitude de M. Dupont était remarquable : sérieux, recueilli, se promenant d'un pas grave et lent, d'une muraille à l'autre, il priait en silence, un livre à la main, s'arrêtant de temps en temps et

jetant un regard d'attente et de désir sur la partie du mur

qui séparait les ouvriers.

Il était onze heures du soir. Les travaux, quoique habilement dirigés, avaient été longs, pénibles, mêlés tour à tour d'espérance et d'anxiété. On était convenu d'ouvrir la muraille à l'endroit même marqué de la croix rouge. Pour procéder d'accord , et surtout pour ne pas s'écarter de l'axe de la basilique sur lequel on savait que le tombeau était placé, on avait percé le mur et pratiqué ce qu'on appelle un trou de mèche , qui mettait les deux groupes d'ouvriers en communication. On travaillait ardemment, lorsque dans la cave murée on vit tout à coup, au milieu des décombres, tomber sous le marteau des ouvriers des fragments de pierre blanche. M. Mandin regarde avec attention ; ces pierres sont liées évidemment par une maçonnerie ancienne. C'est de la pierre de Bourré fort blanche, la pierre signalée par le procès- verbal de 168G. Devant lui, à un intervalle de soixante-cinq centimètres l'un de l'autre, se dressent, coupés transversalement et noyés dans un gros mur de fondation récente, deux petits murs parallèles en tuffeau blanc, présentant à leur partie supérieure deux petits voussoirs, naissance d'une voûte qui n'existait plus, écrasée sans doute sous le poids du mur moderne. Grâce aux renseignements de toutes sortes dont on avait eu soin de s'entourer depuis longtemps, il n'y avait pas de doute : on se trouvait en présence des deux côtés parallèles du petit caveau ou sépulcre dans lequel, après les ravages des huguenots, on avait recueilli les cendres de saint Martin et où son corps avait été autrefois, déposé. Au premier aspect des pierres blanches, M. Mandin, en communiquant par le trou de mèche, avait demandé l'interruption des travaux dans la cave opposée. Après un pieux et rapide examen, il se décida à faire un petit croquis des maçonneries qui se présentaient à lui , et le lit passer par le trou de mèche aux membres de la commission, en demandant des instructions.

Les études préalables que la .commission avait faites sur

les dispositions du tombeau, lui permirent^ sur la vue de ce croquis, de se faire rapidement la conviction que le tombeau de saint Martin était retrouvé, et M. Thipont annonça la découverte aux fidèles qui se tenaient prosternés en prière, haletant d'impatience et d'anxiété. La nouvelle est accueillie avec un transport de joie et une émotion indicibles. On réclame un Magnificat solennel. M. Petillault, le vieil « acolyte de Saint-Martin », comme on l'appelait, l'entonne d'une voix déjeune homme. Tous s'unissent à lui ; le chant alterne dans les deux caveaux de chaque côté du mur; c'est un chœur réglé, unanime, émouvant, que n'oublieront jamais ceux qui y ont pris part.

Après le Magnificat, on se remet au travail avec énergie et précaution. Bientôt, la percée étant devenue complète, plusieurs membres de la commission peuvent visiter le second caveau et constater de leurs yeux l'importante découverte si providentiellement accomplie. Ce jour-là, en effet, 14 décembre 1860, Dieu permettait que l'emplacement précis du tombeau de son grand serviteur, caché et perdu depuis soixante-dix ans sous de vulgaires et profanes constructions , fût refrouvé , mis à découvert et rendu à la piété des fidèles.

C'en était assez pour M. Dupont. Comme son absence s'était prolongée fort avant dans la nuit, redoutant des inquiétudes excessives pour sa vieille mère, qui n'était pas prévenue et n'avait pas l'habitude de le voir rentrer si tard, il se hâta de retourner chez lui. A sa mère étonnée, il dit pour toute réponse : « Réjouissez- vous, ma mère!... Enfin nous l'avons trouvé, et nous le possédons! » — Cette joie du dévot serviteur de saint Martin éclate dans toutes les lettres qui nous restent de lui à cette époque. « J'ai dû vous dire, mon cher confrère, écrit-il à un de ses amis, que nous nous occupions beaucoup ici de la réparation de l'église de Saint- Martin. Eh bien! le jour d'une de ses fêtes dans le diocèse de Tours, celle de la Réversion de ses reliques, le béni caveau dans lequel a reposé la vénérable dépouille a été découvert,

à la suite de plusieurs circonstances aussi providentielles les unes que les autres. C'est à crier de tous ses poumons : Miracle !... » — « Hier à minuit, écrit- il le lendemain, les fouilles nous ont conduits dans le tombeau de saint Martin, mutilé sans doute, mais parfaitement reconnaissable, et cet après-midi plusieurs archéologues sont venus donner confirmation à la pieuse découverte. »

Et quelques jours après, écrivant à M, d'Avrainville : « Je n'ai pas eu le temps, dit-il, de vous parler de la visite que M8* l'archevêque avait faite au tombeau de saint Martin. Il est hors de doute, sinon de contestation, que nous avons le tombeau primitif, celui dans lequel, soixante -quatre ans après sa mort , les vénérables reliques ont été déposées par saint Perpet, en 473. Nous avons les deux côtés longitudinaux des parois de cette espèce de fosse, placée dans un mur droit, à deux pieds du mur circulaire formant l'abside. C'est un grand trésor, et je crois que cette belle relique va donner lieu à la reconstruction de l'insigne basilique. » — « Maintenant, dit-il encore, il va s'agir de se mettre sérieusement à l'œuvre de la réparation du lieu profané. Nous le ferons de notre mieux , nous souvenant de cette parole de dom Guéranger : « Toutes les fois que le culte de saint Martin « a été en honneur, les affaires ont prospéré en France. » Le bon Dieu nous en donnera-t-il le temps? Je l'espère. Après tout, Satan n'est pas le maître... 11 y aurait des choses ineffables à dire au sujet de la marche qu'a suivie l'affaire de Saint-Martin... »

