‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'Hermopolis (volume 2)Chapitre 17 sur 24 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Sermons de M. Frayssinous. — Chanoine honoraire de Notre-Dame, il est élu chanoine titulaire. — On le nomme inspecteur de l’Académie de Paris. — Estime de M. Frayssinous pour M. de Fontanes.— Lettre de ce dernier.— Goûts littéraires de M. Frayssinous. — Le cardinal Fesch le désigne comme secrétaire de la commission ecclésiastique. — Ce que M. Frayssinous dit des membres de cette commission. — Dispersion de Saint-Sulpice et douloureuse séparation de M. Boyer.— Rapports de celui-ci avec M. Picot. —Il se retire dans sa famille. —M. Frayssinous reste à Paris. — Ses premières relations avec M. le comte d’Estourmel. — Restauration. — Mot sur Buonaparte.

À certe époque, M. Frayssinous prêchoit quelquefois dans les paroisses. Ainsi, en 1808 ou 1809, le prédicateur manquant à Saint-Thomas-d’Aquin, il y précha le second Dimanche de Carême. S'il s’étoit livré à ce ministère, il auroit surpassé, ou du moins égale, les meilleurs prédicateurs du temps. On ne peut méconnoître la régularité de sa composition, la solidité de sa doctrine, la pureté de son style; mais, tout en rendant justice à ses sermons, on place ses conférences bien audessus. Plusieurs ecclésiastiques prêchoient aussi bien que M. Frayssinous; aucun n'entre en parallèle avec lui comme apologiste : ce que nous constatons pour faire sentir que les conférences étoient sa vocation véritable, et qu'il avoit un don de Dieu, qu'il avoit reçu grâce pour ce ministère spécial.

Son seul titre ecclésiastique étoit alors celui de chanoine honoraire de Notre-Dame. Au milieu des grandeurs, qui, plus tard, couronnèrent ses succès oratoires, et qui vinrent s'ajouter à ses travaux apostoliques, le

ministre se souvint plus d’une fois du chanoine, et il aimoit à dire qu’il avoit rempli avec scrupule les devoirs attachés à ce titre. Ce souvenir, il le conserva jusqu'à la fin de ses jours, comme le prouvera sa correspondance de 1838 avec M. Boyer.

Le 6 mars 1810, une délibération du chapitre de la basilique de Notre-Dame le nomma même chanoine titulaire (1); mais cette nomination, dont nous n'avons pas à apprécier la validité, n'eut pas de suite.

Parmi les personnages élevés, tels que le cardinal Fesch, le Prince primat, le cardinal Maury, etc. qui admiroient l’éloquent orateur, il faut nommer le comte de Fontanes, grand-maître de l'Université. Cependant, lorsque Buonaparte créa cette institution, un siége auroit pu être offert à M. Frayssinous dans le conseil universitaire, et on ne l'y appela point. On nomma des inspecteurs généraux, et il ne fut point compris dans

(1) Extrait des registres des délibérations du Chapitre de la Basilique de lotre-Dame, à Paris, (pages 179 et 180) du 6 mars 1810.

« À l'issue de la grand’messe, le chapitre convoqué per domos, s’est assemblé. Furent présens, etc.

» M. Lejeas, président du chapitre, a dit que le décès de M. Camiaille, un de Messieurs les chanoines titulaires, laisse vacant un canonicat auquel il est essentiel de nommer sans délai.

» Sur quoi, le chapitre a arrêté qu’il sera procédé de suite à ladite nomination, par la voie du scrutin secret, et que le canonicat ne pourra être dévolu qu’à celui qui aura réuni en sa faveur la pluralité absolue des voix, et a nommé pour scrutateurs MM. Buée et de Requelène comme chanoines derniers recus.

» Chacun de Messieurs ayant pris sur le bureau un carré de papier pour y écrire son vote, et l'ayant jeté d’après l'appel nominal dans une urne, MM. Les scrutateurs les en ont retirés, les ont comptés, et ont vérifié qu’il se trouvoit dans l’urne dix-sept votes, nombre conforme à celui de MM, les capitulaires votans.

» Is ont ensuite pris chaque vote en particulier, l'ont déplié, et ont

70 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1810] le nombre. Mais, les conférences ayant été suspendues, le comte de Fontanes songea à atténuer l'effet de cette ombrageuse et brusque mesure; et M. Frayssinous crut, dans l'intérêt même de la religion, devoir s’accommoder des fonctions de simple inspecteur de l’Académie de Paris, que le grand-maître , après six mois d'efforts employés, suivant son expression, à tourner l Empereur, fut enfin autorisé à lui offrir.

La place d'inspecteur de l’Académie de Paris convenoit au titulaire, parce qu'elle lui conservoit les rapports et l'influence sur la jeunesse, qui étoient l’unique objet de son ambition ; et le utulaire convenoit d'autant mieux à la place, qu'au milieu des sérieuses études de la théologie, 1l n’avoit point cessé de cultiver la bonne littérature. Il aimoit de préférence les classiques anciens, dont il se plaisoit à citer les passages les plus remarquables, les plus belles pensées et les maximes les plus sages. Souvent on le trouvoit se délassant un Horace à la main. s

Le cardinal Fesch eut peine à comprendre qu'avec un mérite bien supérieur à la position que M. Frayssinous nommé à haute voix celui qui y étoit inscrit, M. le secrétaire étant attentif à prendre note des votes ainsi publiés. 11 en est résulté que M, Fressinous (sic), chanoine honoraire, a obtenu onze voix sur dix-sept.

» Sur quoi, M. le président a proclamé M. Fressinous nommé au canonicat vacant par le décès de M. Camiaille.

» MM. les grands-vicaires ont été chargés de faire connoître par lettre cette nomination à S. E. le ministre des Cultes.

» MM. Lejeas, grand-vicaire, de La Roue et de La Myre, chanoines, ont été députés pour se rendre à l'instant chez S. A. E. Le cardinal Fesch,

nommé à l’archevêché de Paris, pour lui faire part de la nomination de M. Fressinous.

» Pour copie conforme.

» CORIOLIS, chanoine, secrétaire. »

F € devoit à l'ingénieuse bienveillance du comte de Fontanes , il l'eût préférée aux chances que lui présentoit la protection de l’oncle de l'Empereur. Le grand aum6nier avoit déjà su fixer auprès de lui l'abbé Feutrier, puis l’abbé de Quelen, anciens disciples de M. Frayssinous, et 1l eut été jaloux d'attirer le conférencier de Saint-Sulpice. Ce dernier vit fréquemment le cardinal, mais 1l évita les faveurs que sa prévenante affection lui eüt procurées. Parlant de ce prélat à un ami : « Il auroit, dit M. Frayssinous, quelque idée de m'attacher à lui, s'il est archevèque de Paris. » Mais le cardinal Fesch ne le fut pas: Napoléon, écartant son oncle de ce siége, dans un moment d'humeur, y nomma le cardinal Maury, le 14 octobre 1810. M. Frayssinous n'accepta du grand aumônier qu'un témoignage de confiance, qui étoit un hommage flatteur rendu à son savoir.

Buonaparte avoit formé, le 16 novembre 1809, une commission ecclésiastique, composée du cardinal Fesch, président, du cardinal Maury, de l'archevêque de Tours, des évèqnes d'Évreux, de Nantes, de Trèves, de Verceil, de l'abbé Émery, supérieur-général de la compagnie de Saint-Sulpice, et du P. Fontana, général des Barnabites, qui se retira après les premières réunions. Aux membres qui restèrent, l’empereur ad- Joignit, dans le mois de janvier 1811, le cardinal Caselli, évêque de Parme, et M. de Pradt, archevèque de Malines. Le président de cette commission, qui connoissoit tout le mérite de M. Frayssinous, exprima le désir que le savant théologien assistät à l'assemblée, et remplit, avec M. l'abbé Rauzan, les fonctions de secrétaire. M. Frayssinous céda aux vœux du cardinal,

mais en se réservant de consulter un ami sur les ques-

7 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1811] tions délicates qui embarrasseroient sa conscience.

Lorsque M. Frayssinous rappeloit ces réunions, où se sont agités des intérêts si importans pour l'Église, il ne dissimuloit pas que le cardinal Maury y étoit l'œil de l'Empereur. W louoit, au contraire, la dignité qu'y conservoit le cardinal Caselli ; et, rendant un hommage mérité au courage comme à la science de l'abbé Émery : «Il parloit à propos, ajoutoit M. Frayssinous , et défendoit les droits du Pape, au point de dire un jour, à l'occasion d’une objection contre la primauté de juridiction du Pontife romain : « S'il n'en étoit pas ainsi, je me ferois protestant. » Pénétré d'admiration pour le digne supérieur de Saint-Sulpice, M. Frayssinous en portoit ce jugement : « C’est l'homme qui m'a donné la mesure de ce qu’on doit entendre par le mot habile homme. Il en est qui sont forts en théologie, d’autres en droit, d’autres dans les sciences, d’autres en administration. Quant à M. Émery, il a des ressources pour tout dans sa tête. » Sa mort, arrivée le 28 avril 1811, l’affecta profondément. Le lendemain de l'enterrement, il dit au docteur Pignier : « C'est le clergé de France qu'on enterre là. Pour moi, dans les circonstances difhciles où nous pourrons nous trouver, faute de bonnes raisons que je pusse comprendre, je l’aurois suivi comme autorité. » Il ajouta : « M. Émery eût été un homme remarquable, même du temps de saint Vincent-de-Paul, où il y avoit tant de grands hommes. »

A la suite du prétendu concile de 1811, la colère de Buonaparte s appesantit sur le clergé. La société de Saint-Sulpice, que ne protégeoit plus M. Émery, fut dispersée au mois d'octobre. Comme M. Boyer n'en étoit pas

membre avant la révolution, on avoit d'abord espéré

[1811] LIVRE I. CHAPITRE X. 70 qu'il pourroit rester au séminaire et ÿ continuer ses fonctions. Sur ce fondement, le 11 novembre, jour auquel M. Duclaux et ses autres confrères quittèrent la maison, M. Boyer vint présider la lecture spirituelle. La nudité de la salle des exercices, d’où l’on avoit en- 1 L 3 s LA == L levé les portraits des supérieurs et tout ce qui rappeloit Saint-Sulpice, lui inspira une allocution touchante qui émut tous les élèves; mais, ému lui-même, il ne put continuer ; et, après quelques momens, ses larmes étouffèrent sa voix. L’espérance qu'on avoit eue de le conserver ne dura pas long-temps. Bientôt il fut mande par le ministre des Cultes, Bigot de Préameneu, qui lui signifia l'ordre de quitter le séminaire. M. Boyer obtint de rester jusqu'à l'ordination; et, pendant la retraite . , , . . .

qui la précéda, il expliqua le Pontifical avec ce feu et cette onction qui lui étoient propres, et qu'on a de- . . r . p .

puis admirés dans ses Retraites ecclésiastiques. Ses auditeurs (1) ne peuvent avoir oublié la manière énergique dont il commenta ces paroles sacramentelles que le pontife adresse aux diacres, en leur imposant la main : Æccipe Spiritum sanctum ad robur, ete. « Oui, Messieurs, leur dit-il, vous êtes jeunes ; vous allez entrer dans une carrière pleine de dangers, parcourir une mer semée d'écueils ; mais, quelques périls qui vous assaillent, songez que vous avez reçu le Saint-Esprit, ad robur. Les tentations de toutes sortes vous assiégeront:; (1) Parmi les diacres de cette ordination se trouvoient M. Galard, mort archevêque d’Anazarbe et coadjuteur du cardinal de Latil, archevêque de Reims ; M. de Forbin-Janson, depuis évêque de Nanci; MM. Gosselin, aujourd’hui supérieur du séminaire d’Issy, et Dufouleur, ancien chanoine de Troyes. On comptoit parmi les prêtres, M. Tharin, depuis évêque de Strasbourg ; MM. Marie, curé de Saint-Germain-des-Prés, et Beuzelin,

curé de La Madeleine, à Paris.

mais vous avez recu le Saint-Esprit, ad robur, etc. » La veille de Noël, une lettre du ministre annonça à M. Boyer qu'il falloit sortir de la maison sans délai. Il vint faire sa classe à l'ordinaire; mais, après la récitation du Veni sancte Spiritus, 1l se borna à ces courtes paroles qui touchèrent vivement ses disciples : « Messieurs, il n'y aura pas de classe aujourd’hui pour vous; je ne suis plus votre professeur ; je ne veux d'autre titre que celui de votre ami. » Et, s'étant mis à genoux, il commença le Sub tuum præsidium. Dès-lors, il ne parut plus aux exercices, et peu de jours après, il se retira dans une maison de la rue Férou, qu'habitoit M. Picot. Celui-ci aimoit d'une manière spéciale l'esprit et l’insuitut de MM. de Saint-Sulpice, auxquels il devoit en partie son éducation. Ces deux hommes estimables se virent beaucoup, car ils étoient unis par leur zèle commun pour la religion et par l'amour du bien, quoiqu'ils n’eussent pas les mêmes vues sur plusieurs points secondaires. La prière et l'étude occupèrent en grande partie cette retraite forcée de M. Boyer. Il alla toutefois, en 1812 et 1813, prècher des stations à Montpellier et à Lyon. Il demeura ensuite dans sa famille jusqu'en 1814.

Au contraire, M. Frayssinous, toujours investi du ütre modeste d'inspecteur de l’Académie de Paris, ne quitta point la capitale.

A cette époque, il commença avec M. le comte d'Estourmel, sous-préfet à Château-Gontier, des relations qui devinrent promptement amicales et intimes. Il Jui écrivoit, de Paris, le 13 mars 1813:

«Je suis toujours #n statu quo, et je ne prévois pas de terme à cela. Il me semble que je ne suis pas très-ambitieux ;

118144 LIVRE I. CHAPITRE XI, 81 mais je ne puis m'empêcher de regretter que mes fonctions se bornent à l’Académie de Paris, quand je pense que cela me prive d'étendre mes tournées jusqu’à Château-Gontier. Adieu : ayez toujours pour moi quelque chose de mes sentimens pour vous, et je serai content. »

C'est à Paris que M. Frayssinous vit luire le jour si désiré de la Restauration.

Pour lui, Buonaparte avoit toujours été la Verge de Dieu, et en voyant les oscillations de sa puissance : « Il faut, dit-il, qu'un usurpateur tremble toute sa vie. » Après la chute de l'Empereur, quelqu'un s'étant écrié : « Quel événement, quelle lecon la Providence donne , en cela, aux rois comme aux peuples! — Oui, reprit M. Frayssinous, ce colosse de puissance s’est fondu comme la cire au soleil. »

Discours de M. Frayssinous à l’École normale. — Il est nommé censeur royal. — Il prononce à Saint-Sulpice, trois discours sur la révolution française. — La duchesse d'Orléans assiste au troisième, qui a pour objet Buonaparte.— Modération de l’orateur.— Ces trois discours le montrent sous un nouveau point de vue. —Mot sur l’Aistoire de Bossuet.

ne ——

Quaxp la vérité rentra dans ses droits, et que la relision essuya ses larmes à la voix d'un petit-fils de saint Louis, l’apologiste de cette religion divine put reparoître dans la lice, non-seulement avec sûreté, mais avec honneur.

Appelé, le 10 août 1814, à prononcer, en présence du comte de Fontanes, grand-maitre de l'Université, un discours dans la chapelle de l'École normale, dont les

52 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1814 | élèves de cette École et ceux du séminaire remplissoient l'enceinte, l'orateur prit pour texte ces paroles de Moïse : Cantemus Domino, gloriosè enim magnificatus est ; paroles qu'il appliqua merveilleusement aux heureux événemens que la droite du Très-Haut venoit d'opérer en faveur de la France. L'exorde, qui roula tout entier sur cette grande pensée, étoit du ton le plus noble, et s’élevoit sans effort à la hauteur du sujet. On écoutoit l'orateur avec une attention profonde, et la joie se peignit sur tous les visages quand il annonça qu'enfin il reprendroit le cours de ses conférences (1).

M. Frayssinous s’attacha à démontrer qu'il faut chercher l’ordre social dans la morale, et la morale dans les principes religieux. Il établit avec une grande force de logique, embellie de tous les charmes d’une diction élégante et pure, qu'il ne peut y avoir de mœurs sans religion ; que la foi en un Dieu créateur, conservateur, législateur et juge suprême, est le seul frein du vice, comme le plus puissant mobile des vertus. L'expérience de la révolution française lui fournit des preuves victorieuses, et des réflexions d’une haute sagesse. Plusieurs fois, le murmure approbateur de l'auditoire domina involontairement la voix de l’orateur. Le orandmaître ne pouvoit s'empêcher d'indiquer son assentiment et son admiration; et les élèves, attentifs à lire dans ses yeux le jugement qu'ils devoient porter euxmêmes, partageolent son émotion.

Passant ensuite en revue tous les motifs humains qui peuvent entretenir l'ordre moral dans une nation, M. Frayssinous montra qu'ils sont insuflisans sans le

(1) Ami de la Religion, t. WE, p. 125.

|1814 | LIVRE I. CHAPITRE XI. 53 secours des motifs religieux, de l'existence d'un Dieu et d’un avenir. Il fit voir que le frein imposé aux passions doit être constant et universel; que, par conséquent, l’amour de la gloire est une digue impuissante, puisque ce sentiment n'est pas fait pour tous les hommes, ni pour toutes les circonstances; que la probité, l'intérêt, le désir de l’immortalité, n’est pas plus eflicace, puisqu il se trouve dans la vie tant de circonstances délicates où l'intérêt ne peut se concilier avec la probité, puisque l'intérêt de l'homme n'est pas toujours celui de la vertu, puisque le désir de l’immortalité n’est que le désir d’un petit nombre d'hommes, qui, après tout, ne rougiront pas de commettre le crime quand ils ne craindront pas de flétrir leur mémoire.

De là, M. Frayssinous passa à la nécessité d’une religion, et Il réfuta avec force cette fausse idée, si accréditée, que la religion n'est bonne que pour le peuple : 1° parce que les grands, les magistrats, ont autant et plus besoin de religion que le peuple, puisqu'ils ont plus d'autorité ; 2° parce que le peuple, qui a aussi son orgueil, secouera le joug de la religion si on la lui renvoie comme une chose vile et méprisable, et que, ce joug salutaire une fois brisé, le peuple se révoltera contre ses maîtres, et finira par se déchirer lui-même.

Dans une belle et touchante péroraison, l’orateur invita les élèves à se presser autour des autels et du trône. Remontant jusqu'à la tige de l’auguste maison qui gouvernoit la France, il fit sentir qu'à ce royaume seul appartient cette gloire singulière d’avoir eu pour rois, pendant huit siècles, des princes d'une même famille, presque tous bons, généreux et vaillans. Il parla de François 1°", Père des lettres ; de Louis XIV, qui a donne

son nom à son siècle; de l'illustre élève de Fénelon ; enfin il arriva à Louis XVI, qu'il ne nomma point, mais dont chacun se rappela avec attendrissement les malheurs et les vertus. Plusieurs ne purent même retenir leurs larmes. L'orateur chrétien parla ensuite de Louis XVIIE, et, prenant un ton de dignité qui convenoit à son âge et à son ministère :

« Pour nous, dit-il, vieux Français qui sommes nés et qui avons vécu sous le régime paternel des Bourbons, l'amour du Roi n’est pas seulement un devoir ; c’est un sentiment de piété filiale. Oui, nous aimons nos rois comme un fils aime son père ; cet amour, nous l’avons sucé avec le lait maternel, il coule dans nos veines avec le sang français, il a toute la force comme toute la douceur des sentimens de la nature. Et vous qui ne connoissez en quelque sorte la dynastie résnante que par la voix publique , qui êtes étrangers à ces tendres souvenirs de nos premières années, jeunes Français, nous vous apprendrons à aimer nos rois: ou plutôt, vous apprendrez à les connoître vous-mêmes par leurs bienfaits ; à les chérir, à les bénir pour la douceur et la justice de leur rèone. Bientôt, on vous verra rivaliser avec nous d'affection pour eux; et, comme nous, vous sentirez que dans un cœur français l'amour du Roi se confond toujours avec celui de la patrie.

» Qu'il ne cesse donc de se faire entendre au milieu de nous ce chant vraiment national, chant religieux et guerrier tout ensemble; qu’il retentisse dans nos camps, comme dans nos temples; qu'il soit à jamais le signal de l'honneur et de la fidélité ; qu'il s'échappe de nos cœurs pour porter jusqu'aux cieux l’expression de nos désirs les plus ardens : « Seigneur, Sauvez le Roi: Domine, salvum fac Regem let daignez exaucer les vœux que nous vous adressons pour son bonheur, pour celui de son auguste famille, désormais inséparable du bonheur de la France : Domine, salvum fac Regem,

et exaudi nos in die quä invocaverimus Le ! »

Bientôt l'auditoire, électrisé par cette ardente parole, répéta avec enthousiasme la prière pour le Roi dans ses chants religieux.

Au sortir de l’École normale, MM. Bellart, Chauveau- Lagarde et Delacroix-Frain ville exprimèrent à M. Frayssinous leur admiration et leur reconnoissance, au nom de tous les catholiques.

Le discours que nous venons d'analyser contenoit en germe trois admirables discours sur la révolution française, chefs-d'œuvre d'éloquence et de haute raison, que l'orateur chrétien prépara dans un bien court intervalle, en donnant à sa pensée de larges développemens, et en la revêtant d'une rare magnificence de style.

Cependant, le 24 octobre, M. Frayssinous fut nommé censeur royal : ce fut un titre sans fonctions. La même ordonnance le conféra notamment à MM. Delacroix- Frainville, bâtonnier de l’ordre des avocats; Delvincourt, doyen de la Faculté de droit de Paris; Guizot, secrétaire-général du ministère de l'Intérieur ; Charles Lacretelle, Quatremère de Quincy et Silvestre de Sacy, membres de l'Institut.

En remontant dans la chaire de Saint-Sulpice, au mois de novembre 1814, M. Frayssinous glorifia de nouveau le Tout-Puissant qui venoit de faire éclater de si grandes merveilles. Les auditeurs, accourus de tous les quartiers de la capitale autour de l’apologiste, l’entendirent célébrer dans un exorde pompeux le miracle d'une Restauration dont la religion et la société avoient également à s'applaudir.

« Enfin, dit-il, après plus de vingt années de dissensions religieuses et politiques, de discordes intestines et de guerres étrangères, d'événemens et de catastrophes qui ont renversé

tant de trônes., bouleversé tant de nations, fait couler tant de sang et de larmes, la France respire, l'Europe est en paix, et le monde social repose de nouveau sur la base éternelle, celle de la religion et de la morale.

» Enfin, la terre a cessé d’être un vaste champ de carnage, de ruines et de désolation ; la majesté des rois n’est plus indignement foulée aux pieds d’un orgueil insensé, et les peuples ne sont plus la proie d’une ambition dévorante. Voyez ces antiques dynasties, qui sembloient abattues pour toujours, se relever sous vos yeux entourées de glorieux souvenirs et des hommages des siècles. Et pour parler ici de ce qui touche si particulièrement notre patrie, le ciel nous l’a donc rendue cette famille objet de tant de regrets et de tant de vœux, si chère à tout ce qui porte un cœur français, rappelée par notre amour comme par la loi fondamentale du royaume ; et nous l'avons vue reparaitre au milieu de nous avec les douces et magnanimes vertus de ses ancêtres, avec les lumières et la maturité de l'expérience, avec je ne sais quoi de plus auguste et en quelque sorte de divin que les grandes infortunes donnent toujours aux grandes maisons ; et, lorsque nous sommes les témoins de toutes ces merveilles, ne seroit-il pas naturel d'emprunter les expressions du législateur des Hébreux après la longue et dure servitude de l'Égypte, et de nous écrier avec lui : Chantons des hymnes au Seigneur, car, il a fait éclater en notre faveur sa force et sa gloire; Cantemus Domino, gloriosè enim magnificatus est.

» Quel spectacle nouveau vient nous frapper de toutes parts ! La religion est donc affranchie d’une protection qui n’étoit qu’un joug déguisé, tant elle étoit humiliante et redoutable. Désormais , le trône et l’autel, loin de se heurter, vont s'appuyer et se soutenir mutuellement : si le pontife se fait un devoir sacré de rendre à César ce qui est à César, le prince , à son tour, mettra sa gloire à rendre sincèrement à Dieu ce qui est à Dieu. La vérité ne sera plus enchaïnée , et

le ministre de l'Evangile, sans oublier qu'il ne doit jamais

sortir des bornes de la modération et de l’indulgence chrétienne, pourra faire entendre sa voix avec cette liberté qui, dans la bouche de Bossuet et de Massillon , donnoit à la parole sainte un si grand empire sur le cœur des peuples et des rois. Elles vont donc croitre sous nos yeux, les générations, espoir de la patrie, sans être exposées à tomber régulièrement à un âge fixe sous le fer des combats. Nos maisons d’instruction publique ne seront pas toutes des camps militaires, et l’on doit espérer que l’on y verra la jeunesse , sous l’heureux empire de la religion et des mœurs, non-seulement y cultiver à loisir tous les talens de l’esprit, mais se former aux douces et nobles habitudes de la vie domestique et sociale. La paix est donc rentrée dans les familles : aux angoisses , aux agitations violentes ont succédé le calme et la sécurité ; le présent est sans trouble , comme l’avenir est sans inquiétude.

» Partout aujourd’hui la justice va s’allier à la force, la bonté à la puissance , et la véritable liberté à la soumission. Réjouissons-nous de ce que la France n’est plus un assemblage de vingt peuples divers , rapprochés par la violence, et désunis par le langage comme par les mœurs et les intérêts ; assemblage monstrueux , qui ne pouvoit que corrompre notre caractère national. Telle qu’elle est, la France offre encore , sous l'influence du même ciel, des mèmes lois, des mêmes habitudes, de la même religion, de la mème langue, la plus belle réunion d'hommes libres et civilisés que le soleil ait jamais éclairée. Sous un Roi français, nous sommes redevenus Français. Et certes, Messieurs , quand on compare ce qui a été avec ce qui est maintenant, et ce que nous avions à craindre avec ce que nous avons sous les yeux ; quand on se rappelle que ces torrens de haine et de vengeance, partis du fond du Nord et grossis dans leur marche , après avoir inondé nos provinces et menacé d’engloutir cette capitale, sont venus expirer mollement au pied de ses foibles murailles, comme la fureur des mers irritées expire

58 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1814] sur les sabies du rivage ; quand on voit de quelle manière est tombé ce colosse dont le poids immense écrasoit l’univers, et que l’on rapproche de cet excès de puissance eet abime d'humiliation, et de cette élévation prodigieuse cette chute plus prodigieuse encore, alors toutes les pensées humaines demeurent confondues, et volontiers l’on répète encore avec Moïse le chant de l’admiration et de la reconnoissance : Célébrons le Très-Haut, car c’est lui qui a fait éclater pour nous sa force et sa bonté avec une grande magnificence , Cantemus Domino, etc. »

Dans tous ces événemens qui ont si bien trompé la prévoyance humaine, l'orateur chrétien montre qu'il se trouve quelque chose qui est au-dessus de l’homme. La France a été miséricordieusement sauvée par la même puissance qui l’avoit miséricordieusement punie. Maintenant donc qu'on a assez de lumières pour expliquer ces faits inouïs dont la France surtout a été le théâtre, pour en voir les causes et le but, pour bien comprendre les orandes lecons que le ciel a voulu donner, M. Frayssinous veut consacrer trois discours à considérer successivement la révolution francaise : 1° dans ses causes, 2° dans ses effets, 3° dans ses suites et sa fin.

