CHAPITRE PREMIER
Voyage de M. Frayssinous en Savoie, en Suisse, en Italie. — Accueil qu'il reçoit à Rome. — Conclave. — M. d'Herinopolis est admis à l'audience de S. S. Grégoire XVI. — Il revoit à Rome M. le comte d'Estourmel. — Lettres à madame O. sur l'italic, sur la mort de M. O, sur MM. de Rohan et de Quelen, sur la mort de M. Borderies ; h M. l'abbé Guillon, sur la mort de Grégoire; à M. de Clermont-Tonnerre, sur le prochain retour du prélat; à M. Boyer, sur la Censure des écrits de M. de La Mennais et de V^i'enir; à M. Amable Frayssinous, sur l'amour de la patrie. — M, d'Hermopolis se fi.\e a Rodez.
Le 20 août 1830, M. Frayssinous écrivit à son frère Aymard :
« Mon inclination me porteroit vers le Rouergue; mais je ne crois pas devoir commencer par là. Ma tète a été trop ébranlée, pour ne pas essayer d'un voyage et de quelques eaux qui puissent me remettre. Mon médecin m'envoie à Aix en Savoie. Je verrai comment je m'en trouverai. »
En effet, M. d'Hermopolis, dont la santé étoit trèsaltérée, ne tarda point à se rendre, avec M. l'abbé Trébuquet^ aux eaux d'Aix, d'où il dit, le 3 septembre, à madame 0. :
« Vous pouvez bien croire qne je n'ai pas oublié Saint-
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Germain, et il n'a fallu rien moins que les coups de tonnerre de Paris, pour que j'allasse chercher au loin un repos et des remèdes nécessaires à ma santé. Je suis arrivé à Aix aussi tranquillement que j'aurois pu le faire autrefois; et bien certainement un voyajjeur ne s'aperçoit de la révolution nouvelle que par le drapeau tricolore. Parti le jeudi soir, 26, de Paris, je suis arrivé à Genève le soir du 29, avec mon valet de chambre et mon ange conducteur. Le bon jeune homme, dont l'ange Raphaël prit les traits, devoit beaucoup lui ressembler. C'est une sauve-garde. La société à Aix a été trèsnombreuse et très-brillante, composée de toute langue et de toute tribu. C'étoient des fêtes et des divertissemens continuels. Les événemensont tout fait disparoître. Il y a cependant encore un certain nombre d'étrangers. Le mois de septembre est ordinairement très-beau dans ce pays... J'ai ici de belles promenades;... j'ai une vue charmante de ma chambre : mais tout cela n'efface pas le souvenir de la forêt et de la terrasse que vous savez. »
A Aix , ce qui est encore plus efficace que les eaux , c'est le bon air qu'on y respire et le repos parfait qu'on y goûte^ de quelque coté qu'on dirige ses pas, on rencontre partout les plus beaux sites et des points de vue admirables.
La santé du prélat, heureusement raffermie, lui permit de retourner pendant quelques jours à Genève. Cette ville, si froidement ennemie de la vérité, lui parut un séjour bien peu aimable pendant les courtes apparitions qu'il y fit \ mais il visita les bords du lac, et s'embarqua sur le bateau à vapeur pour aller à Lausanne.
Dans une lettre bien postérieure, du 9 juin 1837, il écrivoit à M. Boyer :
« Durant notre .séjour à Aix, nous fîmes une petite excur-
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siou à Anneci, dont saint François de Sales étoit l'objet. Nous dînâmes chez M. l'abbé Darcine , «rand-vicaiie , homme encore jeune, d'une belle stature, très-méritant, et appartenant à une famille distinguée du pays. Il n'est pas que vous n'entendiez nommer son frère, bon militaire, colonel au service de France, et qui a fait glorieusement la campagne d'Alger. C'est un homme considérable dans sa patrie. »
Il y avoit à Chambéri un très-vénérable archevêque, dont M. d'Hermopolis disoit :
«> Le souvenir de ses bontés, lorsque j'étois aux bains d'Aix en Savoie, n'est point effacé de mon cœur. Ayez bien soin de le lui renouveler pour moi. Quand je partis pour Rome avec mon compagnon, il voulut bien me donner l'hospitalité la veille du jour où nous devions prendre la voiture qui alloit nous conduire à Turin. »
En effet, M. Frayssinous, devenu, par l'effet des eaux , très-sensible au froid , s'étoit décidé à attendre dans un climat plus doux le retour du printemps. Le mouvement lui étoit favorable, et il se trouvoit mieux en voyage. Mais il est d'accablantes pensées qu'on traîne partout avec soi, et dont on ne peut se distraire : c'estlà ce qui fatigue; le cœur en est continuellement oppressé, et le corps lui-même en souffre, comme l'éprouvoit M. d'Hermopolis. Au reste, il s'abandonnoit plus que jamais à la Providence , la priant seulement de lui faire connoître ses divines volontés , et de lui donner le courage de les accomplir.
