CHAPITRE Vï
C.araclèrc des ccrils de M. Boyer.— Ses confrères n'en approuvent pas toujours la publient ion. — Sa manière de les préparer. — Entretien piquant avec une dame incrédule. — £.rrtme« de la doctrine de M. de La Mcnnais, par ce savant prêtre. — Opinion de JI. Frayssinous sur le livre de son ami.
Depuis que M. Boycr avoit commencé ses tournées apostoliques, les intervalles libres que lui laissoient les retraites éloient consacrés à la composition de ses sermons ou d'écrits destinés à combattre les erreurs du temps. Ceux dont il nous reste à parler traitent de matières religieuses, et surtout de matières mixtes, c est-à-dire qui touchent à la fois, d'un coté à la religion, de l'autre à la philosophie ou à la politique.
Dans ces écrits on peut remarquer la netteté des vues, l'exactitude des principes, le choix des preuves, le talent de la discussion, et l'art de presser un raisonnement, enfin des réflexions vives el piquantes : mais l'auteur ne marche pas toujours droit à son but ; il se jette dans des digressions, qui, pour être intéressantes, n'en sont pas moins étrangères au sujet ; il ne lie pas avec assez d'art les différentes parties de son plan. La noblesse des pensées, l'élévation des sentimens, la grandeur des images, les qualités du style, ne voilent pas toujours ces défauts, qui prenoient leur source dans la rapidité de la composition.
Pour M. Boyer, écrire éloit un devoir. Il est reconnu que ses estimables confrères et son supérieur, à Saint- Sulpice, n'approuvoicnt guère la publicité donnée à ses
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divers ouvrages de circonstance, surtout dans les derniers temps 5 soit que l'esprit de Saint-Sulpice fût éloigné de tout ce bruit de la presse, soit que la Société voulût, par sa réserve, laisser à M. Boyer toute la responsabilité de ses opinions et de ses vues particulières. Pour lui, il se cioyoit tenu de réfuter une erreur dangereuse, et ne songeoit qu'à bien mériter de l'Eglise en soutenant sa cause. Or, c'étoit quelquefois en voyageant d'un bout de la France à l'autre, qu'il écrivoit un ouvrage ainsi commandé par les circonstances. Plus parfait, sans doute, si l'auteur en avoit différé la publication, cet écrit eût été peut-être moins utile : la perfection lui eût Ole le mérite de l'à-propos.
M. Boyer, pour préparer ses ouvrages, emportoit toujours avec lui, dans ses courses apostoliques, quelques livres, dont la lecture l'absorboit profondément, etsembloitle rendre indifférent à tout ce qui se passoit autour de lui (l). Une dame s'avisa un jour de le faire sorlirde sa rêverie: «. Savez-vous, Monsieur l'abbé, luidil-elie, que je suis incrédule, et qu'en fait de religion, je ne crois à rien.^ — Madame croit pourtant à l'existence de Dieu? repritM. Boyer. — Pour l'existence de Dieu, soitj toutefois, s il existe, il ne s'inquiète guère de ce qui se passe icibas. — Madame croit-elle à l'immortalité de lame? — Oui; mais sans croire à l'enfer. — Madame admet-elle une révélation? — Ob', non, la révélation et tout ce qu'on en dit n'est qu'un conte. — Madame a-t-elle examiné les preuves de la révélation ? — Pas beaucoup, Monsieur l'abbé. — Avez-vous lu quelques ouvrages de Bergier,le cardinal de La Luzerne, Frayssinous ? — Non.
(l) Discours pour h'n rcli ailes ccclésiastiqtivs, Notice, p. In-vJ.
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— Connoissez-vous les écrits deBossuetetde Fénelon, les sermons de Bourdaloue et de Massillon? — Non. — Hé! Madame, reprit M. Boyer, si vous ne connoissez rien de tout cela, dites donc que vous êtes une sotte et une ignorante, et non une incrédule. »
Au mois de février 1834, M. de La Mennais^ docile à de nouvelles monitions venues de Rome, aux représentalions de ses amis, aux remontrances paternelles de M. de Quelen, adhéroit purement et simplement à l'Encyclique de Sa Sainteté, et complétoit sa soumission en adressant une lettre d'excuses à M. de Lesquen, évêque de Rennes. Comme, en ce moment même, M. Boyer étoit sur le point de publier la première partie d'un ouvrage intitulé Examen de la doctrine de M. de La Mennais, considérée sous le triple rapport de la philosophie^ de la théologie et de la politique, on le pressa de faire au bien de la paix le sacrifice de son livre. M. de Quelen, entre autres, lui fit à ce sujet les plus vives instances. M. Boyer répondit que l'utilité de son travail, au lieu de disparoître, venoit de s'accroître 5 qu'en adhérant à l'Encyclique, M. de La Mennais et son école abjuroient leur politique scandaleuse, mais qu'ils tenoient plus fortement que jamais à leur philosophie sceptique et à leur théologie erronée; enfin que, dans le volume qui alloit paroître (1), la doctrine de M. de La Mennais n'étoit envisagée que sous le rapport de la philosophie.
Dans cet ouvrage, dont le principal mérite est d'être clair, et de mettre à la portée de tous les esprits des questions que d'autres avoient embrouillées à dessein, M. Boyer combat la philosophie du sens commun
( I ) lu-8" lie .\lij — .'î'|o pag.
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comme : 1 " suspecte par sa nouveauté ; 2° sophistique dans ses argumens et dans son langage-, 3° fausse, incohérente, sceptique dans ses principes -, 4° inutile à la fin pour laquelle on la destine 5 5" impraticable; 6" funeste dans ses conséquences ; 7° condamnée par la raison générale; 8° réprouvée par l'autorité des plus grands docteurs de l'Eglise. Indépendamment de la discussion principale, on trouve dans ce volume quelques accessoires qui s'y rattachent : des Remarques historiques sur Huet, une Dissertation sur la vision, et une autre sur la Philosophie de Descartes, que les louanges du cardinal Gerdil, de l'abbé Emery, et de l'évéque d'Hermopolis, vengent de reproches injustes et passionnés.
On lira avec intérêt ce que M. Frayssinous dit à l'auteur de V Examen (1).
« J'ai suspendu toute autre lecture pour celle de votre ouvrage : je l'ai trouvé excellent. La discussion est vive, forte, concluante; il y a de la faconde, de la verve et un talent remarquable pour écrire; on peut bien y rencontrer quelques locutions, quelques toius de phrase qui ne sont pas dans les règles de la grammaire et du langage le plus pur : mais ce sont là des grains de poussière qu'un souffle fera disparoître. L'ennemi pourra bien se débattre sous les coups que vous lui portez, mais je ne crois pas qu'il s'en relève. Maintenant qu'il est convaincu d'erreur sur certains points, la confiance en son génie sera moins aveugle, et les esprits seront plus disposés à raisonner avec calme. Le charme est rompu. Il est à désirer que l'ouvrage ne soit pas connu seulement des écoles ecclésiastiques, mais qu'il parvienne aussi partout où l'on enseigne la philosophie, et jusqu'aux mains de ceux qui, sans avoir approfondi ces matières, ne veulent pas y être
(<) LcUie du 9 mars ii)35.
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étrangers. Pour cela, il y a quelque réforme à faire dans une seconde édition. »
La première, telle qu'elle étoit, ouvrit les yeux à plusieurs personnes, qui avoient été séduites par des théories brillantes, et entraînées par la magie d'un style pompeux et plein d'éclat.