Embrassant d’abord l’époque antérieure à la révolution, et plaçant au temps de la régence le berceau du monstre révolutionnaire, V'orateur établit trois propositions dans le discours qu'a précédé ce magnifique exorde : la première, que, depuis la régence surtout, un grand nombre de coupables écrivains ont professé une doctrine impie et séditieuse qu'ils décoroient du beau nom de philosophie; la seconde, que cette fausse et funeste philosophie avoit plus ou moins infecté, dans le dernier siècle , toutes les classes de la société; la troi-

[1814] LIVRE I. CHAPITRE XI. 8g

sième, que c'est en elle quil faut placer la cause réelle, efficace, du phénomène épouvantable connu sous le nom de révolution. Un frémissement d’admiration susit l’auditoire , lorsque l'orateur, développant la seconde proposition, présenta l’apothéose de Voltaire comme le symptôme sinistre de la maladie qui travailloit le corps social, comme l'indice de l’esprit d’impiété si étroitement lié avec l'esprit de révolte.

« Que vois-je dans cette capitale , et quel est donc ce personnage extraordinaire, qui, en paroissant dans ses murs, fixe sur lui seul tous les regards et tous les hommages? A son arrivée, tout s’ébranle , les grands, les puissans , les beaux esprits comime le peuple. Quels cris d'allégresse, quels transports, quel enthousiasme! La foule se presse sur ses pas ; chacun veut le contempler, on baise respectueusement ses habits, on le couronne enfin, et cela, ce semble, au nom de la France entière; on l’accompagne au bruit des acclamations les plus bruyantes. Encore une fois, quel est le personnage qui reçoit dans la capitale de la France ces honneurs inouïs? Est-ce un législateur, qui, dans sa profonde sagesse , ait policé quelque nation barbare? Est-ce un grand roi, qui, durant une longue suite d'années, ait mis son bonheur à faire celui de ses peuples? ou bien , est-ce le sauveur, le libérateur de sa-patrie, qui revient au milieu de ses concitoyens après des triomphes légitimes , fruit de son héroïsme et de ses vertus? Non, messieurs; €’est un homme qui a levé au sein de la France l’étendard de lincrédulité , et qui, depuis trente années surtout, a fait des efforts incroyables pour couvrir le christianisme d’opprobre et de mépris, et, s’ilétoit possible, pour l’anéantir. C’est le plus impie, comme le plus licencieux des écrivains : c’est Voltaire , Messieurs. Je ne suis point assez barbare, assez étranger aux lettres hunaines, pour ne pas savoir que Voltaire fut un prodige

d'esprit et de talent, Qu'on le vante, tant qu'on voudra,

comme poète ; qu’on le présente comme continuant la chaine de ces hommes immortels qui ont illustré le siècle de Louis XIV ; je ne suis point dans cette chaire pour discuter ces éloges : mais, avant tout, nous sommes chrétiens et Français ; et, quand je pense que cet homme a été l’ennemi le plus acharné, le plus dangereux du christianisme, et qu'il a, autant qu’il étoit en lui, préparé la ruine de la monarchie dans la ruine de la religion, alors je ne vois plus dans les honneurs qu’il reçoit le triomphe de l'écrivain , mais le triomphe mème de l’impie. Les hommages qu’on lui rend ne sont plus à mes yeux qu’une vile prostitution, qu’un outrage solennel fait à la vertu. Loin de grossir le nombre des adorateurs de l’idole de boue, je détourne mes regards avec un sentiment d’indignation et d’épouvante ; je gémis, je tremble sur la destinée que se prépare un peuple insensé. France, voilà donc comme tu couronnes l’impiété, et comme, en la couronnant , tu mérites qu’elle règne sur toi pour être ta désolation et ta honte éternelle! »

Il faudroit citer toute la péroraison de ce discours, où M. Frayssinous montre la révolution tout à la fois comme un châtiment et comme une leçon.

« Le Ciel a permis que la fausse sagesse régnât pendant quelque temps, et voyez comme elle a été confondue par elle-même.

» Dédaignant par un orgueil insensé les lumières de l’expérience , l’autorité des siècles et des sages, on disoit que les institutions de la patrie étoient l'ouvrage des préjugés et de l'ignorance de nos pères. Hé bien, ces institutions furent détruites, et avec elles disparut tout ce qui assure le repos et la prospérité d’une nation.

» Exagérant les avantages, d’ailleurs réels, des sciences, des lettres et des arts, on sembloit les regarder comme le plus puissant moyen de civiliser les peuples, de les rendre bons et heureux. Hé bien, jamais la littérature et les sciences

[1814] LIVRE I. CHAPITRE XI. yl

n’avoient été plus communes, plus usuelles , que sur la fin du dernier siècle ; et il se trouve que l’époque de leur plus grand éclat, et en quelque sorte de leur popularité , a concouru avec l’époque d'une des plus grandes calamités qui aient aflligé la terre.

» Célébrant sans cesse les droits de l’homme et du citoyen, on disoit que , dans l’ordre social, le peuple étoit tout; ce peuple, dont la presque totalité forme une masse aveugle, ignorante , incapable d’avoir une opinion éclairée sur les matières politiques. Hé bien, le ciel a permis que cette théorie flatteuse pour la multitude füt mise en œuvre, et la France ne fait que se rouler dans le chaos d’une démocratie extravagante et cruelle.

» Ennemis de la religion, mais adorateurs de leur raison, les philosophes disoient que celle-ci devoit seule avoir les hommages de l’homme éclairé. La raison , en effet, eut des temples, comme les divinités du paganisme ; et l’on peut dire aussi qu’elle eut, comme elles, pour prètresses des courtisanes et pour offrande le sang humain.

» Enfin, insultant aux doctrines religieuses, et méconnoissant leur nécessité, on a voulu bâtir sans elles, et l’édifice s’est écroulé. On a voulu, sans la religion , fonder la liberté , et l’on a vu que, sans la religion sincèrement honorée comme le frein nécessaire des passions humaines, on n’avoit jamais que la licence ou la tyrannie.

» Ainsi le ciel nous a éclairés en nous punissant : du milieu des ténèbres de la révolution est sortie la lumière de la vérité. Ainsi la terre s’instruit, et la Providence est vengée. »

L'époque antérieure à la révolution nous montre les causes qui ont préparé, et produit enfin cet épouvantable phénomène. Les veux de l’orateur chrétien s'arrêtent maintenant sur la période où il s'est manifesté d'une manière si menaçante tout à la fois pour la civi-

hisation et pour le christianisme. La revolution a com-

mencé en 1789 avec les États-Généraux: M. Frayssinous la considère dans son cours et dans ses ravages, pendant un espace de temps d'environ dix années, jusqu’au Consulat. Mais ne craignez pas qu'il mette dans ses paroles une amertume qui n'est pas dans son cœur ; qu'il se permette des personnalités d'autant plus offensantes qu'elles seroient plus déplacées dans la bouche d’un ministre de l'Évangile. Loin de lui la coupable pensée de fomenter des haines et des ressentimens! Les lèvres du prêtre doivent être dépositaires de la charité comme de la science, et ce n’est pas de la chaire d’un ministère de paix qu'il feroit descendre des paroles de discorde et de vengeance. Si donc il rappelle, dans un second discours, les coups portés par la révolution, d’abord à l’ordre civil et politique, puis à l'ordre moral et religieux, il se borne avec prudence à des généralités; il accuse bien plus les doctrines que les hommes ; il ne désigne ni ne caractérise aucun des auteurs des événemens malheureux dont il trace le tableau.

Entendez-le, après qu'il a raconté la ruine de la monarchie, rappeler la fin sanglante de Louis XVI. Mais d’abord sa franchise, devançant le jugement de l’histoire, lui dicte ces graves paroles :

« Je voudroiïs éviter le langage d’un panégyriste outré, bien davantage encore l’amertume d’un censeur. Est-ce donc à moi , dans cette chaire, qu'il appartiendroit de juger en politique la conduite du meilleur, comme du plus infortuné des monarques? Je n’ignore pas ce que se permettent de faire observer quelquefois ceux même qui font profession d’honorer sa mémoire avec une tendre et relisieuse vénération. On remarque que le prince n’est armé du glaive que pour rassurer les bons et faire trembler les méchans ; que

son premier devoir est de défendre les droits de son trône; qu'il le doit à la religion comme à l'honneur, moins encore pour sa sûreté personnelle que pour le bien de son peuple ; que la bonté a ses abus, et qu’elle cesse de l’être quand elle épargne les perturbateurs audacieux du repos public. On aime à rappeler saint Louis, ce héros chrétien, qui, aussi terrible à la tête des armées qu’il étoit humble au pied des autels, sut bien comprimer ses sujets rebelles par la force des armes. On se plaît à citer ce Charles Ie, qui ne succomba qu'après avoir défendu par l'épée la couronne qu’il tenoit de sesancêtres , et qui, forcé de comparoître devant un tribunal de sang , refusa de le reconnoitre , et lui dit avec une fierté royale : « Ma mauvaise fortune ne m’a pas fait oublier mon rang et ma dignité ; je suis votre Roi , et vous n’avez pas de pouvoir sur moi. » Vous le voyez, Messieurs, je ne dissimule rien , je répète le langage que l’on entend tenir quelquefois, et je ne sais quel sera celui de l’inexorable postérité. »

L'ame élevée de l'abbé Frayssinous ne pouvoit ni méconnoitre, ni trahir la vérité : Louis X VE, si fort sur l'échafaud , fut foible sur le trône ; et dans le parallèle que l'orateur établit entre ce prince et Charles [‘, on voit assez qu il penche pour le roi qui sut défendre par l'épée les droits de sa couronne, c’est-à-dire l’ordre social, qu'avant tout le monarque doit protéger. C'est une pensée qu'on trouvera reproduite plus tard dans le panégyrique de saint Louis, ce type des rois chrétiens, objet de la constante et légitime admiration de M. Frays-

sinous.

« Mais, ajoute-t-il, laissons ici toutes ces froides discussions , pour ne voir, pour n'admirer que les vertus d’une ame supérieure. Louis aime les Français , comme une mère

abusée par son amour aime son fils unique ; il défend qu’on

94 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1814] verse pour sa cause une goutte du sang de son peuple, et, se dévouant lui-même , il aime mieux qu’on verse le sien que celui de ses sujets. O ciel! quelle abnégation d’un genre tout nouveau! Il y a dans cet excès de tendresse pour un peuple qui n’en est pas digne , je ne sais quoi de si pur, de si désintéressé, de tellement au-dessus de l’homme, qu’on en est ému jusqu’au fond des entrailles , et que le cœur profondément attendri ne permet plus à la raison d’improuver dans le discours ce que d’ailleurs en secret elle désavoue.….

» Hé quoi donc? tant de vertus, tant de bonté, tant de courage , ne fléchiront pas Le cœur de ses bourreaux ! et cette capitale ne s’armera pas tout entière pour le défendre ! et le ciel ne fera pas un miracle pour sauver l'innocence ! Inutiles ,impuissans désirs! La France est coupable ; elle a comblé la mesure de ses iniquités; il faut qu’elle soit plongée dans un abime d’humiliation et d’opprobre. Messieurs, ce n’est ni vous , ni moi, qui avons versé le sang du juste ; mais vous et moi, et tous ceux qui vivoient à cette époque , mais toutes les classes de Français, ou par une impiété déclarée, ou par une insouciance sacrilése , nous outragions le ciel et nous provoquions sa vengeance ; abandonnant ses lois, nous courions sous les étendards de lirréligion : Dieu nous a livrés à son empire, et, pour punir notre orgueil, il a permis qu’un opprobre ineffaçable fût imprimé au nom francais.2%

» L'heure dernière est donc arrivée. Quel cœur français se sentiroit la force de contempler dans le char funèbre la royale Victime, tout admirable qu'elle est par la simplicité de sa résignation sublime? Surtout qui ne tremble de la suivre jusque sur les lieux où se consomme le plus noir des forfaits qui ait été commis sur la terre depuis le déicide consommé sur le Calvaire? Je ne veux point déchirer ici vos ames par des 1mages sanglantes ; je ne veux entendre que la parole inspirée du ministre du Dieu vivant : « Fils de saint Louis, montez au ciel! » Oui, c’est dans les cieux que je vois

11814] LIVRE 1. CHAPITRE XI. 0) mon Roi à côté du plus saint de ses prédécesseurs. Aujourd'hui ange tutélaire de la France, après avoir été victime de son amour pour elle, il aime encore cette France qu'ila tant aimée sur la terre ; il offre son sang au Dieu des miséricordes pour le peuple même qui a eu le malheur de le répanäre. O! si du haut des cieux il abaisse ses regards sur cette assemblée , 1l n’y voit que descœurs français. Messieurs, au nom de la religion et de la patrie, vengeons le trépas de Louis ; mais sachons le venger d’une manière digne de lui. Prenons en main le Testament ineffable où son ame respire encore tout entière , et , pleins des sentimens qui l'ont dicté, allons sur le tombeau du Roi-Martyr déposer toute pensée de haine et de vengeance , abjurer toutes ces doctrines impies qui ont fait nos malheurs, promettre une fidélité nouvelle au sang de nos Rois, et nous engager à confondre à jamais dans nos cœurs la religion , le prince et la patrie. »

Aucun morceau ne révèle mieux M. Frayssinous ; aucun ne montre mieux ce qu'il y avoit de modération et de générosité, d'élévation et d’élan dans l’ame de celui auquel le ciel réservoit la mission de former le cœur d'un petit-fils de saint Louis.

Le comte de Maistre, ce génie au regard d’aigle, eût envié la gloire d'avoir écrit les pages énergiques où M. Frayssinous, commentant une de ses paroles (1), montre, dans la seconde partie de ce discours, qu'il y a dans la révolution française un caractère satanique qui la distingue de tout ce qu'on a vu et peut-être de tout ce qu'on verra. Aux ruines de l’ordre civil et politique s'ajoutent les ruines de l'ordre moral et religieux. Mais, au milieu de ces ténèbres, un rayon d'espoir luit aux yeux de l'orateur chrétien. Il voit nos pontifes et nos

{1} Considérations Sur la France, ch. v,

prètres dispersés parmi les nations séparées de la communion de l'Église romaine, et il s’écrie :

« Heureuse dispersion, qui servira à détruire bien des préjugés , à rapprocher les esprits et les cœurs de cette Église principale , qui étoit il y a quelques siècles leur mère, comme elle est encore la nôtre! Partez, illustres proscrits ; allez en particulier à cette île hospitalière à laquelle la Providence, dans ses impénétrables et miséricordieuses pensées, avoit réservé la faveur de conserver, comme un dépôt sacré , cette famille auguste qui, dans nos malheurs, faisoit notre espérance, comme elle fait aujourd'hui notre bonheur. Forcez ses habitans à rendre hommage à la pureté de votre conduite, et montrez-leur que ni le besoin, ni la jeunesse, que rien n’est capable de vous faire oublier la sainteté de votre caractère. Je ne souhaiterai pas ici des bénédictions purement temporelles à une nation déjà si formidable par ses richesses , par ses vaisseaux , par l’étendue de sa domination : je voudrois pour elle quelque chose de plus durable que ce que le temps emporte; je voudrois qu’en échange de ses soins généreux envers le sang de nos Rois et envers les ministres de nos autels, le ciel lui rendit cette religion antique que nous avons conservée telle qu’elle étoit chez ses aïeux ; que la France et la Grande-Bretagne fussent unies par la même foi, et ne formassent ainsi, aux yeux de la religion, qu’un seul troupeau sous un même pasteur. »

M. Frayssinous rappelle que la révolution, non contente de disperser nos prêtres et nos évêques, attaqua le souverain Pontife.

« La fausse philosophie , ajoute-t-il , auroit cru qu’il manquoit quelque chose à son triomphe, si elle n’avoit pas trainé un pape à son char. C’est en France qu'elle fait amener son auguste captif. Bientôt le pontife, rassasié de jours , comme parlent les Livres saints, accablé de fatigues

comme d’'infirmités, arrive à son heure dernière. Je crois voir en lui une victime qui s’immole pour le salut de tous ; je me le représente sur son lit de mort, levant vers les cieux ses mains défaillantes, et les laissant tomber ensuite sur la France pour bénir le pays même qui le persécute. ILexpire, et sa mort semble être le dernier acté expiatoire qu’attendoit la justice divine pour se laisser fléchir, et faire lever sur la France des jours moins orageux. »

Mais voici que, résumant les dix années, à la fin desquelles la révolution perdit son caractère de démocratie turbulente et cruelle pour aboutir au Consulat, l'orateur emprunte de nouveau l’éloquente parole du comte de Maistre : il va prouver la divinité du christianisme par le résultat de la lutte que l'impiété a engagée avec lui. Cette péroraison est sublime.

« L'irréligion a tout pour elle, le christianisme a tout contre lui. L'univers est attentif pour savoir de quel côté restera la victoire. Les choses envisagées humainement à l’époque dont nous parlons, rien n’est foible comme le christianisme ; rien n’est fort comme sa rivale et son ennemie. Si la fausse philosophie triomphe, je ne verrois là rien de trèsétonnant : elle a pour elle la force, la volupté, l'amour de l'indépendance , en un mot, tout ce qui flatte le cœur de l’homme, Que si, au contraire, c’est la religion qui triomphe malgré sa foiblesse, je serois tenté de la croire animée de je ne sais quelle vertu intérieure et toute divine. Tout ce qui la soutenoit a disparu. On pouvoit croire que le trône appuyoit l'autel : le trône est brisé. On pouvoit penser que les richesses lui donnoient ce crédit, cette considération qu'elles donnent toujoursaux yeux du vulgaire et aux yeux des sages : hé bien , le sanctuaire est entièrement dépouillé , et ses miuistres n’ont en partage que la plus complète indigence. On pouvoit dire que ces dehors pompeux qui entourent le culte, ce respect extérieur qu'on portoit au sacerdoce , lui donnoient

beaucoup d’empire sur l’esprit des peuples : hé bien, tout cela n’est plus; toute puissance d’opinion est détruite; les prêtres sont incarcérés, massacrés , avilis, traînés dans la boue; les autels sont renversés; les temples ne s'ouvrent qu'aux délibérations bruyantes et qu'aux dissolutions d’un peuple effréné ; des animaux immondes sous les vêtemens des pontifes sont promenés sur les places publiques ; les coupes sacrées servent à de profanes usages, et sur ces autels que la foi environne de chérubins éblouis , on fait monter de viles prostituées. Le philosophisme n’a plus de plaintes à faire : toutes Les forces du pouvoir, tous les moyens de triomphe sont en sa faveur. S'il est vainqueur, ce ne sera qu’après avoir essuyé de longs et pénibles combats ; il ne pourra pas dire : « Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. » Mais enfin il aura vaincu ; il pourra s’applaudir, chanter son triomphe , et s’asseoir fièrement sur la croix renversée. Mais, si le christianisme sort victorieux de cette lutte terrible, chrétiens, réjouissons-nous de professer une religion si merveilleuse. Et vous qui auriez le malheur de ne pas l’être, examinez du moins d’où vient à la religion cette force secrète qui la rend supérieure à tout depuis dix-huit siècles , à la paix comme à la guerre, aux échafauds comme aux triomphes, à l’orgueil comme aux humiliations , à la pauvreté comme à l’opulence, à la nuit du moyen- âge comme au grand jour des siècles de Léon X et de Louis XIV , aux raflinemens et aux sophismes du xvine siècle comme aux attaques sanglantes de la révolution. Alors peut-être vous confesserez avec nous sa céleste origine; vous ferez dériver sa force d’en haut, et, comme nous, vous rendrez gloire à son auteur, qui, suivant l’expression d’un écrivain sacré, étoit hier, est aujourd’hui, et sera dans les siècles des siècles. »

La révolution, arrêtée dans sa marche démocratique, se montre, depuis le Consulat, avec un caractère tout opposé. L'autorité se concentre; bientôt déposée dans les

mains d'un seul, elle arrive par des progrès rapides à un excès que l'Europe civilisée n'avoit jamais connu, et dont la France a été si miraculeusement délivrée. Ce sont là les suites et la fin de la révolution, objet d’un troisième discours qui fut prononcé en présence de Madame la duchesse d'Orléans, entourée des officiers de sa maison (1). M. Frayssinous y suit Buopaparte 1° dans le cours de ses prospérités; 2° dans la guerre d’un genre nouveau qu'il fait à l'Église chrétienne; 3° dans les jours de sa décadence et de sa ruine.

Si la religion ne commande pas d'applaudir à la tyrannie des mauvais princes et des persécuteurs, elle apprend à révérer en eux les instrumens de la jusüce divine. M. Frayssinous n'ignoroit pas avec quelle véhémence un des plus grands pontifes, comme un des plus beaux génies de l'antiquité chrétienne, s’éleva autrefois contre la mémoire de Julien l’Apostat, dont il avoit pourtant été le sujet ; mais l’orateur respecta jusqu'à l’excessive délicatesse des temps modernes, et il voulut que, dans le portrait de Buonaparte, les traits parussent radoucis plutôt que trop ressemblans.

« Un homme à paru au milieu de nous, qui, né, ce semble, avec le pressentiment secret de son élévation future, est arrivé par une suite d’événemens inouis jusqu'au faite de la grandeur et de la puissance. Jamais peut-être la Providence n'a montré dans un plus grand jour tout ce qu’elle peut, soit pour élever un foible mortel, soit pour le perdre et le précipiter, malgré tous ses eflorts afin d'échapper à sa ruine. Pour mieux faire éclater son action toute divine, elle va prendre un homme obscur, au sein d'une famille ignorée,

(1) Ami de la Religion, t. WE, p. 217

i00 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1814]

au milieu d’une des régions les plus incultes de l’Europe : et voilà qu’il est donné à cet homme de se signaler entre tous les capitaines de son temps par vingt années de victoires incroyables, de fouler à son gré les peuples et les rois, de s'asseoir lui-même sur le plus beau de tous les trônes , et de s’allier enfin au sang le plus auguste de la terre. Sa vie politique et guerrière développe en lui des qualités extraordinaires qui jettent dans l’étonnement plutôt qu’elles n’excitent l'admiration , mais qui ont toujours l’infaillible et malheureux pouvoir de subjuguer lesprit des peuples. S'il manque de cette magnanimité sans laquelle on ne sauroit être un grand homme, on est forcé de reconnoître qu’il eut éminemment tout ce qu'il falloit pour devenir un des hommes les plus célèbres de l’univers, une vigueur de santé que rien n’altère, une activité d’esprit que rien ne fatigue, une inflexibilité de pensée que rien ne fait mollir, une passion de dominer que rien ne rassasie : tout cela contribue à faire de lui un des instrumens les plus terribles dont la Providence se soit servie pour châtier les peuples et les rois. Il faut que tout soit pris dans les piéges de sa politique ou tombe sous les coups de ses mains victorieuses. Par lui, les sceptres sont brisés , les rois sont captifs, les générations exterminées, les peuples asservis, la religion et ses ministres opprimés, et l’Europe, muette en sa présence, demeure immobile de saisissement et d'épouvante.

» Enflé de tant de succès et de puissance, il semble dire, comme ce roi d’Assyrie dont parle le Prophète : « C’est mon » bras qui a exécuté ces grandes choses; ma sagesse a été mon » conseil ; c’est moi qui ai déplacé les bornes des nations, en-

» levé les trésors des princes, arraché les rois de leur trône ;

» les peuples les plus redoutables de la terre ont été pour moi » comme un nid de petits oiseaux sous la main de celui qui le

» trouve; ils m'ont été soumis, sans qu’il se soit trouvé

» personne qui ait osé ouvrir la bouche pour se plaindre. » » Mais voici qu'après ce cours de prospérités sans exemple,

le Seigneur, comme parle le même Prophète, visite la fierté du cœur de ce conquérant et l’orgueil de ses yeux altiers; la main invisible de celui qui le soutenoit se retire , et dès lors ses succès ne sont plus si rapides ni si certains ; on s’aperçoit qu'il est possible de lui résister ; sa ruine commence. D'un bout de l’Europe à l’autre , les peuples se réveillent; le colosse de sa puissance est attaqué ; il chancelle , il tombe de toutes parts avec un horrible fracas : des armées ennemies pénètrent jusqu’au cœur de son empire. D’abord il résiste avec une heureuse audace : mais bientôt l’incertitude, le trouble, sont dans ses pensées et ses conseils ; il s’'abandonne lui-même, et le prodige de ses revers égale ou surpasse le prodige de ses succès.

» Voyez comme le ciel exerce sa justice. Celui qui étoit la terreur des nations en est devenu comme le jouet et la risée : au lieu de succomber au champ d’honneur, il signe sa dégradation de sa propre main. Messieurs, on ne se moque pas impunément de Dieu. Sans doute, celui qui vit dans l'éternité ne se hâte pas de punir dans le temps; et vous eonnoissez cette belle parole, qui seule sufhroit pour expliquer l'énigme du monde présent : « Dieu est patient, parce qu'il est éternel. » Messieurs, quand un homme que Dieu a üré de la poussière pour le combler de gloire et de puissance ne s’en sert que pour braver le ciel et la terre, que pour être le fléau de la religion et de l'humanité, bien souvent Dieu en fait une justice éclatante; sa prospérité est comme le scandale de la Providence, et la Providence le fait disparoître. Il est donc brisé à son tour le marteau qui avoit brisé les nations ; le genre humain est vengé, l'Europe est délivrée , la France est sauvée ; la religion a triomphé; et le ciel, par le châtiment visible du coupable, s'est absous luimême aux yeux de l’univers. »

Bossuet a-t-1l beaucoup de plus beaux morceaux oratoires ?

102 VIE DE M. FRAXSSINOUS. [1814]

Le ton de modération qui règne dans ce portrait, si bien tracé par M. Frayssinous, étoit un des caractères distinctifs de sa manière ; et des hommes de tous les partis, de toutes les opinions eussent entouré la chaire, que pas une expression ne les eüt froissés : tant on sentoit que chez lui il ne s’agissoit que des choses; tant la charité dans sa bouche savoit faire accepter la vérité ! La jeunesse ne pouvoit rapporter de Saint-Sulpice que d’heureuses impressions, un attachement plus éclairé et plus vif aux saines doctrines qui sont les seules gardiennes des mœurs, des lois, de la liberté et de la prospérité publique, un respect plus profond pour l'autel et le trône.

