CHAPITRE XX
Conferences de 1818.— Oraison funébre du prince de Condé.— Mot de Louis XVIIT. — Discussion piquante de M. Frayssinous avec la duchesse de Bourbon. —J1 lui présente POraison funébre du prince de Conde. — Clôture des conférences de l’année.— Eloge de l'abbé F. de La Mennais, par M. Frayssinous, et modestie de ce dernier. —Naiveté du libraire Duponcel.—Mot admirable de M. Frayssinous, à la mort de
M. Emmery, son pénitent.
LE soin de cette publication ne le détournoit point de la chaire, et, le mardi de Päque, il alla donner à Chartres, dans une assemblée de charité (1), un discours que la célébrité de l’orateur fit écouter par un auditoire nombreux.
Le 12 mars, il ouvrit son cours d'instructions à Saint- Sulpice par la conférence sur l’incrédulité des jeunes gens. La seconde conférence, qui roula sur les mystères et sur leur liaison intime avec la morale dont ils sont l'appui, eut lieu le 19 avril seulement.
Le 26, M. Frayssinous traita du culte. L'homme doit à la Divinité un culte intérieur, et le culte, pour être complet, doit être extérieur et public : telle fut la division de ce discours. L'orateur prouva la première proposition par les notions qu’une raison saine nous donne
(1) Ami de la Religion, t. XV, p. 202.
11818] LIVRE I, CHAPITRE XX. 213 de Dieu et de l’homme, ainsi que par les intérêts les plus chers et les plus sacrés de l'humanité. La raison nous enseigne un Dieu auteur de l’homme et de tous les biens qu'il possède, embrassant l'univers par sa providence, réglant toutes choses avec sagesse. Or, d’après ces notions, comment contester la nécessité d'un culte? Si l’homme a tout reçu de la Divinité, ne doit-il pas lui en témoigner sa reconnoissance? Dieu, 1l est vrai, n'a pas besoin de nos hommages, notre religion n'ajoute rien à sa gloire ou à sa félicité, nos insultes n'arrivent pas jusqu'à lui : mais il aime et veut l’ordre, et l’ordre exige que la créature honore son créateur, que les sujets honorent leur prince. En second lieu, le culte, pour être complet, doit être extérieur et public. Sans doute, notre religion emprunte tout son prix des sentimens du cœur : mais nous ne sommes pas de pures intelligences; nous avons un corps dont nous devons l'hommage à la Divinité, comme de. tout Île reste de notre être. Aussi voyons-nous partout un culte établi; toutes les nations, comme tous les siècles, ont admis cette pratique; c'est la voix de l'univers, c'est le cri de tous les peuples. Un culte secret ne paieroit que la moitié de la dette de l’homme, et des sentimens vifs d'amour et de reconnoissance ne peuvent s'empécher de se produire au dehors. Dans une péroraison noble, l’orateur témoigna le regret d’être obligé d’'exposer et de défendre dans la chaire ces vérités générales qui conviendroient mieux à une école philosophique.
Dans la conférence du 3 mai, qui fut singulièrement remarquable, et où M. Frayssinous parla des beauxesprits incrédules, il examina si Pincrédulité à raison
de se prévaloir, 1° du nombre de ses partisans, 2° de
leurs lumières, 3° de leur philosophie. Il écarta successivement tous les hommes qui ne présentent aucune garantie par leurs connoissances, leur caractère ou leur conduite, les femmes légères, les jeunes gens dissipés, les littérateurs frivoles, les esprits qui n'ont rien approfondi ou qui sont incapables d'application. Il écarta ceux qui ne sont pas dépourvus de lumières sur d’autres points, mais qui ont dédaigné d'étudier celui-là. Il écarta ceux qui pouvolent se faire un nom par leurs talens, mais à qui des mœurs déréglées ont dû donner des préventions contre une religion qui les condamne. L'esprit seul ne suflit pas pour inspirer l'estime et la confiance; il faut, pour faire autorité, y joindre un caractère soutenu, des mœurs graves, l'amour de la vérité, la pratique de la vertu : trouvera-t-on ces avantages réunis dans les rangs des incrédules? Au contraire, un chrétien qui rend hommage à la foi, même lorsqu'il n'a pas le courage de la pratiquer, offre un témoignage en faveur de la religion, puisque c'est la conviction seule qui peut l'y tenir attaché, lorsque ses passions aurotent intérêt à la contester. Combien, d’ailleurs, d'hommes osraves et de puissans génies le christianisme ne comptet-il pas? Un nom comme celui de Bossuet ne pèse-t-1l pas plus dans la balance que des milliers d'incrédules vulgaires? Comparant le siècle de Louis XIV au nôtre, l’orateur examina cette assertion orgueilleuse et légère de quelques modernes, que le siècle de Louis XIV est le siècle de l'imagination et du goût, le nôtre celui de la raison et des lumières. Il se demanda où il y avoit une raison plus élevée que dans les écrits de Bossuet et de Pascal, où il y avoit plus de lumières que dans un siècle
qui à fourni des modèles dans tous les genres? On rai-
[1818] LIVRE I. CHAPITRE XX. 21) sonne plus aujourd'hui; mais il faudroit savoir si on raisonne mieux, et il seroit possible qu'il y eùt plus de brillant sans qu'il y eût plus de lumières. Dans toute cette discussion, l'abbé Frayssinous montra, avec beaucoup de tact, une connoissance parfaite de l'esprit des deux époques. Son éloquente péroraison introduisit tour à tour les auditeurs dans le temple de la philosophie et dans celui du christianisme, et il montra la différence de l’un et de l’autre dans ce morceau qui fut entendu avec le plaisir le plus vif.
Le 13 mai, mourut le prince de Condé : une si noble vie fournissoit la matière d'un éloge.
Le genre de l’oraison funèbre avoit été le moins cultivé dans ces derniers temps. Les autres genres, qui appartiennent à la chaire, tels que le sermon, l'homélie, le prône, le panégyrique même, offroient encore de bons modèles à cette époque, tandis qu'on ne trouvoit guère à citer alors que l’oraison funèbre de Louis XVI, par M. de Boulogne, évêque de Troyes. Il appartenoit à l'abbé Frayssinous, qui avoit enrichi l'éloquence de la chaire d’un genre inconnu parmi nous, de s’essayer encore dans celui-ci; et Louis XVIIE, juste appréciateur des talens dans les diverses branches de hticrature, pensa avec raison que l'orateur qui s'étoit fait admirer dans ses conférences par la solidité du raisonnement et la pureté du gout, s'essaieroit avec succès dans une autre sorte de composition.
Ces discours d’apparat sont peut-être ceux qui demandent un style plus travaillé, et plus d'art, de soin et de perfection. C'est là que Bossuet semble avoir mis tout son génie, et Fléchier tout son talent. I est vrai qu'ils
avoient le loisir nécessaire pour donner le fini à leurs
216 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1818] compositions. L'usage étoit qu'ils prononcassent l’oraison funèbre, non pas immédiatement après la mort, mais à un service solennel qui se célébroit quelque temps après. Ainsi, la reine d'Angleterre étant morte le 10 septembre 1669, son éloge ne fut prononcé que le 16 novembre; Madame Henriette, sa fille, mourut le 30 juin 1670, et l'oraison funèbre est du 21 août; Fléchier ne prononca que le 10 janvier 1676 l’oraison funèbre du maréchal de Turenne, tué le 27 juillet précédent; et, le grand Condé étant mort le 11 décembre 1686, Bossuet ne fit son oraison funèbre que le 10 mars 1687. On peut faire la même remarque, à l'occasion de toutes ces sortes de discours, dans les volumes qui contiennent les oraisons funèbres de Bossuet, de Fléchier, de Mascaron, de Massillon, etc. En laissant aux orateurs tout le temps de soigner leur ouvrage, on croyoit rendre ces hommages plus dignes de ceux qui en étoient l'objet. Mais l’'empressement que Louis XVIII mit à honorer la mémoire d’un prince vénérable, illustre par son nom, par sa bravoure et ses malheurs, ne permit pas qu'on se conformat à ces exemples. Du reste, un tel empressement avoit quelque chose de flatteur; et, s'il pouvoit embarrasser l'orateur, 1l pouvoit aussi consoler une noble famille et ses serviteurs fidèles.
Le soir même du 13 mai, le Roi nomma l'abbé Frayssinous pour prononcer le discours au service qui devoit avoir lieu dix jours après. L'orateur, craignant d'abord de rester au-dessous d’un tel sujet, pria le monarque de le dispenser d’une tâche dont sa modestie lui exagéroit encore la difliculté. Mais, Louis XVIÏHIE lui ayant fait exprimer, le lendemain, de la manière la plus flatteuse, le désir qu'il se chargeñt de cette fonction honorable,
M. Frayssinous fit céder ses répugnances à l'envie de montrer son obéissance et son zèle.
Il ne laissa pas que de donner, le 17 mai, à Saint- Sulpice, une conférence dans laquelle il exposa les maximes de l'Eglise catholique sur le salut des hommes, examinant ce qu il faut penser du sort des enfans qui meurent sans baptème, de celui des chrétiens qui meurent hors du sein de l'Eglise catholique, et du sort des infidèles qui meurent sans avoir connu la révélation : questions difficiles, qu'il discuta avec beaucoup d'art, de netteté et de talent. Après avoir présenté l’objection dans toute sa force, il prit soin de prévenir l'auditoire qu'il ne falloit pas confondre la doctrine de l'Eglise avec les opinions de quelques théologiens. Les enfans morts sans baptême ne peuvent être admis à la béatitude éternelle : mais saint Augustin disoit d'eux qu'il n'oseroit décider s’il seroit meilleur pour eux de n'être point que d’être commeilssont ; et saint Thomas enseigne qu'on n'est point sujet à la peine du sens par le seul fait du péché origrnel, et que l’on est seulement privé de la vision intuitive de Dieu, don gratuit et surnaturel auquel l'homme n'a aucun droit. Si donc ces enfans sont exclus de la présence de Dieu, il n’est pas défendu de croire qu'indépendamment de cette privation leur condition peut être supportable. L'Eglise n'a rien prononcé sur leur sort, et c’est une question abandonnée à la discussion des écoles, Quant aux adultes, tous les théologiens enseignent qu'on peut appartenir à l'Eglise sans être dans sa communion extérieure, et qu'elle a des enfans cachés dans les sectes séparées de l'unité. La grace du baptème, qui sauve les enfans dans les communions hétérodoxes,
ne sera pas perdue pour les adultes qu'y retiennent la
bonne foi, les préjugés de l'éducation et une ignorance invincible. Tout homme placé dans une ignorance invincible des vérités de la foi ne sera jamais puni de Dieu pour n'avoir pas cru ces vérités. Autre chose est d'être puni pour avoir abusé des lumières de sa raison, ou d'être condamné pour n'avoir pas cru ce qu’il étoit impossible de connoitre. Nous disons avec l’Apôtre, que Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connoissance de la vérité; et nous savons que sa sagesse, sa puissance et sa bonté lui fournissent mille moyens de les éclairer. Ces principes, qui peuvent s'appliquer diversement aux hérétiques de bonne foi et aux infidèles, suflisent pour disculper le dogme catholique de cruauté. En les développant, l’orateur cita des autorités imposantes, Salvien, Bossuet, Nicole, indépendamment de saint Augustin et de saint Thomas; et il s'appropria la doctrine enseignée par la Faculté de théologie de Paris dans sa célèbre censure contre l'Émile en 1762 (1).
M. Frayssinous n'eut guère qu'une semaine pour rassembler les matériaux de l’oraison funèbre du prince de Condé, dresser son plan, composer le discours et en lier les parties entre elles, l'écrire et en retoucher le style, et enfin le graver dans sa mémoire. Il n’est donc point étonnant qu'il ait emprunté à ses magnifiques discours ces et les suites de la Révolution
Ü francaise quelques morceaux, qui d’ailleurs s'offroient
sur les causes, les rava
d'eux-mêmes et s’encadroient naturellement dans ce nouveau travail.
(1) Voyez, sur ces matières, Duvoisin, dans son Essai sur la tolérance, qui est à la suite de sa Démonstration évangélique, et le cardinal de La Luzerne, dans son Zastruction pastorale sur la révélation.
Un point délicat préoccupa sérieusement l'orateur : il s’agissoit de louer le prince de Condé devant des guerriers qui avoient suivi d'autres drapeaux, et de célébrer, sans froisser aucune susceptibilité, les diverses espèces de courage et de gloire qui avoient brillé à une époque désastreuse. Comme un de ses amis s'inquiétoit de le voir appelé à faire l'éloge du chef de l’armée de Condé en présence d’un auditoire composé en grande partie d'anciens généraux ou fonctionnaires de la Révolution et de l'Empire : « Tranquillisez-vous, dit-il, je suis tout résigné. Si cela ne va pas bien, je vais coucher à la Bastille. » Mais cela devoit aller bien. M. Frayssinous chercha, avec toute l’activité de son imagination si ingénieuse, la formule d’un tel éloge; et bientôt, rencontrant sur le pont des Arts M. de Portets, l’un de ces jeuves hommes qui avoient le plus de part à son affection comme à son estime, 3] put lui dire plein de joie : Je l’ai trouvée! Il franchit en effet avec bonheur ce pas très-diflicile.
Néanmoins telle étoit son excessive défiance de luimême, que l'oraison funèbre composée et apprise ne pouvoit le satisfaire. Dans la voiture qui le conduisit à Saint-Denis, le 26 mai, jour des obsèques du prince de Condé, il dit au docteur Pignier : « Plus je repasse ce discours dans ma mémoire, plus je le trouve mauvais. » Ce qu'il trouvoit si médiocre, parce que c’étoit son ouvrage, alloit pourtant être écouté et lu comme un chetd'œuvre.
L'orateur ne pouvoit s'adresser à un auditoire plus imposant. Monsieur, comte d'Artois, Madame, duchesse d'Angoulème, les dues d'Angoulème et de Berry, occu-
poient une tribune ; dans une autre se trouvoient la du-
chesse de Bourbon, la duchesse douairière d'Orléans, la duchesse et Mademoiselle d'Orléans. Le duc de Bourbon, surtout, alloit recevoir dans un cœur profondément ému les paroles qui descendroient de la chaire sacrée.
Après l'Évangile, l'abbé Frayssinous commença son discours. Le texte étoit tiré d’une Épitre de saint Pierre : Fraternitatem diligite, Deum timete, Regem honori-
ficate.
« Comment, demanda l’orateur, dans le court espace de temps qui s’est écoulé depuis les derniers momens du prince de Condé jusqu’au jour de ses funérailles, recueillir tout ce qui a pu illustrer une vie si longue et si pure? présenter, dans un même tableau, tant de hautes qualités et de faits mémorables, tant de modération dans la victoire et de magnanimité dans l’infortune ? peindre, en un mot, avec fidelité, ce prince qui, suivant l’heureuse expression d’un de nos guerriers (1), a donné de grands exemples et de belles leçons, et qui, du fond du cercueil, semble nous dire encore, à tous : « Aïmez votre pays, craignez Dieu, honorez le Roi ! » Car c’est là tout l’homme, tout le chrétien, tout le Français. »
Cette peinture rapide de l’état de la France, quelques années avant 1789, saisit vivement les esprits :
« Alors, la France présentoit tous les dehors de la prospérité. Riche de sa population et de son industrie, briilante de tout l’éclat des sciences et des arts, forte de sa paix intérieure, tout sembloit annoncer pour elle un riant avenir. Toutefois, les esprits sages et clairvoyans qui pénétroient le fond des choses n’étoient pas sans alarmes, et croyoient découvrir dans le présent de sinistres présages. Les connoissances et les richesses devenues plus communes amenoient dans les conditions diverses des rapprochemens, et une sorte
(1) Le marquis Maison, mort maréchal de France.
d'égalité qui pouvoit aboutir à la confusion. Le goût des arts, des théâtres, des lectures frivoles et licencieuses, en devenant plus populaire, éveilloit dans les classes inférieures toutes les prétentions de la vanité, et sembloit ne les polir que pour les corrompre. En même temps des doctrines hardies, en relächant les liens de la religion et de la morale, relächvient par cela même ceux de la subordination et des lois. Un bruit sourd d’impiété séditieuse se faisoit entendre, qui pouvoit tôt ou tard ébranler le fondement même de la société. Ainsi, dans les contrées qui avoisinent les volcans, un sourd mugissement prélude quelquefois à une effrayante explosion. Tout est changé, les idées et le langage. La relision s'appelle fanatisme, la piété superstition, les traditions préjugés, l'autorité tyrannie, l'obéissance servitude. Jamais, à aucune époque, on n’avoit enseigné plus hautement qu’il n’est pas de Dieu, que la Providence n’est qu’un mot, la vie future une chimère, le vice et la vertu une invention humaine, la religion un amas de puérilités. Ainsi, une génération a semé du vent, et la génération suivante a moissonné des tempêtes, pour parler avec le prophète Osée : Fentum seminaverunt, et turbinem metent. Il faut le dire pour notre commune instruction : Si nous avons tous été frappés, c’est que tous nous étions coupables. Oui, la cour, les puissans, les riches, les savans, les lettrés, le militaire, la magistrature, le sanctuaire même, tous les rangs de la société étoient, plus ou moins, tourmentés du désir des innovations ; et la révolution étoit faite, du moins en grande partie, dans les esprits, avant que des circonstances funestes la fissent éclater dans
les choses. »
Une approbation unanime sanctionna ces habiles et éloquentes paroles de l’orateur sur les conflits armés de
la Révolution.
« Je ne viens pas fatiguer vos ames par de lamentables ré-
229 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1818] cits ; je me contente de dire que je n’aperçois ici ma patrie qu’à travers les orages sanglans d’une démocratie turbulente et cruelle; tout, même les tombeaux, a disparu au milieu des tempêtes.
» C’étoit fait de la gloire du nom français, si elle n’eût été réfugiée dans les camps ; et à ce sujet, je puis parler avec une franchise qui ne déplaira à aucun des hommes généreux qui m’entendent.
» D'un côté, dans quelques-unes de nos provinces, les guerriers, combattant sous les bannières de la croix et des lis contre de nouveaux ennemis du nom chrétien et de l’ordre social, sembloient renouveler les exploits héroïques des Godefroi et des Tancrède ; de l’autre, l’éclat de nos triomphes rapides et de nos conquêtes faisoit l’étonnement de l’Europe entière ; tandis qu’en même temps d’autres légions de Français, dévoués à la cause royale, fixoient les regards et l’admiration, par une vaillance digne de leurs aïeux. Ainsi, pour notre commune patrie, le bonheur n’étoit nulle part; la gloire étoit partout. »
Ces derniers mots frappèrent singulièrement Louis XVIIL. Parlant, plus tard, d’un discours prononcé, le 17 septembre 1822, dans l'église de Vallery, diocèse de Sens, par M. Béraud, curé de Dians, près Montereau, pour la translation des restes des princes de la maison de Condé, le Roi dit en souriant à M. Frayssinous : « Ïl a du mérite, mais on n°y lit pas : Le bonheur n'étoit nulle part, la gloire étoit partout. »
Après avoir célébré, dans la première partie, les qualités naturelles du prince de Condé, l’orateur, dans la seconde, montra son héros se jetant dans les bras de la religion.
