‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 36 sur 75 · CHAPITRE XXXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVII

Récit abrégé de ce que M. Frayssinous a dit et fait au sujet des oi'doniiaiices du 16juin 1828. — Réponse du prélat à M. le Dauphin.

Le prélat étoil en retraite au séminaire d'Issy, lorsque le ministère eut à se prononcer sur les conclusions de la commission relative aux écoles secondaires ecclésiastiques. Les instances de M. le Dauphin avoient, en ces graves circonstances, beaucoup d'influence sur l'esprit du Roi, comme il l'a souvent déclaré depuis. Le monarque prétoit d'ailleurs volontiers l'oreille aux avis de M. Rrault, archevêque d'Albi, et de M. de Cheverus , archevêque de Bordeaux. Il voulut avoir celui de son premier aumônier; et , sur ce point, nous nous bornons à transcrire les notes laissées par M. Frayssinous, sous le litre de Récit abrégé de ce que fai dit et fait au sujet des ordonnances du 16 juin 1828.

« A compter du lundi 2 juin 1828 jusqu'au 14 inclusivement, j'ai été appelé' cinq fois chez le Roi à Saint-Cloud. Sa Majesté vouloit me faire l'honneur de m'entietenir d'une

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mesure déjà arrêtée en conseil des ministres, et dont jusquelà je n'avois pas eu connoissance, touchant les petits séminaires et surtout les Jésuites. Il n'existoit d'abord qu'une seule et même ordonnance, dans laquelle les Jésuites se trouvoient compris uniquement par l'article qui portoit que nul ne pourroit être employé dans une école ecclésiastique s'il n'affirmoit par écrit qu'il n'appartenoit à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France. L'ordonnance contresignée Poitalis ne m'a été connue, telle qu'elle est, que par le Moniteur.

» Dès le premier instant que je fus appelé, je sentis tout le poids d'une confiance aussi périlleuse qu'elle étoit honorable. Je compris que, dans le public, on pourroit m'attri- Inier plus ou moins l'issue de cette affaire; que, suivant le résultat, je me verrois exposé, ou à tomber dans la disgrâce du clergé, ou à être en butte aux attaques des libéraux — Aussi, je réfléchis beaucoup sur ma position. Je faisois d'avance différentes suppositions en moi-même, et je me con- . sultai pour savoir jusqu'où je pourrois aller, où je devois m'arrêter, ne voulant inspirer au Roi ni de fausses alarmes, ni une fausse sécurité; et je me traçai un plan de conduite dont je ne me suis jamais écarté.

» Voici en substance les faits, et ce que j'ai cru devoir dire au Roi à diverses reprises.

>• Après avoir prié le Roi de me permettre de m'expliquer en toute liberté, et de me paidonner ce que mon langage pourroit avoir cpielcjucfois d'un peu vif, je lui dis :

« Sire, on ne s'est pas donné le temps de réfléchir ; on di- » roit que les ministres étoient comme dans un état d'op- » pression quand ils ont rédigé l'ordonnance, et qu'elle a été « arrachée par violence; il semble qu'elle ait été conçue )' dans un esprit de défiance et de haine contre l'épiscopat » et la religion catholique : tant, dans chacune de ses dispo- » sitions, elle est dure, humiliante, et pleine, dans son en- » semble, de précautions et d'entraves contre les évèqucs.

» Si, dn moins, Sire, cette nouvelle concession devoit être -> la dernière, si elle devoit apaiser pour toujours les fureurs » d'un parti! Mais non : n'est-il pas à craindre cpi'elle n'en » fasse demander d'autres encore? Les révolutionnaires sont » insatiables; c'est bien le cas d'appliquei* le provetbe : Vap- >y petit vient en mangeant. Cette ordonnance désolera le clergé, » contristera tous les vrais amis de la religion et de la légiti- » mité; peut-être même ira-t-elle jusqu'à afToiblir les senti- » mens de dévouement et d'amour dans ceux qui en sont le » plus pénétrés. Je l'avoue : pour rien au monde, je ne vou- » drois contresigner une pareille ordonnance; je n'aurois » pas le courage de me perdre à jamais dans l'esprit du » clergé et des gens de bien.

