CHAPITRE XXI
On a remarqué le mot de Notre -Seigneur à sainte Gertrude, que M. Dupont vient de citer à propos de la médaille de saint Benoît: « La plus précieuse relique que j'aie laissée sur la terre ce sont les paroles prononcées par moi. » Nous trouvons là comme le point de départ et l'origine d'une autre belle et admirable dévotion qui a particulièrement caractérisé ce pieux laïque et a le plus contribué à faire de lui un des grands chrétiens de nos temps modernes : la dévotion à la sainte Ecriture.
De bonne heure M. Dupont eut le goût des divines Ecritures. Les plus anciennes lettres que nous ayons de lui sont émaillées de citations nombreuses qu'il prend plaisir à emprunter au texte sacré de la Bible. La facilité et l'à-propos avec lesquels il en faisait usage à chaque instant dans la conversation, prouvaient qu'il la lisait et la relisait sans cesse, au point de se la rendre familière et de la savoir presque par cœur. Nous avons connu peu d'ecclésiastiques, même parmi les plus savants, qui la possédassent aussi bien que lui. Non content de la citer de mémoire, il aimait à la commenter, ce qu'il faisait d'une manière qui lui était propre, non en exégète ni en théologien, mais avec un es-
prit ingénieux et un à-propos charmant et quelquefois avec une élévation de sentiments et une largeur de vues qui n'eussent pas été indignes d'un Père de l'Eglise.
Il avait au milieu de sa chambre, pour son usage particulier, afin de rendre ses recherches et son étude plus faciles , un large pupitre comme un lutrin d'église où s'étalaient toujours ouvertes deux grosses bibles in-folio, l'une latine , l'autre française ; il allait de l'une à l'autre et les feuilletait sans cesse pour la citation exacte d'un texte qu'il voulait employer dans sa correspondance , ses entretiens ou ses méditations. Il connaissait si bien toutes les parties de la sainte Bible que son doigt se posait tout de suite et sans hésitation sur le passage qu'il avait en vue. C'est ce que nous avons eu plus d'une fois l'occasion d'expérimenter nousmême. Il commentait l'Ancien et le Nouveau Testament l'un par l'autre. C'était sa manière d'étudier l'Ecriture. Rarement il avait recours à des commentaires savants et spéciaux, non par dédain, mais par la nature prime - sautière de son esprit. Il confrontait un texte avec un autre texte. Il y trouvait des rapports, des analogies avec les événements du jour, des coïncidences dont sa belle âme était émerveillée et tout épanouie ; il en faisait jaillir à flots des pensées lumineuses et de pieux sentiments.
Soit défiance de lui-même , soit qu'il n'eût pas une connaissance suffisante de la langue latine, il ne faisait pas difficulté, pour s'aider dans ces études comparatives faites sur le texte latin de la Vulgate, de recourir à une ou à plusieurs traductions françaises, notamment à celle de Sacy, la plus en vogue à cette époque. Les règles de l'index qui proscrivaient certaines traductions n'avaient point alors en France, comme on le sait, la rigueur qu'elles ont aujourd'hui. Généralement les fidèles et les ecclésiastiques eux-mêmes s'en servaient de bonne foi. Sans soupçonner l'existence de lois qu'il eût été disposé à observer, M. Dupont, par une sorte d'instinct catholique, ne consultait le texte français de Sacy qu'avec réserve et précaution. Bien des fois, nous-même, nous
avons entendu de sa bouche les critiques fines et railleuses qu'il en faisait dans les endroits dont il avait remarqué le défaut de justesse ou l'erreur de doctrine. Parfois aussi, il consultait une bonne traduction anglaise, dont il faisait usage contre les protestants. ïl avait en outré -un excellent conseiller, sous ce rapport, dans son confesseur, M. Allouard , prêtre aussi docte que pieux , très versé dans la littérature et l'exégèse allemandes. Tous les dimanches soirs régulièrement il l'invitait à sa table. C'était pour s'entretenir avec lui des choses de la piété et de l'Ecriture sainte. Le savant abbé s'intéressait très vivement aux idées et aux interprétations bibliques de son pénitent, et lui communiquait à son tour ses réflexions, toujours accueillies avec autant de respect que d'intelligence et de docilité.
A force de lectures assidues et par ce travail attentif, M. Dupont était arrivé à comprendre pour lui-même et à expliquer aux autres les textes les plus obscurs et les plus profonds, ceux même qu'on n'ose guère aborder à cause de leurs difficultés. On ne conversait pas longtemps avec lui sans qu'il trouvât l'occasion de citer un verset de l'Ecriture sainte. Il le faisait sans affectation et sans apprêt, avec une onction de piété, une expression d'amour dont les assistants étaient vivement touchés. Il paraissait sentir et déguster le mot du texte sacré ; il le prononçait respectueusement et dévotement, il y revenait plusieurs fois , avec un enthousiasme d'admiration toujours croissante.