Toute la ville de Tours s'était émue ù la nouvelle de cette importante découverte. Le lendemain, comme le dit M. Dupont, non seulement M81 l'archevêque et beaucoup de membres du clergé, mais les savants de la ville vinrent avec avidité contempler le résultat des fouilles. La société archéologique de Touraine, représentée par son président, son secrétaire et les autres membres du bureau, s'y transporta. M. Lambron de Lignim, l'antiquaire érudil qui avait retrouvé aux archives de Tours le procès-verbal de 1(386 , s'y trouvait

présent. Il put s'assurer par lui-même, ainsi que ses collègues, « que le petit caveau voûté en tufleau très blanc, » mentionné comme le sépulcre de saint Martin dans cette pièce importante, correspondait parfaitement par ses dimensions et sa nature au petit caveau récemment découvert. Tous exprimèrent l'espérance de voir bientôt de nouvelles découvertes non moins heureuses succéder à celles-ci ; tous reconnurent sans hésitation, sinon le sépulcre même de saint Martin , du moins l'emplacement de cet antique et vénérable monument.

C'en était assez, assurément; mais plusieurs allèrent plus loin, et restèrent convaincus que c'était, non pas seulement la place de ce saint tombeau qui aurait été détruit par les huguenots et dont il ne resterait plus rien , mais le tombeau primitif bâti par saint Perpet, le même que celui où ce saint évêque déposa le corps du thaumaturge soixantequatre ans après sa mort, lorsqu'il l'enleva du sarcophage où il avait d'abord été enseveli pour le transporter dans la nouvelle basilique qu'il venait de construire.

Donnons ici lesjsreuves qui appuient cette seconde opinion. D'abord, la haute antiquité de ce « petit caveau » se prouve par la nature des maçonneries et du mortier, qui sont antérieurs au XI0 siècle. Quoique ces maçonneries aient été faites avec la pierre de tuffeau, qui est, on le sait, d'une taille si facile, il est impossible d'y trouver un appareil quelconque , et elles ont tous les caractères du Ve siècle , où , dans les Gaules, l'art de l'appareilleur semblait être perdu. Quant, au mortier, il ne laisse aucun doute sur son antiquité. C'est bien ce mortier fin à sable lavé que les Romains et les Gallo- Romains employaient pour les enduits dans la construction de leurs amphithéâtres ou de leurs forteresses. Confronté, par exemple, avec le mortier du palais des Césars à Rome et celui des constructions gallo-romaines découvertes à Angers et à Tours, on l'a trouvé semblable. En outre, les dimensions, aussi bien que la forme creuse et voûtée de ce petit édifice, prouvent qu'il était le massif central d'un

autel. Cette condition de servir d'autel, pour le tombeau de saint Martin, doit être admise. Quoique saint Grégoire ne le dise pas en propres termes, plusieurs textes semblent désigner le tombeau de saint Martin sous le nom de « saint autel ». Personne n'ignore que, dès les premiers siècles, on a commencé à célébrer l'auguste sacrifice sur les tombeaux des martyrs et des confesseurs. Est- il admissible qu'une exception ait été faite pour l'apôtre des Gaules, dont la mémoire remplissait l'univers? N'est-il pas plus naturel de penser que son corps fut renfermé dans un autel, comme celui de saint Pierre? Voilà ce que soutiennent de savants connaisseurs.

Des travaux subséquents, et des découvertes importantes faites successivement sur les points environnants, semblent confirmer le sentiment que nous venons d'exposer. C'est ainsi que des fouilles pratiquées dans la rue Saint- Martin pour cause d'utilité publique mirent à découvert le puits autrefois si renommé de la basilique, ainsi que la base parfaitement conservée d'un des piliers du transept. On découvrit également la base d'une des quatre colonnes qui entouraient le tombeau, une partie des fondations de l'abside, la base d'un des piliers du rond-point du chœur, les bases de plusieurs piliers des nefs, la base d'un pilastre de la chapelle de la sainte Vierge, une partie des fondations des deux premières chapelles absidales du côté droit, des fragments des chapelles du côté gauche, l'extrémité du massif général des fondations, les débris d'un petit fourneau qui, par sa position, paraît avoir été celui que les protestants construisirent pour fondre les reliquaires du trésor de Saint-Martin.

L'examen attentif des maçonneries a permis, par l'étude des mortiers et de l'appareil, d'y retrouver les fondations des églises des vp, xiP, xne et xme siècles , qui se sont succédé sur le tombeau de saint Martin. La position et l'orientation de ces maçonneries vinrent donner une certitude absolue sur l'emplacement du tombeau indiqué aujourd'hui

aux fidèles par le ciborium en bronze dor^g qui le recouvre. De ces découvertes, il est également permis de conclure, sinon avec la même certitude, du moins avec des raisons plausibles, que le petit caveau retrouvé le 14 décembre 1860 est bien celui où saint Perpet déposa, le 4 juillet 473, le corps de saint Martin.

D'après ce sentiment, par suite de l'envahissement du sol, les restes de l'édifice de saint Perpet étaient devenus comme une sorte de caveau complètement dissimulé par les terres qui le recouvraient. A l'époque des huguenots, la rage de ces hérétiques se porta d'abord sur les châsses , puis sur le mausolée, l'autel et le ciborium. Ils détruisirent tout ce qui était au-dessus du sol, et, d'après la disposition que nous venons d'expliquer, ils ont pu parfaitement ne pas découvrir le petit caveau qui était caché sous terre et qui, par suite, échappa à leur fureur sacrilège. Il était, d'ailleurs, vide, et ne semblait plus être un objet de vénération.