» Je reconnois, Sire, ce que l'ordonnance peut avoir d'a- » vanlageux, et comment par là même elle a pu toucher le » cœur du Roi. Elle a trois avantages : celui de consolider » l'existence légale des écoles secondaires ecclésiastiques, » fondée jusqu'ici sur une ordonnance de 1814 non insérée » au Bulletin des lois, celui d'assurer leur indépendance de >. l'Université, et celui de leur accorder une dotation. ><

« Sur ce dernier point j'exprimai des doutes, en disant qu'ici l'effet de la royale pensée de Sa Majesté dépendoit de la chambre des députés.

« Tous les ministres, dit le Roi, se sont engagés à soutenir » la proposition de toutes leurs forces. — Oui; mais leurs » efforts ne seront-ils pas vains, ou bien ne leur fera-t-on << pas acheter le succès par de nouveaux sacrifices? — Si la << dotation ne passoit pas, l'ordonnance seroit caduque. — » Sire, une fois rendue, il n'y aura plus moyen de la révo- » quer, et les ministres se garderont bien d'en donner le » conseil au Roi. Ainsi l'ordonnance pourroit bien rester » avec tout ce qu'elle a de fâcheux, sans présenter l'espèce !> de compensation dont il s'agit. »

« Après ces réflexions sur les petits séminaires en général, je me permis des réflexions critiques sur chacun des articles

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de roidomiance, pour en faire sentir soit les inconvéniens, soit l'extrême dureté. Un article où il s'agissoit d'exiger que les élèves parvenus à un certain âge, et après deux ans de séjour dans l'école, fussent tonsurés, a été supprimé. Au lieu d'exiger que la nomination non-seulement des chefs de l'établissement, mais aussi de chacun des maîtres, fût agréée par le Roi, on s'est borné aux chefs. Toutes mes autres observations sont, en dernier résultat, demeurées sans effet.

» Je dois le dire ici, en passant. Dans le temps de mon ministère, j'avois prévu le coup qui menaçoit et qui devoit finir par frapper ces écoles. On m'avoit signalé des irrégularités , soit dans la création , soit dans la composition de plusieurs d'entre elles, (irrégularités dont la plupart existoient avant mon administration.) Pour sauver le tronc de l'arbre, j'avois bien eu la pensée d'émouder quelques branches, et de faire rentrer dans l'ordre ce qui avoit pu s'en écarter par des motifs d'ailleurs très-respectables. Mais je voulois que les cent vingt-six écoles régulièrement autorisées fussent maintenues; qu'on laissât aux autres le moyen de se mettre en règle, soit en demandant l'autorisation, soit en demandant un diplôme à l' Université, de manière que les élèves ecclésiastiques fussent exempts de la rétribution. Je n'avois eu le dessein ni de limiter le nombre des élèves, ni d'exiger des chefs et des maîtres la déclaration dont il s'agit dans l'ordonnance, ni de livrer brusquement au bras sécuher de l'Université tout ce cjui ne seroit pas strictement dans les règles établies. Des projets de réforme me furent proposés : je n'en adoptai aucun, et, lorque j'étois tenté de prendre quelque mesure dont les évéques n'eussent pas senti, comme moi, la nécessité, j'étois retenu par mon respect pour l'épiscopat.

