CHAPITRE XX
La médaille de saint Benoît avait de bonne heure attiré l'attention du dévot serviteur de saint Martin.
M. Dupont n'ignorait pas que le patriarche des moines d'Occident, comme le grand thaumaturge des Gaules, avait souvent dans sa vie été aux prises avec Satan, que maintes fois il avait eu à subir et à combattre ses tentations perfides et la violence de sa rage, et qu'il en était toujours sorti vainqueur. Les grottes de Subiaco redisent encore l'acte de courage et de chaste énergie du jeune solitaire en face d'une apparition voluptueuse, et le dépit de l'esprit infernal obligé de fuir honteux et confus. Mais l'arme la plus habituelle de saint Benoît contre le démon fut le signe de la croix. C'est en faisant le signe de la croix que, dans une circonstance mémorable, il vit se briser en éclats entre ses mains une coupe empoisonnée que lui présentaient des suppôts de l'enfer. C'est avec le signe de la croix qu'il opérait ses miracles, qu'il convertissait les idolâtres, qu'il domptait les populations farouches de l'Apennin. Or, il semble que la puissance de Benoît sur l'esprit de ténèbres , la grâce de ses vertus, les mérites de sa foi, en un mot, toutes les bénédictions de sa vie, soient résumées et condensées dans la célèbre médaille qui porte son nom.
Nous la trouvons en usage dès les temps les plus rappro-
chés du saint patriarche; la piété et la foï* catholiques s'habituèrent à lui attribuer un pouvoir surnaturel et miraculeux, presque égal à celui du crucifix. L'Eglise autorisa cette confiance des fidèles, et plusieurs souverains pontifes, tels que le savant pape Benoît XIV, n'hésitèrent point à enrichir l'antique médaille de privilèges particuliers et d'indulgences nombreuses. Les lettres initiales qu'on lit gravées sur une des faces du côté de la croix forment des invocations jaculatoires qui ont pour objet de se munir contre les attaques du démon. Nous traduisons ici les deux principales : Retire-toi, Satan, ne viens pas me conseiller les vanités; — le breuvage que tu verses est le mal, bois toi-même tes poisons. Ces derniers mots sont une allusion au miracle du vase empoisonné aussi bien qu'à celui du pain empoisonné, dont il sera question plus loin. Peut-être la pensée et l'origine de la médaille elle-même viennent- elles du texte suivant de saint Benoît, qui se lit au Prologue de son admirable Règle. Expliquant ce verset du psaume XIX : Le méchant parait à ses yeux comme un néant , le patriarche, de la vie cénobitique en fait l'application au démon : «Celui, dit- il, qui repousse de son cœur l'esprit malin , avec les funestes conseils qu'il suggère, réduit cet ennemi à néant; il le saisit avec ses petits, qui sont ses mauvaises pensées, et il les écrase sur la pierre , qui est le Christ. » Saint Benoît semble ainsi, par avance, décrire la formule et l'esprit des invocations que sa médaille représente.
La même doctrine, d'ailleurs, se retrouve chez tous les maîtres de la vie spirituelle; elle peut se résumer dans ces lignes de l'imitation qu'on dirait un commentaire exprès de la médaille de saint Benoît : « Vous ne craindrez pas même le démon votre ennemi, si vous êtes armé de la foi et du signe de la croix de Jésus-Christ. Faites retomber sur l'ancien ennemi toutes les pensées mauvaises et impures qu'il vous suggère , et dites-lui : Retire-toi , esprit impur , rougis de honte, misérable; il faut bien que tu sois immonde pour me tenir de pareils discours. Retire-toi de moi, détestable
séducteur; tu n'auras aucune part en moi : Jésus sera dans mon cœur comme un guerrier puissant, et tu demeureras confus ' . »
M. Dupont était tout plein de ces vérités, et c'est ce qui lui inspirait une si haute estime pour la célèbre médaille. Voyant avec peine qu'on n'avait plus comme jadis l'habitude de s'en servir et de la porter sur soi, il se donna beaucoup de soin pour la remettre en honneur. D'abord , il fit par lui-même ou par l'intermédiaire de quelques amis, notamment M. d'Avrainville , des études minutieuses, des recherches approfondies pour retrouver dans leur pureté primitive la forme et les lettres de cette antique médaille, dont la découverte, selon lui, fut faite en Bavière au xvi° siècle. Il consulta à Rome, en Allemagne, en Angleterre et en France les religieux et les archéologues les plus érudits et les plus compétents sur la matière. Il entra surtout en relation à ce sujet avec les bénédictins de Solesmes et en particulier avec leur illustre fondateur, dom Guéranger : « Je me suis longuement entretenu avec lui, dit-il dans une de ses lettres, de cette médaille, dont il a souvent expérimenté la valeur contre le démon. Nous sommes de vieilles connaissances ensemble; il a passé deux heures chez moi, jeudi dernier... Il aime grandement son bienheureux Père, ce grand ennemi de Satan ! . . . »
Quand il fut ainsi parvenu à en trouver la forme la plus authentique , il la fit frapper et s'en établit le propagateur et le distributeur. Il en faisait venir à ses frais par milliers, de toute matière et de toute grandeur. 11 en avait toujours chez lui et dans ses poches, pour les donner à ceux qui le visitaient ou qu'il rencontrait : a Tout le monde, dit-il , a déjà ici sa médaille de saint Benoît , ou quand on en veut une, on se garde bien d'aller chez le marchand, on vient chez le « pèlerin », qui a l'habitude d'en distribuer. »
Le capitaine Marceau fut un des premiers à la recevoir,
1 Imit. de J.-C, liv. Il, chap. xh, 9; — liv. III, ch. vi, 6.
à la porter sur lui et à s'en faire, suivantM'exemple de son ami, le zélé propagateur. Dès 1843, le capitaine lui écrivait de Brest qu'un de ses amis, tourmenté par d'étranges scrupules, en avait été miraculeusement délivré par la médaille de saint Benoît, et il ajoutait : « Une douzaine de médailles qui m'avaient été remises par vous ont été données par moi à Mgr d'Amatha, au moment de son départ pour ces pays d'Amérique qu'il va éclairer et qui sont si profondément enfoncés dans les ténèbres. Je me suis plus d'une fois demandé si Dieu ne voulait pas que ces « douze médailles » servissent de nouvelles armes contre le démon , qui règne là -bas en pleine paix. » — M. Marceau ne pouvait mieux entrer dans les intentions de son saint ami.