Or, n'est-il pas merveilleux que, grâce à cette disposition, l'édifice de saint Perpet ait ainsi échappé à la rage des protestants? L'ancien garcophage de saint Martin ayant été détruit, ou au moins ayant tout à fait disparu, son corps ayant été brûlé, Dieu permit cependant que -quelques parcelles de ces saintes reliques fussent sauvées de la combustion pour la consolation de ceux qui restèrent alors fidèles à son culte. Mais l'édifice de saint Perpet resta toujours dissimulé sous le sol de la basilique. Il était réservé à nos jours de rendre à la vénération du monde chrétien les restes de ce, sépulcre qui a renfermé pendant mille ans le corps de saint Martin 1 .

Ces pensées que la belle âme de M. Dupont accueillait volontiers , le ravissaient. Il admirait la main de la Providence dans les détails de la découverte de 1860, tels que nous les avons rapporté^. Il y voyait des coïncidences et des

1 Extrait d'un savant travail manuscrit de M. Ratel, ingénieur au chemin de fer et membre de la commission, qui dirigea' tous ces travaux avec une intelligence et un zèle au-dessus de tout éloge.

particularités qui le pénétraient d'une reconnaissance immense et lui faisaient beaucoup espérer pour l'avenir.

Une des particularités qui le réjouissaient le plus est celle-ci. Nous en tenons les détails d'un membre de la commission. Quand la basilique eut été rasée au niveau du sol, on vendit les terrains. Une partie de ces terrains fut achetée en commun par deux habitants de la ville, qui convinrent de séparer leur portion par un mur mitoyen. Comme ce mur pouvait servir à supporter les différents étages des maisons qu'on projetait d'y bâtir, il fallut donner une certaine profondeur aux fondations. En creusant dans le sol, on arriva à un petit caveau voûté v dont les nouveaux propriétaires ignoraient totalement la nature et l'importance. Que faire de ce caveau, qui gênait la fondation du mur en projet, lequel devait être construit transversalement et couper ainsi ce caveau en deux? L'un de ces propriétaires voulait tout simplement le détruire; l'autre fut d'un avis différent, et déclara qu'il conserverait dans son état et intacte la partie qui dépendait de son terrain. « Et que veux-tu en faire? lui disait son associé : il est trop petit pour en faire une cave et l'utiliser. — Qu'importe? disait l'autre; j'y mettrai des bouteilles, ou mon hude ou mon vin!... La querelle s'échauffait; car celui-ci déclarait positivement que si l'on touchait à son caveau, il ferait procès, et que, d'amis qu'ils étaient, ils deviendraient ennemis. On convint de s'en rapporter à M. Nourisson , leur entrepreneur, homme loyal et impartial. Celui-ci, bon chrétien, soupçonnant sans doute qu'un caveau de ce genre pouvait avoir son importance, leur dit : « Mes amis, ne vous brouillez pas pour une chose qui peut s'arranger à l'amiable; ne détruisez rien, remplissez le caveau à l'intérieur d'une maçonnerie de moellons, et laissez -le dans l'épaisseur du mur qui doit séparer vos propriétés; plus tard vous en ferez ce que vous voudrez. » Ils suivirent son conseil. Ce caveau dédaigné était le précieux caveau objet aujourd'hui de tant d'hommages; c'est à cette circonstance, au sage avis de M. Nourisson qu'on en

doit la conservation. Après avoir été, eaj.562, soustrait à la fureur des protestants, il échappait ainsi pour la seconde fois à une démolition complète. Une troisième fois encore , comme nous l'avons dit, il fut épargné, lorsque, avec une intention perverse qui devait tourner à la gloire du thaumaturge, le préfet Pommereuil fit, sans le savoir, écarter de ce saint lieu le tracé d'une nouvelle rue.

Ces détails émerveillaient M. Dupont et lui suggéraient, quand il les racontait lui-même, d'ingénieux aperçus sur cet ensemble de faits et d'incidents qui, en dernière analyse, aboutissaient à la restauration inespérée du lieu le plus mémorable de l'antique basilique. Avec les idées de l'ordre surnaturel dont il était perpétuellement préoccupé, il voyait là une phase frappante de la lutte obstinée de Satan contre l'esprit du bien et contre le grand thaumaturge, son redoutable adversaire. Il rappelait volontiers à ce sujet le mot menaçant de Lucifer jeté à saint Martin sur sa route au milieu des Alpes : « Quelque part que tu ailles , quelque chose que tu entreprennes à l'avenir,, sache que tu me trouveras toujours dans ton chemin. » Et Martin de lui répondre avec sécurité : « Le Seigneur est ma force et mon appui ! qui craindrai-je? » Cette menace, d'une part, cette confiance, de l'autre, étaient aux yeux de M. Dupont comme une prophétie générale de toute la vie de saint Martin et comme l'histoire en particulier de son tombeau. Il lui semblait lire sur cette terre tant de fois profanée, sur ces pierres toujours vivantes par de glorieux souvenirs, ce mot de con-, fiance, ce. cri d'espoir du Prophète : « Le Seigneur est ma force et mon appui! qui craindrai-je? » — Aussi, tout plein de ces pensées, écrivait- il à un ami : « Vous serez heureux de voir ce que nous avons découvert dans la basilique de Saint-Martin. C'est à ce point qu'il est impossible de ne pas comprendre .que Dieu veut cette œuvre de Réparation , et j'avoue en toute simplicité que la vue de ce tombeau qui aujourd'hui prêterait à la plus facile et dernière profanation , .me donne assurance contre l'avenir... »

D'habiles dispositions ne tardèrent pas à être prises pour permettre aux pèlerins de vénérer commodément le saint tombeau. Les deux caves où l'heureuse « invention » s'était faite furent déblayées; on les accommoda provisoirement en manière de crypte, et on en ménagea l'accès à la foule des visiteurs. Car les fidèles y affluaient sans cesse; des prêtres, des prélats étrangers venaient y célébrer les saints mystères : ainsi M^ de Charbonnel, le 31 janvier 1861 , disait la messe dans la chapelle provisoire et édifiait profondément les assistants par une émouvante homélie. Des pèlerinages de paroisses s'y organisaient ; le- premier fut fait , le 1er mai 1861 , par la paroisse de Charentilly et les paroisses voisines, à l'instigation de M. Moisant.