Après avoir traversé le mont Cériis par une très-belle journée , il arriva à Turin , où il demeura cinq jours. Gènes lui en demanda trois. Il se rendit ensuite avec
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son Rapliacl, à Florence, d'où il ccrivoit, le 9 novembre , à madame O. :
» J'ai senti que je n'étois plus jeune. Je stiis loin d'être ce que j'étois, il y a deux ans, lors de mon voyage* aux Pyrénées : je fis alors près de cinq cents lieues dans l'espace de deux mois, sans ressentir aucune fatigue. Il faut bien vieillir : n'arrive pas à la vieillesse qui veut, et l'on doit se résigner à la voir venir avec ses niisères et ses infirmités...
»> La Toscane, ajoutoit-il, est peut-être le pays le plus tranquille et le moins remuant de l'Euiope : non qu'on n'y lise tous les journaux; mais les habitans sont plus occupés de leur travail ou de leurs plaisirs que de politique, et ils sont très-accoutumés au gouvernement paternel qu'ils ont. »
De Florence , il se dirigea , par la route de Sienne , vers la capitale du monde chrétien, où il arriva le 14. 11 y reçut rbospltalité chez M. de Retz , auditeur de Rote.
Le 10 janvier 1831, M. Trébuquet fit part à une dame , amie du prélat , de la manière dont il avoit été accueilli à Rome.
« Monseigneur, disoit cette lettre, a reçu l'accueil que méritoient son noble caractère, ses éminentes vertus, et les nombreux services qu'il a rendus à l'Eglise pendant tant d'années. Il n'a pu avoir la consolation de se prosterner aux pieds du dernier Pape (1), qui est tombé malade presque aussitôt que nous fûmes arrivés à Rome. Mais les cardinaux qu'il a pu voir avant l'ouverture du conclave l'ont traité avec les témoignages de la plus profonde estime et de la plus haute distinction. »
Quelques sourdes menées avoient fait craindre un instant que le calme profond dont jouissoit Rome ne fût
(i) Pic VI II, inorl le 3o novembre iSlo.
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troublé; mais elles avoient été découvertes : les esprits remuans ou suspects étoient éloignés; Tautorité se tenoir sur ses gardes, et , ce qui faisoit plus que tout cela la sécurité de M. Frayssinous :
« Dieu, disoit-il, qui a pioniis à son Eglise une perpétuelle assistance, ne permettra pas que la ville sainte où repose la pierre fondamentale de l'édifice soit agitée dans la circonstance solennelle des augustes délibérations qui viennent de s'ouvrir pour donner un successeur au Prince des apôtres. Le Seigneur exaucera tant de prières qui lui sont adressées en ce moment de toutes les parties de l'univers où le bruit du deuil de l'Eglise est parvenu. Rien de plus propre à rassurer les alarmes, comme aussi rien de plus imposant, que la vue de cette vénérable assemblée dans le sein de laquelle se balancent les destinées de l'Eglise, et où l'Esprit de Dieu souflfle pour en diriger les résolutions selon les éternels desseins de la sagesse et de la bonté du Seigneur sur sou épouse. >•
Le veuvage de l'Eglise cessa par l'élection de Sa Sainteté Grégoire XVL M. Frayssinous put alors satisfaire sa dévotion.
Admis en la présence du Pontife romain, il exprima à ses pieds , avec les larmes d'une pieuse émotion , les sentimens de la plus sincère soumission à cette Chaire apostolique, dont la vénérable et suprême autorité plane sur toutes les Églises particulières, qui reconnoissent dans l'Église de Rome leur mère et leur maîtresse. Le Pape, touché de ces témoignages de dévouement, releva le prélat avec bonté, le fit asseoir, et s'entretint longtemps avec l'illustre apologiste de la religion.
