CHAPITRE II
M. lioytT a foi aux prophéties qui circulent après la révolution de 1830. — Il revoit, dans le Rouergue, M. Frayssinous.— Lettre de ce dernier sur la mort d'une tante. — Souvenir donné à M. Borderies. — Succès de la Défense du Christianisme. — Lettre de M. Frayssinous au Pape, et bref de S. S. — Témoignage rendu à MM. Trébuquet et Giraud. — Mot à M. le marquis de Clermont-Tonnerre. — Lettre à M. Aniettc, qui exprime l'opinion de M. d'Hermopolis sur la conduite h tenir par les fonctionnaires de l'ordre administratif.
La révolution de 1830 ayant éclaté tout à coup, M. Boyer s'éloigna aussi de Paris.
L'espril frappé de ces graves événemens , il partagea plus que jamais, après les sacrilèges dévastations des 13 et 14 février 1831, les alarmes de ceux qui redoutoient pour la capitale une destruction par le feu ou par (juelque autre Jîéaii vengeur. On sait que les prophéties du fameux Martin (de Gallardon , près Chartres) ne uianquoient pas, à cette époque, de partisans autres que les femmes pieuses qui le recueillirent à A'^ersailles. Dans le clergé, M. Tharin , ancien évèque de Strasbourg-, parmi les laïques, M. le marquis de Montmorency et beaucoup de personnes respectables, crurent assez long-temps, mais à des degrés divers, à quelque chose de merveilleux et de providentiel dans la mission du paysan de la Beauce. M. Boyer, qui eut depuis le courage de faire publiquement, devant les élèves du séminaire de Saint-Sulpice , rhumble aveu de ce qu'il appeloit l'aberration et la foiblesse de son esprit , parut ajouter foi aux prédictions dont la France éloit inondée. Toujours est-il qu'il quitta
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la capitale, et se retira dans ses montagnes au plus fort des événemens politiques et de ces appréhensions de l'avenir 5 mais il reprit bientôt le cours de ses tournées apostoliques.
Peu de jours après l'arrivée à Rodez de l'évêque d'Herniopolis, son compatriote et son ami, il donna au grand séminaire de celle ville une retraite pastorale dont le prélat suivit exactement les exercices. Les deux amis, réunis par une Providence miséricordieuse sur cette terre où leur mutuelle afFeclion avoit pris naissance, étoient heureux de se revoir, et d'élever ensemble leur cœur vers Dieu, qui ne frappoit la France que pour 1 avertir et la sauver.
Pendant la retraite que prèchoit M. Boyer, M. d'Herniopolis eut la douleur de perdre une tante pour laquelle il avoit une grande estime et un tendre attachement , madame Frayssinous de Séveyrac, morte le 6 novembre à l'âge de quatre-vingt-six ans. M. Amable Frayssinous, cousin et neveu adoptif du prélat, lui ayant fait part de cette perte :
•< Je conçois, lui répondit-il, tout ce que votre cœur a dû. souftVir de la perte d'une mère que vous aimiez et qui vous ainioit tendrement. Mais, en vous quittant, elle ne vous a laissé que de consolans souvenirs. Une sainte fin a couronné luie bonne vie. Elle vous aimera plus utilement dans le ciel qu'elle ne l'a fait sur la terre. J.'ai dit aujourd'hui la messe pour elle. »
On se rappelle que M. d'Hermopolis avoit élé vivement affligé de la mort de M. Etienne Borderies, évèque de Versailles. Le 27 décembre, il écrivit à madame 0.
