‹ Vie de M. DupontChapitre 52 sur 55 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

A l'école de saint Martin, M. Dupont avait appris à combattre l'ennemi du genre humain par toutes les armes que pouvaient lui fournir la foi et la prière. C'est ici un trait spécial qui caractérise le serviteur de Dieu dans son zèle et sa piété : il professait p"bur Satan iine haine particulière et profonde, qu'il manifestait de toute manière et en toute occasion. Pour lui, comme pour le saint évèque de Tours, Satan était le grand adversaire de tout bien , l'ennemi perpétuel et acharné de Dieu et des bommes, qu'il ne fallait pas se lasser de poursuivre et de contrecarrer. Le sens éminemment surnaturel et chrétien dont il était doué, et l'étude assidue qu'il faisait des livres saints , lui montraient l'influence plus ou moins directe du démon dans une foule de choses où les autres ne pensent même pas à la voir.

Ainsi , à une époque où l'on parlait d'effroyables incendies qui éclataient sur divers points de la France, M. Dupont, s'autorisant d'une prière liturgique de l'Eglise, y voyait l'action de Satan : « Voici bien , écrivait-il , l'occasion de nous appuyer sur la prière que l'Eglise nous met à la bouche le samedi saint à la bénédiction du feu : Domine, adjuva nos contra ignita tela inimici : « Aidez-nous , Seigneur,

contre les traits enflammés de l'ennemi. » Satan n'a pas à s'ingénier beaucoup pour répandre la dévastation par le feu. Quand la police aura mis la main sur quelque pauvre hère, vous verrez qu'il s'agira d'une action faite sans calcul et comme d'inspiration!... »

L'influence satanique était surtout évidente à ses yeux dans les progrès de la révolution. L'esprit voltairien, l'esprit révolutionnaire, c'était, à ses yeux, Satan rendu en quelque sorte visible et agissant. « 11 y a , disait-il à une certaine époque où la révolution semblait triomphante , il y a grandement à prier pour que Satan ne soit pas le maître de la situation. » Aussi n'était- il pas étonné de voir le déchaînement des fureurs sataniques aux jours où nous vivons : « La nécessité de nous rendre les amis de Notre- Seigneur devient de plus en plus vive, disait-il, parce que les efforts de Satan sont visiblement plus actifs. Le misérable comprend que l'Eglise doit remporter une victoire sur la mer d'iniquités composée de toutes les hérésies modernes, et dès lors sa convoitise ne connaît plus de bornes ; il voudrait d'une gueulée (sic) avaler la génération actuelle, si bien disciplinée à s'avancer en aveugle sous l'infernale inspiration ! »

En écrivant familièrement ces lignes à un ami, M. Dupont traduisait à sa manière les passages de l'Ecriture, où le démon est appelé le « fort armé » , le « prince du monde », le a séducteur de l'univers». — « Satan, dit Bossuet1, n'est pas seulement le prince, le magistrat et le gouverneur du siècle; mais, pour ne laisser aucun doute de sa redoutable puissance, saint Paul nous enseigne qu'il en est le dieu : Deus hujus sœcidi. En effet, il fait le Dieu sur la terre; il affecte d'imiter le Tout -Puissant. Il n'est pas en son pouvoir de faire comme lui de nouvelles créatures pour les opposer à son maître; voici ce qu'invente son ambition : il

1 Sermons de Bossuet. Deuxième sermou pour le premier dimanche de Carême, sur les Démons.

corrompt celles de Dieu et les tourne autanUqu'il peut contre leur auteur. Enflé démesurément de ses bons succès, il se fait rendre enfin les honneurs divins; il érige des sacrifices, il reçoit des vœux, il se fait ériger des temples, comme un sujet rebelle qui, par mépris ou par insolence, affecte la même grandeur que son souverain. Telle est la puissance de notre ennemi. »

M. Dupont le savait, et il avait constamment dans l'esprit et sur les lèvres ces paroles du prince des apôtres : « Votre adversaire rôde autour de vous comme un lion rugissant, cherchant qui dévorer : soyez forts dans la foi pour lui résister. » Il s'appliquait à lui-même ce conseil de vigilance et le proposait volontiers aux autres. Car, s'il avait une grande foi dans l'assistance auxiliatrice des bons anges, il n'en avait pas moins dans l'intervention funeste des mauvais. Dans ses conversations, il recommandait beaucoup, surtout aux jeunes personnes, de se « méfier du diable, parce que, disait- il, il se fourrait partout, dans un jeu de cartes, dans une guitare, dans une boucle de cheveux frisés, dans une cuillerée de soupe, etc.. »

a Cette dernière localisation de Satan, ajoute gaiement la pieuse dame de qui nous tenons ce détail, me semblait très douteuse en ce temps-là où j'étais jeune; je la comprenais mieux dans l'apparition de ce chien noir qui se présentait à Alphonse Ratisbonne en cette église de Rome où sa conversion eut lieu, et qui, selon M. Dupont, n'était autre que le démon en personne. »