C'est une des choses qui faisaient le plus d'impression sur les laïques et les dames du monde dans les visites qu'il en recevait. « A propos d'un mot qui arrivait comme par hasard dans la conversation, il allait à son grand pupitre, ouvrait la sainte Bible et se mettait à commenter un texte avec tant d'intérêt qu'on ^y serait resté des heures entières. » C'est une mère chrétienne de Tours qui lui rend ce témoignage. Elle ajoute: « Quand une de mes filles, alors jeune, me voyait entrer, soi-disant en passant, chez M. Dupont,
elle murmurait à l'oreille de son père : « N'entrons pas , car « maman va commencer la sainte Ecriture avec M. Dupont, « et nous n'en sortirons plus!...» Une autre vertueuse dame, qui n'habite pas Tours, mais qui eut longtemps des relations d'intimité et de bon voisinage avec le serviteur de Dieu, écrit pleine d'admiration à son sujet : « Je ne saurais dire mes regrets, et presque mes remords, de n'avoir pas pris des notes sur tout ce que j'ai vu et entendu de M. Dupont. Je ne comprenais pas alors le privilège qui m'était donné d'être admise dans l'intimité d'un tel homme. Que de fois, entrant dans cette chambre qui a vu tant de choses merveilleuses et le trouvant debout devant sa grande bible, ai -je entendu des interprétations remarquables et profondes de la sainte Écriture ! Aussi n'ai -je pas été étonnée lorsqu'un jour M. l'abbé Boulay, doyen du chapitre (juge très compétent , car il était grand orateur et très versé lui-même dans l'étude des livres saints), se prit à me dire : « Je ne connais perce sonne qui ait l'intelligence de l'Ecriture sainte comme « M. Dupont. » Je voudrais me rappeler quantité de mots comme celui-ci. Nous revenions ensemble de Saint-Gatien, un mercredi saint : « Savez-vous, me dit- il, ce que je pensais en lisant l'Évangile ? C'est que si Pilate s'est montré étonné en apprenant que Notre-Seigneur était déjà mort, Notre-Seigneur doit avoir un étonnement tout contraire en voyant que nous ne le sommes pas encore. Comment, pas encore morts ! le vieil homme vit toujours !!1 » ■ — Je rends mal cette pensée, qu'il exprimait avec cette simplicité, cette gaieté qui lui étaient propres. »
Nous nous rappelons qu'étant professeur au petit séminaire , à l'époque où il venait souvent pour le vestiaire de Saint-Martin , il nous fut donné plus d'une fois de prendre part, ainsi que les autres maîtres de l'établissement, à d'assez longues soirées d'entretien avec le saint homme. Pour peu qu'on n'eût pas l'air de le remarquer, il s'emparait volontiers de la conversation, qu'on faisait adroitement tomber sur un texte de l'Écriture ; alors nous étions tous
ravis, émerveillés de sa manière de l'interpréter et des applications heureuses qu'il savait en faire.
Toutes les parties de la Bible lui étaient familières. Mais il y avait certains personnages de l'Ancien Testament dont il envisageait la figure sous un jour à part et pour lesquels il professait une sorte d'admiration enthousiaste. Tels étaient Nabuchodonosor et Héliodore. L'un et l'autre lui paraissaient avoir été, par leur conversion, les sujets éclatants des divines miséricordes. Il résuma un jour ses idées sur ces deux personnages bibliques dans un petit travail remarquable , que nous jugeons à propos de reproduire1 :
« Ceux qui n'ont pas lu avec attention les cinq premiers chapitres de Daniel trouveront peut-être étrange le projet de réhabiliter la mémoire de Nabuchodonosor. Cependant cette tâche n'est point ingrate; elle est même facile à remplir; quelques versets de la sainte Écriture suffisent. — On peut d'ailleurs invoquer à cet égard l'autorité de saint Augustin. Son jugement, plus bas, viendra justifier cette thèse. Quant à ceux qui diraient: A quoi bon une pareille étude? on peut répondre qu'il est singulièrement consolant de voir, d'admirer avec un sentiment d'amour l'action de la grâce dans les âmes qui, par la foi, composèrent l'Église de Jésus- Christ avant son Incarnation.
« La pensée de saint Paul : La grâce a surabondé où le péché a abondé, s'applique parfaitement à Nabuchodonosor. Au début de son règne , dans un excès d'orgueil incomparable, il veut être le Dieu de la terre et qu'il n'y en ait point d'autre que lui. Possesseur de plusieurs royaumes , au comble des honneurs, il se fait faire une statue, et le monde entier est appelé à l'adorer.
Mais Dieu, touché de compassion à la vue de ces étranges folies , envoie au malheureux prince , tombé si bas , le pro-
1 Voir la Semaine religieuse de Tours, t. I, année 1866, n° 32.
phète Daniel pour le redresser dans ses voies , l'instruire et lui expliquer le sens des visions célestes dont il est plu- . sieurs fois honoré.
