‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 2 sur 75 · CHAPITRE H · texte numérisé non relu

CHAPITRE H

Louis XVIII veut mettre l'évèque élu d'Hermopolis à la tête du corps enseigiiaiit.— Opinion de M. Frayssinous sur l'Université. —Il est nommé grand-maître. — Mot flatteur du Roi. — Mot contraire du prélat.

Au moment où l'évêque élu d'Hermopolis enirpit en retraite au séminaire d'Issy, pour se préparer à recevoir les grâces de la consécration épiscopale, Louis XVHI donna à ses talens une destination nouvelle.

M. Frayssinous, en qualité d'inspecteur de l'Académie de Paris, d'inspccleur-gcnéral des Etudes, puis de mendjre de la commission de l'Instruction publique,

avoit pu sonder la véritable plaie de la France. A celle plaie si profondément ouverte par l'éducation irréligieuse que dispensoit l'Université, il avoit remédié, autant qu'il étoit en lui, au moyen de ses conférences. La direction du corps enseignant ne pouvoit être remise en de meilleures mains qu'en celles d'un prélat qui n'étoit point étranger à ce corps, qui s'étoit attaché la jeunesse par l'enseignement si goûté de Saint-Sulpice, qui joignoit les plus riches connoissances aux qualités propres de son état, que la sagesse de ses vues et la modération de son caractère ne recommandoient pas moins que ses lalens, et dont la conduite grave et pure deviendroit une leçon vivante pour les maîtres comme pour les élèves. La religion étant la base ainsi que le couronnement d'une bonne éducation, Louis XVIII croyoit d'ailleurs convenable que, dans un Etat catholique, le chef du corps enseignant fût pris dans l'ordre des évêques, à qui il a été dit : « Allez et enseignez toutes les nations 5 » et les protestans qui ne formoienl pas la irenlième partie de la population de la France dévoient, ce semble, supporter patiemment un choix favorable à la grande majorité des catholiques , puisque ceux-ci avoient patiemment souffert, pendant assez long-temps, qu'un protestant fût à la tête de rinstruction publique. Nommer M. Frayssinous grand-maître de T Université, c'étoit ouvrir une ère nouvelle pour celte institution, à laquelle il sauroit imprimer une direction franchement chrétienne et monarchique. Sa haute réputation devolt ajouter à l'autorité de sa place, et son caractère connu donner plus de force aux hommes de bien voués à l'enseignement. Les scandales dévoient fuir à sa vue, et les abus craindre ses regards. Ainsi raisonnoit le Roi.

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11 importe maintenant de faire connoître la pensée de M. Frayssinous sur l'Université. Il l'avoit manifestée, sous l'Empire, à l'occasion d'un Mémoire sur les vices de cette institution communiqué par le prince de Broglie, évêque de Gand, aux directeurs du séminaire de Saint-Sulpice, et tellement frappant de vérité qu'un de ces directeurs, M. de Saint-Félix, s'écria : « Je le signerois de mon sang! » Mais M. Duclaux fut d'avis que la prudence exigeoit alors qu'on ne lui donnât pas de suite, et M. Frayssinous, qui eut aussi connoissance du Mémoire, partagea cette opinion. Peut-être le lien qui l'attacha à 1 Université, et des relations habituelles avec les fonctionnaires les plus élevés de ce corps influèrentils, à son insu, sur sa manière de voir. Toujours est- il qu'il n'en changea point, et ses notes manuscrites précisent en ces termes sa pensée :

■1 Quand Buonapaite arriva au consulat, ce qui se tiouvoit eu France d'établissemens publics d'instruction étoit dans des mains peu dignes de les diriger. Parmi les chefs et les maîtres, on ne coniploit que trop d'apostats, de prêtres mariés, d'hommes souillés de tous les excès de la révolution. Je laisse à penser ce que devoit être la jeunesse qui sorloit de ces réceptacles de corruption et d'impiété. Buonaparle put bien porter ses regards sur cet effrayant désordre, mais il n'appliqua au mal aucun remède efficace.

•> Ce n'est qu'en 1808 qu'il crpa un corps enseignant, sous le nom d'Université impériale. Ce corps inunense présente un ensemble imposant, bien lié dans toutes ses parties. Il étoit dit dans le décret constitutif, que l'Instruction publique auroit pour une de ses bases les préceptes de la religion catholique. Ce fut le premier rayon d'espérance qui vint briller aux yeux des parens chrétiens, et rassurer pour les nouvelles générations. Mais les écoles déjà existantes ne furent

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épurées nidans les maîtres, ni dans les élèves; elles entrèrent dans la nouvelle organisation avec leurs vices et leur dépravation; et l'Université impériale, malgré de louables efforts, ne put que se ressentir toujours de cette première origine.

