LE
pauté, les Libertés Gallicanes, et la promotion des évéques, qui sont des objets plus généraux ; dans la seconde rentre ce qui semble plus de circonstance, les Concordats et les Appels comme d'abus.
L'auteur cherche les règles du gouvernement ecclésiastique dans l'antiquité : c'est, en effet, à l’origine de l'Église qu'il faut remonter pour connoître ses droits. Alors elle ne pouvoit déployer que les pouvoirs qu'elle avoit reçus de Jésus-Christ, et dès lors cependant elle prononcoit avec une autorité souveraine sur les matières de la foi et sur les règles des mœurs; elle faisoit des lois de discipline, établissoit des pasteurs, prononcoit des réprimandes et des censures, accordoit des dispenses. Certes, dit M. Frayssinous, dans ces temps où les maitres de l’Empire étoient les redoutables persécuteurs de VE: glise , ce n'étoit pas de leur sanction que ses lois et ses décrets tiroient leur autorité. On sait bien que les droits divins qu'elle avoit alors, elle ne les a pas perdus; ce qu’elle tient de Jésus-Christ doit durer autant qu elle. Que les princes soient chrétiens ou qu'ils ne le soient pas, leur autorité, par rapport à la religion, est exactement la même : par la profession qu'ils font du christianisme, ils ne perdent rien de l'intégrité de leur couronne, comme l'Église ne perd rien de l’intégrité de sa puissance spirituelle. Après avoir posé ces principes, l’auteur répond à quelques diflicultés. On dit, par exemple, que la discipline est une chose extérieure, et que ce qui est extérieur est du ressort du magistrat : M. Frayssinous fait voir qu'en admettant cette maxime, on soumettroit tout au prince, même l’enseignement et l'administration des sacremens, qui sont des choses extérieures. Il s’objecte cet adage dont on a si fort abusé :
« L'Eglise est dans l'Etat, et non l'Etat dans l'Eglise. » Ou bien, dit-il, ce n’est là qu'un jeu de mots ; ou bien, si l’on veut y attacher un sens raisonnable, il est manifeste que l'Etat est dans l'Eglise de la même manière que l'Eglise est dans l'Etat. L'Eglise est dans l'Etat : c'est-à-dire que tous ses membres, les évêques, les prètres, comme les simples fidèles, sontsoumis au magistrat dans les choses civiles et politiques. L'Etat est dans l'Eglise, en ce sens que les magistrats, comme le peuple, sont soumis à l'Eglise dans les choses de la religion. L'auteur développe, dans le reste de cet article, la distinction des deux puissances, et indique quelles sont leurs fonctions séparées.
Dans l'article de la Papauté, M. Frayssinous expose les prérogatives du saint Siége en vertu de sa primauté divine, d'honneur et de juridiction. Parlant le moins qu'il peut en son propre nom, et s’entourant des autorités qu'il juge les plus imposantes, 1l invoque le témoignage des auteurs français accrédités dans les écoles, et il ajoute :
« Fatigués, ce semble, de cette 1immobilité du Siége apostolique, irrités de son inflexible rigueur envers les mauvaises doctrines, les novateurs n’ont rien oublié pour en faire un objet de haine et de mépris. Avec quelle ardeur ils ont fouille dans les archives du temps, pour en tirer, et mettre au grand jour, tous les traits d’ambition et d’avarice, d'orgueil et de débauche, d'emportement et de faux zèle, dont ont pu se souiller des Pontifes Romains ; et cela pour en faire rejaillir la honte sur le souverain pontificat lui-même, et sur l'Eglise, qui le révère comme son chef! Faire ressortir les vices et dissimuler les vertus; étaler avec conplaisance les excès et les abus du pouvoir, et jeter un voile sur les services immenses rendus à la civilisation, aux lettres, aux sciences,
aux arts, à l'humanité tout entière; telle est la marche des ennemis du saint Siége. Ne tenant aucun compte de la différence de la législation et des mœurs, du génie du siècle et des peuples, ils jugent les temps passés avec les idées modernes ; et non-seulement ils déplorent les abus, ce qui est bien permis, mais ils font un crime aux Papes de s’ètre ressentis de l'esprit universel de leur temps. Certes, même au milieu des abus, les Pontifes Romains se sont montrés bien souvent si supérieurs à leurs contemporains, qu’ils devoient bien plutôt exciter des sentimens d’admiration par leur supériorité, que l’amertume des reproches par leurs écarts. »
Après avoir cité sur le même sujet des auteurs même Protestans, l’auteur examine la question du temporel des Papes, et s'appuie de l'autorité de Bossuet, de Fleury, du président Hénault, de Bergier, qui tous ont reconnu combien il a été avantageux pour l'Eglise que les Pontifes Romains eussent une souveraineté qui les rendit indépendans.
