CHAPITRE IX
Objet des conférences de 1809. — Le cardinal Fesch assiste à la première.— M. Frayssinous justifie les conférences contre les objections de quelques critiques. — Succès extraordinaire du discours sur l’indifférence en matiére de religion. — Appréciation des conférences par le cardinal Maury. — MM. Legris-Duval et Frayssinous compares par le cardinal de Bausset.— Interruption des conférences. — Influence comparée de MM. de Chateaubriand et Frayssinous.
Les grands principes de la loi naturelle avoient été l'objet des conférences de 1808, Il fut question, dans celles de 1809, de la religion révélée, qui est le complément de la loi naturelle (1).
L'orateur, que son talent et son zèle avoient rendu si justement recommandable, se vit accueilli avec le même empressement et entouré de la même aflluence que les années précédentes.
(1) Picot, Weélcnges de philosophie, ete. t. VI, p. 45.
« On remarquoit surtout, comme à l'ordinaire, dit M. Picot (1), une jeunesse nombreuse, qui, sans doute, n’étoit pas uniquement attirée par la curiosité d’entendre des choses bien dites, mais aussi par le plaisir d'entendre des choses bien pensées, et qui venoit chercher là un contrepoison contre tant de maximes fausses et perverses qui r'etentissoient de toutes parts à ses oreilles, et dont les conversations, les discours et les livres étoient comme inondés. »
Le cardinal Fesch, que M. Picot nomme le protecteurné de tout ce qui est bon et utile (2), l'archevêque de Toulouse , les évêques de Casal, de Chartres, de Gand et de Troyes, assistèrent, le dimanche 15 janvier, à l'ouverture des conférences. L'orateur, après avoir retracé dans son exorde le tableau des funestes progrès que l’incrédulité avoit faits depuis un demi-siècle ; après avoir mis en opposition la purete de la morale et la solidité des raisonnemens qu on trouve dans les ouvrages des défenseurs de la religion, avec les principes licencieux et les maximes qui remplissent les écrits des incrédules, annonça que la réfutation de l’incrédulité étoit le but de : ses instructions. Il convenoit d'autant plus de traiter cesujet en ce moment, que l'impiété avoit pénétré dans toutes les classes de la société et étoit répandue dans la plupart des livres de l’époque; en sorte que, suivant l'expression même de M. Frayssinous, la religion étoit forcée de faire son apologie devant ses propres enfans, commeautrefois devant les Gentils et les Juifs. Il montra ensuite combien les inconvéniens que quelques personnes avoient cru voir dans ces conférences méritoient peu d’entrer en comparaison avec les avantages qu'elles pouvoient procurer ; avantages, au reste, que l’expé-
(a) Picot, Mélanges de philosophie, t. VI, p. 42. — (2) Ibid.
rience attestoit tous les jours, et que M. Frayssinous auroit pu développer, si sa modestie le lui euùt permis. I insista enfin sur la forme de ses instructions, qui tenoient le milieu entre la gravité des sermons ordinaires et la sécheresse des discussions scolastiques. Dans chaque matière, remonter aux principes, les poser d’une manière claire; prévoir les difficultés, les résoudre; ménager, comme la charité l'ordonne, la personne des incrédules, mais combattre sans ménagemens leurs sophismes et leurs vains systèmes, telle étoit la méthode de l’orateur.
Le dimanche 29 janvier, 1l devoit parler sur l’indifférence en matière de religion, sujet que la dépravation du siècle n'avoit rendu que trop intéressant : aussi attirat-1l un concours prodigieux (1). Examinant la question sous un double point de vue, M. Frayssinous établit qu’il n y a rien de plus déraisonnable, ni rien de plus funeste que l'indifférence en matière de religion.
