CHAPITRE XX
Fortune modeste de M. d'Hennopolis. — Ses relations à Paris. — M. Gajrard fait son buste. — Articles de M. J. Janin à ce sujet. — Correspondance avec M. l'abbé Trébuquet. — Le prélat y parle de MM. Petétot et Dupanloup. — M. le duc de Bordeaux, enfant de la sainte Vierge.^ Le prince suit le convoi d'un pauvre. — Direction qu'il continue de recevoir de M. d'Hermopolis. — Lettre remarquable de l'ancien précepteur à son élève. — M. Frayssinous se rend aux eaux de Néris. — Lettre à Madame la marquise de C. T. sur la mort de sa fille. — De Néris , le prélat se rend <lans le Rouergue. — M. le duc de Bordeaux visite les confins militaires.
Un loisir honorable (l), voilà ce que demandoit 1 orateur romain pour ses vieux jours, et c'étoit aussi ce que souhaitoit à l'orateur chrétien tout ce qui le vénéroit. Il ne lui suflisoit pas de jouir du repos qu'il avoit si bien mérité par une longue vie de travaux et de services rendus à la société comme à la religion : ce repos devoit encore avoir de la dignité. Mais, point de dignité sans indépendance. Il falloit qu'il fût à même de pourvoir à ce que réclamoient et sa qualité d'évêque et ses infirmités; que rien de ce qui lui étoit nécesiaire ou même utile ne lui manquât 5 que sa position au milieu du peuple fidèle qui le regarderoit fût tout-à-fait honorable ; qu'il pût suivre les mouvemens de sa tendre compassion pour les pauvres, qui sont une partie de la famille du prêtre ; qu'il pût grossir chaque jour le trésor envoyé devant lui dans le sein. de Dieu, ce précieux trésor destiné à couvrir les dettes que la fragilité humaine con-
(i) Oli.um eu m dùjnilalc.
802 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [^^Sq]
tracte perpétuellement envers la divine justice, et qui devoit mériter au prélat d'entendre de la bouche du souverain Juge ces douces et ravissantes paroles : «Venez, fils bien-aimé de mon Père 5 possédez le royaume qui vous a été préparé dès l'origine du monde, et que vous avez conquis par votre charité. J'ai eu faim, et vous m'avez donné à manger; j'ai eu soif, et vous m'avez donné à boire ; j'étois sans asile, et vous m'avez recueilli. J'ai été nu, et vous m'avez revêtu-, infirme, et vous m'avez assisté ; manquant de tout , et vous avez pourvu h mes besoins. Car, toutes les fois que vous avez soulagé ainsi un de mes frères, c'est moi-même que vous avez soulagé. » Or, Dieu avoit donné à M. d'Hermopolis une première et bien juste récompense de ce qu'il avoit fait pour sa gloire, en le plaçant dans cet état de convenable médiocrité (l), si favorable à la tranquillité de l'esprit, parce que, sûre d'en avoir surabondamment assez pour le besoin et pour la dignité, elle est heureusement affranchie et du tourment de désirer ce qu'elle n'a pas, et même de celui de garder avec trop d'anxiété ce qu'elle a.
La douceur et l'agrément des relations que le séjour de Paris procuroit à M. d'Hermopolis étoient bien propres aussi à consoler ses derniers jours.
Logé aux Missions-Etrangères, il s'y voyoit prévenu de soins et d'égards. Le pieux évêque goûtoit un charme infini dans la conversation des prêtres de ce séminaire, et le vénérable M. Dubois, alors supérieur, fixoit particulièrement l'intérêt du prélat par le récit de ses voyages dans l'Inde. Un cercle d'amis, M. de Quelen,
(1) Aurca mrdiocrilas.
