‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis (volume 2)Chapitre 12 sur 24 · CHAPITRE IT · texte numérisé non relu

CHAPITRE IT

On destine le jeune Frayssinous à l’étude du droit. — Sa vocation pour l’état ecclésiastique. — Il entre à la communauté de Laon, à Paris. — Lettre remarquable à son père. —Il a pour professeurs les abbés Royou et Duport.— Sa reconnoissance pour ce dernier.— Gaïté de son caractère. — Il s'attache à la compagnie de Saint-Sulpice. —M. Boyer suit la même carrière, — Le Vén. Benoît-Joseph Labre prédit les épreuves de l'Église.— Les élèves des séminaires sont envoyés au Champ-de-Mars.

Le père de M. Frayssinous désiroit beaucoup que son fils se livrat comme lui à l'étude du droit, et il le croyoit dans cette disposition lorsqu'il l'envoya à Paris : sans cela, peut-être se seroit-il opposé à son départ. Mais le jeune Frayssinous ne tarda point à manifester à son père sa véritable vocation.

Aïné de la famille, il se voyoit appelé à être l'héritier de son chef, qui lui auroit transmis les avantages de cette position. Une telle perspective ne fixa pas même ses regards. Une voix intérieure inclinoit ses désirs vers le sacerdoce : il se fit eclésiastique par choix, et, s’il partit pour Paris, ce fut afin d'aller puiser à la source la plus vénérable cette science divine qui avoit tant d’attraits pour lui. Il eut pour compagnons de voyage M. Clausel de Montals, depuis évêque de Chartres, et le fameux abbé de Pradt.

Son père, le voyant si prononcé dans sa vocation pour l’état ecclésiastique, dut se résigner à ce qu'il crut être dans les vues de la Providence. Le jeune Frayssinous entra donc, en 1783, à la communauté de Laon, dirigée

par les Prêtres de Saint-Sulpice.

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Toutefois, en renonçant à être le chef de sa famille, il ne cessa pas de lui être vivement attaché et dévoué. Une lettre qu'il écrivit à son père, le 13 septembre 1784, un an après son arrivée à Paris, prouvera tout à la fois et sa tendre sollicitude pour les siens, et les qualités précieuses qui existoient déjà en lui, notamment une grande solidité d'esprit et un gout très- vif pour l'étude.

« Mes frères sont sans doute près de vous, disoit-il : j’envie leur bonheur. J'aime à croire qu'ils ne perdent pas leur temps. J'en reviens toujours là. Rien de plus important pour eux, que de se former de bonne heure à l’amour du travail, et de s’en faire une habitude. Peut-être qu'ils sont entre les mains d’un précepteur, qui en prend beaucoup de soin et qui joint aux talens le mérite de l’éducation. Le désir de leur avancement fait que j'aime à me le persuader. Surtout, qu'ils s’'étudient à être honnètes et affables dans le propos, et à parler avec hardiesse. Je gagerois qu’ils sont timides, et que devant un étranger on les voit, tête baissée, ne pas dire un seul mot, ou n’en proférer qu’un tous les quarts d'heure. Il vaudroit bien mieux qu’ils eussent un certain air de confiance, une certaine vivacité qu’on aime à trouver dans les enfans de leur âge. Il me tarde beaucoup de les voir, pour savoir quelle est la tournure de leur corps et de leur esprit. Ce seroit un crune de soupçonner qu'ils ne sont pas sages. Ils étoient déjà raisonnables quand je suis parti pour Paris : leur sagesse n'a pas été en diminuant. La politesse, l'amour de l'étude et de la vertu, voilà ce qui pourra les rendre aimables. Ils vont peut-être m'accuser de les moraliser toujours; mais qu'ils sachent que c'est leur bien qui me fait parler. Les deux petits iront peut-être au collége, à la Toussaint, pour faire leur cinquième. S'ils travaillent, je ne doute pas qu'ils n’aient du succès. Je souhaite que par leur conduite ils fassent votre joie et votre consolation. »

Quelle sagesse, quelle solidité d'esprit et de langage en matière d'éducation! Et, si l'on songe que le jeune Frayssinous, quand il parloit ainsi, n’avoit que dix-neuf ans, peut-être avouera-t-on qu'il n’étoit pas indigne de la haute confiance du Roi et de la France, lorsque plus tard il fut placé à la tête de l’enseignement public.