Arrivé à l'article des Libertés Gallicanes, M. Frayssinous s'exprime ainsi :
« Les Libertés de l’Eplise Gallicane sont une de ces choses dont on parle d’autant plus qu’on les entend moins... Je dirai sans détour qu’on ne doit les chercher ni dans les factum d'avocats, plus jurisconsultes que théologiens, ni dans des maximes sans fondement solide, qu'on peut nier avec la même facilité qu’on les affirme, ni dans une jurisprudence qui tendoit autrefois à tout envahir, et qui ne faisoit que donner des chaînes au ministère ecclésiastique. C’est surtout l’épiscopat français qui devoit mieux connoître nos Libertés, puisqu'il en étoit le gardien et le dépositaire, et qu’il avoit un si grand intérêt à les maintenir : jaloux de conserver celles qui sont légitimes, il ne l’a pas moins été de les contenir dans de justes bornes, d'empêcher qu'elles ne dégénérassent
11818| LIVRE I. CHAPITRE XIX, 199 en licence, et qu'on ne les fit servir à opprimer, dans leurs fonctions spirituelles, le Pape par les évêques, et les évêques par les cours séculières. »
Après cela, on s'attend à voir M. Frayssinous, sinon entrer dans tous les détails, au moins renverser, sur les points principaux, un système qui ne s'étoit que trop accrédité dans la magistrature et qui compte encore aujourd'hui des partisans ; on s'attend à le voir émettre des observations sur la manière dont Pithou, Dupuis ét Durand de Maillane ont expliqué les Libertés Gallicanes : mais 1] se contente de montrer en quelques mots le peu de confiance que méritent ces auteurs. Examinant quelle idée il faut se faire des Libertés, il trouve trop vagues les termes d'anciens Canons, de Droit commun, et il réduit ces Libertés à peu près aux quatre Articles de 1682 et aux conséquences qui en découlent. IL fait observer que les treize Articles, cités par Fleury dans son Discours sur les Libertés, se rapportent, la plupart, à un ordre de choses qui n'existe plus, ou qui est beaucoup modifié depuis qu'il n'y a plus de bénéfices. Puis, il présente une explication des quatre Articles, qui s’éloione des idées exagérées de certains Gallicans : 1l déclare, par exemple, sur l’article 2, qu'on ne doit voir, dans l'Eglise, ni Le Pape seul, ni les évêques seuls, mais l'épiscopat uni à son chef ; sur l’article 3, que les Ultramontains n'ont jamais prétendu faire du Pape un despote qui ne füt assujéti à aucune règle et qui ne duüt suivre que ses caprices ; sur l’article 4, que la manière dont la plupart d'entre eux entendent l'infaillibilité, la rendroit moins choquante qu'on ne le suppose communément. Gette partie de l'ouvrage, où se reflétoient
les idées que M, Frayssinous avoit puisées dans l'an-
cienne Sorbonne, étoit écrite avec tout l’art qui étoit dans son talent, et toute la mesure qui étoit dans son caractère.
