CHAPITRE XVII
Mort de Louis XVIII. — M. Frayssinous prononce son Oraison funèbre. — Ce que le prélat a dit de la Charte, dans l'exil. ^Critiques du Constitutionnel et des Débals. — M. Frayssinous défend cette maxime de Louis XVIIl : L'exactitude est la politesse des rois. — Impression des Conférences. — Nouvelle correspondance avec M. Louis de Sanibucy.
La création du ministère des Affaires ecclésiastiques et de l'Instruction publique fut la dernière preuve d'attachement et d'intérêt que Louis XVIII donna à l'Église de France. On eût dit que la Providence n'attendoit que ce grand acte de sagesse pour terminer la carrière du monarque, et qu'elle vouloit lui laisser la consolation de finir ainsi un règne marqué par tant de traverses. Ce fut en quelque sorte son testament, et il témoigna, avant de mourir, combien il étoit satisfait d'avoir pu prendre l'importante mesure dont il nourrissoit depuis long-temps la pensée.
La mort s'approchoit de ce prince, sur les sentimens religieux duquel l'opinion publique a été induite en erreur. Ses entretiens avec le premier aumônier ont montré qu'il se plaisoit à parler de la religion, et il l'aimoit du fond du cœur.
Quoique sa santé déclinât, M. d'Hermopolis resta une heure avec lui sans avoir pu le déterminer à permettre que le bulletin des médecins fut publié dans le Moniteur. Avec ce bon sens qui ne l'abandonna jamais, il jugeoit inutile d'aflliger à l'avance ses amis et de causer de la joie à ses ennemis. « Mais, M. l'évéque, dit-il au ministre qui le prcssoit, vous ne savez donc pas ce que
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c'est que d'annoncer au peuple l'agonie d'un Roi de France, C'est effrayer tous les intérêts, paralyser toutes les industries. Je ne veux pas compromettre les relations commerciales, et causer de si grands dommages à ma bonne ville de Paris. Il sera assez temps d'annoncer ma maladie la veille de ma mort, quand les médecins jugeront ce moment venu. » Le premier bulletin ne parut que le 12 septembre.
On le voyoit près de sa fin, et personne n'osoit lui parler de recevoir les derniers sacremens. Le premier aumônier le lui ayant suggéré, pour obéir au devoir de sa charge, il répondit : « Je sais ce que je dois faire. » Mais l'évéque d'Hermopolis a dit lui-même que le prince différoit dans la seule pensée qu'après avoir satisfait aux devoirs de la religion, il ne devoit plus s'occuper du gouvernement, pour être tout entier aux choses de l'éternité.
Une main auguste adressa alors à madame la comtesse du Cayla, dont Louis XVIII goûtoit l'esprit et les conseils, un billet qui la prioit d'éclairer à l'instant même le Roi sur le danger de sa position. Elle accourut aux Tuileries. « Le Roi, dit-elle au prince, m'a toujours témoigné tant de sollicitude pour ceux qui l'entouroient, que j'ose lui demander d'avoir en ce moment pour luimême ces graves pensées d'avenir. — Je comprends , dit-il avec calme, mais je ne me croyois pas encore si avancé. »
Dès-lors, le Roi très-chrétien demanda à la religion ses consolations et ses secours. Il se confessa le 12, vit de nouveau son confesseur le 13, et témoigna le désir d'être administré. L'évéque d'Hermopolis accompagna le grand-aumonier, qui porta processionnellement le
saint sacrement de la chapelle à la chambre du monarque. Il tint, avec Blonsieur, comte d'Artois^ M. le duc d'Angoulème, et Tabbé de Saman, la nappe de communion, et fut témoin de la piété si vraie et si résignée de Tauguste malade. En même temps, il informa les évêques des inquiétudes que donnoit l'état de santé du Boi, ajoutant que tous les cœurs français dévoient se réunir pour implorer sur une tête si chère les bénédictions du ciel. Le premier aumônier quitta peu la chambre du monarque, et il y passa, entre autres, avec le prince de Croï et M. de Quelen, la nuit du 15 au 16 où le Roi mourut. Une lettre de Charles X, contresignée par le ministre des AfTaires ecclésiastiques, et qui demandoit aux évêques des prières publiques pour le repos de l'ame de Louis XVIIÏ, s'exprimoit ainsi :
<t La piété et la fermeté qu'il a montrées pendant sa maladie sont le comble des grâces que le Seigneur a bien voubi lui faire pendant son règne. Il seroit bien à souhaiter que sa vie eût été aussi longue qu'elle a été remplie de gloire et de sagesse. »
Le 17 septembre, M. d'Hermopolis présenta le conseil royal de l'Instruction publique à Charles X.