En entrant à la communauté de Laon, il redoubla son cours de philosophie, préliminaire indispensable du cours de théologie. Il suivit, au collége de Louis-le-Grand, les lecons de l'abbé Royou, rédacteur du Journal de Monsieur, et les lecons de physique de l'abbé Duport. Ses succès le maintinrent constamment en première ligne. Appelé un jour à soutenir une thèse de mathématiques, il eut pour témoins plusieurs membres de l’Académie des sciences, qu'un savoir si solide étonna. Ministre, M. Frayssinous se rappela que l'abbé Duport avoit été l’un des maitres de sa jeunesse; et, voulant payer à son vieux professeur un tribut de reconnoissance, il obtint pour lui la croix d'honneur des bontés du Roi.

On se tromperoit en supposant que l'esprit méditatif du jeune Frayssinous n’admettoit pas de trève à ces exercices sérieux. La gaité de son caractère tempéroit, au contraire, la gravité de sa pensée. Il étoit d'usage que, pour former les séminaristes à l’art de la déclamation, on les autorisàt à représenter des pièces où les beautés dramatiques s’allioient avec le respect dû à la règle des mœurs. Il étoit aussi d'usage (et cette coutume est conservée au séminaire) que, pendant les vacances, les jeunes élèves, cherchant dans la poésie une douce distraction, composassent des chansons et des pièces de

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vers : ils s’aidoient ainsi, par d’agréables et mutuelles satires, à se débarrasser des petits travers de province, ou de quelques légères singularités. L'abbé Frayssinous excelloit sous ce double rapport. Il faisoit des chansons très-jolies; et la tournure fine, délicate, malicieuse de son esprit, d'ailleurs si élevé, leur assura un succès véritable. Dans la suite, l'évêque d’Hermopolis, le ministre des rois, le pontife chargé des plus graves intérêts de l'Eglise de France, ne dédaigna pas de sourire à ces innocens et spirituels délassemens, lorsqu'il venoit, de temps à autre, respirer sous les doctes ombrages de la pieuse retraite d’Issy.

Reçu maitre ès-arts, il commenca son cours de théologie, dont la durée étoit de trois ans. Il y déploya une supériorité telle, qu'on le regardoit comme le premier sujet de la maison, et il passoit pour n’avoir pas eu d’égal depuis long-temps. M. Philibert de Bruillard, évêque de Grenoble, qui l'a bien connu, a dit de M. Frayssinous : « Élève au séminaire, il eut beaucoup d'amis, jamais d’ennemis, peu ou point de rivaux; tant étoit grande sa supériorité. » L'abbé Frayssinous soutint sa bachelière, et se prépara à la licence, dont la perspective animoit son ardeur. Elle étoit alors le moyen d'arriver aux honneurs ecclésiastiques; et, avec des condisciples tels que les La Trémoille, les Croï, les Salm-Salm, dont il possédoit l'estime et l'affection, il pouvoit envisager l'avenir avec confiance. Le prince de La Trémoille, destiné à l'évêché de Strasbourg , avoit plus spécialement jeté les yeux sur lui, et comptoit se l’attacher en qualité de grand - vicaire. Cependant l'abbé Frayssinous, auquel une légitime ambi-

uon nauroit pu être reprochée, puisqu elle avoit Île

mérite pour auxiliaire, ne se laissa point éblouir par le tableau des grandeurs. Au moment du sous-diaconat, en 1788, 1l renonca spontanément à toutes ses espérances pour s'attacher à la Compagnie de MM. de Saint- Sulpice. L'année suivante, il fut promu au sacerdoce.