« Des avertissements lui sont donnés ; il les méprise ou n'en tire qu'un profit passager, comme on le vit au jour du miracle de la fournaise ardente, lequel , du moins , posa dans son âme les germes de la foi et le disposa à reconnaître plus tard la puissante main de Dieu. — Ce miracle était des plus éclatants, et, par une grâce insigne et privilégiée, il fut manifesté à Nabuchodonosor au moment où il s'approchait de la fournaise accompagné des grands de sa cour. Tout d'un coup il leur dit : « N'avons-nous pas jeté trois hommes liés et garrottés dans le feu? — Oui, 'seigneur, » lui est-il répondu. « Eh bien ! j'en vois quatre qui sont incorruptibles au milieu des flammes, et le quatrième est semblable au Fils de Dieu, » exprimant ainsi, avant tout autre, le nom de la seconde personne de l'adorable Trinité , de Celui qui s'est fait homme pour nous sauver. Il se hâte toutefois de déclarer qu'il est ici uniquement question d'un ange envoyé de Dieu : « Béni soit, s'écria-t-il , le Dieu de Sidrach, de Misach et d'Abdénago , qui a envoyé son ange et a délivré ses serviteurs ! » Puis il rend le décret suivant : « Le roi Nabuchodonosor, à tous les peuples et à toutes les nations, quelque langue qu'elles parlent dans toute la terre : Que la paix vous soit donnée de plus en plus abondante ! Le Dieu Très-Haut a fait des prodiges et des merveilles sous mes yeux. Il me plaît donc de publier ses prodiges, parce qu'ils sont grands, et ses merveilles , parce qu'elles sont étonnantes ; car son royaume est éternel et sa puissance s'étend dans la suite de tous les siècles. » (Dan. m.)
« Et cependant, ô faiblesse humaine, l'Ecriture ne tarde pas à rappeler le souvenir d'une nouvelle faute !
« Mais l'heure victorieuse de la grâce sonna enfin, et ce fut à l'instant où, repris d'un accès d'orgueil, Nabuchodonosor parlait pour la dernière fois de la grandeur de sa puissance, de l'éclat de sa gloire. Cette grâce fut acquise au prix
d'une terrible pénitence , que Daniel eût voulu lui épargner, en lui faisant entendre ces sages paroles : ► « Suivez , ô roi , « le conseil que je vous donne. Rachetez vos péchés par les « aumônes , et vos iniquités par les œuvres de miséricorde « envers les pauvres; peut-être que le Seigneur vous parce donnera vos offenses. » (Ne se croirait-on pas en plein christianisme ?) — « Le roi n'obéit point... Une voix venue du ciel prononça la condamnation, et Nabuchodonosor , chassé de la compagnie des hommes, vécut pendant sept ans avec les animaux, mangeant comme eux l'herbe des champs.
« L'orgueil l'avait abaissé à la condition des bêtes brutes, l'humilité le releva. Ecoutons-le après sa conversion : « Lorsque le temps marqué eut été accompli , moi , Nabu- « chodonosor, j'élevai les yeux au ciel. Le sens et l'esprit me « furent rendus; je bénis le Très-Haut; je louai et je glorifiai « Celui qui vit éternellement... Tous les habitants de la terre « sont devant lui comme un néant. Il fait ce qui lui plaît, « soit dans les cieux, soit sur la terre, et nul ne peut résister « à sa main ni lui dire : Pourquoi avez-vous fait ainsi?... « Maintenant donc je loue le Roi du ciel et je publie sa gran- « deur et sa gloire, parce que toutes ses œuvres sont fondées « dans la vérité, que toutes ses voies sont pleines de justice « et qu'il peut humilier ceux qui marchent dans l'orgueil. » (Daniel, iv. ) La grâce ne pouvait pas, sans remporter une victoire éclatante, combattre par d'aussi nombreuses prévenances l'endurcissement de Nabuchodonosor. Le roi superbe avoue sa défaite ; il loue Dieu avec une foi entière et une ' parfaite humilité.
« Un fait confirme la réalité de cette conversion. Plus tard, Daniel, appelé à expliquer l'effrayante vision qui frappa Balthazar au milieu d'une orgie , ne manqua pas de lui parler de la conversion de son père. Ce fut en vain : Balthazar avait comblé la mesure en ajoutant dans cette fatale nuit à tous ses crimes la profanation des vases sacrés \ et sa punition fut prompte et terrible.
« C'est ici le lieu de placer le jugement de saint Augustin sur le roi de Babylone. Dans deux de ses sermons, l'illustre docteur expose comme une chose certaine que Nabuchodonosor se convertit, qu'il crut en Dieu et trouva miséricorde devant lui. « Par un même prodige, dit-il, il fut accordé « aux trois jeunes hommes d'échapper aux flammes et à Na- « buchodonosor de croire en leur Dieu. Sans doute, celui qui « eut le pouvoir de les délivrer ouvertement aurait pu aussi « les couronner en secret. Mais s'il s'était contenté de les court ronner secrètement, il n'aurait pas délivré le roi dont la « fureur les avait condamnés. . . Le salut de leurs corps devint « pour lui le salut de son âme. Eux, en louant Dieu, échap- « pèrent aux feux du moment; lui, en croyant en Dieu, « échappa aux feux éternels. Il lui a donc été accordé plus « qu'à eux. » (Serm. 301 et 343.) — Ailleurs le même Père, comparant Nabuchodonosor à Antiochus, dit que ce dernier « ne fut pas digne de la grâce qui fut faite à l'autre ». (Epist. 122.)