[iSSqI livre III. CHAPITRE XX. 8o3
son ancien disciple ; MM. Boyer et Clausel de Coussergues, ses parens; M. Picot-, puis M. le duc de Lévis, M. le marquis de Clermont-Tonnerre , M. le comte Emmanuel de Brissac, etc. ajoutoient aux ressources de cet intérieur. De l'exil, un ami lui écrivoit :
« Je me transporte par la pensée auprès de vous; je vous vois, je vous entends, je vous suis dans vos excursions, j'assiste à vos parties de trictrac, je vais avec vous à Saint-Sulpice, à Conflans, rue de Varennes, rue de Monsieur, rue du Faubourg - Montmartre; je salue avec reconnoissance les anges tutélaires de ces saintes maisons où vous recevez une si touchante et si cordiale hospitalité; je rentre avec vous aux Missions-Etrangères; je suis présent à vos soirées, et assis, ou près de vous, ou vis-à-vis de vous, j'écoute les intéressantes histoires du bon supérieur. »
M. Frayssinous aimoit à visiter les Dames du Sacré- Cœur, rue de Varennes. Depuis longues années, elles avoient en lui un protecteur généreux et un véritable ami : elles le lui rendoient par leurs sentimens de tendre vénération, et, ce qui valoit mieux encore, par leurs ferventes prières. M. d'Hermopolis savoit qu'il y avoit là des âmes qui étoient bien agréables au Sauveur et à Marie, et qui se seroient reproché de ne pas acquitter chaque jour, au pied des sacrés tabernacles et dans leurs plus intimes communications avec Dieu, la dette de reconnoissance que leur imposoient ses anciennes et ses nouvelles bontés. La seule pensée qu'il étoit en communion de prières et de bonnes œuvres avec de pareilles âmes reposoit son cœur et lui donnoit confiance.
Tous les prélats qui arrivoientà Paris, ceux qui changeoient de siège et les évêques nommés, s'estimoient heureux de voir cet ancien du clergé et de lui demander
8o4 VIE DE M. FKAYSSINOUS. [iSSq]
ses conseils. M. Gallartl, évéque de Meaux, y recourut souvent, et M. d'Hennopolis, qui savoit les services rendus par ce prélat à l'Église de France, le voyant hésiter à prolongera Paris un séjour utile, lui dit : « Soyez sans inquiétude : votre présence y est encore plus nécessaire qu'à Meaux. « Ce fut par lui qu'on négocia avec le cardinal de Latil, archevêque de Reims, le choix de M. Gallard, en qualité de coadjuteur.
M. Gayrard, compatriote de M. d'Hermopolis, eut alors l'heureuse idée de faire le buste du prélat. M. Frayssinous s'y prêta avec peine, k Si l'on veut, disoit-il, un homme célèbre et qui soit du Rouergue, il y en a un qui les domine tous : c'est M. de Ronald. » Cette idée le poursuivit tellement, qu'il fallut toute la patience de M. Gayrard, tout son amour pour son pays, toute sa vénération envers le pieux pontife, pour qu'un buste aussi beau sortît de ses mains. Son cœur fît en cette circonstance la moitié de son talent.
Un écrivain, dont le grand caractère de M. Frayssinous domina la frivolité en cette circonstance, M. J. Janin, écrivit dans Vyirtiste:
« M. Gayrard a bien fait de s'inspirer de cette noble tête. Dans toute cette époque, il ne pouvoit trouver un modèle ni plus beau ni meilleur. Dieu merci ! le mot farouche : Malheur aux vaincus! ne peut avoir de retentissement de nos jours. Vous êtes vaincu, à la bonne heure; mais rien n'empêche que vous ne soyez le même homme honoré, honorable , savant , éloquent , dévoué entre tous. Parmi les honnêtes gens de la Restauration, qui seront l'honneur impérissable de CCS quinze années de prospérité et de paix, il faut placer, et à la première ligne encore, M. Frayssinous. 11 n'étoit d'abord qu'un simple prêtre, et, bien avant que M. de La Mennais n'eût élevé cette voix terrible dont l'écho
[iSSg] LIVRE III. CHAPITRE XX. So5