Il ne falloit pas, au surplus, d'aussi graves conjonctures que celle de l'élection d'un pape pour que le sé-
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jour de Rome intéressât M. Frayssinous au plus haut degré. Il seroit impossible de rendre l'impression que produit dans les âmes le spectacle de cette ville , qui , après avoir été la maîtresse du monde par les armes , en est encore la reine par la religion, et par les innombrables merveilles qu'elle renferme.
M. d'Hermopolis y prolongea son séjour, et y revit M. le comte d'Estourmel, qui, consacrant à des voyages les loisirs que la révolution de juillet lui avoit faits, étoit conduit à Rome par le goût des arts.
« Me voici toujours à Rome, écrivit-il à madame 0. le 29 mars 1831. Depuis les derniers troubles, les routes n'étoient pas trop sûres, et ce qui s'est passé en France n'est pas engageant. Rome a eu ses alarmes et ses crises; elle a couru de très-graves et de très-imminens dangers; les craintes sont passées, du moins pour un temps. Les troupes autrichiennes se sont mêlées des affaires d'Italie; la légation de Ferrai'e est soumise; on est entré à Rologne sans résistance... Nous sommes toujours ici dans l'attente de ce qui va se passer en France : le présent afiflige et l'avenir efl'raie. »
Il écrivoit encore :
« Malgré mes désirs de retourner en France, j'hésite. »
Mais il ajoutoit :
« C'est triste d'en être à quatre cents lieues! »
11 dit , dans une lettre du 9 août suivant :
« Si le choléra ne doit pas respecter mes cheveux blancs, i'aimerois mieux qu'il ne m'atteignît pas hors de mon pays. . . Me condamner à passer plusieurs années hors de ma patrie, c'est une pensée que je ne soutiens pas. »
Dans une lettre postérieure, il s'exprime ainsi :
«> J'ai bien le désir de rentrer au printemps : on meurt
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partout; mais je ne me sens pas le goût de laisser mes os eu Italie. »
L'affection et les soins de M. l'abbé Trébuquet adoucissoient pourtant les ennuis de l'éloignement; aussi écrivit-il à la suite d'une lettre que son secrétaire adressoit à madame O. :
>< Mon ange vient de vous parler de ses sentimens pour moi; je n'ai pas besoin de vous parler des miens pour lui. »
Pendant que M. d'Hermopolis habitoit Rome, Grégoire, ancien évêque constitutionnel de Loir-et-Cbcr, et qu'il nommoit V Evêque sans-culotte , mourut à Paris, le 28 mai 1831 , avec le regret de n'avoir pas vu le Roi des Français seconder ses coupables efforts pour le rétablissement de la Constitution civile du clergé. M. Guillon , depuis évêque de Maroc, ecclésiastique d'une science aussi profonde que variée, mais que sa vie, toute d'études, avoit peu familiarisé avec l'application pratique des principes, administra l'extrême-onction àce constitutionnel malheureusement obstiné dans sa rébellion. A la suite de cette démarche , M. Guillon adressa à l'évéque d'Hermopolis une lettre où, citant les autorités qu'il croyoit pouvoir invoquer en sa faveur, il nomma M. Émery.
« Vous pensez, lui répondit M. Frayssinous, avec une franchise qui annonçoit toute sa confiance dans la loyauté de M. Guillon, vous pensez pouvoir en appeler à mon témoignage comme à celui de M. Emery; hé bien , je vous le déclare, si M. Emery eût vécu, il n'eût pas hésité à vous dire : « Vous avez failli. »
Le 2 juillet 1831, M. d'Hermopolis, qui avoit reçu de M- le marquis de Glermont-Tonnerre une lettre
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pleine d'une honorable et douce amitié, lui ré[X»ndit :
« \ ous avez su que Rome avoit eu ses crises fort redoutables. Tout est calme maintenant; mais rien n'est changé que les dehors. Si une secou.sse universelle vient à ébranler l'Europe, les Etals du Pape n'en seront pas à l'abri, et je ne voudrois pas y être le témoin de ses angoisses et peut-être de ses malheurs. Je vois un peu de tout cela au bout de ma lunette. Je souhaite qu'elle soit fausse.
i> J'en suis assez préoccupé pour éprouver le désir de rentrer en France dans peu, et d'y aller me confiner pour un temps dans les montagnes de l'ancien Rouergue. Tout le département, je crois, est pour moi; ce qui n'empècheroit pas que je pusse être compris dans quelque mesure générale. Mais, s'il faut courir des dangers, j'aijne mieux les courir au-dedans qu'au-dehors. J'ai habité Paris trente ans de suite. Je sens que mes habitudes, mes souvenirs, mes amis, sont de ce côté-là; et l'idée que tout cela est peut-être brisé pour toujours est si dure, que je ne puis m'y faire.
