‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 41 sur 75 · CHAPITRE XLII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLII

M. Frayssinoiis prédit une révolution. — Courage du prélat, lorsqu'elle éclate. — Présence d'esprit de M. Trébuquet. — L'appartement de M. d'Herinopolis est pillé. — Mot sur l'acte de Rambouillet. — Révélalion d'une Sœur de la Charité. — Entrevue de M. Frayssinous avec M. de Quelen. — Avènement du roi des Français. — Avis de M. d'Hermopolis sur le serment des nouveaux évêqucs et des magistrats. — Il ne croit pas pouvoir prêter serment comme pair.

En ce moment l'orage se formoit à l'horizon politique. Plus que jamais, 31. Frayssinous le pressentoit. Dès le 22 février 1830, il avoit écrit h M. le marquis de Glermont- Tonnerre celte lettre remarquable :

« Votre vie entière et les deux tiers de la mienne se sont écoulés, je ne sais comment, au milieu de perpétuelles agitations, telles que notre globe en a vu peu de semblables. Quand finiront-elles? Les hommes n'en savent rien. Les nouvelles doctrines, les nouveaux systèmes ont jeté de profondes racines. Les enfans ont sucé un autre lait que leurs pères; une révolution est complètement faite dans les ide'es; c'est un arbre qui porte et portera ses fruits. Il ne s'agit plus que de fixer les bornes, et de ne plus permettre qu'on les franchisse. Il faudroit pour cela remonter un peu contre le courant, et c'est là le difficile. A-t-on un plan bien arrêté, analogue à chacune des suppositions qui peuvent se réaliser? Je ne sais... Je crois que les partis qui s'agitent ne sont pas très-rassulés, et que la crainte est dans les deux camps. Personne, au fond, né voudroit une révolution proprement dite, faite à

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la manière de celle que nous avons vue : mais ceux qui appellent des changemens sont des étourdis qui ne savent rien prévoir, et qui, après avoir déchaîné les vents et les tempêtes, s'imaginent qu'ils pourront les maîtriser. Il est donc vrai que l'expérience des pères est perdue pour leurs enfans. »

Il dit un jour, dans ses appartemens des Tuileries, en frappant du pied le parquet de sa chambre : a Ceci n'est pas sûr 5 » car il voyoit l'organisation sociale se décomposer par les manœuvres d'hommes habiles et infidèles. Comme on lui parloit de réagir contre ces efforts par un coup de vigueur : « Il faut être en état de le soutenir, » répondit -il.

Le ministère du 8 août, déjà modifié, se composoit alors du prince de Polignac, président du conseil des ministres , avec le portefeuille des Affaires étrangères 5 de M. de Chanlelauze, garde des Sceaux 5 de M. de Peyronnet, ministre de l'Intérieur 5 de M. de Montbel, ministre des Finances ; de M. Capelle, ministre des Travaux publics; de M. d'Haussez, ministre de la Marine; et de M. de Bourmont, ministre de la Guerre, qui planta glorieusement le drapeau de la France sur les murs d'Alger.

L'évêque d'Hermopolis, dont la santé étoit sensiblement altérée, venoit de louer à Saint-Germain-en-Laye une maison de campagne, où il alloit passer le peu de loisirs que lui laissoient les affaires, afin de respirer un air meilleur. Il s'y trouvoit quand éclata l'orage qui décida du sort de la branche aînée des Bourbons. Sujet dévoué , au premier signal de la tempête , il accourut à Paris. Les Tuileries étant le point de mire des insurgés, cette résidence devoit offrir des dangers. L'é-

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vêque d Heniiopolis voulut rester au poste Cependant le péril croissoit d'heure en heure. Il fallut, en quelque sorte, lui faire violence pour le décider à retourner à sa campagne. Il se retira le 28 juillet au soir, laissant à M. l'abbé Trébuquet, son secrétaire, le soin de sauver quelques objets précieux.