Plus loin, 1l retraça l'élévation et la chute du nouvel Attuila, auquel il a été donné de châtier les rois et les
peuples, et qui, par l'assassinat du duc d'Enghien, a éteint la race du vainqueur de Rocroi.
« Un homme obscur s’étoit élevé au milieu de nous au faite de la puissance, portant dans son ame une inflexibilité de pensées que rien ne fait mollir, une passion de dominer que rien ne rassasie, une audace pour le mal qui ne recule devant aucune borne ; et voilà qu’il lui est donné de se signaler par vingt années de victoires incroyables, de fouler à son gré les peuples et les rois, et d’être ainsi dans les mains de la Providence un des plus terribles instrumens dont jamais elle se soit servie pour châtier les nations. Comment tombera le colosse de puissance qui écrase l'univers? Quelle main lui portera les premiers coups? Ce sera une main foible en apparence. Au midi de l’Europe, il est un peuple que les beaux esprits du dernier siècle nous avoient appris à dédaigner, mais qui, depuis les Romains jusqu’à nous, a su être magnanine toutes les fois qu’il l’a fallu : la fière Espagne s’indigne qu'on veuille l’asservir; elle ne veut pas être subjuguée : elle ne le sera pas. À ce noble signal, l’Europe entière se réveille; elle soupçonne que celui qui avoit été jusqu'alors invincible pouvoit être vaincu, et dès ce moment sa ruine commence : bientôt 1l tombe; et s’il se relève, c’est pour retomber d’une chute plus éclatante encore. Il est donc brisé à son tour le marteau qui avoit brisé le monde; et le digne héritier de tant de rois sera pour toujours affermi sur son trône, et la France s’applaudira du triomphe d’une cause tellement liée à son bonheur, à ses intérêts, à sa véritable liberté, qu'elle n’est pas moins la sienne que celle de nos princes légitimes. Divine Providence, je vous adore; ici, tout porte l'empreinte visible de votre main puissante. C’est vous qui avez guéri comme vous aviez frappé; qui avez ressuscilé COMME vous aviez conduit aux portes du tombeau. Poursuivez l'œuvre de votre miséricorde, et consommez, pour le bonheur de la France, ce que vous avez si miraculeusement commencé, »
Lorsque l'abbé Frayssinous raconta les derniers momens du prince de Condé et le montra consolé par la piété, dont il exprimoit les sentimens avec ardeur,
« Chrétiens, ajouta le panégyriste, qui de nous oseroit dédaigner ces détails, après que le grand Bossuet en a recueilli de tout semblables du grand Condé? »
M. Frayssinous n avoit pas destiné son discours à l’impression : cependant, il dut céder encore sur ce point, et consentir à une publicité réclamée par l'usage et par le désir de laisser des traces durables de l'hommage rendu à un prince du sang, qu illustroient son courage et son dévouement aux intérèts de la monarchie.
À cette époque, la duchesse de Bourbon, qui avoit établi dans son hôtel, rue de Varennes, un hospice nommé l’Aospice d'Enghien en mémoire de son fils, étoit toujours livrée à des utopies politiques et religieuses, empreintes de la mysticité qui sembloit former le fond de son caractère. On crut que M. Frayssinous pourroit exercer un salutaire ascendant sur son esprit, et une conférence fut ménagée, chez une pieuse dame, entre l'illustre orateur et la princesse qui n'avoit pas voulu qu'on la fit connoitre à son interlocuteur. Secrètement prévenu de la qualité de la personne avec laquelle 11 discutoit, l'abbé Frayssinous, tout en cherchant à combattre des idées extraordinaires, se füt sévèrement abstenu de les caractériser avec vivacité. Mais, ignorant qu'il parloit à la duchesse de Bourbon, il s’exprima avec une franchise qui n’admettoit pas de ménagement. L'interlocutrice, pour se donner un point d'appui à ses veux, lui dit: « Mais, Monsieur, les opinions que je soutiens ont pour elles des autorités : ce sont celles de
madame la duchesse de Bourbon. — Je le crois bien, repartit M. Frayssinous, madame la duchesse de Bourbon est une folle. » La conversation en resta là, et M. Frayssinous ne sut qu'après avec qui il venoit de conférer. Profondément mortifié de l'issue de cet entretien, il écrivit à la princesse une lettre où il lui témoignoit ses regrets. Sur ces entrefaites, il prononca l'éloge funèbre du prince de Condé, et l'usage vouloit qu'il en présentât en personne un exemplaire aux membres de la famille royale, et par conséquent à la duchesse de Bourbon. La princesse, charmée de l’éloquence avec laquelle il avoit loué son beau-père, lui fit le plus gracieux accueil, l’invita à sa table, et le combla de bontés. De son côté, l'abbé Frayssinous indiqua des ouvrages dont la lecture lui paroissoit devoir modifier ce que les idées de la duchesse de Bourbon, d’ailleurs si spirituelle, avoient d’étrange et de regrettable.
Le 14 juin 1818, l'apôtre de Saint-Sulpice ‘alla \ clore les conférences de cette année, devant un trèsnombreux auditoire. Après avoir montré que quatre religions se partagent la terre, l’idolâtrie, le mahométisme, le judaïsme et le christianisme, et que le christianisme, établi sur le judaïsme, offre une certitude qui n’est dans aucun autre culte, il examina les diverses branches de cette religion. Pour prouver la supériorité de la religion catholique sur le protestantisme, il établit combien le principe des catholiques, l'autorité, est plus approprié à l’état du genre humain, tandis que le principe d'examen, tel que l’admettent les protestans, conduit à une véritable anarchie religieuse. Il fit entrevoir que la réunion, à laquelle Bossuet et Leibniz travaillèrent dans le xvn° siècle, est possible plus que jamais,
et il finit par en exprimer le vœu. Comme les conférences ne devoient être reprises que l’année suivante, il engagea ses auditeurs à lire, dans l'intervalle, les Entretiens philosophiques sur la réunion des différentes communions chrétiennes, par M. de Starck, et le premier volume de l’Essai sur l'indifférence en matière de religion, par l'abbé F. de La Mennais : recommandation qu'il importe de constater, afin de montrer de quelles dispositions il étoit animé à l'égard d’un écrivain, qui depuis lui prodigua l'outrage. Mais cette circonstance nous amène à citer un trait bien propre à faire ressortir la profonde et sincère humilité de M. Frayssinous, à l'époque même où ses conférences jetoient le plus vif éclat.
L'Essai sur l'indifférence en matière de religion venoit de paroitre, lorsqu'un ecclésiastique, rencontrant le célèbre orateur sur la place Saint-Sulpice, lui demanda ce qu'il pensoit de ce premier volume. Il répondit par ces belles paroles du Précurseur : {/lum oportet crescere, me autem minui. En répétant ce texte de saint Jean, M. Frayssinous ne pensoit pas qu'il réalisoit un autre oracle de Notre-Seigneur lui-même : Qui se exaltaverit humiliabitur, et qui se humiliaverit exaltabitur ; paroles tellement applicables à MM. de La Mennais et Frayssinous, qu'en indiquant le mobile de leur conduite elles résument leur histoire.
Les éloges que l’apologiste de la religion donnoit alors à l'écrivain fameux, qui finit par la combattre, sont d'autant plus remarquables, que M. Frayssinous avoit déjà des raisons de craindre les erreurs dans lesquelles tomba ensuite l'abbé de La Mennais. Outre que celui-ci avoit insinué dans le premier volume de l'Æssai
quelques principes singuliers, ses amis annoncoient avec confiance l’heureuse révolution que le développement de ces principes devoit opérer, selon eux, dans l'enseignement de la théologie. L'un d'eux venoit de parler, en ce sens, à Issy, en présence de M. Frayssinous et de quelques autres théologiens, que ce langage étonna beaucoup. Aussi, l'illustre conférencier, en louant M. de La Mennais qu'on espéroit retenir sur le bord du précipice et ramener par des égards, n’hésitoit-il point à dire : « C'est un homme de génie, mais qui n’a fait qu'une théologie médiocre. » Lorsque le second volume de l’Æssai, dans lequel l’auteur exposoit son nouveau système de philosophie, eut paru, M. Gaillard, disciple de M. Frayssinous à /a Vache noire, et depuis chanoine du chapitre royal de Saint-Denis, se trouvantavec son ancien maître à la maison de campagne de M"° la présidente Hocquart, tante de M. de Quelen, demanda au conferencier ce qu il pensoit de ce second volume : « Ce que j en pense ? mon ami. Je n'ai qu'un mot à vous en dire. Quand 1il me tombe entre les mains un livre de métaphysique, et que je n'y comprends rien, je le laisse de côté. » Dans le même moment, M. Gaillard lui parla des Martyrs de M. de Chateaubriand, ouvrage que l’auteur n'avoit pas encore retouché : « Mon cher, dit M. Frayssinous, c'est un livre à refaire. » Ces réponses permettent d'apprécier son jugement aussi vif que profond.
Deux autres traits feront comprendre toute la modestie de M. Frayssinous.
Au sortir d'une des conférences de Saint-Sulpice, on lui demandoit comment il pouvoit se défendre d’un sentiment de vanité en voyant le nombreux concours d'auditeurs qui entouroient sa chaire. Il répondit qu'il
298 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1818 | attribuoit le succès de sa parole bien moins à ses efforts, qu'à la prière de quelque bonne ame inconnue, et retirée peut-être dans un coin de l'église.
Pendant que M. Frayssinous, dans son appartement de l'Abbaye aux Bois, reconduisoit un de ses pénitens, le docteur Pignier, resté dans la chambre, trouva sur la cheminée et se mit à feuilleter le livre de Fénelon intitulé : OEuvres philosophiques, ou Démonstration de l'existence de Dieu par Le spectacle de la nature. M. Frayssinous, le lui voyant entre les mains lorsqu'il rentra, lui dit : « On parle beaucoup de rabat-joie ; il y a aussi les rabat-orgueil, tels que Bossuet, Fénelon, Bourdaloue, Massiilon, La Bruyère. Quard on a lu deux pages de ces hommes-là, on n'est pas tenté d’avoir de iamour-propre. »
Avec la modestie du célèbre orateur contraste le naïf orgueil du libraire PDuponcel. M. Frayssinous, qui l’'avoit connu même avant la Révolution, visitoit souvent son magasin. Îl s'arrêtoit quelquefois à feuilleter les livres qui pouvoient entrer dans le plan de ses sérieuses études, et il lui arrivoit d'en acheter plusieurs pour les consulter à loisir. Le bon libraire, fier de la préférence que lui accordoit le conférencier, s'imagina que € étoit chez lui qu'il puisoit les élémens et trouvoit les conditions de son succès. Aussi, voyant la foule ailluer à Saint-Sulpice quand M. Frayssinous devoit monter en chaire, et l’entendant, au sortir de l’église, exprimer son admiration, il se mettoit sans facon de moitié dans ce triomphe oratoire, et d’un air plaisamment grave : « C'est pourtant avec mes livres, disoitil, qu'il a fait tout cela! »
Parmi les jeunes hommes dont la foi et la piété procu-
ww de)
roient le plus de consolations au conférencier de Saint- Sulpice, se distinguoit M. Emmery, substitut du procureur du Roi près le tribunal de première instance de Paris. Moins recommandable encore par ses talens que par la solidité de ses principes, doué du jugement le plus mür et du caractère le plus aimable, ce magistrat donnoit de grandes espérances à la société, quand une maladie, qu'il soutint avec un courage inébranlable, abrégea sa vie. Dans la nuit du 22 au 23 août 1818, M. Frayssinous visita pour la dernière fois M. Emmery, dont il étoit le père spirituel. Le frère et un ami du mourant assistoient à sa lente agonie. M. Frayssinous se lève, se penche vers celui qu'il aimoit, et le voyant près d’'expirer, il le bénit, puis s'éloigne en disant d’un ton qui annonçoit toute sa foi et son espérance : «C’est fini, il va se réveiller. » Ce mot sublime se vérifia presque aussitôt. Le prêtre étoit à peine sorti, que M. Emmery exhala le dernier soupir, et, suivant la belle expression de M. Frayssinous, son ame, dégagée du sommeil de la vie terrestre, s’éveilla dans les cieux.
Panégyrique de saint Louis, prèché aux Quinze-Vingts par M. Frayssinous.
S: la vie du prince de Condé offrit à l'éloquence de M. Fravssinous une heureuse occasion de se produire , celle de Louis IX, placé par l'Eglise sur les autels, lui
, « ? dé 4 ,’ présenta un sujet d'un ordre encore plus élevé. IH le développa, le 25 août 1818, dans l’église des Quinze- Vinets, établissement dont saint Louis est le fondateur.
Cette fois, 1 ne donna point, comme à Saint-Germain-
230 VIS DE M. FRAYSSINOUS. [1818] l’Auxerrois, devant l’Académie Française, une de ses conférences appropriée à l'objet spécial de la pieuse réunion ; il avoit composé un véritable panégyrique de saint Louis, et il parla sur ee texte : Placebat tam Deo quàäm hominibus .
« Un roi, dit-il, qui, dans tout le cours de sa vie publique, comme de sa vie privée, ne connoît d'autre règle que la conscience, ni d'autre droit que la justice; un roi qui, pour entrer dans les voies de la sagesse éternelle, ne se sert du pouvoir qu’elle lui a confié que pour être l’appui des bons et l’effroi des méchans, et qui, pour le bien même de ses peuples, est aussi incapable de souffrir la plus légère atteinte à son autorité, que de la porter arbitrairement au-delà des bornes légitimes; un roi qui, dans la paix, fait régner, autant qu'il est en lui, la religion, les mœurs, les lois, les sciences et les lettres, l’industrie, l'abondance; qui, dans la guerre, n’est jamais armé par l'ambition ni par l’orgueil, et qui fait honorer ses victoires par sa modération comme ses revers par sa magnanimité; un roi de ce caractère présente le spectacle le plus digne des regards du ciel et de la terre, des bontés du Créateur et des hommages des mortels. Or, entre tous les rois de France, celui qui a le plus parfaitement réalisé dans sa personne tant de grandes qualités, et dont on peut dire, comme les livres saints parlant d’Ezéchias, qu'il a mis en Dieu et en sa loi sa confiance et sa force, et qu’il n’a point eu d’égal dans ceux qui ont occupé son trône soit avant, soit après lui; c’est celui-là même dont nous célébrons aujourd’'hui la mémoire, c’est le roi saint Louis. »
Cette pensée que saint Louis , pour le bien même de ses peuples, étoit incapable de souffrir la plus légère atteinte à son autorité, se représenta souvent à l'esprit de M. Frayssinous, et se formula, dans ses conversations les plus intimes, comme une règle de conduite pour tous les
princes. Plus d’une fois, il lui arriva de dire : «Cenesont pas les rois qui se font tuer à la tête de leurs troupes, qui perdent les royaumes : ce sont ceux qui se laissent conduire à l'échafaud. » Il dit même un jour : « Je refuserois l’absolution à un roi qui se montreroit disposé à sacrifier les droits de sa couronne. » Dans les conjonctures délicates, et en présence d'une opposition qui arriveroit à compromettre l'autorité royale, il vouloit que le monarque se demandät : « À ma place, qu'auroit fait saint Louis? »
Louis IX, modèle des rois par sa conduite, soit audedans, soit au-dehors de son royaume ; tel fut le plan de ce panégyrique, prononcé dans une enceinte trop étroite pour contenir tous ceux qui auroient voulu l'entendre. Cette division, extrêmement simple, mais heureuse, permit à l’orateur de parcourir les actions les plus remarquables de saint Louis, dans l’ordre même où elles se sont succédé.
Après un compliment adressé au prélat qui présidoit la cérémonie , il ouvrit la première partie en rappelant quel étoit l’état de la France à l’avénement de ce prince.
« De grands feudataires de la couronne, qui en étoient bien moins les sujets que les rivaux, et qui, toujours impatiens du joug même le plus léger, n’aspiroient qu’à le briser avec violence; un clergé très-puissant, non-seulement par les prérogatives divines du sacerdoce, mais par l’ascendant politique et les priviléges temporels qu’avoit dû naturellement lui acquérir la supériorité du savoir et des lumières; un peu ple régi par des coutumes incertaines et barbares, plutôt que par des lois fixes et raisonnables, instrument et victime des querelles sanglantes des grands toujours armés les uns contre les autres ou contre leur souverain; une espèce d’anarchie
232 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1818] militaire où tout se décidoit par l'épée, qui mettoit la force à la place de la justice, voilà ce que présentoit la France, il y a six cents ans, au moment où le père de saint Louis, après un règne si court, fut enlevé par une mort prématurée. La reine Blanche avoit été appelée par Louis VIII à la régence. Elle est jeune et sans expérience ; surtout elle est étrangere, et la première femme, depuis la troisième race, qui se soit vue à la tête des affaires publiques : en faut-il davantage pour qu'elle soit en butte à la jalousie de ces fiers barons qui ambitionnent de tenir dans leurs mains les rênes de l'Etat? Mais elle est vertueuse, sage et ferme tout ensemble, et bientôt elle fera voir combien elle est capable de dissoudre les ligues de ses ennemis par adresse, ou de les dissiper par la force. Le choix de ceux qu’elle appelle à ses conseils commence à faire éclater sa sagesse aux yeux de la nation : c’est d’abord ce Montmorenci, gouverneur du jeune Louis, qui, à Bouvines, s’étoit signalé par la prise de seize bannières, et qui, sous trois règnes, avoit exercé la charge de connétable avec autant de gloire que de fidélité. C’est encore le célèbre Guérin, évèque de Senlis, élevé à la dignité de chancelier, génie universel, dit un de nos historiens, d’une prudence et d’une fermeté sans exemple, grand homme de guerre avant qu'il parvint à l’épiscopat, évêque digne des premiers temps lorsqu'il cessa d’être un homme de guerre. C’est enfin ce cardinal du nom de Saint-Ange, qui, né avec un génie hardi, entrainant, dont il abusa quelquefois, servit si bien la cause de la régence par la vigueur de ses résolutions. Ainsi secondée, Blanche va conduire le vaisseau de l'Etat à travers les tempêtes et les écueils de la plus orageuse minorité. Le jeune roi dont elle exerce la puissance n’est qu’un enfant de douze ans; mais il a appris de sa mère, ce qu'il n’oubliera jamais, à ne craindre que Dieu, à mettre avant tout le devoir. Il croîtra, ce royal enfant, qui porte daus son ame le germe des qualités les plus héroïques; il croîtra dans les sentimens et les vertus que la religion in-
[1818] LIVRE 1. CHAPITRE XXI. 233 spire; et, toujours guidé par elle, il saura dominer sa nation et son siècle jusqu’au dernier moment desa vie. Que si nous voulons d’abord fixer nos regards sur l'administration intérieure de son royaume, nous aurons occasion d'admirer en lui le courage et la grandeur d’ame d’un héros, la sagesse et la justice d’un législateur, les vertus et la perfection d’un chrétien. »
L'éducation de saint Louis par la reine Blanche, si bien indiquée dans ce panégyrique, étoit pour M. Frayssinous le type de l’éducation des rois ; et nous ne devons pas négliger de le faire remarquer ici, puisque le panés#yriste de Louis IX devoit faconner plus tard l'esprit et le cœur d’un descendant de ce monarque.