» Louis XVIII arrive au trône de ses pères. Le premier objet de sa sollicitude doit être l'éducation de l'enfance et de la jeunesse. Mais que peut-il faire? Faut-il qu'il brise sans pitié cette vaste hiérarchie de pouvoirs administratifs et d'établissemens de tous les degrés d'instruction dont se compose cette Université, laquelle embrasse la France entière et toutes les branches de l'enseignement, depuis les élémens de la lecture jusqu'aux plus hautes sciences? Faut-il qu'il fasse main basse sur une multitude d'institutions, dont l'état étoit garanti par un décret qui avoit force de loi, et qui ne pouvoient être dépouillées que par un pi'Otès intenté et suivi selon des formes établies? Les esprits étoient si peu disposés à cette destruction universelle, que le gouvernement, s'il eût osé la tenter, eût passé pour un insensé.

.) Croit-on qu'il eût été si facile de trouver à souhait et en nombre suffisant des maîtres qui joignissent la capacité et le savoir aux sentimens religieux et à une conduite irréprochable ?

»> Le clergé pouvoit offrir quelques ressources. Mais il s'agit d'une époque où plus de quinze mille places dans le ministère ecclésiastique étoient vacantes, faute de prêtres pour les remplir. Mais il étoit tout naturel que les évêques se réservassent ce qu'ils trouvoient dans le sacerdoce de sujets plus instruits, plus vertueux, plus capables, soit pour les appeler auprès d'eux et les admettre dans leur conseil, soit pour les préposer à la direction de leurs grands et petits séminaires, soit pour les mettre à la tête des grandes paroisses des villes.

» On a dit plus d'une fois, qu'il eût fallu remettre l'éducation publique aux mains de congrégations religieuses. Mais, vœux impuissans! Les anciennes, celles qui étoient encore

debout en 1789, avoient péri dans la tempête; elles étoient mortes pour jamais; du moins, ce qui en restoit étoit épars et sans vigueur, et c'est en vain qu'on essaya de faire revivre quelques-unes des plus accréditées. Une seule se présentoit avec les signes d'une vie toute nouvelle ; mais c'étoit justement celle qui étoit repoussée par une opinion puissante dans les chambres, les corps administratifs, judiciaires, littéraires et savans, et qu'on a poursuivie de toutes les manières, jusqu'à ce qu'enfin elle ait disparu (1).

» Dira-t-on qu'il falloit en créer de nouvelles? Mais n'allons pas croire qu'il soit aussi aisé d'appeler les hommes sous le joug d'une discipline monastique, que d'appeler et de ranger des conscrits sous le drapeau militaire. Jamais gouvernement temporel n'a été le créateur d'une corporation religieuse : il faut pour cela autre chose qvie la puissance humaine. Voyez comme les choses se sont passées. Des hommes ont paru obscurs, ignorés d'aboid, qui s'appeloient Benoît, François, Ignace, Vincent de Paul. Poussés par un instinct divin qui les maîtrisoit, ils conçoivent un dessein utile au bien de la religion; ils s'associent quelques disciples, qu'ils remplissent de leur esprit. Les commencemens sont bien peu de chose; long-temps ils ont à lutter contre les obstacles; enfin leur zèle éclate, il excite l'attention publique; la connoissance du nouvel institut est portée aux oreilles de l'autorité, qui d'abord s'en défie, le persécute peut-être, puis le tolère, et finit par le protéger. Le ruisseau, si foible dans sa source, a grossi dans son cours, et devient un fleuve abondant qui porte au loin la vie et la fécondité. Que des hommes ainsi suscités de Dieu s'élèvent au milieu de nous, et ils]deviendront les moyens les plus puissans d'une régénération universelle !

» Attendons. »

Et, en attendant, M. Frayssinous pensoit qu'il falloit

(1) Ces notes ont été écrites depuis les ordonnancés du 16 juin 1828.

se servir de T Université, dont Louis XVIII lui proposa la direction .