« Sire, lui dit-il, placée entre les regrets et l'espérance, la France, en pleurant sur la tombe d'un Roi sage et chéri qui n'est plus, se console par la pensée qu'il va revivre dans son augustesuccesseur. Oui, Sire, commelul,vousrégnerezpar les lois, vous placerez votre politique dans la justice, et votre bonheur dans celui de vos sujets. Le clergé, Sire, trouvera dans Votre Majesté^ le fds aîné de l'Eglise ; le corps enseignant, un zélé protecteur des sciences et des lettres ; le peuple, un digne descendant de ce Henri dont il répète si souvent le nom ; et c'est ainsi que, sans violence, sans eftbrt, la France verra s'af-
iennir par vos mains tout ce qui doit assurer sa gloire et sa prospérité. Louis XVIII sera continué par Charles X. Le
Roi est mort ; Vive le Roi! »
L'honneur d'être choisi pour prononcer Toraison funèbre de Louis XVIII appartenoit de droit à l'orateur qui avoit fait l'éloge du prince de Condé. M. Frayssinous ne pouvoit fermer plus noblement la carrière où d'autres devoirs ne lui permetloient plus de descendre, qu'en payant ce tribut à la mémoire du monarque son bienfaiteur. Son caractère comme son talent le rendoit d'ailleurs éminemment propre à célébrer un prince aussi distingué par l'élévation de ses sentimens que par celle de son rang. Il remplit dignement une si haute mission.
M. le Dauphin et M. le duc d'Orléans conduisoient le deuil, le 25 octobre, dans la basilique de Saint-Denis, entièrement voilée de noir, et dernier asile de la majesté royale. Madame la Dauphine, accompagnée de madame la duchesse d'Orléans et des enfans de cette princesse, prioit dans une tribune pour l'ame du vieux Roi dont elle s'étoit montrée la compagne fidèle. Après l'Evangile, l'évéque d'Hermopolis , du haut de la chaire de vérité, fit entendre ce texte, heureuse allusion à la révolution qui renversa le trône et à la Restauration qui le releva : J^go occidani, et ego 'vivere faciam ; ego percutiam, et ego sanabo ; et non est gui de manu mea possit ei'uere. L'orateur alloit donc envisager le monarque, objet de tant de pieux regrets, tour à tour dans la disgrâce et dans la prospérité, tantôt enveloppé dans les desseins d'une Providence sévère qui punit, tantôt servant aux desseins d'une Providence miséricordieuse qui
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pardonne, et toujours se conduisant en roi, dans l'infortune par sa magnanimité, sur le trône par sa sagesse. Cette seule division montre que le discours répondoit à la grandeur du sujet et à la haute réputation du panégyriste.