Examinant la question de la promotion des évêques, l’auteur traita d’abord le point de l'élection, en prenant principalement pour guide le savant et pieux Fhomassin. Ce sage critique a fait observer que « les dissensions des chapitres et les irrégularités des élections ont donné aux Papes de justes sujets de remplir eux-mêmes les siéges vacans; » et il ajoute que « l'histoire seule des anciennes élections est capable de nous consoler, et de nous faire trouver bon ce que le Concile de Trente n'a pas désapprouvé. » M. Frayssinous fait remarquer aussi, après Thomassin, que les désordres des élections, la cessation des conciles provinciaux, les refus injustes des métropolitains, la tyrannie des seigneurs, les appels au saint Siége, les évocations qui en étoient la conséquence naturelle, tout sembloit préparer la transaction entre Léon X et Francois I‘ : elle fut plutôt la suite du cours des choses, qu'un changement dans la discipline. Mais M. Frayssinous auroit pu mieux faire sentir que, dans tous les temps, et même dès les premiers siècles, les Papes ont exercé une autorité sur la confirmation des évêques, notamment sur ceux des grands siéges, comme l'antiquité nous en montre une foule d'exemples, que MM. F.etJ. de La Mennais venoient de recueillir dans leur Zradition de l'Eglise sur l'institution des évéques. N'’étoit-il pas, d’ailleurs, à propos de faire sentir que l'exercice de cette autorité du Pape étoit plus naturel encore en Occident, dont toutes les Églises ont été fondées par l’Eglise Romaine? Des enfans, loin de contester les droits de celle à qui ils sont redevables de la vie, ne
devroient le disputer entre eux qu'à qui lui montrera plus de déférence et de respect.
Dans toute discussion, l'important est de bien poser les principes, de montrer leur enchainement, de réduire le tout à des termes si clairs et si précis qu'ils frappent d’abord l'attention et commandent l’assentiment. C’est ce qu'avoit pensé M. Frayssinous : des règles tracées dans la première partie de son écrit, les conséquences devoient découler d’elles-mêmes, et les premiers chapitres devoient suflire pour résoudre les questions traitées dans les derniers.
Lorsque l’auteur traite du Concordat de Léon X, après avoir tracé un court tableau de l’état de l'Eglise à cette époque, il fait remarquer, avec Thomassin, que « longtemps avant ce Concordat les provisions des prélatures se faisoient presque en la même manière qu'elles se sont faites depuis. » Ainsi, « telle étoit la pente naturelle et la force des choses, que le Concordat fut une innovation plus grande en apparence qu'en réalité. » Cependant, s'il falloit en croire quelques esprits chagrins, la France, sous cette nouvelle discipline, auroit perdu toute son ancienne gloire, et auroit été en proie à tous les abus, à tous les vices. L'histoire est à pour redresser des jugemens si téméraires. Tous les temps n'ont pas été, il est vrai, également favorables pour l’Église de France; mais certainement, dit M. Frayssinous, le clergé des trois derniers siècles peut soutenir le parallèle avec celui des trois siècles précédens. Quels grands exemples de vertus ne voyons-nous pas, entre autres, dans le xvrr? Combien d'hommes éminens en sainteté dans l’épiscopat, dans le second ordre, dans l’état religieux? Y a-tl beaucoup d’époques
dans l’histoire de l'Eglise qui présentent plus de lumières, plus de zèle pour les bonnes œuvres, plus d’édification dans les différens degrés de la hiérarchie ?