» Poursuivant mon récit, j'ai dit au Roi, au sujet des Jésuites : » M. Portalis, Sire, regarde leur existence actuelle en » France comme illégale; mais je professe l'opinion con- » traire. A mes yeux, les Jésuites d'aujourd'hui ne sont pas

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» ceux d'autrefois; les anciennes lois ne leur sont pas appli- » cables : mon opinion, que j'ai soutenue l'an dernier à la » chambre des pairs, est partagée par de très-savans juris- ') consultes, tels que M. Pardessus, et M. Delvincourt doyen » de la Faculté de droit de Paris. Ce n'est plus qu'une aggré- » gatiou d'individus , mettant en commun leurs intérêts, » suivant, parce que cela leur plaît, la règle de saint Ignace, » soumis à des supérieurs, mais toujours sous le bon plaisir » des évêques,qui peuvent, à leur gré, admettre ou repous- » ser, garder ou renvoyer, les maîtres et les chefs d'établis- » sèment qui leur sont adressés par les supérieurs. Il est » vrai que les Jésuites reconnoissent un supérieur-général » étranger : mais les étrangers ont bien au milieu d'eux des » prêtres de Saint-Lazare et des Sœurs de Saint-Vincent-dr- » Paul, encore que le supérieur-général des uns et la supé- » rieure-générale des autres résident en France. Ne suffit-il » pas ici, pour parer aux inconvéniens, de la police et sui- » veillance générale qui est dans les mains de l'autorité.'* A » force de raisonnemens, ne voudroit-on pas aussi nous sous- « traire à la suprématie spirituelle du Pape, sous prétexte » que c'est un supérieur étranger? » Enfin j'ajontois que la tolérance des Jésuites avoit pour elle l'esprit de la Charte et de cette liberté de conscience consacrée par elle, comme par le caractère du siècle présent; que le seul reproche a]>parent qu'on pût leur faire, c'est cjue leurs petits séminaires étoient devenus de vrais collèges. Dès-lors, la seule mesure à prendre seroit celle, ou de les réduire sur le pied de vrais petits séminaires, ou de proposer aux chefs de prendre le diplôme d'enseignement.

« Au fond, disois-je encore, tout cela ne doit-il pas céder aux )• avantages inappréciables que procurent les Jésuites? Sire, » ils sont Français, comme moi. Ce sont des prêtres irrépro- » chables qui élèvent très-bien la jeunesse; et ici on petit » s'en rapporter à cette multitude de pères de famille de ton - )' tes les parties de la France, qui,depuisquatorzeans, leur

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» ont conlié leurs enfans. Quels sont leurs ennemis achar- >' nés? Ce sont les protestans, les jansénistes, les impies, les » lévolulionnaiies, les plus p,iands ennemis de la religion » catholique et des Bourbons. Ce sera un grand triomphe » pour ces derniers en particulier que de voir les Jésuites » détruits. Ils s'en réjouiront d'autant plus qu'ils peuvent 1) croire que le Roi n'est pas sans estime et sans quelque af- " fection pour les Jésuites. » Ici le Roi nie dit : Je ne puis (lire ni que je les aime, ni que ye ne les aime pas. Je me suis toujours aperçu cpie le Roi n'étoit pas bien au fait de ce qui regardoit cette Société, et que, pour ce cpii concerne l'ordre légal en cette matière, c'étoit M. le garde des Sceaux qui faisoit autorité pour lui. Il faut être juste, et reconnoître que cela étoit tout naturel : la question de l'existence légale des Jésuites est une question de droit public et de jurisprudence, plutôt que de théologie.

» Le Roi étoit bien frappé de toutes ces réflexioxis; mais il l'étoit aussi des embarras du ministère, qui croiroit ne pas pouvoir le servir utdement si le Roi ne prenoit cette mesure. Le Roi me disoit que des plaintes s'étoient élevées de toutes parts, qu'il falloit y satisfaire dans ce qu'elles pouvoient avoir de légitime en rentrant dans l'ordre légal, et que, pour les Jésuites, beaucoup de braves gens, pensant très-bien, fort dévoués et même religieux, ne leur étoient pas favorables, et observoient qu'après tout il ne falloit pas que l'Etat fût sans cesse troublé, à tort ou à raison, à l'occasion des Jésuites.