Du collège de Rodez, le jeune Boyer dut aussi se rendre à Paris. Il se sentoit appelé au service des autels, et 11 ne pouvoit s'y préparer mieux que dans les savantes écoles de la capitale. 11 partit donc muni de lettres de recommandation pour le supérieur des Robertins. Mais la préoccupation de son esprit, si profonde et si constante, le livroit dès-lors à des distractions extraordinaires. Il perdit ses lettres; et, le supérieur des Robertins hésitant à l’admettre sans recommandation dans sa communauté, il entra dans celle de Laon. Lorsque les lettres égarées arrivèrent, et que, révélant au supérieur des Robertins tout le mérite du sujet dont il s'étoit privé, elles le déterminèrent à réclamer M. Boyer, la communauté de Laon n'eut garde de le lui rendre. Le jeune lévite reçut la tonsure le 28 mai 1785, et le sous-diaconat le 17 mai 1788.

On a vu que la communauté de Laon réunissoit plusieurs ecclésiastiques d'une illustre origine, auxquels les postes les plus élevés sembloient acquis dans l'avenir. Chacun d'eux eût désiré s'attacher M. Boyer, dont les talens et la sagesse promettoient un auxiliaire précieux. Son désintéressement ne lui permit pas de s'arrêter aux avantages qu’il eût ainsi recueillis. Tout son désir étoit de s’agréger, comme M. Frayssinous, à cette utile et respectable Société de Saint-Sulpice, qui a pour mission de développer les vocations ecclésiatiques.

M. Bover fut élevé au sacerdoce le 18 décembre 1790,

à la dernière ordination publique qui se soit faite à Paris avant la révolution, et il se prépara à la lirence en Sorbonne, mais sans pouvoir en soutenir la thèse. C’étoit l’époque où grondoit l'orage politique, qui ne tarda point à envelopper la France.

Le serviteur de Dieu, Benoït-Joseph Labre , dont le frère habitoit aussi la communauté de Laon, avoit prédit les épreuves de l'Église; et, pendant que les deux amis se disposoient à la licence, dans l'unique but d’approfondir, par les travaux préparatoires que réclamoient les grades, cette science divine, objet de leur prédilection, la tempête révolutionnaire éclata avec violence.

A cette époque désastreuse, on requit les élèves des séminaires afin d'aller au Champ-de-Mars concourir aux travaux de terrassement qui y étoient exécutés : M. Frayssinous trouva moyen de s'échapper, et il rappeloit avec plaisir qu'il n'avoit point subi cette corvée.

Progrès et conséquences de l’irréligion. — MM. Frayssinous et Boyer se retirent dans le Rouergue. — Serment de liberté et d'égalité. — Courageux voyage de M. Frayssinous à Rodez.— Arrestation, délivrance et regret magnanime de M. Boyer. — Services que MM. Frayssinous et Boyer rendent à la paroisse de Curières. — Rétractation du curé schismatique.— Pronostic peu flatteur de ce curé.— Les deux amis se fortifient par l’étude.— Première idée des Conférences. — Comparaison avec la Fonda-

tion de Boyle.— M. Frayssinous annote la Somme de saint Thomas.

Tour a été dit sur le xvru° siècle. Pour nous servir des paroles de M. le baron Pasquier, successeur de l'évêque d'Hermopolis, à l’Académie française (1),

(1) Discours de réception.