« Je trouve enfin, ajoute l’auteur, qu’en recevant leur mission de l'Église Romaine, cette mère des Églises, nos évêques n’en sont que plus vénérables aux yeux des peuples. Ce signe de communion, le plus éclatant, le plus décisif de tous, sans cesse renouvelé, rend toujours présente la prééminence du Siége apostolique, prééminence qui ne se fait presque plus sentir aujourd’hui par d’autres endroits, et dont l'oubli et le mépris précipiteroient aisément dans le schisme et l'hérésie. »
Sur ce point, M. Frayssinous cite Marca, d'Héricourt, le président Hénault, qui ont montré les avantages du Concordat. Le clergé de France réclama, à la vérité, dans l’origine ; mais, depuis long-temps, cette convention est devenue la règle de la discipline. L'Église de France n'est-elle donc depuis trois siècles que sous un régime précaire ; et un provisoire qui dure depuis trois cents ans, ne ressemble-t-il pas beaucoup à un définitif ? Ceux qui essaient d'opposer au Concordat ce qu'ils appellent le Droit commun, S entendent-1ls bien eux-mêmes ? Est-ce bien un Droit commun que celui qui n’a pas recu une seule application depuis trois siècles; et comment, au contraire, ne pas donner le nom de commun à ce qui se pratique tous les jours, non-seulement pour la France, mais pour les autres parties du monde catholique ? Au sujet du Concordat de Léon X, l'écrit de M. Frayssinous réunit heureusement, etlesdonnées que fournit l'histoire, et les aveux des écrivains français les moins suspects de déférence pour le saint Siége, d'où résulte une justification d'autant plus péremptoire aux veux d'esprits prévenus.
Mais l’auteur parle avec trop de réserve de la Pragmatique sanction, arrêtée à Bourges en 1438. 11 s'abstient de blämer cet acte fameux, qui laissa la France, dit Marca, dans le même état de confusion, et qui établissoit une lutte continuelle avec le Siége apostolique. Plusieurs évêques du temps écrivirent contre cette mesure. Charles VITE, qui avoit mis tant d'empressement à publier la Pragmatique, fut un des premiers à la violer, et à demander successivement à Eugène IV, à Calixte HI et à Pie IE, des siéges pour des ecclésiastiques qu'il favorisoit. Les Papes réclamèrent constamment contre cette loi, née dans un temps de troubles. Louis XI la révoqua deux fois. Charles VIIT et Louis XII la maintinrent ; mais on y dérogeoit souvent. Il se trouvoit des Églises qui avoient deux évêques, l’un pourvu par le Pape, l’autre nommé par le chapitre ; les parlemens soutenoient ce dernier par des arrêts; les contestations renaissoient chaque jour ; les diocèses étoient livrés à la confusion. La peinture de cet état de choses déplorable eût fait sentir encore davantage la nécessité d’un accord.
L'article du Concordat de 1801 est un de ceux où M. Frayssinous a mis le plus de cette sagacité, de cette précision et de cette clarté qui dissipent les nuages de la prévention. Il considère le Concordat de 1801 dans ses motifs, dans son exécution et dans ses suites, et 1l prouve sa légitimité sous ce triple rapport. Ramenant la question à une idée encore plus simple, il justifie ainsi l'adhésion au Concordat pour tout prètre, et à plus forte raison pour tout fidèle.
« Quoique revêtu d’un caractère sacré, et quoique appartenant à la hiérarchie établie par Jésus-Christ, ce n'est ni à
moi ni à mes collègues dans le sacerdoce qu'a été confié le