Comme guerrier, quelle fermeté et quelle sagesse Louis n'a-t-il pas fait paroître durant les troubles excités par les barons? Mais son courage brille surtout dans la guerre qu'avoit suscitée l'ambition d'Isabelle , veuve de Jean-Sans-Terre et comtesse de la Marche. Il fait voir, à Taillebourg, qu'un roi de France sait être, quandil le faut, le premier soldat de sa nation, et il poursuit l’ennemi dispersé jusqu à Saintes, qui s’'abandonne au vainqueur. La fière Isabelle vient implorer tout en larmes la clémence du prince victorieux. Celui qu'elle ne vouloit pas reconnoitre pour roi à sa puissance, elle va le reconnoître pour roi à sa bonté. Louis aime à pardonner; mais, toujours inflexible pour la révolte, 1l ne se montre indulgent qu'au repentir et à la soumission.
Comme lésislateur, rien n’est impossible à ses lumières et à ses vertus. Ce qu'il ne peut commander, it le persuade; ce qui n’est pas dans les droits de sa couronne, 1l le fait prévaloir par l'autorité de l'exemple; et c'est à son sujet que l’auteur de l'£sprit des Lois a dit : H ôta le
mal, en faisant sentir le meilleur : inviter, quand il ne faut pas contraindre; conduire, quand il ne faut pas commander, c’est l'habileté suprême.
« Entrainés par cet ascendant en quelque sorte surnaturel que la sainteté de Louis donnoit à ses exemples, les barons eux-mêmes permettent qu’on appelle de leurs cours de justice à celle du Roi, usage qui s’étendit rapidement, au point d'être déjà presque universel sous le successeur de saint Louis, et qui, en attachant au trône le cœur de tous les Français, devoit si puissamment en étendre et fortifier les prérogatives. Dans le bien qu'il fait, sxuint Louis prépare pour l'avenir des biens plus grands encore, et sème dans son siècle pour les siècles suivans. Ses successeurs devoient recueillir encore plus que lui les fruits de sa haute sagesse ; et je suis autorisé à dire, d’après les écrivains de nos jours les plus versés dans ces sortes de matières, qu'on doit regarder ce prince comme le restaurateur de la législation en France. »
L'orateur montre ensuite le pieux Roi veillant à l'exécution des lois qu'il a faites.
« © toi, ajoute-t-il, qui t’'avances à travers les siècles pour dévorer les générations et l’ouvrage de leurs mains, Ô temps destructeur, pourquoi n’as-tu pas épargné, dans ton ravage, le chène auprès duquel le saint Roi, entouré des grands de sa cour, terminoit les différends en père plutôt qu’en juge, et proféroit ces sentences qui étoient partout révérées comme les oracles de la sagesse elle-même? »
Comme chrétien, la vie de Louis IX nous offre un
prince qui s’est sanctifié en faisant le bonheur de ses sujets.
« Qui oseroit reprocher à Louis sa piété, ou se jouer des exercices, des pratiques qu’elle lui inspire? Notre délicatesse
s'alarme des austérités et des privations auxquelles il se condamnoit : inais combien ne sont-elles pas propres à rendre les ames plus maîtresses d’elles-mèmes et des corps qu’elles sont appelées à gouverner? Notre pitoyable orgueil dédaigne les humbles et pieux exercices qui n’étoient étrangers à aucune de ses journées, et auxquels se sont soumis tant de grands hommes : mais c’est précisément dans la méditation des choses divines, dans la prière, dans le recueillement et le silence au pied des autels, qu’il puisoit les consolations que réclame notre misère, et ces lumières qui éclairent notre ignorance, et le courage dont il avoit besoin pour porter le fardeau si pesant de l'autorité royale. Oui, sans doute, Louis étoit chrétien dans ses œuvres comme dans sa foi; et, par cela même, il sentoit qu'il devoit tout faire pour Dieu et pour son peuple, protéger la religion et les bonnes mœurs, ne pas porter en vain le glaive. Louis étoit chrétien, et par cela même charitable envers tous : ses aumônes furent immenses, et que d’asiles n’a-t-il pas fondés pour l’indigence et l’infortune? Louis fut pieux, et par là même il travailla à éclairer le peuple sur la religion; il favorisa les lettres, honora les savans en les faisant asseoir à sa table ; il fit une collection de ce qu'il put réunir d'ouvrages plus précieux, et en permit au public la libre jouissance ; il eut la gloire de fonder cette maison célèbre, qui toujours a été, dans cette capitale, la dépositaire de la saine doctrine, et la source de laquelle découlaient les fleuves de science dans toutes les parties de l'Eglise Gallicane. »
M. Frayssinous, en rendant cet hommage à la Sorbonne, dont la révolution avoit pu l'empêcher de conquérir tous les honneurs, mais dont les opinions revivoient en lui, ne manqua point de rappeler que la maison même des Quinze-Vingts devoit son origine à Louis IX, et il en prit occasion d’'exhorter les aveugles
rassemblés par ce pieux monarque à reconnoïtre ses bontés et à imiter ses vertus.
La seconde partie du panégyrique présente saint Louis comme le modèle des rois dans ce qu'il a fait au dehors, soit à l'égard de ses voisins, soit à l'égard du saint Siége, soit à l'égard des ennemis du nom chrétien.
Considérant la politique de Louis IX envers ses voisins, l'orateur montre que la cession de la Guyenne aux Anglais fut conforme à la sagesse autant qu'à l'équité ; car saint Louis s’assura ainsi la paisible possession de plusieurs provinces sur lesquelles ils conservoient des prétentions; et, en recevant l’hommage de Henri III pour la Guyenne, il releva l'éclat de sa couronne aux yeux de tous ses grands vassaux. Quel étoit celui d’entre eux, quelle que füt sa puissance, qui dût rougir d’une dépendance désormais communeavec un roi d'Angleterre ? Le dernier effort de la modération chrétienne dans un roi fut donc un chef-d'œuvre de sage et haute politique. Louis IX ne paroît pas moins admirable, lorsqu'il réconcilie les barons anglais avec leur souverain. On a bien osé dire qu'il falloit appeler juste tout ce qui étoit utile, maxime si douce à l’ambition et à la cupidité : "saint Louis aimoit mieux n’appeler utile que ce qui étoit juste, maxime qui fut celle de sa vie tout entière. Aussi, au lieu de développer les semences de troubles en Angleterre, il les étouffe; et, choisi pour arbitre, il prononce un Jugement qui venge le trône, en respectant les libertés nationales.
Considérant ensuite les relations de Louis IX avec le saint Siége, M. Frayssinous rappelle que Grégoire IX, ayant déclaré Frédéric IF déchu de l'Empire, offrit la
couronne impériale à Robert, frère du Roi de France,
qui n'hésita point à la refuser pour le comte d'Artois. À cette occasion, l’orateur développe dans la chaire sacrée l'une des opinions qu'il a défendues dans le livre des Vrais Principes de l'Eglise Gallicane ; et, en parlant de saint Grégoire VIF, il laisse tomber quelques paroles que son impartialité auroit retirées plus tard. Mais il finit par un mouvement admirable. Nous devons faire remarquer, d'ailleurs, qu'en 1818, cette époque de l’histoire n'étoit point éclaircie, comme elle l'est en 1843 : avec les données historiques qu'on possède aujourd’hui, M. Frayssinous se füt exprimé autrement sur saint Grégoire.
« C’est, dit-il, une opinion bien étrange, bien opposée à l'antiquité chrétienne, toujours repoussée par la France, et que Bossuet a ruinée de fond en comble, que la suprématie, qui est purement spirituelle, des pontifes Romains, les établissoit en quelque sorte rois de toute la terre, et leur permettoit, pour le bien des peuples et de la religion, de disposer des couronnes. Comment donc une semblable opinion put-elle s'établir et s’accréditer ? L'Occident étoit dans l’agitation la plus violente, les peuples accablés de maux, les princes toujours armés les uns contreles autres, et fléaux de leurs sujets, le sanctuaire souillé par les vices, fruits de l’ignorance et des malheurs du temps, lorsque, dans le cours du onzième siècle, on vit paroître sur le siége de saint Pierre un pontife doué d’un esprit vaste, ardent, inflexible : c'est Grésoire VII. En jetant un coup d'œil sur l’Europe, il juge que ses malheurs ont leur source principale dans la corruption des mœurs, les passions effrénées et l'abus de la puissance. Plein de cette pensée , il ose attaquer les désordres jusque dans les souverains. Un zèle sans mesure et sans règle le porta à des excès très-répréhensibles, il faut le dire. Au milieu de la confusion universelle, les peuples opprimés invo-
quoient volontiers la protection des papes; les rois euxmèmes, ou par foiblesse, ou par ambition, recherchèrent leur appui dans les choses politiques. Ce que Grégoire VIT avoit commencé se continua dans les âges suivans, et il faut conveuir, dit à ce sujet le plus beau géuie de l'Allemagne, Leibniz, que la vigilance des papes, agissant à temps et à contre-temps auprès des rois, soit par la voie des remontrances que l’autorité de leur rang les mettoit en droit de faire, soit par la crainte des censures ecclésiastiques, arrétoit beaucoup de désordres. Messieurs, repoussons toujours avec force une opinion si fausse, féconde en discordes, et qui, au reste, est aujourd’hui surannée, même au-delà des Monts : mais aussi, au lieu de censurer les âges passés avec tant d’amertume, sémissons plutôt sur la foiblesse et les égaremens de la raison hu maine. Hélas ! chaque siècle a ses erreurs etses écarts. Ilne nous sied pas d’être si sévères, quand nous avons besoin pour nous-mêmes de tant d’indulgence. Dans les siècles que nous appelons barbares, une fausse et dangereuse opinion plaçoit dans les mains des pontifes Romains le droit de déposer quelquefois les souverains; et, dans les siècles qu’on appelle éclairés, où l’a-t-on placé ce droit terrible? Dans les mains du plus ignorant, du plus capricieux, du plusféroce de tous les tyrans, dans les mains de la multitude. Opinion insensée, qui a été, comme la précédente, foudroyée par lévèque de Meaux, et avec laquelle deux grandes nations de l'Europe civilisée, malgré toutes leurs lumières, se sont souillées d’un forfait auparavant inouïi dans les annales du monde. »
Considérant enfin Louis IX dans ses guerres contre les ennemis du nom chrétien, M. Frayssinous demande :
« N'est-ce pas ici l’écueil de notre ministère comme de sa gloire? Non, Messieurs, il n’en sera point ainsi. Ce n’est pas saint Louis qui fut l’auteur de ces entreprises lointaines. Depuis cent cinquante ans, les Européens étoient une puissauce en Orient, et pourquoi saint Louis n’auroit-il pas pu
croire qu'il étoit juste et glorieux de les défendre? Messieurs, ce n’est pas comme ministre de la religion que j’élève ma voix en faveur des Croisades. La religion, après tout, n’est pas plus responsable des maux que les passions humaines commettent en son nom, que la société civile n’est responsable des vices raffinés qu’elle fait éclore, que les sciences et les lettres ne sont responsables des systèmes monstrueux auxquels elles ont donné naissance. Mais je suis Français et chrétien ; je fais gloire de respecter la mémoire de mes pères; je ne sache rien de plus indigne, de moins patriotique, que d’avoir les yeux toujours ouverts sur leurs vices et sur leurs écarts, et toujours fermés sur leurs nobles et héroïques qualités... Depuis François Ie, trois siècles se sont écoulés : que nous présente leur histoire? Une suite non interrompue de guerres plus ou moins sanglantes. Je demande si elles étoient plus légitimes que les Groisades. On observe quelquefois que celles-ci ont coûté six millions d'hommes à l'Europe : je le veux ; mais ici gémissons plutôt sur nous-mêmes que sur nos ancêtres : nous sortons d’une période de vingtcinq années, qui, dans ce court espace de temps, ont fait verser autant de sang que les guerres saintes peuvent en avoir fait répandre dans l’espace de deux siècles. »
L'orateur suit Louis IX dans les deux Croisades que le saint Roi a entreprises ; 1l retrace sa valeur, sa modération dans la victoire, sa magnanimité dans les fers, sa résignation et son courage dans ses derniers momens; et, terminant par une péroraison courte, mais forte et touchante :
« O grand et saint Roi, dit-il, si, du haut des cieux, vous jetez vos regards sur la France, y reconnoissez-vous ce peuple que vous avez gouverné? Nous retrouvons vos vertus dans les héritiers de votre nom et de votre couronne : voyez-vous aussi dans les Français d'aujourd'hui les descendans de ceux qui furent vos sujets? Mais qu'avons-nous mis à la place de
leurs vertus, de cette foi, de cette piété, de cette loyauté, qui sont comme l’ame et la vie des nations? Hélas! nous avons remplacé leurs vices par d’autres vices. Ange tutélaire de la France, nous aimons à penser, à publier que c’est à vos supplications que nous avons dû tant de miracles de miséricorde. Que le peuple français soit toujours votre peuple! Puisse-t-1l, par votre protection puissante, abjurer ses erreurs, revenir à la foi de ses pères, à cette religion qui fut pour vous la source de vos vertus et de votre gloire immortelle! »
Les impressions religieuses et patriotiques dont ce discours étoit rempli passèrent plus d’une fois de l’éloquent orateur dans l'ame de ses auditeurs. M. Frayssinous réalisa tout ce qu'on avoit droit d'attendre d'un si beau talent, appelé à traiter un si beau sujet.
L'abbé Girard, son ancien maitre, proviseur du collége royal de Rodez, lui écrivant le 15 septembre, à l’occasion de son abonnement à l’Ænu de la Religion, qu'il le prioit de renouveler, lui dit :
«Je ne puis vous nommer ce journal sans me rappeler l'analyse que j'y ai lue de votre beau et vraiment couraseux panégyrique de saint Louis. Le louer, ce panégyrique, dans une lettre qui vous est adressée, c’est, quand on vous connoît, une sorte d’inconvenance. J’ai été enchanté de tout ce que j'ai lu. L’avez-vous fait imprimer? Ce seroit pour vous, si vous ne l’avez fait, une espèce d'obligation. La vérité a besoin d’être connue. On cherche à l’étouffer de toutes parts. Vous êtes appelé à la défendre. Pourquoi ne pas lui donner la plus grande publicité possible? Elle plaït dans votre bouche et sous votre plume. Venger saint Louis, c’est venger la religion. Faites donc imprimer ce panégyrique si plein de vérités aussi palpables qu'importantes.
» Adieu! je vous recommande vos amis, votre pays et
11819] LIVRE I. CHAPITRE XXI. 241 notre patrie tout entière. Qui, plus que vous, peut influer sur ses destinées futures ? »
Malgré les instances de l'abbé Girard, M. Frayssinous ne livra point le panégyrique de saint Louis à l’impression, et ce beau discours ne fut publié qu'après sa mort.
Lettre de M. Frayssinous à M. Louis de Sambucy, à l’occasion des Vrais principes. — Regrets qu’il donne à l’abbé Legris-Duval. — Conférences de 1819.— Correspondance de M. Frayssinous avec madame T.— De La liberté des cules selon la Charte, par M. Boyer.
ee ——
La manière dont l’auteur des Vrais principes avoit envisagé la question des Libertés de l'Eglise Gallicane ne plut pas à Rome. Dès le 13 août 1818, M. Louis de Sambucy lui écrivit que la définition qu'il avoit donnée de ces Libertés n'étoit point goùtée en Italie. M. Frayssinous répondit le 24 janvier 1819 :
« Mon cher et très-honoré compatriote, votre lettre du 13 août m'est parvenue : je vous remercie bien de votre bon souvenir.
» Je ne vous dirai rien de mon livre. Il n’y avoit pas une ligne qui, dans ma pensée, n’eût un but.
» Aujourd’hui, nous sommes bien loin de tout cela. De profundis clamavi ad te, Domine.
» Nous sommes ici dans la désolation de la mort de l'abbé Duval. C’étoit un ange de lumière, de paix, de charité. Quelle perte! Dieu soit loué de tout! Pauvre Église de France!
» Adieu, recevez mes tendres sentimens. »
En effet, le 16 janvier 1819, l'Eglise avoit perdu, dans
l'abbé Legris-Duval, un de ces hommes d'élite que Dieu suscite de loin en loin pour les grands ministères, le digne successeur des saints prêtres qui ont le plus honoré le sacerdoce et le mieux servi la cause de la religion, l’apôtre de la piété et de la charité, le créateur de tant de bonnes œuvres, celui qui avoit ramené tant d'ames dans les voies du salut, et qui en avoit conduit tant d’autres à une haute perfection. Esprit heureux, orateur plein d'élégance et de goût, doué d'un sens exquis, aussi prudent dans le conseil que fécond dans les moyens d'exécution, admirable pour sa modération, sa patience, sa simplicité, sa sensibilité, sa grâce, il offroit la réunion des qualités les plus aimables avec les vertus les plus solides, et parut en quelque sorte envoyé pour réconcilier le monde avec la religion, et pour confondre par les plus signalés services les peintures fausses, les dérisions amères, les reproches injurieux qu'un sièele dédaigneux et ingrat se permettoit tous les jours contre les prêtres.
Tel étoit l'ami enlevé à l'affection de M. Frayssinous. « C’est une grande perte, » dit-il; plus tard, il ajouta : « J'ai éprouvé presque autant de peine qu à la mort de » M. Emery. Pas tout-à-fait autant, cependant ; mais » guère moins. » Au service qui eut lieu, le 12 février, dans l’église des Missions-Étrangères, en présence des personnes de tout rang que l’abbé Legris-Duval diriscoit dans leurs bonnes œuvres, M. Frayssinous célébra les saints mystères. Ainsi le prêtre qui avoit recu mission de réveiller la foi, paya un dernier tribut au prêtre qui avoit recu celle de ranimer la charité.