» Jamais l'ordre social n'a été plus près d'une ruine universelle : il périroit, s'il pouvoit périr. JNous n'en sommes pas encore à la fin du monde, et Dieu, qui veut la société, la sauvera malgré les hommes. C'est mon espoir et mon soutien. »
Il apprit à Rome la mort de M. 0. Une lettre touchante transmit, le 19 novembre 1831, ses consolations à la veuve de son ami :
« J'ai reçu, Madame, la lettre par laquelle vous avez eu le courage et la bonté tout à la fois de me faire part de la perte cruelle que vous venez de faire. J'ai senti combien étoit rude le coup qui vous avoit frappée, et combien la blessure étoit vive et profonde. Plus qu'un autre, je dois partager votre douleur : vous avez perdu le meilleur des époux, jamais union n'avoit été plus douce et plus inaltérable; et moi j'ai
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perdu un excellent ami, je sens qu'il nie manquera. On n'éprouve pas impunément de pareils malheurs. Du moins, Madame, si nous sommes affligés, nous ne sommes pas sans consolation. Vous avez été témoin de la foi, de la piété, de la résignation, qui, en édifiant sa famille, ont sanctifié ses derniers momens. Le souvenir endurera autant que vos regrets^ pour en tempérer l'amertume. Je ne l'oublierai pas au saint autel; mon saint compagnon ne l'oubliera pas non plus : it me charge bien de vous transmettre tous ses sentimens. Vous connoissez tous les miens; je vous les dois plus que jamais. J'espère que vous me réserverez toujours une part dans vos prières et votie amitié. Soyez assez bonne pour m'écrire un mot sur votre santé et votre position actuelle. Adieu, Madame. Ne m'oubliez pas, dans cette circonstance, auprès de ce qui vous entoure. »
M. le cardinal de Rohan s'étoit aussi rendu à Rome 5 mais le devoir le rappela à Besançon, au moment où le choléra envahissoit la France. A cette occasion, M. d'Hermopolis dit, le 25 avril 1832 :
« M. le cardinal de Rohan part pour son diocèse. Sa marche est toute tracée : il remplit un devoir. Il faut que le pasteur aille joindre son troupeau; c'est comme le militaire qui va rejoindre en temps de guerre. L'archevêque de Paris donne de beaux exemples. Partout le clergé se conduira bien. »
La nouvelle des événemens des 5 et 6 juin 1832 effraya beaucoup M. Frayssinous ^ mais il dit :
« Nous sommes entre les mains de Dieu. Quand et comment nous tirera-t-il d'un pareil état? C'est son secret. 11 faut adorer, se taire et attendre. »
M. d'Hermopolis apprit encore à Rome la mort de M. Borderics, évèque de Versailles. Une lettre du 21 aoiil
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1 832 , à madame O. exprime tous les regrets qu'elle lui inspira.