Comme on savoit que, dans ce troisième discours, consacré à la période consulaire et impériale, le nom de Buonaparte, inséparable des derniers événemens, devoit être souvent prononcé par l'orateur, l'auditoire attenuüf se demandoit si l'esprit de justice et de haute imparüalité dont M. Frayssinous avoit donné d'irrécusables preuves, ne fléchiroit pas devant ce nom qui réveilloit des souvenirs si opposés. Mais le prêtre de Jésus-Christ, dans la suite du discours, demeura fidèle à la charite comme à la vérité. S'il parle du jeune capitaine qui revient d'Égypte pour soustraire la France au joug du Directoire, et qu’une révolution, prompte sans être sanglante, porte à la tête des affaires publiques,

« Ayons, dit-il, le courage d’être justes même envers l’ennemi du genre humain : disons que les espérances qu’on avoit conçuessemblent d’abord se réaliser; que celui quidevoit faire revivre les maîtres fâcheux de l’Empire romain, commença par des traits de justice et d'humanité; que par lui des lois

de sang sont adoucies , et que pendant quelque temps l'au-

torité dans ses mains fut èn général moins arbitraire et moins oppressive qu'elle ne l’étoit auparavant. Toute l’Europe a su qu’il avoit été loué pour quelques actes de son administration par le monarque même qui nous gouverne aujourd'hui, et cela dans une lettre digne , par l'élévation des sentimens qui l'ont dictée, de passer à la dernière postérité et de servir à jamais de modèle à tous les rois malheureux. »

Si, plus tard, 1l montré le Fléau du monde survivant à sa défaite, relégué tristement dans un coin du globe, d'où il peut entendre les cris de triomphe par lesquels les peuples de l'Europe célèbrent leur délivrance, il ajoute :

« Dieu l’a voulu ainsi dans sa justice, et plus encore dans sa miséricorde. Puisse cet homme , qui est tombé de si haut, s’abaisser en esprit sous la main qui le frappe, et faire servir ses humiliations même à l’expiation de seségaremens! Puisset-il, tandis que sa mémoire sera condamnée par les hommes, trouver grâce, par son repentir, devant un tribunal bien autrement redoutable que celui de la postérité! »

A la suite de ces belles paroles, un grand nombre d'ofliciers de l'Empire répétoient entre eux : « Voilà comme on prèche la vérité et la justice, même envers les persécuteurs de l'Eglise. »

Après les trois discours dont nous avons parlé avec plus de détail, parce qu'ils révèlent l’homme d'État dans l’orateur chrétien, le ministre dans l’apôtre, et le précepteur du petit-fils des rois dans celui qui des révolutions récentes savoit tirer de si hautes leçons, M. Frayssinous se renferma dans le cercle de ses anciennes conférences.

Parlant à M. le comte d'Estourmel des discours dont

les journaux avoient annoncé le mérite et l'éclat à

toute la France, il lui écrivit le 20 décembre 1814:

« On vous a dit que j’étois fort touchant ; c’étoit beaucoup dire : vous savez que le genre polémique n’est pas trèslarmoyant. Mais, dans quelques circonstances, j'ai rappelé des choses faites pour émouvoir , etil m'a paru, en effet, qu’on étoit ému. Le concours est immense. Souhaitons que les fruits soient en proportion ! »

Cette lettre contient, sur l'Aistoire de Bossuet, par M. de Bausset, un jugement qui mérite d’être cité.

« Nouslisonsici l’Æistorre de Bossuet, le plus grand homme du siècle où les grands hommes n’étoient pas très-rares. Cela se fait lire avec un très-srand intérêt. Les moindres circonstances de sa vie se lient à quélque grand personnage ou à quelque grand événement. On y marche toujours au milieu d’une superbe galerie de tableaux. Peut-être l'historien auroit pu être plus court; mais sa narration est si coulante, si noble, si bien liée, qu’on ne s’aperçoit pas des longueurs. »

Conférences de 1815.

en — —

La nécessité de la religion pour le maintien de Ia morale et de l’ordre dans la société fut la matière de la conférence du dimanche 8 janvier 1815 (1).

Le 15 janvier, M. Frayssinous considéra l’établissement du christianisme comme une preuve de sa divine origine. La conférence roula sur ces deux points, que

(1) Ami dela Religion, t. 1V,p. 9.

la religion chrétienne, même avant Constantin, avoit déjà fait de grands progrès, et que ces progrès étoient inexplicables par des causes naturelles. Il fut surtout éloquent dans la seconde partie, où il renversa l’échafaudage de sophismes élevé par l'Anglais Gibbon. Cette seconde partie devint la première de la conférence sur la fondation du christianisme, dont nous parlerons avec détail, à l’époque du cours d'instructions de 1817.

Les bienfaits du christianisme, ou Jésus-Christ considéré comme bienfaiteur du genre humain, tel fut l’objet de la conférence du 29 janvier, dans laquelle l’apologiste, s’écartant de son usage ordinaire (1), commença par un texte tiré de l’Écriture sainte, etdont tout son discours ne fut que le développement : « £go sum veritas et vita : Je suis la vérité et la vie. » Aucun sage, aucun philosophe de l'antiquité n’avoit tenu ce langage ; les plus présomptueux , ceux qui se flattoient le plus d'enseigner la vérité, ne se sont pas avisés de dire qu'ils étoient la vérité même; il n’a été donné qu’à Jésus-Christ de pouvoir s’attribuer ce titre, et de prouver combien il lui convenoit. Après un exorde imposant, M. Frayssinous, partant toujours de son texte, considéra Jésus-Christ dans son premier point comme la vérité, et dans le second comme la vie. Quelles vérités n'est-il pas venu apporter aux hommes ? Vérités nécessaires, vérités populaires, vérités éternelles ; sous-division remplie d’une manière aussi serrée que neuve et intéressante. Parlant ensuite de la vie nouvelle que le divin Législateur des chrétiens à apportée aux hommes, l’orateur fit un tableau des heu-

(1) Ami de la Religion, t, IV, p. 60.

106 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1815] reux effets du christianisme. Ce tableau, fidèlement tracé d’après l’histoire, et résultat de nombreuses recherches, étoit la meilleure réponse aux déclamations de quelques modernes. Est-il rien de plus beau et de plus touchant que le spectacle de l'Église naissante de Jérusalem? Les idolàtres devenus chrétiens ne se distinguoient que par une vie plus pure. Le christianisme a rendu de signalés services à la société : il a fait cesser des jeux cruels, des sacrifices homicides, l’esclavage; il a été souvent un rempart contre l’inondaion des Barbares, et 1l a fini par adoucir les mœurs; il a rendu le droit des gens plus humain, la guerre moins féroce, les tyrans plus rares; c'est lui qui a sauvé l'Europe au milieu des révolutions du moyen age; nous vivons de ses lumières et de ses vertus. La conclusion, en récapitulant les considérations développées dans ces deux points, fit ressortir toute la vigueur de cette conférence, dont M. Picot auroit dit qu'elle étoit une des plus intéressantes que M. Frayssinous eût données, si le critique n’avoit pas toujours été tenté d'appliquer cet éloge à chacun des discours que prononcçoit l'éloquent et solide apologiste de la religion (1).

Le sujet, aussi relevé que délicat, qui fit, le 12 fevrier, la matière de la conférence sur les mystères, demandoit, pour être traité avec exactitude, un théologien exercé; et, pour présenter de l'intérêt au commun des auditeurs, un orateur plein de discernement et de goût. M. Frayssinous dépassa même ce qu'on attendoit de son talent (2). La religion, dit-il dans un exorde grave et imposant, est lumière et vérité. Elle

(1) Ami de la Religion, t. IV, p. Gi. —(2) /bid, p. 140.

[1813] LIVRE I. CHAPITRE XI. 107 ne craint point l'examen, elle ne repousse point la discussion, elle ne nous oblige point à abdiquer notre raison. Si elle a quelque chose à redouter, ce sont les ténèbres de l'ignorance et les préjugés des passions ; c’est cette légèreté qui se détermine d’après des préventions ou des accusations hasardées. Puis, il divisa son discours en deux parties, dont la première étoit destinée à montrer qu une religion divine doit nécessairement avoir des mystères, et la seconde que les mystères sont liés avec la morale.

Les mystères sont ce qui est au-dessus de notre intelligence. Qu'y a-t-il donc d'étonnant qu'une religion divine enseigne des dogmes de cette nature? Dieu est infini : qu'y a-t-il d'étonnant que nous qui sommes finis, ne comprenions pas tout ce que Dieu est et tout ce qu'il fait? Tout est plein de mystères : la nature nous en offre une foule qui n'ont pu encore être expliqués, et presque toutes les sciences ont les leurs. Après avoir réfuté les incrédules avec une logique pressante, M. Frayssinous, dans un dernier argument, leur demande ce qu'ils mettront à la place de ces mystères dont ils ne veulent pas. Est-ce le froid athéisme ? Mais ce système, qui suppose le monde existant sans Dieu, ne présente-t-il pas un mystère, non plus au-dessus de notre raison, mais qui la contredit et la choque? Est- ce le fatalisme, qui détruit une liberté dont nous avons le sentiment intérieur? Cette doctrine n'est-elle pas aussi en opposition avec le témoignage de notre conscience ? Est-ce le matérialisme , qui attribue à la maüère un pouvoir inexplicable ; ou le scepticisme, qui nous laisse, sur la religion, dans une incertitude que

nous regarderions comme une folie pour la conduite

108 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819] ordinaire de la vie? C'est peut-être le déisme, refuge ordinaire des plus modérés d’entre les incrédules : mais ce système a aussi ses mystères; il admet un Dieu et une création ; concoit-il bien la création ? Mystères pour mystères, nous aimons mieux ceux qui nous viennent d'une grande autorité, qui sont dignes de Dieu, et qui le sont aussi de l’homme.

L'orateur montre ensuite la liaison des mystères avec la morale. Or, quelles hautes lecons pour la morale nous offrent les mystères de l’Incarnation et de la Rédemption ? La vie du Sauveur, depuis la crèche jusqu'au Calvaire, est le cours de morale le plus éloquent. M. Frayssinous en appelle ici à la persuasion des chrétiens; à la piété de ces Filles vertueuses et charitables, qui trouvent dans les exemples du Fils de Dieu le mobile et le plus fort aliment de leur dévouement et de leur ferveur ; au témoignage de ses auditeurs mêmes, auxquels, après avoir retracé ce jour de leur jeunesse où on les admit pour la première fois à la table sainte, il demande si alors le grand mystère de l'Eucharistie ne leur paroissoit pas un puissant encouragement à la vertu. Il trouve ainsi dans les dogmes les plus relevés de la religion la source, la base et l'appui de la morale la plus pure. Enfin, il termine cette seconde partie par une exhortation noble et pathétique à la jeunesse, dont il étoit principalement entouré.

Présent à ce discours, écoutéavec un vifintérêt, M. Picot atteste (1) qu’il excita, de temps à autre, dans l'auditoire, des témoignages muets d'approbation et d'admiration, qui prouvèrent que le goût du beau et du

(4) Ami de la Religion, t. IV, p.142.

bon n'’étoit point perdu en France; qu'on savoit y apprécier les raisonnemens concluans, la diction éloquente, le choix, la méthode, la réserve, le jugement et la clarté du digne apologiste de la religion. On entendoit les auditeurs, au sortir de Saint-Sulpice, se communiquer leurs impressions, d'autant plus honorables pour l'orateur, qu’elles montroient à quel point il avoit triomphé des préventions des uns et du froid dédain des autres.

Madame la duchesse d'Orléans assista, le 26 février, à une conférence sur la morale. Honorant en elle le sang de Louis XIV, M. Frayssinous adressa un compliment à cette princesse (1),

«qui, dit-il, bien que née sous un ciel étranger, est Française par ses affections et l’est aussi par son origine, puisqu'elle est issue de la royale maison de Bourbon; et dont la présence dans cette enceinte nous dit assez qu’elle a compris que le plus grand bonheur, comme le premier devoir des rois, est d’honorer publiquement cette religion sainte, gage le plus certain de la soumission des peuples et de la justice des princes. »

L'orateur se proposoit. cette fois, de répondre aux 9 2

>rincipales objections aue l’on fait contre la morale chré- Ï ] q

tienne. Les anciens philosophes avoient bien aussi en-

Ï seigné une morale ; le Lycée et le Portique en donnoient des préceptes : mais il étoit réservé au christianisme de I! P

présenter à l'homme un Corps de morale aussi simple que pur, bien lié dans toutes ses parties, fonde sur des >rincipes immuables. fertile en conséquences et en ap- | ; q

plications, approprié à nos besoins, digne enfin et du

(1) Am de la Religion, t. LV, p. 2035.

110 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819 | Législateur qui nous l'apportoit, et d'une créature déjà comblée de tant de dons. Cependant, cette morale dont dix-huit siècles ont admiré la perfection , et dont un grand homme disoit, 1l y a plus de cent ans, que les ennemis mêmes du christianisme ne pouvoient s'empêcher de reconnoïtre combien elle étoit supérieure à l’enseionement des sages les plus vantés, cette morale a trouvé de nos jours desdétracteurs qui en ont méconnu la beauté et les heureux effets. Leurs reproches peuvent se réduire à trois chefs : la morale chrétienne, ont-ils dit, nuit à la société, en prèchant le renoncement aux richesses ; elle dégrade l’homme, en ordonnant l'humilité; enfin, elle rend la vertu impraticable par une sévérité outrée. Mais un examen impartial justifie la morale chrétienne sur ces trois points.

En effet, au lieu de nuire à la société en prèchant l'abnégation, elle coupe la racine de la plus grande partie des maux de l'humanité; elle fait, par-là, la guerre à la cupidité, source de tant de crimes. Il faut d’ailleurs distinguer, dans l’enseignement du christianisme à cet égard, les préceptes des conseils. On ne nous ordonne pas de renoncer aux richesses : mais on en règle le bon usage, on en prévient les abus; et le Sauveur des hommes, loin de troubler l'ordre social par ses préceptes, les a dirigés, au contraire, vers le bien général et vers l'intérêt commun, en nous recommandant si fort Ja charité, la miséricorde, les secours mutuels.

Le reproche de dégrader l’homme par l'humilité n'est pas mieux fondé. Cette vertu, en combattant l'orgueil, attaque l'ennemi de notre bonheur et de notre repos. C'est l’orgueil qui trouble la terre, et qui élève tant

d'orages dans le cœur de l'homme : l'humilité le ramène

à des sentimens paisibles et modérés. Elle consiste à rapporter à Dieu le bien que nous faisons : or, qu'y a-t-il à qui avilisse l’homme? Saint Louis se dégradoit-il en rapportant à Dieu la sagesse de son gouvernement ; Turenne, ses talens guerriers et ses grands exploits; Vincent de Paul, la noble activité de son zèle et les effusions de son inépuisable charité ; Bossuet, les inventions de son génie, et ses travaux pour l'Église et la religion ? Depuis quand la créature s’aviliroit-elle, en reconnoissant qu'elle tient tout de celui de qui procède, en effet, tout don parfait ?

Quant au reproche d’une sévérité impraticable, il est renversé par un fait trop éclatant pour être contesté. Depuis bien des siècles, la morale chrétienne a été pratiquée ;'elle l’a été dans toutes les conditions; elle l’a été par les plus grands hommes ; et tous les âges nous ont offert des exemples d'une vertu portée jusqu à la perfection. C'est notre lâcheté seule qui nous fait regarder comme impraticable une route que tant d'ames fortes et généreuses ont parcourue avec succès et avec gloire.

L'orateur termina le discours, dont nous venons de présenter la substance, par un morceau de Bossuet qui se lioit admirablement à son sujet.

Ordonnance du 17 février 1815 sur l’Instruction publique.—M. de Fontanes, qui cesse d’être grand-maître de l’Université, reçoit de M. Frayssinous des témoignages d'intérêt. — Sa réponse. — M. Frayssinous est nommé inspecteur-général des études. — Pendant les Cent-Jours il se retire dans le Rouergue. — Visite à l’abbé Gratacap. — Ordonnance du 15 août 1816. — M. Frayssinous est nommé membre de la commission d’Instruction publique. — Distribution des prix à Rodez.—M. Frayssinous prèche à la cathédrale. — Ce qu’il dit du Rouergue.— Son modeste appartement à l’Abbaye-aux-Bois. — Lettres à M. le comte d’Estourmel. — Mort de la mère de M. Frayssinous. — Dégouts qu’il éprouve au sein de la commission.—Il se retire, et obtient l’abbé Elicagaray pour successeur.— Lettre que lui ecrit le président de la commission. —Il a le titre de membre honoraire.

Louis XVIITE, rétabli sur le trône de ses pères, comprit que les principes de religion et de morale, dont M. Frayssinous étoit l’éloquent apôtre, devoient être la base de l'instruction publique. Il importoit de les inculquer à la jeunesse, afin que les générations naissantes, développées et muüries sous l'influence de la religion, formassent comme un peuple nouveau. L'organisation actuelle de l'instruction publique ne sembla point au monarque répondre à ce but. En conséquence, il rendit, le 17 février 1815, une ordonnance dont le préambule est remarquable :

« Nous étant fait rendre compte de l’état de l'instruction publique dans notre royaume, dit Louis X VIT , nous avons reconnu qu’elle reposoit sur des institutions destinées à servir les vues politiques du gouvernement dont elles furent l'ouvrage, plutôt qu’à répandre sur nos sujets les bienfaits d’une éducation morale et conforme aux besoins du siècle ; nous avons rendu justice à la sagesse et au zèle des hommes qui ont été chargés de surveiller et de diriger l’enseignement;

nous avons vu avec satisfaction qu’ils n’avoient cessé de lutter contre les obstacles que les temps leur opposoient, et contre le but même des institutions qu'ils étoient appelés à mettre en œuvre ; mais nous avons senti la nécessité de corriger ces institutions, et de rappeler l’éducation nationale à son véritable objet, qui est de propager les bonnes doctrines, de maintenir les bonnes mœurs, et de former des hommes qui, par leurs lumières et leurs vertus, puissent rendre à la société les utiles leçons et les sages exemples qu'ils ont reçus de leurs maitres.

» Nous avons mürement examiné ces institutions, que nous nous proposons de réformer, et il nous a paru que le régime d’une autorité unique et absolue étoit incompatible avec nos intentions paternelles et avec l'esprit libéral de notre gouvernement ;

» Que cette autorité, essentiellement occupée de la direction de l’ensemble, étoit en quelque sorte condamnée à ignorer ou à négliger ces détails et cette surveillance journalière qui ne peuvent être confiés qu’à des autorités locales mieux informées des besoins, et plus directement intéressées à la prospérité des établissemens placés sous leurs yeux ;

» Que le droit de nommer à toutes les places, concentré dans les mains d’un seul homme, en laissant trop de chances à l'erreur et trop d'influence à la faveur, affoiblissoit le ressort de l’émulation, et réduisoit aussi les maîtres à une dépendance mal assortie à l'honneur de l’état et à l’importance de leurs fonctions ;

» Que cette dépendance et les déplacemens trop fréquens qui en sont la suite inévitable, rendoient le sort des maîtres incertain et précaire, nuisoient à la considération dont ilsont besoin de jouir pour se livrer aveczèleà leurs péniblestravaux, ne permettoient pas qu’il s'établit entre eux et les parens de leurs élèves cette confiance qui est le fruit des longs services et des anciennes habitudes, et les privoient ainsi de la plus douce récompense qu'ils puissent obtenir, le respect et l’af-

114 VIÈ DE M. FRAYSSINOUS. [181] fection des contrées auxquelles ils ont consacré leurs talens et leur vie ;

» Enfin, que la taxe du vingtième des frais d’études levée sur tous les élèves des lycées, collégeset pensions, et appliquée à des dépenses dont ceux qui la paient ne retirent pas un avantage immédiat, et qui peuvent être considérablement réduites, contrarioit notre désir de favoriser les bonnes études, et de répandre le bienfait de l'instruction dans toutes les classes de nos sujets ;

» Voulant nous mettre en état de proposer le plus tôt possible aux deux chambres les lois qui doivent fonder le système de l'instruction publique en France, et pourvoir aux dépenses qu’il exigera, nous avons résolu d’ordonner provisoirement les réformes les plus propres à nous faire acquérir l'expérience et les lumières dont nous avons encore besoin pour atteindre ce but ; et, en remplacement de la taxe du vingtième des frais d’études, dont nous ne voulons pas différer plus long-temps l'abolition, il nous a plu d’affecter, sur notre liste civile, la somme d’un million, qui sera employée, pendant la présente année 1815, au service de l'instruction publique dans notre royaume. »

Cette ordonnance réduisoit à dix-sept les circonscriptions formées sous le nom d’Académies. Elles devoient prendre le nom d'Universités, et être désignées chacune par le nom du chef-lieu. Les lycées prenoient le nom de colléges royaux. Chaque Université devoit être composée : 1° d'un conseil présidé par un recteur, 2° de Facultés, 3° de colléges royaux, 4° de colléges communaux. L'enseignement et la discipline dans toutes les Universités étoient réglés et surveillés par un Conseil royal de l’Instruction publique. L'École normale de Paris, commune à toutes les Universités, devoit former, aux frais de l'État, le nombre de professeurs et de maîtres

[1815] LIVRE [. CHAPITRE XHI. 115

dont elle auroit besoin pour l’enseignement des sciences et des lettres.

Les chefs d'institutions et maîtres de pensions établis dans l'enceinte des villes, où il y avoit des colléges royaux ou communaux , étoient tenus d'envoyer leurs pensionnaires comme externes aux classesde ces colléges; il n’y avoit d’exceptée de cette obligation que l'École secondaire ecclésiastique (Petit-Séminaire), mais à la charge de ne recevoir aucun élève externe. La taxe du vingtième des frais d’études, imposée sur les élèves des colléges et des pensions, étoit abolie.

L'évèque et le préfet étoient membres du Conseil de chaque Université, où ils avoient voix délibérative et séanceau-dessus du recteur. Ils étoient aussi membresde tous les bureaux d'administration des colléges royaux ou communaux de leur diocèse et de leur département, avec voix délibérative et séance au-dessus des présidens. Le Conseil royal de l'instruction publique étoit composé d'un président et de onze conseillers nommés par le Roi : deux d’entre eux étoient choisis dans le clergé, deux dans le conseil d’État ou dans les cours, et les sept autres parmi les personnes les plus recommandables par leurs talens et leurs services dans l'Instruction publique. Le Conseil royal devoit surveiller l'exécution de ses réglemens sur l’enseignement et la discipline, par l’entremise de douze inspecteurs-généraux des études qui visiteroient les Universités d'après ses ordres, et lui rendroient compte de l'état de toutes les écoles. Deux étoient affectés aux Facultés de droit; deux à celles de médecine ; huit aux Facultés des sciences et des lettres, aux collèges royaux et communaux. Le Roi désignoit chacun d'eux entre trois candidats présentés par le Conseil royal,

et que ce Conseil avoit choisis entre les recteurs et les inspecteurs de l'Université, les proviseurs et les professeurs des classes supérieures des colléges royaux. Sur le rapport des inspecteurs-généraux des études, le Conseil royal donnoit aux conseils des Universités les avis qui lui paroissoient nécessaires, censuroit les abus, et pourvoyoit à ce qu'ils fussent réformés. Mais le Roi se réservoit de choisir, pour la première fois, les membres du Conseil royal, les inspecteurs-cénéraux des études, les recteurs et les inspecteurs des Universités, entre toutes les personnes qui avoient été ou qui étoient actuellement employées dans les divers établissemens d'instruction.

Louis XVIII nomma président du Conseil royal de l’Instruction publique M. de Bausset, ancien évêque d'Alais et depuis cardinal. Ainsi M. de Fontanes cessa d'être à la tête du corps enseignant. Si l’ancien grandmaître de l’Université avoit une haute considération pour M. Frayssinous, qui, dans un temps orageux, avoit reçu de lui le titre d'inspecteur de l’Académie de Paris, M. Frayssinous, à son tour, professoit pour M. de Fontanes une profondeestime, et la bienveillance dont il avoit été honoré commandoit sa reconnoissance. El ne manqua point, dans cette occasion, d'exprimer à son ancien protecteur ses sentimens de gratitude et d'intérêt. Ce dernier lui répondit :

« Le plaisir de vous avoir été utile sera toujours le plus doux souvenir que me laissera mon administration. Je laisse le champ libre à la critique : votre suffrage dédommage de tout le reste.

« Ta seule opinion fera ma renommée. »

» Conservez-moi votre amitié, Monsieur, et comptez à jamais sur la mienne. (28 février.) FoNrANEs. »

181] LIVRE I. CHAPVTRE Xilf. 4117

Les membres du Conseil royal furent le comte de Pastoret, pair de France; M. Villaret, ancien évêque de Casal ; l’évêque de Chambéri ; M. Delamalle, conseiller d'État; M. Faget de Baure, président de chambre à la cour royale de Paris; MM. Cuvier, de Bonald, Guéroult, Royer-Collard, Quatremère de Quincy. M. Guéneau de Mussy devenoit secrétaire du conseil.

L'abbé Frayssinous, jusqu'alors simple inspecteur de l'Académie de Paris, fut nommé Inspecteur-général des Études. Il eut pour collégues MM. Noël, Rendu, Roger, Coiflier, Poinsot, d'Andrezel, Beudant, Chabot, conseiller à la cour de Cassation, Sédillez, député, les docteurs Royer-Collard et Dupuytren.

L'orage des Cent-Jours ne permit pas au nouvel inspecteur-général d'exercer ses fonctions. L'apôtre de Saint-Sulpice, dont les voutes retentissoient encore de ces trois discours sur la révolution française que Bossuet eût avoués, crut devoir s'éloigner de la capitale, pour se retirer dans sa famille, qui, en ce moment, habitoit Saint-Côme.

En passant par Montauban, il alla prier l'abbé Gratacap, prêtre de la Mission et supérieur du petit séminaire, de le réconcilier. Ce prêtre vénérable, qui avoit traversé en confesseur de la foi tout le temps de la tourmente révolutionnaire, bravant constamment la mort pour porter les secours de son ministère à ceux qui les réclamoient, voyoit de très-mauvais œil les tendances politiques de Louis XVIIE. Il récitoit son oflice, lorsque M. Frayssinous entra dans sa chambre. Il ne se dérangea que pour l’inviter à fermer la porte. L'oflice terminé, le bon supérieur, fixant le voyageur, lui demanda qui il étoit. M, Frayssinous déclina son nom, et indiqua le but

118 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1815] de sa visite. (Mais, reprit M. Gratacap, préoccupé de ce que son interlocuteur arrivoit de Paris, êtes-vous le confesseur du Roi ? » Sur sa réponse négative : «Hé bien, reprit-il, mettez-vous là.» Ayant raconté lui-même à ses amis la question qu'il avoit faite à M. Frayssinous, il en donna cette raison : « S'il avoit été le confesseur du Roi, je ne lui aurois pas donne l'absolution , parce que ce confesseur laisse faire trop de sottises. » Le vénérable abbé Gratacap peut bien porter la responsabilité de ces naïves paroles : il est mort, les mains pleines de bonnes œuvres, en 1822. On verra plus tard M. Frayssinous honorer le neveu du digne supérieur de toute son estime.