Les plus petits obstacles relatifs au culte de saint Martin lui donnaient occasion de discerner les ruses et les pièges du malin esprit. — Il entrait un jour dans la chapelle provisoire au moment où le frère sacristain , le balayeur et un prêtre qui était venu prier, se pressaient en chuchotant devant le tronc, qu'il s'agissait d'ouvrir. En vain avaient -ils essayé l'un après l'autre de tourner la clef : la serrure refusait obstinément son jeu accoutumé. M. Dupont s'approche; on lui raconte ce qui se passe. Il n'en paraît pas

surpris : « C'est encore un tour de Satan! » dit-il en haussant les épaules. Prenant alors la clef, il la plonge dans l'eau sainte du bénitier : « Ouvrez maintenant, » dit-il. On met la clef dans la serrure, elle tourne facilement, et le tronc s'ouvre comme de lui-même. — M. Dupont venait de faire l'application du moyen indiqué par sainte Thérèse quand elle déclare, d'après sa propre expérience, que, si puissant que soit le démon , un peu d'eau bénite employée avec foi et humilité suffit pour déjouer ses ruses et le mettre en fuite.

Dans le fameux « congrès de la paix » , qui lit , à l'époque, tant de bruit et dont les ridicules discours ne tardèrent pas à être démentis par d'effroyables guerres, M. Dupont vit du premier coup l'influence satanique, et, sans façon , il en portait son jugement dans une lettre d'intimité écrite à un ami. Le mot dont il le flétrit est d'une crudité peu française, mais justement expressive. « Il y aurait, écrivait-il, bien des choses à dire sur le congrès de la paix , « nouveau traquenard » pour prendre les niais et détruire la foi. Cela pue (sic) son Satan... Multipliez le nombre des chrétiens, et vous aurez la paix ! »

Il voyait avec effroi cette pernicieuse influence et ce funeste esprit de Satan dans la mauvaise presse, a Certes, disait-il , la raison de tous les fléaux qui ravagent le monde se trouve dans la plume mise au service de Satan. » Aussi encourageait-il vivement les écrivains catholiques à se faire défenseurs de l'Eglise. « Lorsque saint Michel, dit-il, mit pour la première fois l'épée à la main pour combattre Satan, il obéissait sans doute au Maître souverain. La lutte continue, et « rien de nouveau sous le soleil », c'est-à-dire que d'âge en âge le bon Dieu se suscite des défenseurs. Honneur à ceux qui sont appelés à l'être au XIXe siècle, alors que l'enfer, qui sent approcher la plénitude des damnés, redouble de rage contre les élus! »

Et s'adressant à l'un de ces vaillants écrivains, auteur de plusieurs ouvrages spéciaux sur les œuvres diaboliques,

M. des Mousseaux : « Honneur à vous , luù, dit-il , mon cher confrère, el victoire! Armé de la foi, vous ne pouvez pas craindre les bataillons, je veux dire les légions que vous voyez en ligne. » — « Vous faites bien , ajoute-t-il , de guerroyer contre l'ennemi qui semble déchaîné.; j'espère que l'ordre de « rentrer au chenil » lui sera donné bientôt. Je demande à Dieu que, libre de toute entrave, vous puissiez continuer votre triomphante campagne contre Satan. » — Et encore : « Courage, cher confrère, puisque la tête de la mauvaise bête renaît malgré ses blessures ! Oh ! que l'éternité sera longue pour elle , quand l'heure de son « repos » dans l'abîme sera venue!... Car enfin, dans ce moment-ci, elle prend dans les Garibaldi, les Renan, les spirites, des jouissances à sa façon. » (C'était en 1864.) « Daigne le Seigneur vous maintenir le bras haut et ferme, comme à Moïse , pour frapper à coups assurés sur la mauvaise bête , qui trône ainsi sans façon sur notre siècle hébété dans le luxe et le sensualisme! »