En 1845, M. Dupont lui-même trouva moyen de remettre une provision de médailles à la princesse Borghèse, qui, par son entremise , put en emporter à Rome et dans l'Italie, et s'en faire, elle aussi, la propagatrice. Cette circonstance lui parut assez importante pour qu'il en donnât la nouvelle à un autre grand propagateur, M. le' marquis de Messey : « Notre bienheureuse médaille, lui écrit- il (août 1845), commence à se répandre. J'en ai fait frapper en argent, et on en demande beaucoup. La bonne et sainte princesse Borghèse, qui est ici depuis quelque temps et qui va repartir pour l'Italie, en emporte un assez grand nombre. »
Lorsque dom Pitra se rendit de Solesmes à Rome, sur la demande de Pie IX, qui ne devait pas tarder à revêtir de la pourpre ce digne fils de saint Benoît, M. Dupont, qui en était bien connu, ne manqua pas de profiter de l'occasion pour faire arriver jusqu'au saint-père une de ses chères médailles; elle était en or et accompagnée d'un petit livre sur « l'origine et les effets » de la médaille , rédigé par son ami et compatriote, M: d'Avrainville. Ce fut le sujet d'une assez longue correspondance entre les deux amis. Le cardinal Pitra réussit parfaitement dans son message et remit luimême la médaille à Pie IX , à la grande satisfaction de
M. Dupont. Mais ce qui frappa singulièrement le serviteur de Dieu , c'est que , peu de jours après l'acceptation de cette médaille par le saint -père, une trombe effroyable vint à éclater sur le palais du Vatican ; elle brisa toutes les lanternes et toutes les vitres, excepté celles de la chambre où se trouvait Pie IX, Le dégât fut si considérable que le roi de Bavière , qui était alors à Rome , crut faire acte de générosité en prenant à sa charge de le réparer. — « Ah ! écrit M. Dupont, la coïncidence de la médaille et de la trombe n'est pas indifférente, et nous , qui connaissons la valeur de la médaille , nous pouvons nous réjouir en connaissance de cause!... »
M. Dupont, dans ses voyages, avait toujours sur lui quantité de ces médailles, prêt en toute occasion à s'en servir pour lui-même ou pour les autres. « Il me raconta un jour, dit un de ses amis , que dans un voyage la diligence où il se trouvait , chargée de voyageurs et de bagages , faillit verser dans une rue à moitié dépavée. Tout le monde s'étonnait qu'on eût échappé à un danger qui paraissait inévitable : pour lui , il montra à ses compagnons de route la médaille de saint Benoît, en lui attribuant tout l'honneur de leur salut. »
A Néris, où il prenait les eaux en 1843 , il se trouva heureux d'avoir pris en partant une assez bonne collection de médailles , et « il ne fut pas seul » , comme il dit , à répéter le mot : Vade rétro, Satana. Dans l'hôtel où il logeait, une dame est subitement atteinte d'un fort saignement de nez. On appelle le médecin, qui constate le danger; mais les remèdes qu'il prescrit semblent activer l'hémorragie au lieu de l'arrêter. On était arrivé à la soirée du troisième jour. Sur les neuf heures , le péril augmente visiblement , et le médecin laisse paraître une vive anxiété. La maîtresse de l'hôtel sort éperdue de la chambre de la malade, et, comme par inspiration , demande si quelqu'un n'aurait pas une médaille de saint Benoît. M. Dupont se trouvait là et en offre une aussitôt. La malade, femme d'une foi vive, accepte cette
médaille, et soudain le sang s'arrête. Elle 'Se lave les mains et le visage et se met en devoir de se 6oucher, ce qu'elle n'avait pu faire depuis trois jours et deux nuits. Ce succès frappa M. Dupont; mais il remarqua bien plus encore la coïncidence que voici. De retour chez lui, il ouyre une lettre datée de Rome du 8 juillet 1843, dans laquelle on lui signalait un livret édité à Rome par les bénédictins, où l'on faisait l'énumération des effets miraculeux de la médaille de saint Benoît : or, parmi ces effets surnaturels, on lisait entre autres qu'elle était « un remède très efficace dans les pertes de sang » ».
M. Dupont se servait principalement de la médaille de saint Benoît contre tout ce qu'il soupçonnait être sous l'influence du démon et de ses maléfices. — En 1839, dans les premières années qu'il habitait la Touraine, un magnétiseur renommé, qui venait de parcourir avec succès plusieurs ville de France, s'arrêta à Tours pour donner des séances publiques. Il menait avec lui une jeune fille somnambule, dont il tirait grand prqfit. La séance devait avoir lieu dans le local d'une ancienne et assez vastç église vendue pendant la révolution. M. Dupont, ayant su tous ces détails, se rend au Garmel et demande à parler à la prieure , la mère Marie de l'Incarnation. « Voulez -vous, ma révérende mère, lui dit-il, m'aider à jouer un tour au diable? — Bien volontiers! » fut la réponse. M. Dupont lui raconte ce qui se prépare à quelques pas de la maison qu'occupaient alors les carmélites , lui présente une médaille de saint Benoît , et il fut convenu que, le soir même, à l'heure où devait avoir lieu la séance du magnétisme, la prieure des carmélites suspendrait la médaille à l'extérieur de sa cellule, en dehors de la fenêtre, du côté où la séance allait se tenir. Ce qui était convenu fut exécuté ; et l'on se mit de part et d'autre à prier saint Benoît. Qu'arriva-t-il ? Une foule immense pous-
1 Ce livret a pour titre : Origine et effets admirables de la médaille de saint Benoît; on le trouve à l'oratoire de la Sainte-Face.
sée par la curiosité s'était rendue à l'appel du magnétiseur; mais elle fut bien trompée dans son attente. La double vue dont jouissait, disait -on, la jeune fille, était simple ce soir-là ; l'action du magnétiseur sur elle n'eut aucun effet. Ces gens étaient confondus : comme ils avaient l'argent du public, ils alléguèrent quelque dérangement dans la santé de la pauvre somnambule et annoncèrent une autre séance pour le soir suivant. M. Dupont et la prieure du Carmel continuèrent secrètement leur opération antisatanique et leurs prières à saint Benoît. Cette fois encore, la déception fut complète. Le lendemain le magnétiseur n'eut qu'à déguerpir et à quitter Tours, à la grande joie de M. Dupont, qui, se frottant les mains gaiement, s'applaudissait de la victoire remportée par saint Benoit sur un suppôt de son antique ennemi.