L'ordonnance du 17 février, brusquement entravée dans son exécution, ne survécut pas à l’époque de la première Restauration. De retour à Paris, Louis XVIII voulut surseoir à toute innovation importante dans le régime de l’Instruction publique, rusqu'au moment où des circonstances plus heureuses lui permettroïent d’établir par une loi les bases d’un système définitif, La taxe du vingtième des frais d'étude fut donc maintenue par l'ordonnance du 15 août, qui disposa, d’ailleurs, que les pouvoirs attribués au grand-maïtre et au Conseil de l'Université, ainsi qu'au chancelier et au trésorier, seroient exercés, sous l'autorité du ministre de l'Intérieur, par une commission de l'Instruction publique, composée de cinq membres. La présidence de cette commission fut attribuée à M. Royer-Collard ; MM. Cuvier, Silvestre de Sacy, Frayssinous et Guéneau de Mussy lui furent adjoints; M. Petitot remplit les fonctions de secrétaire. Nommé membre de la commission, M. Frayssinous eut M. Ampère pour successeur en qualité d'inspecteur-général des études. If se trouvoit à Rodez, et

(1819 LIVRE I. CHAPITRE XHI. 119

pe s'attendoit pas à ce changement de position , lorsque M. le comte d’Estourmel, alors préfet de l'Aveyron, le qualifia, en l’abordant, de membre de la commission d'Instruction publique.

Le préfet proposa à M. Frayssinous de présider le collége électoral qui alloit se réunir à Espalion : des évêques acceptoient ces fonctions; mais il crut devoir les décliner.

il ne se laissa vaincre que lorsque le préfet insista pour qu’il consentit à présider avec lui la distribution des prix du collége royal de Rodez , dont il avoit été naguère l'un des studieux élèves, et dont il étoit maintenant la plus belle gloire. À cette occasion, aux complimens qui lui étoient adressés par M. d'Estourmel sur les résultats de ses premières études : « Je ne vous dirai pas, répondit-il en riant, quel étoit mon plus grand mérite comme écolier. » L'abbé Girard, alors proviseur du collége, suppléa à son silence, en disant que le jeune Frayssinous, agile et gracieux, dansoit fort bien. «II me conviendroit peu, reprit l'abbé Frayssinous, de revendiquer aujourd'hui ce titre de beau danseur.» Ce fut avec une douce joie qu'il distribua les couronnes aux héritiers de ses beaux exemples de zèle pour la science et pour la vertu. Si l'abbé Girard conservoit une tendre affection pour son ancien élève, celui-ci n'avoit pas moins d'estime et de vénération pour son ancien maître.

L'orateur, qui, du haut de la chaire de Saint-Sulpice, avoit évangélisé Paris, se fit entendre dans la cathedrale de Rodez, où il se trouvoit comme membre du collége de département. Les électeurs s’étoient joints aux habitans de la ville, pour obtenir quil donnât ses

trois discours sur Ja révolution française : la sensation

qu'il produisit fut immense. Dans une phrase que la justice autant que l'amitié dictoit à M. Frayssinous, 1l félicita son pays natal d’être confié à la sage direction de M. d'Estourmel. «Les Aveyronnais, disoit-1l au préfet, sont un peu àpres; mais ils ont un fonds de raison qui les empêchera toujours de méconnoitre ce que vous valez.» Revenant un jour sur ce point (1): «Je vois, ditil, que vous avez bien observé le Rouergas ; on peut en ürer parti, mais il faut savoir le manier. Le métal est bon ; mais, s’il est ductile, il est aussi très-dur. Il est en bonnes mains. »

Bientôt il revint à Paris, et y reprit son modeste appartement de l’Abbaye-aux-Bois, où il étoit, à peu de chose près, logé comme un séminariste (2).

Le 25 septembre 1815, il écrivoit à M. le comte d'Estourmel :

« Nous vivons ici au milieu de l'agitation la plus fatigante : on craint, on espère, on se réjouit, on se désole, et puis voilà tout ; car, au fond , que sait-on de positif? Je regrette quelquefois nos montagnes. »

Il ajoutoit, dans une lettre du 16 octobre suivant :

« Les temps sont difficiles ; tous les postes sont périlleux ; les difficultés naissent de toutes parts; les hommes, en générai, ne sont pas justes : ils exigent au-delà de ce qui est possible , et jugent avec une rigueur désespérante..… C'est une terrible chose que d’être en place : j’en ai un échantillon dans celle que j'occupe. Je fais le plus sot métier du monde, le plus opposé à mes goûts, à mes habitudes, au senre de talent que je puis avoir. Ma place est ma croix. Je

(1) Lettre du 15 août 1816, à M. le comte d’Estourmel. — (2) Lettre à M, Boyer, du 12 septembre 1836.

11816] LIVRE I. CHAPITRE XIII. 121 la trouve même très-rude; j'espère qu’elle n'aura qu’un temps. Notre position politique n’est pas rassurante : toutes les passions fermentent toujours; on est inquiet. Quant à moi , dans le fin fond de mon cœur, j'espère qu’en dernier résultat tout ira bien. Ce n’est pas en vain qu'il est écrit autour de la monnoie publique : Dieu protége la France. »

Une lettre, à la date du 5 janvier 1816, s'exprime ainsi :

« Voici une année qui s’ouvre au milieu de discussions bruyantes, et qui attesteront du moins la liberté des suffrages dans la Chambre des députés. Les controverses politiques ont passé de la tribune dans les salons : on ne s’y entend pas toujours, et pourtant notre premier besoin c’est de nous entendre. Cette année se passera-t-elle sans bourrasque? Je l’ignore. J'espère du moins que, dans tous les cas, la cause de la lépitimité triomphera. Avec nos lois contre les perturbateurs et nos cours prévotales, on pourra marcher, si nous avons des jages et des magistrats dévoués. Je crains les roués de la révolution : avec de l'esprit et de l’habileté, ils se fourrent partout. On est trop habitué à compter l’habileté pour tout, et la probité pour rien. »

Dix jours après, l'abbé Frayssinous perdit sa mère, tombée en paralysie, et morte à Saint-Côme le 15 janvier 1816, à l'âge de quatre-vingts ans. La fin de madame Frayssinous produisit sur son fils une impression dont on retrouvera des traces dans la correspondance des dernières années de l’évêque d'Hermopolis.

Au sein de la commission , la conscience délicate de M. Frayssinous fut souvent froissée. Le ton hautain et dogmatique de M. Royard-Collard , qui prétendoit imposer ses fausses opinions à ses collègues, heurta son

caractère si bienvetllant et si facile, Enfin, reculant

122 VI DE M. FRAYSSINOUS. [1816] devant la responsabilité d'actes qu'il ne se voyoit pas le pouvoir de prévenir ni de réparer, il aima mieux se reürer, er indiquant pour son successeur l'abbé Elicasaray, esprit ferme pour lequel il avoit une haute estime, et qui, dans cette place, plaida souvent les 1 intérêts de la religion et de l’Église.

instruit de la démarche de l'abbé Frayssinous ,

M. Royer-Collard, président de la Commission, lui écrivit :

« Monsieur, vous ne pouvez douter que la lettre par laquelle vous annoncez à la commission votre retraite ne l'ait afligée. Il lui sera difficile d'oublier tout ce que ses relations avec vous avoient de douceur , tout ce que vos lumières lui offroient de secours ; et vous connoissez assez les membres qui la composent pour être persuadé qu’elle sent vivement la privation qu’elle va éprouver... C’est en son nom , comme au mien , que je vous prie, Monsieur, d’agréer l’assurance de nos regrets, de notre attachement et de nos sentimens les plus distingués. »

En acceptant cette démission, le Roi, par ordon nance du 15 mai 1816, nomma M. Frayssinous membre honoraire de la commission d’Instruction publique. Il lui accorda aussi une pension de 6,000 francs (1), que la charité du digne prêtre consacroit en grande partie aux besoins des pauvres.

(1) Ami de la Religion, t. VITE, p. 40

Conférences de 1816 à Paris. — Le suicide desarmé — Jugement de M. Frayssinous sur l’abbé Elicagaray. — Ses vues sur l’Instruction publique.— Mot sur la levée de boucliers de l'Isère. — Conférences sur l’éloquence sacrée, chez les missionnaires de France.

dr CG —

Aux travaux ingrats de la commission d'Instruction publique, l'abbé Fravyssinous préféroit le travail des conférences, si digne de son zèle, si analogue à ses talens.

Alors même qu'on ne se seroit porté à ses discours que par curiosité ou par le désir naturel d'entendre des choses dites avec esprit et avec goût, il auroit fallu, dans un siècle un peu frivole, féliciter ceux que ce motif dirigeoit du moins vers des sujets graves et vers des objets louables, et qui avoient assez d'amour du beau pour sentir le mérite d'une telle composition, considérée sous le seul rapport du style. Mais la curiosité, si elle n'eut été inspirée que par ce motif, n'eût pas attiré long-temps la foule ; et, puisqu'on continua de se presser autour de la chaire de Fapologiste de la religion (1), c'est une preuve qu'on étoit frappé de la force des raisonnemens quon y entendoit développer, qu'on prenoit intérêt au fond même des conférences, et qu'on étoit sensible à quelque chose de plus qu'à la clarté, à la méthode, à la noblesse et aux autres qualités extérieures de ces discours. Ce n'étoit pas seulement l'oreille qui étoit satisfaite, c'étoit encore plus la raison.

Un auditoire aussi nombreux que choisi avoit voulu,

le dimanche 18 février 1816. assister à l'ouverture des

la

t) Ami de la Keligion,t, VIH, P: 33%:

124 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816 conférences de Saint-Sulpice, inaugurées ainsi presque à la même époque où, l’année précédente, le retour de Buonaparte avoit forcé M. Frayssinous de les interrompre.

Annonçant, dans le discours d'ouverture, le but qu'il se proposoit et la manière dont il entendoit le remplir :

« Les mystères de la foi, les préceptes de l'Évangile, les devoirs de la piété, dit-il, telles sont les matières que l’on traite ordinairement dans la chaire chrétienne : pour moi, forcé par la différence des temps de suivre une marche différente, je n’attacherai à envisager philosophiquement les principes fondamentaux du christianisme, à confondre les argumens de ses détracteurs ; et, il faut que je l’avoue, Messieurs , quand je songe au caractère sacré dont je suis revêtu, à l’habit même que je porte, je ne puis m'empêcher de rougir de parler dans cette enceinte un langage qu’elle est si peu accoutumée à entendre. »

L'orateur ne cherchera jamais à entrainer ses jeunes auditeurs par le prestige de l’éloquence ; il ne veut s’adresser qu'à leur raison : car la religion chrétienne est loin de craindre l’examen le plus sévère, la discussion la plus calme et la plus profonde, Il ne se livrera point à de stériles et quelquefois injustes déclamations contre les ennemis de la foi; il saura rendre justice à leurs qualités, en attaquant avec vigueur leurs déplorables doctrines, et 11 distinguera le talent de l’abus qu'on en a fait. Après avoir exposé des vérités utiles auxquelles la noblesse de son style prêtoit un nouvel intérêt, il termina par ces paroles d'espérance (1) :

« Quand on songe à ce que l’on voit, l’on se demande

(3) Ami de la Religion, t, VIF, p. 42.

ce que deviendront et la religion et la France: c’est le secret de Dieu ; mais, après tous les miracles que nous avons vus, que ne devons-nous pas espérer ?

» Pendant plus de vingt ans, nous avons porté le châtiment des fautes de nos pères ; la même tempête qui nous agitoit a ébranlé toute l’Europe : mais la Providence a tout fait plier devant elle; et, quand l'heure a sonné, ni la terreur du nom de l’usurpateur, ni la valeur de ses légions, ni les ruses de sa politique astucieuse, rien n’a pu arrêter le bras de Dieu frappant l’impie. Il a voulu ressaisir sa puissance : la Providence l’a permis un instant, pour terrasser son orgueil et rendre sa seconde chute plus humiliante encore que la première. Oui, Messieurs, nous n’avons plus rien à craindre des ennemis de Dieu : la vengeance céleste les a frappés.

» Non, il ne périra jamais ce trône fondé par Clovis, fortifié par la puissance de Charlemagne, illustré par la sagesse et la piété de saint Louis, et qu’une suite de tant de Rois a rendu auguste et respectable. Non, elle ne s’éteindra pas cette race, la plus auguste de la terre. Si le ciel a pu vouloir éprouver les fils de Henri EV, c’étoit pour leur donner encore une gloire nouvelle. Les prières les plus chères à Dieu sont les prières des rois. Aussi, comme il étoit beau, comme il étoit solennel ce jour où le monarque, à la tête des princes de sa maison et des grands de son royaume, est allé implorer les lumières du Très-Haut pour cette assemblée qui devoit discuter les intérêts les plus chers de l’État ! De ce moment , il nous sembla que nous n’avions plus rien à craindre; et nous nous dimes : Le ciel est ré-

concilié avecla terre. »

Le 3 mars, trois évêques, et parmi eux M. de La Luzerne, ancien évêque de Langres (1), assistèrent, au

milieu d’un auditoire encore plus nombreux que celui

(à) Ami de la Religion, t, VIT, p. 106.

de la première conférence, au second discours de M. Frayssinous, qui prouva l'existence de Dieu par l'ordre et les beautés de la nature. Après un exorde vif et animé, tiré de la contemplation des merveilles de l'univers, l’orateur établit ainsi sa division : 1° Il ya des notions d'ordre et de beauté répandues dans tous les esprits, même les plus vulgaires; 2° d'après ces notions, il est facile à chacun de sentir qu'il y a de l’ordre et de la beauté dans ce monde visible; 3° cet ordre et cette beauté ne peuvent s'expliquer que par l'action d’une cause intelligente, qui est Dieu. Le développement de ces trois propositions remplit la conférence.

Les règles du beau ne sont point arbitraires : elles sont fondées sur un principe constant, universel, et dont tous les hommes ont le sentiment. Le beau, dans toute espèce d'ouvrage, résulte du concours des diverses parties à une fin unique; principe énoncé par saint Augustin, et développé depuis par plusieurs écrivains. Il est, à la vérité, certaines beautés relatives sur Îlesquelles les hommes ne sont pas d'accord : mais le principe de l'ordre et de l'unité n'en est pas moins reconnu et senti généralement. Descendant de ces considérations à des exemples plus familiers, l’orateur prouva que l’homme privé des secours de l'éducation reconnoît néanmoins l’ordre, et l’'admire.

Dans le second point, il fit ressortir l’ordre et l'harmonie de l'univers, où tous les êtres sont liés entre eux par des rapports intimes et qui annoncent un but marqué.

Dans le troisième, 1l se demanda si, lorsqu'un beau poème, un tableau, un palais, supposent nécessaire-

ment un poète ou un artiste habile, il seroit possible qu'on n'en püt dire autant de l'univers. Le moindre effort de la raison renverse la doctrine de l’athéisme, qui ne se fonde que sur des hypothèses, des abus de mots, des dénégations, et sur une confusion d'idées. L’athée est obligé de fermer les yeux et de recourir aux artifices d'une métaphysique obscure, tandis que, dans la croyance de la religion, les preuves de l'existence de Dieu frappent les regards de l’homme le plus simple. Terminant avec éclat ce discours fort et concluant :

« C’est assez, dit-il, parler à votre raison ; qu’il me soit permis un moment d'en appeler à vos cœurs. Vous êtes jeunes pour la plupart ; vos ames encore neuves ne sont ni flétries par le venin d’un athéisme enraciné, ni desséchées par les calculs de l’intérêt, ni endurcies par le long usage des plaisirs. Vous êtes dans cet âge brillant, où une imagination plus ardente, un cœur plus sensible et plus loyal, disposent à se laisser mieux pénétrer aux traits du sentiment et de la vérité. Hé bien , si jamais , fermant les livres et oubliant tous les raisonnemens, vous avez contemplé quelquesunes des grandes scènes de la nature , avez-vous pu vous defendre d’une émotion profonde? n'avez-vous pas été ravis comme dans une espèce d’enchantement , et du fond de vos cœurs ne s'est-il pas échappé ce cri de vérité : Que tes œuvres sont belles et magnifiques, Dieu tout-puissant!.... Alors peut-il venir en pensée qu'il n’y a pas de Dieu? Ah! plutôt des sentimens consolans et doux s'insinueront dans vos ames; quelques larmes d’admiration et d’attendrissement s'échapperont peut-être de vos yeux ; et, tombant à genoux, vous direz : Dieu de l'univers, que tes œuvres sont belles! Dieu de mon cœur, qu'il m'est doux de croire en toi! et comment pourrois-je te méconnoître quand ta présence éclate de toutes parts avec tant de gloire et de magnificence? Dieu de bonté,

128 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816] pardonne aux erreurs de ma jeunesse ; reçois l'enfant égaré qui se jette dans ton sein paternel; et, si tu fais paroïître ta puissance en réglant le cours des astres, montre-toi plus

puissant encore en réglant mon cœur, et le soumettant pour toujours aux lois de ton adorable et suprème majesté. »

La question de la spiritualité de l'ame, traitée dans la conférence du 17 mars, question de la plus haute métaphysique, ne comportoit point le langage de l’imagination et du sentiment. Aussi l’orateur annonça qu'il se renfermeroit dans les bornes d’une dialectique sévère, et qu'il s’abstiendroit de tout ornement dans ce discours grave. D'un ton parfaitement assorti au sujet, il établit que l'ame, c'est-à-dire cette substance intelligente, qui, chez l’homme, pense, compare et juge, est distincte du corps qu'elle anime; que son action sur le corps humain résulte de sa seule présence; qu'elle est dans nous, comme Dieu dans l'univers. C’est un mystère que nous ne comprenons pas; mais sur combien d'autres points ne sommes-nous pas obligés de confesser notre ignorance ?

La spiritualité de lame se démontre d’abord par la nature de la pensée. Rien de plus lumineux que les preuves de cette spiritualité, tirées 1° de la faculté qu'a l'homme de sentir ; 2° de la faculté qu'il a de penser; 3° de la faculté qu'il a de juger. Quand deux choses ont des propriétés et des effets différens, ces deux choses sont différentes : 1l ne peut donc y avoir identité entre la matière et la pensée. Les attributs de l’une sont l’étendue, la couleur, la divisibilité, le mouvement : rien de tout cela ne sauroit convenir à l’autre. Mais Dieu, dans sa toute-puissance, ne pourroit-il pas attacher la pensée à la matière? Non, il ne peut séparer un objet de ses

qualités constitutives ; il ne peut faire qu un cercle soit carré. Quelques matérialistes, en avouant que la matière inerte ne sauroit recevoir la pensée, se sont retranchés à accorder cette faculté à la matière organisée : comme si la pensée pouvoit résulter des combinaisons de la matière; comme s’il ne faudroit pas toujours qu'il y eût un principe pensant antérieur à l'organisation de la matière, aux qualités de laquelle il participeroit : ce qui est absurde. Des physiologistes ont dit que le cerveau est l'organe de la pensée, comme l'estomac l’est de la digestion : comparaison vicieuse, puisque l’estomac, en agissant sur les alimens, leur laisse les qualités de la matière, tandis que le cerveau feroit changer de nature aux impressions produites par les objets matériels, en les transformant en pensées.

La seconde preuve de la spiritualité de l'ame résulte de l'unité du principe intérieur qui nous anime : si ce principe est unique, il est simple; s'il est simple, il est spirituel, car la simplicité n'est point une qualité de la matière. En vain les matérialistes ont invoqué l’autorité, l'expérience, l’analogie. Un écrit de saint Augustin, qu'ils ont cité en leur faveur, a fourni, au contraire, à Condillac, les argumens dont il s’est servi pour établir la spiritualité de l'ame; et quelle apparence que des hommes toujours appliqués à la pensée de l’autre vie, eussent voulu détruire un dogme qui faisoit le fondement de leur espérance ? Les matérialistes ont cherché à se prévaloir de l'influence du corps sur l'ame : mais comment raisonner sur des lois mystérieuses dont le secret nous est inconnu ? De ce qu'il y a correspondance entre l’ame et le corps, peut-on conclure qu'il y ait identité? L'ame paroit dépendre du corps; mais le

corps aussi est quelquefois fortement dominé par l’ame, et niera-t-on pour cela l'existence du corps ? Enfin les matérialistes, se prévalant de la ressemblance entre l’homme et les animaux, disent : Les animaux ont tous les caractères de l'intelligence, et cependant ils n'ont point d'ame; ne pouvons-nous pas n'être, comme eux, que des machines organisées ? Raisonnement peu concluant, car il veut expliquer ce qui est certain par ce qui est obscur, ce qui est connu par ce qui ne l'est pas. Entrant dans une discussion sur l’ame des animaux, M. Frayssinous montre quelle différence les sépare de nous; et, finissant par un trait aussi vrai qu'heureux :

«Chose étrange! dit-il, l’homme assez superbe pour s’arroger ce qui vient du Créateur, et pour être jaloux du bien de son semblable , fait aujourd’hui des efforts prodisieux de science et d'esprit pour se persuader que les bêtes le valent bien , et qu'entre elles et lui la différence est légère. Mais, en même temps qu'on dégrade l’homme jusqu’au rang de la brute , et même de la plante , on veut ennoblir celles-ci en leur prêtant les facultés et l’intelligence de l’homme : on célèbre les inclinations et le sentiment des plantes; on s’extasie devant la résignation , devant la raison d’un oiseau malade. La dignité de l’espèce humaine est avilie; une philosophie, plus abjecte encore qu’elle n’est audacieuse , cherche en quelque sorte à dépouiller l’homme de ses droits, à soulever contre lui le reste des créatures ; de faux savans semblent porter la démocratie dans la nature, comme de faux politiques l’avoient portée dans la société; et, pour me servir de l’expression originale d’un grand écrivain, « le peuple de la création semble conspirer pour en détrôner

le roi. »

La conférence du 31 mars eut pour objet l'immor-

talité de l'ame. Madame la comtesse de C., assidue aux discours de M. Frayssinous, mais alors d’une santé chancelante, se sentoit tentée de ne pas aller l'entendre. « Grâce à Dieu, se disoit-elle, j'ai le bonheur de ne pas révoquer en doute l'immortalité de mon ame; les argumens de l'éloquent prédicateur n'ajouteront rien à ma conviction ; et ma démarche, sous ce rapport inutile, pourroit compromettre gravement ma santé débile. » Pendant qu'elle affermissoit ainsi sa résolution, une voix secrète, partie du cœur, protestoit contre le raisonnement spécieux de l'esprit, et lui conseilloit de se rendre à Saint-Sulpice. On eût dit que deux anges, l’un bon, l'autre mauvais, se livroient combat dans son ame. Le bon finit par l'emporter. Elle alla donc, bravant la souf france, écouter cette conférence, qui auroit paru singulièrement remarquable par le choix et l’enchaïnement des preuves, par l'ordre et la clarté, par la noblesse du style, si M. Frayssinous n'avoit accoutumé son auditoire à ces qualités de sa composition également sage et brillante.

Il puisa les preuves du dogme qu'il vouloit démontrer dans la connoissance approfondie et combinée de l'homme et de Dieu.

Et d’abord, dans la connoissance de i’homme, fondée sur la considération de la nature de son ame, de ses sentimens, de ses désirs, de ses croyances. L'immortalité de l’ame est une conséquence nécessaire de sa spiritualité; car une substanee simple, indivisible et toute spirituelle ne porte en elle-même aucun principe de corruption : pourquoi donc périroit - elle? Le corps même ne périt pas, et les élémens qui le composent changent de forme et de destination, mais ne sont pas

détruits. Notre esprit auroit-il une pire condition ? D’ailleurs, nous portons au dedans de nous le sentiment de notre haute destinée. Chacun sent le besoin de se survivre à lui-même; chacun veut attacher son nom, l’un à des exploits éclatans, l’autre à des ouvrages durables, celui-ci à cet arbre qu'il a planté, celui-là à ce champ qu'il a rendu fertile. Pourquoi est-il beau, comme dit un poète, de mourir pour son pays? Si la mort étoit la fin de notre être, mourir pour autrui seroit une inconséquence et une folie. Le sentiment de l’immortalité se retrouve dans notre respect religieux pour les morts. Ce n'est point à une cendre inerte que nous rendons des devoirs et que nous consacrons des monumens; nous avons la confiance que les morts ne sont point insensibles à notre souvenir. Le culte des tombeaux ne fut détruit parmi nous que quand l'humanité elle-même perdit tous ses droits, quand un matérialisme desséchant ne montra plus dans l’homme éteint par la mort qu'une vile poussière. Alorsles reliques des saints furent outragées, et les restes de Turenne, dépouillés de leurs honneurs, furent placés comme un objet d'histoire naturelle, parmi les squelettes des animaux rassemblés au Jardin des Plantes. La croyance d’une vie future est unanime et universelle; elle est de tous les siècles, comme de tous les pays; elle s'allie avec les superstitions les plus absurdes. Vous la retrouvez chez les païens, avec leurs apothéoses ; chez le bramine, avec sa doctrine de la transmigration; chez le barde du Nord, avec ses fantômes aériens.

En second lieu, la connoissance de Dieu, qui, sans l'immortalité de l’ame, ne seroit ni Juste, ni sage, établit aussi ce dogme : Dieu n’a pas donné à l’homme

[1510] LIVRE I. CHAPITRE XIV. 133 des désirs qu'il ne pourroit satisfaire, ne nous a pas montré un but que nous ne pourrions atteindre. Le Créateur a fait l'homme sensible et intelligent, courant après le bonheur et la vérité. Les connoissances qu'il acquiert lui inspirent le désir d'en acquérir d’autres; il porte toujours ses vues sur un avenir. Enfin, la justice de Dieu exige qu'il y ait des récompenses pour les bons et des peines pour les méchans. On a dit que le témoignage de la conscience sufhit à la vertu : Oui, quand ce témoignage est la promesse du prix que Dieu nous réserve; mais, s'il n'étoit qu'une illusion et une chimère, ce ne seroit plus une récompense. On a dit que le remords étoit le plus terrible châtiment du crime : Oui, si le remords est le commencement de la peine; car, si ce n'est qu'une vaine menace, s’en effrayer seroit une foiblesse. D'ailleurs, l’homme secoue le joug du remords à mesure quil s'accoutume au crime; d'où il résulteroit que les plus coupables seroient les moins punis, s'ils n'avoient à attendre d'autre châtiment que le reproche de leur conscience.

Cette analyse froide et sans couleur est loin de reproduire la parole vive et la dialectique nerveuse de M. Frayssinous, dont la conférence, par une sorte de prodige de mémoire, se grava presque entièrement dans l'esprit de madame de €. Elle quitte Saint-Sulpice pleine d'admiration, et à peine touche-t-elle le seuil de sa demeure qu une lettre lui est remise. Elle la parcourt et s'écrie : « Voilà donc pourquoi il falloit que j'assistasse aujourd’hui à la conférence ! » La lettre étoit d'un jeune homme, employé en province dans une administration

publique, et qui, désespéré d’avoir vu son frère, habi-

134 VIE DE M. FRAYSSINOUS. 11816] tant de la même ville, atteint d'une (ondamnation infamante, annoncoit l'intention de ne pas survivre à ce qu'il regardoit comme son déshonneur. Toute remplie de l’éloquence de M. Frayssinous, madame de C. écrit à l'instant même à l’infortuné dont le désespoir l'épouvante. Sa plume, instrument fidèle de sa mémoire, retrace tous les argumens de la conférence sur l’immortalité de l'ame avec une chaleur et une vivacité qui vont désarmer la main du suicide, et M. Frayssinous remporte, à son insu, l’un de ses plus beaux triomphes.