Il estime, d'ailleurs 7 qu'il est bon que Satan' soit connu. « Le bon Dieu, écrit- il au même auteur, vous a suscité bien à propos pour faire connaître le démon à ses enfants. C'est une grâce accordée au siècle, qui nie le mauvais esprit et sert ainsi ses intérêts. Saint Paul disait que les Juifs n'eussent pas crucifié Jésus- Christ s'ils l'eussent connu : ne sommes- nous pas fondés à croire que Satan aurait moins de serviteurs si on le connaissait mieux? Usez de votre parole , comme David usa de sa fronde contre Goliath. »

Les fureurs déchaînées de Satan, loin d'effrayer M. Dupont pour l'avenir, ne faisaient que redoubler sa conliance. Il y voyait simplement une preuve des dépits de l'enfer, causés par certaines manifestations inattendues de la foi catholique. « La rage dji démon , dit-il, est marquée par la fureur de ses dupes; elle montre bien que Notre- Seigneur nous accorde des grâces capables de régénérer le inonde. Le mal est si grand que Dieu seul peut donner le triomphe

à son Eglise, et d'une manière assez éclatante pour que ses ennemis soient manifestement confondus. » — « Il est visible, dit-il encore, que nous n'avons pas à combattre la chair et le sang, mais l'esprit infernal, c'est-à-dire celui-là que l'on nomme « la bête », la mauvaise bête, qui n'a perdu dans son ignoble chute que sa sainteté : sa puissance est toujours fort grande. » — « Sa chaîne est longue en ce moment, ajoute- 1- il; mais j'espère qu'il recevra bientôt l'ordre de « rentrer au chenil ».

Ce qui éveille son espérance à ce sujet, c'est la définition du dogme de l'Immaculée Conception. « Nous pouvons, ditil, tout espérer du beau triomphe de Marie, et la recrudescence philosophique ne prouve pas le contraire; c'est Satan en malaise; et, si nous avions l'oreille fine, nous l'entendrions bien dire comme aux jours de l'Incarnation : Cur venisti ante tempus torqnerc nos? Pourquoi êtes -vous venue avant le temps nous tourmenter? »

Pour vaincre le démon, il conseillait avant tout la foi et la prière : « Le licou de « la bête » semble furieusement relâché, dit-il, et « le drôle » en profite. Donc il est temps de lui crier: Haro!... haro!... d'abord; puis, arrière!... et enfin, s'il ne fait pas mine d'obéir (ce qui lui coûte infiniment) : Vade rétro! en pensant à la foudroyante parole de Notre-Seigneur... Si nous étions toujours vivifiés par le sentiment de la foi, nous lui ferions souvent passer de tristes quarts d'heure, quand il nous barre le chemin. »

« Je me souviens, dit un prêtre, qu'un jour dans une conversation il me tint ce langage : « Les maux que nous a suscite Satan sont autant de moyens qu'il prend pour « nous porter à offenser Dieu, autant de pierres qu'il jette « sur notre passage pour nous faire tomber dans le péché. « Relisons alors la parole qu'il disait à Jésus au désert : « Die ut lapides isti panes fiant; commandez que ces pierres « deviennent des pains. Acceptons patiemment ces épreuves, « implorons le secours de Dieu pour résister à ces tentations ; « repoussons ces attaques, et « ces pierres » deviendront pour

« notre âme un pain savoureux, et Satan sfera pris dans ses « propres pièges. »

Mais il avait pour vaincre et chasser le démon un moyen à lui, un procédé qui lui était propre et qui le caractérisait d'une manière originale et piquante. Son principe était « d'humilier » cet esprit superbe, et, pour cela, de le traiter avec le mépris dont il est digne. Or, il prétendait qu'il n'y avait pas d'expression plus méprisante et qui l'humiliât davantage que celle qui lui est donnée dans l'Écriture : Antiquus serpens , l'ancien serpent, parce qu'elle lui rappelait son premier crime et l'époque de sa chute. Traduisant donc ce mot à sa manière, il appelait Satan « le vieux, l'ancien »! — « On était sûr par là, disait-il, de le mettre en fuite sur-le-champ, couvert de honte et plein de dépit. Ce mot le fait rager. » — « Voulez-vous , ajoutait-il , en avoir la preuve expérimentale? Si vous êtes tenté, appelez -le de ce nom. Dites : « Oh! oh! le vieux, tu es connu, loin d'ici! » Il est orgueilleux, le vieux! il n'aime pas qu'on lui donne cette épithète : c'est une sorte d'injure qui, le chasse' et le tourmente. » — Il le raillait sur «, ses cornes, son nez, sa queue ». A la suite de la lecture d'un petit livre où le démon était vivement et spirituellement combattu : « Oh! ditil, le vieux va désormais avoir le nez aussi long que son effroyable queue I »

Comparant Satan à « un chien furieux » , il s'amusait à le représenter assis sur les ruines de Saint -Martin comme un animal gros, gras, dodu, jouissant depuis de longues années de son paisible empire; puis il dépeignait la rage et le dépit qu'il allait éprouver, lorsque bientôt il lui faudrait déguerpir et se voir dépossédé honteusement d'un lieu dont il se croyait maître pour toujours. La seule pensée de son désappointement égayait M. Dupont et le faisait rire de bon cœur.