Une des grandes joies de M. Dupont fut de voir, à la Fête-Dieu suivante, un charmant reposoir s'élever pour la procession du saint Sacrement au pied de la tour Charlemagne, vis-à-vis du saint tombeau. De plus en plus, à ses yeux, ce lieu où il avait tant prié devenait un centre de grâces accordées aux âmes et d'hommages rendus à Notre- Seigneur.

Pour faire ressortir la modification profonde que la précieuse découverte avait apportée tout à coup dans les usages et les mœurs de noire ville, nous citerons l'incident suivant, relatif au pèlerinage d'une illustre étrangère, la comtesse Marie deD... Cette dame, habitant Peggau, en Styrie, près de l'endroit où saint Martin est né, s'était mise en route, accompagnée de son aumônier, avec le projet de faire les quatre grands pèlerinages de la chrétienté. Elle avait déjà visité Jérusalem, Rome et Saint-Jacques de Compostelle, et le 25 juin 1861 elle arrivait à Tours pour vénérer le tombeau de saint Martin , ne sachant pas que depuis de longues années ce glorieux sépulcre avait disparu et était soustrait à la piété des fidèles. A l'hôtel , où cette dame était descendue, son aumônier demanda la rue et la direction pour se rendre au « tombeau de saint Martin ». Tout aussitôt, on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire; on ajoute qu'il n'y

avait pas même d'église du nom de Saint.- Martin dans la ville : et c'était vrai.

L'aumônier se rendit alors à la cathédrale pour prendre des informations; il apprit d'un ecclésiastique la découverte récente du « tombeau » si heureusement opérée. La pieuse comtesse fut conduite à la chapelle provisoire et put ainsi , à sa douce satisfaction, accomplir son quatrième pèlerinage et son quatrième vœu.

M. Dupont, de son côté, préludait aux grands pèlerinages nationaux qui devaient bientôt remuer la France par des pèlerinages de piété , tantôt privés , tantôt solennels, selon le besoin des circonstances. Candes, surtout, le rappelait fréquemment ; il en parle de temps en temps dans ses lettres :

« Hier, écrit-il, accompagnant une famille qui avait à rendre actions de grâces à saint Martin, nous avons fait le pèlerinage de Candes, et aussi pour obtenir de la pluie dans ce moment, chose indispensable, car les récoltes sont bien menacées (27 mai 1861). » — La même année, il lit partie du beau pèlerinage général qui eut lieu le dimanche 4 août. M. Dupont en rend compte à un ami : « Le 'pèlerinage de Candes , composé de quatre cents personnes , s'est fait avec une remarquable dévotion et une joie toute chrétienne. — « J'aimerais bien, ajoute-t-il , que vous pussiez être témoin d'une de ces pieuses manifestations en l'honneur de saint Martin. »

Cependant l'idée de réédifier l'ancienne basilique commençait à ne plus paraître étrange et chimérique : elle entrait peu à peu. dans le sentiment populaire ; elle s'épanouissait en prières de* dévotion, en cérémonies de piété, en démonstrations religieuses à différents jours et surtout aux fêtes de saint Martin; elle allait même s'affirmer et se manifester par les organes publics de l'administration civile. La ville de Tours, au sein de la. prospérité matérielle où l'on vivait alors, cédant à l'exemple de la capitale et des autres grandes cités, rêvait de s'embellir. Il était question d'ouvrir,, à travers ses maisons élégantes, de nouvelles artères à la circu-

lation , de créer de nouveaux édifices nécessaires, disait-on, à sa splendeur et appliqués aux besoins de ses habitants. Au milieu de ces désirs de luxe et de bien-être, la pensée de saint Marlin, présente désormais à tous les cœurs, avait conquis sa place. Parmi ces marchés couverts et ces promenades publiques que l'on projetait, il fallait honorer saint Martin d'une façon toute particulière, consacrer un monument à son tombeau , donner un édifice à ce protecteur de la ville qui commençait à attirer de nouveau la foule des étrangers et des pèlerins. Quel serait cet édifice? quelle proportion prendrait-il? quelle place accorderait- on, au milieu des magnificences du jour, à l'ancienne gloire du thaumaturge? Chacun raisonnait sur ce point à sa manière, personne ne contestait le principe. Mgr Guibert, attentif à tout ce mouvement, profita d'un projet d'emprunt de la ville pour les travaux dont nous venons de parler, notamment pour la construction d'un nouveau théâtre, et s'adressa au conseil municipal, lui proposant la reconstruction de l'ancienne église de Saint- Martin, sans toutefois se prononcer sur le caractère et l'étendue des plans.

« Je proposerais, écrit l'archevêque, la reconstruction partielle et restreinte de l'ancienne église Saint-Martin, au centre même de la ville , dans les quartiers les plus populeux, sur le même fondement de la basilique ancienne en se bornant à rétablir le sanctuaire, une partie de la grande nef et les deux bas côtés correspondants, ce qui formerait une fort belle église. Elle servirait en même temps de sanctuaire au tombeau de saint Martin, qui serait rétabli, autant que possible, dans la forme qu'il avait autrefois '. »

M. Dupont entretient un de ses amis de cette importante démarche du prélat. « Rien de nouveau, dit-il, pour l'œuvre de Saint-Martin. Le conseil municipal ne prononcera son vote que dans les premiers jours de novembre; mais on le connaît déjà, et il sera, moins une voix discordante, una-

1 Lettre de Msr Guibert à M. le maire de Tours.

nime en faveur de la grande réparation duc à saint Martin. » II ajoute ces mots qu'on ne saurait trop remarquer : « Ce qu'il y a de consolant , c'est que des personnages bien autorisés regardent comme indispensable à la prospérité de la France le rétablissement du pèlerinage au tombeau du grand évêque. » ?