« 11 faut bien avouer la fatale influence des doctrines qui furent alors propagées ; et il seroit impossible de nier la persévérance des attaques que, pendant la plus grande moitié de ce siècle, la religion chrétienne, et le catholicisme surtout, eurent à supporter de la part des hommes qui se décoroient du nom de philosophes, et dont plusieurs dominèrent dans les sciences et dans les lettres. La perversion dans le monde où leur action s’exerçoit avec le plus de puissance étoit arrivée à ce point, que le bon goût et le bon ton sembloient y ètre attachés à une sorte de dédain pour toutes les croyances qui avoient jusqu'alors servi de base à la morale, et assuré la paix des consciences. Sous peine de se montrer atteint d’une foiblesse d'intelligence qui seroit par trop honteuse, on ne devoit plus rien penser ni croire de ce qu’avoient cru les plus sages, les plus illustres de nos ancètres. Cette maladie étoit dans toute sa force en 1789. »

Bientôt elle pénétra jusque dans les profondeurs du dernier des rangs de l’ordre social. Nous ne dirons ni les ravages qu'elle y causa, ni les malheurs qui vinrent à leur suite.

La persécution rejeta dans le Rouergue MM. Frayssinous et Boyer. Ils se retirèrent dans les montagnes de Laguiole, sur la paroisse de Curières, où étoit situé l'ancien manoir du Puech. Ce pays eut les prémices de leur zèle sacerdotal , et les deux orateurs , qu'attendoient des auditoires d'élite, préludèrent à leurs travaux apostoliques en évangélisant les simples habitans de cette contrée sauvage. M. Boyer aimoit surtout à parler en chaire le patois du Rouergue. Cet idiome , abondant en expressions naïves, devoit avoir un attrait particulier pour l’homme qui, jusqu’à sa mort, conserva tant de candeur et de simplicité. Du reste, les deux amis n’avoient pas le titre de vicaires, et ne percevoient aucune rétribution.

Ils pouvoient se croire d'autant plus utiles à la paroisse de Curières, que le prêtre qui la desservoit avoit eu le malheur de tomber un moment dans l'erreur, en adhérant à la Constitution civile du clergé. Le zèle de M. Frayssinous recut une douce récompense : il eut le bonheur d'obtenir la rétractation du curé.

Une piquante anecdote se rattache à cette époque. Nous lisons dans une Vie manuscrite du docte abbe Montaigne, que, pendant que MM. Frayssinous et Boyer secondoient le prêtre qui desservoit Curières dans l’exercice du ministère pastoral, cet ecclésiastique , ayant été visiter un de ses confrères, voulut repartir le soir malgré la neige et le mauvais temps : « Qui vous presse ? lui dit son confrère. Vous avez deux vicaires. — Oui, répondit le bon curé, dont la naïve méprise fera sourire le lecteur, deux imbéciles qui à eux deux ne sauroient pas faire un baptême. — Que dites-vous là ? ajouta le confrère étonné. J’avois oui dire que c’étoient deux sujets distingués , des élèves de Sorbonne. — Boyer, répliqua le curé, pourra peut-être réussir; mais Frayssinous n'est bon à rien.» MM. Frayssinous et Boyer rioient beaucoup de ce pronostic si peu flatteur, qui reçut un éclatant démenti.

Comme ils n'avoient pas exercé de fonctions, le serment de la Constitution civile du clergé ne les obligea point. Mais, en 1792, l'Assemblée nationale ordonna la prestation d'un serment de liberté et d'égalité, sur la légitimité duquel il s'éleva une controverse. Les uns, croyant que ce serment compromettoit la religion, le refusèrent; les autres, convaincus qu'il n'étoit que civil, et que l'intérêt de la religion, encore plus que