gouvernement de l'Eglise ; c’est à l’épiscopat, dont le Pape est le chef. Proviseur universel, et représentant naturel de l'Église quand elle n’est pas assemblée, le souverain Pontife, écoutant moins ses affections que son zèle, a cru devoir sortir des règles ordinaires pour sauver l’Éplise de France, y établir un nouvel ordre de choses, et lui donner de nouveaux pasteurs. Parmi les évêques exilés, la moitié donne sa démission pour se prêter à ces mesures extraordinaires; l’autre moitié s’y refuse. Ici je ne puis rester incertain et flottant : il faut que je me décide. Mais je veux une règle de conduite, simple, lumineuse, à la portée de tous : où la trouver? Faudra-t-1l s’enfoncer dans de savantes discussions? Il est si peu d'hommes qui en soient capables! La règle des catholiques, c’est l’autorité. Je sais que le Pape est supérieur à une Église particulière, à plus forte raison à une portion de cette Église, et qu’il ne peut avoir au-dessus de lui que toute L'Eglise catholique ensemble, comme parle Bossuet. C’est donc de son côté que je trouve l’autorité la plus grande. En me soumettant à sa conduite, il est impossible que Dieu me condamne pour cette soumission ; centre de l’unité, il ne se peut que les évéques institués par elle soient des intrus ; et ne fallüt-il y voir que des wicaires apostoliques, extraordinairement autorisés par elle, ce que je ne prétends pas, l'autorité qu’ils exercent et qu'ils communiquent n’a pas moins son effet : et ici les évêques exilés qui se croient toujours titulaires ne pensent pas autrement. Dira-t-on que le Pape est tombé dans le schisme ? Mais qui dit schisme, dit séparation : or, de qui le Pape, centre de la communion, s’est-il séparé? Ce n’est pas d'avec lui-même, sans doute. Est-ce d'avec l'Église? mais 1l communique toujours avec elle, et elle communique toujours avec lui. Diroit-on que le Pape est hérétique ? Mais quel est le point de foi catholique qu'il ait violé? n’allons pas prendre des opinions pour des articles de for. Et qui ne voit pas que cette accusation seroit insensée? Quoi! le Pape seroit hérétique, et l'Église entière, cette colonne de la vérité,
comme l'appelle saint Paul, communiqueroit toujours avec lui, le regarderoit, le respecteroit comme son chef? Elle seroit donc elle-même infectée de la lèpre de l’hérésie, et Les portes de l'enfer aurotent prévalu ? Alors que deviennent les promesses? Cette Eglise avec laquelle Jésus-Christ devoit être tous les jours a donc péri? Voilà pourtant où aboutissent les exagérations de l’ignorance et de l’orgueil. Quiconque ne recule pas devant cette conséquence, a cessé d’être catholique. Me soumettre étoit donc le conseil ou plutôt le devoir de la sagesse chrétienne. » x 3
Ce que l’auteur a dit sur les articles précédens, laisse peu de difficultés à résoudre touchant le Concordat de 1817. Néanmoins, il discute encore les principales objections dont cette convention a été l'objet, et présente des réflexions judicieuses sur les motifs secrets de tant de clameurs.
« Disons la vérité : les oppositions à l'exécution du Concordat viennent d'un fonds de préjugés et d’aigreur qu’on cherche à se dissimuler à soi-même. Les uns ne voient dans le nouveau Concordat que le Pape : là-dessus leur imagination échauffée parcourt les siècles passés, rappelle les vices et les désordres qui ont pu souiller la tiare, les abus de pouvoir auxquels elle a pu se porter, et voudroient nous faire craindre tous les excès d’autrefois ; les autres ne voient dans ce Concordat que l'influence future du clergé. En vaïn ilssont liés à l’ordre ecclésiastique par le sang et la parenté, lui doivent peut-être leur éducation, l’aisance, ou même l'illustration de leur famille ; en vain l’histoire leur met sous les yeux les services immenses que le clergé a rendus à leur patrie ; tout cela est oublié : ils ne redoutent rien tant que ce qu'ils appellent l'empire des prêtres, et en paroissent plus effrayés que d’une armée de Tartares qui viendroient ravager nos provinces. »
Nous aimons à rappeler comment l'abbé Frayssinous combattoit la première de ces deux préventions :