« De son côté, Tertullien parle de la pénitence de ce prince comme d'un vrai sacrifice qu'il offrit à Dieu et que Dieu daigna agréer dans le temps même que les hommes, qui le voyaient vivre parmi les bêtes, l'avaient en horreur. Et il oppose à sa pénitence l'endurcissement de Pharaon, qui refusa de s'humilier sous les châtiments de Dieu. (Tert., De ~Pam.it. )
« N'est-il pas permis, d'ailleurs, de croire que Daniel, pendant tout le temps de la pénitence de Nabuchodonosor, offrit des prières continuelles pour le salut de ce prince qu'il aimait, et qu'ainsi sa conversion fut comme le fruit des prières et des larmes d'un prophète si saint et si agréable à Dieu? »
« Il est un autre personnage païen qui fut également prévenu par la grâce et conduit à la foi du vrai Dieu, au moment même qu'il subissait un châtiment fort rude, mais évidemment miraculeux : c'est Héliodore. Son histoire se
trouve au IIe livre des Machabées. En N voici une courte analyse.
« Héliodore, malgré les remontrances du grand prêtre Onias, entre dans le temple pour accomplir sa déprédation sacrilège ; mais des anges protecteurs du saint lieu se montrent à lui et à son escorte , le frappent sans relâche. Il tombe par terre; à l'éclat d'une lumière surnaturelle succède pour lui l'obscurité des ténèbres'. Le voilà couché par terre , sans voix et sans aucune espérance de vie... Cependant ses amis conjurent le grand prêtre d'invoquer le Tout-Puissant, afin qu'il rappelle à la vie celui qui était réduit à la dernière extrémité. — Onias offre pour sa guérison une hostie salutaire. — Au même instant deux anges, les mêmes qui avaient flagellé Héliodore , lui apparaissent de nouveau et lui disent : « Rendez grâces au grand prêtre Onias , car le « Seigneur vous a donné la vie à cause de lui; ayant donc « été châtié de Dieu, annoncez à tout le monde ses merce veilles et sa puissance. » •
« Héliodore , après avoic offert une hostie et fait à Dieu des vœux et de solennelles promesses, rendit grâces à Onias et s'en alla de Jérusalem, annonçant à tout le monde les œuvres du vrai Dieu dont il avait été le témoin et racontant au roi de Syrie l'insuccès de sa mission. Héliodore lui dit : « Véritablement la vertu de Dieu se montre dans ce temple, « car Celui qui a sa demeure dans le ciel vient lui-même visi- « ter ce lieu. » Il est bien naturel de penser qu'Héliodore mit à profit , pour le salut de son âme , sa pénitence si exemplaire et ses incontestables visions, et qu'il réussit même, par ses déclarations, à détourner le roi de Syrie de songer davantage au trésor déposé dans le temple. »
Selon son habitude, M. Dupont ne termine point ce petit travail d'exégèse biblique sans formuler sa pensée par une
1 Sur le chemin de Damas, saint Paul, après sa vision, devint aveugle.
prière. C'est une invocation à la manière des oraisons de l'Eglise. « Daignez, Seigneur, dit-il, dans votre inépuisable charité , faire briller aux yeux des païens modernes les marques visibles de votre providence envers vos élus, afin que ces nouveaux ennemis de l'Eglise, touchés de la grâce, reçoivent avec amour et reconnaissance les ineffables lumières de la foi! Que les bons anges leur apparaissent comme à Nabuchodonosor et à Héliodore, et qu'ils ne soient pas abandonnés à eux-mêmes comme Antiochus et Holopherne ! Seigneur Dieu des vertus, convertissez-nous : montrez votre face, et nous serons sauvés. » (Ps. lxxix, 20.)
Revenant une autre fois sur la conversion d'Héliodore : « Les rapineurs sacrilèges de nos jours, dit-il, en faisant allusion aux spoliateurs du saint-siège, auront-ils la chance de faire une aussi belle conversion qu'Héliodore ? Prions pour cela. » Par suite, il voyait dans l'histoire des Machabées un beau rapprochement entre la noble et sereine figure d'Onias et celle non moins majestueuse et douce de Pie IX. « Je crois, écrit- il à un ami, qu'il y a un rapprochement très consolant à faire entre Pie IX et le grand prêtre Onias. Je vous engage à lire avec attention le troisième chapitre du second livre des Machabées. Plaise à Dieu que le moderne Onias obtienne une aussi belle victoire ! Aujourd'hui il ne s'agit plus d'une « chaise à porteurs » , mais d'un confessionnal pour les ennemis terrassés par la grâce !... » — Allusion à l'état d'Héliodore renversé à terre par l'ange de Dieu et emporté par ses serviteurs sur une « chaise à porteurs » , in sella gestatoria.