Le frère de madame la comtesse de C., chef de l’administration à laquelle appartenoit cet employé, lui transmit la lettre de sa sœur, sans trouver un mot à ajouter à ce plaidoyer si complet en faveur d'une vie à venir; et bientôt la résignation de celui dont le désespoir avoit été vaincu par la religion fut récompensée, car il obtint son changement de résidence avec un avancement qui lui prouva que la faute d’un frère coupable n'infirmoit pas les droits de l’honnête homme.

S'il nous avoit été donné de suivre l’action providentielle opérée par la parole de M. Frayssinous, nous aurions pu rattacher plus d'un trait semblable à chacun de ses discours, comme l'effet se rattache à la cause.

Le 21 avril, le conférencier de Saint-Sulpice traita de la liberté de l'ame, point de doctrine qui sembleroit hors de toute atteinte, et qui cependant a trouvé des contradicteurs dans les siècles anciens, comme dans les temps modernes.

Quand on dit que l'ame est libre, on ne prétend pas que, dans tous ses penchans, dans tous ses mouvemens, elle soit exempte d’une influence étrangère. La question est de savoir, selon la pensée de Bossuet, s'il est

des choses tellement laissées à notre pouvoir, que nous soyons maitres de choisir ou de ne choisir pas. La liberté de l’ame n'est autre chose que la faculté qu'elle a de se déterminer par son propre choix. Comment se fait-il que, cette vérité paroissant si évidente, et entrainant comme malgré nous notre assentiment, la doctrine contraire ait néanmoins prévalu parmi des hommes qui passoient pour éclairés? Ne seroit-ce point qu'il est commode pour le vice et pour le crime de pouvoir se dire : « Tout en nous est l'effet d’une destinée inévitable; y résister, c'est vouloir enfreindre les lois de l'univers ; l'homme vicieux n’est pas plus coupable que la plante venimeuse. »

Les preuves de la liberté de l'ame sont de deux sortes, directes et indirectes.

Les premières sont puisées dans les sources ordinaires de nos connoissances, le sentiment, le raisonnement et l'expérience. 1° Le sentiment. Tout nous avertit que notre esprit a la faculté de se déterminer; que nous pouvons parler ou nous taire, marcher ou rester immobiles. Nous avons le sentiment de notre liberté, comme nous avons celui des affections de nos organes. 2° Le raisonnement. Nous ne connoissons la vérité que par le sentiment intérieur que nous en avons. Si l’on récuse le témoignage de ce sentiment intérieur, il faut se résoudre à ne croire à rien. Et à ceux qui veulent prouver que le sentiment de notre liberté est une 1llusion, une chimère, une imposture, nous pouvons répondre : « Quand vous atteindriez ce but, ne serionsnous pas fondés à craindre que le sentiment de conviction que vous opéreriez en nous ne fut illusoire et chimérique, comme le sentiment de notre liberté, au-

136 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816| quel vous nous défendez d'ajouter foi? » 3° L'expérience. Nous sommes libres, parce que nous avons une volonté. Sans doute cette volonté est déterminée par un motif; mais ce motif nest pas nécessitant, et il ne fait pas fléchir notre ame comme un poids fait fléchir le fléau d’une balance. Nous sommes libres, parce que nous délibérons ; or, il ne peut y avoir de délibération, que quand il y a faculté de choisir; on ne délibère point, à sa dernière heure, si l’on subira ou si l’on évitera la mort.

Le preuves indirectes de la liberté de l'ame résultent des conséquences révoltantes du système contraire, qui est le fatalisme. Quand on veut attaquer une fausse doctrine, il est souvent plus expédient de la suivre dans ses conséquences immédiates, que de prétendre réfuter pied à pied ses sophismes. Or, la première conséquence du fatalisme c’est de détruire la différence du bien et du mal, du vice et de la vertu. Dans ce système, la perfidie, le meurtre, l’empoisonnement, le parricide ne sont plus des crimes ; la fidélité, le courage, la piété filiale ne sont pas des vertus. Tout ce qui est, doit être ainsi; rien de ce qui est, ne doit être autrement. Le coupable peut dire au juge : « Je ne suis pas plus criminel que vous; car, dans toutes les législations, l’homme privé de ses facultés n'a jamais été puni comme criminel. » Dans ce même système, le remords n'est plus qu'une terreur chimérique : pourquoi le meurtrier écouteroit-il le cri de de sa conscience ? Le crime qu'elle lui reproche est l’effet de sa destinée; si l'ame n'est pas libre, le remords est une absurdité. Enfin, si l'ame n’est pas libre, il n’y a pas de Dieu, car alors Dieu seroit l’auteur de tout le mal qui se commet sur la terre;

il se seroit interdit le droit de punir et de récompenser : ce qui est incompatible avec sa sainteté et sa justice. Les fatalistes opposent à la liberté de l'ame la prescience divine , dont l'effet est infaillible et qui paroïit gèrer notre libre arbitre. Oui, Dieu a prévu que nous ferions telle action, mais 1l a prévu que nous la ferions librement ; notre action nest pas l'effet de sa prescience, elle en est l'objet. Un astronome prédit une éclipse, parce qu'elle doit arriver, mais l’éclipse n'arrive point parce qu'il l’a prédite.

M. Frayssinous finit par une de ces péroraisons brillantes qui lui servoient à tempérer la gravité des maüères les plus sérieuses : après avoir porté la conviction dans les esprits, à l’aide d'un invincible raisonnement, il laissoit dans l'ame de ses auditeurs des impressions agréables. L'intelligence se reposoit d’une attention soutenue, au moment où le cœur, touché de son éloquence, venoit à s épanouir.

Les principes généraux et les vérités premières que l'orateur avoit précédemment expliqués et établis, recurent leur application, avec autant de force et de sagesse que d'a-propos, dans la conférence du 5 mai, l’une des plus intéressantes qu'il eût données. Il y prouva l'existence de la loi naturelle, en développant ces deux propositions : 1° Il est une loi antérieure à toutes les conventions humaines, et elle est à juste titre appelée naturelle; 2 le premier devoir qu'elle nous impose est de régler nos penchans.

Après avoir invoqué le témoignage des philosophes mêmes de l'antiquité, et cité quelques passages de Cicéron qui montrent que le paganisme, au milieu de ses

ténèbres, avoit reconnu et proclamé l'existence de cette

loi intérieure et éternelle qui nous avertit de nos devoirs et condamne nos écarts, M. Frayssinous dit que l'existence de la loi naturelle repose sur deux principes, la raison et le sentiment.

La raison, cette lumière universelle qui éclaire les hommes de toutes les nations, sans qu'il y ait entre eux aucun rapport, qui existoit avant toute espèce de convention sociale, qui n'est point sujette à nos caprices, qui nous gouverne et ne nous obéit pas, qui n'est point une invention humaine, ni une découverte philosophique, nous apprend que l’homme est né pour une fin, et que, placé dans un monde où tous les êtres sont en rapport entre eux et avec leur auteur, il ne peut, au milieu d'un chef-d'œuvre de concordance et d'harmonie, vivre dans un isolement et un abandon qui seroient l’image du désordre et de l'anarchie. Sans doute Dieu, heureux par lui-même, auroit pu se dispenser de créer le monde, ou, le créant, d'y placer l’homme. Mais, puisque telle a été sa volonté, 1l résulte de ce plan de création des rapports nécessaires entre l’homme et Dieu, entre l’homme et ses semblables. Ces rapports primitifs ne sont pas de convention : l’homme les aperçoit, mais il ne les a pas inventés : ce n’est point par convention qu'un fils est obligé d’honorer son père. Ces rapports ont pu être quelquefois modifiés par les lois humaines; mais ils reposent sur un principe antérieur, intime, ineffable. Voilà ce que nous enseigne la raison. |

Le sentiment nous avertit, avec plus de certitude encore, de l'existence d’une loi naturelle, indépendante de notre volonté et de nos institutions. Certes, les hommes ne se sont pas concertés pour appeler vertu

[1816] LIVRE I. CHAPITRE XIv. 139

ce qui est vertu, et crime ce qui est crime. La piété filiale, la compassion pour le malheur, l'admiration pour les actions généreuses, ne sont pas des idées de convention, puisque le vice, même heureux, est obligé de prendre le masque de la vertu pour obtenir les hommages des hommes. Iei l'orateur, par une fiction ingénieuse, supposa que, dans l'enceinte où il parloit, se trouvoient réunis des habitans de toutes les parties de la terre, pris dans les divers âges et dans les diverses conditions, et auxquels il étoit possible de faire entendre un langage également intelligible à tous. Si un sophiste venoit proclamer dans cette assemblée que les hommes ne doivent rien à Dieu, ni les enfans à leur père, que la perfidie et la cruauté ne sont point répréhensibles, qu'il est permis de trahir sa patrie et de tromper son semblable, un cri d'indignation éclateroit de toutes parts et vengeroit la loi naturelle outragée. Le développement de la seconde proposition avoit principalement pour objet de ruiner la doctrine professée par certains philosophes du xvrrr° siècle, qui ont prétendu que c’est une folie de combattre ses passions. L'orateur vengea aussi la philosophie chrétienne du reproche injuste qu'on lui a fait d’éteindre les affections naturelles, et de réduire l’homme à linsensibilité. Non, l'Évangile ne détruit pas les penchans naturels; il les épure et les dirige vers le bien. L'homme a reçu, en naissant, des penchans qui sont comme les ressorts de son ame, et sans lesquels il seroit réduit à une complète inertie. Le premier, le plus impérieux de tous, est l'amour de soi-même, qui a été donné à l'homme pour veiller à sa conservation personnelle. Quand un de ces

penchans devient trop LMpPCTUEUX , alors c'est une pas-

1/40 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816 sion , et il faut le combattre, de peur qu'il ne subjugue en nous les autres sentimens, et ne nous entraîne à des excès coupables. Ainsi l'amour de soi-même dégénère en égoisme, l’émulation en une ambition démesurée, le goût des plaisirs en une brutale ivresse. Des penchans bien réglés font les Trajan, les saint Louis, les Fénelon, tandis que les passions sans frein font les Catilina, les Mahomet, les Cromwell. Les passions sont les maladies de l’ame; et ceux qui disent que, pour prévenir leurs ravages, il suflit de les mettre à l'unisson, ressemblent à des empiriques qui conseilleroient à des malades de mettre de l'accord et de l'harmonie entre leurs maladies.

Dans un morceau plein de. force et de vérité, mais qui frappa surtout par la juste mesure que M. Frayssinous sut y garder (1), morceau intercalé depuis dans la conférence sur les causes de nos erreurs, l’orateur, entrainé par son sujet et plus encore par son zèle, fit un tableau de cette passion, si douce en apparence et si cruelle en réalité, qui s’insinue dans l’ame par tous les sens, qui est célébrée sur les théâtres, dans les poésies et dans les romans, et qui emprunte toutes les formes pour nous séduire. L’attention avec laquelle il étoit ordinairement écouté parut redoubler en cet endroit, où il signaloit le mal sans s'écarter de la réserve que lui commandoient la dignité de son ministère et la sainteté du lieu. Si nous voulons nous élever contre cette passion, dit-il, la jeunesse semble ne pas nous entendre. Pouvons-nous, pour cela, cesser de la combattre, et ne nous sera-t-il pas permis de prouver combien elle est

(3) Ami de la Religron, t. VIS, p. 405.

funeste aux particuliers, aux familles, à la société? 1° Aux particuliers. Que de victimes elle a faites! Elle hâte la vieillesse, amène des infirmités précoces, tarit même les sources de la vie : voilà pour le corps. Les ravages dans l'ame ne sont pas moins déplorables : elle y porte le trouble, la confusion, l'inquiétude, le dépit, l'humeur ; elle corrompt les dons les plus précieux de la nature, obscurcit l'intelligence, ôte tout sentiment de noblesse, plonge son esclave dans de honteux égaremens. Ce jeune homme auroit pu briller dans de grandes places; mais 1] a consumé sa jeunesse dans les plaisirs, et cette fleur qui sembloit promettre des fruits abondans, s’est desséchée dans son germe. 2° Funeste aux familles. C'est la source la plus féconde des dissensions intestines, des ruptures scandaleuses, de la ruine des fortunes. C’est de là que viennent ces combats singuliers qui tranchent les jours de tant de malheureux, ces scènes tragiques dont retentissent les tribunaux, ces empoisonnemens, Ces assassinats. 3° Funeste à la société. C'est d'elle que partent ces guerres, ces vengeances éclatantes, cette mollesse des princes qui abandonnent les rênes de l’État, ces infidélités des ministres, cet oubli des devoirs des magistrats, ces trahisons des citoyens. Les païens eux-mêmes ont déploré les effets pernicieux d'une passion si terrible. On se propose bien de ne pas tomber dans ces excès, mais on ne peut plus s'arrêter : l'habitude entraîne, une première chute prépare à de plus grandes, on s’affoiblit de jour en jour, on avale la coupe tout entière après s'être promis de ne faire qu'y tremper ses lèvres, et on devient martyr tout en ne voulant être qu'un simple adorateur.

La conférence du 19 mai, où M. Frayssinous envisagea l’incrédulité dans ses caractères et dans ses suites, fut la dernière du cours d'instructions de cette année.

L'orateur dit que les jeunes gens qui répudient la foi de leurs pères, n'ont qu'à descendre en eux-mêmes pour sentir combien leur incrédulité doit leur être suspecte : en effet, elle n'est ni éclairée, n1 sincère, ni désintéressée.

Elle n’est pas éclairée, et les jeunes incrédules sont obligés de convenir qu iis n ont jamais examiné les matières de foi avec cette sage lenteur et cette maturité que réclament les études sérieuses. S'ils se sont occupés de controverse, ils l'ont fait avec une légèretc qui seroit blämable s'il s’agissoit de la moindre question de science ou de littérature. Ils ont’ formé leur opinion d’après un livre frivole, ou sur l'autorité d’un homme peu instruit en pareille matière : cependant, veut-on éclaircir un point de législation ou de science naturelle, ce n’est pas à un poète qu'on s'adresse. Toutes les sciences ont leurs docteurs; la religion a aussi les siens : n'est-ce pas eux qu'il conviendroit de consulter ? On ne dit pas aux jeunes incrédules : Croyez sans examiner; on leur dit : Examinez pour croire. Mais ce n’est pas ainsi que procède l’incrédulité : avide de tout ce qui flatte ses préventions, elle écarte tout ce qui pourroit les dissiper. Ainsi l’on est incrédule par excès même de crédulité.

L'incrédulité des jeunes gens n’est pas sincère. Ils valent mieux que leurs discours, et souvent leur bouche sourit à un blasphème qu'ils n’approuvent pas au fond du cœur. Rarement ils se rappellent sans regrets ces premiers jours de leur jeunesse où leur foi étoit pure

[18106] LIVRE 1. CHAPITRE XIV. 143 et docile. Quand le malheur vient les opprimer, il leur fait retrouver un reste de foi que tous leurs efforts n'avoient pu détruire. Cette incertitude même n'’estelle pas un hommage secret que l'incrédulité rend à la religion ? L

Enfin cette incrédulité n'est pas désintéressée. En effet, est-ce l'amour des vertus qui range les jeunes gens sous la bannière de la philosophie? En sont-ils plus réglés dans leur conduite, plus réservés dans leurs discours ? Non : c'est pour mieux secouer le joug du devoir qu'on s'affranchit des liens d'une religion importune. Les penchans déréglés tiennent lieu de démonstration, et les meilleures raisons des incrédules sont dans leurs passions. Ce n’est pas un homme tempérant, juste et chaste, qui soutient qu'il n'y a pas de Dieu.

Les trois considérations qui précèdent forment la matière de la conférence, imprimée, sur l’incrédulité des jeunes gens.

Complétant ce discours, l'abbé Frayssinous, pour montrer les suites funestes de l'incrédulité, prouva qu'elle est l’ennemie de la société, de la liberté, des lettres et des arts.

La religion garde la morale, la morale garde les lois, les lois gardent la société. La religion est donc le premier fondement de l’ordre social ; et la détruire seroit donner carrière à tous les crimes, à tous les désordres.

Les philosophes se vantent d’avoir délivre la France du faux zèle et du fanatisme; mais ils l'ont exposée aux ravages des passions et des vices. Jean-Jacques, leur patriarche, a dit que l'indifférence philosophique étoit la tranquillité de la mort, plus destructive que la mort

elle-même. Plus la religion est réprimante, dit Montesquieu, moins les lois ont à réprimer.

Avant la naissance du christianisme , la puissance des pères, celle des époux, celle des maîtres étoient sans bornes; le droit de la guerre. étoit horrible. L’Evangile a d'abord adouci, puis détruit l’esclavage en Europe : il a rendu la guerre moins féconde en fléaux. Pour gouverner un peuple impie, il faudroit des lois de fer: il faudreit, au lieu d’autels, des échafauds; au lieu de pasteurs charitables, de farouches satellites; au lieu de l'Évangile, un code de sang.

En vain prétendroit-on que les sciences humaines peuvent suppléer à la religion. Le règne d'Auguste ne manqua pas de beaux génies, et cependant ce fut une époque de corruption et de vices. Notre siècle, que l'on nomme le siècle des lumières, a été celui de tous les crimes. Il faut aux hommes autre chose que des sciences : il leur faut des vertus. La religion en est la source.

Ce langage, continua l’orateur, semble peu convenable à un ministre de la religion. Ce n'étoit pas sur ce ton que parloient autrefois Massillon et Bourdaloue : ils n'envisageoient la religion que dans ses rapports sublimes avec des intérêts éternels, et je la considère sous des points de vue purement humains. La faute en est à l'esprit du siècle. Il faut bien démontrer aux hommes de nos jours, que la religion, objet de tant de persécutions et de tant de haines, n’est point l’ennemie des lois sociales et des institutions humaines.

M'est-il permis de présenter des considérations encore plus frivoles ? Je montrerai l'influence funeste de l'incrédulité sur les lettres et sur les arts. L'impiété

détruit le sentiment du beau, comme elle détruit ce-

[1816] LIVRE I. CHAPITRE XIV. 145 lui du bon. On a dit avec raison : Les grandes pensées viennent du cœur. Qui, plus que la religion, élève l'ame, agrandit l'esprit, épure les affections? Tout ce qu'il y a de sublime dans les productions des lettres et des arts tient à un sentiment religieux. C’est la rehgion qui a inspiré à l'architecture Saint-Pierre de Rome; à la peinture, la Transfiguration; à la poésie, Athalie; à l’éloquence, l'éloge du grand Condé ; à l’histoire, le Discours de Bossuet. Lucrèce, le chantre de l’incrédulité, n'est jamais plus mauvais poète que quand il argumente contre la Providence. La nature est morte pour qui n y voit pas un Dieu. Voilà pourquoi tant d’éloges funèbres, de nos jours, sont aussi froids que les cendres sur lesquelles on les prononce.

La fin des conférences de 1816 coïncida avec la démission que M. Frayssinous avoit donnée de ses fonctions de membre de la commission d’Instruction publique. Écrivant, le 30 mai, à M. le comte d’Estourmel :

« S'il faut vous parler un peu de moi, lui dit-il, je vous dirai que je suis libre comme l'air, débarrassé tout à la fois de mes conférences et de ma dignité. Je veux me livrer uniquement à ce qui est plus particulièrement de mon goût et de mon état. Si ma pension est payée, j'ai amplement de quoi me tirer d'affaire. Celui qui me remplace (l'abbé Eliçagaray) est un homme de bien, et qui est versé dans la chose. Cela lui convient beaucoup mieux qu’à moi. »

M. Elicagaray, à peine membre de la commission d’Instruction publique, ayant consulté son prédécesseur, si heureux d'avoir recouvré sa liberté : « Hé, mon cher, lui répondit-il, c'est parce que je ne savois quoi faire dans tout cela, que je vous ai fait nommer à ma place. »

Le successeur de M. Frayssinous cprouva souvent Îles

146 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816] mêmes dégouts que lui. Aussi, le nombre des membres de la commission ayant été porté à sept, disoit-il plaisamment : « Nous sommes les sept péchés capitaux : pour moi, je suis la colère. »

Quoique M. Frayssinous se füt retiré de la commission, il ne cessa cependant point de suivre, par la pessée, tous ses travaux.

« On médite des changemens pour l'Instruction publique, écrivit-il le 15 août à M. d’Estourmel : je souhaite qu'ils soient assez complets. $i nous reculons toujours devant les obstacles, si nous flattons l’esprit irréligieux du siècle au licu de le réprimer , adieu la France! Il faut choisir entre une éducation fortement religieuse, chrétienne en un mot, et la dissolution entière de la monarchie. Qui ne sent pas cela, n’a pas le sens commun , du moins à mes yeux. »

Un mot sur la situation politique termina la lettre du

30 mai.

« Nous sommes parfaitement tranquilles. Encore trois ou quatre levées de boucliers comme celle de lfsère, et te trône des Bourbons est affermi pour jamais. »

Le célèbre orateur avoit concouru, par ses conseils, ainsi que l'abbé Legris-Duval, à l'établissement de la Société des Missions de France, fondée par MM. de Forbin-Janson, depuis évêque de Nanci, et Rauzan, dont M. Frayssinous disoit : « Get homme-là, je ne le juge pas ; il m’entraîne. » En 1816, l'apôtre de Saint-Sulpice alla donner, chez les missionnaires de France, plusieurs conférences sur l’éloquence sacrée : ils n'en pouvorent assurément apprendre les règles d'un maître qui les connüt mieux, comme le prouvoit le succès avec lequel

l'orateur les mettoit en pratique. Ministre, M. Fravyssi-

nous conserva toute son affection à ces utiles missionnaires, et il lui arriva souvent d'aller se reposer, sous les ombrages de leur jardin solitaire, du poids des affaires publiques. Il étoit bien sûr de n’y point retrouver cette politique à laquelle il se déroboit, et qui, quoi que ait dit l'esprit de parti, fut toujours étrangère à la Société des Missions de France.

Conférences à Bordeaux.— Mot de M. Frayssinous sur la mitre qu’on lui souhaitoit. — Mot sur sa politique. — Son estime pour mademoiselle de Lamourous.—Il est désigné pour prècher le panégyrique de saint Louis.

Borpeaux envia à la capitale l'enseignement si élevé des conférences. Sur l'invitation de l'archevêque, M. d’Aviau, de sainte mémoire, M. Frayssinous se rendit dans cette ville à la fin de l’automne de l’année 1816. Le 19 décembre, il écrivit à M. d’Estourmel :

« Depuis six semaines, j'étois occupé à revoir et à faire transcrire les douze discours que je me proposois de donner ici. Mon travail a fini hier, et je me sens comme un écolier en vacances. Après vous, j'étois l’homme ie plus occupé de France... L'œuvre des Conférences marche à peu près comme à Saint-Sulpice. »

En effet, ceux qui ne connoissoient l'illustre orateur que de réputation le trouvèrent encore au-dessus de leur attente (1). La solidité et l’enchainement de ses preuves, la sagesse de ses réflexions, la dignité de son

(1) Ami de la Religion, t. X, p. 250.

145 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1816] siyle, la noble gravité de son débit, tout en lui attachoit et tendoit à persuader l'auditoire, Sa quatrième conférence, prononcée le 15 décembre, et qui traitoit de l’immortalité de l'ame, avoit pleinement satisfait les esprits; mais, à chaque conférence nouvelle, on fut tenté de croire que celle qu'on venoit d'entendre étoit la meilleure. Il y avoit, à Bordeaux comme à Paris, une saine portion de la jeunesse qui s’honoroïit, nonseulement de croire, mais de pratiquer la religion (1). Les discours dans lesquels M. Frayssinous passa en revue les principaux points de croyance qui sont les fondemens du christianisme, la forufièrent dans ces heureuses dispositions, qu'elle fit partager à un plus orand nombre.

M. le comte d'Estourmel, sincère admirateur des hautes vertus comme du rare talent de l’apologiste de la religion, prévoyoit son élévation prochaine. M. Frayssinous lui dit dans sa lettre du 19 décembre :

ee ET le mitre à - Pa « De orace, ne aesirez pas de mitre à vos amis : ce nest qu'une pyramide d’épines bien pointues sur la tête. »

Un mot charmant termine cette lettre.

« Je n’ai d'autre politique que celle d’un enfant de chœur, quand il chante le Domine saloum. »

M. Frayssinous, pendant son séjour à Bordeaux, connut et apprécia Mademoiselle de Lamourous, dite la Bonne Mère, fondatrice et première supérieure de la maison de la Miséricorde, asile ouvert au repentir des femmes flétries par le déréglement des mœurs. Il ne pouvoit se lasser d'admirer ses vertus, sa foi, sa haute prudence,

(1, Ami de la Religion, t. X, p 407.

son zèle aussi doux que tendre, et son héroïque charité. Plus tard, étant ministre, il dit au comte de Marcellus, qui avoit dû primitivement à Mademoiselle de Lamourous l'avantage de le connoître (1):

« Ecoutez une belle parole d'elle, parole que toute l’'éloquence de Bossuet n'a pas égalée.

» Mademoiselle de Lamourous avoit recueilli dans la maison de la Miséricorde une pauvre fille qu'elle venoit d'arracher au vice et aux passions du monde. Cette fille, heureuse au commencement et contente, paroissoit, depuis plusieurs jours, plongée dans une profonde tristesse ; sa santé s'altéroit à vue d'œil. La Bonne- Mère lui fit d'abord parler par ses compagnes, pour savoir la cause de son chagrin si subit et si impénétrable ; elle garda un silence obstiné. Alors elle lui parla ellemême avec douceur, puis avec empire : même silence. Elle insiste; la pauvre fille se tait encore, ajoutant qu'elle a un violent chagrin dont elle ne peut dire la cause. « Mais ne suis-je pas votre mère ? n’en ai-je pas > les sentimens et les droits?—Hélas! je ne puis, je

» n'ose parler.—Mais comptez sur un secrel inviolable : > il n'ya point de mal sans remède; vous le voyez, ici

» surtout. —O ! si je parle, je ne resterai plus iei; on

» me renverra.—Mais non, quels que soient vos mal-

A . A . La > heurs; vous êtes dans un asile sûr, et il ne dépend que

» de vous d'y rester.—Mes malheurs sont tels que, dès

> qu'ils seront connus, on me renverra. Je n'ai plus » d'asile; le désespoir est mon partage. » Telle fut longtemps la résistance de cette infortunce.

» Enfin, l'infatigable charité de la Bonne-Mere en

(1) Vie de mademoiselle do Lamourous, par M, l'abbé Pouget, p. 307.

triompha. La pauvre pénitente lui avoua, non sans verser un torrent de larmes, qu'elle étoit entrée enceinte dans la maison. « Vous allez me renvoyer, ajouta-t-elle, » cela ne peut être autrement. J'en étois sure. Je suis » perdue.—Vous renvoyer, moi, mon enfant! reprit la » Bonne-Mère. Hé quoi ! je vous ai recue à bras ouverts, » quand vous ne m'offriez qu'une ame à sauver pour » Jésus-Christ; et aujourd'hui que vous m'en offrez » deux, vous croyez que je vous abandonnerai! Non, » ma fille ; vous êtes à moi, prenez courage. »

» Alors la Bonne-Mère prit des mesures pour placer cette infortunée dans une maison où les soins qu'exigeoit son état lui furent prodigués. On soigna ses couches; l'enfant fut baptisé et placé à l’hospice des Enfans trouvés ; et la mère, une fois rétablie, revint dans celui de la Miséricorde, si digne de son nom, et y vécut sous l'aile de sa bienfaitrice. »

En achevant ce récit, les veux de M. Frayssinous se mouillèrent de larmes. Ainsi, le grand orateur mettoit une bonne action au-dessus de plus beaux discours; et, dans l'opinion de ce maître en fait d’éloquence, le sublime et tendre élan de mademoiselle de Lamourous l'emportoit sur la plus majestueuse inspiration de Bossuet.