celut de leur sûreté personnelle, demandoit qu'on le

16 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1792] prétàt, s’y soumirent en effet. Le pape n'avoit point prononcé sur le serment, et la cause étoit pendante à son tribunal : on ne pouvoit donc condamner ou blâmer ces derniers sur l'autorité d’un jugement qui fût émané du Saint Siége. En second lieu, bien loin que tous les évêques déportés fussent opposés à ce serment, plusieurs le prêtèrent avant de sortir de France, et plusieurs autres, notamment les prélats retirés à Constance, opinèrent en sa faveur. L'un d'eux, M. de La Luzerne, évêque de Langres, depuis cardinal, écrivit même pour sa défense; et ce qui étoit très-digne d’attention, c'est que tous les évêques catlioliques qui n'étoient point sorts de France, au nombre de douze ou quinze, crurent, après la plus müre délibération , que ce serment n'avoit rien qui blessät la conscience, et ils le prêtèrent eux-mêmes. Dans beaucoup de diocèses, non moins distingués que les autres par la pureté de leur foi, leur respect pour le Saint Siége, leur attachement aux pasteurs légitimes, presque aucun prêtre catholique ne crut devoir le refuser. Cela est vrai surtout du diocèse et du clergé de Paris, clergé alors si supérieur à tous les autres par le nombre et par les lumières. Dans cette multitude de docteurs de Sorbonne, de membres de congrégations séculières, de directeurs de séminaires, de chanoines de la métropole ou des collégiales, de prètres habitués dans les paroisses, de religieux, de religieuses, il n’y en eut qu un petit nombre qui ne prêtàt point le serment; et encore parmi ces derniers beaucoup ne le firent point parce qu'on ne les requit pas de le faire. Enfin M. de Juigné, archevêque de Paris, déclara : «qu’il n’y avoit rien de décide sur ce serment, et qu'il étoit très-persuadé qu'on ne devoit point in-

; quiéter ceux qui l’avoient prêté (1).» Après tout, la question se réduit à reconnoitre le sens des mots liberte et égalite, employés dans la formule. Quand elle fut introduite, on venoit de mettre Louis XVI en arrestation: et, dans ces circonstances, il étoit dificile de laisser subsister l’ancienne formule du serment, qui emporioit la fidélité au Roi, ainsi qu'à la nation et à la loi. On lui en substitua donc une autre le 17 août 1792, et on lui donna pour objet le maintien de la liberté et de l'égalité. Dans les premiers jours de septembre, on retoucha la formule, et, sur le rapport de Gensonné, on ajouta à la liberté et à l'égalité la sûreté des personnes et des propriétés. Ainsi les intentions de l’Assemblée n'impliquoient aucune idée religieuse ; et très-certainement cette liberté n’étoit point autre que celle qui avoit ete Jurée par la noblesse de l’Assemblée constituante; et l'égalité étoit cette égalité de droits politiques qu'on venoit d'établir. Les déclarations des membres de l’Assemblée nationale révèlent d’ailleurs ses intentons : Îles principaux d’entre eux, consultés avant qu'on se déterminät à prêter le serment, rejetèrent unanimement, comme absurdes et tout-à-fait hors de leur pensée, les sens religieux qu'on y apercevoit, déclarant qu'ils ne s'étoient occupés que du civil, et qu'ils n'avoient jamais prétendu, par ce serment, blesser, en quelque manière que ce füt, la liberté des opinions religieuses. Telle fut notamment la réponse de Gensonné, qui avoit été le rapporteur du décret, et qui se montra fort étonné du doute qu'on élevoit. Pour être

(1) Lettre sur le serment de la liberte et de l'égalité, p. 33. Nous inclinons à attribuer cette Lettre à M. Emery.

en droit de blämer ceux qui prêtoient le serment, il eût fallu pouvoir leur reprocher avec justice qu’en entendant, eomme ils déclaroient le faire, la liberté et l'égalité dans un sens purement politique, ils trompoient l’Assemblée qui exigeoit d'eux ce serment, et usoient de fraude à cet égard. Or, l'Assemblée étoit bien loin d’avoir le droit ou la volonté de leur adresser un tel reproche : c'étoient eux plutôt qui eussent été autorisés à le lui faire, si les adversaires du serment avoient été fondés dans leur blâme. Ils auroient pu dire à cette Assemblée : « En mème temps que vous avez si solennellement décrété la liberté des opinions religieuses, vous avez exigé de nous le serment de maintenir la liberté et l'égalité. Si cette liberté et cette égalité ne doivent pas être entendues dans un sens purement politique et parfaitement étranger à ce que vous appelez opinions religieuses; si, dans vosintentions, cette liberté, dont vous nous faites promettre le maintien, est, par exemple, la liberté de rompre à son gré les liens du mariage ; si votre intention est censée par là embrasser la doctrine que vous avez supposée en décrétant le divorce, et abjurer celle de l'indissolubilité de l'union conjugale, vous m'ordonnez donc de condamner et d’abjurer un dogme de l'Église romaine : c’est-à-dire que vous décrétez la liberté des opinions religieuses, et qu’en même temps vous la prohibez. » Concluons qu'il étoit impossible que l’Assemblée prétendit qu'on l'avoit trompée, en prenant la liberté et l'égalité dans le sens purement politique ; et ce n’étoit qu'en supposant qu'on avoit dû entendre ainsi le serment, qu'on sauvoit à cette Assemblée une injustice manifeste ou une pitoyable contradiction. Instrnit que MM. Émerv, Duclaux , etc.,