Non moins ardente était sa prédilection pour la figure de Job. « Job, dit-il , peut être considéré comme le type parfait de Notre-Seigneur. D'après l'Ecriture , le saint patriarche de l'Idumée est l'homme qui n'a pas son égal sur la terre ; il est simple et droit. Satan obtient la permission de l'éprouver sans toucher à sa vie ; tous les maux réunis l'assiègent à la fois ; mais dans cette extrémité de malheurs Job ne pè-
che point, il s'humilie et acquiesce à la volonté de Dieu. Après sept années d'épreuves de tous genres, Job, sa pénitence achevée, rentre dans la plénitude de tous ses biens. Il prie pour ses faux amis qui s'étaient attiré la colère de Dieu, et il obtient leur grâce. C'est bien là le juste souffrant pour les injustes, comme saint Pierre le dit de Notre- Seigneur Jésus-Christ. »
« Un jour, raconte un ami de M. Dupont, que j'allai le voir comme à l'ordinaire , je lui ai à peine souhaité le bonjour que, sans répondre à mon salut, il m'apostrophe de la sorte : « Priez-vous quelquefois le bonhomme Job ? Cette demande me parut d'abord bien bizarre. Je lui répondis: « Je dois avouer que jamais je n'ai pensé à lui. Cependant, avec mon caractère si violent, si irascible, je devrais bien lui demander la patience, dont j'ai si grand besoin. » Il repartit aussitôt : « Vous avez tort de ne pas l'invoquer. Lisez. » Et me conduisant à son pupitre , en face de sa bible , il me lut ces paroles tirées d'un chapitre du livre de Job : « Allez à « mon serviteur Job et offrez pour vous un holocauste. Job, « mon serviteur, priera p^our vous; j'accueillerai favorable- «,ment sa prière, et votre conduite ne vous sera pas repro- « chée comme un crime. » — « Vous le voyez, mon ami, me dit-il , Dieu promet d'exaucer Job ; il ne l'a promis à aucun autre dans les livres saints. Donc, il faut prier Job. » Et tout de suite il composa une prière qui peut-être a été retrouvée dans ses papiers, et que j'ai souvent regretté de n'avoir pas copiée à ce moment. » — Nous n'avons pas retrouvé cette prière ; mais ce récit peint au naturel cet ami enthousiaste de la Bible et des personnages antiques dont elle fait mention.
L'âme expansive de ce grand chrétien éprouvait comme un besoin de communiquer aux autres les lumières et les joies spirituelles dont la parole de Dieu était pour lui la source. C'était là le sujet qui alimentait ses lettres, quel que fût l'état d'âme des personnes auxquelles il s'adressait.
« En écrivant ces jours derniers à Mlle X..., dit-il à un de ses amis , j'ai trouvé dans la sainte Ecriture une pensée bien consolante au sujet des larmes, thème habituel de notre correspondance. L'œuvre à laquelle je voulais la voir se donner devait être sous les auspices de sainte Véronique d'abord, puis de sainte Monique. Il s'agit, en effet, d'essuyer les larmes de Jésus , puis de pleurer la mort des âmes et d'obtenir leur résurrection. Or, au moment où j'en étais là, cherchant un point d'appui dans l'Ecriture sainte, je rencontrai le passage suivant : « Les larmes de la veuve ne coulent-elles pas de ses joues ?... De la joue de la veuve elles montent jusqu'au ciel, et le Seigneur, qui l'exauce , ne se plaira pas à la voir pleurer. » (Eccli. xxxv, 18, 19.) Quelle miséricorde ! Si les larmes de Jésus nous font pleurer, nous obtiendrons ce que nous demanderons ; car cela ne fait pas plaisir au Seigneur de voir pleurer ! Prenons donc le deuil des impies, suivant le conseil du même livre de la sainte Ecriture... Voyez quelle force Judith puisa dans ses larmes, au moment où elle immola llolopherne , cette grosse figure de Satan 1 » Et revenant aux larmes des veuves: « Vous m'aviez, dit-il au même, demandé les litanies de sainte Monique. Vous pouvez dire aux pauvres veuves et aux mères affligées que leurs larmes sont bien puissantes. « Le Seigneur ne se plaira pas dans leurs larmes... » Qui rendra la délicatesse du mot latin : Non delectabitur ? Que nous sommes misérables , de ne pas avoir toujours la pensée de Dieu , puisque sans cesse sa
pensée est tournée vers nous avec une compatissante bonté ! »
Gomme consolation et force dans la tentation et dans les peines, il conseillait à ses amis la lecture des saints livres : « Ayez, dit-il à l'un d'eux, ayez auprès de vous la sainte Ecriture ; les livres Sapientiaux, en particulier', vous serviront d'arsenal pour mettre en fuite Satan , vrai nuage qui disparaît au souffle de la bouche. Quem Dominus Jésus interficiet spiritu oris sui. » — « Voulez-vous, lui propose-t-il quelque temps après, que nous soyons en union tous les matins, au réveil, par les pensées suivantes, prises au chapitre x de l'épitre aux Hébreux? » Et il lui transcrit une page de textes empruntés à saint Paul sur l'obéissance de Jésus-Christ entrant dans le monde, ajoutant : « Il s'agit, tout en sortant du sommeil et en s'habillant, d'entrer dans la pensée de Notre-Seigneur disant : Ecce venio. Me voici, je viens. »
