‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 16 sur 75 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Création du ministère des Airaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique.— M. Frayssinous le refuse, et désigne M. d'Astros. — Le Roi force M. d'Hermopolis d'accepter le ministère. — Des évèques entrent au conseil d'Etat. — Composition du cabinet. — MM. de La Chapelle et Petitot secondent M. Frayssinous. — Lettre aux évèques.

Peu de jours après cette solennité, M. Frayssinous, déjà si élevé, franchit un degré nouveau.

Il y avoit long-temps que Louis XVIII méditoit la pensée d'adjoindre au ministère de M. de Villèle un homme de tribune, qui, chargé à la fois des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique, y représentât d'une manière spéciale les intérêts religieux et moraux de la société. Cet orateur, jugé si nécessaire, ne pouvoit être que le premier aumônier du Roi, alors grand-maître de l'Université.

Depuis le cardinal de Fieury, qui, comme premier ministre, rcunissoit les Affaires ecclésiastiques à tous les détails de l'administration civile, il y avoit bien eu quel-

ques ministres pris dans les rangs du clergé : mais, outre qu'ils ne furent pas toujours assez pénétrés de l'esprit de leur état, ils ne se trouvèrent pas directement chargés des intérêts de TEglise. L'abbé de Bernis, ministre des Affaires étrangères, et l'abbé Terray, contrôleurgénéral des Finances, ne s'occupèrent point des affaires du clergé. L'archevêque de Toulouse, Loménie de lîrienne, d'abord chef du conseil de Finances, puis principal ministre, fut entièrement absorbé par ses opérations financières et par ses disputes avec les parlemens. Si, depuis la Restauration, on vit successivement au ministère trois membres de l'ancien clergé, le prince de Talleyrand, le duc de Montesquiou, le baron Louis, on fut forcé de convenir qu'ils avoient presque tous (1) abdiqué leur état. L'ordonnance du 13 avril 1816 réunit toutes les Affaires ecclésiastiques aux attributions qu'avoit déjà le grand-aumônier de ce temps : mais, en arrivant au ministère de l'Intérieur, M. Laine la fit révoquer, et elle laissa à peine quelques traces. Cependant, après une révolution qui avoit déplacé les anciennes bornes et privé l'Eglise de tant d'appuis, après les récentes et malheureuses tentatives de MM. Laine et de Corbière, il étoit plus que jamais nécessaire que le clergé obtînt des garanties de respect pour ses droits, de protection contre ses ennemis, de sollicitude pour ses besoins, de bienveillance pour ses efforts. Louis XVIII comptoit les lui donner en ouvrant l'entrée du conseil des ministres à l'évêque d'Hermopolis, qui y deviendroit pour lui un interprète et un soutien. L'ordonnance du 26 août 1824

(i) L'abbé duc de flloiUesquiou disoit la messe, el c'étoitla comtesse de Montesquiou, gouvernante du roi,de Rome, qui l'avoit engagé à reprendre rcxcrcicc des fonctions sacevdotalcs..

fut même plus favorable que celle du 13 février 1816, en ce qu'elle créa pour les Affaires ecclésiastiques un ministère distinct et indépendant.

Ce ministère des Affaires ecclésiastiques, destiné à M. Frayssinous avec celui de l'Instruction publique, devoit se composer d'attributions exercées, en partie par le ministre de l'Intérieur, et en partie par le grandaumonier, puisque au nouveau ministre alloit appartenir la présentation aux évêchés et aux autres titres ecclésiastiques. Or, il n'étoit personne qui ne rendît hommage aux vues qui avoient dirigé le grand-aumonier dans les attributions dont il se trouvoit investi. Tout le monde avoit remarqué avec quelle attention scrupuleuse il recherchoit les sujets les plus propres à l'épiscopat : la naissance, les titres, la faveur n'étoient rien à ses yeux 5 le mérite, la piété, le zèle, l'amour du travail, l'habitude de l'administration, les services antérieurs, étoient les seules recommandations dont il tînt compte. L'Eglise de France n'oublioit pas ce qu'elle lui devoit depuis trois ans, pour tant de choix heureux dont les diocèses se féliciloient : près de la moitié des premiers pasteurs qui formoient l'épiscopat français avoient été proposés au Roi par l'illustre et vertueux prélat, qui avoit ainsi la gloire d'avoir puissamment contribué à la restauration de cette grande Eglise. Louis XVIII, afin de reconnoître de si éminens services, se réservoit de présenter le prince de Croï pour le chapeau de cardinal.

