‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 54 sur 75 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Appréciation des Poésies de Fiehoul, par M. Frayssinoiis. — M. le duc de Bordeaux récite la pièce intitulée VJnge et l'Enfant.

A LA fin de la lettre où M. Frayssinous fait un si bel éloge du comte de Chabrol, il parle des Poésies de Reboul, le boulanger de Nîmes :

» Un exemplaire du livre de Poésies que vous avez eu

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l'intention de m'envoyev est arrivé en Allemagne. Il a été lu, apprécié, et une réponse a été adressée à l'auteur, qui doit l'avoir maintenant dans ses mains. Je vous écrirai à mon tour, et je vous dirai ma pensée sans déguisement, sans flatterie comme sans injustice. »

Voici cette appréciation , qui est un modèle de jugement et de goût. M. d'Hermopolis la transmit en ces termes, de Goritz, le 25 avril 1837 :

«( Enfin, mon cher Monsieur, j'ai reçu il y a déjà quelque temps, par la voie de Prague, les Poésies du boulanger de Nîmes. J'ai dû croire que le volume m'étoit parvenu par votre entremise. Aussi bien c'est à vous c|ue je réponds, pour acquitter ma promesse. J'ai eu tout le loisir de le lire et de m'en faire une idée assez arrêtée, sans avoir la prétention toutefois de la donner pour un arrêt sans appel. Avant tout, je vous dirai que je suis trop vieux pour ne pas continuer à suivre les voies littéraires dans lesquelles on m'apprit à inarclier dès mon jeune âge. Il est des siècles illustrés par les plus beaux génies qui furent jamais, et dont les ouvrages, que nous avons encore, ont été trouvés dignes des hommages et de l'admiration de la postérité. Tels sont les siècles de Périclès, d'Auguste, de Léon X, de Louis XIY. Là sont nos maîtres et nos modèles. Les règles qu'ils ont tracées, il faut les suivre; les exemples qu'ils ont donnés, il faut les imiter. On peut les égaler, les surpasser peut-être : mais, en général, qui suit leurs traces marche dans la lumière; qui s'en écarte, tombe dans les ténèbres. C'est d'après ces idées que je vais m'expliquer sans exagération aucune, ni en bien ni en mal, n'aspirant qu'à être appelé par vous candide judex, comme Horace appeloit un de ses amis à qui il soumettoit ses vers. Yous verrez que je ne suis pas injuste, encore que j'use d'une utile sévérité.

» Je commence par confesser avec vous que M. Reboul est né poète, et que même la nature lui a fait en ce genre le

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plus inagnil'uiuc de tous les présens, en lui donnant os rnagna sonalïirum. Quel dommage que les germes d'un si rare talent n'aient pas été cultivés de bonne heure, perfectionnés et conduits jusqu'à parfaite maturité par des mains habiles et sages! Pourquoi faut-il que son esprit, à l'entrée de sa carrière, n'ait pas été dirigé par quelque Rollin capable de l'apprécier, d'en mesurer toute l'étendue, de le nourrir, de le i'ortifier avec discernement de tous les sucs de la plus saine littérature, d'en favoriser l'essor sans l'abandonner à luimême, de lui apprendre à faire difficilejnent des vers faciles, et de préparer peut-être ainsi le roi du Parnasse français au xix^ siècle !

» Formé par ces soins éclairés et ces enseignemens divers, le jeune Reboul auroit mieux compris deux choses : la première, que chaque langue a son génie particulier, son caractère propre, et qu'on ne sauroit s'en écarter impunément. Sans doute, il est des principes de goût, qui, fondés sur le bon sens, doivent être communs à toutes les langues; il est dans les lettres, comme dans tous les arts, des beautés absolues de composition. Ainsi, dans les productions de l'esprit, le fond de ce qui est beau se trouve dans le concert des parties qui concourent à former un même tout, dans Viiniié. C'est le grand principe de saint Augustin : Omnis pulchritiidinis forma unitas est, si bien développé dans V Essai sur le Beau. Mais il est aussi des beautés relatives, qui dépendent des mœurs, des usages, de certaines convenances établies, de certaines lois domestiques et civiles auxquelles il faut savoir s'assujétir, et dont la violation ne pourroit que choquer. Cela est vrai même pour la langue sacrée^ comme pour toutes les autres Telle locution peut être noble, gracieuse, en hébreu, qui seroit triviale et ridicule en français. Il ne seroit pas plus permis à la nmse française d'être hébraïque que d'être allemande; et qui voudroit faiie passer dans notre idiome les beautés bibliques seroit obligé bien souvent de ne pas traduire litléralement,