M. d'Hermopolis, dans sa première partie, est amené à retracer la révolution.
•c Messieurs, dit-il, je ne suis point ici pour accuser les hommes : je laisse à l'histoire le soin de nommer les personnages, de les peindre avec les traits de l'inflexible vérité, de les traduire tous, sans distinction de rang et de naissance, au tribunal de la postérité, pour y être jugés par leurs doctrines et leurs œuvres. Je n'oublierai pas que les lèvres du prêtre doivent être dépositaires de la charité comme de la science : ce n'est pas du haut de la chaire d'un ministère de paix et devant les restes vénérables d'un prince pacificateur, que je ferai entendre des paroles de haine et de discorde. Mais aussi je n'aurai pas la foiblesse de taire les excès, et d'épargner l'esprit de perversité qui sera la honte éternelle de ces derniers temps. »
De grandes vues, des jugemens pleins de sagesse et de mesure , des mouvemens heureux , recommandent cette première partie, dont les considérations générales, déjà indiquées dans les trois discours sur la révolution française et dans l'oraison funèbre du prince de Condé, sont présentées sous un aspect et avec des détails nouveaux.
La seconde partie offre le tableau de la Restauration. L'orateur, aussi habile qu'éloquent, l'ouvre par ce morceau :
«t C'est ici, Messieurs, qu'il importe d'être vrai sans rigueur comme sans foiblesse : s'il ne faut pas que la flatterie
vienne ramper sur la tombe des rois, il ne faut pas non plus que la haine et l'envie viennent y faire entendre leurs injurieuses clameurs. Les rois aussi sont hommes comme nous ; plus leurs devoirs sont étendus et difficiles, moins on doit s'étonner qu'ils participent à la fragilité commune. Soyons équitables, et, pour bien apprécier les choses, plaçons-nous au milieu des circonstances où se trouve Louis en arrivant au trône.
» Rassasiée de batailles , et d'une renommée qui avoit coûté tant de sang et de larmes, et porté si souvent dans les familles le trouble et le deuil, lasse du sceptre qui pesoit sur elle depuis long-temps, la France désiroit à la fois et plus de repos et plus de liberté. Elle étoit peuplée de générations anciennes qui donnoient au passé des regrets légitimes, et de générations nouvelles qui ne connoissoient que le présent. 11 ne s'agit pas de policer un peuple enfant qui entre dans la vie sociale, ni de ramener au devoir, après quelques écarts passagers, un peuple profondément religieux et docile : il s'agit de gouverner un peuple travaillé depuis un siècle par des doctrines de licence et d'impiété, divisé par les intérêts comme par les opinions ; un peuple usé par la civilisation même, devenu étranger, du moins en grande partie, à un ordre de choses suranné pour lui et qu'il ne connoît que par l'histoire ; un peuple qui s'irriteroit de remèdes trop violens, qui tomberoit en langueur par des remèdes trop doux. O ! qu'il faut une main habile et sage pour guérir tant de maux ! La France se présente à Louis non telle qu'il l'a laissée, mais telle que la révolution l'a faite, comme se présenteroit à son ancien maître une maison ruinée par le temps et ravagée par l'incendie.
» Certes, Messieurs, je ne suis pas du nombre de ceux qui croient qu'il falloit élever un mur d'airain entre ce qui avoit été et ce qui alloit être, compter pour rien les traditions et l'expérience des siècles, renier en quelque sorte ses ancêtres, et répudier leur héritage de gloire et de vertus,
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se laisser emporter avec insouciance, sans réflexion, sans discernement, au torrent des opinions nouvelles. Le premier devoir des gouvernemens, c'est de lutter contre 1rs passions indociles pour les soumettre au joug des lois , contre la licence pour le maintien de la liberté commune, contre l'esprit d'innovation pour le repos de la société, contre l'impiété pour la défense de la religion, la meilleure sauvegarde des mœurs et des lois ; et c'est surtout de l'homme public qu'il est vrai de dire, que sa vie est un combat perpétuel.