Le secrétaire ne savoit comment soustraire ce dépôt au pillage qui pouvoit le menacer, quand le prince de Polignac arriva aux Tuileries. Son chapeau et ses insignes étoient restés dans sa voiture, et il montoit dans les appartemens, lorsque M. Trébuquet le rencontra. « Prince, lui dit-il, je suis dans l'embarras : j'ai quelques effets précieux à sauver, et je n'ai pas de voiture. Voulezvous me prêter la vôtre ? — Volontiers, prenez-la, » répondit M. de Polignac. M. Trébuquet partit pour aller confier le dépôt à un de ses amis. En passant dans la rue du Bac, il trouva un rassemblement nombreux : la foule s'ouvrit, et laissa passer la voiture, qui s'avançoit au pas. Mais à peine étoit-elle à une portée de fusil, qu'on reconnut la livrée du ministre. On cria, on se précipita à la poursuite de la voiture. Elle s'arrêta cependant 5 M. Trébuquet descendit, déposa les objets apportés des Tuileries, et eut le temps de remonter. Le cocher stimula ses chevaux, et, toujours suivi de la foule, arriva à l'hôtel des Affaires étrangères. Heureusement la porte étoit ouverte, et les battans se fermèrent sur elle. Si on a voit pu arrêter la voiture , les insignes du ministre compromettoient M. Trébuquet , et c'étoit peut-être fait de sa vie.

M. d'Hermopolis manda bientôt à son frère Aymard Frayssinous :

« Je t'ai écrit le 28 juillet avant de quitter Paris pour me

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rendre à Saint-Germain, où je suis encore. Le lendemain, à huit heures du matin, j'entendis le canon qui tiroit à Paris. C'étoit le dernier moment de Charles X et de sa famille. Jamais catastrophe plus prompte, plus complète, plus irrémédiable. Pourrois-je ne pas gémir sur la chute d'un prince si malheureux, et auquel je devois tout ce que j'étois? Ilseroit honteux, en présence de si grandes infortunes, de penser à soi. Je vais rentrer dans la vie privée... La révolution est commencée. »

Lors du pillage des Tuileries, palais qu'habitoit le premier aumônier du Roi , tout ce qui se trouvoit dans l'appartement de M. Frayssinous fut mis en pièces ou volé, à l'exception de sa chapelle et d'un ornement de prix, de la bibliothèque, et de quelques pièces d'argenterie et de vaisselle plate.

« Il y a eu du pillage chez moi, écrivit-il encore à son frère Aymard; mais les dégâts n'ont pas été aussi considérables qu'on pouvolt le craindre. Les choses capitales ont été sauvées. Des bustes ont été mutilés, des tableaux lacérés, des rochets déchirés de haut en bas. Chemises, habits, mouchoirs ont disparu dans la bagarre. C'est en être quitte à bon marché. T... (1) a été dévalisé en entier. Le sous-préfet (2) a tout perdu. »

Du premier coup d'œil, le prélat jugea la révolution. Quand il sut qu'à Rambouillet Charles X , au lieu de dissiper, avec les forces suflisantes qui l'enlouroient, la foule sans discipline et presque sans armes accourue de Paris, avoit déposé sa couronne, il ne put s'empêcher

(0 3M'abbé Tiébuquet.

(a) M. Amable Frayssinous, autre frère de M. d'Hermopolis , sousprcfet de Sain t-Flour sous la llestauratiou. Une malle [pleine d'cflels cpii lui appartenoicnt se trouvoit déposw tiaiis rapparleiueiil Ju premier aumônier ; elle fut ouverte et vidée.

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de dire : « Tomber du irone , et tomber sans gloire, on ne s'en relève jamais. »

La catastrophe qui précipita la famille de ses bienfaiteurs de ce trône qu'une garde dévouée eût soutenu, est la plus profonde peine morale qu'il ait soufferte. « Ces grandes infortunes, répétoit-il, doivent nous faire oublier les malheurs privés. «

