CHAPITRE XXXIX
Correspondance avec un ancien ministre.
Un des anciens collègues de M. d'Hermopolis méditoit, dans la retraite, sur les dangers de la France. Le premier aumônier lui écrivit, le 12 octobre :
«t Rien de particulier que je sache. On chemine sous la mitraillade des journaux, en attendant qu'on se préseote tout criblé de blessures devant les fureurs des chambres. Que le ciel nous assiste! »
L'abandon de l'autorité royale et l'acceptation desdoctrinesde la révolution, avoientamené ces dangers. Chaque jour le péril s'accroissoit, et approchoit la France d'une de ces situations où c'est en vain que la force ne manque pas au courage, ni la vigueur au conseil. La chambre des députés, le ministère, le système de l'administration, tout y poussoit ^ tout animoit les ennemis de la monarchie et décourageoit ses amis. La révolution étoit dans le camp de la royauté 5 elle y entretenoit des intelligences, elle y avoit pris des positions, elle se voyoit au moment d'y en conquérir de nouvelles ; il falloit qu'on l'en chassât sur-le-champ, ou dès le lendemain elle devoit y être maîtresse. L'ancien collègue de M. Frayssinous, frappé*
de rimminence du danger, rédigea des Considérations sur la politique intérieure de la France, et pria M. d'Hermopolisdeles soumettre au Roi. Le 15 novembre 1828, le prélat lui répondit :
«1 J'ai lu deux fois avec le plus grand intérêt le Mémoire que vous avez bien voulu me confier. Il est plein de choses bonnes, parce qu'elles sont fermes, et fermes, parce qu'elles sont bonnes. H y a dans votre tète quelques grains de cette vigueur qui ne sait pas reculer devant l'ennemi, et qui ne craint pas de prendre les mesures nécessaires pour le combattre, lors même cju'elles sont périlleuses : vous sentez profondément que la vie de l'homme d'Etat, comme celle du chrétien, est un combat perpétuel, mililia super terrain. Il est vrai, et cette vérité devroit être en ce moment la rrgle première de toute politique, la démocratie nous gagne de tous côtés : elle est dans les esprits; elle est dans les discours, dans les actes publics; elle menace d'envahir la législation et de confondre tous les pouvoirs, de nous faire repasser par l'anarchie, de là par le gouvernement militaire; et Dieu veuille qu'une seconde fois cette seconde révolution, avec ses caractères particuliers que le temps fera connoître, nous ramène à la légitimité! Jusqu'ici j'ai hésité à communiquer votre Mémoire, et j'hésite encore. Si, après avoir lu ma lettre, vous pensez que je doive le faire, je suis tout prêt. .îe suis persuadé qu'on connoît le mal. même dans toute sa profondeur; on ne se le dissimule pas; on craint positivement de voir successivement miner les appuis du trône ; quelquefois même on peut avoir la pensée d'appliquer un remède puissant. Mais on attend quelque chose du bénéfice du temps; on aime mieux tenter les moyens doux que les moyens forts, essayer de se faire une majorité raisonnable, plutôt que de briser au risque de tout perdre. Les goûts, les caractères, les habitudes entraînent de ce côté-là. Vous et moi, nous voulons bien la Charte, mais la Charte fortement monarchique;
63o VIE DE M. FRAYSSINOUS. [i828]
sans quoi, la royauté et la Charte elle-même périront. Il est beaucoup de braves gens qui veulent aussi la Charte et le Roi, mais qui, moins pénétrés de la nécessité du principe monarchique, s'égarent, sans y penser, dans les chimères d'une démocratie royale; et, ne pouvant avoir rien de semblable, ils aboutiront, à leur grand regret, nu gouvernement du sabre. Les esprits de cette trempe sont ceux qui dominent ; ils sont pour la médecine expcctante. J'ai la conviction intime que vos idées leur paroîtroient trop fortes, inapplicables, et que, pour le moment du moins, il seroit complètement inutile de les communiquer. Voilà l'état des choses tel que je le vois. Jugez-vous, d'après cet exposé, qu'il soit avantageux néanmoins d'aller en avant? Vous n'avez qu'à me le mander. Continuez à jouir de votre bonheur domestique au milieu de ce que vous avez de plus cher : c'est la plus honorable manière de se consoler des disgrâces et des injustes opinions des hommes. Veuillez, je vous prie, agréer l'hommage de mes plus profonds sentimens. »
Ainsi, le Roi, inquiet sur l'avenir, vouloit néanmoins attendre la session , dans l'espérance de réunir une majorité raisonnable. L'ancien collègue de M. Frayssinous, convaincu que les délais nuisoient plus qu'ils n'ctoient utiles, insista pour que son Mémoire fût remis. La réponse de M. d Hermopolis est du 6 décembre :
<• Plus je réfléchis sur vos idées, plus je les trouve justes; mais, en même temps, d'après ce que je vois et ce que j'entends, plus j'en crois la théorie impraticable. Nous glisserons ou lentejiient ou rapidement sur le penchant de la montagne jusqti'au fond de l'abîme, à moins que la Providence ne vienne nous arrêter par quelque chose d'inattendu et de gros cojnme les tours de Notre-Dame de Paris. Ceux qui dirigent les aflaii es publiques se sentent comme dominés par une force à laquelle il n'est pas en leur pouvoir de résister.