>' Je répondois qu'au fond les adversaires étoient bien mpins touchés de l'ordre légal qu'ils n'étoient animés par l'esprit de parti; que dans les uns c'étoit préjugés, haine irréfléchie, et dans les autres désir secret d'affbiblir et l'autorité légitime du clergé et l'autorité si nécessaire du Roi; que la question du ministère, de sa position, de ses embarras ne me regardoit pas; que, pour mettre toute sincérité dans mes discours, je devois dire que le Roi étoit juge de ce que pou-

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voit commander le bien de l'Etat; que des choses d'ailleurs irès-fàclieuses et d'un très-mauvais effet pouvoient être excusées par la nécessité d'éviter de plus grands maux; que c'étoit là une question de haute politique qu'il ne m'appartenoit pas de décider. Je me souviens qu'une fois je tenois déjà le bouton de la porte du cabinet du Roi pour me retirer, lorsque je me retournai pour dire : « Sire, qu'il me soit » permis de le répéter : Cette mesure me paroit si fâcheuse, » que la nécessité seule peut V excuser. »

» Je n'ai jamais été jusqu'à dire qxie le Roi ne pouvoit (même par des raisons de nécessité] prendre cette mesure, sans se rendre criminel devant Dieu; j'aurois cru me rendre criminel moi-même que d'aller si loin. Il est facile d'être sévère : le point capital, c'est d'être exact. Que de choses de la plus haute importance pour le présent et l'avenir, faites par de grands et saints personnages, qui n'ont trouvé leur justification que dans la nécessité des temps I Je pourrois citer à ce sujet la suppression même de l'ordre des Jésuites par Clément XIV, ordre qui comptoit vingt mille sujets, savans, lettrés, exemplaires, apôtres de la foi dans les pays infidèles, défenseurs des bonnes doctrines contre tous les sectaires, instituteurs excellens de la jeunesse dans l'Europe entière. Clément XIV comniit-il un crime, en détruisant cette si célèbre Société? Oui, s'il le fit par lâcheté; non, s'il le fit pour éviter dans l'Eglise de grandes calamités. Qui peut juger ici? Dieu seul. Je pourrois citer encore le saint Pontife Pie VII : il va jusqu'à demander leur démission à nos évêques légitimes, confesseurs de la foi, exilés, souffrant pour elle, victimes en particulier de leur dévouement au Saint Siège; il leur donne un délai pour se décider, en leur annonçant que, le délai expiré, il passera outre leur refus et regardera leurs sièges comme vacans. Pense-t-on que le saint Pontife se soit porté de gaîté de cœur à une mesure inouïe? Osera-t-on la condamner comme criminelle devant Dieu? Et, si on l'excuse, comment l'excusera-t-on? Comme

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le Pape l'a excusée lui-même : par la nécessité des circonstances {\).

» J'ai oublié, au sujet des Jésuites, une particularité que je tiens du Roi lui-même. M. le duc de Laval s'entretenant avec Léon XII des Jésuites, le Pape lui dit que sans doute il s'intéressoit à leur sort, mais que, pour leur existence en France, il s'en rapportoit à la piété et à la sagesse du Roi; qu'au reste, s'ils ne pouvoient rester en France, ils ne manqueroient pas d'asiles dans les autres pays. Il me parut que cet entretien, rapporté au Roi, contribuoit à le tranquilliser.

» Cependant le Roi, voulant réflécliir plus sérieusement encore, et chercher de nouvelles lumières, me chargea de former une réunion d'ecclésiastiques qu'il me désigna. Elle eut lieu le 6 juin à l'archevêché. Elle étoit composée de MM. les archevêques de Paris et de Bordeaux, de M. l'abbé Desjardins, vicaire-général du diocèse, et de moi. Je donnai connoissance du projet d'ordonnance et du rapport du ministre qui le précédoit : l'un et l'autre m'avoient été confiés parle Roi. J'arrivai à l'archevêché à onzeheures, et j'en sortis à trois. Chacun fut très-libre d'exprimer sa pensée; je ne dis pas une seule parole qui tendît à faire pencher la balance du côté d'une opinion que j'aurois su avoir prévalu dans l'esprit du Roi; je n'étois pas chargé de manifester des résolutions prises, mais de demander un avis et une sorte de décision.