« G'étoit hier la fêle de saint Etienne : elle n*e pouvoit que nio rendre plus chère la mémoire de ce cher évèque, qui
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portoit le nom de cet illustre martyr, et qui aujourd'hui eu partage la gloire. Vous avez eu la bonne pensée de m'envoyer son portrait. Je trouve que, sans être d'une ressemblance parfaite, il est assez ressemblant pour qu'on ne s'y trompe pas, et qu'on a su lui donner cette grave mais douce pliysiononile qui avoit bien du charme. Je suis bien reconnoissant de ce cadeau. »
II n'y avoit pas encore tout-à-fait huit ans que la Défense du Christianisme avoit paru pour la première fois, et déjà deux éditions in-S" et trois in-1 2, formant ensemble 21 ,000 exemplaires, étoient enlevées. Une quatrième de ce dernier format parut au mois de mars 1833. On n'en pouvoitêlre surpris : aucun ouvrage, surtout après la révolution de 1830, n'étoit plus assorti aux besoins du moment. L'auteur joignoit à tous ses autres avantages celui d'avoir parfaitement compris son siècle, et de lui avoir tenu le langage le plus propre à l'éclairer et à le ramener. Traitant les matières les plus délicates avec un tact admirable, il ne dissimuloit point les objections, les discutoit avec une entière bonne foi , et faisoit brill(>i^ la vérité aux yeux du lecteur qui s'étoit mis sincèrement à sa recherche. Or, telles étoient, plus que jamais, les loyales dispositions d'un grand nombre de jeunes gens, qu'une secrète impulsion inclinoit vers l'étude sérieuse de la question dans laquelle se résument toutes les autres , celle de l'avenir. Ils trouvoient, dans la Défense du Christianisme, l'aliment à la fois le plus attrayant et le plus solide qui pût être offert à leur intellie:ence.
Le 29 mars , M. d'Hermopolis adressa de Rodez au souverain Pontife une lettre remarquable, parce qu'elle pcignoit la situation générale des esprits, et donnoit la
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mesure des espérances qu'on pouvoit coneevoir sur le sort de la religion en France.
« Très-saint Père, disoit le prélat, après avoir passé environ deux années à Rome, où j'ai eu le bonheur d'être le témoin de l'exaltation de Sa Sainteté, ainsi que de la sagesse et du courage qu'elle a déployés au milieu des plus grandes traverses, j'ai cru devoir rentrer dans ma patrie, et me rendre aux désirs de ma famille qui habite un des diocèses les plus catholiques et les plus tranquilles de France. Le cœur toujours plein du souvenir ineffaçable de la bonté toute paternelle avec laquelle Sa Sainteté a daigné m'accueillir, je viens déposer à ses pieds le tribut de ma respectueuse et fdiale reconnoissance, connue des vœux ardens que je ne cesse de former pour la conservation de ses jours si précieux et si chers à toute la chrétienté.
» Ces vœux, très-saint Père, sont bien ceux de tout ce qu'il y a en France de cœurs sincèrement catholiques, et en particulier du clergé. Jamais, à aucune époque de son histoire, l'Eglise Gallicane n'a possédé un si grand nombre d'évêques et de prêtres remarquables par la régularité de leur conduite et leur attachement à tous leurs devoirs, comme par leur union et leur dévoùment à la Chaire apostolique. Grâce à leur sollicitude éclairée et prévoyante, les écoles ecclésiastiques, destinées à former les élèves du sanctuaire, sont très-bien dirigées. La piété y est en honneur, les études y prospèrent. Elles ont acquis insensiblement plus de force et d'étendue, et, si rien ne vient troubler les espérances qu'elles font naître, on verra le sacerdoce se perpétuer parmi nous de la manière la plus honorable et la plus utile pour le bien de la religion.
» Le saint Père sait très-bien que l'Eglise de France, malgré quelques opinions qui lui éloient particulières , s'est toujours soumise d'esprit et de cœur aux enseignemens dogmatiques du Saint Siège contre les erreurs des trois derniers siècles.
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L'esprit qui l'animoit, l'anime plus vivement encore aujourd'hui. Aussi avec quel sentiment de respect et d'admiralion a-t-elle reçu cette Encyclique, véritable trompette êvangélique, dont le son éclatant et merveilleux a retenti dans l'univers, comme pour le réveiller de son assoupissement : Tuba mirum spargens sonitm. Le clergé français a dû, plus que tout autre, en remarquer les pages où étoient si énergiquement signalées les profanes nouveautés qui avoient porté le trouble dans son sein. Leurs partisans en furent d'abord frappés comme d'un coup de foudre, et parurent disposés à y renoncer pour toujours; mais bientôt leur chef vint relever leur courage abattu par une déclaration qui, n'exprimant aucun désaveu, aucun regret, aucune adhésion aux doctrines proclamées, énonçoit seulement la promesse d'un respectueux silence
» Votre Sainteté ne connoît que trop les ravages de l'impiété dans toutes les classes de la société en France. Le mal est grand sans doute; mais seroit-il donc incurable? Il y a encore beaucoup de foi dans le royaume de saint Louis. Non, le feu sacré n'y est pas éteint. Qu'il me soit permis d'indiquer ici une des causes qui ont dû et doivent encore contribuer puissamment à le nourrir et à l'augmenter. Aujourd'hui, très-saint Père, l'éducation des filles est meilleure qu'elle ne l'étoit autrefois. Elle est mieux entendue, plus capable de préparer de bonnes mères de famille, de développer dans les jeunes personnes toutes les qualités de l'esprit et du coîur, de les former aux vertus chrétiennes et domestiques qu'elles doivent pratiquer dans le monde ; avantage immense pour une nation, surtout comme la nôtre, où les femmes exercent une si grande influence.