Ea veille du jour où mourut l'abbé Legris-Duval,
M. Fravssinous exposoit, dans la chaire de Saint-Sul-
pice, le-plan d'après lequel il vouloit continuer, en 1819, ces conférences si attachantes et si solides, un des plus puissans moyens que Dieu eût réservés à la ville qui est le centre et la dominatrice des intelligences, pour connoïtre et embrasser la vérité catholique, alors en butte à tant d'attaques.
Le 31 janvier, il parla de la tolérance, et il en distingua trois sortes : 1° La tolérance civile, 2° la tolérance chrétienne, 3° la tolérance philosophique, dont le système se fonde sur cette triple assertion : les croyances religieuses ne sont rien ; il suflit d’être honnête homme ; chacun doit suivre la religion de son pays. L'orateur fit sentir la différence qui existe entre ces trois sortes de tolérance, et l’on retrouva dans cette discussion la sagacité, la précision, l'exactitude et la mesure qui formoient le caractère ordinaire de ses jugemens.
Il montra, le 7 février, que la religion est la base de la société.
Nulle école n’étoit plus propre que les conférences à former le jugement de la jeunesse, et à lui donner des idées justes et saines sur les points les plus importans. Plus que jamais, elle aimoit à entendre l'orateur qui sausfaisoit à la fois l'esprit, la raison et le goût, et qui élevoit l'ame par de nobles pensées. A une époque où tant de funestes doctrines tendoient à égarer les esprits et à pervertir les cœurs, on se pressa surtout autour de sa chaire lorsqu'il dut traiter de l'éducation, ce seul mais véritable moyen de régénération sociale. Il en parla, avec autant de modération que de franchise, le 14 février, montrant que la prospérité de la France dépend de la bonne éducation des enfans; que cette éducation, pour être bonne, doit être religieuse, et que,
pour être religieuse, elle doit être confiée à des Hommes religieux. L'expérience de M. Frayssinous en matière d'éducation lui permit d'envisager ce grave sujet sous son vrai point de vue, et l'excellence des considérations quelle lui suggéra fit venir naturellement la pensée que celui qui parloit si bien de l'éducation présideroit avec succès à celle de la jeunesse d’un grand peuple.
Le conférencier de Saint-Sulpice traita des ‘sujets analogues le 7 et le 14 mars. Le premier discours, sur les hommes illustres du christianisme, fit voir tout ce que met dans la balance, en faveur de la religion, le concours de tant de grands hommes qui l'ont honorée par leurs talens, servie par leurs écrits; et les temps modernes, comme les temps anciens, présentèrent à l'orateur des personnages qui se sont fait gloire de leur respect pour la religion et qui en ont même défendu les principes. Le second discours, sur les beaux-esprits incrédules, fut la contre-partie du premier. Notre analyse a déjà montré que M. Frayssinous y examine les témoionages que la philosophie cite en sa faveur ; il demande qu'on juge ses partisans d'après leur nombre, leurs lumières, leur doctrine; il les apprécie successivement avec autant de sagacité que de mesure, et il finit par une comparaison brillante de la religion et de la philosophie, sous l'emblème de deux temples où se pratiquent deux cultes bien différens.
Le dernier discours, prononcé le dimanche de la Passion, 28 mars, discours noble et solide, nourri de belles pensées et de faits touchans, fut surtout remarquable par l'à-propos ; car 1l paroissoit fait exprès pour venger le ministère sacerdotal des mensonges, des sar-
{1819 LIVRE I. CHAPITRE XXII. 249 casmes et de la dédaigneuse ingratitude dont il étoit incessamment l’objet. En examinant d’une manière rapide, mais aussi exacte que brillante, les avantages que le sacerdoce chrétien présente pour l'humanité, et en discutant les reproches qu'on lui a faits, M. Frayssinous prit occasion de cette apologie pour rendre hommage à la mémoire du vertueux prêtre qu'il pleuroit encore, et pour rappeler plusieurs des œuvres auxquelles l'abbé Legris-Duval avoit attaché son nom.
Plus éloquent encore qu'à l'ordinaire, l’illustre conférencier, après avoir peint avec autant de vérité que de noblesse les services que la société retire du sacerdoce, s’écria, dans un beau mouvement oratoire :
« Que veulent donc les vains détracteurs du ministère sacré? pourquoi ces injures et ces emportemens? pourquoi ces efforts pour couvrir le sacerdoce de ridicule, d’opprobre et de mépris? Prétendent-ils en inspirer un tel dégpoüt, que les familles mettent tous leurs soins à écarter leurs enfans du sanctuaire, ou qu'il soit sans crédit, sans considération, sans autorité ? Oui, ils aspirent à le ruiner ou à l’avilir. Si, par un reste de pudeur, ils prononcent quelquefois avec respect le mot de religion, ils semblent ne prononcer le mot de prétre qu’en frémissant de haine. Je ne sache pas toutefois qu'on ait trouvé le secret d’avoir une religion publique sans sacerdoce, non plus que d’avoir une justice légale sans magistrature. Et comment ne pas déplorer ici l’égarement des esprits de nos jours, et les suites funestes qu'il peut entrainer ? Il fut un temps où un insensé osoit dire à la tribune politique : Je suis athée, et j'en fais gloire ; mais, tandis que cette parole, plus absurde, s’il est possible, qu'elle n'est impie, excitoit les acclamations du délire, l'Eternel, par les vengeances mêmes qu'il exerçoit sur la terre, faisoit sentir
qu'il régnoit dans les cieux. Proclamer ainsi solennellement
l’athéisme, c'étoit proclamer la mort du corps social: aussi, la société n’existoit-elle plus. Aujourd’hui on ne se porte point à cet excès de fureur ; mais, lorsqu’au théâtre on présente les prêtres du paganisme comme des imposteurs dont l'empire ne se fonde que sur la erédulité populaire, on ose en faire d’injurieuses applications au sacerdoce chrétien, l'impiété retentit en applaudissemens redoublés : insulte publique et solennelle, et pour ainsi dire nationale, qui retombe sur Jésus-Christ même, le fondateur du sacerdoce, et qui me fait craindre que le bras du Dieu vengeur ne soit encore levé sur la France. Nous avons beau vouloir nous aveugler, nous ne changerons pas la nature des choses : le monde social a ses lois conime le monde physique ; il n'existe qu’à de certaines conditions nécessaires, et ces conditions, les peuples ne les violent jamais impunément pour leur repos ou pour leur liberté. La religion est pour la société, comme pour l’homme, la première des choses, parce que Dieu est le premier des êtres. Fous les sophismes de la terre n’empécheroient pas que la religion ne pérît avec le sacerdoce, et que la société ne périt avec la religion. »
Un morceau non moins remarquable couronna la réponse de M. Frayssinous aux injustes attaques d'ennemis encore plus passionnés qu'ignorans :
« Je n’ai pas lu dans le livre des destinées éternelles ; mais je me suis replié sur le passé, j’ai considéré le présent, et j'en ai rapporté plus d’espérances que de craintes pour Pavenir.
» En revenant sur le passé, je trouve qu’au commencement de nos dissensions politiques et religieuses, la presque totalité de l’épiscopat français resta ferme dans la foi, et les évèques sont les colonnes de l'Église ; que, malgré tous les efforts d’une excessive puissance, le schisme ne put s’enraciner dans le sol de notre patrie; qu'après vingt-cinq ans d’infortune, 1l a plu au ciel de rendre au peuple de saint Louis
cette auguste maison de tout temps si fidèle à la religion. A la vue de ces merveilles, je me dis à moi-même : La France est donc le royaume privilégié de la Providence ; et par les miracles qu’elle a opérés en sa faveur, elle à pris l’engagement d’en opérer de nouveaux.
» Si je regarde le présent, je vois que partout de saintes entreprises pour les besoins et le soulagement de l'humanité, se soutiennent par les largesses de la charité chrétienne, caractère distinctif d’une religion sincère ; que, malgré tant d'obstacles et de dégoûts, on voit se développer pour le sanctuaire des vocations dont quelques-unes même sont étonnantes, et donnent les plus belles espérances ; que la paroïe de Dieu annoncée par des hommes apostoliques n’est jamais repoussée, et qu’au son de la trompette évangélique, des cités entières se réveillent et sortent de leur indifférence. Témoin de ces choses extraordinaires, au milieu des calomnies et des clameurs de l’impiété, je me dis encore : Non, la France n’est pas morte pour la foi; non, elle n’est pas müre pour l’apostasie ; la Providence a ses temps marqués, c’est à nous de les attendre : malgré ses ennemis, la religion ne cessera de faire des progrès, et de ramener avec elle l'amour de l'ordre et la justice, le respect pour les mœurs et les lois; et son triomphe sera celui de la patrie. Vaincue par le malheur et par l'expérience, la France sentira plus que jamais que ne pas bâtir sur la religion et la morale, c’est bâtir sur le sable mouvant; et que, pour être heureuse, il faut qu'elle soit chrétienne : alors repentante, revenue de son égarement, elle s’abaissera devant le Très-Haut ; et, quand je me livre aux rêves d’une imagiration consolante, je me figure que sur cette magnifique colonne qui sert d'ornement à l’une de nos places publiques, et qui rappelle tant de victoires, on verra s'élever une croix triomphante, comme un monument des haines apaisées, des cœurs réconciliés, des erreurs abjurées, du retour sincère et d’une consécration nouvelle de tout le peuple français à la religion de Jésus-Christ.»
Alors M. de La Mennais, équitable encore à l'égard de M. Frayssinous, écrivit dans le Conservateur (1) :
« Un orateur semble être suscité par la Providence pour confondre l’incrédulité, en lui ôtant les moyens de se refuser à l'évidence des preuves de la religion : grave, précis, nerveux, il excelle dans le genre qu’il a créé. L’erreur se débat vainement dans les liens dont l’enchaïîne sa puissante lopique. On peut, après l'avoir entendu, n’être pas persuadé: il est impossible qu'on ne soit pas convaincu; et, à l’impression qu’il produit, on diroit qu’il montre à ses auditeurs la vérité toute vivante. »
M. Frayssinous, de son côté, ayant reçu d’une dame, dont il apprécioit le goût, quelques mots favorables à l'abbé de La Mennais, lui adressa cette réponse :
« Je transmettrai à M. de La Mennais votre suffrage, qui n’est pas indifférent. »
Madame T., à qui il écrivoit ainsi, lui étoit connue depuis long-temps. Douée de tous les dons de l'esprit, et du plus gracieux talent pour la poésie, elle avoit été, dès les premières conférences de M. Frayssinous, attirée à Saint-Sulpice par la réputation de l’orateur. La conversion d'une de ses amies, madame de F., qui, instruite par le célèbre apologiste, revint à l'unité, la porta à s'adresser à lui. Elle s’autorisa du nom de son amie, morte prématurément, pour lui demander un entretien, et recut aussitôt ce billet :
« Sans doute, madame, que le souvenir de madame de F. doit m'être précieux ; mais vous n’aviez pas besoin de vous réclamer d’elle auprès de moi. Il y a dans votre lettre de
LAN LEE + es a (1) Tome 3, page 445.
l'esprit, de la bonté, de la droiture, de la foiblesse : en faut-il davantage pour inspirer de l'intérêt à ceux qui sont les médecins des ames, et à qui il est plus expressément dit : Soyez miséricordieux, comme votre Père céleste est miséricordieux ! IL vous manque quelque chose pour être heureuse. Vous le trouverez dans la religion. On écrit beaucoup de choses inutiles sur le bonheur ; la Religion le place dans la paix d’une bonne conscience, et il n’est que là. »
Cette lettre fut le premier anneau d'utiles et saintes relations. Dans une autre, M. Frayssinous s'exprima ainsi :
« J’estime beaucoup les femmes fortes, comme vous ; mais je fais très-peu de cas des esprits forts : leur prétendue force d'esprit contre Dieu vient trop souvent de la foiblesse de leur cœur. Quoi qu’il en soit, vous en voilà guérie. Je souhaite le mème bonheur à tout ce qui vous est cher. Il me semble que vous devriez être un très-bon missionnaire. »
Madame T., naguère assidue aux conférences, eût voulu assister, en 1814, au discours prononce à l'Ecole normale. M. Frayssinous, alors inspecteur de l’Académie de Paris, lui dit gaiment à ce sujet :
« Heureusement, l'École normale n’est pas le paradis; et, pour être exclue de l’une, vous ne le serez pas de l’autre.
» Vous savez ce que c’est que les gens de l’Université : ce sont des pédans; c’est le privilége de leur robe. Mais laissez faire : quand on refondra les réglemens, nous ferons en sorte d’être moins Turcs.
» En attendant, je vous permets de vous livrer à un aimable dépit, et de m'envoyer de jolis vers. »
Le billet suivant fait encore allusion au talent poétique
de madame T.
« Ma prose doit me paroitre bien vile à côté de vos jolis vers : c’est Le seul instrument à mon usage.
» Si vous n’étiez pas souffrante, je vous condamnerois à expier les torts de votre muse un peu profane, en composant de douces et belles stances sur la charité.
» Ne pensez-vous pas qu’il est temps de s'occuper de choses sérieuses, et de laisser les chimères pour la réalité? »
Quand les conférences eurent repris leur cours, madame T. les suivit de nouveau. Comme elle admiroit l'éloquent orateur :
« Si la vanité me gagne, lui dit-il, Madame, c’est à vous qu'il faudra s’en prendre. Les personnes dont le suffrage n'est pas indifférent devroient être sobres d’éloges. J’en dois une partie à votre bienveillance, et je n’en suis pas moins flatté. »
À. une observation, il-répondit :
« Je vous le demande : ne vaut-il pas mieux qu’une femme d'esprit me trouve trop court que trop long?»
Le moindre billet de M. Frayssinous portoit le cachet de son esprit à la fois vif et SérieUX :
« C’est une chose cruelle que de souffrir des yeux, disoitil à madame T.. le 12 février 1818 : mais, si votre vue s’affoiblit, votre lettre suppose dans vous quelque chose qui ne s’affoiblit pas. Hélas! la fleur du bel âge se flétrit comme la fleur des champs: elle ne vit que l’espace d'un matin. Kci, la supériorité de l’ame sur le corps se fait bien sentir. Elle peut s’embellir toujours : c'est une très-heureuse compensation. Je suis peut-être un triste consolateur ; mais vous êtes accoutumée à me supporter. »
« Je plains madame T. de toutes ses douleurs, écrivoit-il encore le 30 mars 1819. Son esprit a besoin de nourriture, par cela même que jusqu'ici il en a eu beaucoup. Elle peut plus qu’un autre vivre de souvenirs ; mais cela ne sufht pas.
Du moins, le mal de ses yeux ne nuit pas aux sentimens de
[1819] LIVRE I. CHAPITRE XXII. 201 son cœur. Loin de s’en aigrir, elle est toujours indulgente. Je vois qu’elle n’a pas perdu l'habitude de gâter son monde. Son cousin, M. Roger, s’en mêle aussi : j'en ai eu la preuve par écrit. Que Dieu la fortifie et la console! Il n’est doux de penser qu’elle ne souffre pas inutilement. »
On verra plus loin quelle étoit l'ambition de madame T. et de M. Roger pour M. Frayssinous.
Pendant que l’apôtre de Saint-Sulpice poursuivoit le cours de ses conférences, M. Boyer, son émule, soutint une autre lutte contre les ennemis de l'Église, sous le nom de l’abbé Barrande de Briges.
Certains hommes se faisoient des idées bien incoherentes sur les rapports introduits par la Charte entre la religion et le gouvernement. Leur opinion, sur ce point de droit public, se composoit des élémens les plus incompatibles. Voici leurs principes, ou, pour mieux dire, leurs axiomes : L'État est sans religion; le spirituel est entièrement séparé du temporel; toutes les religions sont en dehors de la loi. Un instant après, ils disotent : La religion est dans l'État; le prince la régit et la gouverne, comme les autres parties de l'administration civile; les prêtres doivent, comme les autres fonctionnaires, obéir à la loi. Ils produisoient tour à tour ces principes contradictoires selon la diversité de leurs préjugés et de leurs passions. Le gouvernement avoitAl l'air de distinguer par quelque faveur la religion catholique, qui étoit celle de l’État, on s’écrioit : Tous les cultes sont égaux devant la loi; le souverain n'en connoît aucun administrativement ; une religion de l'État est l'oppression des autres cultes. Un évêque catholique, conformément à la croyance de ce culte, correspondoit-1l
avec le chef de PEglise, et frappoital de censure un
202 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819] prêtre réfractaire aux canons; aussitôt appel comme d'abus de cette violation des canons et des lois de l'État, et les mêmes écrivains de dire : Le prince est le protecteur des canons, le conservateur des Libertés de l'Église Gallicane. De sorte que, selon la mobilité de leurs idées, le prince, comme souverain, étoit un indifférent, un athée, étranger à tout le spirituel; et cependant il avoit succédé à tous les droits de Louis XIV, évêque du dehors, conservateur des canons. Il y a plus : il n'étoit pas moins que le souverain de l'Angleterre, chef de l'État au spirituel et au temporel. Profondément convaincu des contradictions de cette doctrine, d’où résultoit la plus dure intolérance dans l'administration, unie à la tolérance la plus illimitée dans la législation, M. Boyer composa l'écrit intitulé : De la liberté des cultes selon la Charte, avec quelques Réflexions sur la doctrine de M. de Pradt, et sur Les bienfaits du christianisme (1). |
Dans cette brochure, qui fit quelque sensation, il prouva d'abord que toute loi organique, constituante, réglementaire, qui auroit pour objet de faire statuer par l'État sur le culte, sur la discipline, sur la hiérarchie, sur l’enseignement, seroit une contradiction manifeste à la Charte, dont l’article 5 : « Chacun professe sa religion avec une égale liberté, et obtient pour son culte la même protection » avoit paru à tout le monde une émancipation entière de tous les cultes. Si le culte est rendu à toute la liberté de la pensée et de la conscience, 1l ne peut y avoir de lois sur le culte : des règles et des peines se concilieroient mal avec une pleine liberté. On n'au-
En 0 1) In-8°.
roit pas proclamé avec appareil qu'on va établir un droit nouveau et assurer une liberté égale, pour remettre ensuite le culte sous la direction suprème de l'État. Ce seroit comme si la Charte eût dit : Vous aurez une liberté entière ; mais vous ne pourrez recevoir, sans notre permission, les décrets de vos conciles et les jugemens des papes, et vous n’enseignerez que les opinions que nous approuverons.