Cette comparaison d'un « chien enragé » ou a enchaîné », appliqué au démon, lui plaisait; il y revenait volontiers et souvent. Il l'avait empruntée aux psaumes. Le prophète

royal , dans une de ses prières souvent répétées par l'Eglise durant les offices de la Pastion et de la semaine sainte, s'adresse à Dieu au nom du Christ persécuté, et lui demande d'être délivré de la fureur du démon son ennemi : % Arrachez-moi, dit -il, à la gueule du lion; que la puissance du « chien » n'ait pas de prise sur mon âme. » Familiarisé avec les paroles de l'Ecriture et de la liturgie, M. Dupont avait adopté celle-ci, et il la variait sur tous les tons, selon sa disposition du moment et la tournure de son esprit : il n'en voyait pas de plus juste et de plus naturelle pour exprimer la rage , l'acharnement et l'obstination du dragon infernal à poursuivre sa, proie. — « Veuille Notre-Seigneur, écrit-il à M. des Mousseaux, imposer silence à celui que vous nommez si bien « le drôle » et que vous malmenez d'une si belle façon ! Mais il ne mord qu'à longueur de longe. » — « Daigne le Seigneur, dit-il au même écrivain , multiplier vos forces pour que vous puissiez faire rendre gorge à Satan! La prière peut lui faire lâcher sa prise, comme au « chien » à qui l'on présente un charbon ardent. Le vieil ennemi est puissant, lorsque le maître ne se montre point : témoins les porcs du lac de Génésareth. »

On croit ici entendre saint Augustin, qui disait, en parlant du démon : « Il est enchaîné comme un chien qu'on tient à l'attache et qui ne peut mordre que ceux qui s'approchent de lui. 11 peut aboyer, il peut faire peur; mais il ne peut mordre que celui qui veut bien être mordu 1. »

Satan faisait souvent l'objet des conversations enjouées que M. Dupont se permettait volontiers dans l'intimité avec ses amis. Alors il raillait le démon , il le tutoyait rudement , le persiflait en l'apostrophant d'un ton moqueur et méprisant; il usait à son endroit d'expressions et d'images d'un caractère comique et burlesque. Il l'appelait le « vieux menteur », la « bête », « l'animal amphibie » , le « pourceau ». Il

1 Latrare potest, sollicitare potest, mordere omnino non potest nisi volentem.

le représentait tantôt mordant sa queue de cftlère et de dépit, tantôt la mâchant et la fumant en guise de cigare : « Cet animal , ce pourceau , il prend sa queue pour la sucer. Eh ! qu'y trouve-t-il de bon?... »

On s'étonnera de ces expressions de la part de M. Dupont, qu'on savait, d'ailleurs, d'un goût si délicat et de si bon ton dans la plaisanterie. Mais parlait-il du « vieux Satan », son langage n'était plus le même. Le vocabulaire français semblait ne pas lui fournir de mots assez crus, d'épithètes assez injurieuses pour exprimer le genre de haine et de mépris que lui inspirait cet ennemi de Dieu et des âmes. Sur ce chapitre, il était d'une verve railleuse intarissable, que rendaient plus originale et plus mordante encore ses gestes, le jeu de sa physionomie et les éclats de franche gaieté dont il accompagnait ses paroles. Rien, en un mot, n'était plus amusant que ces saillies et ces boutades de M. Dupont à l'adresse de l'esprit malin. Ses amis ne les ont pas oubliées; ils aiment à en citer bien d'autres du même genre. ^

« Ne craignons pas, disait-il à deux qui paraissaient se scandaliser de son libre langage, ne craignons pas de mal penser et de mal parler du diable : la raison d'abord, c'est qu'il est le père de tous les maux, et qu'ensuite nous ne pouvons nous défier de lui que par des sentiments venus d'en haut. Il y a plus : c'est que, pour ne pas mal penser ou mal parler de lui, il faut nier son existence, et c'est ce que font très sérieusement toutes ses dupes... »