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niais'd'iniiter la manière de J. Racine et de J. B. Rousseau. » Une seconde chose qui doit ètie bien sentie par un écrivain français, c'est que notre langue, plus qu'une autre, exige impérieusement une très -grande netteté de pensées et d'expressions. Oui, la langue française veut être claire; surtout la poésie ne souffre pas la moindre obscurité. La lecture des bons vers ne doit pas être une fatigue. On ne s'attend pas, en lisant un morceau de poésie, à être obligé de réfléchir péniblement pour le comprendre, comme cela peut arriver pour un morceau de métaphysique. Non, il ne faut pas que le sens d'un vers se fasse chercher; il faut qu'il se montre de lui-même. Si quelquefois la pensée se couvre d'un voile qui doit lui prêter plus de charmes, il faut toujours que le voile soit assez transparent pour que le sens soit aperçu. Quintilien, ce grand maître dans l'art décrire, vouloit que le discours fût si clair, c|ue non-seulement il fût aisément compris, mais qu'il fût impossible de ne pas le comprendre. Je suis donc autorisé à dire que tout vers, lût-il de Racine, est défectueux, s'il est obscur. Boileau a dit, en parlant de lui-même, et il n'a fait que se rendre justice :

« Ma pensée au grand jour partout s'offre et s'expose,

» Et mon vers, bien ou mal, dit toujours quelque chose. »

» Ainsi a parlé notre maître à tous. La clarté est dans le discours ce que la lumière est dans la nature. C'est à nos rhéteurs à nous enseigner ce qu'un auteur doit éviter et faire pour que son langage ait cette qualité qui fait biiller toutes les autres, et pourquoi elle est plus spécialement lapanage de notre langue.

» M. Reboul, m'avez-vous dit dans une lettre, n'a rien de son siècle ni de l'époque; il semble appartenir, comme Malherbe, à une langue qui commence et qui se forme. Cette assertion, je l'avoue, me paroît bien aventurée, et même si dangereuse, que, si elle venoit à prévaloir, elle finiroit par entraîner la ruine de la langue française. En rap-

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prochant les époques, on voit qu'il n'y a aucune ressemblance entre celle où parut Malherbe et celle où a paru M. Reboul. Quand enfin Malherbe vint, la langue française n'étoit pas formée. Encore dans l'enfance, elle sembloit se débattre dans les langes et les liens du premier âge. Sans noblesse, sans dignité, sans harmonie, elle avoit besoin de quelque esprit privilégié qui la fît croître et grandir, et qui, devinant son véritable génie, lui donnât les formes qui lui convenoient, brisât ses entraves, la débarrassât des obstacles qui arrêtoient son essor, la purgeât de tous les vices qui la rendoient si difforme, et lui frayât la route qui devoit la conduire jusqu'à cette haute perfection qui en fit la langue de l'Europe entière.

» Mais, quand M. Reboul est veim, qu'a-t-il trouvé? Une langue formée, fixée depuis plus d'un siècle, belle de tout l'éclat des chefs-d'œuvre qu'elle avoit fait éclore, appuyée du suffrage universel de tout ce qu'il y avoit eu de plus éclairé et de plus sage. Elle éloit classique, comme la langue romaine l'étoit après le siècle d'Auguste, lorsqu'on vit paroître un très-bel esprit et un très-grand philosophe, Sénèque. Ses écrits sont bien restés comme pleins d'une bonne philosophie; mais son genre nouveau ne fit pas loi, et la langue de Cicéron est restée comme modèle. Après le siècle de Louis XIV, de quoi s'agissoit-il donc? De créer une nouvelle langue? nullement; mais d'en conserver, d'en perpétuer le génie, en cherchant à l'enrichir, si l'on pouvoit, mais sans la dénaturer, sans faire violence à son caractère propre. On a dit que Bossuet s'étoit créé une langue pour rendre ses idées : mais comment fit-il pour y réussir? Pour être profond, tomba- t-il dans l'obscurité? Pour être sublime, donna- t-il dans l'enflure? Pour être simple et familier, devint-il trivial? Non, sans doute. Des hardiesses heureuses, mais d'un sens très-clair; des tours nouveaux, mais naturels; des alliances nouvelles, mais imprévues et frappantes, des mots déjà usités, de mots surannés qu'il faisoit revivre,

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et qui, placés en leur lieu, plaisoient par leur vétusté même; des locutions originales, mais lumineuses, qui donnoient plus d'énergie, de grâce, de précision au discours : tel fut le secret de l'évêque de Meaux; tel fut aussi, plus ou moins, celui de nos grands écrivains, poètes et prosateurs, de Corneille, de Racine, de Boileau, de La Fontaine, de .T. B. Rousseau, de Fénelon, de Massillon. Pour ajouter à la langue française de nouvelles richesses, ils se sont bien moins appliqués à inventer des mots, qu'à trouver un usage nouveau des mots conservés.

» On a dit quelquefois que la langue française étoit pauvre. Je ne suis pas obligé d'en convenir. Du moins, on n'oseroit pas dire que c'est une pauvre langue. Et, en effet, n'est-ce donc pas un assez bel instrument de l'intelligence humaine et de la pensée, qu'une langue qui a produit les Horaces, Athalie, le Passage du Rhin, les Odes de notre grand lyrique, le Discours sur l'histoire universelle, les Oraisons funèbres, les Caractères de La Bruyère, le Paysan du Danube, Télémaque, le Petit-Carême, la célèbre Passion de Bourdaloue, la Recherche de la "Vérité? Je plaindrois le poète, l'orateur, l'historien, le philosophe, le moraliste, qui ne trouveroit pas, dans une langue aussi féconde, aussi variée, aussi puissante, de quoi rendre ses sentimens et ses idées. Je ne fais ici que citer quelques-unes des merveilles de notre littérature.