L'auteur chercha ensuite quel pouvoit être le sens de l’article 6 : « La religion catholique, apostolique, romaine est la religion de l'État, » et il y vit une sorte de correctif à l’athéisme légal que l’article 5 sembloit présenter à l'esprit. C’eétoit comme si l’on avoit voulu dire que l'égalité de tous les cultes devant la loi n’étoit point l'indifférence du législateur à l'égard de toutes les religions. De là il suivoit que le législateur ne contrarieroit point par ses dispositions la religion de l’État; et conformément à ce principe, on avoit récemment effacé le divorce du Code civil.
Réfutant le système de M. de Pradt sur la séparation du spirituel et du temporel, M. Boyer l’attaquoit comme contraire à la nature de l'homme, au bien de la société, à l'honneur de Dieu, à l'intérêt de la religion, et il montroit la fausseté des principes professés par cet étrange théologien, devenu le coryphée du libéralisme.
Enfin, en réponse aux déclamations et aux injures d'un de ces mille pamphlets que l'esprit de parti faisoit éclore contre une religion qui a civilisé le monde, et qui seule y ramènera l'ordre et le repos, 1l tracoit, dans un dernier morceau, un tableau rapide des bienfaits du christianisme.
Cet ouvrage concis et plein de nerf, rempli d'apercus
neufs et de rapprochemens piquans, annoncçoit un écrivain aussi zélé pour les droits de l’Église, que familier avec les notions théologiques, et il mettoit les publicistes sur la voie d'examiner des questions qui avoient alors un grand intérêt. Seulement, M. Frayssinous reprocha à son ami de mêler trop de plaisanteries à des matières si graves. M. Boyer, au lieu de se rendre à cette critique, répondit vivement qu'il avoit suivi le conseil d’Horace : Ridiculum acri, sans en abuser dans l'application.
Discours sur les Missions, par M. Frayssinous — Il prononce, à Orléans, le Panégyrique de Jeanne d’Arc.—Il le répète à Paris, chez la duchesse de Bourbon.—Il assiste à la translation des reliques de saint Denis. — M. Frayssinous, curé de village. — Idée bizarre du curé de Curieres.
Le ——
Quoique M. Frayssinous eût pris le plus vif intérêt à l'établissement de la Société des Missions de France, ce n'étoit pas lui qui, dans les assemblées de charité où l’on stimuloit le zèle pour le soutien des missionnaires, et où l’on recueilloit de pieuses largesses en leur faveur, avoit excité la piété des bienfaitrices de cêtte œuvre. Mais l’abbé Leoris-Duval nexistoit plus, et M. Frayssinous fut invité à prononcer, le 19 avril 1819, dans la grande salle de l’Archevèché, un discours sur les Missions devant un très-nombreux auditoire.
« Je ne saurois ici, dit-il, me défendre d’un souvenir bien douloureux pour vous comme pour moi. Il est présent à ma pensée, il est présent à mon cœur le saint prêtre qui vous fut si connu, qui deux fois éleva sa voix touchante en faveur
des Missions de France, et deux fois obtint pour elles des secours si abondans, qu'ils surpassèrent ses espérances, et qui aujourd’hui, s’il vivoit encore, parleroit à ma place. Hélas ! vous êtes donc condamnés à ne plus entendre ces paroles de persuasion qui couloient de ses lèvres comme une douce rosée, et qui, inspirées par son ame, ne manquoient jamais d'arriver jusqu’à la vôtre. Vous le cherchez en vain dans cette enceinte : ce n’est ni sa personne ni sa voix. Du moins, si, en quittant la terre, il nous avoit laissé son esprit et son cœur ! Mais non, il a tout emporté avec lui dans le tombeau ; ou plutôt, je me trompe, il nous a laissé, à nous, ses exemples à imiter, et à vous, Mesdames, tout son zèle pour les œuvres saintes que lui avoit fait entreprendre son amour de la religion et de l'humanité. J’ose croire que c’est sous ses regards protecteurs que je vais plaider la cause des Missions, et de celles en particulier qui sont l’objet de cette réunion et de votre sollicitude. »
L'exorde de ce discours, un des plus beaux que l’éloquent orateur ait prononcés, et qui pourtant n'avoit pas été imprimé jusqu ici, en fait comprendre toute l’importance dans les conjonctures délicates où l’on se trouvoit alors.
« Je viensremplir aujourd’hui, Mesdames, un bien étrange ministère ; je viens faire devant vous, non pas uniquement l'éloge des Missions, mais leur apologie ; je viens, non pas uniquement en célébrer les bienfaits, mais les venger des attaques et des insultes de l’impiété. Et certes n'est-il pas étrange, pour ne pas dire déplorable, que, dans le royaume très-chrétien, on soit obligé de prendre hautement la défense d’un apostolat qui a fondé et perpétué la religion sur la terre, qui seul a pu éclairer les peuples infidèles, comme il peut seul ranimer la foi chez les peuples chrétiens dégénérés ? Oui, de nos jours, des ministres depaix sont présentés
comme des perturbateurs du repos public; les médecins des
ames sont traduits comme de vils charlatans de religion ; et peu s’en faut que les prédicateurs de la morale évangélique ne soient qualifiés impudemment de corrupteurs des consciences. »
Rappelant les accusations de leurs vains détracteurs, M. Frayssinous les réduit à cette triple objection : 1° les Missions sont superflues ; 2° elles sont nuisibles; 3° elles sont infructueuses.
« Vous le voyez, Mesdames, ajoute l’orateur, nous ne dissimulons rien, parce que nous ne craignons rien : on pourroit présenter les objections avec plus d'artifice, on n’y mettroit pas plus de vérité. N’en soyez pas effrayées : vos cœurs nobles et religieux repousseroient ces vains argumens, lors même que votre esprit n’en verroit pas clairement la solution. Souffrez un moment que nous travaillions à dissiper le nuage que nous avons élevé : il ne tardera pas à s’évanouir. »
Mais d’abord quels sont les adversaires des Missions ? M. Frayssinous les caractérise avec autant de fidélité que d'énergie.
« Il existe au milieu de nous un peuple de beaux esprits irréligieux, peuple inquiet, et jaloux de tout empire qui n’est pas le sien, criant au feu du fanatisme au milieu des glaces de l'indifférence, déclamant avec violence contre le pouvoir religieux pour mieux assurer sa propre domination; peuple incorrigible, que trente ans de calamités n’ont pu désabuser, qui ne connoît la Providence ni à ses chätimens, ni à ses faveurs, et qui creuse avec une affreuse sécurité un abime où , si on le laissoit faire, pourroit s’engloutir encore la société avec la religion; peuple frivole, incapable de vérités fortes, qui sait moins ce qu’il veut que ce qu'il ne veut pas, qui craint de s’avouer à lui-même franchement la vérité de la religion, qui pourtant quelquefois semble rêver une reli-
11519] LIVRE I. CHAPITRE XXII. 297 21on sans sacerdoce, ou bien un sacerdoce sans autorité, c’està-dire complètement inutile; peuple enflé d’orgueil, adorateur exclusif de ses propres pensées, mettant ses théories à la place de l'expérience des siècles; toujours prêt à recommencer lesmêmes erreurs pour aboutiraux mêmes désastres, et qui, sur les débris du trône et de l’autel abattus, s’écrieroit avec joie : Périsse la monarchie, périsse le christianisme, pourvu que triomphent nos systèmes! »
Ces ennemis des Missions, que l’orateur vient de signaler, prétendent qu'elles sont superflues, parce quelles sont faites pour les sauvages et les idolâtres, et que nous ne sommes ni l’un ni l’autre. Nous méprisons l'ignorance des sauvages; mais l’orgueil du sophiste vaut-il beaucoup mieux? Plus d’une fois, la religion a su faire d'un peuple sauvage un peuple civilisé ; mais on peut bien défier la sagesse du siècle de pouvoir, sans la religion, faire quelque chose d'un peuple corrompu par une science vaine, et usé par sa civilisation même. Nous ne sommes pas idolâtres ; mais il ne faut pas remonter bien haut dans nos annales pour rencontrer des hommes qui se sont déclarés hautement les adorateurs de la déesse Raison, et qui, l’encensoir à la main, se sont prosternés devant le vice en personne, assis sur nos autels. Croit-on qu'il soit plus facile de ramener à la religion un peuple d'apostats que d'y amener un peuple de païens ? |
Les ennemis des Missions prétendent qu'elles sont nuisibles, parce qu'elles troublent la tranquillité publique. Oui, les missionnaires troublent l'ame de leurs auditeurs; mais comme autrefois le prophète Nathan troubla la conscience de David, qui, après un double crime, s endormoit dans une fausse paix. Plût au ciel
que, d'un bout de la France à l'autre, on put troubler ainsi toutes les consciences erronées et criminelles! Heureuse agitation, qui, en faisant cesser le vice et les scandales, ranimeroit partout l'amour de l'ordre, de la justice, de l'autorité, opéreroit une révolution morale dans tous les cœurs, et nous guériroit ainsi de tous les maux de nos longues dissensions.
S'il est extravagant de représenter les Missions comme superflues et nuisibles, 1l ne l’est pas moins de les dire infructueuses. Par la parole de Dieu, aujourd'hui comme autrefois, le ciel opère des prodiges de miséricorde; et auprès de la croix, gage d'espérance et de consolation, mémorial salutaire de la mission, viennent sémir longtemps après la piété et le repentir.
Après avoir discuté tout ce qui sert de prétexte à la haine contre les Missions, M. Frayssinous s’écrie :
« Oui, j'aime les Missions, et je les aime, ce sera beaucoup dire, de toute la haine que leur portent les ennemis de la religion. Le jour qui les verroit détruire seroit pour eux un jour de triomphe, et la joie de limpie doit être la tristesse du chrétien. »
Faisant un dernier appel aux souvenirs des bienfaitrices :
« Si la mémoire de M. l’abbé Duval vous est chère, leur dit-il, pourriez-vous ne pas aimer une œuvre à laquelle cet homme de Dieu, si doux et si sage, portoit un intérêt si vif et si tendre? Si vos cœurs sont chrétiens, comment ne pas aimer une œuvre si capable de ranimer la foi dans les ames, avec toutes les vertus qu’elle inspire? Si vos cœurs sont français, comment n’aimeroient-ils pas une œuvre si capable d’attacher tous les cœurs au trône de saint Louis
par les liens les plus forts et les plus durables, ceux de la religion et de la conscience? »
Le 8 mai de chaque année ramène la commémoration solennelle de la délivrance d'Orléans par Jeanne d'Arc. Cette fête reçut, en 1819, un nouvel intérêt de la présence de M. Frayssinous, qui, frappé de la beauté d’un tel sujet, célébra, dans la cathédrale de Sainte-Croix, avec autant dame et de chaleur que de talent, la gloire et les humiliations de la nouvelle Judith; car telle fut la division de cet éloge, dont l’exorde fit l'heureuse application du texte : Benedixerunt eam omnes und voce, dicentes : Tu gloria Jerusalem, tu lætitia Israel, tu honorificentia populi nostri, quia fecisti viriliter ; et ideo
eris benedicta in æternum.
« Français, chrétien et ministre de la religion, dit l’orateur, je me félicite à tous ces titres d’avoir à célébrer celle qui a sauvé mon pays, qui a honoré le christianisme par les plus pures vertus, et dont la mission toute divine rend comme sensible cette Providence qui préside aux destinées des nations. Surtout, j'aime à la célébrer dans cette ville, le premier théâtre de ses exploits et de sa gloire. Ville fortunée, c’est dans ton enceinte que brilla d’abord la jeune guerrière; c'est par ta délivrance que commencèrent ses succès prodigieux ; c’est de toi qu'elle tient un nom consacré par la postérité; c'est donc à toi, c’est à tes prêtres, c’est à tes magistrats, à tes guerriers, aux femmes généreuses que tu renfermes dans tes murs, à tous tes habitans, qu'il appartient de s’écrier, au sujet de Jeanne d'Arc: Vous êtes la gloire des lieux qui vous ont vue naître, vous êtes la joie de notre cité, vous êtes l'honneur du nom français; car, dans le sexe le plus foible, vous avez surpassé les hommes les plus vaillans. Votre mémoire ne périra jamais. Tu gloria, tu lætitia, tu honorifi-
centia populi nostri, et eris benedicta in æternum. » ?
Dans la première partie, M. Frayssinous retraca le caractère et les services de la vierge guerrière. Il la peignit, tantôt humblement prosternée au pied des autels, assistant aux mystères saints avec ferveur et ne pouvant retenir ses larmes lorsqu'elle participoit au plus auguste des sacremens, tantôt brillant à la tête des armées, encourageant les soldats, plantant son étendard, et décidant la victoire par son intrépidité. Comment ne pas voir l'intervention de la Providence dans cette jeune fille, qui, arrivant du fond de son viilage sans autres appuis que son courage et sa vertu, impose à tout le monde, inspire une confiance générale, se fait écouter du Roi, respecter par les généraux, suivre par les soldats, émeut et échauffe des esprits abattus, répand la terreur dans les rangs ennemis ? Qu'une froide philosophie, qui n'admet que les calculs de la prudence humaine ou les jeux du hasard, se refuse à voir dans Jeanne d’Arc cette haute mission ; le chrétien voit dans ses succès la preuve irrécusable de la protection de cette Providence qui a couvert de son ombre le berceau de la monarchie sous Clovis, repoussé les Sarrasins avec le marteau de Charles- Martel, secouru le trône des rois très-chrétiens contre les envahissemens du protestantisme au temps de la Ligue, et relevé leur couronne jusque de nos jours et sous nos yeux par des prodiges de miséricorde.
Dans la seconde parte, l'orateur montra que Jeanne d'Arc, accusée et humiliée, est montée sur le bücher, non plus avec cette fierté qui sur le champ de bataille promettoit la victoire, mais avec cette espérance du juste qui est pleine d’immortalité. S'élevant alors à un degré d'éloquence qu'il n’avoit peut-être Jamais atteint, et profondément blessé, comme homme, comme chrétien,
[1819] LIVRE I. CHAPITRE XXUT. 261 comme Francais, de la profanation d'une gloire qui est celle de l'humanité, de la religion, de la patrie, M. Fravs- Sinous $'écria :
« Sa mémoire étoit parvenue jusqu'au milieu du dernier siècle chargée des hommages de toutes les générations, lorsqu'à cette époque une voix infàme vint troubler ce concert de louanges. Auroit-on pu soupçonner qu’un poète français emploieroit tout ce qu'il avoit d'esprit à déshonorer cette fille immortelle? Vit-on jamais, dans l’antiquité, les poètes de Rome ou de la Grèce s’acharner sur la mémoire des personnages qui avoient illustré ou sauvé leur pays? Non, il n'avoit pas le cœur français celui qui a pu se porter, à l'égard de Jeanne d'Arc, à ce dernier excès d’impudence et d’ingraüitude. Ah! qu’il me soit permis de le dire sans détour : si elle n’eüt été qu’une impie et qu’une débauchée, elle eût trouvé grâce devant l’impiété et le libertinage. Mais nou : elle est pieuse, elle est chaste ; dès lors la religion peut s’honorer de ses exploits, comme de ses vertus; et voilà ce qui enflamme le courroux du plus grand ennemi qu'aient eu jamais le christianisme et les bonnes mœurs. Quel homine que celui qui a pu concevoir, méditer, exécuter froidement le dessein de couvrir d’opprobre et de ridicule la libératrice de sa patrie; et quel siècle pour la France que celui qui a vu couronner, sur le premier théâtre de la capitale, le poète coupable d’un tel forfait! Messieurs, je ne suis pas assez étranger aux lettres humaines pour ne pas savoir tout ce que la nature avoit donné à Voltaire d'esprit et de talent: ais, avant tout, je suis chrétien et Français ; j'aime, avant tout, ma religion et ma patrie; et, quand je pense avec quelle persévérante fureur Voltaire a dénigré le christianisme, avec quelle indignité il a voulu flétrir l'héroïne, qui, au xv° siècle; fut le sauveur de la France, je ne vois plus dans les honneurs qu'il reçoit au sein de la capitale Le triomphe de l'écrivain,
mais le triomphe de Pinpie et du mauvais citoven. Ces hom-
262 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819| mages qui lui sont rendus ne sont plus à mes yeux qu'un outrage solennel fait à la vertu; et, loin de grossir par la pensée la foule des adorateurs de l’idoke de boue, je m’éloigne en frémissant d’indignation, d’épouvante et d'horreur. »
En lisant ce panégyrique, protestation si noble contre les outrages de l’homme qui se constitua l'ennemi du Sauveur lui-même, on s'étonne que la presse ait tardé jusqu'ici à reproduire des pages empreintes d’une éloquence tantôt si suave, tantôt si forte, et à la fin desquelles on retrouve cette prière pour le Roi qui s échappoit sans cesse du cœur fidèle de M. Frayssinous. On l'a vue couronner le discours prononcé à l'École normale; l’orateur l’avoit répétée, comme la plus digne des péroraisons, en terminant son troisième discours sur la révolution francaise, considérée dans ses suites et dans sa fin ; il devoit la faire entendre, en payant un tribut d'admiration et de reconnoissance à la vierge chrétienne qui, après avoir rendu le trône à son rot, lui fit le sacrifice de sa vie.
M. le comte d'Estourmel, naguère préfet de l'Aveyron, l’étoit alors du département d’Eure-et-Loir. L'abbé Frayssinous lui écrivit à Chartres, le 20 mai :
«C’est le 8 que j'ai célébré de mon mieux lhéroïne du xv* siècle, un des personnages les plus extraordinaires que présente l’histoire du genre humain. C'étoit beau à Orléans, comme le jour de Pâque. Cette fête, au reste, est nationale
dans toute la force du terme ; car la délivrance d'Orléans fut
le satut de la France entière. »
Le panéeyriste de Jeanne d'Arc repéta ce magnifique éloge à Paris, mais non pas dans la chaire sacrée. La bienveillance que lui témoignoit la duchesse de Bourbon
le porta à lui donner une marque de respectueuse défe-
rence, en prononçant dans un salon de son hôtel, et en simple soutane, le discours qui avoit causé une si vive impression à Orléans. Un auditoire d'élite confirma par son admiration la sanction que l'éloge de Jeanne d'Arc avoit recue dans la cathédrale de Sainte-Croix.
