‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 62 sur 75 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

M. d'Hermopolis se sépare deM. l'abbé Trébuquet. — Lettre de M. le duc de Bordeaux au prélat. — Réponse <le M. Frayssinous. — Détails qu'il reçoit sur le voyage du prince dans la haute Italie. — Plaisir que la correspondance du prélat cause au prince et à Mademoiselle. — Lettre touchante de M. d'Ilermopolisà M. Trébuquet. — On lui rend compte des nouvelles études du prince. .

Au commencement du mois de décembre, M. Frayssinous se sépara de M. l'abbé Trébuquet, que M. le duc de Bordeaux avoit prié M. d'Hermopolis de lui renvoyer, afin d'avoir auprès de lui un maître pour la science

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et un témoin pour la vie. La séparation fut cruelle. Le prélat eût voulu souffrir seul, sans affliger encore les personnes qui cherchoient à le consoler ; aussi aidoit-il ceux dont il étoit entouré à le distraire de sa douleur : mais, de temps en temps, ses larmes et ses sanglots trahissoient son cœur. Pour suppléer M. Trébuquet, il s'étoit attaché, en arrivant à Paris, M, Tabbé de La Forest, jeune prêtre du plus haut mérite et d'un dévoûment admirable, dont il ne se sépara qu'à la mort.

Depuis que M. d'Hermopolis avoit quitté son auguste élève, le prince lui avoit écrit deux fois. Dans sa seconde lettre, du 7 décembre 1838, postérieure au départ de M. Trébuquet, M. le duc de Bordeaux lui disoit :

« Je vous prie de me coiitinuer vos bons avis; de me guidev encore, quoique de loin, dans le clieiniu que je dois suivre, et qui, tout difficile qu'il est, ne ni'eff"raie pas, avec la grâce de Dieu... Si vous voulez savoir ce que nous faisons ici, notre vie est réglée. Nous travaillons à l'histoire, à l'administration, au militaire. Nous faisons des courses à pied, à cheval. Nous faisons aussi des armes et l'exercice... »

Le prélat, dans ses réponses, ne craignit pas de donner des conseils, toujours accueillis avec une respectueuse Qi filiale docilité. G'étoit un moyen de continuer et de perfectionner son ouvrage.

M. le duc de Bordeaux revit, le 18 décembre, M. Trébuquet à Milan. Ce voyage du prince à Milan étoit un essai, et il confirma toutes les espérances qu'avoit fait naître l'auguste élève de M. d'Hermopolis. Non-seulement le prince visita tout ce que cette belle et grande cité et ses environs renferment de remarquable sous le rapport de la religion, des arts, de la littérature et de la science militaire ^ mais il y vit aussi les person-

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nages les plus marquans dans tous les genres, et en admit quelques-uns à sa table. Ces relations l'obligeoient à sortir de l'enfance, à faire des frais, à prendre part à des conversations sérieuses, à dire à chacun ce qui convenoit. C'étoit un exercice très-utile, et singulièrement propre à développer les dispositions naturelles. Le prince dîna trois fois chez le vice-roi, qui, ainsi que toute sa famille, traita le jeune voyageur avec les plus affectueux égards. Les autorités suivirent l'exemple de leurs augustes chefs, et tous les honneurs qui pouvoient être compatibles avec ïincognito furent rendus. Un des hommes que le prince s'étoit surtout proposé de voir en venant à Milan, étoit Manzoni. M. de Montbel commença par aller lui faire une visite : il le trouva souffrant. H lui écrivit ensuite, au nom de M. le duc de Bordeaux, pour l'inviter à dîner. L'illustre écrivain ne put venir à cause de sa santé, mais il s'excusa par une lettre vraiment excellente. Alors le prince alla lui-même chez Manzoni, et lui dit qu'il a'auroit pas voulu quitter Milan sans voir un homme si honorable et par son talent et par l'usage qu'il en faisoit. L'impression que produisirent ces paroles sur celui à qui elles étoient adressées fut manifeste, de sorte que la démarche et la manière dont elle avoit été faite, eurent le succès le plus complet. Le récit d'une autre visite fit également plaisir à l'évéque d'Hermopolis , d'autant plus que le prince en avoit eu de lui-même la pensée : a J'ai été voir le maréchal, dit-il, je veux aller chez le premier pasteur. » L'archevêque en fut profondément touché. Il dit à 31. de Montbel : « C'est à vous, cher comte, que je dois cette visite. — Non, Monseigneur, lui répondit M. de Montbel, ce jeune prince est plein de foi^ c'est un hommage qu'il