Pour lui, il entend bien ne le ménager en aucune manière. « Il faut, dit- il, combattre à outrance le « monstre amphibie », si on peut parler ainsi d'un être qui vit en enfer et peut vivre sur la terre en même temps. » — « Ne pouvant, continue-t-il, descendre en enfer pour l'y enchaîner, allons dans le Cœur de Jésus chercher les armes propres à le combattre sur la terre. »

Il avait conçu le projet d'une image où Satan serait représenté lié par l'ange de l'Apocalypse. Il consulta un ami

sur ce sujet. « Que pensez-vous, lui demande-t-il , d'un cachet qui serait historié ainsi que suit : autour, en lettres lisibles : Nous vous prions, ange qui devez descendre du ciel avec une chaîne à la main...? L'ange serait représenté descendant, et, dans le coin, le « vieux serpent » serait vu tremblant de peur. Cette pensée m'est venue hier en écrivant à un prêtre qui voit l'avenir sous de sinistres couleurs : « Satan a fait assez de mal, lui disais-je, et j'aime à croire que l'ange va recevoir l'ordre de le lier, sinon pendant mille ans, assez de temps du moins pour que la génération présente puisse jouir de l'Immaculée Conception et du sacré Cœur. » Son ami lui ayant suggéré une idée , il l'accueille avec empressement en ces termes : » Je ne demande pas mieux que de voir debout les sept têtes de la mauvaise bête. Les abominables projets de Satan seraient ainsi dépeints, et, d'ailleurs, il ne peut être humilié véritablement que sous le poids de la chaîne... » L'artiste choisi pour l'exécution fut M,lc de la Boissière, d'Angers, avec qui M. Dupont était déjà en relation pour la sainte Face. « M1'0 de la Boissière, écrit- il, donne la préférence à la bête à sept cornes. Je suis de son avis. Satan n'a rien d'humain, quoiqu'il y ait beaucoup d'hommes devenus Satan. » — Il fut encouragé par dom Guéranger d'abord, puis par le révérend père Chaignon, « bon juge en pareille matière, écrit -il , et qui me presse fort de donner suite au projet de l'image. »

Nous ne savons si ce projet fut réalisé. Il prouve du moins que le serviteur de Dieu ne négligeait rien dans le genre de guerre qu'il avait entrepris contre Satan. Il possédait, nous a-t-on raconté, une petite gravure représentant le démon. Elle avait sa place ordinaire sous la statue de la sainte Vierge. A certains moments, il la prenait, ia jetait à terre, piétinait dessus en lançant sur elle des crachats. Parfois même, la plaçant sur le siège où il s'asseyait : « Tiens, disait-il, mets-toi làl... » Et il trônait avec délices sur la face confondue de son ennemi.

Loin de dissimuler ses sentiments à cets égard , il aurait voulu les faire partager au monde entier. Un inconnu lui écrivit je ne sais quelle lettre où , par suite de mauvaises affaires, il manifestait des liaisons occultes avec l'esprit malin. « Monsieur, lui répondit M. Dupont, en ma qualité de chrétien je suis et je dois être en inimitié avec Satan, et je suis autorisé à vous dire que vous feriez bien d'agir ainsi, parce que vous avez grand risque à courir dans le pacte avec la mauvaise bête infernale. Faites une neuvaine en l'honneur de saint Antoine de Padoue, vous approchant des sacrements. Portez la médaille de saint Benoît avec respect et confiance, et peut-être ainsi vous trouverez -vous des ressources pour vos affaires. »

M. Dupont savait que Satan n'agit pas toujours directement et par lui-même : il a ses suppôts et ses agents. A ce titre, certains sectaires modernes ont particulièrement excité les antipathies ou les sollicitudes du serviteur de Dieu.

Vers 1840, un nommé Vintras, du diocèse de Bayeux, se faisant appeler Pierre-Michel, essaya de fonder une secte qu'il surnomma œuvre de la Miséricorde , laquelle , prétendait-il, devait ranimer la piété et convertir tous les pécheurs. Lui-même se donnait comme envoyé de Dieu et organe du Saint-Esprit. Il avait fait un certain nombre d'adeptes en Normandie, son pays, et était venu à Tours, où de pieuses familles et des ecclésiastiques même d'une certaine influence s'étaient laissé entraîner. M. Dupont ne prit pas le change; il combattit avec énergie ces nouvelles doctrines et les tentatives essayées pour les favoriser. Il se hâta d'écrire en divers lieux, afin de prémunir ses amis contre le piège qu'on pouvait leur tendre.