Le serviteur de Dieu avait pour habitude de jeter des médailles dans les fondations ou autour des murs de certains édifices dont il voulait éloigner Satan. Combien de médailles n'a-t-il pas jetées ainsi dans les caves et dans les maisons adjacentes aux ruines de Saint-Martin! Dans l'achat des immeubles jugés nécessaires pour la reconstruction de la basilique, il fallait user de précautions à l'égard des propriétaires, pour ne pas leur laisser soupçonner toute l'importance qu'on y attachait; d'autres difficultés de différents genres surgissaient. M. Dupont mis dans le secret avait soin, par luimême ou par des amis qui partageaient sa confiance, de déposer dans les caves ou d'enfoncer dans les murs de la maison des médailles de saint Benoît. Le résultat ne s'en faisait pas attendre : bientôt la commission apprenait que le marché était conclu et la maison achetée, presque toujours avec avantage.
Aux environs de Tours, on bâtissait une maison à laquelle les ouvriers travaillaient le dimanche au grand scandale du voisinage. M. Dupont, passant par là un jour de dimanche, fut témoin du scandale. Il jeta une médaille de saint Benoît dans les maçonneries. Le lendemain matin, les ou-
vriers trouvèrent avec stupéfaction la maison tout entière écroulée.
Le fait relatif à Notre-Dame des Ardilliers est encore plus extraordinaire. En 1840, sous prétexte de donner de l'élargissement à une voie publique déjà bien suffisante aux besoins de la circulation , sur la proposition de l'agent voyer, il fut décidé par le conseil municipal de Saumur qu'on prendrait une portion notable de l'antique et célèbre sanctuaire dédié à la sainte Vierge sous le titre de Notre-Dame des Ardilliers. Pour réaliser ce plan, on se mit à construire un mur de refend dans toute la longueur de l'église. La chapelle de la Vierge, objet d'un pèlerinage si fréquenté, se trouvait précisément sacrifiée à cette inutile question de voirie. Déjà le mur s'élevait à une hauteur d'environ vingt pieds, et l'église, livrée aux ouvriers, était encombrée de matériaux. M. Dupont, passant par là comme voyageur, est d'abord stupéfait et indigné d'un semblable désordre et d'une telle profanation. Puis, calme et confiant : « Non, non, dit-il, il n'en sera^pas ainsi! » Et il propose à ceux qui l'accompagnent d'attacher une médaille de saint Benoît au pied de la statue de Notre-Dame reléguée pour le moment audessus d'un autel dans la nef opposée. Il le fait lui-même avec la sérénité de foi qu'on lui connaissait. Quelques jours après, l'agent voyer qui avait suggéré au conseil municipal la triste pensée de mutiler la maison de Dieu , meurt , emporté rapidement par une maladie. Son successeur, dès la première visite qu'il fait sur le lieu des travaux , est frappé, de l'inutilité d'une mutilation déjà si odieuse en elle-même : il ordonne'sur-le-champ aux ouvriers d'arrêter le travail; le lendemain, sur un rapport amplement motivé, il obtient du conseil municipal, mieux avisé, la démolition du mur, qui touchait presque déjà à la voûte , et la remise de l'église en son premier état. »Par suite , l'antique Vierge fut rendue à sa place ordinaire , à celle où elle est encore. L'événement fit bruit dans la contrée ; la mort subite de l'agent voyer parut un châtiment du ciel : ce qui donna lieu de dire que
le bon M. Dupont avait des moments terribles, et que parfois il « tuait ses gens » .
Un fait analogue eut lieu dans la construction d'un temple protestant. M. Dupont y jeta en passant une médaille de saint Benoît, les travaux, on ne sut pourquoi, furent interrompus. Le temple resta inachevé, et bientôt on parla de vendre ce commencement de construction pour un usage ordinaire.
En 1844, un mauvais catholique, acheté secrètement par la propagande protestante, avait apostasie. 11 fut admis dans une fabrique de clouterie, en qualité d'ouvrier; sa conduite paraissait bonnes on était satisfait de son travail. Mais, peu après son arrivée, certains propos qui lui échappèrent firent connaître ses opinions religieuses, lesquelles étaient en opposition directe avec celles des autres ouvriers et particulièrement des maîtres de l'établissement qui appartenaient à une famille profondément chrétienne. Ces derniers, s'inquiétant de l'introduction chez eux du nouveau venu, firent part à M. Dupont de l'embarras où ils se trouvaient. Ils n'avaient, à part son apostasie qu'ils soupçonnaient , aucune raison plausible pour renvoyer cet homme. M. Dupont donna le conseil de mettre la médaille de saint Benoît le plus près possible de l'endroit où se tenait l'ouvrier pendant le travail. Dès le soir même la chose fut exécutée.