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a voulu rendre à la religion dans votre personne^ il n'a pas eu besoin qu'un autre lui en donnât l'idée, et il n'a suivi en cela que son propre mouvement.» M. le duc de Bordeaux, en quittant Milan, traversa Lodi, Crémone, Mantoue , Vérone, Trévise , etc. pour se rendre à Goritz.

Le général quicommandoit à IMantoue avoit été averti. A peine le prince étoit-il arrivé, qu'il se mit à ses ordres. M. le duc de Bordeaux, écrivit-on à l'évéque d'Hermopolis, partit sur-le-champ pour voir en détail les fortifications, lly passa deux ou trois heures les pieds dans la neige-, mais il falloit bien qu'il s'aguerrît. Le lendemain, il entendit la messe dans une église de Saint- André, qui est fort belle, et où l'on conserve une précieuse relique du sang de Notre-Seigneur. Il entra aussi un instant dans la cathédrale, dédiée à saint Pierre : elle est remarquable par une forêt de colonnes formant plusieurs nefs, qui offrent à l'œil un aspect tout particulier, quoiqu'il y ait peut-être un peu de confusion. Il termina par l'antique palais des Gonzague, qui n'est plus aujourd'hui qu'une magnifique solitude. Le cœur se serre à la vue de ces superbes édifices, qui rappellent, avec la puissance évanouie de ceux qui les ont élevés, le néant des grandeurs humaines. C'est un sentiment qu'on éprouve à chaque pas dans ces villes du nord de l'Italie, habitées autrefois par de petits souverains qui prodiguoient leurs trésors pour embellir à l'envi le lieu de leur résidence, et réunies maintenant sous le sceptre d'un seul monarque, qui, dans le cours d'un long règne, y fait à peine deux ou trois courtes apparitions. Le palais ducal de Mantoue avoit possédé en 1838, pendant deux jours, l'empereur Ferdinand,

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à roccasion de son sacre : peut-être ne devoit-il jamais le revoir. Le dernier des Gonzague vivoit à Brescia dans une condition privée : il étoit venu à Manloue à l'époque du couronnement , et l'unique privilège dont il eut joui avoit été d'être reçu le premier par l'Empereur, dans cette ancienne demeure de ses pères, où il auroit dû recevoir lui-même le monarque, s'il y avoit quelque chose de stable sous le soleil. C'est de ces considérations élevées que se nourrissoit l'esprit déjà mûr du jeune Bourbon exilé. Du reste, la ville est située au milieu de trois lacs dont les eaux en font un séjour malsain. Le Cjgne de Mantoue n'a pas une statue dans la cité dont il a fait la gloire, et le seul monument qui y rappelle son souvenir est une rue qui porte son nom , Slrada Firgiliana. Cette négligence ressemble à de l'ingratitude.

En traversant Vérone, M. le duc de Bordeaux parla avec une pieuse admiration de l'ancien cardinal Odescalchi, qui résidoit dans la maison des Pères Jésuites de cette ville, et que son humilité donnoit alors en spectacle au monde entier. Nous ne savons s'il y a un second exemple semblable à celui-là dans les fastes de l'Eglise et dans l'histoire de la Société de Jésus. Mais, puisque Dieu n'a pas jugé notre siècle indigne d'être témoin d'un tel héroïsme de vertu, c'est donc qu'il ne nous a pas tout-à-fait abandonnés, et qu'il a encore sur nous de q-randes vues de miséricorde. On ne voulut point troubler par une visite le saint repos de cette ame sublime, qui n'aspiroit qu'à être oubliée de toute créature pour être plus parfaitement à Jésus-Christ.