)> Le résultat de la délibération fut, à l'unanimité :

» 1° Que l'ordonnance nous paroissoit avoir plus d'inconvéniens que d'avantages ;

» 2° Qu'aucun de nous ne voudroit prendre sur soi de la contresigner ;

» 3° Que le Roi voyoit les choses de plus haut que nous ; qu'il étoit juge, par sa qualité de roi, de la position politique de son gouvernement; que si, pour des motifs puisés dans un ordre supérieur, dans la nécessité, il croyoit devoir prendre

[1) Sacre de Riioiiapartc \\n\V\c\\\...[IVotcdeM.Fiay!;Hnous.^^

cette mesure, nous n'oserions prononcer qu'elle est condamnable. M. l'archevêque auroit désiré que je ne disse rien au Roi du troisième article de la décision convenue. La chose étoit impossible : c'eût été taire au Roi précisément ce qu'il lui iuiportoit de savoir.

» Il fut dit aussi que, dans notre opinion, les évêques n'avoient violé aucune loi, en confiant leurs petits séminaires à des prêtres professant la règle de saint Ignace. J'avois déjà fait connoître mon sentiment au Roi sur ce sujet. C'étoit celui de la commission.

» Le lendemain 7, j'allai à Saint-Cloud rendre compte au Roi de la délibération; ce que je fis avec les développemens analogues aux raisons exposées déjà dans ce récit.

» Le 9, l'archevêque de Paris vint chez moi. Je lui communiquai le résumé par écrit de ce que j'avois dit au Roi. Il ne lui parut pas alors que, dans le troisième article ci-dessus, j'eusse rapporté inexactement les choses. Rientôt, le bruitserépandque le Roi a consulté. L'archevêque l'apprend, et il écrit tout de suite au Roi une lettre dans laquelle il semble supposer que sa pensée a été mal rendue. Cependant, voici un changement de scène qui ne doit pas surprendre, mais qui est fort inattendu du Roi et des ministres. En même temps, M. l'évêque de Beauvais esteftrayé du danger d'encourir un blâme universel; il se trouve dans de cruelles perplexités , fondées non sur la crainte d'offenser Dieu en contresignant l'ordonnance, mais sur la certitude de se déshonorer aux yeux du clergé, de beaucoup de gens de bien et des nombreux amis des Jésuites, et de se mettre dans le cas de ne pouvoir être utile ni au Roi ni à l'Eglise. En conséquence, il prend son parti avec courage, s'explique devant le Roi en plein conseil, refuse de contresigner et donne sa démission, La discussion est très-vive : les ministres sont déconcertés de la résolution de l'évêque de Beauvais à laquelle ils ne s'attendoient pas, et déclarent au Roi que, si leur collègue se retire, ils sont obligés de se retirer eux-mêmes.

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» On conçoit aisément que le Roi dnt se trouver dans le plus étrange embarras, persuadé que, dans les circonstances, il ne pouvoit sans danger changer son ministère.

1) Le 11, Sa Majesté m'envoie un message : je me rends à Saint-Cloud. La première chose qu'elle me dit est celle-ci: « Voyez, l'Evèque, dans quelle situation diabolique je me » trouve. D'un côté, l'archevêque de Paris m'écrit une lettre » fort étrange, dans laquelle il semble aller plus loin que » ce qui avoit été convenu dans la réunion; et de l'autre, » l'évêque de Beauvais ne veut plus contresigner, et les » ministres m'ont offert, en conséquence, leurs porte- » ieuilles. » Le Roi se donna la peine de me faire lecture de la lettre de M. l'archevêque.