« Que des hommes sans religion donnent un libre cours à leurs passions haineuses contre le saint Siége, je le conçois ; mais que des hommes qui se disent catholiques imitent ces pitoyables excès, voilà qui est inconcevable. Pour moi, quand je me rappelle que , d’après la parole et la promesse de Jésus-Christ, la chaire de Pierre doit être l’éternel fondement de l'édifice spirituel qu’il est venu élever sur la terre; que, toujours immobile, elle a résisté depuis dix-huit siècles à toutes les tempêtes des schismes et des hérésies, à la haine violente de tous les novateurs, comme aux scandales qui l’ont souillée plus d’une fois; que tout ce qu’il y a de conciles plus vénérables, de plus saints et de plus doctes personnages , l’a célébrée comme à l’envi; qu’elle a si puissamment contribué à la propagation de la foi comme des lumières de tous les genres dans notre Europe ; que l'Éplise Gallicane lui doit, en grande partie du moins, la connoiïssance de V'Évangile, et n’a cessé de lui donner des témoignages de respect et d'amour : alors, au lieu de l’insulter, j’entre bien plus volontiers dans les sentimens d’un des plus grands princes qui aient régné sur la France, de Charlemagne, qui a consacré cette maxime : qu’il vaudroit mieux souffrir quelque chose de l'Église Romaine que de s’écarter de ce qui lui est dû : alors, au lieu de faire remarquer avec une infâme joie les taches qui en déparent la beauté, j'aime à nr'écrier, avec l’évêque de Meaux, dans son beau discours sur lunité : Sainte Eglise Romaine, nous tiendrons toujours à ton unité par le fond de nos entrailles. Si je t'oublie, puissé-e m'oublier moi-
méme , etc. »
De tels passages compensent ceux où la préoccupation trop vive des traditions d'école a dominé l’auteur. Nous n’analvserons ni l’article des appels comme d’a-
bus, ni les réflexions que M. Frayssinous oppose aux assertions légères, décousues, tranchantes de M. Fiévée, adversaire du Concordat de 1817, chez lequel l'esprit ne pouvoit tenir lieu de connoïssances positives, de croyances arrêtées et de principes sûrs.
Il convenoiït que nous entrassions dans ces détails sur un écrit qui appartient à l'histoire, et qui est un modèle de style dans ce genre de composition. Alors même qu on ne s'accorde pas toujours avec l’auteur, on rend hommage à son extrème modération, au ton inaltérable de gravité et de mesure qui respire dans sa discussion, à la réserve délicate avec laquelle il s'attache au fond des choses sans blesser jamais ceux mêmes qui n’auroient pas à se plaindre d'être vivement pris à partie.
Le cardinal de Bausset, dont le traité des Vrais principes reproduisoit les opinions, écrivit, le 25 février 1818, à M. Frayssinous :
« J'ai déjà lu deux fois, mon très-cher abbé, l'excellent ouvrage que vous ayez eu la bonté de m'envoyer, et la seconde fois avec encore plus de plaisir que la première. Je ne cesse d’admirer comment, dans uu si court espace, vous avez pu traiter toutes ces importantes questions avec autant de clarté que de précision... Sinous vivions dans un siècle, je ne dis pas aussi religieux que celui de Bossuet , mais où l’on eut conservé seulement le bon sens et la justesse d'idées qui distinguoient le grand siècle , je ne doute pas que votre ouvrage n’eût convaincu tous ceux qui, de bonne foi, n'aspirent qu'à être éclairés. »
M. Frayssinous, en déclarant (1) que son écrit « fut honoré de trèsillustres et très-doctes suffrages, tels que
ceux des cardinaux de La Luzerne et de Bausset, » n’a
(+) Avertissement de la troisième édition,
point dissimulé qu'il trouva des contradicteurs. M. d’Aviau, archevêque de Bordeaux, où l'apôtre de Saint-Sulpice avoit donné un cours de conférences en 1817, lui écrivit, le 11 avril 1818, qu'il avoit remarqué, parmi tant d'excellentes choses, certains traits qui lui sembloient peu dignes du célèbre et respectable auteur.