Il pouvait parler de ces consolations de l'Ecriture. Il les avait goûtées lui-même; il en connaissait par expérience la force et la douceur. A la mort de sa fille, comme nous l'avons vu, et plus tard, comme nous lé verrons, à la mort de sa mère, ce fut dans l'Ecriture qu'il puisa ce baume intérieur qui transforma son deuil en accents de joie et de jubilation. Ce genre de consolation fut pour lui si sensible à la mort de sa vénérable mère, qu'il attribuait à cette sainte âme l'abondance de grâces nouvelles qu'à partir de ce moment la méditation de l'Ecriture lui procura. « D'après les rencontres que j'ai faites dans la sainte Ecriture, écrivait-il à cette époque, je reconnais bien que la parole de Dieu est une vraie manne et un pain fortifiant. Et, sans aucun effort, . je vois que c'est ma mère qui me procure cette consolation, continuant ainsi le bien qu'elle m'a fait depuis ma naissance jusqu'au dernier jour de sa vie ; elle se serait privée pour moi ici-bas; aujourd'hui, c'est de la surabondance des biens dont elle jouit qu'elle vient à mon secours. Amen ! »
Un mot de l'Ecriture se présentant sous sa plume ou sur
ses lèvres, tandis qu'il écrivait ou qu'il conversait, lui inspirait des pensées et des sentiments dont son âme à l'instant débordait. C'étaient presque toujours des pensées de joie et d'espérance se rapportant à la situation actuelle de l'Eglise ou de la société. Ecrivant à un ami qui partageait son goût pour la répétition de certains mots des psaumes : « Croiriez -vous, lui dit-il, qu'en entrant à l'église tout à l'heure, après avoir lu votre lettre dans la rue, j'ai entendu chanter le verset de Vin exitu que vous avez répété cinquante fois auprès de la pauvre mère de famille ! J'ai été très frappé de cette rencontre, et je n'ai pas eu la pensée de me joindre à vous par une autre invocation , et de bon cœur j'ai dit : Non nobis, Domine, non nobis, sed nomini tuo da gloriam l. Et rendu devant la sainte Face, j'ai dit avec Daniel: Erue nos in mirabilibus tuis, Domine, et da gloriam nomini tuo1. » Dans toutes ses lettres, même les plus courtes, il est rare qu'il n'y ait pas un texte de l'Ecriture. Parfois il en saisit un , qu'il commente à sa manière par d'autres textes qui se suivent et s'enchaînent. En tête d'une lettre écrite à un ami, nous lisons : Omnes autem vos fratres estis : « Vous êtes tous frères. » — « Cette parole de Notre-Seigneur, continue-t-il , qui est de l'évangile d'aujourd'hui , m'a bien frappé. Et quelle heureuse résurrection elle ferait dans le monde, si tous les hommes la comprenaient dans le sens que Jésus y attachait ! Hélas ! nous avons peu de temps devant nous pour nous lancer dans cet amour du prochain , qui est une prédication de l'Evangile... Qu'ils ne fassent tous qu'un, afin que « le monde croie que vous m'avez envoyé », disait Jésus-Christ à son Père. Qui nous retient? La récompense est assez belle pourtant ! Aimons donc , et commençons par les moins aimables, afin d'aimer à la façon du bon Maître. Pourquoi, en effet, Jésus-Christ, alors que nous étions
1 « Donnez gloire, non pas à nous, Seigneur, non pas à nous, mais à votre nom. »
2 « Délivrez -nous, au moyen de vos merveilles, Seigneur, et donnez gloire à votre nom. »
faibles, est-il mort dans le temps pour les hommes impies ? »
Souvent l'évangile d'un dimanche ou d'un jour de fête lui sert de sujet pour la lettre qu'il est sur le point d'écrire. — A MUe X... : 1er novembre 1847, le saint jour de Tous les Saints : « Avez-vous fait attention, lui dit-il, à l'évangile d'aujourd'hui? L'Église a pris, pour célébrer la fête des bienheureux dans le ciel , l'évangile où il est question des béatitudes de la terre. Quel ineffable rapprochement ! C'est qu'en effet le vrai bonheur ne peut se rencontrer que là où Jésus dit qu'il y a bonheur. Il ne s'agit certes pas de nous faire porter des yeux d'envie sur le sort des heureux et paisibles habitants du ciel, mais bien de nous faire comprendre que nous sommes heureux déjà, si nous sommes ce qui est dit dans l'évangile qui commence par ces mots : Heureux les pauvres ! Hélas ! je n'ose pas achever, parce que ma condamnation se trouve dans tout le reste du chapitre, aussi bien que dans le premier verset ! Je vous l'avoue franchement, chère sœur, je trouve si peu à me rassurer dans ce chapitre de saint Matthieu, que j'ai besoin de feuilleter le saint livre pour trouver les chapitres qui parlent mûrement de la miséricorde du Seigneur, et il n'en manque point dans l'Ancien aussi bien que dans le Nouveau Testament... »