De retour à Goritz, le prince s'occupa à mettre en ordre les noies qu'il avoit prises sur le voyage, et à sup-

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pléer à celles qu'il n'avoit pu prendre, en fixant par écrit les souvenirs de ce qu'il avoit vu. Il en résulta une petite histoire rédigée par le voyageur lui-même, et qui grava encore mieux dans sa mémoire tout ce qui avoit excité sa juste curiosité.

Madame, duchesse de Berri, qui se trouvoit à Goritz le 8 janvier 1839, après s'être informée avec beaucoup d'intérêt des nouvelles de M. d'Hermopolis, lui fit dire qu'elle conservoit un souvenir bien profond et bien maternel de ce qu'il avoit fait pour son fils.

On écrivit à cette occasion, le 8 janvier, au prélat :

« Vos lettres font ici autant de bien que de plaisir à toutes les personnes qui ont leboidieur d'en i-ecevoir. Continuez-les surtout aux deux chers petits princes. Souvenez-vous que vous êtes leur père spirituel, et que, de loin comme de près, vous devez veiller sur eux — Vous aurez incessamment une réponse à votre dernier petit mot, qui étoit une véritable perle à conserver. Aussi, le conserve-t-on précieusement, avec tous ceux qui ont précédé. Ne vous lassez donc pas d'entretenir cette correspondance : c'est un moyen d'achever ce que vous avez commencé. »

M. Frayssinous, séparé de son Fils de consolation, dont il avoit reçu des nouvelles, lui écrivit, le 19 janvier, à Goritz :

« Il y a trois jours, mon cher ami, que j'ai eu en main votre très-bonne et tiès-aimable lettre du 2 janvier. Que vos discours soient parlés ou écrits, c'est toujours lactea ubertas. Vous m'appelez du nom de père, tout indigne que j'en suis : je me souviens surtout que vous avez été le mien, que vous Tètes encore par mes désirs, par mon affection filiale, par mes espérances; et, en parlant de vous, je suis tenté de lire ce que la mère de saint François de Sales disoit de ce îls bien aimé : C'est mon père et mon fils. .ï'avois su que ce

qu'il y a de plus élevé, couinie ce qu'il y avoit de nioiudie, à Goritz, vous avoit revu avec joie, et qu'on y avoit senti lou-t le prix de votre dévoûment. Je ne doute pas que le ciel ne soit toujours avec vous. Vos intentions sont si pures, votre zèle si sage et si éclairé, que vous ne sèmerez que pour recueillir des fruits de vie et de salut de toutes manières. Je suis toujours fort content de votre successeur (1); il fait tout ce qu'il peut pour vous remplacer; mais enfin ce n'est pas vous... Mes deux enfans bien-aimés sont devenus très-particulièrement les vôtres ; c'est ce qu'il ]iouvoit y avoir de plus heureux : en vous connoissant encore mieux, ils ne pourront que vous vénérer et vous chérir davantage... Si l'on a été très-content de la lettre reçue, on a été enchanté de la réponse... Priez toujours pour moi, et croyez bien que vous n'êtes pas à mes yeux un /^é/e honoraire. »

Pour compléter le cours d'études, M. le duc de Bordeaux entreprit alors de connoître toute la suite des souverains Pontifes depuis saint Pierre. Il eut ainsi occasion d'éclaircir sur sa route beaucoup de nuages dont le protestantisme et rincrédulité ont cherché à envelopper ce siège vénérable et sacré où le chef des Apôtres vit toujours dans ses successeurs, et ne cesse d'annoncer au monde la parole de vérité. Les grands faits de l'histoire de l'Eglise, déjà connus du prince, retrouvèrent naturellement leur place dans ce cadre, et il y reconnut à chaque instant l'heureuse et salutaire influencede cette Chaire apostolique sur laquelle repose tout l'édifice bâti par Jésus-Christ et cimenté de son sang. Dajis la réalité, l'histoire du souverain Pontificat n'est autre chose que celle de l'Eglise elle-même. M. le duc de Bordeaux, pour remplir ce cadre selon le plan indiqué par l'é-

(I) M.l'iibb(Wlcl-nl'oresi.

