‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 46 sur 75 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Coiiji d'oeil général sur l'édiicalion de M. le duc de Bordeaux, — M. d'Herinopolis est le directeur spirituel du prince et de ^fllllentoisellc.

M. Laiké disoit : « Yoici les vœux que je forme pour le jeune Henri : Je souhaite qu'il soit élevé à être plus qu'un roi. » G'étoit souhaiter qu'il fût un homme, mais un homme complet. Le vieillard qui, sur la fin de sa carrière , venoil de recevoir dans ses bras le prince que l'Europe avoit proclamé V Enfant du miracle, accomplit le vœu de M. Laine.

Alors que la poésie et l'éloquence saluoient, par la voix de MM. de Chateaubriand, de Lamartine, Victor Hugo, le lis dont la tige fleurissoit sur un tombeau, la religion, se penchant sur le berceau que voiloient des crêpes funèbres, avoit prononcé, par la voix de M. Frays-

(i) Lettre écrite de Goritz, le 27 mars t838. (■2) Lettre écrite de Prague, le 17 juillet i834.

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sinous, (ie magnifiques paroles qui renferment le programme de l'éducation du petit-fils de saint Louis (l).

L'enseignement de la religion, de la littérature et de l'histoire, tel sera le triple objet de l'éducation classique.

M. d'Hermopolis, aidé de M. Trébuquet, parcourra avec Henri les preuves sur lesquelles repose la révélation , l'ensemble des dogmes catholiques, la sainte obscurité de ses mystères, et la morale qui se lie si étroitement au dogme, que, détruire celui-ci, c'est anéantir celle-là. Les deux précepteurs du prince ne chercheront pas à en faire un théologien qui pénètre dans tous les détails 5 mais ils s'attacheront à lui montrer dans sa grandeur et son auguste réalité, cette religion qui, depuis dix-huit siècles, a vu mourir à ses pieds l'erreur qui l'attaque, ou la cruauté qui se baigne dans le sang de ses martyrs. Ils jetteront dans l'intelligence de leur élève des principes indestructibles, pour qu'il ne soit pas travaillé de la maladie du doute, ou lancé à l'aveugle à travers toutes les fatales théories du jour. Les nouveaux entrepreneurs de religion appellent du nom de progrès leurs nébuleuses et incohérentes élucubrations : MM. Frayssinous et Trébuquet les nommeront tout simplement une triste maladie de la raison humaine, qui, après avoir embrassé avec un fanatisme irréfléchi la liberté d'examen, va heurter à tous les écueils. Henri, grâce à ses guides éclairés, connoîtra le travail des idées qui fermentent dans sa malheureuse patrie ^ mais sa précoce intelligence saura les apprécier à leur juste valeur : la vérité, qui demeure éternelle-

(i) Voyez ci-tlcssus, |i. 3oi.

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ment, sera mise sous ses yeux, en parallèle avec les f 11pitives aberrations de lous les siècles, et surtout du siècle présent. Il verra d'une part des institutions, des bienfaits, une civilisation féconde, la gloire et la prospérité ; de l'autre, des crimes, des larmes, du sang, ou tout au moins la corruption et l'impuissance. Le procès sera longuement débattu devant lui avec la sincérité qui montre toutes les faces de la question , parce que la vérité^ au lieu de craindre la lumière, ne redoute que les ténèbres : il se décidera donc en pleine connoissance de cause. Voilà pour l'entendement. Quant au cœur, la religion ne sera point imposée au jeune prince: elle lui sera rendue aimable et douce. On lui fera comprendre qu'en proscrivant les convoitises et les penclians déréglés, la doctrine révélée, au lieu d'être tyrannique, ne fait que protéger l'homme contre sa foible^sse, et lui épargner ainsi bien des larmes et des remords. On l'accoutumera surtout à faire entrer la religion dans chacune de ses œuvres, comme un agent sacré qui purifie le cœur, ennoblit l'intelligence, féconde l'imagination, et donne au caractère sa dignité réelle. Aussi cette religion sainte ne sera-t-elle pas pour Henri une spéculation stérile et oiseuse , mais bien quelque chose de vivace qui saisira fortement ses facultés morales, et dirigera l'ensemble de sa conduite.

Les différentes branches des connoissances humaines, et la plupart des questions qui intéressent ou préoccupent le plus vivement l'humanité, vont aboutir à la littérature et à l'histoire. Notre manière de juger les événemens et les hommes dépend souvent des premières notions que nous avons reçues sur ces deux points. Il est donc de la plus haute importance que l'en-

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seignement conserve ici toute la rectitude qu'il doit avoir : l'habileté des deux précepteurs nous répond qu'il gardera ce caractère.

La littérature sera montrée au jeune Henri comme reposant sur des principes permanens, qui ne sont rien moins que les axiomes de la raison humaine, consacrés par l'expérience des âges. Il y verra un moyen de propager les idées généreuses, gloire pour le pays, illustration pour l'individu. Les différentes langues vivantes, qu'il parlera avec facilité, fourniront matière à d'utiles comparaisons et à des rapprocliemens littéraires pleins d'enseignement. Il pourra se convaincre que, nonobstant quelques modifications qui tiennent aux races, aux habitudes et aux climats, il y a néanmoins des lois invariables, parce que l'humanité tout entière est fille d'un même père, et a été jetée dans le même moule. Mais c'est principalement sur les chefs-d'œuvre de la langue maternelle que MM. Frayssinous et Trébuquet appelleront l'attention du prince. Tous les grands noms dont nous sommes fiers lui apparoîtront avec leur glorieuse auréole. Son imagination tressaillera devant les conceptions élevées de la pensée française. Des transports d'admiration seront excités dans cette ame neuve et ardente, par nos créations intellectuelles de toute nature, depuis le premier bégaiement de nos chroniques jusqu'aux splendides magnificences des Bossuet et des Fénelon, des Corneille et des Racine, des Pascal et des Bourdaloue, des Chateaubriand et des Lamartine. Sous ce rapport, l'enseignement du prince sera le développement de cette maxime, heureusement formulée par l'antiquité : Le beau est la splendeur du vrai. Henri retiendra également cette parole d'un des

