CHAPITRE XIV
Instances de M. Frayssinous pour que M. Boyer renonce à la prcdication. Second volume de la Défense de l'ordre social.— -Ce qu'en dit M. d'Hermopolis. — VÀmi de la Religion critique M. Boyer. —Réponse à celte critique par M. l'abbé Dassancc.
Là sollicitude amicale de M. Frayssinous pour M . Royer lui faisoit demander encore, le 9 mai 1837 :
« Quand finirez-vous vos courses apostoliques? le cour
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sier n'a-t-il pas assez vieilli pour qu'il faille dételer? »
Mais M. Boyer ne dételait pas. Sachant qu'il comptoit se rendre à Annecy, sur l'invitation de M. Rey, le prélat lui avoit écrit, le 12 septembre précédent:
« Je connois le clergé de Savoie : il est régulier, de mœurs douces, ne manque pas d'instruction, a une tenue très-ecclésiastique et très-décente. L'évêque d'Annecy (1) a un talent rare pour évangéliser les assemblées de prêtres; je l'ai entendu à Paris : il est plein d'anie. Votre zèle seroit plus utile dans nos contrées de France... »
M. Boyer réalisant son projet, M. d'Hermopolis lui dit, le 1" juin 1837 :
« Je vous félicite d'avoir quelque temps à passer auprès du très-excellent évêque, digne successeur du plus aimable et du plus éclairé saint de l'Eglise moderne, et qui appartient autant à la France qu'à la Savoie. Vous respirerez tout à votre aise le parfum de ses vertus sur son tombeau, et il nous en reviendra quelque chose dont nous avons grand besoin. »
<c Vous voilà avec saint François de Sales, écrivit-il le 1^'' aoiît; vous respirez sur sa tombe le parfum de ses douces et miséricordieuses vertus, et vous lui en demandez quelque chose pour moi : voilà de l'amitié chrétienne. »
Cependant M. Frayssinous désiroit toujours que son ami s'épargnât la fatigue de tant de voyages, et il insistoit auprès de lui avec cette grâce qui fait admettre les conseils les plus sérieux :
«Je vois, mon cher, par votre lettre du 13 août ,
que vous parcourez la Fiance avec la rapidité d'un oiseau : on diroit que le zèle apostolique dont vous êtes animé vous
(,) M. Rey.
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donne des ailes. Déjà, vous avez évangélisé Metz, Chàlons, Reims, Angers, Rennes, Saint-Biieuc : Quimper vous attend, puis Paris, ^ous êtes comme le Juif errant : la vieillesse ne peut rien sur vous. Je crains que quelque jour on ne vous trouve gisant dans quelque mauvais village sur un pauvre grabat. Cette fin, amenée par vos fatigues toutes saintes, est la plus belle pour vui missionnaire; mais enfin il ne faudroit pas la hâter sans motifs suffisans. L'âge du repos ne seroit-il pas venu pour vous, et ne pourroit-on pas vous dire : Soli>e senescentem ? . . . »
La lettre suivante étoit de nature à faire encore plus d'impression sur M. Boyer :
« Le temps de vous détacher insensiblement des longues excursions est venu. Peut-être l'occasion se présentera-t-elle de vous servir encore de votre plume : vous n'aurez que plus de loisirs à donner à la composition, et tout le monde y gagnera. Il y a telle discussion philosophique qui vaut toute une mission. Il importe qu'au milieu de tant d'égaremens d'esprit les hommes instruits et capables travaillent à ramener les séducteurs, s'il est possible, et les séduits, ce qui est plus facile. Les premiers sont tout-à-fait ivres, les seconds sont plus ou moins gris, et tous sont dignes de l'intérêt des têtes saines. Heureusement, Saint-Sulpice existe, et là le foyer des vraies lumières ne s'éteindra pas. »
Le zèle de l'abbé Boyer ne lui permit pas de se rendre à ces instances de Tamitié. M. d'Hermopolis, comme le prouvoit une lettre de mai 1837, étoit d'ailleurs le premier à reconnoître que son intelligence, quoique moins bien servie par les organes, n'avoit rien perdu.