Le lendemain, à l'heure du déjeuner, le protestant demande à parler au chef de l'établissement : « Mon compte, s'il vous plaît! — Mais pourquoi? — Je ne sais, je veux m'en aller. — Avez-vous à vous plaindre de quelqu'un dans la maison? — Non , je veux m'en aller. » Et le pauvre homme se mettait le même jour en route pour Orléans. — M. Dupont, racontant le fait, ajoute: « Qui oserait maintenant penser que le démon n'est pas le père de l'hérésie? »
Vers 1849, à l'époque où le protestantisme commençait à s'abattre sur les campagnes de la Touraine avec une ardeur qu'il aurait voulu faire passer pour zèle évangélique, selon le vrai sens du mot , un ministre s'installa dans une jolie
petite « maison de campagne » à la sortie d'un village , et ouvrit école. Ce fut, quoi qu'en pussent dire incrédules et protestants, un grand scandale pour le pays, et tout naturellement les âmes pieuses de gémir et de prier. Puis on imagina de placer une médaille de saint Benoit sous la porte d'entrée, afin que le ministre fût inspiré de déguerpir. Le combat ne fut pas long': peu de jours après, effectivement, le ministre s'en allait, après avoir mis au-dessus de la porte : Maison à vendre.
Ce qu'on vient de lire a été écrit par M. Dupont, à la suite de récits du même genre dont il se proposait peut-être de composer un opuscule. Il avait ajouté à son manuscrit l'observation suivante, qui a son cachet de finesse et d'originalité : « Qui aura la pensée de regretter de ne pas voir les noms propres placés dans le récit précédent? Assurément, ce ne seront pas les chrétiens. Les incrédules seront donc seuls à réclamer, si ce livre tombe entre leurs mains. Mais rien ne forçait à leur donner des os à ronger. » — M. Dupont continue : « Dans les premiers jours du carême '1859, une femme fit part à une pieuse dame d'un grjind motif de chagrin. Son mari venait de lui signifier qu'elle ne devait plus aller à l'église , ni surtout y conduire ses filles. Cette dame dit à la femme : « Voici deux médailles de saint Benoît, « placez-en une dans le collet de la blouse de votre mari « et l'autre dans son lit ; de cette façon , nuit et jour , le « démon n'aura pas de prise sur son âme. » Il en fut bien ainsi, puisque le samedi saint cet homme, qui tout d'abord ne s'était plus opposé à ce que sa famille remplit ses devoirs religieux, déclara de lui-même qu'il se disposait à faire ses pâques. — « N'est-il donc pas temps, s'écrie ici M. Dupont, de reconnaître et de publier fort haut que, dans ce siècle où le ciel se fond en nuées si abondantes de grâces , il ne faut pas compter pour peu «de chose la médaille qui semble donnée par la Providence à l'effet de déblayer le terrain des âmes, si on peut ainsi parler, le démon étant le seul obstacle à la grâce?... »
La plus grande joie de M. Dupont dans l'emploi de la médaille de saint Benoît était d'obtenir la conversion des pécheurs. En 1854, on admit dans une maison de charité une pauvre femme qui jusque-là avait vécu dans les plus affreuses habitudes ; des propos dégoûtants sortaient de sa bouche avec les blasphèmes les plus audacieux. Tout le monde la regardait comme une possédée; elle ne quittait jamais son lit, où l'on se doutait qu'elle tenait en dépôt certains objets de sorcellerie propres à l'entretenir dans ses mauvaises dispositions. Un jour qu'il s'agissait d'une réparation à faire au dortoir commun , on en profita pour enlever subitement la paralysée de son lit et la transporter dans une salle voisine, malgré ses hurlements. Les sœurs trouvèrent alors sous les matelas un sac rempli d'objets d'une origine et d'une destination très suspectes. Au lieu du sac, une médaille de saint Benoît donnée par M. Dupont fut placée avec confiance. Peu après, la femme est reportée dans son lit , sans qu'on l'instruise de ce qui a été fait pendant son absence. Mais l'esprit malin le lui révéla sans doute ; car, au moment où l'on l'approchait du lit, elle apostropha les sœurs avec une fureur extrême, se plaignant de l'enlèvement du sac. On la couche, et tout à coup un calme inusité succède à ses cris. La joie reparaît pour la première fois sur un visage où d'habitude on ne voyait que des traits horriblement contractés. La pauvre créature demande un prêtre. Quelques jours après, l'infirmerie, changée en chapelle, rayonnante de lumière et remplie de fleurs, recevait Notre- Seigneur, qui venait visiter une pauvre âme, libre maintenant, et joyeuse comme un passereau après la rupture du filet infernal. Depuis lors, elle n'a pas cessé d'être un modèle d'édification.
La conversion suivante n'est pas moins frappante. Nous laissons ici la parole à M. Dupont. « Hier, dans l'aprèsmidi, 14 mars 1859, je rencontre un prêtre qui paraissait fort inquiet sur le compte d'un jeune homme de dix- sept ans revenu malade de Paris, et qui, au dire du médecin,
n'avait plus que fort peu de jours à vivre. Cet ecclésiastique s'était présenté inutilement trois fois à la porte du malade et n'avait pas été reçu par la famille. Je parle- de la médaille de saint Benoît, et j'en remets une, en engageant de retourner à l'assaut. Moins d'une heure après, nous chantions victoire. Voici ce qui s'était passé. Le prêtre reçoit d'abord un refus, mais il montre la médaille qu'il vient offrir au malade... — Ceci est différent! entrez, Monsieur! »' A la vue du prêtre, le jeune homme se couvre le visage avec ses draps, mais il se découvre aussitôt qu'il entend dire : « Acceptez cette médaille , mon cher ami ! » Et il commence sa confession avec la plus admirable componction.