» Je pris la parole pour dire : « Sire, j'ai rapporté fidèle- » ment au Roi ce qui avoit été convenu unanimement dans » la réunion. Que si M. l'archevêque de Paris a pu croire » que sa pensée n'a pas été rendue par moi telle qu'il l'a » conçue, et qu'il devoit lui donner une forme plus rigou- » reuse, il en est bien le maître; quant à moi, je me suis » exprimé comme je m'exprimerois encore. Sire, je conçois » toutes les répugnances de l'évêque de Beauvais. Au reste, » le Roi sait bien que je ne lui ai pas conseillé la mesure.

« Cela est vrai, dit le Roi ; mais vous m'avez dit que, si je » la jugeois nécessaire, on n'avoit pas le droit de la condam- » ner. — Oui, Sire; mais c'est là une chose dont je ne «• suis pas juge. »

» Alors le Roi, qui étoit resté debout jusque-là, s'est assis, et a proféré ces propres paroles : " J'ai examiné, j'ai bien )i réfléchi, j'ai prié Dieu de mon mieux de m'éclairer, et je » suis resté convaincu que, si je ne prenois pas cette me- >> sure, je pouvois compromettre le sort du clergé, et peut- » être même celui de l'Etat. »

« Je me tus. Il ne m'appartenoit pas de le poussera changer son ministère. C'eût été, de ma part, une haute imprudence; le Roi d'ailleurs ne m'eîlt point écouté. Devois-je lui

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faire un de^>oiv de conscience d'opérer dans ses conseils iiu changement qui eût entraîné peut-être d'effrayantes conséquences, et en prendre sur moi la responsabilité devant Dieu et devant les hommes? Mais, pour ma tranquillité intérieure, je crus devoir répéter encore que je ne me sentirois pas le courage de contresigner.

» Le 12, M. l'archevêque m'écrit une lettre dans laquelle il insère celle qu'il avoit adressée au Roi. M. Desjardins vient me voir; je lui communique ce que j 'a vois dit au Roi , il le trouve con^rme à ce qui avoit été convenu. Je le communiquai aussi à M. l'archevêque de Bordeaux; il pensa comme M. Desjardins. Le 13, je passai deux fois à l'archevêché, sans rencontrer M. l'archevêque; jeprisle parti d'écrire. Une lettre fut faite; mais elle ne fut pas envoyée. Ayant appris qu'il devoit avoir chez lui une réunion de prélats, et faire des démarches auprès du Roi en son nom et au leur, je me tins tranquille.

» Le Roi croyoit que l'évêque de Beauvais resteroit inébranlable dans sa résolution de se retirer; mais celui-ci, considérant que sa retraite va amener celle des autres: ministres, et que, dans l'état présent des esprits, un changement pourroit être périlleux, et avoir des suites funestes pour le clergé comme pour l'Etat, ci-oit devoir se sacrifier pour ce qu'il regarde comme le service du Roi, et s'exposer à tout ce qui est arrivé, et qu'il prévoyoit très-bien (1).

(1) Sur ces séances du conseil des mini.stres, voici des particularités que nous puisons à une source autre que les notes de M. Frayssinous, qui se trouveront ainsi complétées.

L'évêque de Beauvais exprima ses scrupules, et déclara que, pas plus que M. d'Hermopolis, il ne mettroit sa signature d'évêque au bas de l'ordonnance, demandant purement et simplement à se retirer. MM. de La Ferronnays et Hyde de Neuville annoncèrent que la retraite île M. Feutrier seroit suivie de la leur. Alors Charles X, qui vit dans cette parole la dissolution même du ministère Martignac , sentant vivement la position critique des hommes et des choses, quitta son fauteuil, et, allan) vers M. Feutrier, lui prit les mains avec licaucoup d'émotion

» Lel4,jesuisappelé. Le Roi inefaitconnoître ladivisionde rordonnance qui m'avoit été coiiimiiniquée en deux ordonnances distinctes. Dans le premier plan, les maisons des Jésuites n'étoientpas nommées, et l'obligation de la rfec/ara/io/i ne concernoit que les maîtres employés dans les petits séminaires; l'ordonnance contresignée Portalis, telle qu'elle est, ne n\'a été connue c]ue par le Moniteur. Le Roi avoit pris son parti; je vis très-clairement qu'il ne vouloit plus discuter; je me bornai à dire que les résultats étoient les mêmes, et que la responsabilité du ministre des Affaires ecclésiastiques seroit encore bien grande aux yeux du public.