<i Votre esprit, y disoit-il, semble avoir rajeuni en vieillissant : c'est toujours même facilité, même fécondité, même feu que dans la jeunesse. »
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L'apotre du clergé crut donc pouvoir continuer à suffire à sa double mission de prédicateur et d'écrivain.
Le second volume de la Défense de l'ordre social contre le carbonarisme moderne (1), fut le fruit de ses nouvelles méditations, et il parut au mois d'août 1837. Travaillé avec beaucoup plus de soin que le premier, il ne se recomraandoit pas moins par l'abondance des matières que par la solidité d'une discussion vive, animée, souvent pittoresque, mais où l'on trouvoit avec regret des inégalités de style échappées à l'entraînement de l'auteur. Les questions de la souveraineté du peuple, du droit d'insurrection, de la liberté, de l'égalité, de la séparation du spirituel et du temporel, étoient approfondies dans cinq Dissertations, suivies de deux Fragmens, l'un sur le progrès humanitaire, et l'autre sur le mouvement religieux. Lorsque ce volume parvint à M. d'Hermopolis, il écrivit, le 24 décembre, à l'auteur :
« Je me hâte de vous dire, mon très-cher, que dans une caisse arrivée de Paris s'est heureusement trouvé le livre que j'atlendois. J'ai lu d'abord la table des matières, pour tâcher d'en saisir l'ensemble. Bien rempli comme je n'en doute pas, il présentera à la réflexion beaucoup de choses fort instructives, avec les développemens convenables, et l'on y ti'ouvera peut-être le noi>a et le novè tout à la fois. J'ai ensuite lu le précis que vous en donnez vous-même. J'ai encore parcouru çà et là quelques endroits sur le schisme d'Occident, sur Louis XVI, son règne, sa conduite dans ses dernières années et sa canonisation, sur Charles P"", vos jugemens sur les deux. Je pourrois, sur ces divers points, faire quelques observations. »
(i) In-8° de xxx-545 pages.
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Un examen moins rapide permit à M. Frayssinous de formuler ainsi son appréciation , dans une lettre du 9 janvier 1838 :
■< J'ai déjà lu au-delà de deux cent cinquante pages de votre livre. Je l'ai trouvé marqué au coiii d'un homme de talent, d'esprit élevé, fécond, vigoureux, qui pénètre les choses, en voit le fin fond et sait l'exposer au grand jour. Des incorrections, qu'il faut faire disparoître; parfois un peu de surabondance; jamais de stérilité, signe d'un esprit supérieur. Je ne m'accorde pas avec vous sur tous les points dans les jugemens que vous avez portés, en particulier sur Charles I^' et Louis XVI. »
Nous ajouterons à ces observations sur la Défense de l'ordre social, quelques mots empruntés à la lettre, déjà citée, du 24 décembre 1837.
« Je me persuade, y disoit M. d'Hermopolis, qu'un jour on aiua la pensée de réduire vos deux volumes en un seid de raisonnable grandeur pour le rendre plus vuile à ceux qui en ont le plus besoin, aux jeunes gens non séminaristes. On pourroit lui donner pour titre Manuel de philosophie politique, offert principalement à la jeunesse française. Si je n'avois que cinquante ans, j'essaierois peut-être cette entreprise. »
L'abbé Boyer, qui acceptoit avec déférence les observations du judicieux prélat, se montra très-sensible à la critique qu'un anonyme fit de son second volume, dans VAmi de la Religion (1). M. l'abbé Dassance, que ce vieillard vénérable honoroit de son affection, prit, dans le même Journal (2), la défense d'un ouvrage où brilloient des beautés d'un ordre supérieur, et l'apo-
(i) Tome XCIV, p. 369. — (2) Ibid, p. S^cj.
']']1 VIK DE M. FRAYSSINOUS. [^^Sy]
logie consola M. Boyer de la critique qui l'avoit cen-
triste.