•' Mais je sais aussi qu'on est forcé plus d'une fois de l'especter les ravages du temps, qu'il n'est pas au pouvoir des vivans de rappeler les morts du fond de leurs tombeaux, que le temps met dans les esprits des dispositions dont les hommes ne sont plus les maîtres, et qu'après une longue suite de secousses et de dévastations dans l'ordre religieux et politique, il peut devenir aussi impossible de reconstruire l'édifice social tel qu'il étoit, qu'il seroit insensé de n'en rien conserver. Que fera donc Louis? sera-t-il exclusivement dominé par les doctrines, les habitudes, les usages dans lesquels il a été nourri, élevé dès ses premières années? ou bien va-t-il, en novateur, quitter les routes monarchiques, pour se jeter dans ces vagues théories qui ont toujours promis la paix et la sécurité sans les donner jamais? Il ne fera ni l'un ni l'auUe. Il ne tentera pas de relever l'ancien édifice tout entier : la plupart des pierres qui le composoient ne sont pas seulement dispersées, elles ne sont plus que de la poussière. Il se gardera bien de dédaigner le passé : ce seroit l'infaillible moyen de ne pas avoir d'avenir. Il s'attachera à rajeunir l'antique monarchie, à renouer plutôt qu'à finir de briser la chaîne des générations. Il sait que, si la politique, comme la morale, a ses maximes inviolables, leur application n'a rien d'absolu ; qu'elle se modifie par l'empire des circonstances, par les mœurs, le génie et les besoins des peuples. Législateur ferme et sage à la fois,
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lien ne le fera flécliir devant ces doctrines d'anarchie, qui, en déplaçant le pouvoir pour le confier aux caprices de la multitude, mettent dans la société un levain éternel de révolutions ; mais en même temps, dans ce qui est commandé par l'intérêt de tous, il comprendra qu'il doit plier devant la force des choses. D'après la maxime d'un ancien, il donnera à la Fiance les institutions qu'il la croit capable de porter, et qui ne seront à ses yeux que le développement, devenu indispensable, de celles qu'il étoit dans la pensée de Louis XYI de lui donner ; il laissera au temps ce qui n'appartient qu'au temps, le soin de révéler les avantages comme les imperfections de son ouvrage. Ainsi, sous la main du pilote habile qui le dirige, le vaisseau de l'Etat voguera sur une mer encore agitée sans craindre les écueils. Que si la tempête vient l'assaillir de nouveau, elle n'est que passagère : le calme renaît ; le génie du mal s'enfuit et disparoît pour toujours. »
Il est curieux de rapprocher de ce passage de l'oraison funèbre ce que M. Frayssinous écrivit plus tard, dans les heures solitaires de l'exil, sur la charte de 1814 (1) :
« Appelé par les vœux d'une nation fatiguée de gloire comme de despotisme, Lsuis XVÏII descend sur la terre de France. Il l'avoit quittée en y laissant la réputation d'un prince plein d'esprit et de savoir; il la revoit avec une raison mûrie par l'expérience et le malheur. Autour de lui , plus de cette noblesse riche et puissante, avec ses antiques privilèges ; plus de ce clergé brillant de l'éclat des lumières et des vertus , comme de celui de la naissance d'un grand nombre de ses pontifes et de ses prêtres , ayant pour patrimoine de vastes possessions territoriales ; plus de ces parlemens si élevés dans l'opinion publique et si révérés de tous. L'ancien édifice étoit abattu : il faut même dire que non-
' I ) Noies manuscrites.