d’après M. de La Luzerne, croyoient qu'on pouvoit se soumettre en conscience au serment de liberté et d'égalité, M. Frayssinous fut déterminé par des autorités si graves, et se conforma à leur décision.

M. Boyer, que son amitié pour son parent avoit porté à le suivre au Puech, n'y fit pas un séjour de longue durée. Tout exercice du culte religieux ayant été supprimé en France , M. Boyer se retira dans sa famille, où il traversa les années les plus cruelles de la révolution, non sans courir quelquefois de très-graves danges.

Au plus fort de la terreur, lorsque les prêtres ne quittoient leur retraite que pour monter à l’échafaud , il négligeoit de prendre les mesures de prudence les plus vulgaires. Persuadé , parce qu'il avoit un habit laïque, qu'il étoit déguisé parfaitement , il ne craignoit pas d’aller en plein jour visiter les divers membres de sa famille (1). Revenant une fois de voir une de ses sœurs qui habitoit non loin de Eaissac, il rencontre sur son chemin un bataillon de soldats de la république commandé par le général Vitton, qui prit dans ce pays une part active à l'exécution des mesures révolutionnaires. Le chef de ce détachement, incertain de sa route, demande à l'abbé Boyer la direction qu'il doit prendre pour se rendre à Laissac. Le jeune abbé donne le renseignement demandé ; mais le général Vitton, craignant sans doute de se tromper encore, le requiert de l’accompagner jusqu'au village. Chemin faisant, il lui adresse force questions, et interroge si bien , qu'arrivé

(1) Discours pour les retraites ecclésiastiques, par M, Boyer; Notice,

page ix,

20 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1794] à Laïissac, M. Boyer avoit dévoilé sa qualité de prêtre au général révolutionnaire, qui fit aussitôt arrêter son guide imprudent. Par bonheur pour M. Boyer, le maire du village étoit son beau-frère, et, sur les vives instances de ce magistrat, le général Vitton consentit à rendre la liberté au prisonnier.

En ce moment, MM. Boyer et Frayssinous habitoient, le premier, Paumes, manoir de sa famille, le second, Séveyrac. Entre leurs habitations assez rapprochées, se trouvoit un plateau d'où l’on découvroit une magnifique perspective. Là, se réunissoient souvent les deux amis, pour se communiquer leurs réflexions sur les grandes et terribles lecons que Dieu donnoit au monde, et pour s'encourager mutuellement à faire le sacrifice de leur vie, qu'on pouvoit leur demander à chaque instant. Ils résolurent d'aller successivement à Rodez contempler l’échafaud, afin d’être plus fermes, s'ils avoient un jour à y monter (1). M. Frayssinous subit le premier cette épreuve. Il se présenta donc un Jour à Paumes, annonçant quil se rendoit à Rodez, où l'instrument de mort étoit en permanence sur la grande place. Comme on s’étonnoit de cette démarche convenue secrètement avec son ami, et qui eXposoit sa vie, s'il venoit à être reconnu : « Précisément, dit-il, Je veux m'aguerrir contre la peur, et m'assurer si Je sup-