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plus grands génies du grand siècle : Le talent est une force qui doit toujours demeurer au service de la vérité. Même élévation dans la manière de présenter l'histoire. Elle ne lui sera point montrée simplement comme une science de faits isolés et un tableau de dates ni d'époques : on montera plus haut, et on lui fera voir le gouvernement de la Providence conduisant la créature raisonnable à des fins que souvent elle ignore, sans jamais entraver sa liberté ; mystérieux problème devant lequel notre raison s'incline. L'histoire est la science des penseurs : aussi- les habiles instituteurs du prince lui montreront l'enchaînement logique des effets et des causes, et la marche des idées produisant des effets bons ou mauvais, selon les principes mis en vigueur. Les grands hommes de tous les pays et de tous les temps lui raconteront leur gloire et leurs héroïques souvenirs ; les crimes, les corruptions , les vices , les bassesses de tout genre, recevront devant lui leur flétrissure, car c'est-là le côté vraiment utile de l'histoire. Elle est un tribunal devant lequel comparoissent, nues et dépouillées de leur prestige, toutes les célébrités qu'on ne pouvoit aborder que timidement pendant la vie -, et la condamnation qu'on leur inflige est un avertissement pour nous, de même que le triomphe décerné à la vertu nous devient une puissante exhortation à imiter ses beaux dévoùmens. Henri apprendra et rédigera de sa main, en résumés aussi remplis de pensées que de faits, l'histoire des principales nations, l'Allemagne, l'Angleterre, l'Espagne, ritalie, etc. mais les prédilections de l'élève, comme celles des instituteurs, se porteront naturellement sur les annales de la France. Si la patrie est chère à tous les enfans d'une même contrée, c'est surtout loin d'elle et

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dans les rigueurs d'un exil immérité que nous sentons par combien de liens nous lui sommes attachés. Ces considérations générales font assez voir que l'esprit et le cœur de M. le duc de Bordeaux se forraoient à la fois sous la direction de l'évéque d'Hermopolis. Nous y ajouterons cependant quelques détails.

Ce prélat, dont M. Trébuquet, excellent humaniste, éfoit l'utile auxiliaire, présidoit aux leçons de littérature, d'histoire et de philosophie; M. Cauchy donnoit les leçons de sciences exactes, et M. Mounier, officier d'artillerie, celles d'art militaire. Tous les huit jours, les progrès de l'auguste élève étoierit vérifiés dans un examen public qu'il subissoit en présence du Roi, des personnes attachées a son éducation, et des étrangers qui venoient faire leur cour à la royauté de l'exil. M. d'Hermopolis réalisoit ainsi ce qu'il avoit annoncé à M. de F. afin de donner à M. le duc de Bordeaux cette modeste assurance qui sied aux princes, surtout à une époque de publicité. Henri apprit par là à parler sans timidité et avec une gracieuse aisance.

En même temps que MM. Frayssinous et Trébuquet ornoient la mémoire et formolent le goût de leur élève, le prélat, dans un entretien particulier, qui duroit plus d'une heure chaque jour, s'allachoit à développer son jugement. M. d'Hermopolis, auquel nous croyons rendre le plus bel hommage en disant qu'il étoit le bon sens élevé peut-être à sa plus haute puissance, cultiva, dans M. le duc de Bordeaux, cet esprit juste, sage et précis qui caractérise l'homme mûr, comme l'imagination rappelle trop souvent Teiifance par ses écarts. Le précepteur, en transmettant à son disciple la rectitude de SCS propres idées, le préparoit ii mériter un jour cet

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éloge émané du duc de Cambridge : « Ce jeune prince n'a pas dit un mot qu'on doive blâmer, et n'a pas fait un acte qu'on ne doive louer. »

C'est dans les entretiens particuliers que l'évêque d'Hermopolis remplissoit sa plus noble tâche, en façonnant le caractère de son pupille. Nous devons le dire pour leur gloire commune : M. le duc de Bordeaux étoit un nouveau duc de Bourgogne, dont un nouveau Fénelon disciplina, par sa sagesse, la vivacité, ou, plutôt, aux saillies duquel il imposa le frein aimable de la religion 5 et au souvenir de cette piété si vraie, de cette pureté angélique, de cette bonté et de cette élévation d'ame, qui font reconnoître le petit-fils de saint Louis, nous avons le droit d'appliquer à M. Frayssinous ces paroles qu'il a prononcées comme grand-maître dans une solennité universitaire (1) :

<i Fénelon, dans l'éducation du duc de Bourgogne, se montra le modèle des instituteurs, en travaillant à former pour le trône un Téléniaque chrétien. »

Directeur spirituel de M. le duc de Bordeaux, M. d'Hermopolis fut aussi^ pendant plusieurs années, celui de 3Iademoiselle , qui avoit en lui la plus grande confiance, et qui lui conserva une bienveillance toute particulière.

(1) Voyez ci-dessus, p. 4' 9*

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