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seulement les pierres en étoient mutilées ou dispersées, mais qu'elles étoient réduites en poussière. Que va donc faire Louis? Quelle forme de gouvernement pour ra-t-il adopter? En 1795, époque de la mort déplorable du jeune fils de Louis XYI , il s'étoit annoncé comme son successeur au trône de France, et il avoit déclaré par une proclamation à la face du monde entier que son dessein étoit de rendre à la nation française l'ancienne constitution sanctionnée par les âges. On rappelle cette promesse ; on regrette qu'il ne l'ait pas exécutée en 1814, et qu'il en ait été détourné par une puissance du Nord. Il me semble qu'en y réfléchissant bien, on auroit senti combien la différence des temps étoit grande. En 1795, six ans seulement s'étoient écoulés depuis le commencement de la révolution ; alors tout ce qui étoit capable de penser avoit vu l'ancien ordre de choses ; le souvenir en étoit vivant dans tous les esprits ; rien de ce qui pouvoit présenter des caractères de stabilité n'étoit fondé; le règne du crime, de l'anarchie, de la terreur, n'étoit pas un état de choses politique. Mais, vingt ans après, il n'en étoit pas ainsi. Pour un très-grand nombre de Français, l'ancien régime n'existoit que dans l'histoire ; la France avoit vu naître dans son sein de nouvelles générations imbues de nouvelles idées ; un code de lois lui avoit été donné ; elle avoit son sénat, son corps législatif, un conseil d'Etat, une administration habilement et fortement constituée, un clergé qui, à la voix du chef de 1 Eglise, secondé par le bras de Napoléon, étoit comme sorti du milieu de ses ruines. L'ordre régnoit, et la gloire militaire , qui jetoit un si grand éclat , faisoit oublier l'absence de la liberté. Louis XVIII se présentoit bien avec les droits de sa naissance et l'avantage immense de devenir, en montant sur le trône de ses pères, le pacificateur de l'Europe ; mais enfin, ce n'étoit pas le grand Henri, pacifiant la France après l'avoir conquise par la force de ses armes et celle de son génie. Il n'étoit pas plus donné à Louis XYIII de recommencer le chef de sa race, qu'il n'a voit
été donné à Voltaire d'être un Corneille. Un poète fait des vers, et un prince gouverne avec la trempe de son esprit et de son caractère ; et dire, comme on l'a dit si souvent, que, dans telle circonstance, tel prince auroit dû se conduire comme Henri IV ou comme Louis XIV, c'est, à mon sens, dire la chose du monde la plus insignifiante. Je ne dirai pas que Louis s'est trouvé sous l'influence des étrangers, mais sous une influence bien autrement redoutable, celle de la nécessité. Pourquoi l'accuser de foiblesse? Il avoit su résister avec courage à la proposition d'arborer un autre drapeau que celui de ses ancêtres, et rien ne fut capable de l'empêcher de dater son règne du jour même de la mort de Louis XVII. Occupé de renouer la chaîne des temps si violemment brisée par la révolution, il convoque un conseil d'hommes graves et sages qui doit coopérer avec lui à la rédaction d'une charte qui soit connue l'expression des besoins, des droits, des devoirs et des intérêts politiques de tous. Elle est enfin publiée; elle est reçue avec reconnoissance dans toutes les parties de la France, sanctionnée par l'assentiment exprès ou tacite de tous ceux qui dévoient y être soumis. On ne doit pas être reçu aujourd'hui à dire qu'au lieu d'être oclrojée elle auroit dû être délibérée et consentie dans une assemblée générale de la nation. Je me souviens que, me trouvant à Paris à cette époque, j'ai entendu discuter celte question. Le monarque restaurateur fut détourné de cette convocation par la crainte fort légitime de paroître recevoir comme un don fait par le peuple une couronne qu'il prétendoit posséder comme un héritage, de ranimer la doctrine assoupie de la souveraineté du peuple, et de rendre ainsi plus fragile , au lieu de le rendre plus solide, l'édifice de la Restauration , en l'appuyant sur le pivot même des révolutions. Mais enfin , que faut-il penser de cette charte de 1814, aujourd'hui si combattue par plusieurs de ceux-là même qui l'avoient d'abord tant célébrée? Nous drrons qu'ouvrage des hommes elle dut être imparfaite comme eux
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Tout le monde aiine l'ordre et la liberté : mais comment les allier ensemble et en assurer l'inaltérable itnion? C'est un problème dont la solution ne saurolt être la même pour tous les peuples. La mesure de liberté ne pourroitêtre égale pour chacun d'eux. Uia peuple calme, grave, vertueux, peut supporter une liberté plus étendue qu'un peuple remuant, passionné, corrompu. C'est une liqueur spiritueuse dont la dose doit être distribuée suivant les tempéramens. Peut-être l'esprit d'une trop scrvile imitation de la constitution anglaise égara-t-il les rédacteurs de la charte française. Ils oublièrent trop que l'Angleterre trouvoit dans une aristocratie puissante un rempart formidable contre les envahissemens de la démocratie, et que toutefois, pour consolider sa révolution de 1688, elle avoit suspendu pendant un demi-siècle la liberté de la presse. Ils ne furent point assez en garde contre certains germes démocratiques qu'ils déposoient dans leur ouvrage , et qui , tenus sans cesse en fermentation par les formes mêmes du gouvernement représentatif, dévoient finir par être des principes de dissolution et de ruine, et par étouffer le principe monarchique qui pourtant auroit dû toujours être dominant pour la conservation si désirée de l'ordre et de la liberté. »