« Le même jour, continue M. Dupont, à onze heures du soir, une pauvre vieille femme, qui n'avait pas fait acte de religion pendant sa longue vie, éprouva les symptômes d'une mort prochaine ; elle était hydropique. On lui parle d'un prêtre, elle refuse. On lui fait prendre la médaille, elle demande le prêtre aussitôt. On se met en .devoir de lui procurer cette consolation ; la pauvre femme se montre impatiente de ne pas voir le prêtre arriver : « Me donnera-t-il le bon Dieu? disait -elle. Il tarde bien à venir! » Elle se confesse, mais, le mal ayant fait des progrès, il n'y a pas moyen d'administrer le saint viatique. L'extrême-onction fut accueillie avec de grands sentiments de piété. Deux heures après, la malade expirait, n'ayant pas cessé de s'écrier avec une foi remarquable : « J'aurais bien vpulu recevoir le bon Dieu 1 »
Le récit suivant est adressé à une dame dont le mari malade était un ami intime de M. Dupont :
« Voici un nouveau trait de la puissance de saint Benoît. J'abrégerai pour ne pas fatiguer l'attention du cher malade. Il s'agit de deux Anglais : l'un est un jeune ministre converti depuis deux ans et fort zélé catholique ; l'autre , un puséiste chercheur; ce dernier tenait bon, et, après maintes discussions , ne faisait guère de progrès. Mardi dernier, nos deux Anglais vont conduire au cirque du champ de foire trois
jeunes enfants; il était neuf heures et demie. Les enfants s'amusent du spectacle ; les deux amis parlent de Dieu. Le puséiste pousse un argument qui donnait à penser qu'il allait s'enfoncer de plus en plus dans l'erreur ; mais le catholique comprend tout d'un coup qu'il ne s'agit plus de raisonner, et se décide (ce qu'il hésitait depuis plusieurs jours à faire) à mettre, sans trop de mystère, dans la main du puséiste une médaille de saint Benoît. La conversation s'arrête, et recommence, après cinq minutes de silence, par cette consolante parole : « Je suis vaincu, je crois ce que vous croyez ! » Et ce soir à six heures , le ci-devant puséiste doit faire abjuration dans la chapelle de Notre-Dame de la Salette. — Voilà qui est capable de réjouir l'âme ! et je pense que cela ne dérangera pas la convalescence de notre ami quand vous jugerez à propos de lui parler de ce nouveau prodige. » Les passions les plus violentes et les vices les plus invétérés cédaient à la puissance des médailles données par M. Duponfc « Une femme, dit-il, se présente un jour chez moi, et, versant des larmes amères, elle me dit: « Mon « gendre, poursuivi de l'idée que sa femme est coupable a envers lui d'une grande faute, se livre sur elle, depuis « trois mois, à des sévices très graves. Il ne travaille plus, « se promène toute la journée dans le village, criant comme « un forcené. « Je la tuerai, dit-il, et ma tête, s'il le faut, « roulera sur l'échafaud... » Cette femme me paraissait animée de sentiments religieux ; je lui remis plusieurs médailles de saint Benoît, lui donnant le conseil d'en porter une sur elle, ainsi que sa fille, et, à l'insu de son gendre, d'en tremper une dans sa boisson. Puis je l'engageai à faire une neuvaine en l'honneur de saint Benoît en s'approchant des sacrements. Cette femme s'en alla pleine de confiance et revint quelques jours après me dire, toute joyeuse, que, dès son retour, ayant communiqué à sa fille les recommandations que j'avais faites et ayant plongé la médaille dans la boisson, elles furent immédiatement témoins du grand changement opéré dans le pauvre homme , qui , après une
nuit fort calme, réprit son travail le lendemain matin et ne l'a plus quitté depuis lors. »
Le fait suivant est connu à Tours et porte- un cachet d'originalité qui l'a gravé dans toutes les mémoires. Vers 1852, une pauvre femme désolée vint confier la cause, de ses chagrins au bon M. Dupont. Son mari, brave homme, d'ailleurs, avait la funeste habitude de boire outre mesure. Tout ce qu'ils gagnaient l'un et l'autre était régulièrement épuisé à la fin de chaque semaine, et une misère extrême régnait dans le ménage. M. Dupont remit à cette femme une médaille et lui conseilla de la faire toucher au vin qu'on plaçait auprès du mari, la femme se contentant d'eau pure. L'homme eut à peine bu qu'il s'écrie : « Qu'as-tu fait à ce vin? il est exécrable. » Comme la femme protestait que c'était le vin ordinaire : « J'aurai ma revanche , » dit-il mécontent. Il sort de table , demande de l'argent et se rend au cabaret voisin , d'où il ne revenait jamais que fort tard dans la nuit et toujours privé de raison. Au bout d'un quart d'heure, le pauvre homme rentre et dit à sa femme : « C'est un complot contre moi ; le vin du cabaret est encore plus mauvais que le tien ; j'aime mieux boire de l'eau. » La nuit fut calme. Le lendemain et les jours suivants , l'eau était devenu forcément la boisson de l'ex-ivrogne. La femme , qui était bonne chrétienne, ne s'en tint pas là: elle réussit à faire entrer son mari dans la pratique des devoirs religieux.
Telle était, aux yeux de M. Dupont, la vertu surnaturelle de saint Benoît, qu'il n'hésitait point à s'en servir à l'égard des animaux eux-mêmes, toutes les fois qu'il soupçonnait en eux une action plus ou moins directe de Satan. Qu'on nous laisse raconter le petit trait suivant : « Une vingtaine de poules, parfaitement installées, nourries et soignées de toutes manières, n'avaient pas pondu un seul œuf depuis plusieurs mois. On s'en était impatienté. Six ou sept furent tuées ; dans aucune d'elles on ne trouva trace d'œufs. Le 28 février suivant, un beau jour, de l'avis de M. Dupont, les soeurs de la communauté où le fait avait lieu s'avisèrent de placer
une médaille de saint Benoît dans le poulailler; quatre jours après on-recueille un œuf, le lendemain deux. « Tous les jours, depuis, écrit M. Dupont, les poules firent leur devoir. » La singularité du fait l'égayé beaucoup ; il y revient à diverses reprises avec son ami, M. d'Avrainville : « Je m'empresse, dit-il, de vous donner des nouvelles des poules. Depuis que Satan a déguerpi, elles se sont mises à donner régulièrement huit œufs par jour: elles sont seize... C'est fort drôle, comme vous voyez. On m'a promis des œufs 1 Et je me propose bien, si je les reçois au moment où j'aurai sous la main une bonne occasion, de les partager avec vous ! »
Une vache, dont le lait abondant était une vraie richesse pour une communauté pauvre, est frappée d'une sorte de maladie que le vétérinaire se déclare impuissant à guérir. On a l'idée, toujours sur l'avis de M. Dupont, de mettre sur elle une médaille de saint Benoit : le lendemain elle était délivrée et guérie.