» Je me souviens cjue le Roi me dit une fois : Salas populi, etc. tant il étoit persuadé, lui et son ministère, de la nécessité de la mesure I

» Dans ma lettre à M. l'arclievêque, je disois, au sujet de la réunion qui avoit eu lieu chez lui : « Nous n'étions pas >> réunis comme conseillers de la couronne, pour délibérer » sur ce que pouvoit demander la haute politique pour le » biendel'Etat; nous étions consultés comme moralistes; nous » n'avions pas le choit d'imposer au Roi nos vues politiques » comnie règle de conscience; nous avons dû le reconnoître » pour juge dans les choses de son ressort, en qualité de chef

et les larmes aux yeux : « Evoque de Beauvais, dit-il , voulez-vous donc ni'abandonner? — Non, Sire, répondit le prélat, touché de si hautes instances; mais je ne puis signer un acte qui répugne à la conscience de M. d'HermopoHs. «

M. Portalis finit par proposer un moyen-terme qui fut ainsi formulé : le garde des Sceaux devait signer l'ordonnance qui supprimoit les huit établissemens dirigés par les Jésuites, et cjui imposoit aux directeurs et professeurs des maisons d'éducation l'obligation d'affirmer qu'ils n'apparlenoient à aucune congrégation religieuse non légalement établie en France; le ministre des Affaires ecclésiastiques devoit signer seulement l'ordonnance qui , en limitant le nombre des élèves des petits séminaires, etc. créoit dans ces établissemens huit mille demi-bourses à i5o fr. chacune. Ce mo3'cn-tcrme^ qui divisoit la responsabilité , fit illusion à M, l'cutricr.

» suprême de l'Etat. Plus j'ai réfléclii sur la décision, plus » je l'ai trouvée exacte, si bien que je me croirois criminel » de l'avoir aggravée. »

» 11 n'y a d'inexcusable (même dans le cas de nécessité) que les choses essentiellement mauvaises, telles, je suppose, que le blasphème.

» Bien des gens font les rodomonts, et me condamnent comme un homme foible, qui n'auroient pas eu peut-être le courage de dire au Roi la moitié de ce que je lui ai dit.

»> D'après ce récit, on voit dans quel sens je puis avoir influé sur la décision du Roi. J'ai raisonné d'après la supposition de la nécessité reconnue par le Roi, et dont il étoit juge compétent. Mon opinion, telle que je l'ai émise, je la soutiendrois en tous lieux, bien sûr d'avoir pour moi tout ce qu'il y a de moralistes éclairés. »

Le jour même où le Moniteur publia les deux ordonnances, elles furent à la cour l'objet d'observations critiques, et on s'étonnoit qu'un évèque eût ainsi donné son concours à M. Portalis. M. le Dauphin, auquel ces observations n'échappèrent point, mais qui ignoroit les détails auxquels nous initie le récit de M. d'Hermopolis, dit que les consciences dévoient être tranquilles; et sa preuve décisive , c'étoit que 31. Frayssinous n'eût pas refusé sa signature. Au moment même, parut le premier aumônier, à qui le prince demanda si en effet 11 n'auroit pas accepté personnellement la responsabilité de cette mesure. M. Frayssinous ne trouva dans son cœur que la vérité. «Pardon, Monseigneur, répondit-il; mais, foi d'honnête homme , je n'aurois pas signé. » Et il sortit; M. le Dauphin n'en persista pas moins dans son approbation publique de la mesure prise en conseil.

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