Sa correspondance nous apprend que les adeptes de Pierre-Michel étaient au nombre de quatre cents. On ne saurait se faire une idée de leur engouement. Parmi eux, il y avait des personnages pieux et distingués. Ils tinrent plusieurs réunions à Caen ; mais remarquant qu'une grande

affluence de peuple s'assemblait à cette occasion dans les rues, ils ne se réunirent plus qu'en secret. Jamais, ce semble, Satan ne s'était mieux transformé en ange de lumière. Lui était-il jamais arrivé, par exemple, de parler comme il le faisait, dans les prétendues révélations de l'imposteur, de la sainte Vierge, du sacré Cœur, de la divine Eucharistie, de l'humilité? Ces révélations, qu'on faisait circuler discrètement dans un certain monde, ne formaient pas moins de dix- huit cents pages. Comme il n'y avait en apparence que des choses pieuses et capables de ranimer la ferveur, beaucoup de gens se laissaient tromper. Une des choses qui paraissaient -les plus extraordinaires dans cette secte , c'était le don d'éloquence communiqué à tous ceux qui en faisaient partie. Leur permettait- on l'entrée d'une maison, ils parlaient tant, et si bien en apparence, qu'ils glissaient leurs sentiments dans ceux qui les écoutaient. Mais on ne tarda pas à reconnaître que ces dehors de piété et de ferveur outrée cachaient des infamies monstrueuses et des doctrines sataniques. Un des partisans de Michel Vintras avait apporté au Havre des copies de ces prétendus discours inspirés, qu'il faisait au milieu des réunions de ses adeptes, et que, pour la profondeur, ils comparaient à ceux de Bossuet : c'étaient simplement des compilations, mais faites avec art. Les érudits ne tardèrent pas à en découvrir l'origine; il s'y trouvait entre autres des passages de la Douloureuse Passion de Catherine Emerick. Vintras, croyant le chemin suffisamment préparé, osa se présenter lui-même au Havre; mais M. Dupont, ayant été directement consulté par un de ses amis, se hâta de donner sur l'imposteur et ses menées beaucoup de détails, où il le montrait ce qu'il était en réalité. Cette réponse, fort à propos, arriva avant lui au Havre. On ne lui permit aucune explication touchant son œuvre, et il fut ainsi honteusement éconduit. Ayant été condamné à six ans de prison pour escroqueries, il se réfugia en Angleterre et mourut à Londres misérablement. Atin de mieux séduire, il avait mêlé à ses rêves des idées

politiques relatives au faux Louis XVII.* M. Dupont était trop éclairé , trop défiant sur tous les genres de nouveautés en fait de doctrine , pour se laisser un moment induire en erreur. 11 combattit ouvertement dans ses conversations et par ses lettres les partisans de cet adroit sectaire et leurs illusions.

Plus tard, il ne combattit pas avec moins d'ardeur la secte des spirites, qui fit également tant de bruit à une certaine époque. A Tours, ils faisaient école et tenaient des conciliabules. M. Dupont suivait leur progrès avec une pénible sollicitude. « J'espère, disait -il, que le bon Dieu mettra un terme à la déplorable secte du spiritisme. » Il s'exagérait sans doute leur influence, car selon lui « Luther, Arius n'étaient que des enfants à côté des chefs de la nouvelle engeance sortie de l'enfer... » Mais sa confiance sur leur ruine future n'était pas diminuée : « La Providence, dit-il, donnera à l'Eglise la puissance d'arrêter le mal. Déjà le suicide d'un mari et de sa femme, tous deux spirites, a fait ici une impression sur beaucoup de pauvres âmes qui assistaient aux conciliabules. »

Par sa correspondance avec M. d'Avrainville, nous voyons combien il se préoccupait du mal que le spiritisme faisait à certaines âmes et des influences sataniques dont il était le principe.. Comme son ami ne lui parle pas d'une lettre intéressante qu'il aurait dû recevoir à ce sujet : « J'ai tout lieu de croire, dit-il , que Satan nous a joué une de ses drôleries habituelles. Cette lettre contient un des récits qu'il ne trouve ' pas récréatifs, parce qu'ils prouvent son insuffisance lorsque . saint Benoît est invoqué. » Il s'agissait d'un magnétiseur dont les manœuvres avaient été déjouées par la médaille de saint Benoît. Il ajoute : « Je crois comprendre aussi , d'après votre silence, que M. de L... , à qui j'avais donné conseil d'aller vous trouver, n*en a rien fait. Lui, depuis quarante ans, vit dans le magnétisme, et il est aujourd'hui l'un des plus fervents apôtres de la doctrine des spirites. Il a été deux fois en Amérique; en ce moment il est fort malade et il se

recommande aux prières : nous allons , en effet , prier pour lui. Mais à sa profession de foi j'ai répondu par la mienne ; je parle nettement de la confession, des onctions d'huile: il se recommandait, lui, comme se trouvant en unité de pensées avec moi!... Prions; si la prière obtient que cette pauvre âme reçoive un rayon de lumière, elle ira se retremper auprès de vous. »