On se l'amiliarise avec le mal, et l'on finit par le regarder connue une nécessité. Si l'on s'aventure sur la loi des communes et des conseils-généraux, l'on fera tellement passer la démocratie dans les tètes et les institutions, que la royauté sera un liors-d'œuvre, et qu'il semblera tout naturel qu'elle disparoisse. Est-il possible que l'on soit obligé de prévoir ce mal, et de croire que nous en sommes menacés? Tout le monde a des velléités, et personne n'a de volonté. C'est d'après cette considération que je crois toute démarche inutile. Il faut attendre.
» MM. les archevêques de Rouen et de Lyon, qui ne vouloienten aucune manière entendre parler de soumission aux ordonnances, se sont décidés subitement à la faire. Cela tient à ce qu'ils ont reçu de Kome je ne sais quel avis qui a complètement tranquillisé leurs consciences. L'abbé Berger, qui se trouvoit à Paris ces jours derniers, est reparti pour Toulouse, après avoir eu connoissance de ces faits; de plus, il avoit, par mon conseil, écrit à Lyon pour avoir quelques détails, s'il étoit possible. D'après tout cela. Son Eminence verra ce qu'elle a à faire. »
A la suite de nouvelles lettres de l'ancien ministre, M. d'Hermopolis lui écrivit, le 31 décembre ., veille du jour où s'échangent les vœux de l'amitié :
« Je commencerai par céder à l'impulsion de mon cœur, en vous remerciant des sentimens que vous voulez bien m'exprimer, et dont je suis également touché et honoré : vous voudrez bien agréer les miens pour vous et tout ce qui vous appartient, avec votre bonté accoutumée. C'est le cas ou jamais de souhaiter à ce qu'on aime et révère une bonne année : mais tout ce qu'on peut espérer, c'est qu'elle soit passable, en attendant qu'il en vienne de meilleures.
» .Te ne sais à quelle époque il y a eu plus de dévergondage d'opinions. Il est vrai, les masses sont tranquilles et dilliciles à remuer. Un dit aussi que beaucoup de partisans des libertés
publiques, qui accusoient l'ancien niiiiistèie d'avoir voulu les confisquer, sont satisfaits de les avoir reconquises, et commencent à s'apercevoir qu'on veut les mener trop loin. Si j'en crois ce que j'entends dire autour de moi, la chambre des pairs sera plus ferme contre les innovations : le thermomètre du grand référendaire est à l'espérance. En attendant, le comité directeur triomphe dans les élections.
» Je dois vous dire que le Mémoire a été remis et lu : on y a trouvé de bonnes choses, des choses vraies : de là à la conclusion il y a toute la distance de l'intellect à la volonté, laquelle est immense. .îe vois peu le Roi : ma position et mes fonctions auprès de Sa Majesté ne me permettent de lui faire ma cour que pour mon seivice à l'office divin, ou la simple assistance quand le grand-aumônier est ici.
» On va voir paroître deux écrits qui seront deux brûlots, chacun dans son genre. L'un est de l'abbé de La Mennais : je crains qu'il ne nous fasse beaucoup de mal, en irritant contre le clergé. L'autre est de Cottu : il met au jour le plan de campagne des libéraux pour la session prochaine; il fera un bruit épouvantable. »