L'éclat de félicité publique qui resplendit avec la restauration n'empêche pas l'orateur de discerner les progrès d'un mal redoutable dont le corps social est atteint : la circulation impunie des mauvais livres suscite des hommes méchans par système, tels qu'on vit le farouche Louvel. Mais, ajoute le futur précepteur de M. le duc de Bordeaux :
« Ecartons ces cruels souvenirs, pour rappeler seulement et l'héroïsme chrétien de la royale victime, et l'héroïsme maternel de l'auguste veuve cpii portolt dans son sein la la fortune de la France, et la naissance merveilleuse de cet
autre Heiiii, qui un jour se montrera digne de son nom. "Saint, enfant de miracle! oui, vous vivrez, vous croîtrez dans les vertus de vos pères, vous régnerez sur nos neveux. Le Dieu qui vous a fait naître pour notre consolation, saura bien vous conserver pour leur bonheur. Que si mes pressentimens ne me trompent pas, si mes vœux sont accomplis , vous arriverez assez tard au trône pour que vous puissiez être mûri par l'expérience et par les grands exemples que le ciel aura mis sous vos yeux. »
Le fléau dont M, d'Hermopolis , avec toute l'autorité de son ministère, signaloit les ravages menaçans, ne devolt pas malheureusement rencontrer de digue; ou plutôt , il semble que l'imprudence des hommes d'Etat en ait facilité et comme régularisé les progrès, en abattant les obstacles qui pouvoient l'arrêter dans son cours. Du moins , ce reproche ne sauroit être adressé à M. d'Hermopolis; car, Charles X ayant voulu inaugurer son règne par l'abolition de la censure, il ne se montra pas, dans le conseil des ministres, favorable à l'émancipation de la presse, et ce ne fut point avec son assentiment que parut l'ordonnance du 29 septembre 1824, qui ouvrit aux journaux une carrière nouvelle de licence, parcourue d'une manière si fatale pour le prince qui avoit abaissé la barrière devant eux. Mais la préoccupation des années qui alloient suivre ne doit pas nous faire omettre le dernier jugement porté par l'orateur sur celles qui venoient de s'écouler.
« Il vivra dans nos annales, ce règne de dix ans qui vient de finir ; il y occupera une place glorieuse pour le monarque comme pour son peuple. C'est un vaste tableau, qui, plus que tout autre, demande à être considéré dans son véritable point de vue. Les contemporains en sont trop rapprochés ;
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ils sont placés de manière à remarquer ses imperfections plutôt que ses beautés. Les générations suivantes se trouveront à une distance convenable; pour elles, les inslrumens du bien comme du mal auront disparu ; elles verront bien moins les hommes que les choses, bien moins les détails que l'ensemble; les intérêts privés, les rivalités, la diversité des opinions, les illusions de l'amitié ou de la haine ne viendront pas offusquer les esprits. La postérité blâme sans amertume et loue sans flatterie, parce qu'elle juge sans passion. Si elle ne croit pas devoir tout admirer, ne sera-t-elle pas étonnée du moins qu'au milieu de si nombreux et de si grands obstacles, du choc de tant d'opinions désordonnées, Louis ait pu guérir des plaies aussi profondes, préparer le remède à celles qui restent encore, marcher avec succès vers une régénération universelle, disposer et conduire les choses de manière que le passage d'un règne à l'autre, qui pouvoit paroître si périlleux , se soit effectué sans la plus légère secousse, tout aussi paisiblement que dans les plus beaux règnes de la monarchie ? Louis a laissé la France tranquille au dedans, puissante au dehors, remontée au rang politique qu'elle est faite pour occuper dans le monde civilisé, et ses regards se sont fermés sur la France restaurée par sa sagesse. »
En terminant cette oraison funèbre, où se trouvent réunis le talent, la vérité et la mesure, l'orateur fit pressentir que sa carrière oratoire étoit close. Entouré des exemples de la caducité des choses humaines :
« Tout cela, dit-il, ne vivra plus que dans l'histoire : même il viendra ce jour qui n'aura pas de fin, où l'histoire ne sera plus, parce qu'il n'y aura plus de temps : jour qui seul est digne, mes Frères, de fixer les désirs de vos âmes immortelles. Puissé-je moi-même, après avoir paru, sans doute pour la dernière fois, dans la chaire chrétienne, en descendre pénétré de celte pensée, qu'il n'est
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lieu de grand que Dieu, lien de stable que l'éternité!»
