CHAPITRE VI
Mort (le l'abbé Eliçagaray.— M. Frayssinous le remplace par l'abbé Michel Clausel de Coussergues. — M. d'Hermopolis dissipe les préventions du conseil royal. — Coup-d'œil sur son administration.
M. Frayssinous, qui, en se retirant de la commission d'Instruction publique, avoit indiqué l'abbé Eliçagaray pour son successeur, eut la douleur de le voir mourir le 21 décembre 1822. « Il n'y a que moi, dit-il, qui sache ce que l'on perd ; car, de tous les hommes que j'ai connus, c'étoit celui qui disoit le plus fortement la vérité à ses amis. » Nous ne justifierons que par un trait cet éloge du prélat. Un jour, l'abbé Eliçagaray lui signalant certains abus qu'il croyoit avoir échappé à son attention : « Moi aussi, répondit le grand-maître, je vois clair, mon ami, je vois Ah ! monseigneur, dit vivement M. Eliçagaray, en faisant allusion aux inspecteursgénéraux dont les rapports inexacts ne présentoient pas toujours les choses sous leur vrai jour, vous avez d'excellens yeux, mais vous avez les plus mauvaises lunettes que je connoisse. -»
M. d'Hermopolis ne tarda pas à remplacer cet ami,
386 MF. DE M. FKAYSSINOUS. . [l822]
qui à sa mort laisoit partie du conseil royal, par un ami plus cher encore, l'abbé Michel Clausel de Coussergues, son compatriote, son collaborateur à l'époque des catéchismes de l'église des Carmes, et alors vicaire-général d'Amiens. Il le chargea des facultés de théologie catholiques, des aumôniers des collèges, des établissemens des Frères des Ecoles chrétiennes, et des relations avec le gouvernement pour ce qui concernoit les Ecoles secondaires ecclésiastiques.
Nous avons dit que des préventions avoient accueilli la nomination d'un évêque en qualité de chef de l'Université, et on supposoit que M. Frayssinous n'y entroit que pour la détruire. Un recteur se permit même de lui écrire une lettre injurieuse, qui fut rendue publique. M. d'Hermopolis le destitua , en disant aux membres du conseil royal de l'Instruction publique : « Messieurs, je ne serai pas éternel ; mais, tant que je resterai à la tête du corps enseignant, je ne souffrirai pas qu'on méconnoisse mon autorité. » Comme les membres du conseil partageoient ces préventions, il s'attacha à les désabuser, et à leur faire comprendre que son plan n'étoit pas de renverser, mais au contraire d'utiliser, pour le bien de la religion et de l'Etat, l'institution dont il étoit le chef. Convaincus de la loyauté du prélat, les membres du conseil royal vécurent en bonne harmonie avec lui , cl M. Cuvier, le plus distingué d'entre eux, lui donna les plus sincères témoignages de respect et de considération. Il n'y eut guère que les préoccupations jansénistes de M. de Sacy et d'un de ses collègues, qui contrariassent parfois les vues de M. d'Hermopolis; mais, au mois de décembre, M. dcSacv donna sa démission.
[1822] LIVRE II. CHAPITRE VI. SSj
Les lettres et les discours que nous avons cités jusqu'ici donnent une idée des vues et de la prudence de M. Frayssinous. Sous l'Empire, le chef d'un établissement public d'éducation se plaignoit de ce que les circulaires du grand-maître ne rouloient que sur des matières de finances : «. J'ai reçu vingt lettres^ disoit-il ; vous croyez peut-être qu'il y étoit question de discipline, de morale, de religion, ou au moins d'instruction et d'études : toutes parloient d'argent. » M. d'Hermopolis , qui ne voyoit pas dans l'Université un instrument fiscal et une pompe destinée à remplir le trésor public, étendoit sa sollicitude sur des objets plus dignes d'un évêque. Ses circulaires rouloient sur la partie la plus importante de l'éducation, c'est-à-dire sur l'esprit qui doit la diriger 5 et, si on l'entendoit gémir, c'éfoit, non pas de l'infériorité comparative des recettes, mais de la nécessité où il se trouvoit de tolérer, dans l'Université, de grands abus qu'il ne pouvoit réformer sans exciter des rumeurs qui l'auroient mis dans l'impossibilité de réaliser aucun bien.
La prudence ne lui permit d'opérer d'abord qu'un petit nombre de changemens dans le personnel. Cependant, pour réaliser la réforme de l'Université, il songea à mettre, le plus souvent possible, des ecclésiastiques à la tête des académies en qualité de recteurs , ou des collèges en qualité de proviseurs , de principaux et de censeurs. Dans le clergé même , il choisissoit avec scrupule. Le cardinal de Bausset lui recommandant, pour une place d'inspecteur-général, l'abbé ***, l'un des plus spirituels écrivains de l'époque, mais qui, depuis la révolution, avoit pris des habitudes séculières, M. d'Hermopolis lui répondit
388 VIE DE M. FRAYSSINOLS. [^822]
avec une noble franchise : « Monseigneur, il y a contre cette nomination deux grandes diflicultés : c'est que M. *** est prêtre et que je suis évêque. »
Il exigea des professeurs des conditions de moralité non moins que de capacité. Les maîtres, organes audacieux de Terreur sous une molle administration , se turent sous une main plus ferme ; et les bons, sûrs d'être avoués, parlèrent d'un ton moins timide.