On se préparoit alors à replacer dans la basilique de Saint-Denis, à côté des cendres de nos rois, celles des premiers apôtres de la France. Dom Warenflot, trésorier de l’abbaye, assisté de deux témoins, avoit réussi à les soustraire aux profanateurs, et les avoit déposées en un lieu sûr où elles étoient restées jusqu au rétablissement du culte. L'ancien prieur, dom Verneuil, les avoit transportées à cette époque dans l’église qui servoit de paroisse. Mais Louis XVIIL voulut que les précieuses reliques des martyrs reprissent solennellement possession du temple antique érigé en leur honneur. Cette cérémonie eut lieu le 26 mai, avec une grande pompe. Les ossemens avoient été recueillis dans trois superbes chàsses qu'on déposa dans la chapelle intérieure de la Maison royale, d'où l’on se rendit processionnellement, en traversant les cloîtres, à la basilique. Quatre diacres en dalmatique portoient des glands en or aux, quatre coins du reliquaire de saint Éleuthère, diacre ; quatre prêtres en chasuble portoient les glands du brancard de saint Rustique; quatre évêques en chape et en nutre portoient les cordons du reliquaire de saint Denis. Or, on avoit voulu que l’apôtre de Saint-Sulpice füt l'un des quatre prêtres, plus parüculhièrement destinés à honorer saint Rustique, cet intrépide compagnon de saint Denis, qui, comme luietavec saint Éleuthère, scella de son sang la foi qu'il annonçoit. Les autres prêtres étoient, outre le
cure de la paroisse de Saint-Denis. l'abbé Borderies,
prédicateur ordinaire du Roi comme M. Frayssinous, et l'abbé Guyon, missionnaire de France qui représentoit son Institut à cette translation des restes de nos premiers missionnaires.
Les fatigues du ministère que remplissoit M. Frayssinous Jui rendoient quelquefois un court repos nécessaire. Il alloit le goûter de préférence à La Ronce, chez madame de S. d'où il écrivit, le 4 juillet, à M. le comte d’Estourmel :
« La vallée d’Anet est charmante, la forêt de Dreux superbe ; en somme le pays me plaît. Aujourd’hui j'ai officié à la paroisse. J’en ai presque rapporté l’envie d’être curé de village. Il me faudroit un bon maire, un bon maître d'école, deux Sœurs de la Charité ; et, si j’avois aux environs un chäteau bien habité, cela ne gâteroit rien. Avec ces petites douceurs, je me résignerois. Voilà un ensemble de choses que je ne trouverai jamais à Curières : j’y renonce. »
Les mots qui terminent ce gracieux tableau font allusion à un fait que M. le comte d’Estourmel a raconté depuis dans son Journal d'un voyage en Orient (1) :
« Le curé de Curières, bon ecclésiastique, mais moins spirituel que son vicaire, s’étoit figuré que celui-ci en vouloit à sa cure. Îl avoit conservé ce singulier soupçon, même quand l'abbé Frayssinous étoit devenu le premier de nos orateurs chrétiens ; et lorsque je lui objectois, pour le rassurer, que son ancien vicaire venoit de refuser l’évêché de Nimes, il répondoit naïvement : « M. l’abbé Frayssinous refuse Nimes : je ne vois point que cela prouve qu’il ne préfère pas Curières. » Monseigneur l'évêque d'Hermopolis con-
(1) Tome IT, pag. 428. M. le comte d’Estourmel a eu l’extrême obli-
seance de nous communiquer cet ouvrage encore sous presse, ainsi que
plusieurs lettres de M. d’Hermopolis, dont il conserve un pieux souvenir.
venoit lui-même gaiment de l’ombrage qu'il n’avoit cessé de porter à son ancien supérieur, et j'ai conservé une lettre qu'il m’écrivit quand il fut nommé ministre des Affaires ecclésiastiques, et qui commence ainsi : « J’espère que le curé de Curières va enfin se rassurer... »
Polémique de M. Boyer avec Tabaraud.—1l se consacre au ministère des retraites ecclésiastiques. — IL refuse d’être grand-vicaire de Paris et membre du conseil de l’archevèque.— Lettre du cardinal de Périgord à M. Frayssinous, qui devient vicaire-général honoraire. — Lettre de M. Frayssinous à M. le marquis de Clermont-Tonnerre. — Discours pour la bénédiction de la chapelle de l’Infirmerie de Marie-Thérèse.
Ex ce moment, l'amour-propre froissé de Tabaraud avoit excité une vive polémique.
L'ex-Oratorien ne pardonnoit pas à M. Boyer la réfutation péremptoire que contenoit l'Examen du pouvoir législatif de l'Eglise. W publia, à la fin de 1818, un nouvel écrit sous ce titre : Du droit de la Puissance temporelle sur l'Eglise, et dans la préface il décocha ses traits contre son victorieux adversaire. M. Boyer, d’après ce libelle, étoit un imposteur , un menteur impudent ; un homme violent, qui jetoit des pierres ; un homme grossier, étranger aux bienséances les plus communes, qui alloit ramassant cà et là de vils propos pour en composer des libelles, où il épuisoit le répertoire des sottises de Garasse contre le célèbre Pasquier. Le français ne fournissoit plus assez de termes pour exprimer le mécontentement de l’ex-Oratorien : 1l en emprunta au latin, moins réservé dans ses paroles, et parla des im-
propers, du ton subsannant et des rudes objurgations du
professeur de la rue Pot-de-Fer, assez osé pour lutter contre un écrivain, qui, disoit modestement Tabaraud, «avoit su faire revivre dans son style l'énergie de Bossuet, la piquante dialectique de Pascal, avec ces formes délicates que donne toujours la connoissance parfaite des bienséances. »
M. Boyer prétendoit « qu'un pauvre auteur est tenu pour battu, quand il ne répond à la critique que par le silence. » Il publia done, le 16 juin 1819, dans l’Ænu de la Religion (1), une lettre piquante, dont nous nous bornons à citer les derniers mots.
«Je ne crois pas, dit-il, qu’il soit bienséant à M. T. de tourner en dérision ma qualité de professeur de Saint-Sulpice. L'état de professeur compte assez de grands hommes parmi ses membres pour se consoler des mépris de M. T.; et, s’ilest honorable d’enseigner les sciences humaines, je ne puis croire qu’il y ait du déshonneur à enseigner la science qui traite de Dieu et de la religion; et il ne me semble pas que cet état honorable perde quelque chose desa dignité dans un corps dont les membres l’exercent avec plus de peine et de travail que les autres, sans en percevoir des émolumens et un salaire. L'auteur pense-t-il que la jeunesse que j'ai enseignée a puisé à de mauvaises sources? La conduite de mes élèves répondroit à cette injure : ils honorent leur ministère; ét, après avoir reçu nos lecons, ils sont en état d’en donner à M. 'T. sur la modestie, sur la patience à souffrir la contradiction, sur le respect du à son évêque et aux décisions de l'Eglise. »
Tabaraud adressa, le 22 juin, une réponse imprimée a M. Boyer.
Ce dernier comptoit poursuivre sa correspondance
(1) Tome XX, page 161.
théologique avec lÆmi de la Religion, et examiner le dernier ouvrage de l’ex-Oratorien dans six lettres. Il vouloit consacrer les premières à la défense de trois preuves alléguées dans l'£xamen du pouvoir législatif de l'Eglise en faveur de son droit sur les empêchemens dirimans du mariage. La quatrième avoit pour titre : Des quatre Articles considérés comme opiuon. La cinquième traitoit de ces obscurcissemens où l'Eglise enseigne l'erreur comme vérité catholique, et proscrit la vérité catholique comme une erreur dans la foi, obscurcissement dont Tabaraud admettoit la possibilité, ce qui ouvroit la porte de l'Eglise à tous les hérétiques et anéantissoit la force de tous les jugemens dogmatiques. La sixième lettre étoit l'apologie d’une assertion énoncée dans les Nouveaux Eclaircissemens sur quelques objections opposées au Concordat, où l’auteur avoit soutenu que l'autorité civile, aux termes de la Charte, ne pouvoit plus, à aucun titre, s’immiscer dans tout ce qu'on appelle opinion théologique ou dogme de foi catholique, principe d’ailleurs développé dans l'écrit intitulé : De la liberté des Cultes selon la Charte. De cette discussion, M. Boyer finissoit par conclure qu'il n'étoit pas un hérétique, ou, ce qui revient au même, un ulträ-catholique, comme le disoit Tabaraud; ou bien que, s'il l'étoit, son hérésie, enseignée par le Pape, le concile de Trente et les évêques de France, ressembloit beaucoup à la foi catholique.
Ces lettres, déposées sur le bureau de M. Boyer, depuis plus de six mois, alloient donc successivement paroître, lorsque Tabaraud, inquiet de l'issue de la controverse, supplia M. Duclaux, supérieur du séminaire
de Saint-Sulpice, d'en arrèter le cours, promettant
268 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819] que de son côté il garderoit le silence. Aussi, M. Boyer se contenta, le 13 juillet, de communiquer à l’Æ#mi de la Religion (1) le sommaire de la correspondance préparée, quil supprimoit entièrement.
« Je prends, dit-ilavec modestie, l'engagement irrévocable de ne plus écrire une ligne sur cette matière. Une lettre de M. T. fait intervenir ici une autorité à laqueile je défère par amitié, par respect et par devoir. Je ne dois pas contredire un supérieur dont les désirs sont pour moi des ordres, qui me prie quand il peut me commander, et dont le commandement, si doux et si honnête, afloiblit beaucoup le mérite de l’obéissance. »
Vers cette époque, M. Boyer quitta sa chaire de théologie pour se consacrer à un ministère spécial. Les retraites pastorales, long-temps interrompues, avoient été rétablies successivement dans la plupart des diocèses : il se sentit appelé à seconder de sa parole ces pieux exercices. Ainsi, tandis que M. Frayssinous recommencoit l’enseignement du christianisme à un peuple qui n’avoit suère de chrétien que le nom, et apprenoit le chemin du temple à ceux qui, selon son expression, connoissoient à peine la forme des autels de Jésus-Christ, M. Boyer se proposa de rappeler les ministres du sanctuaire à l'esprit de leur vocation, et d’élever leur courage à cette hauteur divine, d’où il devoit braver la haine des méchans et triompher de toutes les fureurs de l’impiété (2).
Formé sur le divin modèle, avant d’être le prédicateur des ministres de Jésus-Christ, il s’étoit efforcé d'acquérir les vertus du saint état, comme s'il eût voulu avoir un
(1) Tome XX, page 514.
(2) Discours sur les Retraites ceclésiastiques, Notice, page vj.
droit plus spécial d’y exhorter les autres. Dieu accorda à cet homme de solitude et de prière, des dons marqués pour les retraites ecclésiastiques dont il s’occupa pendant plus de vingt ans, et auxquelles il consacra chaque année environ quatre mois.
Un don remarquable qui paroissoit en lui, dans l’exercice du ministère, c'étoit la vivacité de sa foi. Elle éclatoit dans toutes les actions de M. Boyer, particulièrement dans l’accomplissement de ses devoirs de reli- Sion, au point qu on ne pouvoit le voir célébrer les saints mystères sans être pénétré soi-même de la dévotion et de la piété la plus affectueuse : son accent et son geste, expression fidèle de ce qui se passoit dans son ame, avoient quelque chose de pénétrant qui alloit au cœur. Mais sa foi ne se manifestoit jamais d’une manière plus touchante qu'à l’occasion de ses tournées apostoliques. Il ne les commencoit qu'après s'être recueilli lui-même, avec une édifiante ferveur, dans une retraite de huit ou dix jours : tant il étoit convaincu qu'on n'est vraiment apte à procurer la sanctification des autres, que si l’on a d’abord sérieusement travaillé à se sanctifier soimême. En outre, 1l avoit le soin de recommander et sa retraite particulière et la tournée dont elle alloit être suivie, aux prières des communautés et des ames pieuses de sa connoissance, en leur adressant des lettres pressantes qui témoignoient de son humilité comme de sa foi.
En voyage, 11 ne manquoit point de satisfaire sa dévotion envers Dieu, envers la sainte Vierge et les saints patrons des lieux où il passoit, se réservant toujours le temps nécessaire, et se détournant souvent de sa route
pour suivre ses pieuses inclinations.
L'aumône concouroit avec la prière à faire descendre les bénédictions du ciel sur ses travaux. Les offrandes destinées par les évêques à défrayer ses voyages étoient converties en largesses versées dans le sein des pauvres; et, si quelquelois celui qui l'accompagnoit ( car ses perpétuelles distractions rendirent un auxiliaire indispensable ) oublioit de se munir de monnoie, M. Bover l’en reprenoit vivement. « Les pauvres, ajoutoit-1l, n’en doivent pas souffrir ; » et une pièce d'argent remplacoit alors la monnoie oubliée. Il s’appeloit l'£conome des pauvres, et il auroit cru leur enlever ce qu'il se seroit accordé à lui-même. On ne pouvoit sans attendrissement le voir entrer dans le détail des misères, qu'il soulageoit avec autant de simplicité que de générosité. Il aïdoit de préférence les jeunes gens qui avoient de la vertu, et qui un jour pouvoient être utiles à l'Eglise.
Non-seulement il préparoit les heureux effets de sa prédication par la prière, passant quelquefois la plus srande partie des nuits en oraison pour demander la conversion de ses auditeurs ; non-seulement à d’humbles supplications il joignoit l’aumône ; mais il se mortifioit de toutes manières, et ne quittoit point le cilice tant que duroit la retraite.
Des grâces visibles de courage, de force et de santé soutenoient M. Boyer dans l'exercice de ce ministère spécial.
Les voyages ne l’accabloient jamais. Il alloit sans cesse d'une extrémité de la France à l’autre, au gré des évêques qui l’appeloient, et toujours dans la saison la plus chaude de l’année, sans paroïtre plus fatigué que sous les cloitres de Saint-Sulpice ou sous les frais om-
brages d'Issy.
Il voyageoit la nuit, quelquefois par de très-mauvais chemins, et souvent 1l lui arriva des accidens : mais, dans le péril, en face même de la mort, il conservoit un calme admirable. Ainsi, à l'époque des inondations du Rhône, se voyant entouré par les eaux, il fut obligé de se sauver dans un petit bateau qui menacoit de chavirer à chaque instant : pendant quatre heures que dura la traversée, 11 récita paisiblement son Bréviaire et son chapelet, n'interrompant ses prières que pour rassurer les matelots effrayés.
Malgré ses distractions, si nombreuses que le Distrait de La Bruyère, homme prévoyant auprès de lui, lui eût servi de guide et de moniteur; malgré la singulière facilité avec laquelle il confondoit les noms propres de diocèses , de villes et de personnes, il ne se trompoit jamais de destination ni d'époque quand il s’agissoit d'une retraite. Il commencoit les exercices dès le lendemain et souvent dès le jour de son arrivée, préchoit ou parloit régulièrement trois fois dans la journée, quelquefois encore répétoit l'oraison, faisoit l'examen particulier, ajoutoit ou un troisième sermon ou une seconde conférence, et partoit immédiatement après le sermon de clôture. En descendant de chaire, il montoit en voiture. Il n’y avoit d'exception que pour les lieux où il se trouvoit des séminaires de Saint-Sulpice : M. Boyer ne les quittoit jamais sans avoir donné deux jours d’entretien à ses confrères.
Nous ne parlons pas de sa sobriété, à tel point exemplaire qu'il se contentoit d'un repas rapide, même dans les plus fatigans voyages. Du reste, chez M. Boyer, l'ame sembloit se voir avec peine condamnée au service
ou à la société du corps, et ne lui donner ses soins qu'à
regret. Une fois les oflices indispensables à la conservation remplis, l'ame refusoit opiniätrément au corps ce que nous appellerions des attentions d'affection et de bonne amitié. Que de fois peut-être, sans le secours réparateur d'un compagnon de route, eüt-il succombé victime des négligences et des distractions de son infidèle associée, qui lui refusoit jusqu'au nécessaire! Bien a valu à ce corps si mal servi d'être fortement trempé. Quoi qu'il en soit, après quatre où cinq mois de courses apostoliques, M. Boyer revenoit à Paris plus frais et plus vigoureux qu'au départ.
Il ne suflit pas de constater l'aptitude morale et physique de M. Boyer au ministère tout spécial des retraites ecclésiastiques : nous devons dire comment il s acquittoit de cet apostolat.
Son extérieur, qui étoit celui d’un homme primitif, et comme antérieur à nos usages et à notre civilisation moderne, ne permettoit pas de deviner l'effet que sa parole alloit produire. M. de Bonald, compatriote de M. Boyer, avoit, du reste, lui-même beaucoup de cette bonhomie champêtre : son aspect et sa tenue, sauf l'expression majestueuse et pensive de sa figure, annoncoïent l’homme le plus ordinaire et le plus simple. Tous deux ils aimoient à lier conversation et à causer des heures entières avec les bergers et les laboureurs de leur pays natal. Mais quand, sous cette simplicité et ce laisser-aller de M. Boyer, on entrevovyoit les dons excellens et les qualités si rares que la Providence lui avoit départis, on se sentoit soudain pénétré de respect. L'originalité disparoissoit, et on ne voyoit plus que l’homme de Dieu, où dans sa vieillesse le patriarche.
Il Gtoit difficile de mieux parler au grwe auditoire,
assis autour de sa chaire, des hautes vérités du christianisme, des fonctions augustes et des grands devoirs du sacerdoce. Il n’y a pas de prêtre témoin de ces retraites qui ne se rappelle avec quelle éloquence, avec quelle sublime et sainte terreur, M. Boyer prononcoit son inimitable discours sur le Jugement dernier.
« Depuis qu’il a été ordonné au soleil de séparer le jour d’avec la nuit, et de commencer la carrière des siècles, le genre humain a vu s’écouler des jours bien déplorables : jours infortunés, où Dieu appela ses guerriers des extrémités du monde, sanctifia leurs mains au combat pour faire de la terre un désert, des villes un monceau de ruines, des hommes coupables un affreux carnage; jours amers, où la peste exterminoit les hommes échappés à la famine, où l’on rencontroit partout sur des visages pâles l’affreuse image de la mort; jours sinistres, où les malheureux, accablés d’angoisses dans leurs cachots, demandoient la mort et ne pouvoient l’obtenir de leurs impitoyables persécuteurs; jours désastreux, que les saints et les justes maudissoient en disant : Périsse le jour où je suis né, et la nuit où l’on a dit : Un homme a été conçu; que ce jour, maudit par les devins qui observent les jours, soit effacé du nombre des jours, qu’il n’entre plus dans le cyele des mois et dans le cercle des années; que cette nuit, possédée par la tempête, n’arrive point à son aurore, pour n’avoir pas fermé le sein de ma mère, et rejeté loin de moi le mal de la vie. »
Ainsi commence l’exorde si frappant de ce remarquable discours.