Le conseil municipal nomma une commission choisie dans son sein, et, sur le rapport favorable de l'ingénieur des ponts et chaussées, il accueillit la proposition de l'archevêque à la presque unanimité des voix, traçant lui-même le plan de la portion de l'ancienne basilique à reconstruire sur ses fondations et du terrain à acquérir, et fixant à deux millions la somme qui devait être réunie avant de commencer les travaux.

Ce succès donna occasion à Mer Guibert de publier un très remarquable mandement , adressé au clergé et aux fidèles de son diocèse, pour la reconstruction de la basilique de Saint-Martin. Sans se prononcer encore sur l'étendue et les proportions de l'entreprise, le sage prélat en signalait les points principaux. « L'édifice nouveau, disait-il, devra être construit'sur les fondations de l'ancienne église, que l'on retrouve à peu de profondeur, en creusant dans le sol, afin que le tombeau, qui est le point invariable, se trouve placé comme autrefois vers le fond de l'abside, et il faudra relier la basilique à la belle tour Charlemagne, qui est dans un état de parfaite conservation; l'ensemble de tout l'édifice devra présenter, par son ampleur et la beauté du style, un caractère monuftiental digne des grands souvenirs qu'il est destiné à perpétuer. » C'est à la veille de la fête de saint Martin, en 1861, que l'archevêque parlait ainsi. Ce beau mandement excita l'enthousiasme dans tout le diocèse. Les fêtes en revêtirent une nouvelle splendeur et attirèrent une foule considérable.

En annonçant son projet de relever la basilique, l'archevêque de Tours avait ordonné des quêtes et permis de faire appel au monde entier. « Ce n'est pas pour nous seuls, avait- il dit, que nous voulons réédifier le sanctuaire de

Saint-Martin, mais pour les fidèles de la catholicité entière. L'œuvre que nous commençons est une œuvre nationale, puisqu'elle a pour objet de glorifier le plus illustre saint de notre pays; eile intéresse aussi toute l'Eglise, car je sens, au fond de mon âme, un pressentiment qui me dit que le rétablissement du culte de saint Martin dans son ancienne ferveur, sera le signal et le point de départ d'une rénovation religieuse pour notre pays et pour bien d'autres. » Ce pressentiment de l'archevêque résumait les aspirations d'autres grands esprits, celles, en particulier, que M. Dupont nourrissait depuis si longtemps. Aussi le voyons -nous ravi de joie et de reconnaissance. Il écrit à son ami le 9 novembre : « Je vous enverrai tout prochainement le mandement de Monseigneur sur l'œuvre de Saint-Martin. L'affaire ne pouvait pas prendre une plus grandiose allure pour le moment, ainsi que dit le rapporteur de la commission du conseil municipal, qui à l'unanimité, moins deux voix qui ont fait abstention, a approuvé tout le projet de reconstruction. » — « Espérons, ajoute-t-il, que le réveil du culte de saint Martin sera le signal de quelques bénédictions exceptionnelles sur la triste situation où nous barbotons depuis si longtemps. » — L'expression qu'emploie ici M. Dupont, s'excusera, si Ton se rapporte à la fin de l'année 1861, à la suite des indécisions machiavéliques du gouvernement français, qui , en se posant comme le protecteur du saint-siège , reconnaissait les injustes annexions du Piémont en Italie , et supprimait en France les conférences de Saint-Vincentde-Paul.

Par son mandement, l'archevêque de Tours avait institué pour l'œuvre de reconstruction une commission composée de vingt -cinq membres, parmi lesquels se trouvaient compris les membres de la première commission dite du Vestiaire. M. Dupont, par conséquent, en fit partie. Dès la première réunion , Monseigneur exprima le désir de restaurer le tombeau, de poser la première pierre de la basilique en 1862 et de commencer prochainement la crypte.

L'appel que Mgr Guibert avait adressé à se* collègues dans l'épiscopat obtenait un prompt et heureux succès. C'est ce que M. Dupont se hâte de signaler dans sa correspondance : « Les affaires de Saint-Martin, dit-il, semblent avoir pris le grand essor qui leur convient; Mgr l'archevêque a reçu cinquante-quatre adhésions de ses confrères de l'épiscopat. Plus de douze mandements font déjà un appel à la piété des fidèles en faveur de l'œuvre de reconstruction de labasilique. »

Mais, ainsi que l'avait prévu M. Dupont, Satan ne devait pas voir sans dépit et laisser sans vengeance un pareil succès si facilement obtenu. Voici qu'une opposition inexplicable se manifesta tout à coup. Le préfet d'abord, contre toute attente, refusa d'approuver la délibération du conseil municipal concernant la reconstruction de la basilique; puis des libelles injurieux à saint Martin furent lancés dans le public. On publia des vers et des chansons contre les membres de la commission du Vestiaire et contre lès membres du conseil municipal. M. Dupont ne fut ni eiï'rayé ni surpris de tout ce bruit : « Notre œuvre de Saint-Martin, disait-il en 1862, est vigoureusement repoussée par de dignes fils des destructeurs de son insigne basilique; mais nous espérons , puisque l'ordre de bâtir vient du Ciel : Tempus reœdificandi . »

Mgr Guibert crut devoir flétrir ces actes d'hostilité satanique et anti française; il le fit à la cathédrale, avec autant d'énergie que de solennité, le 26 janvier 1862, en faisant ses adieux aux fidèles avant de partir pour Rome :

« Oui, s'écria-t-il, je demanderai au souverain pontife des bénédictions pour votre grande entreprise : elle en a besoin ; car , bien qu'elle intéresse la France et l'Eglise entière, elle a soulevé des oppositions... Quant à moi, je suis décidé à ne me laisser arrêter par aucune difficulté, le monde entier connaît mOn dessein; cette entreprise a été déclarée, manifestée à l'univers, je la conduirai jusqu'au bout; je ne m'arrêterai que devant l'impossible... »