« Oui, Monsieur l'abbé, ajoutoit-il, tout vieux évêque français que je suis, je souhaiterois beaucoup qu’une réputation si bien méritée ne contribuât point à étayer le déplorable système Gallican. Vous avez montré, j’en conviens, une modération assez peu commune chez nous. Vous n’avez pas dit, avec l’illustre historien de Bossuet, « que l'assemblée de 1682 est l’époque la plus mémorable de l’histoire de V'Église Gallicane ; que c’est celle où elle a jeté son plus grand éclat ; que les principes qu’elle a consacrés ont mis le sceau à cette longue suite de services que l’Epglise de France, etc. » Et ailleurs : « Que la célèbre Déclaration du 29 mars 1682 est l’un des plus beaux titres de la gloire de Bossuet et de cette même Église, etc. »
» Sans aller si loin, n’est-ce pas se trop avancer, que de mettre d’un côté les G«llicans, et de l’autre ce qu’il nous a plu de nommer Ultramontains ; puis dire avec confiance, comme à l'abri de tout reproche en excès : « Soyons Gallicans, mais soyons catholiques? » Car, quels sont-ils ces Ultramontains ? Hélas ! le chef de l'Eglise universelle entouré de toutes les Éelises particulières, hormis la Gallicare ; puisque «ses maximes , et ce qu’elle appelle ses Libertés, la distinguent de toutes les autres. » J’avoue que cette solitude nr’effraie ; car enfin ces maximes ne sont nullement des opinions indifférentes en elles-mêmes ( Ne füt-ce que cela, on n’en devroit pas, selon la remarque d’un théologien anglais, bon catholique, parlant de la Déclaration, on n’en devroit pas faire une sorte de formulaire pour l’enseignement et la croyance ); mais l’on convient de bonne foi « qu’elles ont dû
amener des conséquences pratiques, influer sur la conduite de l'Église de France, soit dans les démélés de nos rois avec les papes , soit à l’égard de [a primauté du saint Siége , de l'acceptation de ses décrets et de ses jugemens. »
» Ainsi , aucune bulle ne devra être reçue chez nous sans être examinée, et examinée pour qu'on juge ce qu’elle contient. En vain Clément XI se sera-t-il exprimé en ces termes pressans (1706) : « Quis vos constituit judices super » nos ?.. Venerabiles Fratres, intoleranda planè res est, pau- » cos episcopos , et illarum potissimtum Ecclesiarum, quo- » rum privilepia et decora nonnisi Romanæ Ecclesiæ favore » et beneficio constant, adversüs sui nominis et honoris » auctorem caput extollere , ac primæ Sedis jura corrodere, » quæ non humanä, sed divinä auctoritate nituntur (4);» et, renvoyant les prélats français à leurs plus illustres prédécesseurs, dont il cite les textes : « Interrogate majores vestros, » et dicent vobis non esse particularium antistitum aposto- » licæ Sedis decreta discutere, sed adimplere , etc. (2)... » Ce qu'il leur dit ensuite ne se vérifie-t-il pas de plus en plus? « Videte, Venerabiles Fratres , ne ista causa sit, cur, post » tot annorum curricula, nunquam in Ecclesiis vestris pax » vera fuerit, nec unquam futura sit, nisi, ut vos ipsi non » ita pridem loquebamini, profligandis erroribus Romanæ » Sedis invalescat auctoritas (3). » Ah! monsieur, et après cela il me seroit permis d'écrire « que le Pape peut se trom-
(1) « Qui vous a établi nos juges? .. Vénérables Frères, c’est une chose tout-à-fait intolérable, que quelques évêques, particulièrement des Eglises dont les priviléges et les honneurs ne subsistent que par la faveur et le bienfait de l'Eglise Romaine, lévent la tête contre celle dont ils ont tout reçu, et morcellent les droits du premier Siége, qui reposent, non pas sur une autorité humaine, mais sur l'autorité divine. »
(2) « Interrogez vos ancêtres, et ils vous diront qu’il n'appartient pas à des pontifes particuliers de diseuter les décrets du Siége apostolique, mais qu’ils leur doivent leur obéissance. »
(3) « Prenez garde, Vénérables Frères, que ce ne soit pour cette raison
que, depuis un si grand nombre d’années, vos Eglises n’ont jamais joui
per dans ses jugemens sur la foi, même les plus solennels, » lui laissant néanmoins pour privilége, « que ce ne seroit pas avec cet esprit d’opiniätrelé qui est le caractère de l’hérésie, » et à tous pour ressource, « que, s’il l’enseignoit formellement, nos réclamations le ramèneroient dans les sentiers de la vérité. » Mais alors, et en attendant, où seroit-elle assez apparente? Mais alors que devient, demandera-t-on encore, le Confirma fratres tuos ? Le successeur de saint Pierre auroit, au contraire, besoin d’être relevé lui-même, redressé, raffermi par quelques-uns d’entre ses frères, qui jamais n’en eurent, ni n’en peuvent avoir la divine imission. Non, non, je ne saurois croire que cela me soit permis.