Nous ne résistons pas au plaisir de citer encore un trait piquant, qui fut plus d'une fois le sujet de joyeuses causeries entre M. Dupont et son digne ami, M. d'Avrainville. Voici ce que ce dernier raconte : « Au mois de septembre 1867, je goûtais chez M. Dupont les douceurs de l'hospitalité qu'il savait si bien prodiguer à ses amis. Un jour que je me promenais avec lui dans son jardin, remarquant que les branches de plusieurs peupliers de la Caroline formant la lisière du jardin limitrophe, dépassaient le mur mitoyen et nuisaient aux espaliers qui s'y trouvaient adossés : « Il me « semble, lui dis -je, que vous pourriez bien demander à « votre voisin de faire élaguer ses arbres. » Cette proposition n'étant accueillie que par un haussement d'épaules qui exprimait le peu d'importance qu'il attachait à l'observation, j'ajoutai : « Puisque c'est ainsi que vous prenez les choses, « nous allons faire la police du jardin et charger saint Be- « noît de ce soin ; » puis , traçant le signe de la croix dans la direction des arbres, je prononçai la formule dont les
initiales sont inscrites sur la médaille, en disant: « Grand saint Benoît, vous savez que tout ce qui vient dans ce jardin appartient aux pauvres et même à tous ceux qui en ont seulement envie, obtenez donc de Dieu qu'il fasse que, par votre puissante intercession , l'ombre de ces arbres ne nuise point à ces fruits ! »
« L'année suivante, à peu près à pareille époque, me trouvant de nouveau dans le même jardin , je remarquai , sur la lisière en question , deux arbres complètement morts dont il ne restait plus que les tiges, et un troisième dont les feuilles jaunissantes des branches émondées dénotaient l'état de langueur. « Ces arbres, dis-je à M. Dupont, ont donc été « taillés? — Oui, répondit-il, mais trop tard. Voici ce qui « s'est passé: en mars et avril , pendant cinq à six semaines, « il venait tous les jours , des tours de la cathédrale de Saint- « Gatien, six ou huit des plus gros corbeaux de la bande ; « ils s'abattaient sur les arbres, en brisaient les bourgeons « et en arrachaient l'écorce. J'en ai vu jusqu'à vingt à la fois « ainsi occupés, et souvent, lorsque l'écorce ne cédait pas « assez vite, suspendus aux lanières qu'ils tenaient en leurs « becs, ils se laissaient tomber de tout leur poids pour faci- « liter l'opération. Ce qu'il y a de curieux, ajouta-t-il, c'est « que tous les gens de la campagne qui ont été témoins du « fait ou que j'ai interrogés à cet égard , déclarent n'avoir « jamais vu faire pareille chose à des corbeaux. » Le narrateur fait observer ici que, par un singulier contraste, tous les arbres de même nature dont les branches ne dépassaient pas le mur du jardin de M. Dupont, étaient d'une luxuriante végétation et pleins de vigueur. Il ajoute : « On sait que saint Benoit se plaisait, dans sa solitude, à nourrir un de ces oiseaux qui faisaient leur nid au-dessus de sa grotte , et dont plusieurs , d'après la tradition , le suivirent jusqu'au mont Cassin. C'est à sorf corbeau, selon le rapport de saint Grégoire, qu'il ordonna d'emporter au loin le pain empoisonné qu'un misérable envieux, à la suggestion de Satan, lui avait envoyé. On y fait allusion sur la médaille par ces
mots : « Ipsevenena bibas : Bois toi-même le poison. » Le glorieux patriarche, en faveur de M. Dupont et pour la police de son jardin, aurait-il envoyé quelques-uns de ces oiseaux familiers , si prompts jadis à lui obéir et à le protéger contre Satan ? La chose ne parut pas douteuse aux deux amis, qui virent là un nouveau sujet de confiance dans le pouvoir de saint Benoît et l'efficacité de sa médaille.
Pour la diffusion des médailles de saint Benoît, M. Dupont avait de tous côtés ses correspondants et ses agents. Il leur en adressait de temps en temps des cargaisons ; il les animait de son zèle et de sa foi. Ainsi, une personne lui écrivait , nous ne savonis de quel endroit : « Je porte toujours, d'après vos avis, des médailles de saint Benoît et j'en répands beaucoup. J'en ai fait jeter par quelqu'un dans un fort incendie, qui s'est éteint aussitôt. Nous nous sommes agenouillées, ma mère, une dame de notre maison et moi, disant les litanies de la sainte Vierge et trois invocations à saint Benoît ; le feu était à une usine et dans sa plus grande force ; en nous relevant, plus d'apparence d'incendie. Nous nous sommes remises à genoux pour faire la même prière en actions de grâces. Nous ne connaissons pas les gens qui ont eu le feu; en rentrant, le monsieur qui les a jetées me dit : « J'ai jeté vos médailles, le feu s'est aussitôt éteint. » Nous n'en avons point parlé, mais , pour nous, nous y avons vu l'intercession de saint Benoît. »
ANéris, un incendie dévora tout un quartier de maisons; il n'échappa qu'un petit logement habité par deux vieilles demoiselles très pieuses. Cette préservation parut extraordinaire ; on ne pouvait se l'expliquer. M. Dupont, arrivé aux bains de Néris quelque temps après, n'eut rien de plus pressé que de se rendre à la maison préservée. En entrant, il dit carrément aux deux demoiselles : « Si vous avez été préservées du feu de l'incendie, c'est grâce à la médaille de saint Benoît ; je devais venir vous en apporter une. » Et il leur présenta une médaille ; les deux femmes s'étonnent, regardent attentivement cette médaille et s'écrient :
« Une médaille de saint Benoît! mais, avant l'incendie, nous en avions ici, dans notre maison ; -car, peu auparavant, ayant rencontré dans la rue un conducteur de bœufs, il nous a remis de lui-même, sans que nous le demandions, une des médailles que M. Dupont, disait-il, lui avait données autrefois. La voilà : c'est elle, en effet, nous le voyons bien , qui nous a préservées. » — Ce fait a un côté étrange et digne de remarque. C'était, ce me semble, quelque chose de bizarre, un acte de folie de dire à ces personnes : « Vous avez été préservées parce que je devais vous apporter une médaille de saint Benoît ! » Mais leur exclamation explique tout. M. Dupont ignorait comment cette médaille leur était parvenue ; seulement un instinct surnaturel , une sorte d'intuition l'avait averti de l'efficacité miraculeuse produite par une médaille qui réellement venait de lui.