s'est perdu dans l'émeute apits avoir traversé la cathédrale et retenti jusqu'au Saint Siège, M. Frayssinous avoit tenté, dans des conférences célèbres, de réveiller le sentiment cli rétien parmi nous, lorsque la faveur royale le vint chercher au milieu deson église, pour faire du prêtre un évèque, etde l'évêque un homme d'Etat. Dans cette nouvelle fortune, M. Frayssinous resta ce qu'il avoit toujours été, un homme simple, modeste et laborieux. Il avoit été adopté, pour ainsi dire, tout d'abord par le grand esprit de madame la Dauphine (1), qui aimoit cette façon de tout dire, cette sincérité à toute épreuve, et ce courage à lui déplaire; car, dans cet homme, arrivé tout seul aux plus hautes dignités de l'Etat, par la toute-puissance de son talent, le vieux levain plébéien étoit resté, et il comprenoit à merveille toutes les conquêtes de la liberté moderne. Voilà pourquoi il passoit à la jeunesse des écoles toute son effervescence libérale; et il avoit coutume de dire qu'il n'avoit peur que du feu caché sous la cendre, lia été affable et bon jusqu'à la fin, et, quand un trône illustre fut renversé en trois jours, il suivit dans son exil, qui devoit être éternel, son auguste bienfaitrice. De celui-là, vous n'avez entendu ni plainte ni reproche; il est resté humblement soumis aux décrets des révolutions. Il n'avoit pas été le courtisan de la royauté toute-puissante, il a été le courtisan empressé du malheur. »
Quelque plaisir que procurât à l'évêque d'Herniopolis le doux empressement de ses amis présens, il en goûtoit un bien plus vif en correspondant avec ceux de l'exil. Le 8 mars, il écrivit à M. Trébuquet :
«« Dans ma dernière lettre, mon très-cher Barnabe, se trouvoit inclus un assez court Monilum : intel/igenn pauca. Mon
(i) M. «l'Hermopolis n'a point élé protégé personnellement par madame la Dauphine : c'est par sa réputation et par l'estime de Louis XVIII qu'il est arrivé aux honneurs.
8o6 VJR DE M. FRAYSSINOUS. [i^Sq]
intention étoit de ne pas le cacheter, afin que vous pussiez le lire avant de le remettre. Je ne savois pas s'il étoit assez mesuré. Aux approches du printemps, mes nerfs étoient un peu agacés, et ma cervelle un peu agitée. Quoi qu'il en soit, la chose est faite. Heureusement, les dispositions étoientassez favorables : on ne s'ennuyoit pas, on prenoitgoûtau travail, on sentoit davantage le prix du temps et l'empire des circonstances. Tout cela préparoit le succès de l'avertissement.
» Les journaux parlent assez librement, pour que vous puissiez juger le chaos dans lequel on se démène, sans bien savoir ce que l'on veut et ce que l'on fait...
» Mon syncelle (1) est toujours très-bon, très-attentif à me soigner...
» Je vous prie bien de faire une visite pour moi à M. l'archevêque, et de lui témoigner que les souvenirs que je garde de sa personne sont toujours pleins de respect et de tendresse. . .
« Le respect et l'embarras m'ont retenu jusqu'ici vis-à-vis la grande Dame : je ne sais comment commencer, ni que lui dire. C'est vrai à la lettre. »
Le prélat faisoit allusion à deux prêtres éminens qu'il honoroit de son estime :
« Vous avez entendu parler d'un ecclésiastique, nommé Petétot, très-méritant. M. l'Archevêque l'a nommé curé de Saint-Louis-d'Antin. Il a eu la pensée, ou on la lui a suggérée, d'établir dans sa paroisse un grand catéchisme de persévérance, sur le modèle de celui de la Madeleine. Une chapelle a été bâtie pour cela;... l'inauguration en a été faite; l'abbé Dupanloup y a prêché. »
Fixant sa pensée sur l'objet de la sollicitude de M. Trébuquet, il lui disoil :
« Deux grandes choses vont occuper bien utilement les (i) M. l'abbé de La l'orcsl.