(1) La Vie de mademoiselle de Lamourous, par M. l'abbé Pouget, (p. 41) nous apprend que cette sainte fille, pour s’encourager au martyre, alla aussi voir le terrible appareil, pensant avec attendrissement que c’étoit de dessus cet autel érigé par le crime, mais sanctifié par la résignation la plus héroïque, que tant de généreux confesseurs de la foi étoient montés au ciel. 11 est remarquable que MM. Frayssinous et Boyer, à Rodez, et mademoiselle de Lamourous, à Bordeaux, aient, dans le même

temps, pratiqué le même acte d’héroïsme.

[1794] LIVRE I. CHAPITRE IV. 21 porterai sans foiblesse la vue de l'instrument du supplice. » Il partit en effet pour Rodez; 1l y considéra la machine fatale, et, de retour à Paumes, il y dit « L'épreuve m'a réussi, et je continuerai sans crainte l'exercice de mon ministère. » M. Boyer vint à son tour à Rodez; « mais, disoit-il lui-même, je ne sais comment je fis; je fus si maladroit qu’on me reconnut; on m’arrêla, et je fus conduit aux Cordeliers. » Il y attendoit qu'on décidàt de son sort, lorsqu'un homme, coiffé d’un bonnet rouge et armé d’un sabre, arrive dans la prison. « Allons, fanatique, lui dit-il d’un ton brusque, suismoi. » Et, le poussant devant lui avec rudesse, il l’accable d’injures. Les satellites étonnés, ou plutôt croyant qu'on mène leur captif au tribunal révolutionnaire, n'opposent aucune résistance. Mais le fougueux jacobin n'étoit autre qu'un ami dévoué, auquel M. Boyer, qui ne seroit sorti des Cordeliers que pour monter à l’échafaud, dut alors la vie. Ainsi se dénoua ce drame, dont le souvenir réveilloit toujours chez M. Boyer un regret magnanime : « Peut-être, disoit-il, eussé-je mieux fait de rester en prison ; ceux qui s'y trouvoient avec moi sont morts pour être demeurés fidèles à leurs devoirs. » Son humilité ne lui permettoit pas de croire que Dieu avoit épargné ses jours afin qu'il rendit à l'Église, au lieu du témoignage du sang, celui de la doctrine et des vertus sacerdotales.

Tant que les églises furent fermées, M. Frayssinous offrit dans une cave le saint sacrifice de la messe, auquel des personnes pieuses avoient le privilége d'assister tous les dimanches. Il s'occupoit du salut des ames, en visitant les malades, et en portant secrètement aux mou-

rans les derniers secours de la Religion.

Après le 9 thermidor (27 juillet 1794), l'exercice du culte fut toléré dans les campagnes. Retiré au Puech, M. Frayssimous continua d'exercer, bénévolement et par zèle, son ministère dans la paroisse de Curières, en y célébrant les saints mystères, en y confessant et y annonçant la parole de Dieu dans la chaire sacrée. Durant l'hiver, à cause de la rigueur du climat dans cette saison, sa famille habitoit le bourg de Saint-Côme, situé dans une belle vallée, sur les rives àu Lot, à une lieue d’Espalion et à cinq lieues environ du Puech. M. Frayssinous, parlant de cette vallée (1), aimoit à dire qu’il y a des points de vue admirables, et qui rappellent la Limagne d'Auvergne. Pendant ce temps-là même,.il ne cessa pas de se consacrer à la paroisse qu’il affectionnoit particulièrement. Tous les samedis, il se rendoit de Saint- Côme au Puech, pour de là aller remplir, le dimanche, à l’église de Curières, les fonctions du minisière pastoral ; et cela dura plusieurs années.