Les paroles du livre inspiré lui fournissaient parfois l'occasion de plaisanter notre prétendu siècle des lumières sur les différents progrès qu'il croit avoir inventés. Nous nous rappelons l'avoir vu bien rire un jour en disant : « Les lits de fer ne datent pas d'aujourd'hui! Il y en avait au temps de Moïse, et le Deutéronome (m, 11) rappelle celui d'Og," roi de Basan... Quant à nos policiers, qui jettent des boulettes empoisonnées aux chiens dont ils veulent débarrasser le public, pensent-ils avoir eu un prédécesseur en Daniel ? Qu'ils lisent ce prophète (xiv, 26), et ils verront quelle fameuse boulette le saint homme donna, pour le faire crever, au dragon, idole des Babyloniens ! »
11 cherchait à communiquer aux autres ce goût de la lec-
ture des divins livres. Il recommandait particulièrement celle des épîtres de saint Pierre et des épîtres de saint Paul. « H y a, disait-il, une douceur ineffable à lire les épîtres , en pensant qu'elles sont adressées à chaque fidèle personnellement. C'est en lisant ces jours -ci la première épître de saint Pierre, que cette pensée m'a fortement saisi. Notre -Seigneur, en effet, a dit à ses apôtres: Enseignez toutes les nations...; et les voilà faisant des «lettres» pour ceux qu'ils ne pouvaient atteindre par la parole parlée... Essayez !... »
Nous connaissons une pieuse dame, intelligente et éclairée, qui a par-dessus tout le goût et l'amour de la sainte Écriture où elle trouve sans cesse des traits de lumière et de consolation. Elle atteste hautement en être redevable à M. Dupont. Son témoignage mérite d'être cité. « J'habitais depuis peu de temps k Touraine, nous écrit-elle, lorsque j'eus la douleur de perdre mon mari et que je résolus de quitter la vie mondaine que j'avais menée jusque-là pour embrasser une vie plus pieuse et occupée de bonnes oeuvres. Mais alors mon embarras fut grand ; il s'agissait d'entrer dans une voie bien nouvelle, et je ne voyais absolument personne dans mon entourage qui pût m'y aider. Pour mon bonheur, j'entendis parler du saint M. Dupont, et le Seigneur permit que , dès la première visite que j'allai lui faire, il comprît mes tristesses et mes aspirations et me donnât les plus salutaires avis. A peine avions- nous échangé quelques mots, que cet homme de Dieu alla ouvrir le livre des divines Écritures, qui reposait sur un pupitre placé près de son bureau, et il se mit à lire d'une voix grave et religieusement émue les divers passages de saint Paul sur les devoirs de la veuve chrétienne, faisant ainsi pénétrer bien avant dans mon cœur toutes les paroles inspirées. » — « Pendant plusieurs années, j'eus ce vrai bonheur, d'avoir avec le saint homme d'assez fréquents entretiens. Parfois encore, dans le cours de la conversation , il avait recours aux divines Écritures. Il se plaisait surtout à me lire du saint Paul, que j'é-
tais resiée si longtemps sans connaître, et que j'ai toujours goûté depuis d'une manière toute particulière. »
Voilà le témoignage d'une dame du grand monde. Le témoignage de Mgr d'Outremont est plus explicite encore et plus frappant. A la suite d'un discours que l'éloquent évêque du Mans avait prononcé devant les membres de V Union catholique et sociale de la Touraine, nous félicitions cordialement ce vénéré compatriote, notre ancien collègue au chapitre métropolitain, du brillant succès qu'il venait d'obtenir et surtout de l'admirable et ingénieux emploi qu'il avait su faire de certains passages de l'Evangile commentés par lui en forme d'homélie, à la manière des Pères, de façon à provoquer plusieurs fois les applaudissements de son auditoire. Le pieux prélat, qui savait que nous travaillions à la vie de M. Dupont, nous interrompit : « Adressez vos félicitations, nous dit-il, à M. Dupont et non pas à moi. La sainte Ecriture, il est vrai, est ma grande ressource toutes les fois que je dois parler en public ; mais si, par là, je réussis à quelque chose, je le déclare, c'est à M. Dupont que j'en suis redevable... Je tiens de lui cette manière d'interpréter l'Ecriture sainte. » Et alors, l'évèque du Mans se mit à nous raconter, en présence de plusieurs ecclésiastiques de Tours réunis autour de lui, comment, dans les relations intimes et fréquentes qu'il avait avec M. Dupont, au temps où il était conseiller de préfecture ou vicaire de la cathédrale, leurs entretiens avaient continuellement pour objet l'Ecriture. « C'est lui, ajouta-t-il, qui m'a donné le goût de cette étude ; il a été pour moi en cela un directeur, un modèle • et un maître. Une foule d'interprétations etd'idées qu'il émettait sur certains textes me sont restées dans l'esprit ; elles me reviennent en mémoire quand je me prépare à parler et je suis heureux de m'en inspirer et de m'en servir. »
Ce fervent laïque était surtout ingénieux à faire des rapprochements entre l'Ancien et le Nouveau Testament, et ordinairement la sainte humanité de Jésus- Christ en était