Le récit qu'on va lire est textuellement emprunté à M. Dupont: « J'ai encore, écrit-il à un ami, une singulière chose à vous raconter de la médaille de saint Benoît. M1IeX..., pour qui vous avez eu la bonté d'envoyer une sainte Face, a fait, comme elle l'avait promis, brûler une lampe devant la vénérable image. Sa santé s'est rétablie pendant un temps, et depuis l'automne elle est encore couchée. Depuis qu'elle était malade de nouveau, le démon ne cessait de la tourmenter; il lui semblait l'entendre se moquer d'elle: et notez qu'elle a toute sa raison , jamais cette pieuse demoiselle n'a divagué. L'esprit malin n'aurait pas voulu qu'elle fît brûler une lampe; elle le chassait, et elle continuait d'entretenir sa lampe. Enfin il advint un jour que la lampe, étant allumée, s'éteignait aussitôt, et cela arrivait à chaque instant; on ne se décourageait pas, on changeait l'huile, on changeait les mèches ; rien n'y faisait. Cette chère demoiselle a été un moment découragée ; elle craignait que Dieu n'acceptât pas l'offrande de son huile. Le démon alla jusqu'à lui promettre la santé, si elle ne continuait pas ; il lui conseilla même de faire le mal pour guérir; elle le renvoyait toujours. Comme j'allais la voir très souvent , j'ai été témoin que la lampe ne
brûlait qu'à regret ; je lui dis que, puisque le démon cherchait à lui faire des mauvais tours , il fallait lui en jouer un autre. Je lui glissai, au fond du vase qui contient l'huile, une médaille de saint Benoît. A partir de ce moment, la lampe brûla sans s'arrêter, et la personne fut délivrée de la perfidie de notre ennemi. » — Comme ce récit pouvait paraître incroyable à ceux qui le liraient, M. Dupont a joint à son manuscrit l'attestation de deux dames témoins du fait.
La confiance du serviteur de Dieu dans la médaille de saint Benoît était sans bornes. A l'époque de la grande inondation de 1856, qui fut si désastreuse pour la ville de Tours, au plus fort du danger, lorsque la levée du canal menaçait de se rompre et que les habitants étaient dans une effroyable anxiété, les ingénieurs firent couler, à l'endroit menacé, des bateaux chargés de sable et de pierre. M. Dupont, qui était présent, par un geste qui lui était familier, leva les épaules en disant : « Ce n'est pas lace qui arrêtera la force des eaux! » Et quelque temps après il revint seul, jeta une poignée de médailles au même endroit , et se retira parfaitement rassuré sur son sort et sur celui de la ville, qui fut en effet sauvée, grâce à la résistance inespérée de cette partie de la digue. — Il lui échappa un jour de dire dans l'intimité à l'un de ses amis qui nous l'a rapporté, « qu'avec une médaille de saint Benoît à la main il arrêterait une locomotive lancée sur lui à toute vitesse. »
Dans les plus graves circonstances , le serviteur de saint Benoît, cédant aussitôt à une pensée de foi, voyait, avant tout, l'occasion de procurer la gloire de Dieu et le salut des âmes. Ainsi , en 1859, au début de la guerre d'Italie, lorsque la vie du chef de l'État, l'empereur Napoléon III, allait être exposée sur les champs de bataille, M. Dupont trouva moyen de faire arriver jusqu'à lui une de ses chères et puissantes médailles. Un ami de l'empereur, M. A. Granier de Cassagnac père , fut choisi pour être l'intermédiaire de cet acte de zèle et de piété. Celui-ci se servit à son tour de l'en-
tremise de l'impératrice Eugénie. — Laissons le célèbre publiciste raconter lui-même le trait et nous révéler le religieux accueil qu'on fit alors à l'envoi du saint homme de Tours :
« L'impératrice, dit-il , était bonne catholique. Elle croyait simplement, sans bruit, comme les vrais croyants. Je fis, en une circonstance mémorable et délicate, l'épreuve de sa foi sincère. L'empereur partait pour aller prendre, en Italie, le commandement général de l'armée. Le matin même de son départ, je reçus de Tours une petite boîte contenant une médaille bénite, avec prière de la remettre à l'empereur. Il y avait alors à Tours un homme que l'opinion publique environnait d'une auréole de sainteté : il se nommait M. Dupont. Les personnes qui, de tous côtés, recouraient à ses prières étaient innombrables. M. Dupont m'envoyait donc une petite médaile en argent, me priant de la remettre à l'empereur pour qu'il la portât sur lui. L'empereur étant parti le matin même, j'adressai la médaille à l'impératrice, en lui faisant connaître son origine et sa. destination. A la première réception des Tuileries , Sa Majesté^ m'ayant aperçu , vint à moi avec vivacité et me dit à demi-voix: « J'ai envoyé « la médaille à l'empereur. 11 l'a sur lui. » — Le narrateur ajoute au sujet de l'impératrice : « Lorsqu'elle fit son voyage en Orient, elle traversa l'Italie pour se rendre à Venise; mais elle s'arrêta à Magenta, pour prier sur la tombe des soldats français ; et je serais surpris si , lorsqu'elle était agenouillée, elle n'avait pas songé à la petite médaille de M. Dupont et à la Providence qui avait veillé sur les jours de l'empereur1. »
M. Dupont fit une fois usage de sa chère médaille dans une circonstance délicate vis-à-vis de l'autorité ecclésiastique. Il s'agissait, croyons -nous, d'une difficulté relative aux révélations de la sœur Saint -Pierre. Le pieux laïque,