>' Parmi les congrégations de femmes qui se livrent à cette grande œuvre, je mets au premier rang celle-là même que le saint Père daigne honorer à Rome d'une bienveillante et si généreuse protection. J'ai été à même, plus qu'un autre, de connoître la société des religieuses du Sacré-Cœur de
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Jésus, ayant eu riionneur d'être pendant quelque temps le supérieur particulier de leur maison principale, située à Paris. Plus je l'ai connue, et plus je me suis senti pénétré, pour elle, d'estime, d'atïection et de respect.
» J'espère que Votre Sainteté voudra bien me pardonner tous les détails dans lesquels je me suis permis d'entrer, dans l'espoir de porter quelque consolation dans l'ame d'un souverain Pontife si digne d'être heureux, et trop souvent, néanmoins, abreuvé d'amertume.
» Il ne me reste plus qu'à me jeter à ses pieds, et à implorer humblement, pour moi et pour ma famille, sa bénédiction apostolique. «
Sa Sainteté, en réponse à cette lettre, adressa le 15 mai à M. Frayssinous le Bref le plus honorable (1).
M. Frayssinous, dans sa retraite de Rodez, n'oublioit pas ses amis de Paris. Le 25 avril 1833, il écrivit à madame O. une lettre, dont nous citerons ce passage, si flatteur pour M. l'abbé Trébuquet et pour M. Giraud :
« Mon saint compagnon est toujours à Rome, où il conti-
(i) GREGORIUS P. P. XVI.
Venerabilis Fratcr, salutem et apostolicani benedictioncm. Verè, ut spciabas, non Icvcm coidi nostio consolationcm attulerunt li Itéra; pietalis et onicii pleiia; ilatœ à te ilic 29 niensis Martii, qiiibus renuntiasli nobis de ubcrrimo finctu, quem cxpectaïc licct e.\ collegiis ac scholis, quïe ad puellas chiistianis pr.Tceptis, viitutibusque imbuendas institutae in Galliis, sive in meliorem conilitionem adductae sunt, multoqtie magisexaliis ubi sedulo intormantur adolescentes ad clericalem statum destinât! ; et nonnnlla item commemorasti de inoium pioliitate^ stutlio rcligionis, devotoqae in sanctam banc Sedem obsequio, quœ Venerabiles Fraties istius regni episcopos, subjectumque illis clerum commendant. Quamvis scilicet ignota hivc nobis non essent, nova tamcn de iisdem testimonia, quiBcumque à te, aliisve lui similibns adveniant, non possunt non proficere ad niœrorcm illuin leniendnm, (jiieni ex quotidianis fermé nliis iiigrncnlium undiquc c;dan)itatiim nunciis acerbissimuin capimus. Qnoil deindè attinrt ad ea, (pinp nostram Kncyclicam epistolam die i5 AiiL;nsli
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iiue le bien qu'il a commencé, mais disposé à rentrer quand le moment en sera venu : aucun engagement ne l'enchaîne. Il y aura bientôt onze ans qu'a commencé notre union : rieu n'a pu et ne pourra l'altérer. Celui qui, après avoir été son ami, pourroit cesser de l'être, je le plaindrois : c'est un si aimable saint !
