‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis (volume 2)Chapitre 13 sur 24 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Buonaparte s'élève. — Séminaire de /a Fache noire.—L'abbe de Quelen.— MM. Boyer et Frayssinous sont appelés à Paris. — Bonte de M. Frayssinous pour ses élèves. — Le premier Consul conclut le Concordat.— Cerémonie du jour de Päque 1802, à Notre-Dame de Paris.

CErenpanr Buonaparte s'éleva : il vouloit le pouvoir, et 1l mit un frein à l'anarchie.

A la faveur du demi-repos que l’on goutoit à Paris, et dans l'espoir que la religion, vers laquelle se tournojent les cœurs flétris et les esprits fatigués, seroit ofliciellement acceptée comme la meilleure garantie de l'ordre social, les membres dispersés de la compagnie de Saint-Sulpice songèrent à se réunir. Une maison qui avoit pour enseigne /a Vache noire, rue du faubourg Saint-Jacques, presque en face de celle où est aujourd'hui la communauté de Saint-Michel, devint le premier point et comme le noyau de leur réunion, formée par MM. Duclaux et Montaigne. L'un des premiers élèves de ce Séminaire provisoire fut l’abbé de Quelen, que la divine Providence destinoit à occuper avec tant de gloire le siége de Paris. Il y entra, le 1° septembre 1800, avec M. d'Espinassoux, depuis doyen du chapitre royal de Saint-Denis, et M. Fosset, mort en 1803, trois mois après sa promotion au sacerdoce. Quelques Jeunes gens de la Gascogne, fournis par un prêtre vénérable, M. de Bilhère, mort supérieur du séminaire des Missions-Étrangères, s'abritèrent comme eux dans ce pieux asile.

Il falloit des maitres pour les élèves qu on retrouvoit.

26 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1800] Destinés à faire partie de la société de Saint-Sulpice, MM. Boyer et Frayssinous s’étoient rendus avec empressement, en 1800, à l'appel de M. Émery, supérieur-général, qui s'occupoit de réorganiser à Paris l'enseignement ecclésiastique. M. Boyer professa la philosophie, M. Frayssinous la théologie dogmatique. La théologie morale fut professée par M. Montaigne et par M. Fournier, depuis évêque de Montpellier.

Ceux qui ont eu M. Frayssinous pour maïître et pour ami au séminaire de la Vache noire, ne se souviennent pas sans attendrissement de la bonté toute paternelle avec laquelle il les traitoit. Appelé dans la suite au ministère, il déposoit, dès qu'il les voyoit, toute la dignité de son rang, pour les accueillir et les embrasser avec la plus aimable familiarité : il se croyoit, en ce moment, ainsi que ses anciens disciples, dans la maison de la rue Saint-Jacques.

De cette maison, la réunion se transporta, pendant les vacances de 1803, rue Notre-Dame-des-Champs, dans les bâtimens occupés depuis par le collége Stanislas, et en 1804 rue du Pot-de-Fer, près l’église de Saint-Sulpice.

Sous les auspices d'hommes d'élite, tels que MM. Emery, Duclaux, Montaigne, Garnier, Frayssinous, Boyer, les séminaristes, d’ailleurs éprouvés la plupart par la révolution, travaillèrent avec zèle à répondre à leur vocauon (1): la piété étoit très-florissante, la régularité parfaite, et le silence, ame des communautés religieuses, imviolable. Tous les anciens usages étoient remis en vigueur. Sur la demande des élèves, l'heure d’oraison

41) Vie manuscrite de M, Montaigne.

étoit rétablie en son entier. Le séminaire étoit vraiment une communauté fervente. On y vivoit dans une grande union , avec simplicité et candeur. Les directeurs donnoient l’exemple : constamment mêlés aux séminaristes, on les voyoit exacts à tous les exercices, aux récréations, aux promenades ; comme eux, ils faisoient leur demiheure d'adoration, respectoient la règle, agissoient en tout avec dépendance. Leur vie se passoit ainsi sans bruit, égale, uniforme, mais utile, sainte, remplie.