Dans les retraites, après le sermon d'ouverture, où M. Boyer montroit l'excellence de ces saintes réunions, les dispositions où il faut entrer et les occupations auxquelles il faut se livrer pour mettre à profit la grâce de la retraite ; il parloit tour à tour sur le péché, sur les
causes de la tiédeur, sur sa nature et ses funestes effets, sur la pensée de la mort, sur la mort des bons et des mauvais prêtres, sur le jugement dernier, sur l'enfer, sur le ciel, sur le sacrement de pénitence, sur l'enfant prodigue, sur la nécessité du zèle et les motifs qui en persuadent la pratique, sur ses caractères, sur le désintéressement ecclésiastique, sur l’oflice divin, sur le sacrifice de la messe, sur le soin des pauvres, sur la visite des malades, sur les bons et les mauvais exemples des prêtres, sur l'union qui doit régner entre eux, sur les passions, sur l’orgueil, sur les avantages de la science et la prééminence de la piété, sur l'excellence du sacerdoce, sur la dévotion à la sainte Vierge considérée dans les prêtres. Le discours de clôture rouloit sur les motifs qui les conduisent dans la retraite, et répondoit aux détracteurs du sacerdoce. Dans les conférences, M. Boyer parloit sur l'étude, sur l'obligation d'instruire le peuple, sur l’obéissance due à l’évêque, etc.
Il y avoit quelque chose d’inspiré dans sa manière de penser et de dire, et jusque dans son geste et son action. Tout cela lui étoit tellement propre, qu'il étoit impossible de rien emprunter à son genre de composition et à son imposante déclamation : c’étoit l’'éloquence d’un Père, d’un Docteur. Le charme et l’onction, la puissance et la force qui accompagnoient sa parole, si belle et si pleine, étoient tels qu'on ne pouvoit se défendre de l'écouter et de la gouter. Combien de fois n’a-t-on pas vu, à la fin de ses retraites, le clergé d’un diocèse l’environner tout à coup, l’accabler de félicitations et de remercimens, lui prodiguer les marques les plus touchantes de Joie et de vénération, presser ses mains, embrasser ses genoux, et ne se séparer du saint apôtre
qu'en versant de douces larmes ! Spectacle attendrissant, dont le souvenir l’absorboit des journées entières.
L'éloquence de M. Boyer avoit deux caractères saillans : l'élévation et la noblesse des pensées, d’abord; ensuite, la finesse et la sagacité dans les peintures de mœurs. À ces deux qualités du fond répondoient deux qualités analogues de la diction : la dignité et l'énergie, unies à une vivacité et à une franchise d'expression vraiment incomparables. Rien de plus beau et de plus grand que les considérations sur les hautes vérités de l'ordre sacerdotal ; rien de plus frappant et de plus délicatement tracé que les détails de mœurs ou le portrait de l'ame, de ses facultés et de ses opérations intimes. Là, on retrouvoit la noble et sublime simplicité de l’Ecriture, la profondeur des Pères de l'Eglise; ici, c'étoient des tableaux saisissans des vices ou des vertus, et l’analyse subtile du cœur humain faisant jaillir d’un incident de phrase, d’un mot, un trait qui peignoit l'homme tout entier, tantôt sous un rapport, tantôt sous un autre. Et pourtant, lorsqu'au milieu de l'admiration qu’excitoient ces discours, la louange arrivoit à l’orateur sacré, il se bornoit à dire dans son style pittoresque : « Quant à mol, Je ne suis qu'un ouvrier maçon ; } ai fait mon pan de mur, tant bien que mal, et ma tâche est remplie ; c'est Dieu seul qu'il faut louer, si le ciment et les matériaux sont bons. »
Il n’est pas un diocèse où sa voix éloquente ne se soit fait entendre : le plus grand nombre ont été évangelisés jusqu'à trois fois, quelques-uns même jusquà six fois, par cet apôtre infatigable du clergé de France.
Nous avons cru convenable, en parlant de la vocation de M. Boyer pour les retraites ecclésiastiques, de réunir
en un seul tableau les traits divers qui caractérisent son apostolat, au risque d'anticiper sur l’ordre des temps: en concentrant ainsi comme dans un foyer les rayons de cette lumière qui éclaira tant de cénacles, nous en aurons, ce semble, mieux fait ressortir l’éclat.
Le 25 août, le panégyrique de saint Louis, que M. Frayssinous avoit fait entendre, l’année précédente, dans l’étroite enceinte des Quinze-Vingts, fut prononcé devant l'auditoire nombreux de Saint-Sulpice, à l’occasion de la fête de M. Louis de Pierre, curé de cette paroisse. L’orateur le répéta, le 27, dans l’église de Saint- Roch, en présence de Madame, duchesse d’Angoulème, pour le service que faisoit célébrer l'Association paternelle des chevaliers de Saint-Louis. Cette circonstance donna lieu à M. Frayssinous d'ajouter quelques paroles au panégyrique du saint Roi.
« Combien, dit-il, nous aimons à le célébrer devant une princesse magnanime qui, réunissant dans elle le sang de saint Louis et de Marie-Thérèse, sait, quand il le faut, en déployer l’héroïque courage, comme en retracer tous les jours les douces et touchantes vertus! Et vous, Messieurs, qui portez sur votre sein l’image du saint Roi, le signe et le prix de la valeur, que votre patron soit aussi votre modèle! Puissent vos cœurs, toujours unis par la piété, comme ils le sont par le courage, se confondre à jamais dans leur inviolable attachement à la religion comme au trône de saint Louis! »
L'amitié de M. Frayssinous pour M. Boyer appela sur le docte Sulpicien l'attention du cardinal de Périgord, devenu titulaire de l’archevêché de Paris. M. de Quelen en parla également à l'archevêque comme d'un ecclésiastique qui réunissoit à des connoissances étendues et
variées en théologie une sage modération de caractère. Le cardinal offrit, en conséquence, à M. Boyer, des lettres de grand-vicaire. Il répondit qu'attaché à la compagnie de Saint-Sulpice 1l ne croyoit pas en conscience pouvoir la quitter. Le cardinal eût désiré que l’humble et savant prêtre assistät au moins à son conseil, et se chargeat de la rédaction de plusieurs écrits destinés au clergé de France : mais ces propositions ne furent point acceptées.
L'élévation des sentimens et des idées de M. Frayssinous, sa rectitude et sa sagesse, étoient trop goùtées par le cardinal de Périgord, pour qu'en s'asseyant sur la chaire de saint Denis il ne s'assurât point l'assistance d’un tel conseil. Le 8 octobre 1819, il lui écrivit :
« Monsieur l'Abbé, veuillez, je vous prie, accepter des lettres de vicaire-général de Paris, et permettez-moi de demander, pour le gouvernement du diocèse, le secours de vos conseils et de vos talens. J’ai droit de l’attendre, si vous pensez à la confiance et à la tendre affection que vous m'avez inspirées depuis long-temps, ainsi qu’au besoin que j'ai d’'appuis tels que les vôtres. Nous unirons nos efforts pour faire tout le bien qu'il nous sera possible, et je jouirai véritablement de celui que je verrai se multiplier par votre moyen.
» Recevez, etc. + A. Cardinal DE PÉRIGORD. »
M. Frayssinous accepta les lettres qui lui étoient si gracieusement offertes, et il siégea dans le conseil de l'archevêque avec MM. Jalabert, Desjardins, Borderies, vicaires-généraux titulaires, Duclaux, de Montmignon, Tinthoin et Boislesve. L'abbé Girard écrivit le 15 février suivant à son ancien élève :
« Vous ne me dites pas que vous avez été nommé grand-
275 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1819 | vicaire de Paris. J’en félicite ce diocèse. Vous auriez dû permettre qu'on vous. plaçât plus haut. »
M. le marquis de Clermont-Tonnerre ayant invité M. Frayssinous à aller passer quelques jours au château de Glisolles en Normandie, le nouveau vicaire-général lui écrivit le 25 octobre 1819 :
« Le moyen de me rendre à votre aimable invitation? Il n'étoit impossible de m’absenter à cause de nos affaires ecclésiastiques, et le mois d'octobre est d’ailleurs celui où Farrivée de beaucoup de jeunes gens, pour leurs études classiques, me retient plus particulièrement à Paris. Jouissez de votre repos. Je souhaiterois qu’il fût encore plus profond, et moins traversé par des craintes fondées et de noirs pressentimens. On semble ne se réveiller un moment que pour retomber aussitôt après. Tout ce qui est fort et utile fait peur. On s’aveugle pour ne pas voir le danger. Les hommes sont faits de manière qu'ils conviendroient plutôt d’un vice du cœur que d’une erreur de l’esprit. Cependant toutes les idées saines s’altèrent ; l’impiété et l'indifférence gagnent, et, lorsque Dieu est compté pour peu de chose, il est tout simple que les rois soient comptés pour rien. Tous les jours, ce sont de nouvelles attaques, et, à force de les voir se multiplier, on perd jusqu’à la pensée de les repousser. »
Cette lettre peint la situation morale et politique de la France.
Le 8 décembre, à l’occasion de la bénédiction de la chapelle de l’Infirmerie de Marie-Thérèse, M. Frayssinous prononca un discours où il présenta cet établissement, non-seulement comme un asile de plus pour le malheur, mais comme un nouveau gage de sécurité pour la capitale, comme une nouvelle sauve-garde pour elle contre la colère divine.
« Non, elle ne périra pas, dit-il en terminant, la cité des Geneviève et des Denis; Dieu fera surabonder la grâce où abonde l'iniquité. Si la verge frappe encore, ce sera pour corriger et non pour détruire ; et la France verra le triomphe complet de ce que désirent tous les cœurs français et tous les
cœurs chrétiens, le triomphe de la race et de la religion de saint Louis. »
Conferences de 1820.— Assassinat du duc de Berri.— Lettre de M. Frayssinous à madame T, sur l’attentat de Louvel. — Allusion touchante que l'orateur fait à cet événement.— On suppose qu’il prononcera à Saint- Roch l’oraison funèbre du prince.— Son discours sur l'esprit d’expiauon.— [Il prèche la Cène à la cour.— Second discours sur les Missions de France. —M. Frayssinous va prêcher à Orléans. — Naissance de M. le duc de Bordeaux.— Bénédiction de la première pierre du nouveau seminaire de Saint-Sulpice.
Le 30 janvier 1820, le conférencier de Saint-Sulpice ÿ ouvrit son cours annuel d'instructions, en indiquant quelles sont les causes ordinaires de nos erreurs : discours solide, et qu'il compléta depuis par d'heureuses additions. Ce fut en présence de la duchesse de Bourbon, de M. Macchi, nonce apostolique, de M. de Coucy, archevèque de Reims, ete. qu'il le prononca.
La vérité, dit-il, est un bien auquel nous tendons tous : d'où vient donc qu'elle se dérobe si souvent à nos recherches? Le propre de l'esprit de l'homme est de croire, et celui de la volonté est d'aimer : mais l'esprit et la volonté, tout en cherchant la vérité, s'attachent trop
aisément à ce qui n'en à que l'apparence. C'est donc
dans les défauts de l’esprit et du cœur que nous trouverons les causes de nos égaremens.
Les défauts de l'esprit formèrent la première division de la conférence. L’orateur en assigna quatre : le demisavoir, la science elle-même, la préoccupation et la curiosité. 1° Le demi-savoir n'approfondit rien, confond iout, brouille tout, et prononce sur tout. La pure ignorance est préférable à une si funeste disposition ; et c’est avec raison que Pascal, dont le génie s’est étendu sur des objets si divers, dit des demi-savans, qu'ils font les entendus, troublent le monde, et jugent plus mal que tous les autres. 2° La science elle-même devient souvent nuisible par les fausses applications que l’on en fait. Un géomètre ne veut admettre que ce qu'on peut lui prouver par les principes de la géométrie. Chacun veut appliquer les règles de la science qu'il cultive aux choses qui lui sont le plus étrangères. Le bon sens indique cependant que ce n'est point par des calculs que l’on peut rendre compte d’un sentiment. La littérature, les arts, les sciences ont leurs règles : la religion et la morale ont aussi les leurs, et c’est un travers et un abus que de prétendre adapter à celles-ci ce qui est le propre de celles-à. Malheureusement, le dernier siècle a offert plus d’un exemple de cette confusion. 3° La préoccupation fait que nous nous prévenons contre certaines vérités, et que nous résistons même à leur évidence. Ce défaut s'exerce tantôt sur des vérités spéculatives, tantôt sur des faits. D'où viennent tant d’étranges opinions sur le règne de Louis XIV, le plus glorieux de la monarchie, et qui égale les plus beaux âges de l'esprit humain, si même il ne les surpasse ? C’est toujours de la même cause, et un esprit préoccupé de nos idées modernes fait un crime à
Louis XIV de n'avoir pas régné d’après des formes et des vues qui n’étoient pas celles de son temps. Où est ici la justice? L’orateur développa cette pensée dans un morceau plein de vérité, de sentiment et de chaleur; et lorsqu'il dit :
« Les vains détracteurs passent, et la gloire reste. Louis XIV a donné son nom à son siècle pour jamais, et la
postérité ne cessera de dire le siècle de Louis XI, comme, après deux mille ans, elle dit encore le siècle d’ Auguste. »
Une vive sensation se manifesta dans l’auditoire, dont la sainteté du lieu contint seule les applaudissemens. S'interrompant un moment :
« Jeme sens heureux, reprit-il, d'avoir eu cette occasion solennelle de venger la mémoire de Louis XIV ; et je vois, à la manière dont mes paroles viennent d’être accueillies, que vos cœurs sont français comme le mien. »
4 La curiosité est une des principales maladies de l'esprit humain. On veut tout pénétrer, on s’écarte des sentiers battus par la sagesse, on s'enfonce dans des routes ténébreuses, on prétend tout creuser et tout analyser : de là, tant de systèmes et de théories, qui, au lieu de conduire à la vérité, en éloignent, et qui arrêtent même le progrès des sciences, comme il y en a trop d'illustres exemples.
La seconde division du discours eut pour objet de montrer d’autres causes de nos erreurs dans les vices du cœur, Ils nous trompent encore plus aisément que les défauts de l'esprit, parce que nous sommes toujours plus disposés à écouter la voix de nos passions. L’orateur indiqua trois vices principaux du cœur, la cupidité, l'orgueil et la volupté. La première, qui est bien différente
282 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1820 | de l'amour de soi, nous fascine tellement les yeux, que nous ne voyons la vérité que dans ce qui flatte ce penchant : de là, tant d'écarts de conduite ; de là aussi, dans les temps modernes, ces systèmes, enfans de l’égoisme, qui rapportent tout à l'intérêt personnel. L'orgueil n’est pas un vice moins impérieux et moins funeste ; le monde est plein de ses ravages, et nous voyons chaque jour combien ses mouvemens sont redoutables et ses conseils contagieux. Enfin la volupté fournit à M. Frayssinous l’occasion d'adresser à la jeunesse qui l’écoutoit des avis pleins de sagesse sur les périls dont elle étoit environnée; morceau emprunté à la conférence sur la loi naturelle (1).
Le nonce apostolique, plusieurs évêques, des personnages du plus haut rang, entendirent, le 6 février, le conférencier de Saint-Sulpice traiter le sujet de l’existence de Dieu prouvée par l'ordre et les beautés de la nature.
On ne pouvoit trop le développer à cette époque, où l'oubli de Dieu conduisit aux plus grands attentats. L'ordre public étoit menacé, non-seulement dans notre patrie, mais parmi les nations; une conspiration permanente sembloit s'être établie au sein des sociétés; d’un bout de l'Europe à l’autre, s’ourdissoient des trames secrètes qui circonvenoient les trônes; la fureur désignoit des victimes parmi les défenseurs les plus dévoués de la royauté, ou parmi les dépositaires du pouvoir; le poignard étoit levé sur leur tête ; un fanatisme aveugle et cruel excitoit Les peuples égarés à la sédition et à la révolte, ne prononcoit le nom des rois qu'avec l'accent
(+) Voyezci-dessus, page 140:
de la rage et les imprécations du blasphème, sanctifioit l'assassinat, et, montrant à la multitude la statue d’une liberté farouche, l’exhortoit à honorer cette affreuse divinité par de sanglans sacrifices (1). Le 13 février 1820, M. le duc de Berri tomba frappé par le poignard de Louvel.
M. Frayssinous écrivit à madame T. :
« Ce n’est qu’un cri de douleur de tous les cœurs français, d’un bout de la France à l’autre. Voilà la sixième victime du fanatisme politique dans la première famille du monde. Dieu veuille que ce soit la dernière! Quel peuple que celui où le savetier philosophe ne croit pas en Dieu! L'impiété des beaux esprits est descendue jusqu’au dernier manant : voilà toute l'obligation que nous leur avons. Profitons des exemples que le prince nous laisse : c’est la bonne manière d'honorer sa mémoire. »
Quelques jours après l'attentat de Louvel, le 20 février, M. Frayssinous parla sur la Providence dans l’ordre moral. Dans tous les temps, chez tous les peuples, on a reconnu une Providence : elle faisoit partie des dogmes admis dans les écoles de la philosophie ancienne, chez les Grecs comme chez les Romains. En effet, comment pourroit-on croire que l’Étre suprême, après avoir créé le monde, en auroit abandonné la conduite au hasard ; et le culte qu'on lui a adressé ne seroit-il pas, dans cette hypothèse, une inexplieable folie? D'ailleurs, il suflit de remarquer les lois constantes et invariables qui règnent dans la nature, l'ordre et l'harmonie de ses parties, pour sentir qu'un si bel ensemble ne peut venir que d’une
intelligence infinie et toujours vigilante, qui se joue
(1) Oraison funèbre de M, le duc de Berri, par M. Feutrier.
dans ses ouvrages. L’orateur, s’attachant à résoudre les difficultés que l’on oppose à la Providence, présenta, avec une franchise digne de sa cause et de son talent, les argumens ürés de l'inégalité des destinées humaines, des maux et des souffrances de l’homme, des vices et des désordres qui souillent la terre.