Le ministre de l'Intérieur eut aussi, dans cette circonstance, le mérite de renoncer de lui-même à une partie de ses attributions 5 et M. de Corbière, faisant alors par modération le contraire de ce que M. Laine avoit fait en 1816 par ambition, reconnut que son

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niinislère étoit trop vaste et trop compliqué dans les détails pour qu'un seul homme pût les embrasser, ou même porter un coup-d'œil rapide sur les différentes parties confiées à ses soins. Ce n'étoit pas, du reste, le plus grave inconvénient de Tadjonction des affaires ecclésiastiques à l'administration civile. Les amis de la religion ne les voy oient pas sans peine abandonnées à des laïques, qui pouvoient avoir de bonnes intentions, mais qui ne connoissoient pas assez les droits et les règles de TEglise, ou qui ne mettoient pas toujours en première ligne ses besoins et ses vœux. Les évêques avoient eu à gémir plus d'une fois de ce que leurs demandes les plus justes et leurs réclamations les plus légitimes n'étoient pas écoutées. Au contraire, dans l'hypothèse d'un ministère distinct qui embrasseroit toutes les affaires ecclésiastiques, et dont le titulaire seroit un évèque, des relations d'estime et de bienveillance mutuelle dévoient s'établir entre ce titulaire et les premiers pasteurs. Les prélats dévoient adresser avec plus de confiance leurs réclamations à un ministre non moins sensible qu'eux aux besoins de leurs Eglises, et non moins jaloux de les satisfaire. Les bureaux dévoient se renfermer dans leurs attributions, et conserver tous les égards dûs aux ministres de la religion, aux pasteurs laborieux, à des hommes vieillis dans l'exercice de leurs fonctions. Les autorités civiles, et principalement les maires dans les campagnes, avertis que les ecclésiastiques avoient un protecteur dans le conseil, ne dévoient plus faire sentir le poids de leurdomination aux prêtres des paroisses. Le clergé, de son coté, jouissant modestement de ces avantages, et ne les invoquant que pour le bien de la religion et le succès du ministère pas-

toral, une heureuse harmonie ne pouvoit manquer de s'établir entre les deux puissances, et l'Eglise et l'Etat dévoient gagner également à ce concert.

Toutes ces considérations avoient été pesées et mûries par Louis XVIII, lorsqu'il fit part de ses intentions à l'évéque d'Hermopolis.

La modestie de M. Frayssinous, mise à cette nouvelle épreuve, repoussa le fardeau dont le Roi vouloit le charger : elle eût été plus satisfaite dans la simplicité d'une vie privée, que dans le nouveau poste auquel une haute réputation, un zèle éclairé, un honorable caractère et des services rendus élevoient M. d'Hermopolis. Sachant que M. d'Astros, évêque de Bayonnc, étoit aussi capable que pieux , il le proposa à Louis XVIII, pour ministre des Affaires ecclésiastiques. Le Roi répondit : « Il n'est pas aussi connu que vous, pour pouvoir faire le bien. » Lorsque l'évéque d'Hermopolis hésiloit ainsi à accepter le ministère, il dit à un ami : « Je ne serai pas à ma place dans le conseil; quand il faut parler sur un fauteuil, je ne me trouve pas à mon aise. » Son ami, qui le connoissoit mieux qu'il ne se connoissoit lui-même, fixa ses incertitudes 5 mais, tout en se soumettant, M. Frayssinous s'écria : « Parce qu'un homme fait des conférences, on le croit propre à tout. S'il leur passoit par la tête de le nommer général d'armée, ils le nommeroient volontiers. » Le jour même de son élévation, il alla voir un ami, et, les yeux pleins de larmes, il lui dit : « On l'a \oulu, m'y voilà; mais les plus beaux jours de ma vie sont passés. » Comme on le félicitoit : a Vous avez trop d'affection pour moi, répondit-il, pour que ce compliment soit sincère. »

Sous la Restauration, les ministres nouvellement

nommés avoient droit à une somme de vingt mille francs, pour frais de premier établissement. Le désintéressement du pieux pontife ne lui permit pas de recevoir cette somme. M. d'Hermopolis dit qu'il n'avoit pas, lui, de dépense de premier établissement à faire, puisqu'en qualité de premier aumônier du Roi il avoit un appartement aux Tuileries.

L'ordonnance du 26 août 1824 portoit que les Affaires ecclésiastiques et l'Instruction publique seroient dirigées à l'avenir par un ministre secrétaire d'Etat, qui auroit dans ses attributions la présentation aux archevêchés, évêchés et autres titres, les affaires concernant la religion catholique et l'Instruction publique, les dépenses du clergé catholique, des édifices diocésains, des collèges royaux et des bourses royales. Les affaires relatives aux protestans restoient dans les attributions du ministre de l'Intérieur, et les fonctions du grand-maître à l'égard des facultés de théologie protestante dévoient être exercées par M. Cuvier, membre du conseil royal de l'Instruction publique.

Sous l'ancien régime, il y avoit toujours plusieurs membres du clergé dans le conseil d'Etat, et en 1790 on y comptoit encore un prélat, M. de Roquelaure, évêque de Senlis, et trois ecclésiastiques du second ordre, MM. Bertin, Larboust et Royer. Quoique peu favorable aux droits de l'Eglise, Buonaparte sentit la nécessité d'appeler des évêques au conseil où s'agitoient chaque jour des questions de droit canon et de discipline ecclésiastique : aussi nomma-t-il les évêques de Nantes et de Trêves conseillers d'État; et, quand M. de Forbin-Janson, évêque actuel de Nanci, donna sa démission d'auditeur pour enlrerau séminairede Saint-Sulpice, l'Empereurdit