« Le pouvoir, redevenu protecteur, dit M. le baron Pasquier (1), offroit un abri à tous ceux qui consentoient à le reconnoître, à se ranger sous sa loi ; un besoin de pacification générale avoit pénétré dans le plus grand nombre des esprits; mais les moyens pour y parvenir laissoient encore beaucoup à désirer.

» Dans cette France où tout étoit si admirablement disposé pour le développement de la force des armes et de la puissance qui alloit incessamment marcher de conquêtes en conquêtes, le prodigieux génie, que la gloire et la fortune portoient avec tant de rapidité à un rang déjà si voisin du rang suprême, n’avoit rien trouvé qui fût préparé, je ne dis pas suflisamment, mais avec la moindre apparence d’eflicacité, pour le rétablissement de cet ordre tutélaire, premier besoin des sociétés, et dont l’absence, depuis dix années, se faisoit si cruellement sentir. L’incurie ou limpuissance avoient donc été complètes sur ce point capital jusqu'au jour où le premier Consul entreprit enfin la grande œuvre de porter remède à un si grand mal. Il y avoit déployé la vigueur qui le caractérisoit dans toutes les résolutions où sa conviction étoit forte et profonde, et le succès n'avoit pas manqué à ses efforts; mais il avoit bientôt compris que ce succès couroit le risque de n'être que très-éphémère, si les

(1) Discours de réception.

28 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1801] principes, qui pouvoient seuls en assurer la durée, m’étoient incessamment remis en honneur. Lorsque, pour construire le nouveau gouvernement qu'il entreprenoit de fonder, il travailloit avec tant de persévérance à réunir les élémens de force et de vie qu’il trouvoit épars çà et là dans les ruines, comment ne se seroit-il pas aperçu que le couronnement manquoit à son édifice, et que les conditions d’une véritable solidité ne seroient point acquises à ses nouvelles créations, que le chef de l'Etat lui-même seroit mal assis dans son palais, aussi long-temps que le culte de Dieu, remis en possession de ses temples , n’y seroit pas placé sous la sauve-garde de l’engagement le plus solennellement juré? On dut à cette heureuse conviction le Concordat, qui fut, en 1801, conclu entre la France et le Saint Siége. Ce traité, dont la valeur a été si grande, qui a si heureusement résolu la plus grave des difficultés qui pesoient alors sur l'exercice de la religion que professoit, qu’a toujours professée l'immense majorité des Français, est une des gloires de Napoléon. Et il est d'autant plus juste de la lui rapporter tout entière, qu'aucun des actes de sa vie politique ne lui a peut-être, à aucune époque, plus complètement appartenu ; que, parmi les hommes qui tenoient la première place dans ses conseils, le nombre fut très-petit de ceux qui consentirent à entrer dans ses vues ; qu’il eut même à surmonter des résistances assez vives, assez puissantes ; et qu’il lui fallut ne tenir aucun compte de quelques dangers qui n’avoient pu échapper à sa vigilante attention. »

M. Frayssinous assista au triomphe de la religion dans la métropole de Paris; et cette scène se grava si profonfondément dans sa mémoire, qu'il en a décrit en ces termes (1) jusqu'aux plus minutieux détails.

« Il seroit difficile à l'imagination de se figurer un spectacle

(1) Notes manuscrites.

plus imposant que celui que présenta, le 18 avril 1802, jour de la fête de Pâque, la cathédrale de Paris.