Aussi appliqué à fuir les honneurs que d'autres le sont h les poursuivre, le prélat supplia le Roi de ne pas lui imposer ce fardeau. Louis XVIII donna lui-même à M. Frayssinous les raisons qui dévoient triompher de ses répugnances. D'un autre coté, les amis du prélat lui firent de vives instances ; mais il répondit à l'abbé Eliçagaray : « N'insistez pas^ ou je dirai un non, inflexible comme la mort. »

Indépendamment de sa résistance personnelle, on suscita des obstacles au projet du monarque. De graves esprits représentèrent que 1 Université, jugée comme institution par ses résultats, étoit tellement décréditée dans l'opinion publique qu'il y avoit nécessité d'adopter une mesure immédiate et radicale. Suivant eux, nommer M. d'Hermopolis grand-maître, c'étoit sauver l'institution en l'abritant à l'ombre d'un grand nom, et étendre sur les abus d'une fausse organisation un manteau d'évêque, qui, sans les détruire, les dissimuleroit aux yeux des familles. Il falloit, ajoutoit-on, profiter de la déconsidération où l'institution étoit tombée pour porter la cognée au pied de l'arbre universitaire, et substituer à un système vicieux un mode nouveau d'éducation publique. Toute autre mesure ne paroissoit à ces esprits sévères mais judicieux qu'un vain palliatif.

La volonté de Louis XVIII domina et la modestie de M. Frayssinous, et l'opposition des ennemis du monopole universitaire. M. l'abbé L. qui étoit allé voir le prélat avec M. l'abbé F. depuis évêque, lui demandant l'avant-veille s'il étoit vrai qu'il acceptât la direction de l'Université, il lui avoit répondu avec vivacité : « Si je fais une chose

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comme celle-là, vous pourrez dire que je suis fou, » tant il étoit loin de celte pensée. Quand le Moniteur eut annoncé sa nomination, M. l'abbé L. retourna le voir, et le fit souvenir de sa réponse. « Ah! dit-il, en passant la main sur son front, on ne sait pas où mène un premier pas 5 » donnant ainsi à entendre que le premier bienfait du Roi, dont il étoit devenu l'aumonier, avoit assuré h Louis XVIII un ascendant irrésistible auquel il n'avoit pu se soustraire.

Ce fut une ordonnance du 1" juin 1822 qui nomma révêquc élu d'flermopolis chef de l'Instruction publique, sous le litre de grand-maître de l'Université. Une autre ordonnance de même date régla ses attributions. A celles du président du conseil royal de l'Intruction publique, il dcvoit joindre celles que spécifioit le décret du 17 mars 1808 organique de l'Université, lequel astreignoit le grand -maître à prendre l'avis du conseil, mais le laissoit libre de décider ensuite ce qu'il croyoit le plus sage. M. Frayssinous sembloit donc avoir la latitude nécessaire pour faire le bien. Toutefois, il ne se faisoit pas illusion sur les dillicultés qu'il rencontreroit dans son accomplissement; et il n'hésitoit point à déclarer (c qu'il n'cspéroit pas faire beaucoup de bien dans l'Université, mais seulementy empêcher beaucoup de mal. » Il étoit dit que le grand-maître proposeroit à la discussion du conse^ royal les projets de réglemens et les statuts pour les diverses écoles; qu'il présenteroit deux fois par an au Roi un rapport sur la situation morale de l'instruction et de l'éducation ; qu'en cas d'empêchement, il pourroit déléguer ses fonctions à un conseiller. Les membres du conseil royal étoient alors MM. Cuvier, Silvestre de Sacv, Guéneau de Mussy, l'abbé Nicolle,

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Poisson et Peiitot. L'évêque élu d'Hermopolis , ne veillant pas être détourné, pendant la retraite préparatoire à son sacre, des pensées qui l'occupoient, ne commença point à exercer ses fonctions de grand-maître : il écrivit seulement au conseil royal qu'il souhaitoit qu'on ne prît aucune délibération jusqu'à nouvel ordre.

Louis XVIII fut content de son œuvre. Comme on lui demandoit ce qui s'étoit fait dans le cours de la semaine, il répondit : « Comptez-vous pour rien la nomination de mon premier aumônier en qualité de chef de l'Instruction publique? Pour moi, je trouve que ma semaine est pleine. «

De son coté, le nouveau grand -maître écrivit 'a M. Amable Frayssinous (1) :

>< Je me dépite contre ceux qui nie félicitent. Mes amis sont ceux qui me plaignent. »

M. L... ayant été lui faire son compliment, ou plutôt féliciter la France de l'avoir pour diriger les études de la jeunesse, il lui répondit : « Hélas ! j'étois trop heureux. La Providence a voulu me châtier, en m'accablant d'un lardeau au-dessus de mes forces. Je ne pourrai faire le bien que l'on attend de moi. »

(1) LcUre du 21 juin i8.î'2.

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