‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis (volume 2)Chapitre 16 sur 24 · TO VIE DE M. FRAYSSINOUS · texte numérisé non relu

TO VIE DE M. FRAYSSINOUS

soit toujours à l'ame, et ne lui demandoit que des sentimens. L'un posoit les fondemens de la religion sur les convictions de l'esprit : l’autre se plaisoit à la faire aimer comme favorable au bonheur des hommes.

» L’un, montant dans la chaire sacrée à une époque où toutes les traces de la religion étoient effacées, et où une génération corrompue menaçoit de corrompre une génération naissante, osa entreprendre de recommencer l’enseignement du christianisme à un peuple qui s’enorgueillissoit de n’être plus chrétien, ni dans les actes publics de sa législation, ni dans les habitudes de ses mœurs domestiques. Obéissant à une sainte inspiration , il vient s’asseoir modestement au milieu d’un cercle peu nombreux d’auditeurs , non comme un maître qui dicte des préceptes et commande l’obéissance, mais comme un simple ami de la religion qui vient s’entretenir avec eux de leurs plus chers intérêts. Il ne leur demande point de l’en croire sur la seule autorité de son témoignage; il leur annonce même qu'il a de grandes difhcultés à résoudre ; il ne leur promet point l'évidence ; il ne dissimule point que des hommes célèbres par leurs écrits et leur. réputation ont professé des doctrines opposées ; il produit le texte même de leurs opinions et des raisonnemens dont ils ont prétendu les appuyer. Il se borne à demander à ses auditeurs de l’écouter, ainsi que ses adversaires, avec une égale impartialité, et il consent à les prendre eux-mêmes pour ses juges.

» Cette forme si modeste excite d’abord l'intérêt, attire la confiance , et donne une sorte de forme dramatique à un genre d’éloquence qui n’offre ordinairement qu’un seul interlocuteur. Bientôt le cercle des auditeurs s'étend avec la réputation de l’orateur. La première enceinte de leur réunion ne peut plus les contenir; un vaste temple leur est ouvert, et ce temple même suffit à peine à la foule empressée de tous les âges et de toutes les conditions, jalouse d'assister à des débats qui reposent sur de si grands intérêts. La jeu-

nesse de toutes les écoles les plus opposées entre elles accourt avec ses préventions, ses préjugés, peut-être même avec des intentions hostiles. On ne veut point se laisser surprendre par des paroles fugitives, par une éloquence d’un moment ; on recueille des notes; on veut discuter, examiner ; et on se réserve de porter un jugement réfléchi dans cette grande cause, où il s’agit, pour tous et pour chacun, de la vie et de la mort, du temps et de l'éternité.

» Telle est la révolution qu’un seul homme a opérée, dans un temps où il avoit tout contre lui, la puissance , la haine et l'ignorance. Tel est le spectacle extraordinaire qui s'offre chaque année sous nos yeux, à la voix du digne et respectable collègue de l’abbé Duval.

» Mais la réunion de ces deux hommes, si différens dans leur genre et dans leurs manières , offre un sujet d'estime et de respect plus admirable encore: c’est l’amitié et la confiance qui les ont si constamment unis; c’est l’entière conformité de leurs principes , de leurs sentimens et de leurs vues dans les circonstances difficiles où l’un et l’autre se trouverent placés; c’est la même inflexibilité de principes, la même sagesse de caractère , la même fermeté à ne jamais s’écarter des conseils de la modération.