» Un peuple immense, un appareil moitié militaire et moitié religieux, si propre à élever les ames sensibles, les consuls entourés de ces dehors pompeux qui annoncent la puissance et la majesté, le représentant du Saint Siége environné d’un grand nombre d’évêques, un clergé décent et en habits de cérémonie, une partie de la nef occupée par des magistrats de toutes les classes avec leurs divers costumes, le corps des ambassadeurs avec la variété, la richesse, et même la magnificence de leurs habits de parade, des amphithéâtres aux deux côtés des portes latérales remplis, ainsi que les tribunes de la nef, du chœur et de l’orgue, d’une foule de spectateurs, ce qui sembloit animer le temple tout entier dans toute son étendue et dans toutes ses dimensions depuis le pavé jusqu’à la voute; tel étoit le magnifique ensemble qui frappoit les regards de ceux qui étoient placés de manière à pouvoir le saisir. On eût dit le peuple français réuni dans cette vaste enceinte pour renouveler, avec le ciel, sous les yeux des représentans de l’Europe entière, cette alliance que jamais il n’auroit dû rompre.

» Les intervalles des piliers de la nef étoient décorés de quelques tableaux dans la partie la plus voisine du chœur, et, dans tout le reste, de tapisseries des Gobelins, ce prodige de l’industrie française ; les balustrades des tribunes qui rèsnent tout autour, celles des tribunes du chœur et de l'orgue, étoient ornées de draperies avec des franges et des nœuds qui en relevoient la beauté, et l’on sent ce que tout cela devoit ajouter d'éclat, de mouvement et de vie à l’auguste basilique.

» Un autel avoit été dressé entre la nef et le chœur. On y remarquoit six chandeliers et un crucifix d’une haute et trèsbelle forme, qui produisoient un grand effet. En général, l'autel ne répondoit pas à la majesté de la cérémonie. Je

n'aimois pas que, dans un jour où l’on célèbre le triomphe

de Jésus-Christ, on l’eüt peint sur Le devant d’autel dans un état de mort.

» À droite de l’autel, étoit la place des consuls : c’étoit une estrade de forme circulaire; on y montoit par trois marches; elle étoit couronnée d’un dais en forme de dôme, supporté par des colonnes ; le tout étoit décoré d’une manière aussi riche qu’élégante, à l’exception des colonnes qui avoient quelque chose de mesquin. On y voyoit trois magnifiques fauteuils de forme antique, mais très-noble. Sur le devant, étoient trois prie-dieu avec un tapis et un carreau de velours rouge : celui du premier Consul étoit un peu en avant des deux autres. Au bas des marches de l’estrade, étoient deux fauteuils qui furent occupés, l’un par M. Bernier, évêque d'Orléans, et l’autre par M. de Pancemont, évêque de Vannes ; entre eux deux, étoit un prie-dieu avec un carreau, qui servit pour le serment des évêques.

» À gauche de l’autel, étoit la place du légat. L’estrade étoit de la même hauteur que celle de la place des consuls ; le dais, en forme de dôme aussi, étoit moins élevé que le premier ; le tout étoit en velours rouge, et l’ensemble, quoique plus simple, n’avoit peut-être pas moins de noblesse et de dignité. Au bas de l’estrade, à droite, étoit une place particulière pour l'archevêque de Paris. Des deux côtés, étoient des rangs de fauteuils avec des carreaux pour les archevèques et évèques nouvellement institués.

» Un clergé nombreux, précédé de la croix archiépiscopale, alla recevoir le Consul à la porte. Il fut mis sous un dais, porté par quatre prêtres. L’archevèque de Paris, la mitre en tête et la crosse à la main, lui adressa un compliment dans lequel il lui parla avec ce ton naïf et paternel qui sied à un vieillard. Le Consul y parut sensible, et répondit d’une manière satisfaisante pour les amis de la religion. Les deux autres consuls, appelés par le premier, se placerent aussi sous le dais, et ils furent ainsi conduits lentement jusqu’à un espace vide qui formoit comme le sanctuaire de-

vant l'autel. Là, ils quittèrent le dais, saluèrent l'autel, et allèrent se placer sur les fauteuils destinés pour eux.