« Je commence par vous remercier de vos sollicitudes amicales sur ma santé et mon avenir. Je vais comme de coutume, vieux, sans être décrépit, et me remontant plus ou moins de l'attaque que j'ai éprouvée il y a eu deux ans au mois de mars. Mais c'est bien peu le cas de s'occuper de moi, quand nous avons à gémir sur la perte de ce bon évéque de Versailles, qui laissera des regrets bien vifs dans l'ame de tout ce qui l'a connu, et bien amers, bien profonds, bien durables, dans l'ame de ses amis. Vous le voyez, Madame : depuis que j'ai quitté la France, je n'ai pas été heureux dans la personne de mes amis. En voilà un second que je perds. C'est un des hommes à qui j'ai porté en ma vie le plus d'attachement. L'amitié que j'avois pour lui, il me la rendoit. Quel vide pour mon cœur ! A mon âge, on ne forme guère de nouvelles amitiés. Quelle désolation pour le clergé de Versailles, pour toute la ville, pour tous ses bons diocésains et pour toutes ces âmes dont il étoit resté le directeur et le père! De tels hommes ne se remplacent pas. J'avois eu quelquefois la pensée d'aller me fixer à Versailles : quel charme en a disparu pour moi ! L'abbé Clausel doit sentir cette perte plus vivement que tout autre. . . Une consolation nous reste à tous : c'est la ferme confiance que ce saint pasteur est allé recevoir la couronne promise au serviteur fidèle. Prions toutefois pour lui : il priera pour nous. »
M. d'Astros , archevêque de Toulouse , lui ayant envoyé la célèbre Cejîsurede diverses propositions extraites des écrits de M. de La Mennais ou du Journal V Avenir, il manda à M. Boyer, le 1 1 septembre 1832 :
« Ce n'étoit pas chose facile à faire : il y avoit des points qu'il ne falloit pas toucher; il y en avoit d'autres qui demandoiciit de la dextérité : tout cela cxiseoit des soins, du dis-
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cernement, de la mesure. Le ton de la censure est grave, sans amertume, sans emportement; c'est celui d'une décision réflécliie et consciencieuse. Tel qu'il est, l'ouvrage fera honneur à ses auteurs, au clergé de France : ce sera un monument de plus de son zèle pour les saines doctrines, de son courage à les défendre envers et contre tous, sans crainte, sans acception de personnes, ainsi que de sa respectueuse et filiale déférence pour le Siège apostolique. J'ai présumé que la traduction française de la lettre au Pape étoit de vous : elle est d'une plume exercée. Quel effet produira cette condamnation de l'épiscopat français sur les novateurs? Je ne sais; mais la manière leste dont ils l'ont traitée n'est pas d'un augure bien favorable. Une soumission provisoire devroit être du moins leur partage : nous verrons. Ils ont bien le droit rigoureux d'en appeler à Rome; mais on pourroit croire que cette voie leur est fermée par l'Encyclique. Le chef de la nouvelle école en a reçu un exemplaire, de la part du Pape, par le cardinal Pacca, accompagné d'une lettre par laquelle il est averti qu'il doit y voir la réponse à son Mémoire et à ses doctrines. Cette Encyclique n'étoit guère attendue : surtout, on ignoroit qu'il dût y être question des novateurs et de leurs maximes. Les expressions sont rudes, et je ne sais si l'urbanité française ne se sentira pas un peu blessée. Le Pape, dans tous les temps, même avant son élévation au souverain Pontificat, a été très-monté contre eux. Les voilà dénoncés à tout l'univers catholique. On pourra dire que ce n'est pas là un jugement dogmatique ; qu'il n'y a point d'anathème contre les réfractaires, rien de défini et de proposé comme article de foi. Que ceci soit fondé ou non, toujours est-il vrai que c'est une autorité immense. Avant de frapper un nouveau coup, on voudra savoir quel aura été l'eflct du premier. Outre que c'est-là l'esprit de la temporisation romaine, voilà qu'on va entrer en vacances. Nous touchons au temps de la villégiatura. Les Romains passent à Rome le temps des grandes chaleurs de juin, juillet et août,
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et vont à leurs villas à la mi-septembre jusqu'à la tin d'octobre. Pape, cardinaux, membres des congrégations, tout s'absente plus ou moins. Ainsi, en voilà jusqu'à la Toussaint. Cette aft'aire, qui poun oit se terminer par un acte de prompte soumission, pourra devenir sérieuse par la résistance, et fâcheuse par l'éclat d'une publicité sans bornes. S'il intervient un j Ligement ultérieur, il est impossible qu'il ne soit pas contre. Ce n'est plus une conjecture; c'est une certitude acquise par l'Encyclique et la Censure. On est fort décidé ici à pousser la chose jusqu'au bout. Maintenant qu'on connoît les sentimens de l'épiscopat français et son accord avec le Saint- Siège, celui-ci n'en sera que plus porté à juger dogmatiquement. Ici, le nombre des partisans est bien petit. On s'attendoit à un écrit fulminant de la part du chef, parti de Rome fort mécontent : on ne sait pas si ce qui vient de se passer en France, comme à Rome, calmera sa bile, ou ne fera que l'irriter davantage. »