De retour à Paris, au commencement du mois de février 1817, l'abbé Frayssinous reçut une mission flatteuse, et qui montre quelle haute idée on avoit de son talent. Autrefois, il étoit d'usage que l’Académie francaise assistat, le 25 août, dans la chapelle du Louvre, à une messe pour la fête de saint Louis, et qu'elle entendit le panégyrique de ce pieux et grand Roi. Cet usage fut interrompu depuis la révolution. L'Académie, réor-

[1817] LIVRE I: CHAPITRE XVI. 191 ganisée le 24 avril 1816, le reprit en 1817, et, dès

le mois de mars (1), on nomma M. Frayssinous pour prononcer le discours.

Conférences de 1817.

D'rzLusrkes étrangers suivirentavec assiduité, en 1817, le cours des conférences (2). Elles étoient faites, en effet, pour plaire aux bons esprits de toutes les nations.

M. de Latil, évèque d’Amyclée, l'ambassadeur de Sardaigne, des pairs et des députés, assistèrent, le 2 mars, dans l’église de Saint-Sulpice, au discours d'ouverture. L'apologiste traita de la nécessité du culte, tant intérieur qu'extérieur, quil prouva être de l'essence de toutes les religions, répondit aux objections de quelques sophistes du xviu° siècle, et présenta des considérations aussi neuves qu'intéressantes.

Un auditoire non moins choisi remplit l'église, le 9 mars, et M. de Coucy, ancien évêque de la Rochelle, s’y réunit à M. de Laul, évêque d'Amyclée. L'orateur parla sur la nécessité de la religion en général, comme fondement de toute morale et de tout gouvernement ; il réfuta les vains prétextes qu'on lui oppose; s'élevant avec autant de force que de chaleur contre cette maxime si rebattue, que la religion n'est bonne que pour le peuple, 1l en fit senur l'inconséquence et les funestes effets. Ce sont les grands qui ont le plus besoin du frein de la religion; et, s'ils le secouent, comment peuvent-ils penser que le Se à

- (+) Ami de la Religion, t. XI, p. 115.— (a) Zbid. t. XIE, p. 96.

pn”

152 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] consentira à s y soumettre, au lieu de se laisser entrainer par leur exemple ?

Le 16 mars, M. Frayssinous considéra la législation mosaique 1° sous le rapport religieux et moral ; 2° sous le’ rapport politique et civil. Il rappela les idées magnifiques que les lois de Moïse nous donnent de Dieu, et la précision lumineuse des préceptes du Décalogue. Les objections des incrédules contre ce code si simple et si pur furent examinées par l’orateur, qui en montra l'injustice et le peu de solidité. Les menaces que Dieu fait aux transoresseurs de ses lois étoient nécessaires pour contenir un peuple indocile et inquiet, et la simplicité du style convenoit à une époque où le langage ignoroit ces raflinemens qui appartiennent aux temps de corruption. Il seroit ridicule d’exiger que l’on eut parlé à des Hébreux, il y a quatre mille ans, comme l'on parleroit aujourd'hui à des Francais; et un des plus heureux génies du siècle de Louis XIV, Fénelon, regardoit l'Écriture comme un modèle de tous les genres de style. Voltaire a reproché à Moïse de n'avoir point enseigné le dogme de l’immortalité de l'ame. Mais ce dogme est supposé d’un bout à l’autre du Pentateuque; quelques passages l’énoncent même formellement. Moïse ne rapporte-t:il pas que Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance? Or, qu'auroit-il voulu dire par-là, si l'ame n’étoit pas immortelle? Les honneurs prescrits pour les morts ne sont-ils pas une autre preuve de la croyance à l’immortalité de l’ame ? Appréciées sous le rapport politique et civil, après l'avoir été sous le rapport religieux et moral, les lois de Moïse ne paroîtront pas moins le fruit d’une sagesse profonde qui à eu égard aux circonstances, aux habitudes, aux mœurs,

[1817] LIVRE I. CHAPITRE XVI. 193 au climat. Les détails dans lesquels l'orateur entra l'amenèrent à conclure, avec Bossuet, que Moïse fut à la fois le plus sublime des philosophes et le plus sage des législateurs.

Considérant Moïse comme historien des temps primiüifs, dans la conférence du 23 mars, M. Frayssinous n éleva point la voix, dit-il, pour combattre la science, pour blâämer les recherches du génie qui interroge la nature et s'efforce d'en pénétrer les secrets; il ne combattoit que l'abus des systèmes, les écarts de l’imagination, et cette pente à mettre des réveries à la place des faits, et à batir des mondes avec les élémens les plus vagues. L'orateur s’attacha à discuter les deux points principaux de l’histoire de la Genèse : la création et le déluge. Quelques-uns ont reproché à Moïse de n'être point assez physicien; mais un objet plus noble occupoit ce législateur : il vouloit élever son peuple vers Dieu et instruire tout le genre humain. Sa science, toute simple et toute populaire, n’aspiroit qu'à tracer les grands traits de l’histoire du monde. Quelle modeste simplicité, quelle imposante rapidité, dans ses récits! Longin admiroit comme un modèle de sublime ces paroles énergiques : Fiat lux, et facta est lux. Quel est le fait demontré qui soit en opposition avec la narration de Moïse? On s'étonne, à la vérité, qu'il ait parlé de la création de la lumière avant celle du soleil; mais savons-nous bien certainement d'où vient la lumière, et d'habiles astronomes n'ont-ils pas émis sur ce sujet des opinions diverses ? On a fait des objections sur les six Jours, et on a enfanté différens systèmes sur leur durée. La religion ne paroït point intéressée dans ces dis-

CcussIOnSs, et nous croyons que ce sont-là des objets que

194 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] Dieu abandonne aux disputes des hommes. Comparez les grandes idées que Moïse nous donne de l’homme en rapportant sa création, avec les idées, trop souvent basses et ignobles, que des modernes nous ont tracées de ce roi de la nature. Enfin, ce qui achève de nous rendre respectable le récit de Moïse sur la création, c'est qu’on le retrouve, quoique déguisé, dans les fabies de la mytholosie, dans l’histoire des anciens peuples, et jusque dans les poésies des Grecs. Le déluge, raconté par Moïse, a aussi donné lieu à beaucoup de diflicultés. Le fait en lui-même et ses principales circonstances ont été attaqués au xvin siècle; mais qui devons - nous croire sur ce point, ou des modernes, ou d’un auteur si ancien qui avoit pu voir, de son temps, des traces encore subsistantes du déluge, et qui vivoit au milieu de peupies chez lesquels le souvenir s'en étoit conservé ? Des séologues ont trouvé dans les couches de la terre des indices d’un grand bouleversement. On demande pourquoi il n'a jamais été trouvé d’ossemens humains ? C'est peut-être parce que les recherches n'ont encore été faites que dans l'Occident, qui, sans doute, étoit alors la partie du monde la moins peuplée. M. Frayssinous, dans sa péroraison, déplora les préjugés de son siècle, et cette maladie de l'esprit humain, qui ne sait point s'arrêter dans de justes bornes, et que son ardeur porte, non pas seulement à observer et à décrire, mais à inventer des systèmes et à créer des hypothèses. Toutes ces cosmogonies qu'on a imaginées depuis plus d’un demi-siècle n'ont pas fait faire un pas à la science.

Le 13 avril, l’orateur, se montrant comme à l'ordinaire digne de son sujet, se concilia l'attention de l'auditoire le plus distingué, auquel il parla du divin Auteur du

christianisme, et des livres qui renferment sa vie et sa doctrine. Il rappela avec quel éclat cette doctrine avoit paru dans le monde livré aux ténèbres et à la corruption ; quelles contradictions elle avoit eu à essuyer de la part des passions intéressées à méconnoitre sa céleste origine et à fermer les yeux à sa pureté. Elle triompha cependant de ses ennemis, et son empire s’étendit jusqu'aux limites de l’univers. Le nom de Jésus-Christ fut révéré de l'Orient à l'Occident; ses vertus furent admirées de ceux mêmes que leurs préjugés devoient porter à les contester, et Mahomet ne put refuser des éloges au Fils de Marie. Il étoit réservé à notre siècle de renouveler, de surpasser même l'injustice des païens, de reproduire avec non moins de haine des attaques où le sophisme et le mensonge se joignoient à la puissance du glaive. On est allé de nos jours beaucoup plus loin que les premiers ennemis du christianisme , et les Celse modernes, moins timides que leurs devanciers , ont poussé la maladresse et la mauvaise foi jusqu'à nier l'existence même de Jésus- Christ. Pour les confondre, M. Frayssinous discuta les trois questions suivantes : Jésus-Christ a-t-il existé ? Les Évangiles sont-ils des auteurs dont ils portent le nom, c'est-à-dire sont-ils authentiques ? Que faut-il penser de leur intégrité ?

D'abord, Jésus-Christ a-t-il existé? Il y a dix-huit siècles qu'on vit paroître sur la terre un sage également admirable par la sainteté de sa vie, par la pureté de sa doctrine et par l'éclat de ses miracles. Sa naissance, sa mission, sa mort furent accompagnées de circonstances trop importantes, trop multipliées, trop notoires, pour qu'on püt les révoquer en doute. Elles

sont attestées par la croyance de tant de peuples ,

156 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] par une suite de témoignages d'un si grand poids, et par les Juifs mêmes qui avoient un si puissant intérêt à nier des faits qui les condamnoient, que, suivant l'expression de Rousseau lui-même, les faits de Socrate dont personne ne doute sont moins attestés que ceux de Jésus-Christ. En effet, les monumens, les histoires, les traditions, tout est plein de l’'Homme-Dieu. Les quatre Évangiles et les Actes des Apôtres nous offrent le récit de ses actions et l'exposé de sa doctrine. Il nous reste encore des écrits d'auteurs contemporains, ou qui ont vécu peu de temps après lui, et dans lesquels il est parlé de Jésus comme du fondateur du christianisme. Il est vrai qu'avec des passages tronqués et un peu de mauvaise foi on peut tout confondre, et présenter sous un aspect ridicule ce qu'il y a de plus respectable ; c’est un talent dont l'usage est aussi facile que peu concluant. Les Manichéens, qui avoient fait un mélange monstrueux du christianisme et de lidolâtrie, et qui voyoient les chrétiens se réunir pour prier le jour consacré au soleil, en conclurent que les chrétiens adoroient le soleil ; absurde accusation, qui a trouvé de nos jours de faux savans (1) empressés de la reproduire. Ainsi, cette belle morale de l'Évangile, cet esprit de charité, de douceur, de désintéressement, ces vertus si pures dont le christianisme offrit l'exemple à la terre étonnée, c'eut été le soleil qui les eüt inspirés! Ainsi, ces mêmes chrétiens qui s’exposoient aux tourmens et à la mort plutôt que de renoncer à Jésus-Christ et aux vérités qu'il avoit enseignées, c’eût été au soleil qu'ils eussent fait ce courageux sacrifice ! Et vous aussi, Ô grand Paul, s'éeria

1) Dupuis.

l’apologiste, lorsque, dans ces Épitres adressées aux villes les plus florissantes de l’Empire Romain, vous prèchiez si hautement Jésus-Christ mourant sur la croix pour le salut du monde, vous n’entendiez prêcher que la religion du soleil ! Gémissons d’une idée si extravagante, et plaignons les érudits modernes qui ont tenté d'expliquer le christianisme avec les fables de la mythologie. Le Talmud contient bien des inculpations contre la personne même de Jésus-Christ ; mais il ne conteste pas son existence, et, sans rappeler le passage où l'historien Josèphe parle du Sauveur, passage dont quelques critiques ont combattu l'authenticité, il dit que le grandprêtre fit comparoitre à son conseil Jacques, frère de Jésus-Christ, qui fut condamné à être lapidé. Parmi les auteurs paiens, Tacite, Pline-le-Jeune, Lucien de Samosate, Lampride, Porphyre, Julien, Hiéroclès, supposent tous l'existence de Jésus-Christ. Ce fait ne sauroit donc plus être contesté par quiconque connoiît les règles de la critique; et le pyrrhonisme le plus obstiné, ou plutôt la mauvaise foi la plus décidée, peuvent seuls tenter d’obscurcir l'éclat et la vérité d’une histoire corroborée par tant de témoignages.

En second lieu, que peut-on demander pour établir l'authenticité des Evangiles ? Qu'on y raconte des faits importans, palpables, opérés sous les yeux d’un grand nombre de témoins; que les historiens qui ont dressé ce récit n'aient pu être trompés, n'aient point voulu tromper, et n'aient pu y réussir quand ils l’auroient voulu. Or, les Evangiles offrent tous ces avantages. Ils contiennent sans doute des faits assez importans, puisqu'il s’agit d’une doctrine répandue par toute la terre.

Les chrétiens ont toujours regardé les Evangiles comme

158 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] le code de leur foi ; et, puisqu'ils ont pris ce livre pour la règle de leur conduite, ils ont dû en faire un examen sérieux. Dès le second siècle, saint Justin qui, de philosophe étoit devenu chrétien, soutient l'authenticité des Évangiles. Saint Irénée, disciple de saint Polycarpe, qui l’avoit été de saint Jean, Tertullien, Origène, Clément d'Alexandrie, s'appuient constamment sur les Évangiles. Mais, dit-on, ce sont les chrétiens eux-mémes qui ont écrit leur histoire. Nierons-nous l’histoire des Grecs, parce qu'elle a été écrite par des Grecs, et n'ajouterons-nous plus aucune foi à l’histoire romaine, parce qu'elle nous a été transmise par des auteurs romains? Ni Porphyre, ni Julien ne se sont avisés de nier que les quatre Évangiles fussent l'ouvrage des auteurs dont ils portent les noms, en sorte que nous pouvons nous glorifier que les plus beaux titres de créance de ces livres nous viennent de leurs ennemis mêmes. Ne doit-on pas, d’après cela, déplorer amèrement l'ignorance et la témérité de ceux qui viennent si tard pour contester ce que tout le monde a reconnu avant eux ? Les Évangiles, ajoute-t-on, ont été fabriqués par quelque imposteur. Mais à quelle époque a-t1l paru? Est - ce lorsqu'il existoit encore des témoins des faits ? est-ce après leur mort? L'une et l’autre supposition présentent également des difficultés que M. Frayssinous fit sentir. Il y a eu de faux Évangiles, il est vrai ; mais le soin même qu'on a pris de les distinguer des véritables prouve en faveur de ces derniers.

Enfin, que faut-il penser de l'intégrité des Évanpiles? Il est possible, sans doute, que l’inadvertance des copistes ait introduit, dans le cours de tant de siècles, quelques variantes dans l'Évangile; mais on peut

assurer qu'il n'a point souffert d’altération, en ce qui touche la doctrine. Le respect des premiers chrétiens pour ces livres alloit jusqu'au scrupule, et ce qui arriva lors de la traduction donnée par saint Jérôme, prouve avec quel soin religieux on conservoit ces oracles divins. Les érudits se sont donné la peine de compter les variantes; il y en a beaucoup, mais il n’y en a point d'importantes. Les écrivains du siècle d’Auouste ont aussi les leurs, et on ne s'en est jamais prévalu pour nier leur fidélité sur le récit principal. Que sont, au fond, toutes ces difficultés ? Des chicanes qui ne résistent pas à la critique. Quels sont ceux qui les élèvent, et prétendent - ils soutenir la comparaison avec les génies de tous les siècles, qui ont cru et défendu ce qu'ils croyoient ? Dégageons-nous de nos passions, et la vérité nous frappera de son éclat, et lareligion se montrera à nous toute resplendissante de la beauté de sa doctrine, de la pureté de sa morale, et du spectacle des vertus par lesquelles elle a consolé la terre.

Les miracles de Jésus - Christ, consignés dans son Évangile, furent la matière du discours prononcé le 20 avril, et consacré au développement de ces deux propositions : Rien de plus certain que les miracles évangéliques ; rien de plus décisif en faveur de la religion.

L'orateur ne crut pas devoir entrer dans la question de la possibilité des miracles; car, suivant un philosophe même, demander si Dieu peut faire des miracles, c'est demander sil peut déroger aux lois qu'il a établies. L'apologiste ne se proposoit pas non plus de parler de tous les miracles qui prouvent en faveur du christianisme, et qui sont trop nombreux pour trouver place dans un seul discours. Il se borna à ceux que Jésus-

Christ a opérés dans la Judée, et entreprit de faire voir qu'il n'existoit dans l'antiquité aucun fait mieux établi. Veut-on des faits palpables, importans, opérés sous les yeux d'un grand nombre de témoins, racontés par des personnes qui n'aient pu être trompées, qui n'aient pas voulu tromper, el qui n'auroient pu y réussir, quand elles l’auroient voulu? Les miracles de Jésus- Christ ont tous ces caractères. Quoi de plus éclatant que la résurrection de Lazare? quoi de plus palpable que la multiplication des pains? Pour sentir encore mieux l'importance de ces faits, il faut se rappeler qu'à l'époque de la venue du Sauveur les Juifs attendoient avec impatience un libérateur, un Messie, dont tous les pas seroient marqués par des prodiges. Les auteurs paiens mêmes parlent de cette attente. Jésus-Christ paroit ; il s'annonce pour le libérateur promis, et il presente ses miracles comme une preuve de sa mission. Il étoit donc important pour les Juifs de les examiner avec soin. Dira-t-on que les miracles ont été inventés par les apôtres, et ensuite adoptés par la crédulité ? Mais, si les apôtres eussent imaginé de pareils faits, n'eût-on pas crié à l’imposture ? Leur siècle les eut-1l crus sur parole ? Ne citent-ils pas les lieux, les témoins? Ils se présentent devant les princes de la synagogue, et leur reprochent d'avoir crucifié celui qui s’étoit signalé par ses prodiges. La bonne foi de ces historiens, la simplicité de leur récit, la candeur avec laquelle ils avouent leurs fautes, leur parfait accord dans leur témoignage, tout entraine l’assentiment: et nous ne savons quels faits on pourroit croire, si on refusoit d'admettre ceux qui sont consignés dans le Nouveau Testament. La plupart de nos incrédules sont insensibles à des

raisons si frappantes ; le christianisme ne dit plus rien à leur ame ; ils ne goûtent plus les beautés de nos livres saints. Mais à qui la faute, et pourquoi ont-ils laissé dessécher leur cœur ? Jean-Jacques n'étoit pas arrivé à ce degré d’insensibilité. La majesté des Écritures l’étonnoit; la sainteté de l'Évangile parloit à son cœur, et tous les livres des philosophes lui paroissoient petits auprès de celui-là. Quel est l'historien de l'antiquité qui soit mort pour attester la vérité des faits qu'il nous a transmis? Je crois volontiers, disoit Pascal, des histoires dont les auteurs se font égorger. Les Juifs eux-mêmes ne nioient pas les miracles de Jésus-Christ, mais les attribuoient au démon, dont ils le supposoient l'agent. Celse, Porphyre, Julien les regardoient comme l'effet de la magie; en sorte que les ennemis les plus déclarés du christianisme avouoient les faits en eux-mêmes, et n’élevoient des objections que sur leur cause et sur les moyens de les produire.

Si rien nest plus certain que les miracles évangéliques, rien aussi n'est plus décisif en faveur de la religion. Prétendre, comme quelques-uns l'ont fait dans ces derniers temps, que ces prodiges étoient des opérations de la physique, c'est une idée qui ne peut soutenir l'examen. Jésus-Christ faisoit ses miracles sans préparation, sans appareil, sans autre instrument que sa volonté. S'agit-il de la guérison d'un lépreux? Je le veux, dit-il, soyez guéri; et le malade est guéri surle-champ. Veut-il ressusciter Lazare? Il crie : Lazare, sortez ; et Lazare sort vivant du tombeau. Où sont ici les préparatifs, les instrumens, les efforts? Dira-t-on que ces miracles sont l'ouvrage d’un être malfaisant ? N'y voit-on pas, au contraire, un caractère de vertu et de

sainteté? N’ont-ils pas le bien des hommes pour objet ? Ils les soulagent, ils les rappellent à Dieu. Allez, et ne péchez plus, disoit le Sauveur. Le démon, père du mensonge, ne tient pas un tel langage, et ses œuvres n'ont point un tel but. On a eu recours encore à une autre défaite : on a prétendu que Jésus opéroit ses miracles pour secourir les malheureux, et non pour établir sa religion. Le Fils de Dieu a répondu lui-même à cette objection. Lorsque les disciples de Jean vinrent le trouver pour lui demander s’il étoit celui qui devoit venir, ou sil falloit en attendre un autre, il ne leur fit que cette réponse : « Allez annoncer à votre maitre ce que vous avez vu et entendu; les aveugles voient, les boiteux marchent, les sourds entendent... » Il étoit difficile de marquer d’une manière plus précise et plus péremptoire le rapport qui existoit entre ses miracles et sa doctrine. De ce que Jésus-Christ passa en faisant le bien, il seroit absurde de conclure qu'il ne vouloit pas aussi établir sa religion. Il concilioit ces deux buts, dont l’un ne nuisoit pas à l’autre. Enfin, un dernière ressource seroit de dire que les miracles son

des faits très-anciens ; que nous ne pouvons les croir: aussi facilement que ceux qui en furent les témoins

que le temps vieillit tout, atténue les probabilités e

affoiblit les certitudes. Ce système n'est pas sou

tenable. La vérité ne meurt point, et la certitude de

faits ne diminue pas avec le temps. Nous ne somme

pas plus assurés de l'existence de Louis XIV que d:

celle de Henri IV, pas plus de celle de Henri IV qu de celle de Charlemagne, pas plus de celle de Charlemagne que de celle de Constantin, pas plus de celle de Constantin que de celle d’Auguste. On pourroit même

dire que les faits, en traversant les siècles, emportent à chaque instant un nouveau degré d'autorité , et que l’assentiment des âges précédens est un nouveau motif pour entrainer notre créance.

L'orateur couronna ses réflexions et ses preuves par une de ces péroraisons brillantes qu'il savoit rattacher aux sujets les plus sérieux : ce n'est point celle qui termine la conférence imprimée sur les miracles évangéliques.

« Nier les miracles de Jésus-Christ, dit-il (1), c’est offenser la raison qui nous en démontre la vérité ; les reconnoitre, et ne pas suivre la doctrine qu'ils établissent, c’est une inconséquence dont nous rendrons un compte rigoureux. Vous donc qui êtes l’objet principal de notre sollicitude; vous qui, jeunes encore, êtes exposés à prononcer hardiment sur des faits si graves, souffrez que je vous avertisse d'écouter plutôt la voix de la raison que le cri des passions. Augustin jadis entendit saint Ambroise. La vérité qu’annonçoit ce pontife entra dans son cœur. La grâce et les prières de Monique triomphèrent, et Augustin , après avoir médité dans le silence sur la beauté de la religion et de la vertu, leur rendit les armes, et fit pénitence. Messieurs, Ambroise n’est point ici; mais n’y auroit-il pas dans cet auditoire quelque jeune Augustin, se débattant dans les liens de ses passions, honteux des fers qu’il porte, et n'ayant pas le courage de les rompre; ouvrant les yeux à la lumière pour les refermer aussitôt , semblable à celui que le sommeil accable, qui s’éveille un instant, fait quelques efforts, et retombe vaincu par la mollesse? Et dans cette capitale, dans nos provinces, n’y a-t il pas plus d’une Monique désolée , gémissant sur les écarts et l’incrédulité d’un fils, qui peut-être nous entend, et dit dans son cœur : C’est moi dont il s’agit? Que nous serions

(1) Ami de la Religion, t. XF, p. 273.

16/4 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817 heureux si le ciel daignoit se servir de notre ministère pour ouvrir son esprit à la vérité et son cœur à la vertu! »

Cette péroraison, que M. Frayssinous transporta depuis, en la développant, à la fin de son examen des principaux argumens de l'athéisme, ajouta à l'impression qu'avoit produite un discours si noble, si bien raisonné, si touchant. Lorsque l’orateur prononça ces mots : «Messieurs, Ambroise n’est point ici; mais n'y auroit-il pas dans cet auditoire quelque jeune Augusün ? etc. » il se fit dans toute l'assemblée un silence absolu ; les jeunes gens baissoient la tête, pour la plupart, comme pour se sonder ; d'autres étoient prêts à battre des mains. Ce fut un des plus grands effets du pouvoir de l'éloquence dont Saint-Sulpice eût été témoin. Chacun, au sortir de l’église, témoignoit diversement l'admiration que venoient de faire naître la solidité et l'éclat d'une composition qui savoit intéresser également les esprits les plus sérieux et les amis de la bonne littérature et de l’art oratoire.

Dans la conférence du 27 avril, sur la fondation du christianisme, M. Frayssinous montra tour à tour combien sa propagation a été rapide, et combien elle est étonnante.

Dès que les disciples de Jésus-Christ ont commencé leur mission, la religion chrétienne a d’éclatans succès. Les obstacles qu'on leur oppose ne les épouvantent ni ne les irritent. Nous ne pouvons, disent-ils, nous empêcher d'annoncer ce que nous avons vu et entendu. Les monumens de l'antiquité païenne se joignent à ceux de l'antiquité chrétienne pour attester leurs progrès. La foi se répand en Égypte, et dans toutes les parties de l'Asie - Mineure. Des Églises s'élèvent en Grèce, en

Macédoine et à Rome. Les Épitres de saint Paul nous montrent les chrétiens pénétrant de tous côtés. Les apôtres se partagent les différentes contrées, et vont attaquer l’idolàtrie jusqu'au pied du Capitole et dans le palais des Césars. On voit dans toutes les provinces de l’Empire des évêques établis, des martyrs scellant leur foi de leur sang, et l'Évangile faisant des conquêtes dans toutes les conditions. Cinquante ans après la mort de saint Jean, saint Justin rapporte que le chrisüanisme étoit fort répandu. Tertullien nous montre les premiers chrétiens remplissant tout, excepté les temples. Les plus anciens auteurs nous en donnent la même idée. Tacite dit que les chrétiens formoient une grande multitude. Pline, gouverneur de Bithynie, déclare à Trajan que leur nombre s’accroit tous les jours, et que bientôt les temples seront déserts. Eusèbe nous a conservé deux édits de Maximien, qui attestent les rapides progrès du christianisme. Ici, l’orateur combattit surtout un historien moderne, qui s’est étudié, avec autant d'art que de mauvaise foi, à Jeter des nuages sur les premiers temps de la religion. Gibbon, dans les xv° et xvi° chapitres de son Æistoire de la décadence et de la chute de l'Empire Romain, a pris plaisir à rabaisser le christianisme, et à lui contester ce que le monde avoit admiré jusque -là. Il ne veut voir dans ses progrès rien que de naturel et d'humain ; mais, dans les explications qu'il prétend donner d'un fait si extraordinaire, percent l'embarras et les contradictions d’un écrivain qui met un système à la place de l’histoire. Gibbon a avoué lui - même qu'il étoit épris du paganisme, et il ne pouvoit pardonner à la religion qui avoit fait disparoitre le culte de

166 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] Jupiter, dépouillé l'Olympe de ses prestiges, et détrôné tant de dieux et de déesses. M. Frayssinous montra la foiblesse des argumens et la fausseté des récits de cet historien, que l'on sait avoir été réfaté dans son propre pays par plusieurs amis de la révélation.