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vèque d'HermopoIis, faisoit des lectures qui élevoient son anie et fortifioient sa foi; il prenoit des noies, réunissoit des matériaux, et il devoit en résulter aisément un manuscrit assez complet sans être trop volumineux, qu'on auroit pu justement intituler, suivant la pensée de M. Frayssinous : Considérations religieuses, politiques et littéraires sur le souverain Pontificat. L'ébranlement commencé au xvi" siècle, et dont les funestes secousses se sont perpétuées jusqu'à nos jours, ajouta infiniment à l'intérêt des lectures du prince, en lui mettant sous les yeux d'effrayantes mais salutaires leçons. La sagacité et le sens droit de celui qui écoutoit les saisissoit facilement, et sa mémoire, qui étoit fidèle, en retenoit ce qu'il falloit pour en faire son profit.

On écrivit encore le 8 février, au prélat, que M. le duc de Bordeaux avoit commencé la lecture de Bourdaloue :

'< Celte noui lituie si saine, si substantielle, si abondante, dans sa simplicité, satisfait notre raison, éclaire no1,re intelligence, affermit notre jugement, excite notre bonne volonté, en|un mot, nous fait beaucoup de bien. Mais ce qui nous en fait surtout, ce sont vos lettres. Ce que j'avois prévu arrive. Il y a pour vous, dans ce jeune cœur, tendresse, vénération, confiance, docilité. Profitez-en, aclievez votre œuvre... On a reçu vos deux dernières... Le soir même, j'allai chez Mademoiselle... A peine arrivé: Il J'ai une lettre de M. l'évèque, » me dit-elle; il est toujours bien bon. La voici. Je veux que » vous la lisiez; elle vous fera, j'en suis sûre, autant de plai- » sir qu'à moi. «Continuez donc à écrire à ces deux augustes enfans. Vous en voyez vous-même l'utilité. Outre les choses charmantes que vous leur dites, et qui font sur leurs jeunes cœurs de si heureuses impressions, ils sont touchés de votre exactitude à leur répondre, sachant surtout que cela vous

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fatipjUe. Notre Seigneur et sa sainte Mère vous rendront tout le bien que vous leur faites. Il me semble entendre le divin Maître vous adresser encore, en vous les montrant l'un et l'autre, ces saintes et encourageantes paroles : Quamdiu fccisli uni ex fralribus islis meis, mihi fecisli. Il est vrai que le Sauveur, dans cet endroit de son Evangile, a principalement en vue les petits et les derniers enfans de son Egiise, minimisa mais, puisque ces chers princes, si grands par leur naissance et par leur malheur même, qui, dans un âge si tendre et avec tant de candeur et d'innocence, est vraiment quelque chose de sacré, res sacra, trouvent leur bonheur à se faire petits par la foi et l'humilité chrétiennes, et à demeurer, dans leurs rapports avec vous, de véritables enfans par leur docilité, leur simplicité et leur confiance, je crois qu'ils conservent tous leurs droits à ce touchant privilège de vous représenter Jésus-Christ dans leurs personnes, et que tout ce que vous ferez pour eux il le regardera bien comme fait à lui-même, mihi fecisli. .>

En même temps M, le duc de Bordeaux s'occupa de quelques notions sur les grands fiefs, pour se préparer à un travail sur les principales familles de France. Enfin il lut une histoire de la littérature italienne, en italien, dans le double but de se familiariser avec cette belle langue , et d'acquérir une connoissance suffisante de sa littérature. Dans une leçon d'allemand, il faisoit également marcher de front l'étude sur la littérature et celle de la langue. L'évêque d'Hermopolis avoit exprimé le désir qu'il apprit un peu de musique vocale : ce vœu fut rempli.

«1 Espérons, lui manJoit un ami, qu il en sera de même peu à peu de tous les autres que vous inspire pour lui votre intérêt de père. Alors il ne manquera plus rien à ce cher prince pour être tout ce cpi'il doit devenir. »

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