M. Dupont, attentif à tout ce qui se passait, ne cessait

point de prier et de conseiller des pèlerinages , pour vaincre l'esprit malin et triompher des obstacles. A son instigation et dans cette pensée, un pèlerinage général à Candes fut organisé au mois d'août 1862. Il réussit admirablement, et un des fruits qu'on en retira fut la décision , prise le mois suivant, de dégager le saint tombeau et d'en rendre l'accès public et facile aux fidèles. La neuvaine préparatoire à la fête du 11 novembre se fit cette année avec un éclat et une affluence de peuple qu'on n'avait pas encore vus. L'année précédente, on avait essayé une procession publique de la métropole au tombeau; elie avait heureusement réussi, et, à la rentrée, l'évêque de Tulle, Mgr Bertaud, avait prononcé le panégyrique du thaumaturge. En 1862, le panégyrique devait être prêché par Mgï Dupanloup. M. Dupont l'annonce en ces termes à son ami, M. d'Avrainville : « Cinq ou six évêques seront ici dimanche pour la solennité de saint Martin. M-1' Dupanloup doit parler, et il est certain qu'il y aura encombrement dans Saint-Gatien. »

Le jour de la solennité, on fit, pour la seconde fois, porter en procession les reliques du glorieux patron de la ville, depuis la cathédrale jusqu'au saint tombeau. Une estrade avait été élevée au pied de la tour Charlemagne. Delà, lesévêijues présents à la fête donnèrent, tous ensemble, leur bénédiction à une foule immense et recueillie, qui se tenait sur la place et dans les trois mes adjacentes. La joie de M. Dupont était grande, et se manifestait par le rayonnement de son visage et l'effusion de ses paroles d'actions de grâces. « Je finis, écrivait M. Dupont ces jours-là à l'un de ses amis, sans pouvoir vous parler de Saint-Martin. Je le regrette, car il y a grandement à se réjouir en voyant la tournure que prennent les choses, en dépit de quelques mauvais esprits que le démon pousse dans les roues. » Il fait allusion aux menées de certains hommes malveillants, qui excitaient les habitants du quartier de Saint -Martin à faire au conseil municipal une pétition tendant à ne pas permettre la reconstruction de l'ancienne basilique. Ces dit-

ficultés ne firent qu'accélérer l'œuvre. Un^projet d'église provisoire, pouvant contenir environ quinze cents personnes, avait été préparé; on l'adopta, et, à travers beaucoup de tâtonnements, d'hésitation et même d'opposition du côté de l'autorité ecclésiastique, avec laquelle les membres de la commission avaient souvent de la peine à s'entendre, l'inauguration de la nouvelle chapelle provisoire eut lieu le 11 novembre 1863. Msr Guibert la bénit ce jour-là avec une grande solennité. Dans le discours qu'il prononça à cette occasion , il parla avec véhémence des ennemis de l'Église et de saint Martin: jamais l'éloquent prélat ne fut mieux inspiré. Cette nouvelle chapelle remplaça le petit oratoire regardé depuis trois ans comme le premier centre du culte de saint Martin réhabilité et de son pèlerinage rétabli. Surgirent alors des projets de reconstruction en différents sens. Mgr Guibert, pendant longtemps, ne voulut pas' entendre parler d'autre chose que d'une église restreinte à des proportions ordinaires. De là des tiraillements et des difficultés où le commission se trouva engagée. M. Dupont, bien qu'intérieurement affecté , se montra, comme toujours, admirable de réserve, de sérénité d'âme et'de confiance dans l'avenir. Pas un mot irrespectueux à l'endroit de l'autorité ne sortit de ses lèvres. Au lieu de se plaindre ou de discuter, il gardait humblement le silence, se contentant d'encourager ses collègues à prier. Quand tout paraisssait compromis ou en suspens : « Allons! disait-il , il est temps de revenir au grand remède; » et il proposait un pèlerinage. L'efficacité du remède ne manquait jamais. Alors M. Dupont tressaillait de joie, levait les" yeux au ciel avec ravissement et encourageait ses amis à ne pas se défier de la Providence, mais à savoir compter sur elle et attendre son heure : Expectans, eœjpectavi, disait- il. — « L'attitude sereine et obéissante de notre président était pouriious, dit un membre de la commission , le meilleur des exemples et aussi la meilleure manière de faire avancer l'œuvre. A lui, à son influence, à ses prières nous sommes redevables de tous nos succès! »

Sa confiante dévotion en saint Martin fut singulièrement réjouie et fortifiée par les deux faits suivants, qui eurent lieu à l'occasion de l'inauguration de la chapelle provisoire,

Pendant la construction , un échafaudage s'écroula tout à coup, entraînant dans sa chute le maçon nommé Lameth, qui fut enseveli sous les pierres et les madriers. On le releva mutilé et mourant. Il fut porté chez lui dans ce triste état. Cet ouvrier avait travaillé avec une grande foi et un grand zèle à la découverte du tombeau. Les prières qui furent adressées à saint Martin par M. Dupont et par beaucoup d'autres le rendirent à la santé dans la nuit même, en sorte que, le lendemain, il paraissait comme de coutume à son travail.

L'autre fait est relatif à Mmc Viot-Otter, pieuse et. vénérable dame de Tours, anglaise d'origine, âgée de soixante ans et très amie de M. Dupont. En voulant montrer le saint tombeau à une illustre étrangère, la marquise de Lothian, bien connue en Angleterre par son dévouement à toutes les œuvres catholiques, elle tomba dans une excavation profonde, où l'on venait de démolir l'escalier provisoire qui jusqu'alors avait conduit au tombeau. La hauteur était d'environ trois mètres. Cette dame se releva aussitôt et sans contusion aucune; on attribua sa préservation miraculeuse à la protection de saint Martin.

Une protection non moins visible sur l'œuvre , fut l'achat de certaines maisons voisines du précieux tombeau et nécessaires plus tard à la construction de la basilique. En quinze jours, dans les mois de décembre 1863 et de janvier 1864, un grand nombre de ces maisons furent achetées pour la somme de cinq cent cinquante mille francs, par les soins de la commission du Vestiaire. L'opération fut conduite par un entrepreneur de la ville avec une célérité et un secret où l'intervention des bons anges et la puissance de saint Martin ne parurent pas étrangères. Durant les quinze jours dont nous venons de parler, les divers contrats avec une vingtaine de propriétaires furent débattus et signés, sans que

personne en ait eu connaissance, et le projet se trouva réalisé avant d'être ébruité.