» Cette sagesse de principes et de caractère, réunie à de grandes vertus et à de vrais talens, a peut-être contribué plus qu’on ne pense à préserver l'Eglise de France de beaucoup de malheurs. L'exemple et la considération personnelle de tels hommes obtenoient une juste influence sur une trèsgrande partie du clergé, et montroient que la véritable manière de servir la religion et l'Église étoit d'éviter tous les excès et toutes les exagérations qui auroient pu en compromettre les intérêts les plus essentiels. Ils exerçoient leur ministère à l’époque la plus difficile, celle où l’homme qui a jamais obtenu le plus de puissance, et qui en a le plus abusé, vouloit tout oser, et pouvoit tout oser. Ils étoient surveillés par des autorités inquiètes et jalouses. Les accu-

72 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1809] sateurs étoient tout prêts, et ne demandoient que des prétextes d’accusations. Cependant, tel fut l’ascendant d’un caractère honorable et d’une conduite franche et loyale, qu’ils ne furent pas même accusés. On savoit que la religion étoit tout pour eux : mais on savoit en même temps que dans leurs principes la religion ne devoit jamais servir d’instrument à des passions ou à des intérêts politiques. L'homme qui dédaigna le plus l'opinion publique respecta l'opinion publique qui les recommandoit à l'estime générale ; et cet heureux usurpateur , toujours habile à tourner au profit de sa puissance le mal même qu'il ne faisoit pas, produisoit, comme un témoignage de sa douceur et de sa modération , la tranquille liberté qu’il leur accordoit de faire le bien. »

Toutefois, cette liberté eut ses limites. Au moment où les discussions de Buonaparte avec Pie VII devinrent plus animées et plus violentes, on jugea incompaübie avec cette position nouvelle vis-à-vis du Pape et du clergé, l'existence de la tribune que l'abbé Frayssinous avoit élevée au milieu de la capitale, et d’où il parloit périodiquement aux intelligences (1).

Excellent et solide apologiste du christianisme, 1l ne travailloit pourtant qu'à prémunir la jeunesse contre les objections de l’incrédulité; il lui apprenoit à connoitre et à respecter une religion qui n'a tant d'ennemis que parce qu'on veut en ignorer l'esprit et les maximes; il réconcilioit avec elle les esprits les plus prévenus, dissipoit les préjugés, réfutoit les erreurs, confondoit les faux systèmes, rétablissoit la vérité dans ses droits. La facilité de son élocution, la force de ses raisonnemens, la méthode, le choix, le jugement qui paroissoient dans

(1) Eloge historique et succinctde M. l’évêque d’Hermopolis, par M. L.J.

neveu du prélat, (Journal de l Aveyron, des 24 et 29 décembre 1841 ; 1, 5 et 8 janvier 1842.)

[1809| LIVRE I. CHAPITRE IX. 73 sa composition, le ton élevé auquel il savoit monter, lorsque le sujet le demandoit, tout, jusqu à son débit si noble, concouroit à son succès. Un homme si dansereux effraya un gouvernement qui se disoit fort et ami de la religion. On craignit son influence et ses triomphes, et l'on se hâta de lui imposer silence. On appréhenda de laisser parler un orateur qui alloit peut-être ramener à la religion la génération qui s’élevoit, et on paralysa ce talent comme tant d’autres. Il ne faut que des muets autour du despotisme : on étouffa cette voix éloquente, et un ordre supérieur suspendit les conférences.

La première période de cet enseignement public aveit dure six ans, de 1803 à 1809.

C'est ici le lieu de comparer les résultats de l'influence exercée par M. de Chateaubriand, précurseur de M. Frayssinous, avec ceux qu'obtint la parole du conférencier de Saint-Sulpice.

On ne sauroit méconnoitre que M. de Chateaubriand prépara et seconda, à certains égards, par ses écrits, la réaction religieuse que M. Frayssinous fortifia d’une manière si eflicace par ses discours. Mais il faut convenir que le brillant auteur du Génie du christianisme agissoit spécialement sur l'imagination, tandis que le grave et solide orateur des conférences parloit victorieusement à la raison. La postérité fera à l’un et à l’autre sa part véritable, en disant que le poète a accrédité ce sentiment vague de religiosité qui élève l'ame vers le ciel, sans la plier pourtant à la pratique des devoirs; au lieu que le prédicateur est le principe de ce qu'il y a de réel et de positif, en France, dans le

mouvement religieux au xix° siècle, Celui-là faisoit

7 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1809] admirer la religion; celui-ci la faisoit bien connoitre, et par suite, franchement embrasser.

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