Dans cette même lettre , M. d'Hermopolis , que stimuloit le désir de revoir sa patrie , ajoutoit :
<< Je vois, mon cher, qu'en différant mon départ de ce pays-ci, je n'ai rien gagné; et que, s'il falloit attendre jusqu'au jour où toutes nos dissensions politiques seront complètement terminées, mon espèce d'exil pourroit bien ne pas avoir de terme. Il en est de même pour le choléra : qui sait quand il quittera la France, et s'il ne viendra pas bientôt en Italie? L'embarras, c'est de se mettre en route, et de le faire sans encombre... Je vous dirai que, si je rentre, j'aurois envie, du moins en débutant, de m'établir à Rodez. Là, sous les yeux mêmes des premières autorités, on verroit clairement ce que je suis et ce que je ne suis pas, et ce que je serai toujours, le citoyen le plus inoffensif. »
Il disoit encore de sa terre natale :
«Mon département est fort tranquille : je n'y ai point d'ennemis, et j'y ai beaucoup de partisans. »
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Le 19 septembre 1832, il écrivit à M. le marquis de Clermont-Tonuerre :
« Ma vie s'est écoulée tout doucement à Rome, sans ennui, mais non sans le désir d'être ailleurs : j'y suis venu en bon Français, et je m'en irai comme je suis venu. Ce sont les événemens qui m'ont empêché d'effectuer mon retour : le choléra, à la fin de mars; la fabuleuse expédition du Midi et de l'Ouest, à la fin d'avril; les deux journées du commencement de juin; tout cela m'a donné à penser. Et puis, je me sens vieux; les longs voyages me font peur; je me suis laissé aller facilement aux représentations de ce qui m'entoure : voilà pourquoi je suis encore ici jnaintenant. La saison est un peu avancée, et ce n'est pas le moment de quitter le chaud climat de l'Italie pour gagner des pays froids. Mais aussi il se peut qu'au printemps l'épidémie, répandue dans le Midi de la France comme en Italie, vienne me contrarier; et cpii sait si, à cette époque, l'agitation intérieure ne sera pas encore plus forte? Votre lettre me trouve donc hésitant : il me semble c]ue j'aurois besoin de quelqu'un qui me poussât par les épaules, me jetât dans une voiture, et dît au postillon de fouetter les chevaux. Si, dans cinq ou six jours, je ne suis pas parti, c'est que j'aurai renvoyé le départ au printemps prochain...
« Pas d'apparence encore de choléra en Italie. Rome est fort tranquille, les Etats pontificaux se pacifient; il n'y auroit guère qu'une commotion universelle qui pût causer quelque ébranlement dans ces pays-ci.
» Il m'est revenu que M. d'Arrassus (1) étoit vicaire-général de Montauban. Il est là auprès d'un prélat homme d'esprit (2), qui a passé une grande partie de sa vie en Amérique, et dont la société pourra lui êtie utile.
f i) M. d'Anassus avoit été préceptcui' des cnfans de IVI. le marquis de Clermont-Tonuerre.
(•2) M. Dubonrç;.
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" Assurément, l'asile que vous in'oftVez est bien fait pour tenter, et je suis aussi flatté que reconnoissant d'une telle proposition; mais, dans les comniencemens, je ne pourrois m'empêcher de me rendre au sein de ma famille. Nous verrons ce que la Providence décidera sur le reste de mes jours, qui ne peuvent être bien longs pour un homme un peu fatigué et dans sa soixante-huitième année. »
Le prélat profita de son séjour au-delà des monls pour visiter Naples ; mais les richesses , les merveilles de l'art et de la nature que l'Italie étale aux regards éblouis du voyageur, n'empéchoient pas M. Frayssinous de soupirer après la patrie. Il étoit, comme il l'avoit dit lui-même, Français jusqu'au fond de ses entrailles. Il exprima encore ses sentimens à cet égard dans une lettre adressée à M. Amable Frayssinous, son neveu, peu de temps avant (|u'il quittât Rome pour rentrer en France.
<' Toute mon ambition est de finir en paix mes jours quelque part dans ma patrie. Je ne voudrons pas laisser mes os sur les bords du Tibre. Les pays que l'on visite peuvent plaire, réjouir, même enchanter; mais le cœur n'est pas là : f^incit amor patriœ . »
Le moment du départ étant arrivé , M. l'abbé Trébuquet conduisit l'évêque d'Hermopolis jusqu'à Liyourne, puis il retourna à Rome. De Livourne, M. Frayssinous vint à Rodez, où le rappeloient des souvenirs de collège, au centre de sa famille et de ses premiers amis, près du prélat qu'il avoit donné à sa terre natale. Ce fut à la fin du mois d'octobre 1832, qu'il demanda de nouveau un asile à ces montagnes du Rouergue, qui, deux (ois déjà , l'avoient abrité au temps des épreuves.
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