Ce discours fut entendu à Saint-Denis avec un vif intérêt, et la lecture (1) confirma l'impression qu'il avoit produite dans la chaire. Toutefois, le Constitutionnel en fit une critique générale : la première partie, à son avis, ne renfermoit que des déclamations, et il ne pardonnoit pas à M. Frayssinous de n'avoir point nommé la Charte dans la seconde. On se rappelle que l'orateur, s'occupant surtout de la partie active du règne de Louis XVIII, avoit dit: « Il vivra dans nos annales, ce règne de dix ans qui vient de finir. » Le Journal des Débats eut à ce sujet un singulier scrupule : il donna à entendre qu'en restreignant à dix ans le règne de Louis XVIII, M. Frayssinous avoit méconnu les droits de la légitimité absente, tandis que l'orateur avoit simplement parlé de l'exercice de ces droits depuis la Restauration. Les mots dix ans ïnrent supprimés dans quelques recueils qui reproduisirent l'oraison funèbre^ et \q Journal des Débats eut ainsi le piquant mérite d'une profession de foi, qui, du reste, ne tiroit pas à conséquence dans ses colonnes. Mais son but étoit rempli, en attaquant, dans M. Frayssinous, l'un des collègues de M. de Villèle.
L'évéque d'Hermopolis, qui venoit de louer si dignement Louis XVIII, le défendit toujours avec un soin jaloux. On avoit trouvé heureux ce mot du prince : L' exactitude est la politesse des rois. L'auteur d'un écrit qui fut envoyé à M. d'Hermopolis en contesta la valeur.
'< Je ne sais, disoit-il, si cette excessive ponctualité, que Louis XVIII avoit appelée avec esprit la politesse des
(i ) In-4° lie 86 pages.
492 VIK Dli M. FRAYSSIINOUS. [1824]
rois faisoit aussi partie de l'étiquette de cour. Mais, en tout cas , il y auroit peu de dignité à mettre ainsi les nioniens précieux du souverain à la disposition de tous les intrigans et de tous les oisifs de son royaume. La véritable politesse des rois est la justice. Les princes qui se piquent de n'avoir jamais iiùx. attendre donnent à penser cju'Us ont sans doute peu d'affaires, puisqu'ils savent régler avec tant de précision la perte de leur temps. »
« J'avoue, dit M. Frayssinous, que je ne me serois jamais attendu h cette boutade contre Louis XVIH. J'y trouve autant d'injustice que de mauvais goût 5 car l'ordre doit régner partout, dans la maison des princes plus encore que dans celle des particuliers. Il est d'un grand intérêt que leurs beures pour le lever, le coucher, les repas, les conseils, les exercices religieux, les audiences , soient déterminées et connues d'avance : sans cela, on tomberoit dans un désordre, une confusion, qui pourroit devenir très-nuisible au maniement des affaires publiques. Le vrai moyen de ne pas dissiper le temps, c'est d'en régler l'usage. On n'a jamais refusé de l'esprit à Louis XVIÏI, et il en eût manqué totalement s'il n'eût pas su, quand il le falloit, sacrifier le temps d'une audience donnée au temps bien autrement précieux que pouvoient réclamer les hauts intérêts de l'Etat. On admire l'ordre que Charlemagne mettoit dans l'intérieur de ses palais et la gestion de ses domaines : or cet ordre, qu'on appellera si l'on veut de l'étiquette, ne l'empêchoit pas de méditer et de faire de grandes choses.