Les hommes qui s’adonnent aux sciences, dit-il, cherchent toujours à s’éclairer, à dissiper les ténèbres qui couvrent encore une grande partie des objets de leurs recherches. Dans toutes les circonstances de la vie, on aime à éclaircir ses doutes sur une multitude de points, souvent assez peu importans. On éprouve toujours que l'état d'incertitude est un pesant fardeau. Quelle inconséquence qu il en soit autrement en matière de religion ! Importe-t-il donc peu de s'assurer s'il y a, après cette vie, des peines et des récompenses éternelles, ou st, comme le prétendent les matérialistes, les bons et les méchans n'ont rien à espérer ni à craindre après leur
(2) Picot, Mélanges de philosophie, ete. t. LE, p. 137
mort ? S'élevant ensuite contre ceux qui sont indifférens sur tout sans examiner rien : «Je ne vous dis pas, s'écria-t-il, Croyez avant d'examiner, mais Examinez pour croire.» I fit encore ressortir le ridicule de l'opinion de certains esprits forts, qui admettent à la vérité qu'il faut une religion, mais qui ajoutent que toutes sont bonnes, et qu'on fera bien de suivre la relision du pays où l'on se trouve; que la femme, par conséquent, devra en changer si elle épouse successivement plusieurs maris de religions différentes: comme si ce n’étoit pas le comble de l’absurdité que de trouver tout simple que l’on blasphème aujourd'hui ce que l’on adoroit hier.
Pour montrer les funestes effets de l'indifférence, M. Frayssinous prouva d'abord qu'elle n’est qu’un athéisme pratique. En effet, l'indifférent, ainsi que l’athée, n’est ni retenu dans le bien par les promesses de la religion, ni épouvanté par ses menaces. Dégagé de ce frein , il doit s’abandonner sans réserve aux derniers excès. Que deviendroit donc la société , si le système de l'indifférence s’enracinoit dans toutes les classes? La peinture des désordres affreux qui résulteroient de ce système, et des remèdes plus terribles encore qu'il faudroit y opposer, termina cette conférence, où l'orateur avoit déployé plusieurs fois une force et une chaleur qui honoroient encore plus son ame que son talent. Ainsi, il avoit combattu avec une véhémence tout-à-fait éloquente l’adage d’une certaine classe d’esprits forts qui disent froidement que «la religion est bonne pour le peuple ;» comme si, tous les hommes ayant les mêmes passions, ce qui est bon pour les uns pouvoit n être pas bon pour les autres, et comme si le peuple pouvoit respecter
[1509| LIVRE I. CHAPITRE IX. 6> long-temps ce qu'il verroit méprisé par les classes supérieures. Montesquieu n étoit pas de l’avis de ces hommes dédaigneux, lui qui dit que, quand même la religion seroit inutile pour le peuple, elle seroit nécessaire pour le souverain qui n'a que ce seul frein pour se contenir. Le passage du philosophe est assez connu; mais il n’est pas plus beau que celui du conférencier de Saint-Sulpice. L'orateur chrétien sonda toute la profondeur de la plaie, et ses auditeurs le quittèrent vivement éclairés sur les dangers d’un système aussi funeste dans la pratique qu absurde en théorie.
Dans la conférence du 19 mars, il devoit venger la Genèse des attaques multipliées, dirigées contre elle par les philosophes modernes, et prouver la vérité des récits de Moïse touchant la création et le déluge (1). H la prépara par des études préliminaires sur la géologie , dont le docteur Pignier, l’un de ses auditeurs assidus et de ses amis les plus dévoués, lui développa les secrets. La pénétration de son esprit, allant au-devant des explications, lui suggéroit des questions qui montroient avec quelle justesse 1l avoit saisi l’ensemble de cette science, jusqu alors étrangère pour lui. Le cours d’histoire naturelle que l'illustre Cuvier professoit au collége de France, fournit au docteur Pignier des notes précieuses, dont M. Frayssinous se servit dans ses travaux relatifs à Moïse. On n ignore pas en effet quel appui les recherches de M. Cuvier sur les ossemens fossiles prêtent à la chronologie biblique, et l'on sait avec quelle autorité 1l montra les médailles du déluge dans les débris qu'il exposoit au grand jour. Les conférences
(1) Picot, Mélanges de philosophie, te. L. TE, p. 277.