En voyant Satan si malmené par M. Dupont, on s'étonnerait que cet esprit méchant n'eût pas cherché, de son côté, à se venger d'un si opiniâtre adversaire par quelques mauvais tours comme on en lit dans la vie de saint Martin et de beaucoup d'autres saints.- Certains mots indirects, échappés à ce sujet au serviteur de Dieu , nous permettent de citer les deux petits traits suivants.

Ayant appris qu'un accident était arrivé à l'un de ses amis un certain jour (le 29) du mois d'avril, il lui écrit : « Il y aurait à parier que Satan a pris jour pour nous nuire à tous les deux : dans la journée du 28, au récit d'une grâce très remarquable de conversion , je m'étais ri du « malin », disant qu'il devait être, dans ce moment-là, comme les porcs qui vont de l'abattoir chez le charcutier, sur le dos, les pattes en l'air...; toujours est-il que, la nuit suivante, j'entrai dans un pénible cauchemar. Ce qui me gênait le plus était l'aspect d'un bœuf portant sur le front, au-dessus de ses yeux, un écriteau. L'animal fond sur moi, et je m'élance dans un trou assez profond pour me mettre à l'abri de cet abominable écriteau. Mais le trou était tout bonnement le carrelage de ma chambre, et je me trouvai couché sur le côté droit, ce qui ne peut s'expliquer, parce qu'il était comme impossible que je ne tombasse pas sur le côté gauche. Maintenant, ce qui me prouve (et je ne voudrais pas tenter de le prouver à d'autres) que Satan est tout dans cette effroyable chute, c'est qu'étant à terre, à mon réveil subit, je dis : « Mon Dieu, je vous remercie, » et je baisai la terre. Le coude droit a été violemment écorché ; mais à cela près, rien du tout. »

Nous tenons le second fait de la communication d'un membre de l'Adoration nocturne, qui est actuellement prêtre. « Je me rappelle, nous écrit- il, qu'un jour, dans la salle de repos de l'Adoration, quelques-uns d'entre nous s'entretenaient de faits réputés, à tort ou à raison., diaboliques. M. Dupont se tourna de leur côté et raconta comment une nuit, dans cette même salle, il fut pris et jeté hors de son lit de camp par deux fois de suite. Ce disant, il montrait l'endroit où se trouvait le lit et le lieu d'où il se releva. Il ne s'expliquait pas comment il avait pu naturellement exécuter un mouvement semblable , sa tête décrivant un quart de cercle, tandis que ses pieds restaient à la même place. Il disait ne pas douter que ce ne fût l'œuvre du démon. 11 y avait peu de temps que l'Adoration nocturne était fondée.» Un autre de ses amis , laïque intelligent et sérieux, nous écrit : « Il m'a entretenu plusieurs fois des luttes qu'il avait eu à soutenir contre Satan , surtout pendant les nuits consacrées à l'Adoration nocturne. Une fois, notamment, il disait (autant que je «puis me le rappeler) qu'il avait été enlevé par son infernal ennemi quf l'avait fait pirouetter en l'air, et il était retombé tout de travers sur sa couchette. »

A Bourbon -l'Archambault, on n'a pas oublié ce qui lui est arrivé à l'époque où il allait y prendre les eaux. Une dame respectable, digne de toute confiance, chez laquelle il logeait, parle encore des luttes nocturnes du saint homme avec le démon. Voici ce qu'elle raconte : « C'était vers 1858, M. Dupont occupait, au deuxième étage de la maison,une chambre voisine de celle de M. le curé de Néronde, diocèse de Ne vers. Pendant la nuit, celui-ci entendit comme le bruit d'une lutte violente qui se prolongea et qui finit par l'inquiéter si fortement qu'il crut qu'un voleur avait pénétré chez le voisin, qu'ils se battaient ensemble, et, dans sa frayeur, il verrouilla sa porte. Ce bruit se produisit encore la nuit suivante, et le curé de Néronde dénonça le fait à la propriétaire. Au déjeuner, cette dame parla du vacarme dont se plaignaient ses hôtes, accusant gaiement