» On prétend que la véritable politesse des rois c'est la justice. Cela est forcé, et n'est pas exact. La justice peut aller avec l'impolitesse. On a vu des princes fort
justes être en même temps bourrus, brusques, grossiers dans leurs manières, c'est-à-dire impolis. Quelqu'un a dit mieux : La justice est la bienfaisance des rois.
» Le simple particulier est bien fait pour attendre le moment d'une audience promise : mais eufin, si le prince peut être exact et qu'il le soit, cette attention de sa part ajoute à la faveur sollicitée,
» Ne dénaturons pas le mot de Louis XVIII ; laissons-le dans sa généralité 5 il est fait pour rester, et il restera malgré la critique. V exactitude est la politesse des rois. »
Louis XVIII , bon juge en fait de mérite littéraire, avoit exprimé à M. d'Hermopolis le désir de voir mettre au jour les Conférences de l'apotre de Saint-Sulpice. On les imprimoit dans le double format in -8" et in-12, quand le prince mourut.
Le 26 octobre, lendemain du jour où M. Frayssinous avoit paru dans la chaire de Saint-Denis , il répondit à M. Louis de Sambucy, qui, de Rome, lui écrivoit le 1 4 septembre :
» La nouvelle du nouveau département des Affaires ecclésiastiques a fait ici une grande sensation, et votre nomination à ce ministère a excité un sentiment d'enthousiasme. On se flatte que, sous l'influence de votre sagesse et à l'ombre de votre protection, le clergé, libre et exempt de crainte, va enfin reprendre le rang qui lui convient... Vous pensez bien. Monseigneur, que je ne suis pas le dernier à applaudir à votre élévation, où j'entrevois, avec toutes les personnes sensées, moins encore l'honneur du clergé, que la gloire et le triomphe de la religion. Vous avez un beau ministère à remplir, qui va renouveler, pacifier et réédifier. »
M. d'Hermopolis fit cette réponse :
« Je suis, mon cher compatriote, bien touché de votre souvenir...
» L'amour des places et des euibarras qu'elles entraînent n'est pas vif chez moi ; et, quand il plaira au ciel de me rendre à la vie privée, je l'en bénirai.
» Me voilà hors d'un surcroit de besogne, qui éloit fort délicate. Chargé de l'oraison funèbre de Louis XYIII, je me trouvois sans cesse sur des charbons ardens ; il falloit tâcher de ne pas se brûler. Yoilà qui est fait ; le ciel m'a aidé ; je crois avoir dit des vérités, sans blesser personne...
» Que pourrai-je? quelle sera mon influence ? Je l'ignore. J'apprends tous les jours que ceux qu'on croit puissans le sont assez peu ; les bonnes intentions ne donnent pas le pouvoir, et quelquefois on se trouve arrêté tout court ..
» Adieu, priez pour moi, et recevez l'expression de tous messentimens. »
Entrant dans la dernière pensée qu'expriraoit le ministre, M. Louis de Sambucy ne tarda pas à lui mander :
« Dans une audience particulière de Sa Sainteté, j'ai eu occasion de m'entrelenir de Votre Excellence avec le saint Père. Soyez persuadé qu'il est parfaitement convaincu de votre zèle et de votre bon esprit, et qu'il pense qu'au milieu de tant d'obstacles on ne peut faire le bien que pas à pas. »
[l(S24J LIVRE II. CHAPITRE XVIII. 49^