L'établissement de la religion chrétienne qu'on vient de voir se réaliser d'une manière si rapide est une preuve de sa divinité. Ou le christianisme s’est établi à l’aide des miracles, ou il s’est établi sans eux. Dans le premier cas, cette preuve a trop de force et d'éclat pour être contestée; dans le second, la propagation du christianisme sans ce moyen seroit un miracle plus étonnant que les autres. En effet, avec quel secours Jésus-Christ a-t-1l commencé son entreprise ? Douze pauvres pêcheurs, hommes ignorans et grossiers, sont choisis pour opérer cette révolution. Ils annoncent comme un Dieu un homme crucifié. Leur doctrine, opposée à tout ce qu'on avoit cru jusque-là, contrarie les passions , humilie l'orgueil, apprend à mépriser les richesses , recommande les souffrances, ordonne de renoncer aux vanités du siècle et de porter sa croix. Et dans quel temps vient-on tenir un tel langage ? Au milieu du siècle d'Auguste, lorsque toutes les passions étoient divinisées; quand le luxe et la corruption avoient envahi l'Empire ; quand l'esprit humain étoit le plus fier de ses connoissances et de ses productions. C’est à cette époque que douze pecheurs quittent leurs barques, et sortent d’un coin de la Judée pour réformer le genre humain. Ils prêchent des mystères incompréhensibles, et annoncent qu'il faut y croire pour être sauvé. Avouons-le : une telle entreprise étoit bien audacieuse, et le succès plus que douteux. Mais, dit-on aujourd’hui (car on a inventé depuis peu

cette solution commode), le paganisme étoit sur le penchant de sa ruine; on sentoit le ridicule et l’absurdité de l’idolätrie, les prêtres et les philosophes se moquoient de leur culte. Que penser de cette objection , quand on sait que le paganisme épuisa pendanttrois cents ans tous ses efforts pour étouffer la religion, qu'il arrosa les échafauds du sang des martyrs, et qu’il appela à son secours tous les supplices et toutes les persécutions? M. Frayssinous rendit plus sensible encore la merveille de l’établissement du christianisme, au moyen d’une hypothèse ingénieuse et piquante, qui parut d'autant plus probante, qu'elle n'étoit au fond que l'application de l’histoire. Il fit converser Jésus-Christ avec un philosophe, au moment où il se préparoit à aller prêcher sa doctrine. Le philosophe interroge le Sauveur sur ses projets : Quel est votre dessein? demande:t-il en ouvrant ce dialogue (1), qui, dans la conférence imprimée, recut des développemens nouveaux. — Mon dessein , répond Jésus, est de changer le monde, de dissiper les erreurs, d'établir une religion nouvelle. — Quels sont vos moyens ? Êtesvous plus sage que Socrate, plus éloquent que Platon , plus habile que tous les beaux génies qui ont illustre Rome et la Grèce ? Avez-vous de nombreux disciples capables d’en imposer par l'éclat des lumières et la séduction de l’éloquence ? — J'ai douze disciples qui ont quitté leurs filets pour me suivre, qui m'ont renié plusieurs fois, hommes sans lettres, et auxquels j'ai souvent reproché la dureté de leur cœur et leur lenteur à croire. — Vous vous êtes donc assuré de la protection des puis-

sances, et vous serez seconde, au besoin , par des légions

(1) Ami de la Religion, t. XE, p. 375

armées? — Non, je n'ai pour moi que la vérité et le secours de Dieu qui m'envoie. — Votre doctrine, au moins , est attrayante et conforme aux penchans de l’humanité ? — Âu contraire, ma doctrine est austère, elle fait la guerre à la nature, elle humilie la raison, elle contrarie les idées du monde en apprenant à estimer ce qu'il méprise, et à mépriser ce qu'il estime. Qu’eüt dit le philosophe au divin auteur du christianisme ? Un tel projet lui eût paru une folie. Hé bien, ce qui étoit humainement impossible est précisément ce qui est arrivé : la sagesse humaine a été confondue, toutes les idées ordinaires ont été bouleversées, la folie de la croix a triomphe de l’univers, et voilà l’immortel monument de la divinité du christianisme. Et maintenant vous comprendrez cette singulière et mémorable parole d'un savant écrivain (1): « Seigneur, si, en m attachant au christianisme , je me trompe, c'est vous-même qui m avez trompé; car 1l est marqué à des traits que votre main seule pouvoit lui imprimer, Domine, si error est, à teipso decepti sumus.» Cette péroraison, d'un tour si vif, et qui fait contraster d’une manière lumineuse les moyens avec le résultat obtenu, les difficultés de l'entreprise avec le prodige du succès, laissa tout l’auditoire également frappé de tant d’éloquence, et convaincu.

M. de Coucy, ancien évêque de La Rochelle, et M. de Laul, évèque d’Amyciée , admirèrent, le 4 mai, la conférence sur la résurrection de Jésus-Christ, fait si important que, sans lui, dit saint Paul, notre foi est vaine. L'abbé Frayssinous exposa successivement les

a) Rich. Victor, de Trimit. lib. I, cap. 11.

preuves de la résurrection et les conséquences de ce fait miraculeux.

Ou Jésus-Christ est ressuscité, ou bien il auroit été enlevé. Or, cette dernière supposition présente tant de diflicultés impossibles à résoudre, et même tant d’absurdités, que le miracle, tout étonnant qu'il est, est encore plus admissible. L'orateur suit le récit des évangélistes sur la résurrection et les diverses apparitions du Sauveur. Le témoignage des disciples a d'autant plus de poids, que la plupart d'entre eux n'ont point voulu d’abord croire à la résurrection. Foibles et épouvantés, ils étoient peu en état d’avoir concerté un enlèvement. L'histoire de Thomas et celle des disciples d’Emmauüs montrent quelles étoient leurs dispositions. Ils traitoient de vision ce qu'on leur rapportoit, et ne se sont rendus qu'après avoir vu Jésus-Christ de leurs yeux, et l'avoir touché de leurs mains. Le Sauveur a conversé avec eux pendantquarante jours, etles a convaincus par différentes apparitions de la réalité du prodige. Dira-t-on qu'ils ont inventé cette fable à plaisir pour se faire un nom? Un projet si ambitieux ne pouvoit naître dans l'esprit d'hommesignorans, de pêcheurs qui ne songeoient alors qu à retourner à leurs filets. Une entreprise si vaste et si difiicile eùt paru impossible à des philosophes façonnés à l'éloquence ou habiles dans l'intrigue ; à combien plus forte raison, à des hommes simples, timides, sans lettres, sans usage du monde ! Le sort récent de leur maïitre les avertissoit de ce qu'ils avoient à craindre, et 1ls ne pouvolent être naturellement tentés d'entrer dans une carrière qui leur offroit une telle perspective. Quelques incrédules ont objecté que Jésus-Christ auroit dû se

présenter à un plus grand nombre de personnes : mais

170 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] n'est-il pas dit qu'il se fit voir à cinq centsdisciples, soit réunis, soit séparément ? Si l’on prétend au’il auroit dû se montrer à toute la ville de Jérusalem, il n'y a pas moins de raison pour demander qu'il parût à Antioche, à Athènes, à Rome, et dans tous les pays où il vouloit établir sa doctrine. Cela n’eût même pas sufli , et peutêtre eût-il fallu qu’il se montrât successivement, dans la suite des siècles, à quiconque eût exigé cette preuve de sa résurrection. C’étoit apparemment le sentiment de Rousseau , qui trouva qu'il y avoit trop d'hommes entre Dieu et lui, et qui pourtant ne nia point l'existence et les exploits de César, quoiqu'il n’y eüt pas moins d'hommes entre César et ce sophiste. Son faux raisonnement auroit dû le mener, s’il avoit été conséquent, à révoquer en doute toute l’histoire.

Il ne suflit pas de croire à la résurrection. Tout ce qui est écrit, l’est pour notre instruction. On croit à la mort de Socrate ; mais c’est un fait sans conséquence : au lieu que la résurrection de Jésus-Christ, une fois admise, emporte avec elle des conséquences inévitables. Si Jésus-Christ est ressuscité, c'est qu'il est Dieu; s'il est Dieu , il faut suivre sa loi. La sublimité de sa doctrine, la sainteté de sa morale, le montrent à nos yeux comme la lumière des nations, et la vérité de sa mission ne nous permet pas d’être indifférens au culte qu'il a établi. M. Frayssinous, en développant ces propositions, en tira des déductions pratiques, tant pour ce que nous devons croire que pour ce que nous devons faire.

L’excellence du mystère de l’Incarnation fut le sujet de la conférence du 11 mai. C’est un bien étonnant spectacle de voir un homme inconnu, et sorti d’une nation obscure, s’avancer vers la ville la plus voluptueuse de

l'univers, vers Corinthe, pour y porter l’austérité de sa morale. Paul ne vient point, entouré de l'appareil de l’éloquence humaine, flatter l’orgueil ou les passions. Il ne sait qu’une chose : c'est Jésus-Christ, et Jésus- Christ attaché à la croix; ce crucifié fait toute sa science, toute sa gloire, et il n’en veut point d'autre. Avec la doctrine d’un Dieu fait homme, il ira dans la capitale du monde : cette doctrine humiliera l’orgueil de cette fameuse Rome, et abattra l’aigle du Capitole pour y arborer l’étendard de la croix. Placé au sein d’une cité qui est le centredeslettres, des sciences etdesarts, l'apôtrede Saint- Sulpice, loin de rougir des abaissemens et de la mort du divin fondateur de sa religion, s’en glorifie à son tour : il va montrer que le christianisme emprunte un éclat et une grandeur singulière de ces ombres mêmes qui d’abord sembloient l'obscurcir et le dégrader.

Pour établir ce que le mystère de l'Incarnation renferme de grand et de beau, il trace le plan de l’économie de la religion, et développe les vues profondes de son auteur. C'est une vérité annoncée à chaque page de l'Ecriture sainte, que Dieu a tout fait pour sa gloire. Dans ce but, il créa le monde. Mais la terre, le soleil et les astres, quoiqu’ils racontent la puissance du Créateur, ne le connoïssent pas, et ne lui rendent pas d'hommages : le monde sans l’homme est un palais sans roi. Dieu anima donc cette terre en lui donnant un maitre; il fit l’homme à sa ressemblance, lui communiqua quelque chose de sa royauté, lui donna un grand pouvoir dans la nature, Cependant l’homme, tout élevé qu'il étoit par les bienfaits du Très-Haut, étoit encore un être borné et fini. Ses hommages imparfaits n'étoient point

en proportion avec la majesté suprême, et il avoit besoin

d'un médiateur qui donnàt du prix à ses adorations, et qui lui apprit, par un grand exemple, la manière de servir et de prier Dieu. Le Verbe se fait chair, et le Fils de Dieu descend sur la terre pour éclairer et fortifier l'homme, L'univers est à l’homme, disoit l’Apôtre, l’homme est à Jésus-Christ, Jésus-Christ est à Dieu. Telle est la théologie du christianisme, telle est l'harmonie de ce monde, tels sont les rapports établis entre l’homme et son auteur. Quoi de plus propre à nous donner une haute idée de l'homme et de la dignité de son être? Les incrédules ont aussi parlé de la dignité de l’homme, tout en ne voyant en lui que de la matière; et leurs systèmes, humilians et abjects, qui nous dégradent de notre origine et qui nous déshéritent de nos espérances, sont précisément l'inverse de ce plan sublime et consolant qui nous rapproche de Dieu, qui nous le montre comme notre auteur, notre soutien et notre récompense.

Les objections des incrédules contre la doctrine d'un Dieu fait homme ne sauroient l’ébranler. Dieu est impassible, disent-ils, et ne peut mourir. Mais faisons-nous une idée nette du mystère que l'Eglise nous propose. Le Verbe divin, en s’abaissant jusqu’à se revêtir de la nature humaine, n'a rien perdu de sa grandeur ; la nature divine fut unie à la nature humaine, à peu près comme l'ame l’est au corps. Or, quand nous disons : Tel homme est mort, nous n entendons pas que son ame ait été réduite au néant. De même, quand nous disons : Jésus Christ est mort, nous ne voulons point dire que sa nature divine ait perdu son immortalité. Dira-t-on que cet abaissement d’un Dieu est humiliant ? Mais combien Jésus-Christ l’a ennobli par les plus hautes vertus ! Socrate s'est acquis plus de gloire par sa mort que par

ses connoissances et sa doctrine. Platon, son disciple, regardoit comme un spectacle digne des regards du ciel un juste mourant dans l'innocence, et cependant couvert d’ignominie. Jésus-Christ seul a complètement rempli l’idée du philosophe, et rien n'est plus beau que ce combat de la vertu contre le crime et la perversité. Les abaïssemens du Fils de Dieu ne prouvent que sa bonté et son amour pour nous. Où trouver un sage qui ait vécu avec cette pureté, et qui soit mort avec cette constance? Ce sont les humiliations et la mort de Jésus- Christ qui ont mis l'univers à ses pieds : sa doctrine a été répandue, Rome a été terrassée, le Capitole a vu tomber ses dieux impuissans, les peuples barbares ont été domptés par la vertu de la croix, et le monde a été civilisé par la morale la plus pure. Cette croix, dont on semble rougir, a fait sa conquête. Le mystère de l’Incarnation ne renferme donc rien que de glorieux pour Dieu et de salutaire aux hommes.

L'abbé Frayssinous compléta, le 18 mai, son cours d'instructions de cette année, en considérant Jésus- Christ comme le bienfaiteur du genre humain. Il a été la vérité, en dissipant les erreurs du monde païen; il a été la wie, en répandant au milieu du monde païen un esprit tout nouveau qui l'a régénéré. Nous avons analysé, à l’occasion du cours d'instructions de 1815, cette conférence que l'orateur termina à peu près par ces mots (1), auxquels il substitua, dans la conférence imprimée, une nouveile péroraison :

« IL est permis de former des espérances pour l'avenir, lorsqu'on voit de si touchans exemples dans les plus hauts

(1) Ami de la Religion, t. XE, p. 76.

rangs ; lorsqu'on voit tant de zèle pour les bonnes œuvres ; lorsqu'on voit une jeunesse brillante s’empresser pour entendre parler de Dieu. C’est vous, Messieurs, qui , par votre naissance , vos talens, vos emplois , votre crédit, pouvez le mieux honorer, défendre et propager la religion. Soyons bons chrétiens ; nous n’en serons que meilleurs Français. »

M. Frayssinous prèche devant le Roi, le jour de la Pentecôte. —Mot de Louis X VIII. — Lettre de M. Frayssinous sur ce sermon.—1Il ne veut pas siéger au comité ecclésiastique. —Il refuse l’évèché de Nimes.— Sermon de la saint Louis à Saint-Germain-l’Auxerrois.—Opinion de M. Frayssinous sur les Petits séminaires.

Arrezé à précher, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle des Tuileries, M. Frayssinous fut présenté, le matin, à Louis XVIII, qui lui dit : « Monsieur l'abbé, je vous entendrai, ce soir, avec grand plaisir, et j'espère aussi avec profit. » Le Roi descendit, en effet, dans la chapelle pour assister au sermon, que l'auguste auditoire écouta avec une attention remarquable. Le sujet du discours étoit la religion chrétienne prouvée par les merveilles de son établissement. Dieu seul a pu la fonder, et rien de plus frivole que les explications que les incrédules voudroient donner de sa propagation. L'orateur développa ce sujet avec son talent accoutumé. Sa péroraison, surtout, fut noble et brillante, et son éloge du Roi et de la famille royale parut digne à la fois et de son ministère et de son souût.

« Elle doit être révérée comme l’ouvrage de Dieu, conclut-

il, cette religion qui, depuis quatorze siècles, est celle de notre patrie, que Clovis fit asseoir avec lui sur le trône des Francs , que Charlemagne protégea de toute la force de son bras puissant , que saint Louis honora par les plus héroïques vertus, à laquelle tant de rois ont dû la prospérité de leur règne ou leurs consolations dans l’infortune, et que nous voyons briller aujourd’hui sur le trône et sur les marches du trône avec un éclat tout nouveau. Seroit-elle donc destinée à périr au milieu de nous par notre sacrilége indifférence ? Ah ! ce n’est pas pour elle qu’il faut concevoir des alarmes, c’est pour nous-mêmes. L'histoire atteste qu’elle a toujours su réparer ses pertes par des conquêtes : c’est un soleil qui ne cesse d'éclairer une région, que pour éclairer une région nouvelle ; malheur à nous si nous en faisons la fatale expérience ! La religion peut se passer de la France, et la France ne peut se passer d’elle. Mais non, elle ne périra pas : le ciel , qui l’a sauvée par tant de miracles, la sauvera, s’il le faut encore, par des miracles nouveaux. Les dons de Dieu sont sans repentance, comme parlent nos livres saints (1). Oui, le Dieu des miséricordes semble nous lavoir promis pour toujours, lorsqu'il nous rendit les enfans de saint Louis; oui, la religion doit triompher par eux et avec eux. Quel auguste appui ne trouve-t-elle pas dans ce monarque qui ne porte pas vainement le nom de trés-chrétien, qui s’honore d’abaisser devant la croix ses hautes pensées, et d’être, sous les yeux de ses sujets, le premier serviteur de celui par qui règnent les rois! Chrétiens, lorsque de si grands exemples d’attachement à la foi de nos pères nous sont donnés par ce qu'il y a de plus illustre sur la terre , qui de nous ne mettroit son bonheur à les imiter? Heureuse la nation qui trouve ses modèles dans ses maitres, et qui n’a qu'à marcher sur leurs traces pour arriver à la gloire véritable dans Le temps comme dans l'éternité! »

(1) Rom. XI, 29,

Le 9 juin, M. Frayssinous écrivit à M. le comte d’Estourmel :

« Mademoiselle Olympe (sœur de son ami) étoit à la chapelle du Roi le jour de la Pentecôte. Je crois qu’elle vous en aura dit un mot. Elle porte , comme vous savez, quelque intérêt à l’orateur; et, s’il n’avoit pas un peu réussi, elle en eût un peu senti le contre-coup. C’est bien de la bonté, comme vous voyez. Elle ne s’en défend pas. C’est si excellent, que tout ce qu’elle affectionne doit valoir quelque chose. »

Le 10 juin, il prononça une courte, maïs touchante allocution pour le mariage de mademoiselle de Rastisnac et de M. le comte de la Rochefoucauld. Rappelant aux époux les devoirs que leur imposoit la société :

« Ici, dit-il, tous les souvenirs se réveillent. A la présence des parens se joint la mémoire des aïeux. Un jour, plaise au ciel que ce soit bien tard! vous vous trouverez à la tête d’une illustre maison, où l’élévation des sentimens, la bonté, . la générosité, ont relevé d’âge en âge l'éclat du rang et de la grandeur ; d’une famille toujours plus ambitieuse de mériter les honneurs que de les obtenir , et encore plus distinguée dans nos annales par les services qu’elle à rendus que par les dignités dont elle a joui. »

Puis, il demanda à Dieu de donner aux jeunes époux de continuer avec gloire la noble tradition de la religion et de l'honneur, dont ils devoient rester dépositaires.

Cependant, un comité, dont MM. de Latil, évêque d'Amyclée, et d’Astros, vicaire-général de Paris, faisoient partie, s’occupoit des affaires de l’Église de France. M. Frayssinous avoit décliné l'honneur d'y siéger, justifiant l'estime que M. de Périgord, grand-aumonier, professoit pour lui, par des preuves de son humilité et de son

[1817] LIVRE 1. CHAPITRE XVII. 177 désintéressement, aussi bien que par des preuves de son talent comme orateur. À propos de l'exécution du Concordat de 1817 et de la nomination aux évêchés, il écrivit, le 17 juillet, à M. Amable Frayssinous : « Votre cousin sera simple spectateur au milieu de tout ce mouvement. » En effet, ce fut à son refus que l'abbé de Chafloi, ancien archidiacre de Besancon, fut désigné pour le siége de Nimes. Quand le grand-aumônier présenta au Roi la liste des évêques à nommer, Louis X VIH s’étonnant que le nom de l'orateur de Saint-Sulpice eut été omis, on dut lui apprendre que M. Frayssinous, ainsi que MM. Desjardins et Legris-Duval, avoit sollicité, comme une faveur, de n'être point porté sur la liste des évêques (1). Sous l'éclat de l’épiscopat, il vit tout ce que ces fonctions ont de redoutable, et il recula toujours devant la charge d’ames. Comme on se montroit surpris de son refus, « Ces choses-là, dit-il, sont plus faciles à refuser qu'à accepter. » Faisant allusion aux trois prêtres distingués qui avoient donné cet exemple de désintéressement et de modestie, M. Picot (2) disoit :

« Félicitons une Eglise qui compte dans son sein des hommes si zélés à fuir les honneurs ; mais souhaitons pourtant que tous les ecclésiastiques que leurs vertus et leurs lumières rendent propres aux grandes places aient, nous ne dirons pas plus de zèle et de courage , mais moins de timidité et de répugnance pour ces laborieux emplois, et qu’ils se dévouent avec confiance aux devoirs d’un ministère dans lequel, s’il y a des contradictions à essuver, il y a aussi tant de bien à opérer, et tant de consolations à recueillir. »

(1) Jauffret constate ce fait, quoique avec moins de détails. (Wemoires historiques sur les affaires ecclésiastiques de France, t. LT, p. 164.) (2) Amide la Religion, t, XL, p. 91.

Le 25 août, jour de la Saint-Louis, l’Académie Francaise se réunit dans l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois, où l'abbé Frayssinous, tout en célébrant avec autant d'art que de noblesse, dans son exorde et sa péroraison , les vertus du saint, les qualités du monarque et les talens du lésislateur, donna une conférence sur la nécessité de la religion pour le bonheur public.

« Combien, dit l’orateur, n'est-il pas slorieux pour la France d’avoir été gouvernée par un si grand monarque! et quel Français ne se réjouiroit , Messieurs , de voir votre illustre compagnie faire revivre les hommages annuels autrefois rendus par elle à la mémoire du saint roi? En consacrant, pour ainsi dire, sa renaissance par cette pieuse solennité, l’Académie Française semble déclarer au monde entier, qu'on trouvera chez elle l’esprit comme les formes primitives de sa fondation, et que les premiers hommes de l'Etat par le mérite littéraire , aspirent à la gloire d’en être aussi les premiers par leur dévoûment à la religion comme au trône de saint Louis. Cette heureuse journée présage le retour de tous les hommes éclairés à ces vérités sacrées, que les législateurs et les sages de tous les siècles avoientprofessées jusqu’à nous, que les peuples ne méconnurent jamais impunément , et qui seules peuvent rajeunir notre antique monarchie, comme elles ont pu seules la former dans sa naissance , et la faire croître dans la suite des âges avec tant de gloire et de prospérité. »

La réunion du sénat littéraire au pied des autels parut favorable à M. Frayssinous pour présenter des considérations sur l'esprit irréligieux des temps modernes, et pour faire comprendre aux princes de la littérature, aux mobiles de l’opinion publique, que tout avoit été ébranlé par les mauvaises doctrines, et que c'étoit par les bonnes doctrines qu'il falloit tout raffermir. Il voulut leur mon-

trer successivement que, sans religion, l’ordre et la liberté sont impossibles.

« Matière importante, dit-il, que je me plais à traiter devant l’élite des écrivains de la France, devant ceux-là mêmes qui, par leurs ouvrages, peuvent exercer une si heureuse influence sur l'avenir comme sur le présent. L'homme de lettres méconnoitroit la dignité de sa vocation, il profaneroit les dons qu’il a reçus de l’auteur de tout bien, s’il ne Les employoit au triomphe de la vérité et de la vertu ; il doit toujours se souvenir que le talent, comme le pouvoir, n’est donné à l’homme que pour le bien de ses semblables, et qu’il n’est pas plus permis d’abuser de l'esprit pour corrompre , que de la puissance pour opprimer. »

Après avoir développé son sujet, il ajouta :

« Donnons au siècle ce qu'il a le droit de réclamer ; mais sachons lui refuser ce qu’il ne pourroit obtenir que pour sa ruine et pour celle des âges suivans. Si les esprits, même d’un ordre supérieur, sont obligés en certaines choses de plier devant leur siècle, il leur appartient aussi, sur beaucoup d’autres, de le dominer, de le maitriser, de l’arrêter dans ses écarts, et de le faire marcher dans les voies de la sagesse et de la vérité. C’est aux classes élevées, éclairées, de la société, à faire triompher les bonnes doctrines : telle est leux destinée , telle est la vôtre, Messieurs ; la patrie et la religion vous appellent à la remplir; et, fidèles à leur voix, vous ne tromperez pas leurs espérances. »

La leçon étoit présentée avec trop de délicatesse pour n'être pas accueillie. L'Académie Française loua dans ce discours l'élévation des pensées, la force du raisonnement, la parfaite mesure des expressions. L'orateur, pressé de communiquer son manuscrit, afin qu'on le livrät à l'impression, s'y refusa avec modestie, en di-

180 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] sant : « Il y a des discours qu'on apprécie au débit, mais qui perdent leur mérite à la lecture. »

Dès cette année, M. Frayssinous eut occasion d'exprimer, sur les petits séminaires, une opinion qu il dut, dix ans après, émettre dans les conseils du Roi. M. Lacombe, depuis vicaire-général et supérieur du petit Séminaire de Bordeaux , setrouvoit à Paris pour solliciter l’autorisation d'établir à Cadillac-sur-Garonne (Gironde) une école secondaire ecclésiastique dont il avoit avec zèle préparé les élémens. Comme sa demande étoit repoussée, M. Frayssinous, à qui il parla de cette affaire, l’aida de ses conseils, et écrivit, le 16 octobre 1817, à l'abbé Élicagaray, son successeur au sein de Ja commission d’Instruction publique, la lettre suivante, qui produisit une grande impression.

« Vous voulez savoir quelle est ma manière de penser sur les petits séminaires. Je vais vous répondre sur des faits que j'ai recueillis ces jours derniers à l’occasion d’une demande de cette sorte , et qui pourront servir de base à un Mémoire que je me propose de rendre public, s’il doit être de quelque utilité.

» Le concile de Trente, session 23°, jugea qu’un des moyens les plus puissans pour ranimer l'esprit ecclésiastique, pour le bien de la société comme de la religion, c’étoit d'établir des écoles dans lesquelles on élevät pour le sacerdoce des enfans en qui l’on reconnoîitroit d’heureuses dispositions.

» Depuis la tenue de ce concile, qui fut terminé en 1563, le clergé de France, de concert avec nos rois, s’est plus ou moins occupé de l’établissement de ces maisons ecclésiastiques.