On peut juger de la joie intérieure de M. Dupont par ces mots jetés au courant de la plume dans une de ses lettres : « L'affaire de Saint- Martin, dit- il, vient de faire un pas gigantesque dans l'espace de huit jours, c'est' à ne pas le croire. Un homme d'affaires a acheté tout le pâté de maisons qui couvre le sol de l'ancienne basilique, et cela au profit- de l'œuvre et à bon marché. Monseigneur s'était contenté de dire au digne homme : « Allez, achetez!... » Les ennemis de saint Martin sont comme frappés de la foudre. » — Plus tard, il écrivait : « Les affaires de Saint -Martin ont fait un grand pas, par l'acquisition de la plus grande partie des constructions profanes que l'impiété a élevées sur les ruines de la basilique. » — « Mais , ajoute-t-il , il faut à présent de nouvelles ressources pour qu'on puisse commencer les grands travaux. Les fonds viendront en leur temps. Il s'agit, en effet, d'une assez grande chose, pour qu'elle aille à petits pas. » „ .

« Les affaires de Saint-Martin » allaient-,' en effet, avec une certaine lenteur et pourtant d'une manière progressive et assurée. Cette année un superbe ciborium en bronze doré, donné par M. Moisant, fut placé au-dessus du tombeau et le décore aujourd'hui. On y plaça une relique insigne, consistant en un fragment considérable de l'os d'une jambe de saint Martin et jugée très authentique. Le tombeau du glorieux thaumaturge se trouvait ainsi dignement honoré , et les fidèles ne cessaient de le visiter. On y vit venir tous les hommes célèbres de l'époque. Des prélats illustres tinrent ' à y célébrer la messe. Ainsi, Mgr Mermillod y offrit le saint sacrifice le 19 janvier 1866 ; l'évêque d'Anemour, vicaire apostolique de l'Amérique septentrionale, s'y fit sacrer par les mains de Mgr Guibej t. En même temps, les neuvaines préparatoires à la fête de saint Martin étaient célébrées avec une solennité et un succès toujours croissants.

M. Dupont ne voulait pas non plus qu'on négligeât les

pèlerinages aux divers sanctuaires consacrés par le culte de saint Martin. Une occasion se présenta, plus forte que jamais à ses yeux, de redoubler à ce sujet de zèle et de ferveur. Il s'agissait de décider dans quel sens serait conçu le plan de -la reconstruction qu'on projetait pour l'église du saint thaumaturge. Contrarié par l'opposition du conseil municipal , l'archevêque annonça un jour à la commission du Vestiaire que si, par suite de cette opposition de la municipalité, il était impossible, malgré une lutte énergique, d'obtenir une reconstruction dans l'axe de l'ancienne basilique , il y aurait à examiner s'il ne conviendrait pas de bâtir, dans le sens de la rue Descartes, un édifice dont l'église de Candes serait le type préféré. Cette communication consterna tous les membres de la commission , excepté M. Dupont, qui ne s'en émut point et ne cessa d'espérer. 11 engagea ses collègues à faire de nouveaux pèlerinages et à visiter dévotement les lieux sanctifiés par saint Martin, tels que Poitiers, Ligugé, Candes, Marmoutier et le saint tombeau; et c'est ce qui fut fait par son avis et à son exemple.

Une grande joie lui fut ménagée par M^Guibert, dans la personne de son vertueux ami, M. Pèdre Moisant, pour lequel l'éminent prélat obtint du pape Pie IX le titre de comte romain. Le fait eut lieu à Rome même, où M. Moisant se trouvait pour les grandes fêtes célébrées à l'occasion du centenaire de saint Pierre. En l'apprenant, M. Dupont s'en réjouit, autant à cause des liens intimes qui l'unissaient à celui qu'il appelait gaiement « le trésorier de saint Martin », que pour la gloire qui en rejaillissait sur la commission et sur l'œuvre tout entière.

Survinrent les événements trop connus de l'invasion prussienne et du siège de Paris, qui amenèrent à Tours la présence du gouvernement provisoire. Le tombeau de saint Martin devint un centre de prières presque ininterrompues; l'alfluence des fidèles recourant à Dieu pour tous les besoins fut immense. La maison de M. Dupont ne cessa pas

non plus d'être un lieu de prières privées*et de bons conseils.

Après la paix, Msr Guibert ayant été élevé sur le siégé de Paris, Msr Fruchaud lui succéda et ne tarda pas à s'occuper activement de l'œuvre de Saint-Martin. Selon les intentions du nouveau prélat, la commission de Saint- Martin lit exécuter par un habile architecte, M. Bailiargé, un plan de basilique aussi complet que possible, non pas de l'ancienne basilique telle qu'elle était en 1793 lors de sa destruction, mais comme elle devait être au XIe siècle. On ne pouvait, en effet, reproduire la dernière église, car elle avait subi beaucoup de modifications depuis le XIe siècle, et chaque siècle y avait laissé l'empreinte de son architecture. I! fallait donner à cette restitution de l'unité et adopter le style roman. L'architecte eut pour ce travail de nombreux éléments et des exemples dans les monuments romans encore debout, et notamment dans Saint-Sernin de Toulouse, qui a été fait sur le plan de l'ancienne basilique de Saint- Martin '. Le nouveau pla*n dressé par les ordres 'de la commission fut fort apprécié des connaisseurs , et mérita d'être récompensé à Paris par une médaille d'or à l'exposition des beaux-arts de 1875. On le voit aujourd'hui exposé dans l'escalier de l'archevêché, où, bien qu'il soit à l'état de projet, il excite les désirs et les espérances du clergé et des fidèles de Tours, ainsi que l'admiration des amateurs et des étrangers qui le contemplent.