« Ainsi donc Malherbe parut au milieu du monde littéraire de son temps, comme un honune suscité pour y créer un ordre de choses qu'appeloient les vœux, les besoins, les dispositions universelles des esprits. Le premier, il ouvrit devant eux une carrière nouvelle, qu'il sut illustrer luimême, non-seulement par de bons préceptes, mais encore par des exemples, par des productions où brillent des beautés qui saisirent les contemporains et que le temps n'a point effacées; carrière dans laquelle il fut suivi par de dignes successeurs, qui, en le surpassant, firent .gloire de marcher sur

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ses traces et de le révérer connue leur chef. Témoin Boileau, qui, en parlant de l'empire de ce législateur littéraire, a dit :

« Tout reconnoît ses lois, et ce guide fidèle » Aux auteurs de nos jours sert encore de modèle. » Marchez donc sur ses pas, aimez sa pureté, » Et de sou tour heureux imitez la clarté. »

» Je l'avoue : pénétré de ce conseil, j'ai toujours eu une secrète aversion pour ce qui est nébuleux, forcé, tiré de trop loin, embarrassé, et semble craindre de se montrer au grand jour.

» Maintenant, je m'explique pourquoi j'ai été obligé de m'habituer au style de M. Reboul, de m'y faire peu à peu, pour ne pas le trouver étrange. Cette déplaisance venoit chez moi de ce qu'au milieu des beautés qui me passoient sous les yeux, se montroient ces taches que vous avez signalées vous-même, mais plus saillantes et plus nombreuses que vous ne l'avez cru. Après avoir passé ma vie à feuilleter les grands auteurs de notre grand siècle, le goût de leur manière d'écrire s'est trouvé tellement imprimé dans ma nature, que tout autre me répugnoit. Personne ne souhaiteroit plus que moi de voir M. Reboul tenir le sceptre de la poésie au milieu de nous. C'est alors que je le croirois appelé à remplir une mission divine auprès de la jeunesse, celle de la dominer et de la guider par la suprématie de son talent comme par la pureté de ses doctrines. J'admire avec quel noble courage, quelle sainte liberté, il professe, au milieu d'un siècle impie et corrompu, son respect et son amour pour les mystères chrétiens, et avec quel dédain il s'élève au-dessus de l'école corruptrice de Voltaire, ce grand ennemi de Jésus -Christ. Puisse- 1- il aussi éviter avec le soin le plus scrupuleux toute expression, toute image qui ne seroit point assez pudique, en sorte que la mère la plus délicate ne puisse pas craindre de laisser ses

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poésies dans les mains de sa fille ! Que ne lui conseillezvous de soumettre ses pièces inédites et même imprimées à un censeur, qui, ami véritable de son talent, fût en même temps l'ennemi impitoyable de ses défauts? Si notre poète se sentoit le désir et le courage de s'amender, ses pièces, épurées par le bon goût, y gagneroient beaucoup : il deviendroit modèle. Sans cela, il court risque de ne laisser après lui qu'un ti'oupeau d'imitateurs serviles, serpum peciis, qui, ne pouvant s'élever à sa hauteur, se traîneront au-dessous des vices de son style, travailleront, comme à l'envi, à achever de corrompre la belle langue de Racine, et finiront par précipiter la plus parfaite littérature de l'Europe dans la plus incurable barbarie.

» Ainsi donc hommage au génie poétique, au beau caractère, à la pureté des sentimens, à la foi sincère et profonde de M. Reboul ! Mais que l'enthousiasme pour ce qu'il a de beau ne nous aveugle pas sur ce qu'il a de défectueux. Les pièces où il montre, à mon sens, le plus d'élévation et de force sont celles qui sont adressées à un exilé et à M. Vabbé de La Mennais, et celle qui a pour titre : Sain le- Hélène. \J^nge et l'Enfant est une pièce délicieuse. J'ai trouvé du naturel et du charme dans V Hirondelle du troubadour. Les Souvenirs d'enfance m'ont beaucoup plu par leur simplicité, leur candeur et leur naïveté.

» Je viens, mon cher Monsieur, de dire assez librement ma façon de penser, con)ptant sur votre discrétion. Ne communiquez rien de ce qui pourroit blesser. Je ne veux nie brouiller avec personne. Il me seroit très-pénible de me voir mêlé à des querelles littéraires. Vieux, fatigué, infirme d'une attaque de paralysie au côté gauche et qui a résisté aux bains de Tœplitz, je n'aspire qu'au repos.

« Vive, vale^ si quid novisti rcctius istis,

» Candidus imperti ; si non, bis utere mecum. »

M. d'Herraopolis désira que M. le duc de Bordeaux

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apprît la pièce intitulée /'^wg-e et l'Enfantqu'û trouvoit délicieuse. Le prince en orna sa mémoire, et, au dernier examen public où il rendit compte de ses progrès, il la récita avec autant de grâce que de goût.

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