Ensevelis dans la solitude, les deux amis se préparèrent, soit ensemble, soit séparément, par un travail sérieux, à remplir la mission que la divine Providence leur réservoit. On peut comparer cette époque de méditation solitaire aux jours de retraite pendant lesquels Bossuet, objet de leur admiration commune, se fortifia aussi pour les combats de la parole, disposant et essayant les armes qu’il devoit manier plus tard avec tant d'éclat et de succès. Les deux jeunes prêtres approfondissoient l'Ecriture sainte, se pénétroient de la doctrine des Pères, et demandoient surtout aux apologistes de la Religion et de l’Église les moyens de répondre à cette

(1) Lettre du 15 août 1816, à M. le comte d’Estourmel.

philosophie du xvi° siècle, qui n'avoit su que rajeunir par la forme de vieilles erreurs.

« Quel temps! dit M. le baron Pasquier (1), et quelle matière n’offroit-1l pas aux réflexions d’un esprit qui étoit encore capable de le considérer d’un œil ferme, et de le juger avec toute la plénitude de sa raison! IL étoit impossible que la férocité toujours croissante de tant de scènes à jamais déplorables et répétées en tant de lieux, au nom d’une liberté qu’elles déshonoroient, ne soulevât pas, dans les ames indignées, des ressentimens qui iroient enfantant chaque jour de nouvelles calamités. Contre de tels maux, contre un tel danser, aucun secours ne pouvoit être plus efficacement invoqué que celui de la religion : oppresseurs et opprimés, elle parleroit à tous au même titre, avec même autorité, avec même bonté. Ne devoit-elle pas toujours, en effet, cette religion de paix,se montrer patiente etmiséricordieuse? Ne devoit-elle pas toujours tendre la main aux foibles, courir après les égarés, et tenter de ramener même les plus coupables ? Ne vouloitelle pas surtout que rien ne füt épargné pour préserver les cœurs dont l'innocence n’étoit point encore pervertie? Ce peu de mots doit suffire pour indiquer la voie qui s’offrit aussitôt à la pensée de M. Frayssinous, et où la solidité de son esprit, où les lumières de sa conscience n’ont jamais cessé de l’affermir. »

Ce fut alors qu'il concut le plan des Conférences qui l'ont illustre. °

On sait que Robert Boyle, témoin du penchant vers l'impiété répandu en Angleterre, par la liberté de la presse, la licence des guerres civiles et les sectes nées de l'anarchie, fonda un prix annuel de 50 livres sterlings pour encourager la défense du christianisme contre les infidèles et les incrédules. Cette récompense

(1) Discours de réception,

2/ VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1799] ne devoit pas être disputée dans un concours; elle fut même assignée, non pas à un orateur, mais à un théologien chargé de prècher, durant le cours d'une année, huit sermons apologétiques en faveur de la Religion, dans l’église de Londres désignée par l’exécuteur testamentaire du fondateur. Le célèbre Bentley ouvrit le premier cette carrière, où il fut suivi par les évêques et par les docteurs les plus distingués de la Grande- Bretagne. La réunion de ces ouvrages, connue sous le nom de Discours pour la fondation de Boyle, devint bientôt très-volumineuse. Le plan conçu par M. Frayssinous, dans la retraite d'où il contemploit tant de ruines, eut de l’analogie avec cette fondation célèbre.

La persécution, quise raviva un instant sous le Directoire, ne modifia point son genre d'existence au fond des montagnes du Rouergue. Protégé par l'isolement, et par l'affection que les populations, toujours chrétiennes , de ces lieux écartés conservoient pour leurs prêtres, M. Frayssinous continua de pourvoir au salut des ames, ce qui lui fit acquérir l'expérience si précieuse du ministère pastoral. Tous ses loisirs étoient consacrés à l'étude. On conserve au Puech une Somme de saint Thomas, infolio, dans laquelle on voit encore des cahiers et des feuilles volantes contenant des annotations, des explications , des rapprochemens écrits de la main de l’abbé Frayssinous. Elle prouve combien il lisoit avecattention, combien dès-lors son travail étoit grave et fructueux, son esprit pénétrant et Juste.

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