Entrant de prime abord dans la pensée de ses vénérables prédécesseurs , et bien résolu à poursuivre courageusement l'œuvre de reconstruction , Msr Colet se dispose à commencer les travaux aussitôt que les circonstances paraîtront favorables. En attendant, le mouvement de piété et de confiance eh saint Martin s'accentue de jour en jour et se propage dans la Touraine et dans toutes les parties de la France.

1 Historique du projet de reconstruction de la basilique de Saint- Martin à Tours. Brochure in-8°, 1875, p. 12.

Chaque année , la fête du thaumaturge se célèbre avec une pompe splendide et un immense concours; les orateurs les plus illustres s'y font entendre; les grandes voix de l'épiscopat se complaisent à redire les gloires du saint évêque de Tours. Son tombeau est de plus en plus fréquenté; la chapelle provisoire, malgré les modifications et les agrandissements qu'elle a subis , ne peut plus contenir les foules qui s'y pressent; les murs sont couverts d'innombrables plaques de marbre en ex-voto attestant les grâces signalées qui s'y obtiennent en tout genre. Il nous serait impossible de calculer et de décrire les divers pèlerinages qui, depuis vingt ans, se sont organisés et accomplis dans les lieux célèbres sanctifiés jadis par la présence ou par le culte du grand thaumaturge, à Gandes, à Ligugé, à Olivet, à Marmoutier, à son tombeau. Chaque année aussi, le résultat des quêtes publiques et des dons particuliers s'ajoute aux sommes déjà recueillies; tous les diocèses et toutes les grandes familles de France ont envoyé leurs offrandes. Le triomphe de cette sainte cause semble donc assuré; ce n'est plus qu'une question de temps : tôt ou tard, la basilique sera reconstruite. Depuis treize ans, les autorités locales s'opposent au voeu populaire, résistent à un projet si éminemment national et utile. Cette aveugle résistance peut en retarder, mais non en empêcher l'accomplissement définitif; il s'affirme et se fortifie en raison même de la contradiction et de l'épreuve : les impossibilités humaines ne sauraient renverser une espérance qui est divine.

Ajoutons que la commission du Vestiaire ne cesse point d'être le centre actif de l'œuvre. Tant que M. Dupont vécut, elle continua à se réunir chez lui. Condamné par l'âge et les infirmités à ne plus quitter sa chambre, il aidait du moins de sa sagesse et de ses conseils les autres membres ses confrères : on ne sortait jamais d'auprès de lui , nous disent-ils, sans se sentir plus résolu à poursuivre l'œuvre, plus confiant dans l'avenir.

Nous avons voulu raconter d'un seul trait toute la part

d'influence et d'action que M. Dupont a exercée sur la grande œuvre de reconstruction dont la catholicité entière se préoccupe si justement de nos jours au sujet de la basilique de Saint-Martin.

Par ce simple exposé, il demeure avéré et constant que le serviteur de Dieu est le premier en France qui ait eu la pensée sérieuse , efficace de cette reconstruction ; il n'a pas cessé, depuis son arrivée à Tours jusqu'à son dernier soUpir, de prier, de parler, d'agir dans ce but, avec l'imperturbable confiance de sa foi et l'ardeur persévérante de sa charité; il évite par réserve et par discrétion de se poser à l'extérieur et de se mettre en avant; mais, dans ses conversations intimes et ses relations personnelles, il exhorte, il dirige, il encourage tous ceux qui se présentent et qu'il juge propres à servir en quelque manière l'œuvre sainte ; naturellement et comme à leur insu il les anime de sa pensée et les vivifie de son esprit.

C'est lui le premier qui a l'idée du vestiaire des pauvres, noyau et germe de la" grande eptreprise. C'est dans son salon , en sa présence , sous ses yeux , que sont successivement exposés, discutés et préparés tous les plans relatifs soit à la découverte du saint tombeau et des fondations de l'ancienne basilique, soit à la reconstruction de la basilique future. Il ressort comme une évidence aux yeux de tous que si, pour la gloire de Dieu et l'honneur de saint Martin, cette œuvre se réalise de la manière que nous l'espérons, Tours, la France, le monde catholique devront l'attribuer . à l'influence et aux prières de ce pieux laïque, suscité de Dieu pour être le type du vrai chrétien dans nos temps modernes.

Ce qui n'est pas moins digne de remarque, c'est l'idée réparatrice que M. Dupont envisageait dans toute cette sainte entreprise. Les uns en «faisaient une question d'architecture et d'art religieux; d'autres la voyaient au point de vue de l'utilité publique, de l'intérêt local, de la gloire nationale. Le serviteur de Dieu n'excluait aucune de ces considérations,

mais ce qu'il avait pour objectif par -dessus tout, c'était l'acte d'expiation, l'œuvre réparatrice. Un outrage satanique, un crime de destruction impie a été commis contre Notre- Seigneur : pour réparer ce crime , il faut réédifier ce qui a été détruit. Voilà pourquoi il aspirait à voir s'élever, non pas une église moderne plus ou moins belle et spacieuse, mais une basilique reposant sur les fondations de l'ancienne, ayant, sinon la même forme, du moins des proportions de grandeur et de majesté imposante analogues à celles d'autrefois. — Ainsi, pensait-il, la génération présente expierait le crime de ses pères, offrirait un juste dédommagement à Notre- Seigneur et vaincrait le perpétuel adversaire de saint Martin sur un terrain où il se croyait maître invincible et tranquille possesseur.

En un mot, l'œuvre de Saint-Martin faisait, à ses yeux, partie de la grande croisade contre Satan qui, selon lui, devait être le mol d'ordre des catholiques du xix° siècle, et qu'il poursuivait lui-même avec tant d'énergie et par toutes sortes d'armes, notamment, ainsi que nous allons le voir, par l'emploi de la médaille de saint Benoît et l'usage habituel des paroles de l'Ecriture.

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