1 Souvenirs du second Empire, par A. Granier de Cassagnac, ch. xiv.
mandé subitement au secrétariat de l'archevêché , avait dû entendre d'assez vifs reproches et subir une humiliation pénible et imméritée qui l'avait attristé, parce qu'il voyait là un obstacle apporté au bien qu'il se proposait. Le lendemain, revenant du petit séminaire avec le supérieur, à qui il avait confié sa peine, il suivait silencieux la rue solitaire des Ursulines, le long des grands murs de l'archevêché, lorsque tout à coup il s'arrête, et tirant de sa poche une médaille de saint Benoît , il la baise avec foi , puis : Ascende superius , dit-il ; et d'un geste expressif il lance la médaille par-dessus les murs dans les jardins de l'archevêché. C'en fut assez pour donner une tournure différente à l'affaire en question. Quelques heures après, Mgr Morlot faisait venir M. Dupont dans son cabinet et lui accordait gracieusement ce qui était de nature à le satisfaire. Le saint homme, le soir même, retournait au petit séminaire rapporter ce qui avait eu lieu, se réjouissant du succès obtenu comme d'une nouvelle preuve qui attestait le pouvoir de saint Benoît et l'influence de sa médaille.
On sera moins étonné de tout ce qu'on vient de lire, quand on saura sur quelle base solide et élevée M. Dupont appuyait sa confiance.
D'après lui, l'efficacité et la vertu de cette sainte médaille venaient principalement des mots évangéliques : Vade rétro, Satana. « Il me semble , dit-il, que l'on finira par voir que l'efficacité de la médaille vient des trois premières lettres initiales V. R. S., et qu'il est impossible d'y ajouter d'ailleurs quelque autre force. » — « Chose remarquable, dit- il encore, beaucoup de miracles obtenus sont dus à la médaille qui n'a pas l'effigie du saint. Je l'ai fait observer il y a plusieurs années à dom Guéranger. Je crois donc que la principale vertu de la médaille vient de la parole sortie de la bouche de Notre-Seigneur dans le désert: Vade rétro, Satana. » A l'appui de ce sentiment, dont on ne peut s'empêcher d'admirer la justesse et la force, le pieux propagateur de la médaille ajoute: « La plus précieuse relique que j'aie laissée
sur la terre, dit Notre-Seigneur à sainte Gertrude, ce sont les paroles prononcées par moi l. »
Un fait le confirma dans la persuasion que les seules lettres initiales de la médaille suffisaient pour produire une influence de bénédiction. Sous le gouvernement de Louis- Philippe, un inspecteur des écoles, dans une ville de province , vint trouver la supérieure d'un pensionnat tenu par des religieuses ,'et lui intima Tordre de faire tel et tel changement plus ou moins contraire aux principes suivis par la congrégation. La supérieure résiste. L'inspecteur se retire en disant : « Dans huit jours je reviendrai , faites vos réflexions ; si vous ne vous conformez pas aux instructions que je vous donne, votre maison sera fermée. » On fut d'abord un peu étourdi en voyant l'air décidé de l'inspecteur ; mais survient M. Dupont, qui donne le conseil de mettre dans le tiroir d'une table sur laquelle l'inspecteur s'appuyait au parloir des religieuses , les lettres initiales de la médaille de saint Benoît. A la huitaine, l'inspecteur, fidèle à son rendezvous, y arrive le premier, s'assied contre, la table, et voici le dialogue qui a eu lieu : « Madame , je viens voir si vous avez fait vos réflexions... — Moi, Monsieur! je suis étonnée que vous me fassiez cette question , puisque je vous ai dit que je ne pouvais pas souscrire aux conditions proposées par vous... » L'inspecteur se lève et se met en devoir de s'en aller. La supérieure le suit sans rien dire, et, à la porte, n'a que la peine de lui rendre son salut. Les seules lettres de la médaille avaient produit leur effet. »
Il n'en attribuait pas moins une grande importance à la médaille elle-même et à l'empreinte de saint Benoît. C'est à ce grand patriarche qu'était réservé, selon lui, « le privilège de nous apprendre avec quel esprit de foi et de confiance il faut arriver à pouvoir dire d'une manière terrible : Arrière, ô Satan ! » A cause de cela il portait une particulière
1 Voir Révél. de sainte Gertrude. Méditation pour le jour de l'In vention de la sainte Croix.
dévotion à saint Benoît lui-même et aux moindres objets qui rappelaient son souvenir.
On le voit , par exemple , exprimer un vif désir d'avoir quelques feuilles du rosier de Subiaco. « Si l'occasion se présente, dit- il, je demanderai à Rome des feuilles de Subiaco ; mais cette grotte de saint Benoît est fort éloignée de Rome, et je crois que le mieux serait de profiter d'un pèlerin qui se rendrait en Italie , en lui inspirant la pensée de visiter le berceau de l'Ordre des bénédictins. » Ayant obtenu ce qu'il désirait , il put satisfaire sa pieuse curiosité et constater par lui-même ce fait remarquable dont tous les voyageurs peuvent s'assurer sur les lieux mêmes, à savoir qu'il n'y a pas une seule feuille de ces rosiers qui ne porte l'empreinte visible d'un serpent, rappelant ainsi la victoire de l'illustre solitaire sur le dragon infernal. « Sur les feuilles du rosier, j'ai vu, dit-il, le pleutre reptile. » Il ajoute: « Puis, on a apporté une loupe fort grossissante, mais ne saisissant que la cinquième partie du reptile. Le mouvement d'ondulation cesse pour faire voir des zigzags à pic. Le monstre, après tout, qui est peu soucieux de se laisser voir tel qu'il est, peut bien donner le change lorsqu'on s'en approche par un moyen artificiel. Il ne nous ôtera pas la pensée, dans toute hypothèse, qu'il a subi une fameuse défaite au jour de son combat avec le grand saint Benoît. »