» En ce moment, le légat commença la messe. Les consuls se mirent à genoux pendant quelques momens. Après l'Evan gile, M. Bernier prit le missel et fit baiser le livre aux consuls. Ensuite, il encensa le premier Consul par trois coups d’encensoir. Le légat quitte l'autel, et va, accompagné des prélats qui le servoient à la messe, s'asseoir sur son siége. Alors un secrétaire d'Etat appelle successivement chacun des archevèques et évèques présens, en les désignant, non par leur nom, mais par celui de leur siége. Chacun d'eux, précédé d’un ecclésiastique faisant l’oflice de maître de céremonies, s’avance vers le milieu de l'autel, le salue, salue ensuite le Consul, puis le légat, va se mettre à genoux devant le prie-dieu dont j'ai parlé plus haut, lit la formule de serment, la main droite sur le livre des Evangiles ouvert, et se retire de la même manière qu'il étoit venu. Parmi eux étoient plusieurs ci-devant constitutionnels, et qu’on devoit croire réconciliés à l'Eglise par le légat.

» Après cette cérémonie qui fut assez longue, l’archevèque de Tours, M. de Boisgelin, monta en chaire, et prononça un discours analogue à la circonstance, d'environ vingt-cinq minutes. La chaire étoit entre les deux premiers piliers de la nef du côté du légat. 1l commença, suivant l’usage, par le signe de la croix; le premier Consul se signa aussi. Le prélat le salua par ces mots : Citoyen, premier Consul, et ne salua que lui. Son discours ne fut point entendu : sa voix n'étoit pas assez forte pour surmonter le bruit confus et continuel d’un peuple immense ; d’ailleurs l’orateur n'avoit ni cette énergie dans le ton, ni cette variété et cette étendue de gestes et de mouvemens, ni cette beauté d'images qui frappentla multitude, lui imposent silence , et captivent son attention.

» Le sermon fini, la messe se continue. A l'élévation , les consuls se mettent à genoux, et, suivant l'usage , le bruit

des tambours résonnant dans toute l'enceinte du temple rend hommage à la présence du Dieu des armées. Au moment de la messe où l’on fait baiser la paix , l’évêque de Vannes alla la faire baiser aux consuls. Après la messe, le légat va se mettre à sa place, quitte la chasuble pour se revêtir d’une chape, et entonne le Te Deum. Le chœur chante le premier verset seulement , et la musique commence. Deux orchestres, de cent cinquante musiciens chacun , étaient placés dans les hautes tribunes du chœur. Souvent l’effet en fut très-beau. On y entendit des cantatrices, chose que je crois aussi contraire au bon goût qu’à la décence dans une pareille cérémonie : on devoit en bannir tout ce qui pouvoit attrister les ames religieuses ; il est de l'intérêt public que le peuple se persuade que la religion est autre chose qu’un spectacle. On finit par le Domine, salvum fac en musique, et il me parut que presque personne ne sut ce que c’étoit.

» Trois dames firent la quête : le produit dut en être assez considérable ; (de 7,800 fr., je le tiens de quelqu'un qui a compté l'argent.) IL fut remis à M. de Malaret, vicaregénéral de Paris. Le premier Consul demanda à une personne de sa suite quelques louis , qu’il donna de bonne grâce. Je me trouvai placé , pendant plus de trois heures, à huit pas de lui. Plus d’une fois je Le fixai bien attentivement : sa physionomie est extraordinaire : elle est celle d’un homme extrêmement préoccupé , qui ne dit pas son secret, et qui porte l’Europe dans sa tête. Lorsque tout fut fini, les consuls se retirèrent les premiers, reconduits sous le dais jusqu’à la porte de l’église.

» Puisse le ciel, dans sa miséricorde, agréer cet hommage solennel comme une expiation des outrages faits par nous à la religion, et rétablir non-seulement les dehors de son culte, mais l’empire de la foi dans le cœur des Français! Amen. »

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