» Je dis le clergé : on le voit par l’assemblée générale de Melun en 1579, par les conciles provinciaux de Rouen, de Reims, de Bordeaux, de Tours, de Toulouse, de Bourges,

[1817] LIVRE I. CHAPITRE XVII. 181 d'Aix, tenus depuis 1581 jusqu’en 1624, par l’assemblée pénérale de 1625, etc.

» J’ai dit nos rois : on le voit par l’ordonnance de Blois, art. 24; l’édit de Melun , art. 1 ; l'ordonnance de 1629, art. 6; enfin, la déclaration du 15 décembre 1698, enregistrée au parlement le 31 du même mois. Louis XIV y exhorte tous les archevèques et évèques , et leur enjoint d’établir incessamment des séminaires dans les diocèses où il n’y en a pas, pour y former des ecclésiastiques, et d'établir, autant qu'il sera possible, dans les diocèses, des maisons particulières pour l'éducation des jeunes clercs depuis l’âge de douze ans, et qui paroîtroient avoir de bonnes dispositions pour l’état ecclésiastique.

» Il est inouï que nos rois soient intervenus dans l’établissement de ces écoles autrement que pour les favoriser et les protéger : toujours le gouvernement en a été uniquement entre les mains de l’évêque diocésain. Que si aujourd’hui on venoit à l’en dépouiller, on mettroit l’épiscopat dans la nécessité de réclamer ses droits et ses libertés : ce qui, je crois, ne seroit avantageux pour personne.

» On ditqu’autrefois iln’existoit pas de petits séminaires : cette assertion n’est pas exacte. D'abord, on a vu que nos rois et le clergé, d'accord sur cette matière, s’étoient occupés d’en établir : cela est constant par les monumens les plus irréfragables. Tantôt ils étoient séparés des écoles de théologie , tantôt ils leur étoient unis, suivant les circonstances. Ainsi , le cardinal de Lorraine, à son retour de Trente, avoit jeté les fondemens d’un petit séminaire pour cinquante élèves, et l’un de ses successeurs, Le Tellier, continua cette œuvre.

» Que si les petits séminaires devinrent plus rares dans la suite, cela s'explique aisément par des circonstances qui ne sont plus. On vits’établir en France des corporations enseignantes , telles que les Jésuites, les Pères de l'Oratoire, de

la Doctrine chrétienne, et d’autres encore. Chez elles, les

182 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] habitudes données à la jeunesse étoient profondément religieuses. Ajoutez-y que l'esprit même du siècle , l’état florissant du clergé , l'intérêt des familles , tout contribuoit à diriger les esprits vers l’état ecclésiastique. En conséquence , on mit moins d'intérêt à former eu à conserver des écoles spéciales pour les aspirans au sacerdoce. Toutefois, elles se perpétuèrent dans certains diocèses. À mesure que ce qui les remplaçoit s’est affoibli, on en a senti la nécessité. Dans l’assemblée du clergé de 1786, le savant et vertueux M. Dulau , archevèque d'Arles, fit un Rapport, que nous avons encore, sur un projet d'établissement des petits séminaires dans les diocèses. Toulouse en avoit un, et, quelques années avant le commencement de nos troubles, nous avions à Paris la Communauté des clercs, dirigée par M. Dubourg, aujourd'hui érèque de la Louisiane; à Bordeaux, le petit séminaire Saint-Raphaël.

» Dans l’état actuel des choses, qui ne sent pas la nécessité de ces établissemens?

» Il est d'expérience qu’il ne sort pas des trente-six colléges royaux un seul élève pour l’état ecclésiastique. Il est de fait que les colléses communaux en fournissent peu. Il est également de fait que le plus grand espoir du sacerdoce en France est malheureusement dans la classe indigente, dans celle dont les enfans ne peuvent guère, faute de ressources, être élevés dans nos colléges. La conclusion est nette : les petits séminaires sont donc absolument utiles. |

» Je ne sais ee qui arrivera dans la suite, si nos collèges seront d’une plus grande ressource : je parle de ce qui est actuellement. Il ne faut pas que des espérances vaines, et qui, dans tous les cas, ne peuvent se réaliser de long-temps, nous fassent négliger le seul remède à nos maux présens.

» Qu'on essaie, si l’on veut, d'établir dans chaque collége royal une douzaine de bourses pour des enfans pauvres ou autres qui se destineroient à l’état ecclésiastique. Ce sera une ressource des plus foibles, à la vérité, parce que plusieurs

s’arrêéteront au milieu de la course ; mais enfin, si, dans la suite, cette fondation réussissoit, elle pourroit devenir précieuse pour les colléges comme pour le clergé. Aujourd'hui un bon sujet de plus est inappréciable : la disette des ministres est si grande dans les diocèses!

» On dit que, dans les petits séminaires, les études sont foibles. Il faut nous entendre : elles ne sont pas aussi fortes que dans les colléges de Paris (1); mais , dans la réalité , elles ne sont pas plus mauvaises que dans la plus grande partie de nos colléses communaux et de quelques collèges royaux. D'ailleurs , souvent, dans les maitres , le zèle supplée à la science. Une fois que chaque diocèse aura son évêque, ces écoles ne pourront que se ressentir de sa vigilance et de ses soins. La plupart des nouveaux évêques , formés à l’école de Paris, sentiront aussi bien que qui que ce soit le prix de bonnes études. Je ferai encore une réflexion : s’il est vrai que, dans tous les hommes qui ont illustré la France, il n’en est pas un qui ne soit venu se former à Paris, il est également vrai de dire que la plupart d’entre eux n’avoient pas fait leurs humanités à Paris ; et où donc? Souvent dans des écoles qui ne valoient pas mieux que les petits séminaires pour les études. Au reste, si les localités, si rien ne s’y oppose , les évêques seront les premiers à y envoyer leurs jeunes clercs : mais ici toute mesure coërcitive pourroit être impraticable et funeste.

» On ditqu'ilestutile que les élèves pour l’étatecclésiastique vivent de bonne heure avec ceux des diverses elasses de la société. Je répondrai que cette considération n’avoit pas frappe ceux qui, depuis le concile de Trente jusqu’à la fin du xvr siècle, s’occupèrent à établir des écoles spéciales, qu'il faut se borner à vouloir le possible, que tout doit céder à la nécessité, et qu'en attendant des circonstances meilleures pour la re-

(1) On ne doit pas oublier que cette lettre a été écrite en 1817. Aujourd'hui, le petit séminaire de Paris, par exemple, rivalise, pour la force des

études, avec. tous les collèges royaux.

ligion et les mœurs , il faut prendre en considération les circonstances actuelles.

» On dit que le gouvernement doit surveiller tous les établissemens quelconques. Mais quoi? Un évêque, nommé par le Roi, et qui lui a prêté serment de fidélité, n’est-il pas un bon garant pour un petit séminaire, comme il l’est pour un séminaire de théologie? N’exagérons rien, si l’on ne veut tout perdre. |

» Si l’on ajoute de nouvelles entraves à celles de l’ordonnance du 5 octobre 1814, je dirai, avec le sentiment de la plus vive douleur, et je le prouverai avec le sentiment de la conviction la plus profonde : C’est fait du sacerdoce en France. Qu'on réfléchisse sur les conséquences morales et politiques!

» P. S. Ceci n’est qu’un croquis fait à la hâte : mais je suis bien sûr que j’aurois pour moi, s'ils étoient consultés, tous les évêques, les grands-vicaires, tous les ecclésiastiques qui ont quelque connoissance des hommes et des choses. Or, qui, mieux que le clergé, connoît ce qui lui convient pour sa restauration dans l’ordre spirituel , et qui, plus que lui, est intéressé à y donner tous ses soins ? »

Examen du peuvoir législatif de l’Église sur le mariage, par M. Boyer. — M. de Quelen fait désigner M. Frayssinous pour prècher l’Avent aux Tuileries. — Correspondance curieuse, à ce sujet, avec le grand-aumônier.— Sermons de l’'Avent.— Compliment de Louis XVIII à l’orateur.— Lettre

de M. Frayssinous sur l'Avent et sur la polémique relative au Concordat de 1817.

Quaxp les prêtres de la société de Saint-Sulpice avoient été autorisés, en 1814, à reprendre la direction de leurs ? . ° 1177 e , ? e séminaires, M. Boyer s'étoit vu chargé d'enseigner la théologie morale à Paris, A la fin de 1817, sa science se

[1817] LIVRE f. CHAPITRE XVHI. 185

révéla au-dehors de Saint-Sulpice par un ouvrage solide.

À cette époque, la doctrine hérétique qui méconnoit à l'Église le pouvoir d'établir des empêchemens dirimans au mariage, doctrine transmise de Luther à Launoy, de Launoy aux théologiens de Pistoie , de ceux-ci aux constituans de Paris, et de ces derniers aux conseillers de Napoléon, étoit reproduite par quelques théologiens et quelques jurisconsultes, philosophes ou jansénistes , tels que l’ex-Oratorien Tabaraud (1) et le président Agier. M. Boyer eut d’abord quelque répugnance à s'engager dans cette polémique : mais des amis, dont il respectoit le jugement, l'encouragèrent à opposer la doctrine catholique aux novateurs; et lui-même, convaincu que l'ignorance de notre siècle sur la théologie est au niveau du mépris qu'il affecte pour la religion et ses ministres, voulut venger la saine doctrine des dédains de tous les faiseurs de système.

« Ce cri de la foi, disoit-il avec l’accent d’une douleur sublime, que l’Eplise opposera toujours à l'erreur, s’est beaucoup affoibli au milieu de cette indifférence pour la vérité, qui s’est emparée de tous les esprits, et que l’Ecriture appelle le sommeil de la mort. Cette foule de savans qui servoient comme de rempart à la cité sainte, et présentoient à l'erreur un front si redoutable, s’est beaucoup éclaircie parmi nous : et l'Église Gallicane a la douleur de voir mourir ses docteurs sans qu'ils laissent après eux des successeurs de leur doctrine. Puisque l’hérésie saisit ce moment pour lever la tête, et reproduire avec audace ses erreurs foudroyées , il est bon de lui montrer que toutes les sentinelles d'Israël ne sont pas endormies, qu'il y en a qui veillent encore, et qui sont

(1) Principes sur la distinction du contrat ot du sacrement de mariage,

prêtes à sonner l’alarme , et à signaler la mauvaise doctrine aux pasteurs et aux peuples. »

Le discours préliminaire de |’ £xamen du pouvoir législatif de l'Église sur le mariage est de la plus haute éloquence.

Dans la première partie, M. Boyer prouve que ce pouvoir est un dogme de la foi catholique solennellement défini par le concile de Trente; dans la seconde, il établit que ce décret a son fondement dans la doctrine enseignée par l'Église depuis les Apôtres jusqu'à nous: dans la troisième parte, il explique la nature du contrat de mariage, et montre que la nature seule de ce contrat doit le faire rentrer dans les attributions de l’Église. Examinant en quel sens on peut appeler le mariage un contrat civil, et dissipant les arguues de Tabaraud , il constate entre autres la fausseté des faits et des autorités à l'aide desquels l’ex-Oratorien avoit essayé de prouver qu’on étoit libre autrefois, dans l’Église Grecque et dans l'Eglise Latine, de séparer le contrat de la bénédiction nuptiale.

I! devenoit d'autant plus nécessaire de traiter ce sujet, que, dans quelques diocèses, la saine doctrine s’étoit presque effacée au milieu des idées nouvelles que la révolution avoit fait éclore. Plusieurs s’étoient persuadés que l’enseignement de l’Église avoit dû céder aux circonstances, et que ses empêchemens n'avoient plus aucune force, puisqu'ils n’étoient pas mentionnés dans le Code civil. Une opinion si contraire à tous les principes ne pouvoit résister à l’£xamen plein de logique et de méthode de M. Boyer. Cet ouvrage d’un homme accoutumé à manier les armes de la théologie étoit destiné ,

[1817] LIVRE I. CHAPITRE XVII, 187 par sa clarté, par sa précision, par la force des raisonnemens, à servir désormais de fanal pour l'enseignement. Dans ce traité lumineux et décisif, les jeunes théologiens devoient apprendre à distinguer le dogme de l'opinion , à repousser un système imaginé en haine de l'Église, et à se former des idées nettes sur des matières trop souvent obscurcies par la prévention.

L'Examen est suivi d'une Dissertation sur la réception du concile de Trente dans l'Église de France , où l’auteur fait preuve de la même sagacité que dans le précédent écrit. Outre les deux questions du mariage et du concile, il en examine plusieurs qui tenoient moins essentiellement à son sujet ; il venge les pratiques de l'Église et les dévotions que l’orgueil du siècle et l'esprit de secte qualifioient de superstitions; ilrépond victorieusement aux objections de Tabaraud contre la Conception immaculée de la sainte Vierge, son Assomption, la dévotion au Sacré-Cœur.

La critique peut signaler des taches dans le style de cet ouvrage ; mais le fond est substantiel, et M. Boyer y fait preuve d’un beau talent de dialectique.

Il fut publié à l’époque de l'Avent de 1817.

L'abbé de Quelen, désigné par le grand-aumônier, devoit d’abord prêcher cette station devant le Roi; mais, à la veille d’être promu à l’épiscopat, il ne crut pas pouvoir la remplir. Aussi plein d'affection pour la personne de M. Frayssinous, son ancien maitre au séminaire de la Fache noire, que d’admiration pour le célèbre Conférencier de Saint-Sulpice, il voyoit avec peine qu'un tel talent n’eût point été produit à la cour. M. Frayssinous n'y avoit encore prêché que le jour de la Pentecôte : sur la demande de l'abbé de Quelen,

155 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1617] dont cette démarche atteste l’ingénieuse reconnoissance, le grand-aumônier le chargea de la station de l'Avent. D'autres eussent envié cet honneur : l’apôtre de Saint- Sulpice se défendit de l'accepter, et M. de Périgord dut essayer de vaincre sa modestie.

« Quelque confiance , Monsieur, que j'aie en vous, lui écrivit-il le 15 juin, je ne puis me rendre aux réflexions que vous me présentez pour vous refuser à vous charger de la station de l'Avent. L'abbé de Quelen, dont vous connoissez le zèle pour tout ce qui doit procurer le plus grand bien, sûr de vos succès, en a joui d'avance en vous demandant de le remplacer. Je l’ai proposé au Roi, qui, touché du procédé de l'abbé de Quelen, et ayant présent le discours que vous avez prononcé devant lui (1), a bien voulu agréer la demande que je lui ai faite. Vous ne pouvez donc plus balancer.

» Vous me dites, Monsieur, qu’un seul de vos discours est analogue aux sermons qui se prêchent dans l’Avent d’après l'Evangile du jour : mais rien n’y oblige; c’est une seule des vérités de la religion qui y est traitée; et vous, Monsieur, c’est la religion tout entière que vous enseignez dans toute sa beauté , sa vérité, appuyée sur des preuves auxquelles les incrédules qui vous entendent ne peuvent résister.

» Nous devons nous placer, Monsieur, dans les incroyables etaffligeantes circonstances où nous avons le malheur de nous trouver. De qui sont composés vos auditoires à présent? À l'exception de quelques personnes favorisées par une grâce particulière du Seigneur, les autres ont été entrainées par le tourbillon révolutionnaire, et ont oublié tout ce qui leur avoit été enseigné dans leur jeunesse. Les autres n’ont jamais entendu parler de la religion , ou, s’ils en ont entendu parler, ce n’a été que pour recevoir des préventions contre elle, ainsi qu’en sont convenus nombre de vos auditeurs. C’est

(1) Lejour de la Pentecôte.

donc ce grand nombre qu'il est de notre devoir d’instruire ; et qui peut mieux que vous y réussir, Monsieur, doué d’une clarté, d’une précision , d’une force de raison dont vous avez le bonheur d’avoir déjà vu résulter les plus heureux effets ?

» Cette multitude qui se rend à Saint-Sulpice pour s’instruire auprès de vous est certainement, Monsieur, bien intéressante : mais vous sentez qu'ayant le même succès dans le nouvel auditoire que je vous propose , succès dont je n’ai aucun doute, le bien que vous ferez sera plus étendu. A Saint-Sulpice, ce sont des personnes qui, en grande partie, ne le quittent pas. Dans celui-ci, elles sont de toutes les provinces , où elles retournent passer un certain temps chaque année. Ce sont des jeunes gens, qui, instruits, feront par leur bonne conduite impression, il faut l’espérer, sur toute cette jeunesse qu'on cherche à entrainer dans l’erreur dès les premières lueurs de la raison.

» Vous ne vous refuserez donc pas, Monsieur, au désir que je vous ai témoigné , et encore moius à celui du Roi, juste appréciateur du mérite, qui juge les avantages qui doivent résulter de ce qu’on lui propose pour le véritable bonheur de ses sujets.

» J’ai l'honneur d’être, avec la considération méritée qui vous est si justement généralement acquise, Monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

» f ALEx. ANG. Arch. Duc de Reims. »

Vaincu par une si gracieuse insistance, M. Frayssinous répondit au grand-aumônier :

« Dans la lettre que j'ai eu l'honneur d'adresser à Votre Grandeur (1), j'avois pris la liberté de faire quelques obser-

(1) M. de Périgord ne fut proclamé cardinal que dans le consistoire du 28 juillet suivant.

190 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1817] vations ; mais il vous appartenoit d’en être le juge. Vous avez pesé tout, cela me suflit : je ne balance plus , et c’est avec la plus respectueuse confiance que je me soumets à votre décision.

» Tout en regrettant que M. l’abbé de Quelen se dérobe à l’occasion de paroître à la cour avec le succès qu’il avoit le droit d'attendre de son ministère, je ne puis qu'être touché de l'exemple de modestie et de désintéressement qu’il donne dans cette circonstance.

» La dernière lettre que vous avez eu l’extrème bonté de m'écrire relativement à cette substitution de prédication pour l'Avent doit me pénétrer d’une reconnoissance toute particulière. C’est un sentiment que je me plais à joindre à tant d’autres dont je vous prie d’agréer le sincère hommage. »

Le Conférencier de Saint-Sulpice parut donc dans la chaire de la chapelle royale.

Le premier dimanche de l'Avent, il prit pour texte ces paroles du Psalmiste : Nisi Dominus ædificaverit domum, in vanum laboraverunt qui ædificant eam. En annonçant qu'il alloit parler de la nécessité de la religion, il la distingua de la superstition et du fanatisme, que l’ignorance et la mauvaise foi ont affecté de confondre avec elle. La religion n’est autre chose que la croyance pratique qu'il existe un Dieu , et que l’homme a des devoirs à remplir envers lui. Que mettroit-on à la place de ce puissant mobile? L'intérêt, l'amour de soi, l’égoisme ? c'est-à-dire qu’au lieu de réprimer les penchans vicieux, on les encourageroit et on les alimenteroit par une si funeste doctrine. Invoqueroit-on les lois? Mais elles ne sont rien sans les mœurs, disoit un célèbre païen; et les mœurs sont perdues là où il n'y a pas de religion. L'orateur réfuta éloquemment dans ce discours cette maxime

de l'indifférence et de l'orgueil, que la religion n’est bonne et nécessaire que pour le peuple.

Ledeuxième dimanche, sur letexte, £ go sum veritaset vita, qu'on l’a vu si heureusement développer, il traça les grands caractères de celui qui seul a pu tenir un langage si extraordinaire. On se rappelle qu’il prouve, dans sa conférence, que Jésus-Christ a été la vérité en dissipant les ténèbres et l’aveuglement où le genre humain étoit enseveli; et que Jésus-Christ a été la vie par l'influence de sa doctrine sur les lois de la société et sur l'état du monde. Ce cadre donna lieu à M. Frayssinous de peindre et les déplorables égaremens du paganisme, et les bienfaits d’une religion qui a fait de la charité mutuelle un devoir, et qui a suscité tant d’établissemens précieux pour l'humanité.

Le troisième dimanche, prenant pour texte ce verset de l’Ecclésiastique : Æ{tiora te ne quæsieris, et fortiora te ne scrutatus fueris, il captiva l'attention de son auguste auditoire par l'intérêt qu'il sut jeter sur les plus hautes matières ; et avec cette logique sévère, qui, chez lui, s’allioit si bien à la chaleur de l’éloquence, il démontra qu'une religion divine doit avoir des mystères, et ensuite que ces mystères, tout incompréhensibles qu'ils sont, exercent une influence singulièrement utile sur la morale et sur la conduite de la vie.

Le jour de Noël, il choisit pour texte ces paroles de saint Paul : Von judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum , et hunc crucifixum. Elles l’amenoient naturellement à célébrer , dans son exorde, les merveilles de la croix, qui a changé la face de l'univers. En vain, la cité maitresse du monde a élevé des temples magnifiques en l'honneur de Jupiter : il succombera , ce

maître des dieux , et ses foudres ne le sauveront pas de la ruine commune. Un étranger, un Juif, un homme attaché à une croix comme un esclave, viendra arborer ses étendards sur le Capitole, et de là dicter ses lois à l’univers. Des hordes accourront du Nord, et fondront sur l’Empire Romain; mais la religion les vaincra à son tour. On connoiît la division du discours sur l’Incarnaton : le premier point expose la beauté et la grandeur de ce mystère ; le second réfute les objections qu'y oppose l’incrédule. L'orateur finit par des vœux pour la religion et pour la famille royale. Quelques beaux esprits, qui voyoient l'opinion dans leur coterie, et la nation entière dans certains salons, affectoient alors de croire qu'il n’y avoit plus de religion en France, et que c’étoit une chose surannée et presque ridicule. M. Frayssinous dissipa cette erreur par des faits éclatans, et cita surtout les étonnans résultats du zèle des missionnaires partout où ils portoient la parole divine : à leur voix, la religion reprenoit tous ses droits, et rentroit dans les cœurs. Eile ne devoit donc point périr cette religion sainte , et l’on pouvoit concevoir des espérances d'autant plus fondées, qu'un plus grand nombre de premiers pasteurs alloient travailler dans les provinces à réparer les ruines du sanctuaire. Cette allusion aux conséquences du Concordat de 1817, auquel Louis X VIIE venoit d’attacher son nom, fut saisie avec faveur.

Le prédicateur de l'Avent ayant été présenté au Roi, suivant l’usage, le lendemain de Noël, ce prince lui dit : « Monsieur l'abbé, votre présence aujourd'hui ne m'est plus aussi agréable, puisqu'elle m'annonce la fin de voire station, »

M. Frayssinous écrivit, le 10 janvier 1818, à M. le comte d'Estourmel :

« Vous avez bien senti, mon cher et très-honoré préfet, qu'un prédicateur de l'Avent à la cour étoit un personnage extraordinairement occupé et préoccupé, et que, s’il ne lui étoit pas permis d'oublier ceux qui veulent bien avoir quelque amitié pour lui, il l’étoit de négliger un peu sa correspondance. Enfin, je puis me rendre à mon penchant naturel, autant qu'à mon devoir, et vous souhaiter toutes les bonnes choses présentes et futures... L’Avent a réussi : vous avez su le joli mot du Roi. »

Dans cette lettre, l'abbé Frayssinous indique une question alors très-vivement débattue :

« S'il falloit juger du Concordat par la haine qu'on lui porte, je croirois que le salut de la religion et de la France y est attaché. On ne peut pas écrire contre d’une manière plus sotte ou plus atroce. A la garde de Dieu ! »

Première édition des Frais principes de l'Eglise Gallicane, par M. Frayssinous. — Eloges donnés à ce livre par le cardinal de Bausset. — Critique de M. d’Aviau— Nouveaux éeclaircissemens sur quelques objections qu’on oppose au Concordat, par M. Boyer. — Seconde édition des Frais principes.

Daxs une controverse animée , lorsque des écrits violens ont mis la vérité en péril , et que l'opinion égarée flotte entre le nombre et la raison, entre l'audace et la modération , entre les clameurs d’un parti et les vœux des hommes de bien; qu'il paroisse un écrivain d'une réputation imposante , d'une doctrine saine, d'une sa-

gesse éprouvée, il se fait écouter de tous, il calme une opposition effrénée, il rallie à lui ceux qui cherchent le vrai de bonne foi, il rappelle des notions oubliées , et fait sortir la vérité du sein des nuages dont on la couvroit. Le grand-aumônier jugea M. Frayssinous capable et digne, par ses connoissances , par la haute estime dont il jouissoit , par ses talens et ses services, de produire un effet si salutaire. De son côté, M. Frayssinous, esprit conciliant et sincère, en cédant à l'invitation du cardinal de Périgord, se persuada qu'il pouvoit intervenir avec fruit dans la polémique brülante qui s’étoit engagée à l’occasion du Concordat de 1817. De Rome, M. Louis de Sambucy, chanoine , secrétaire français du sacré Collége, Ini écrivit :

« L'annonce de votre ouvrage a fait ici la plus agréable sensation. J'en ai parlé moi-même au saint Père, qui le lira avec intérêt, parce qu’il a une pleine conviction de la justice de la cause, et qu’elle sera défendue avec courage, comme avec modération, par celui qui consacre ses veilles et ses travaux au triomphe de la religion et de l'Eglise. La tâche est difficile à remplir; mais personne n’est plus à même que vous de la remplir avec succès. Il tardoit à tout le monde de voir entrer en lice un évêque, ou un de nos courageux défenseurs. »

Au commencement de l’année 1818, M. Frayssinous fit paroïitre Les vrais Principes de l'Église Gallicane sur le gouvernement ecclésiastique, la Papauté, les Libertés Gallicanes, la promotion des évéques, les trois Concordats et les Appels comme d'abus, suivis de

Réflexions sur un écrit de M. Fiévée (1), embrassant

1) In-8° de 220 pages.

ainsi toutes les questions qu'on venoit d'examiner sous des points de vue divers.

Pour faire bien connoitre la pensée intime de l’auteur, il nous suffit de transcrire ses premières paroles :

« Le Concordat de 1517 a. été combattu par des écrits dans lesquels on chercheroïit en vain cette précision d'idées, cette netteté de langage qu’on aimeroit à trouver dans les controverses, et cette modération, cette sage retenue qui s'allie si bien avec l’amour sincère de la vérité. Ce n’est point avec des prétentions hautaines, des expressions chagrines, des notions vagues et confuses, des citations sans discernement, et des plaintes sans mesure, qu'on peut espérer d’éclaircir les matières, et de pacifier les esprits. Ne seroit-il pas possible de s'expliquer pour s’entendre, et de s'entendre pour faire cesser des divisions funestes et en prévenir de nouvelles? Distinguer le dogme, qui est invariable, de la discipline qui ne l’est pas ; allier la pureté des principes avec de sages tempéramens ; rapprocher les esprits, non par de läches concessions, mais par des explications légitimes; fixer ainsi les idées, et tracer des règles qui puissent diriger les vrais catholiques, tel est le but que nous nous proposons. »

Aux yeux de M. Picot, cet ouvrage apparoissoit comme un traité élémentaire de la doctrine Gallicane, mais aussi comme une barrière contre des interprétations outrées de cette doctrine (1). Pour l’analyser d’une manière impartiale, 1l convient de se placer au point de vue particulier de M. Frayssinous.

On peut diviser son écrit en deux parties distinctes , quoique liées entre elles. A la première se rattachent les questions sur le gouvernement ecclésiastique, la Pa-

(1) Ami de la Religion, t. XV, p. 105.

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