68 VIE DE M. FRAYSSINOUS. : [1800] sur Moïse furent lues par l'orateur à quelques personnes, entre autres, à l’abbeé Tonnelier, conservateur du cabinet de l’École des mines. Le désir de s’instruire conduisit même une fois M. Frayssinous au cours du pieux et savant abbé Haüy, professeur de minéralogie au Muséum d'histoire naturelle ; démarche dont le célèbre physicien remercia l'orateur de Saint-Sulpice, et dont il se dit honoré. Les conférences sur Moïse furent successivement modifiées, suivant les progrès des sciences spéciales, qui prêtèrent de nouvelles lumières à l’apologiste, et M. Frayssinous se tint constamment au courant de ces progrès si heureux.
Le 14 et le 28 mai, il traita du miracle de la Résurrection et du mystère de l’Incarnation.
Beaucoup de logique et de clarté, de précision et de méthode, de jugement et de force, voilà les qualités qui continuoient d'attirer à ses discours un auditoire nombreux et choisi.
Le cardinal Maury, comparant les conférences de M. Frayssinous aux Discours pour la fondation de Boyle, dont nous avons parlé plus haut, a dit (1) :
« Il s’élève aujourd’hui sous nos yeux un monument qui doit effacer toute la collection de Boyle. Les Conférences annuelles de M. l'abbé Frayssinous sur les mêmes matières déjà discutées dans les prédications dogmatiques dont nous sommes redevables à la fondation de Londres, sont en effet incomparablement mieux adaptées à l’état présent de notre controverse avec les incrédules , par leur extension progressive à toutes les objections renouvelées ou inventées dans le x vue siècle. Elles ont encore sur le recueil du prix de Boyle un autre avantage incontestable sous tous les rapports du
(1) Essai sur léloquence de la Chaire, t. KE, p. 108, édition de 1810.
talent. Le fruit de cette institution , si heureusement perfectionnée à Paris, se manifeste par le concours immense qu’elle attire dans l’église Saint-Sulpice. Notre nouvel apologiste de la religion , toujours clair, malgré les abstractions de la métaphysique, la profondeur de l’érudition et l’enchainement serré de la dialectique , y déploie avec autant de mesure que de succès tous les mouvemens oratoires qui s’allient naturellement aux sujets qu’il traite. Un pareil mélange de raisonnement et d’éloquence soutient l’attention, ranime l'intérêt , et contribue puissamment au triomphe de la vérité, non-seulement sans ralentir, mais encore en augmentant la force, et par là même l'effet des preuves qu'il rend beaucoup plus sensibles. »
Un autre cardinal, M. de Bausset, nous fournit, dans la Motice historique sur l'abbé Legris-Duval (1), un nouveau point de comparaison que nous ne devons pas négliger. Après avoir exposé l'action bienfaisante que ce digne prêtre exercçoit à l’époque qui nous occupe, 1l ajoute :
« Tandis que l’abbé Duval s’étoit ainsi emparé du domaine de la charité publique par la seule onction de ses paroles, un autre ecclésiastique , dont le nom vient toujours s’associer à son nom, exerçoit un autre genre d’apostolat. Il parcouroit avec gloire une carrière où les succès ont toujours plus d'éclat, parce qu'il est plus difficile de subjuguer des esprits rebelles, que de s’insinuer avec douceur dans des cœurs favorablement disposés.
» Tous les deux offroient, dans le genre de leur éloquence, le même contraste que dans l’expression extérieure de leur caractère et de leurs manières. L'un parloittoujours à la raison , et ne lui demandoit que de la bonne foi; l’autre s'adres-
(1) Pages 80-86,