Si Dieu est juste, disent les incrédules, pourquoi cette distribution inégale de rangs et de conditions, d’ignorance et de lumières, de repos et de peines? Mais cette inégalité, essentielle à la société, contribue à l'harmonie de l’ensemble. Voudroit-on que tous les hommes fussent également riches et savans? La société pourroit-elle subsister dans un tel état de choses? Les plaintes que l’on se permet trop souvent à cet égard ne tiennentelles pas à cette envie secrète, qui fait que, mécontens de notre sort, nous ne voyons le bonheur que là où nous ne sommes pas ? Tous, riches ou pauvres, illustres ou inconnus, savans ou ignorans, forts ou foibles, princes ou sujets, nous repaissons notre imagination d'illusions et de désirs. L'humble habitant des campagnes croit qu'une félicité pure règne dans les palais, et les grands en sont réduits à envier l'obscurité du pauvre : moins connus, 1ls courroient moins de dangers. Cette dernière pensée rappeloit naturellement le crime affreux qui mettoit la France en deuil. L'orateur déplora cet attentat avec beaucoup d’ame et de feu, et l'auditoire prouva par ses larmes qu'il partageoit sa juste sensibilité. Après avoir rappelé en peu de mots les derniers momens et la fin chrétienne du duc de Berri, M. Frayssinous s'écria :
« Ah! s’il faut gémir sur ce trépas funeste, gémissons encore plus, s’il est possible, sur les affreuses doctrines qui en ont été la cause trop véritable. Quelle époque, dans l’his-
toire des peuples éclairés, que celle où ce qu'il y a de plus ignorant parmi le peuple est capable de penser et de dire froidement que le meurtre, que le parricide, que l’athéisme n’est qu’une opinion! Voilà donc où devoit aboutir le progrès si vanté des lumières : à rendre l’impiété populaire, et à populariser avec elle les doctrines de la révolte et du crime! N’aurons-nous jamais assez de bon sens pour comprendre que la science et le bel esprit, quand ils combattent la relision et la vertu, sont plus redoutables et plus audacieux que l'ignorance et la barbarie? Et qu’y a-t-il de plus barbare que ces doctrines de matérialisme, qui, en écartant l’idée d’un Dieu, encouragent le vice et ôtent tout frein aux passions? Non, Messieurs, ce n’est point assez de porter sur la tombe de la victime quelques larmes stériles : portons-y aussi des sentimens généreux comme les siens. S’il en étoitautrement, il me semble que, se relevant du fond de son tombeau, le prince infortuné nous diroit : « Français, ce n’est pas sur moi qu'il faut pleurer, mais sur vous et sur vos enfans. Pleurez sur vous, qui avez eu le malheur de bannir de vos lois le Dieu de vos pères, qui livrez à la dérision et aux outrages la religion sainte et protectrice sous laquelle votre patrie avoit prospéré, et sans laquelle la société, la morale, toutes les institutions humaines sont sans force et sans appui. Pleurez sur vos enfans, à qui vous laissez pour héritage des exemples funestes er des maximes plus funestes encore, des doctrines d’anarchie et d’impiété, source intarissable de maux, de discordes et de crimes. »
Les incrédules prétendent encore que la Providence ne peut se concilier avec les fléaux et les maladies qui nous assiégent. Mais Dieu nous devoit-1l quelque chose ? y a-t-il eu quelque pacte entre lui et nous? avons-nous droit de lui demander plus qu'il n'a voulu nous accorder? est-il permis de reprocher à un bienfaiteur généreux qu'il auroit pu être plus généreux encore? Quant
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à nos maladies, elles ne sont que trop souvent les suites de nos passions, et il nous sied mal d’en prendre occasion d’accuser la Providence. :
Enfin, l’idée de la Providence est démentie, dit-on, par l'existence du mal moral. Cette question de l'origine et de l'existence du mal est une des plus hautes et des plus difficiles : elle a occupé les philosophes dans tous les temps, et il ne nous est pas donné d’en voir sur la terre la solution complète. Cependant, quelques réflexions peuvent mettre sur la voie de la résoudre. Dieu nous a donné la liberté, nous pouvons choisir entre le bien et le mal : la conscience nous montre le devoir, mais les passions nous entrainent. Cette liberté, qui fait notre mérite, peut donc aussi nous donner occasion de nous perdre : mais nous ne pouvons nous en prendre qu'à nous. Nous sommes seuls responsables de l’abus que nous faisons des dons de Dieu, et il suflit, pour justifier sa providence, qu'elle nous ait fourni les moyens d'éviter le mal, et qu'elle sache même en tirer du bien. On insiste : pourquoi la Providence permet-elle ces révolutions désastreuses qui ébranlent et désolent le monde ? A cette question, M. Frayssinous répond par un miorceau plein de vigueur, où il présente les révolutions tout à la fois comme des chätimens et comme des lecons. Lorsque le désordre est à son comble, que tous les freins sont rompus, que les avertissemens et les menaces sont inutiles, Dieu se retire, et livre la société au torrent des passions déchainées. Il voit les peuples courir après de vaines erreurs, et les princes endormis dans l’indifférence : il abandonne les uns et les autres, laisse les vents et les tempêtes bouleverser l'univers, et du milieu d’effroyables catastrophes sort cette voix puissante qui crie :
Einunc,reges, intelligite; erudimini, quijudicatisterram.
Aureste, la plupart des objections contre la Providence tombent devant le dogme de la vie future. Cette vie m'est qu un passage, et les inégalités qui nous choquent sont réparées dans un autre monde. Dieu, qui est éternel et qui travaille pour l'éternité, a lié ainsi le présent et l'avenir ; il vengera la vertu malheureuse, punira le crime qui aura paru prospérer sur la terre, et tout sera expliqué.
Telle est l'analyse de cette conférence, remarquable par la force des preuves, par l'intérêt des détails, l’éloquence des mouvemens, et les beautés d’un style à la fois brillant et grave.
Le 27 février, l'apôtre de Saint-Sulpice prouva l’immortalité de l'ame, et, le 5 mars, il présenta les principes religieux comme le fondement de la morale et de la société.
On avoit d’abord pensé que l’oraison funèbre du duc de Berri seroit prononcée dans diverses églises, et on désignoit même les orateurs chargés de payer ce tribut de regrets à la mémoire du prince. M. de Quelen, archevèque de Trajanople et coadjuteur du cardinal archevêque de Paris, étoit indiqué pour Notre-Dame ; M. de Boulogne, pour Saint-Denis; l'abbé F. de La Mennais, pour la chapelle du Temple; M. Frayssinous, pour Saint-Roch : mais Louis XVII régla qu'il n'y auroit qu'une oraison funèbre, et M. de Quelen la prononça, le 14 mars, aux obsèques du duc de Berri dans la basilique de Saint-Denis où ce prince fut inhumé. Cependant, l'hommage que M. Frayssinous avoit offert à la royale victime dans la chaire de Saint-Sulpice, ne fut pas le seul qu'elle reçut de lui.
On doit peut-être regarder comme le canevas de l’oraison funèbre qu'il auroit fait entendre à Saint-Roch, un discours sur l'esprit d’expiation qu'il prêcha à cette époque dans une assemblée d'élite :
« Peut-être, dit-il, depuis le jour d’exécrable mémoire qui est venu augmenter le nombre des funestes jours, qui a rouvert tant de plaies, renouvelé tant de douleurs, une tristesse décourageante s’est-elle emparée de vos ames. Peut-être ce grand forfait a-t-il à vos yeux quelque chose de sinistre qui vous porte à croire que la France est abandonnée de Dieu, qu’elle a comblé la mesure de ses iniquités, que rien ne sauroit arrêter les fléaux de la vengeance céleste, et, qu’après avoir été si long-temps une terre de blasphèmes, elle a mérité d’être à jamais une terre de malédiction. Je conçois aisément ces craintes et ces alarmes. Même, je l'avoue, je ne suis pas du nombre de ceux qui se plaisent à ne voir dans cet immense forfait que la seule main qui l’a commis. La France a le droit de s’honorer de ses grands hommes. Si les vertus d’un Vincent de Paul, le génie d’un Fénelon, les victoires d’un Turenne, sont pour elle des titres de gloire, il est dans l'ordre qu’elle se sente humiliée, qu’elle ait à rougir des monstres qu’elle a nourris dans son sein, qu’elle porte la honte d’un crime, fruit amer des doctrines qu’elle a trop long-temps accueillies. Mais prenez garde de vous livrer à une terreur excessive; et si Dieu, pour récompenser la foi de tant de martyrs et de tant de justes, a remué l’Europe entière pour rendre à la France les enfans de saint Louis, que savons-nous, si, touché de nos gémissemens et de nos œuvres expiatoires, il ne sera pas disposé à faire de nouveaux miracles en notre faveur? Trop présumer de sa miséricorde seroit une témérité; ne plus y croire seroit une défiance injurieuse.….
» Et, Mesdames, qui, plus que vous, doit voir un nouveau et lamentable sujet d’expiations dans cette catastrophe, dont
la mémoire est encore si vive dans nos cœurs? Ce n’étoit donc pas assez que l’impiété se füt souillée du sang de tant d’augustes victimes : il lui en falloit une nouvelle; et quel épouvantable raffinement n’a-t-elle pas mis dans le choix qu’elle a fait? Il existe donc au milieu de nous une race impie et perverse, qui est altérée du sang de nos rois, et qui a tressailli d’une joie féroce le jour qu’elle a cru le voir tarir jusque dans sa source. Il Jui a donc été donné encore une fois de plonger les cœurs français dans un abime d’amertume et de désolation. O! comme la cruelle mort, secondant ses desseins, est venue tout à coup se jouer de nos pensées! comme elle a su anéantir toutes nos espérances! Comme elle se plait quelquefois à convertir les joies les plus bruyantes en inconsolables douleurs! Quelle victime elle immole! dans quelles circonstances! dans quel moment! dans quel lieu! C'est bien le cas de s’écrier, avec Jérémie : « Qui donnera à mes yeux une fontaine intarissable de larmes, et je pleurerai la nuit et le jour ; Quis dabit oculis meis fontem lacrymarum, et plorabo die ac nocte ?
» Ayons le courage de contempler le prince mourant. Aussi bien ses derniers momens nous ont révélé son ame tout entière etle trésor des qualités héroïques qu’elle renfermoit. À peine il est frappé du coup mortel, qu’il demande un ministre de Jésus-Christ. Accourez, religion sainte, avec les ineffables consolations et le courage surnaturel que seule vous pouvez donner ; venez remplir les saints désirs de celui qui vous appelle, et rendez-le digne d’être présenté en spectacle aux anges et aux hommes. Quelles expressions de repentir sortent de son cœur ! quels élans de vive componction pour implorer les divines miséricordes! Comme il s’accuse ! Qui voudroit maintenant lui reprocher ce qu'il s’est courageusement reproché lui-même? Non, je ne vois plus de taches dans sa vie : elles ont disparu dans la lumière immortelle de la grâce et de la charité. Un miracle s’est visible-
ment opéré dans l’ame du prince : pas un murmure, pas un
regret à la vie, pas une réflexion amère sur sa déplorable destinée. Calme dans les bras de la mort, il est tout entier à son Dieu, à sa famille, à ses amis, à ses serviteurs. Plein d'affection pour sa jeune épouse, il souffre de ses soupirs et de ses gémissemens plus encore que de ses propres douleurs. Père tendre, il lève des mains défaillantes sur son enfant au berceau : « Chère enfant, dit-il, puisses-tu être moins malheureuse que ta famille! » O Dieu, n’aurez-vous pas exaucé ce vœu d’un père mourant? Que j'aime à les entendre dire ces paroles aussi déchirantes qu'honorables pour celui qui en est l’objet : « Venez, mon vieil ami, que je vous embrasse avant de mourir! »
» Que si, dans les ames naturellement élevées, l’humanité peut aller jusque là, voici un point où seule elle ne sauroit atteindre. Voici un homme tout divin. Jésus-Christ, sur la croix, demande grâce pour ses bourreaux, et semble vouloir les excuser par leur ignorance : « Mon Père, pardonnezleur, car ils ne savent ce qu’ils font. » Hé bien, à l’exemple du Sauveur du monde, notre prince demande grâce pour le meurtrier, et il tâche d’atténuer son crime en disant : « C’est peut-être quelqu'un que j'aurai offensé. » Parole d’une bonté céleste, qui seule eût été capable de fléchir celui qui a dit : Pardonnez, et il vous sera pardonné.
» O France, Ô malheureuse France! 6 nation dégradée, abrutie par l’impiété, non, tu n’es pas digne d’être gouvernée par de tels princes; et toi, en particulier, ville insensée, toi qui aujourd’hui t'élèves au milieu de l’Europe comme la capitale du monde impie, toi qui, dans ton fol orgueil, portes la tête jusque dans le ciel pour braver son courroux, tremble d’être abaissée jusqu'aux enfers. Tu as voulu briser, dans la main des Bourbons, le sceptre paternel; et tu mérites d’être régie, comme l'esclave, par une verge de fer. Il te faut des maîtres impitoyables, des tyrans qui te dévorent ; et, quand tu seras foulée aux pieds, broyée comme la paille, alors peut-être tu sentiras l’énormité de ton crime et la folie
de ton impiété , et tu seras forcée de rendre hommage à ces royales vertus que tu as maintenant la basse fureur de méconnoître et d’outrager. Mais non, je me trompe ; l’indignation égare ma pensée : cette capitale déteste un crime qui n’est pas le sien ; j'en atteste le morne silence de ses habitans, leur sombre tristesse, la cessation des jeux et des travaux, et l’immense concours de ce peuple consterné autour de la dépouille mortelle du prince infortuné..…
» O mon Dieu, vous ne voyez ici que des cœurs français et des cœurs chrétiens, et je me sens pressé d’êtreleur interprète en vous disant, au nom de tous : Dieu de Clotilde et de saint Louis, couvrez du bouclier de votre puissance une race qui vous est si chère, et rallumez ce flambeau près de s’éteindre. Environnez de vos anges tutélaires cette princesse que vous venez de condamner si jeune encore à tant de regrets et tant de larmes. Epargnez des jours si précieux ; consolez son veuvage, consolez sa famille, consolez-nous, en ne cessant de jeter un regard de prédilection sur celle qui est, pour ce royaume, la dépositaire de tant d’espérances. »
Désigné pour prècher le Jeudi-saint, 30 mars, à la cour, dans cette cérémonie solennelle où l’on vit Monsieur, qui remplaçoit le Roi, accompagné de M. le duc d'Angoulême, seul fils conservé à sa tendresse, abaisser la majesté de son rang devant les livrées de l’indigence, et laver humblement les pieds de treize enfans, l'abbé Frayssinous parla sur les devoirs du chrétien envers Jésus-Christ. Il montra tour à tour que, Jésus-Christ étant la vérité dans la doctrine, nous devons croire à sa parole ; que, Jésus-Christ étant la vérité dans la morale, nous devons accomplir ses préceptes ; que, Jésus-Christ étant la vérité dans le culte, nous devons honorer la Divinité par les hommages qu'il nous a prescrits. Ce discours ne trouvoit que trop son application dans
un siècle où chacun exagère ses droits et s’étourdit sur ses obligations. En terminant, l'orateur rendit grâces à Dieu, au nom de la France entière, du zèle avec lequel les enfans de saint Louis remplissoient leurs devoirs envers Jésus-Christ.
« Ecoutez le vœu de nos cœurs. ajouta-t-il avec émotion; sauvez tout ce qui nous reste d’une tige si belle, et faites-la refleurir avec un éclat tout nouveau. Couvrez du bouclier de votre puissance le prince si religieux, si français, qui préside à cette touchante cérémonie, lui dont le cœur loyal et magnanime se peint dans tous ses discours comme dans tous ses traits. Veillez sur ce monarque, qui a hérité de la piété, non moins que du trône de ses pères, et répandez sur sa tête auguste toute l’aboudance de vos faveurs; achevez par lui ce que vous avez comimencé, et fermez à jamais par ses royales mains l’abime de nos inalheurs. »
Le 9 avril, M. Frayssinous fit entendre de nouveau, à Saint-Sulpice, sa conférence sur la Résurrection, fait miraculeux dont il donna les preuves et montra les conséquences,
L'œuvre des Missions de France, qui avoit trouvé en lui un apologiste si éloquent l’année précédente, appela encore, le 12 avril, par son organe, l'intérêt d’un auditoire nombreux et choisi dans la grande salle de l’Archevêché. M. Frayssinous, dans un discours tout différent de celui qu'il avoit donné en 1819 (1), prouva 1° que les Missions étoient nécessaires, 2° qu’elles étoient légitimes, 3° qu'elles étoient désirées ; et, en effet, on ne pouvoit trop encourager une œuvre dont la nécessité étoit attestée par les malheurs de la France. L'appel fait
(1) Ami de la Religion, t. XXWIT, p. 296 et 39.
[1820] LIVRE I. CHAPITRE XXV. 293 à la piété fut entendu; le Roï et les princes joignirent leurs largesses à celles des fidèles, et même un illustre étranger, non catholique, qui avoit compris, par le discours de M. Frayssinous, combien il importoit de ranimer l'esprit de foi et de religion parmi les peuples, envoya une offrande considérable. Ce second discours sur les Missions ne fut pas non plus imprimé, et on n’en a pas même retrouvé le manuscrit.
M. Frayssinous, dont le zèle égaloit le talent, alla, vers la même époque, prècher à Orléans pour la fête patronale de saint Paterne.
Le 23 avril, dans la chaire de Saint-Sulpice, il prouva la religion chrétienne par les merveilles de son établissement ; et le 30 1l termina son cours annuel d’instructions en parlant de la nécessité de la religion pour le bonheur public, discours qui, sauf l’exorde et la péroraison, étoit celui quil avoit prononcé à Saint-Germainl’Auxerrois, devant l’Académie Française.
Les fidèles, consternés de la mort du duc de Berri, mais soutenus par l'espoir que ses dernières paroles avoient fait naître, imploroient le ciel pour la naissance d'un prince. À une foule de neuvaines particulières succéda une neuvaine générale, pendant laquelle saint Michel étoit spécialement invoqué. Le 29 septembre, jour consacré en l'honneur de cet archange, la Providence montra à la France le duc de Bordeaux, qu'elle devoit ‘en éloigner plus tard. La piété se plut à reconnoitre quelque chose de merveilleux dans la naissance de cet enfant, sorti en quelque sorte d’un tombeau. Le crime s'étoit flatté d’avoir détruit une branche entière de l’antique dynastie de nos rois, et voilà qu'un nouveau reJeton sortoit de ce tronc mutilé. Il apparut donc véritable-
294 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [1821] ment Dieudonné ce prince, né au milieu de tant de larmes et objet de tant de vœux. Le cœur de M. Frayssinous fut un de ceux qui, au bruit de l’airain annonçant cette naissance miraculeuse, tressaillirent avec le plus d'allégresse.
Le 21 novembre suivant, l'intérêt que l’apôtre de Saint- Sulpice prenoit à la compagnie dont il ne cessoit de se croire l’un des membres, quoique le ministère des conférences l'en eût extérieurement séparé, le fit assister plein de joie à la bénédiction de la première pierre du nouveau séminaire. Après les saints mystères, célébrés par M. de Quelen, que l'illustre conférencier assista à l'autel, avec M. Borderies, le cardinal de Périgord bénit, suivant le rite usité, cette pierre, fondement de l’édifice où devoient se former d’heureux imitateurs des talens et des vertus de M. Frayssinous.