» Nous avons ici un évêque qui gagne tous les jours dans l'opinion : je serois en peine de vous dire quelle est la bonne qualité qui lui manque. Il n'a pas un ennemi, encore qu'en tout il fasse son devoir. Les cœurs sont pour lui, et avec cela tout s'aplanit. »
M. le marquis de Ciermont-Tonnerre reçut aussi une lettre, où M. d'Hermopolis disoit h son ancien collègue :
« Laissons faire celui qui est le Maître. Nous sommes payés pour savoir que ses pensées ne sont pas les nôtres. Depuis quarante ans, nous marchons au milieu de choses
superioris anni datuni respiciunt, nemini quidcm dubitim esse potcst, \e~ nerabilis 1<' rater, qiiin plurimam à nobis inierint gratiam meinorati anlistitcs pleno illo animorum consensu quo ipsani pro suo niunere susceperunt summoque studio quod impeiiderunt, ac porro impenduiit ad veprobatas eàdem Epistolà novitates in suis diœcesibus comprimcndas. Nec etiam prœtcrmisimus ipsuin hune consentientcin nobiscum corum /elum e.xpressiùs commeiidare nostris Litteris quas eà de re ad illorum aliquem scripsimus. Levamus aulem niaiius noslras ad cœlestcm Patreni, cique per Filium suum Jesum Christum suinmas pro tantis bcneficiis gratias persolventes, enixè per eumdem supplicamus ut misericordiam suam super nos, et suprà prœdictos istius regni antistites, necnon super cœteros catliolici orbis^episcopos, fidelemque populum universum nuiltiplicare dignetur. Denique Fraternilati tu;e mullas agimus pro officio gratias, noslraeque singularis benevolentiae studio ex animo confirmamus. Et benediclionem aposlolicam, cum verse omnis prosperitatis voto conjunctam libi, tuisque omnibus pcramanter impertimur.
Dalum Romœ apud Sanclutn Petruiii, die i5 maii anni i833, Ponlifieatiis nostri anno lil.
GllEGORlUS PP. XVI.
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plus prodigieuses les unes que les autres, et il nie semble que nous ne sommes pas à la veille de sortir de cet ordre d'événemens surnaturels. »
M. Amette, caissier général-adjoint de TUniversité, ayant transmis à M. d'Hermopolis l'expression d'un dévoûment qui survivoit à la séparation , M. Frayssinous lui avoit écrit le 29 janvier :
«< En tous temps, mon cher Monsieur,, j'ai eu trop à me louer de mes rapports avec vous pour ne pas en avoir conservé le souvenir, et ne pas avoir été charmé du témoignage de vos sentimens pour moi. Vous voilà donc toujours à votre poste qui vous étoit tant envié, et que vous êtes si digne de conserver : j'espère bien que, malgré toutes les vicissitudes, vous y serez maintenu.
» Je ne sais ce que les circonstances permettront : mais il se peut que j'aille faire un tour aux lieux où j'ai passé quarante ans de ma vie et qu'il est si difficile d'oublier. Je vous compte au nombre de ceux qu'il me sera agréable d'y retrouver. A mon âge, on prend avec peine de nouvelles habitudes; et ce Paris a beau avoir perdu beaucoup de ses charmes, il lui en reste encore assez pour attirer un peu. »
Le bon prélat, qui félicitoit M. Amette d'avoir conservé ses fonctions, se réjouit, le 24 juillet, de ce que le caissier-adjoint étoit devenu caissier titulaire :
'< Je ne puis, mon cher Monsieur Amette, lui écrivit-il, que vous féliciter et me réjouir de votre nouvelle position. J'aime à y voir la récompense de vos services, un avancement réel et des espérances pour l'avenir. Il me semble que tout ce qui vous connoît doit en avoir du contentement, et qu'en général toute la partie du corps enseignant qui vous entoure doit avoir vu avec plaisir votre nomination. Vous ne manquerez pas de besogne; mais vous ne manquerez pas
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non plus à votre place, et la manière dont vous la remplirez justifiera le choix qu'on a fait de vous. »
L'intérêt que M. Frayssinous continuoit à prendre à la position du caissier de l'Université prouve non -seulement qu'il aimoit M. Amette, l'un de ces hommes honnêtes qu'on n'oublie pas quand on les a connus (1), mais qu'il voyoit avec plaisir les fonctionnaires honorables ne pas déserter les rangs de l'administration, et se maintenir, au contraire, dans les postes où ils pouvoient rendre d'utiles services au pays.