M. Dupont de « s'être battu avec le diable ». Comme il gardait le silence , prenant un autre ton , elle lui demanda si réellement il avait besoin de secours, parce qu'elle craignait qu'il ne fût gravement incommodé. « Non, se hâta-t-il de « répondre, je n'ai pas besoin de secours humains : ils a sont inutiles. » Et il détourna l'attention, en parlant d'autres choses. Cette dame ajoute : « Durant deux nuits le vacarme fut effroyable. »

L'Adoration nocturne, dont nous avons parlé, étant une œuvre de foi, de sacrifice et d'amour, paraissait à M. Dupont un des moyens les plus puissants pour combattre Satan. « Je ne suis pas surpris, écrit- il à M. d'Avrainville, des efforts de Satan pour gêner notre correspondance, laquelle est tout spécialement consacrée à lui faire honte et à amoindrir les effets de sa rage. Il faudrait qu'il eût singulièrement modifié sa manière de se « croiser les pattes » en vous voyant prendre sur votre sommeil pour envoyer des recommandations à l'Adoration nocturne. C'est d'ailleurs la nuit qu'il concentre ses forces pour combattre, parce que, d'une part, ses enfants se livrent aux désordres, et que la plupart des chrétiens, après avoir fait le signe de la croix, reposent sous la garde des bons anges. Et le poète faisait l'histoire de notre ennemi quand il disait : Nox apta criminibus : « La nuit favorable aux crimes. »

Parlant d'un vieil ami de la Martinique ' qui ne s'était converti qu'à la dernière heure : « Satan , fait -il observer, a rendu un peu tard les armes; mais je crois que son dépit n'en sera que plus grand; il connaît bien des choses, mais rien de ce qui a rapport entre Dieu et une âme. » Il fait remarquer qu'on était la nuit en adoration, à Tours, priant pour le moribond. « Il s'est confessé, dit-il, à l'heure même où nous assistions à la messe (de quatre heures du matin ). » Or cette nuit-là, M. Dupont, comme cela lui arrivait souvent, avait fait pour son compte deux heures d'adoration.

i Son ami Pécoul, dont nous parlerons plus tard, auchap. xxix.

Voilà comment cet homme de prières feisait la guerre à son ennemi et lui arrachait des âmes! Une autre fois, dans un saint transport, il écrivait ces belles paroles : « Avançons dans l'amour de Dieu, et Satan sera obligé de déguerpir : il ne peut vivre à l'aise que dans son feu d'enfer, depuis qu'il a mis la haine à la place de la charité dans son cœur. » — A une personne de piété, il indique le moyen suivant de combattre le démon de la médisance : « Connaissez- Vous, lui dit-il, contre le démon de la médisance, une pratique fort bonne à recommander suavement... à trop de monde, hélas! oui, cent fois, mille fois hélas! — C'est, en sortantde l'église, après avoir fait le signe de la croix, d'approcher de sa langue et de ses lèvres le doigt, humide encore d'eau bénite : « le malin » passera au moins quelque temps sans venir s'y asseoir. »

Il savait que le démon est particulièrement l'ennemi de la paix intérieure ; aussi plusieurs de ses lettres à des amis affligés ou à des personnes tourmentées commencent- elles par ces mots : Deus pacis conterat Satanam sub pedibus vestris velociter*, suivis de ce court commentaire : « Saint Paul terminait ainsi son épître aux Romains; nous devons le dire après lui, et dans toutes les circonstances où « le vieux serpent » siffle à nos oreilles. »

Mais l'arme usuelle qu'il employait le plus fréquemment contre le démon, et dont l'effet lui paraissait irrésistible, c'était la médaille de saint Benoît. — En priant son ami de lui envoyer une provision de ces précieuses médailles :. « Vous avez, lui dit -il, à préparer vos batteries. Voyez si Satan se gêne, depuis qu'il semble avoir la bride sur le cou!... Donc il y a nécessité de guerroyer contre lui. Non est nobis colluctatio advenus carnem et sanguinem ' : ce qui veut dire en français : Nous n'avons pas affaire avec monsieur un tel ou tel autre! Donc»: Vade rétro, Satana! »

1 « Que le Dieu de paix écrase Satan sous vos pieds et promptement. »

3 « Nous n'avons pas à lutter contre la chair et le sang. »

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