La chaire d'histoire moderne à la Faculté des lettres de Paris étoit remplie par un homme éminent, et qui, porté depuis par les événemens aux plus hautes fonctions de l'État, y a donné la preuve d'une rare capacité : mais il étoit protestant. L'évêque d'Hermopolis ne crut pas qu'un protestant pût traiter avec impartialité les questions les plus délicates de l'hi-stoire devant une jeunesse catholique, et, dès le mois d'octobre 1822, un arrêté du grand-maître suspendit le cours de M. Guizot.
Le cours d'histoire de la philosophie moderne, que professoit M. Royer-Collard, fut ensuite interrompu.
Pendant les huit premières années de la Restauration, on n'avoit presque rien fait pour la religion dans l'Université. Lorsqu'elle reçut pour chef M. d'Hermopolis, les collèges ne valoient pas mieux, pour le personnel et pour l'éducation, que ces anciens lycées où la profanation de ce qu'il y a de plus saint et la dérision des cérémonies du culte étoient presque habituelles. Le mal étoit devenu si grand, par suite de cette négligence criminelle^ qu'en 1822, les catholiques consternés répétoient avec les hommes de 1802 (l) : « Si l'on compare
(1) R;ii)|H)il lail au lribiiiia(, le 1 Ti umiiinal an x.
[l8'22] LIVRE 11. CHAPITUE VI. 889
l'instruclion avec ce qu'elle doit être, on ne peut s'empêcher de gémir sur le sort qui menace les générations présentes et futures. » Tout en tenant compte de l'état de la société, de la mauvaise influence du dehors sur les collèges et les pensions, de la lecture des livres impies ; tout en admettant que les mauvais exemples et les mauvaises lectures peuvent gâter le cœur et mener à l'impiété, l'ancien conférencier de Saint-Sulpice savoit que l'incrédulité de l'esprit a sa principale source dans l'ignorance des dogmes de la religion et de ses preuves. Cette incrédulité ignorante est la plus redoutable^ elle laisse peu d'espoir de conversion. Avec une connoissance approfondie de la religion, il est possible que l'on s'abandonne aux désordres du vice, mais très-difficile que l'on devienne réellement incrédule : témoin la plupart des soi-disant philosophes, que l'on voyoit, au xviii" siècle, abjurer leurs erreurs au lit de la mort, parce qu'ils s'étoient efforcés vainement d'étouffer en eux la sainte lumière de la foi qu'ils avoient reçue dans leur jeunesse. En 1822, si ces conversions étoient plus rares, c'est qu'il n'y avoit plus de véritable éducation chrétienne, et que les incrédules de cette époque blasphémoient ce quils ignoroient. Cette ignorance, en matière de religion , ne pouvoit surprendre ceux qui réfléchissoient h quoi se bornoit l'instruction religieuse des jeunes gens. Dans certains établissemens, les catéchismes n'étoient fréquentés que par les élèves qui n'avoient pas encore fait la première communion, c'està-dire par des enfans au-dessous de treize ans : après cet âge, il n'étoit plus question pour eux de doctrine chrétienne. Arrivés à l'époque oîi ils auroient été précisément CM é(;it (le comprendre l'explication des vérités de la
loi , ils avoienl oublié jusqu'à la lettre elle-même du catéchisme , et ils entroient dans le monde sans défense contre l'attaque des passions et de l'incrédulité. Nous rougissons de le dire : la religion , dans ces établissemens, loin d'être la base de l'éducation, n'y occupoit que le dernier rang; et les maîtres d'escrime ou de danse, si l'on en jugeoit par le temps consacré à leurs leçons, y exerçoient aux yeux des élèves des fonctions plus importantes que celles du maître de religion, dont les séances étoient toujours trop longues. L'évêque d'Hermopolis ne pouvoit souffrir que la science qui devoit marcher à la tête de toutes les autres, ne fût pour ainsi dire que comme un hors-d'œuvre dans l'instruction publique. Grand-maître de l'Université, il ne se résigna point à voir sortir des collèges une foule de jeunes gens qui alloient grossir les rangs de l'impiété, et présageoient à la société un effrayant avenir. L'incrédulité est une œuvre de ténèbres: pour que la jeunesse devienne religieuse, il faut l'instruire. 11 s'appliqua donc ; ( et c'est le bien qui a le plus survécu, dans l'Université, à l'administration de M. d'Hermopolis) il s'appliqua, d'accord avec les évêques diocésains, à placer dans les collèges royaux des aumôniers pieux , zélés et de talent. Plusieurs, à l'exemple de l'illustre apologiste, adoptèrent la méthode de faire des conférences sur la religion ; genre d'instruction qui répond à un besoin de ce siècle, où il est plus nécessaire que jamais de pouvoir rendre compte de sa foi à soi-même et aux autres. Sans doute , on ne doit pas initier la jeunesse des collèges aux questions les plus élevées et les plus épineuses de la théologie, lorsqu'il suliit de lui inspiier la soumission à l'antorité de la foi
et l'amour des devoirs qu'elle prescrit. Mais celte loi est attaquée dans des livres répandus partout; les objections, spécieuses souvent, sont en faveur des passions 5 l'expérience prouve chaque jour qu'il y a tout à craindre pour un jeune homme, qui, lors de son début dans le monde, n'est pas muni du contre- poison : il est donc indispensable qu'il existe dans chaque collège un cours de conférences sur les vérités principales du christianisme, et que dans ce cours, qui est pour les élèves des hautes classes le complément de leur éducation religieuse, on leur expose les preuves de notre croyance et la foiblesse ou l'absurdité des objections de l'incrédulité.
Ainsi commença le travail d'une véritable régénération, secondée par des ordonnances et des réglemens dont le but étoit de rendre les études plus fortes, de débarrasser les professions savantes des sujets (bibles, et de pirémunir la société contre les dangers d'une instruction insulîisante.