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qu'il aiiroit pu embrasser le sacerdoce sans cesser d'eire auditeur. Depuis la Restauration, on avoit eu plus d'une fois à regretter de ne point voir d'évêques prendre part aux délibérations les plus importantes. N'étoit-il pas étrange, par exemple, qu'aucun membre du clergé n'eût participé à la discussion du Concordat de 1817 devant le conseil d'Etat ; et n'eût-il pas été naturel d'entendre quelques ecclésiastiques dans des questions épineuses de droit canon, telles que l'affaire du curé de Chartres, qui, par sa nature même, rentroit exclusivement dans la compétence d'hommes appartenant au clergé et instruits des règles de la discipline ? Eu formant le nouveau ministère, on se montra louché de ces considérations, et une autre ordonnance du 26 août 1824 fit entrer trois évéques dans le conseil d'Etat. MM. de Villefrancon, archevêque de Besançon; de Latil, archevêque de Reims 5 de Vichy, évêque d'Autun, nommés conseillers d'Etat en service extraordinaire, furent autorisés à participer aux délibérations du conseil. En outre, le cardinal de La Fare, archevêque de Sens, qui étoit chargé, avecMM.de Villefrancon et de Vichy, de préparer une transaction entre l'archevêque de Paris et le grand-aumônier, fut nommé ministre d'Etat et membre du conseil privé.

Le 29 août, M. d'Hermopolis prit possession de ses nouvelles fonctions, et, après avoir présidé le conseil royal de l'Instruction publique, il assista au conseil des ministres. Sous la présidence du comte de Villèle, ministre des Finances, le cabinet comprenoit alors M. de Peyronnef , garde des Sceaux ; M. de Corbière, ministre de l'Intérieur; M. de Damas, ministre des Affaires-étrangères 5 M. de Clermont-Tonnerre, ministre de la Guerre ;

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M. de Chabrol, ministre de la Marine; M. de Doudeauville, minisire de la Maison du Roi. Le prélat avoit une haute estime pour M. de Vilièle, et il indiquoit ingénieusement le contraste que la simplicité des manières du premier ministre formoit avec sa volonté : « Il se donne pour un maire de village, disoit M. Frayssinous, et c'est un maire du palais. » Le maire du palais ne l'empêcha pas, du reste, de conserver son libre arbitre, comme le prouvèrent les votes de l'évêque d'Hermopolis. Admis dans les conseils du Roi, il y opina toujours avec indépendance.

Le V septembre, le nouveau ministre contresigna une ordonnance qui organisoit son ministère, en nommant l'abbé de La Chapelle, aumônier du Roi, directeur pour les Affaires ecclésiastiques, et M. Petitot directeur pour l'Instruction publique : mais cet homme intègre et laborieux ne tarda point à être enlevé par une mort prématurée à la confiance de M. d'Hermopolis. Le prélat conserva, au contraire, pendant tout son ministère, l'abbé de La Chapelle, dont il a dit depuis (1) :

<i Je n'ai pu oublier les services qu'il m'a rendus. Ce n'étoit pas un homme complet. Il avoit ses défauts, et qui n'a pas les siens? Mais la nature l'avoit fait propre aux affaires et à l'administration. Les hommes qui ont occupé des places difficiles ont dû apprendre à être indulgens pour ceux qui s'y trouvent ou s'y sont trouvés. »

Dès le 10 septembre, le sage et zélé pontife, en adressant une circulaire aux préfets des départemens, écrivit aux archevêques et évêques du royaume :

« Héritier de la piété de ses augustes prédécesseurs, et de (i) LctUe à IM, Boyor, du i''' janvier i83j.

leur zèle pour les intérêts de la religion et le bonheur de leurs peuples, le Roi vient d'en donner un nouveau et bien éclatant témoignage dans la création d'un niinislère spécialement chargé des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique.

» Il étoit naturel que ces deux objets se trouvassent unis dans ses royales pensées, puisqu'ils ont l'un avec l'autre des rapports si étroits, je dirai presque si nécessaires, et que c'est surtout à la religion que semble avoir été réservé de tout temps le soin d'élever la jeunesse, comme c'est dans la jeunesse que résident les plus chères espérances de la religion et de l'Etat.

» Si je dois applaudir avec toute la France à cette œuvre de haute et religieuse sagesse, je ne puis que trembler en pensant que c'est dans mes mains que le choix de S. M. a remis ce sacré dépôt.

» Sans les encouragemens que j'attends de votre bienveillance, Monseigneur, comment pourrois-je lemplir toute l'étendue des devoirs qui me sont imposés envers cette Eglise Gallicane dont la gloire est notre plus précieux héritage, et dont les plaies sont encore si profondes?

» Je dois le dire. Monseigneur: au milieu de mes justes craintes, si quelque chose est capable de me rendre la sécurité dont j'ai besoin, c'est assurément la confiance que vous et vos collègues dans l'éplscopat avez bien voulu me témoigner par des lettres non moins touchantes qu'honorables. Fort d'un tel appui et du secours d'en haut, peut-être me sera-t-il donné de faire au moins une partie du bien que je désire et qu'on attend de moi. »

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