l'objet. « Je sais, écrit-il, qu'il y a d'ineffables rapprochements à faire entre les textes de l'Ancien Testament et les faits accomplis en la sainte humanité de Notre-Seigneur. » Mais, avouant son incompétence, il renvoie son ami à un éloquent religieux avec lequel il le savait en relation , et dont les discours et les écrits faisaient alors grand bruit en France. « Le vénérable père Ventura , lui dit - il , peut mieux que personne donner une sorte d'actualité à ces textes adorables à cause de leur caractère prophétique. »
« Il est difficile de dire, nous écrit un ecclésiastique, combien sa conversation * était pieuse et édifiante. Elle était nourrie de citations de l'Écriture. Il étudiait assidûment ce livre divin. S'agissait-il de quelque question particulière: « Voyons, disait-il, ce qu'enseigne le Maître « à ce sujet ! » Et il recourait à sa bible. C'était là son livre ordinaire, et il savait bien en appliquer les sentences à tous les états et à toutes les circonstances de la vie. » — On peut ajouter que cette sainte Bible était son trésor et qu'à certains moments il y trouvait toutes choses. Sa lecture le dédommageait de beaucoup de consolations spirituelles dont parfois il était privé, comme de l'assistance à la messe et de la communion dans ses dernières années. « Lisez, dit-il à son ami, le dernier chapitre de Daniel... J'ai trouvé ces jours -ci, alors que j'étais privé d'aller à l'église, que le repas que l'ange fit faire à ce prophète est une figure frappante de la communion spirituelle. »
Enfin, sa vénération pour la parole de Dieu lui inspira un acte d'hommage qui est un des côtés les plus remarquables de sa vie et de son caractère. Parmi les grands chrétiens qui ont professé un amour particulier pour la sainte Ecriture, M. Dupont est le premier et le seul, sachions -nous, dont la piété soit allée jusqu'à l'honorer d'une lampe brûlant devant elle jour et nuit comme devant la divine Eucharistie. Nous voyons dans l'histoire que des saints lisaient l'Ecri-
ture à genoux et tête découverte ; d'autres la portaient sur eux avee respect; d'autres la faisaient „ reposer dans des étuis à fermoirs d'ivoire et d'argent. On ~ne rapporte d'aucun d'entre eux qu'il ait eu la pensée réalisée par M. Dupont. L'idée d'allumer une lampe devant le livre sacré est une idée de foi qui n'appartient qu'à lui , idée de réparation pour expier ce crime du blasphème commis de nos jours par tant d'incrédules, d'impies et de chrétiens ignorants qui nient la divinité de nos livres saints ou n'y voient qu'une parole ordinaire et tout humaine.
Le jour où il réalisa cette pensée doit être compté dans sa vie comme un jour mémorable. Ce fut le 29 mars 1865. Il le fit sans éclat, sans apparat; il n'y eut guère que ses amis plus intimes et plus observateurs qui le remarquèrent, et dans une de ses lettres il en fait mention en toute simplicité. Ayant eu occasion ce jour- là d'écrire à M. des Mousseaux, il termine en ces termes : « Disons tous ensemble ce ravissant verset du psaume cxvm : Deprecatus sum Faciem tuam in toto corde meo; miserere mei secundum Eloquium tuum1. Or observez , mon cher ami , que c'est au moment où pour la première fois (aujourd'hui) je mettais une lampe devant la sainte Ecriture, que j'ai remarqué l'a- propos de cette prière. La lampe est sur le coin de mon bureau en face de ma grande bible, et moi, misérable, entre les deux lumières réparatrices des blasphèmes. » Une lampe brûlait devant la sainte Face, une autre lampe devant la sainte Ecriture ; et l'homme de la prière et de la réparation était là entre les deux, brûlant d'amour pour Dieu et pour le prochain ! C'était bien la place que la Providence lui avait assignée; il n'en voulait pas d'autre. « Depuis longtemps, dit-il , je songeais à placer une lampe devant la parole de Dieu pour lui rendre hommage. Une circonstance m'a contraint d'agir, et vous çtes le premier à qui j'en parle. »
1 « J'ai supplié votre Face de tout mon cœur; ayez pitié de moi selon votre Parole. »
Tout le reste de sa vie , cette lampe fut entretenue parallèlement à la lampe de la sainte Face. Il la montrait discrètement à certains de ses amis , surtout aux prêtres qui venaient le visiter. Avec eux il répétait volontiers le verset du Psalmiste qui exprimait si bien sa double mission réparatrice devant la sainte Face et devant la sainte Bible. Dans son testament, il s'est particulièrement préoccupé de sa bible et de la manière de l'honorer par une lampe. Il l'avait léguée dans cette intention. Par un concours de circonstances providentielles , son idée se trouve réalisée bien au delà de ses espérances. Dans le salon où il l'a si longtemps étudiée , sa chère bible , la même que de son vivant et ouverte sur le même pupitre, est éclairée d'une lampe qui brûle encore jour et nuit en son honneur. Cette lampe forme le pendant de celle qui brûle devant l'image de la sainte Face, et, avec celle du saint Sacrement, elle donne à ce petit oratoire un cachet à part, bien propre à favoriser la piété des âmes ferventes et à les disposer aux pensées réparatrices.