Pendant les journées mêmes, et dans les jours qui suivirent, une Sœur novice de la Charité, celle quiavoit eu la vision de la Vierge immaculée {sine lobe conceptd), eut plusieurs révélations. Sortant de la chapelle, elle alla trouver son confesseur, et lui dit : « Mon Dieu ! qu'a donc fait l'archevêque de Paris pour être calomnié et poursuivi par les médians? Dites-lui de venir ici : il y sera en sûreté... Il y a encore un autre évêque, dont je ne sais pas le nom \ il a rendu de grands services à l'Eglise : il va vous demander l'hospitalité. Accordez-lalui, il n'aura rien à craindre dans voire maison. » En ce moment, un domestique arriva de Saint-Germain , apportant une lettre de M. d'Hermopolis, qui demandoit à MM. de Saint-Lazare de le recevoir chez eux. Il va sans dire qu'on se hâta de mettre un appartement à la disposition du prélat, dans lequel les Lazaristes vénéroient un de leurs plus insignes bienfaiteurs. Cependant, il ne profita pas de cette offre, et alla , le 16 août, séjourner au Sacré-Cœur, rue de Varennes , maison dont il avoit été supérieur et qu'il affectionnoit.

« Me voici, écrivit- il le 18 août à madame O. nie voici à Paris depuis deux jours; je ne l'ai parcouru que le moins possible ; il me fait encore peur. >'

Si les événemens de juillet, qui s'annonçoient si me-

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naçans pour l'avenir du clergé et des serviteurs fidèles de la monarchie, déterminoient M. Frayssinous à prendre des précautions et à pourvoir à sa sûreté, M. de Quelen, après cette commotion terrible, avoit des motifs non moins graves pour ne point paroître en public. Les deux prélats, si intimement liés depuis long-temps, ne s'étoient pas vus depuis plusieurs semaines. Cependant l'évêque d'Hcrmopolis se risqua à faire une visite à l'archevêque de Paris, caché dans le monastère de Saint-Michel. 11 s'y rendit en fiacre. 11 avoit fait couper sa belle chevelure, et étoit vêtu d'une redingote bleue très-modeste. L'archevêque étoit lui-même vêtu en laïque. L'entrevue, qui eut lieu devant le secrétaire de l'archevêché, auquel nous devons ces détails, fut assez gaie. Les deux prélats, presque étrangers à la politique, n'avoient rien à se reprocher, et ils étoient l'un et l'autre des hommes trop pieux pour ne pas savoir s'élever au-dessus des tribulations qu'ils soufFroient et des injustices dont ils venoient d'être les victimes. Us rirent d'abord en voyant la métamorphose qui s'étoit opérée dans leur extérieur ; mais ensuite ils gémirent des maux que la France avoit éprouvés et de ceux qui la menaçoient encore.

La révolution, triomphante dans les trois journées de juillet, venoit d'emporter le trône de trois rois dans son cours impétueux, et il nerestoitaux autels aucunegarantie de protection. Mais, à coté du parti républicain, qui avoit agi avec cette puissance si redoutable de destruction, s'étoit formé le parti des politiques, qui , ralliant autour de lui les intérêts matériels compromis, avoit élevé, le 9 août, un tronc nouveau, sur lequel M. le duc d'Orléans s'assit avec le titre de Roi des Français. Plus la crise où l'on se trouvoit compromettoit les intérêts de

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la religion , plus il importoit d'assurer à cette religion sainte la perpétuité de son sacerdoce en France et sa liberté d'action : M. d'Hermopolis fut donc d'avis que les évêques institués prétassent serment au nouveau chef de l'Etat. Considérant que la justice est le premier besoin des peuples, il fut également d'avis que la magistrature prêtât ce serment.

M. le baron Pasquier, qui devoit hériter de son fauteuil à l'Académie française , comprenoit de quel poids l'adhésion politique d'un tel homme eût été dans la balance de l'opinion. Il l'invita à ne point s'éloigner des affaires, lui faisant entrevoir qu'aucune dignité ne seroit au-dessus de son mérite. M. d'Hermopolis eût prêté serment en qualité d'évêque institué pour un siège : il ne pensa point qu'il pût le faire en qualité de pair de France. Nous avons dit ailleurs (1) la mission de M. Gaillard à Rome-, et l'on sait qu'à l'expiration du délai pour la prestation du serment, les pairs qui ne s'y étoient pas soumis furent réputés démissionnaires.

Ainsi se ferma la carrière politique de l'évêque d'Hermopolis.

(i) Vie et travaux apostoliques de M. de Quelen, 2' éclit. pag, 354; Histoire yènérule de l'Eglise , 5^ édition, t. i3.

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