» Et cependant on prétendra davantage; on prétendra que jy suis strictement obligé. Le ministre me notifie, à moi, évêque par la grâce de Dieu et l’autorité du saint Siége, que , si je ne n'engage à faire enseigner la Déclaration dans mon séminaire, etc... Peu importe la pacification de 1693 et ses suites durant le règne de Louis XIV ; peu importe l’abeat quo libuerit de Bossuet lui-même; peu importent les précises et fortes oppositions de douze papes consécutifs; peu importe ce que nous lisons de Pie VI en sa constitution /nter multiplices, sur l’adoption de Pistoie : « ac præ- » sertim post edita prædecessorum nostrorum decreta huic » Apostolicæ Sedi summoperè injuriosam. » Comment me résoudre, contre les vrais reproches de ma conscience, à obtempérer? J’ose vous réclamer désormais pour auxiliaire, en vous renouvelant l’hommage des inviolables et respectueux sentimens dans lesquels je vous prie de me croire, monsieur l'abbé, votre très-humble et très-dévoué serviteur. »
M. Frayssinous pouvoit tenir compte de cette lettre ? ° A . , .
d'un pieux et grand archevèque. Il devoit mépriser la
d’une vraie paix, et n’en jouiront jamais, à moins que, comme vous le disiez vous-mêmes, il n’y a pas long-temps, l'autorité du saint Siége ne
prévale pour abattre l'erreur. »
critique dédaigneuse du Janséniste Lanjuinais, qui dit du célèbre controversiste qu'il lui sembloit « heureux sur les généralités, adroit, mais foible, et même inexact sur les faits, les applications, les détails, les points difhiciles de son sujet (1). » Il devoit sourire, en voyant l'abbé Dillon le qualifier d’Ultramontain.
À la suite de M. Frayssinous, M. Boyer entra en lice, mais sous le voile de l’anonyme. Dans ses Vouveaux Eclaircissemens sur quelques objections qu'on oppose au Concordat, suivis de Réflexions sur un écrit de M. Fiévée, le nouvel apologiste, héritier des mêmes traditions que son ami, discuta successivement plusieurs objections. Le péril que couroient les Libertés Gallicanes, l'accroissement de dépense qu'entraineroit le Concordat, la vente des biens nationaux remise en question, l’état de l’opinion publique, étoient autant de textes de déclamations; mais la cause la plus active de l'opposition, c'étoit la jalousie contre le clergé, la crainte vraie ou feinte de lui voir reprendre sa puissance, et cet oubli de la religion qui conduisoit à nourrir à son égard la même défiance qu'à l'égard d'un ennemi redoutable. M. Boyer réfuta les objections des adversaires du Concordat avec sagacité, avec cet art de presser le raisonnement qui lui étoit familier, avec des réflexions neuves et piquantes. En combattant M. Fiévée, écrivain éminemment spirituel, sa plume ingénieuse et sa critique pleine de finesse firent justice du littérateur qui avoit étourdiment empiété sur le domaine de la théologie.
Cependant, la première édition des Frais Principes s'épuisa. Dès le mois d'avril, l’auteur en publia une
(1) Appréciation, etc. cinquième édition,
seconde, où 1l lia mieux quelques parties, en développa d'autres, et fit entrer dans le corps de l'ouvrage ses Réponses à M. Fiévée. Evitant de nommer aucun de ses adversaires, 1l se bornoit à les combattre au moyen d’une courte exposition de principes sur la matière qu'ils
avoient traitée.