[iS^g] LIVRE m. CHAPITRK XX. 807
plus beaux jours de votre vie : je veux parler de vos instructions aux gens de la maison et de votre travail sur le Pontificat romain. Vous êtes dans l'âge de la force et de la maturité; et il falloit cela pour entreprendre ce travail sur la papauté. Ce qu'il y a de plus glorieux dans l'histoire de l'Eglise se trouvera dans celle des papes telle que vous la considérez. »
Tous ses vœux étoient d'attacher son auguste élève à Marie par les liens les plus forts et les plus indissolubles. La lecture d'un excellent petit ouvrage de M. Louis de Sambucy sur le scapulaire fournit l'occasion de mettre M. le duc de Bordeaux sous le manteau de Notre-Damedu-Mont-Carmel. Préparé par cette lecture, le prince alla, le jour du Vendredi-Saint 1839, au couvent des Franciscains de Goritz. Après avoir fait son adoration au tombeau, il .se rendit à la chapelle où est enterré Charles X, et leva les yeux sur le tableau qui fait le fond de l'autel. Cette peinture, qui représente la sainte Vierge donnant le scapulaire au bienheureux Simon Stock, avoit bien des fois passé sous ses regards : en ce moment , elle produisit sur lui une impression toute particulière. Il pria la sainte Vierge, pour son aïeul, sous le titre de Notre-Dame-du-Mont-Carmel, et dès-lors son parti fut pris. Le jour de Pâque, Notre-Dame-du- Mont-Carmel compta un enfant de plus. Depuis lors, M. Frayssinous dit du prince à M. Trébuquet :
« C'est l'enfant de la sainte Vierge; elle vous ié confie; c'est un dépôt sacré. . . La sainte Vierge est pour vous; elle parlera par votre bouche; son image a fait une impression si forte sur le cœur de celui qui étoit devant elle ! Présentezvous comme son organe; vous serez écouté.»
M. de Monlbel ne négligeoit aucune occasion de don-
8o8 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [i^Sq]
ner à M. le duc de Bordeaux de sages leçons et d'utiles exemples , qui produisoient leurs fruits. Une lettre du 16 avril apprit au prélat que récemment, dans une de leurs promenades, ils avoient aperçu un prêtre suivi de deux hommes qui portoient un cercueil : « C'est, dit le prince, un pauvre abandonné. — Monseigneur, vous rappelez-vous ce que fit l'empereur François dans une circonstance semblable? — J'y pensois, et, à l'instant même, j'allois vous proposer de faire comme lui. » Et ils se mirent à accompagner le cercueil jusqu'au cimetière. Il faisoit un temps affreux. Arrivés à la chapelle où l'on expose les morts avant de les enterrer, ils s'agenouillèrent près de la dépouille du pauvre délaissé, et, après avoir prié quelque temps pour le repos de son ame, ils continuèrent leur promenade.
Une des choses qui étoient recommandées au prince par le prélat, et dans laquelle il n'avoit qu'à s'observer pour réussir, c'étoit de bien recevoir tous les visiteurs, tant Français qu'étrangers, et de faire en sorte que tous se retirassent contens. Il s'y appliquoit, et le succès cou ronnoit ses efforts.
Nous avons dit avec quel bonheur les lettres de M. Frayssinous étoient reçues. C'étoit toujours un cri de joie à leur arrivée ; et cet épanouissement prouvoit que le souvenir du prélat étoit gravé dans ces jeunes cœurs en caractères ineffaçables, qu'ils conservoient pour lui une reconnoissance et une vénération toutes filiales, que, de loin comme de près, sa parole gardoit sur eux tout son empire. Il nous est heureusement permis de donner un exemple de la manière dont l'ancien précepteur écrivoit à son royal élève, au temps où sa main pouvoit encore tracer sur le papier ses graves et généreuses pen-
[l839] LIVRE III. CHAPITRE X\. 809
sées-, car une minute trouvée cliez M. d'Herniopolis nous fournit le moyen de trahir le secret de cette admirable correspondance. La visite des confins militaires étoit arrêtée depuis long-temps. Instruit du prochain départ du prince, M. Frayssinous lui écrivit :
<< Monseigneur, M. de Moutbel m'a rendu de vous un témoignage qui a porté la joie dans mon aine, parce qu'il suppose en vous une application soutenue, le sentiment de tous vos devoirs et de votre position. Le moment approche de commencer vos courses un peu lointaines, qui vous ieront joindre l'agréable à l'utile, ajouteront un bon fonds (l'instruction à celle que vous avez déjà, et vous apprendront de plus en plus à connoître les hommes et les choses. Un peu de dissipation comme de fatigue est inséparable des voyages. J'imagine que mon ange {!) sera, avec vous {2), et que vous n'en serez pas fâché. Partout où vous serez, j'y serai aussi de cœur, et je vous dirai : Àmlnila coram Deo, et csto perfectus. Marchez sous les regards de Dieu, qui voit tout. Soyez homme fait, unissant les qualités brillantes aux qualités solides. Laissez après vous des traces de votre passage et d'honorables souvenirs... »
Depuis la dernière attaque que M. d'Herniopolis avoit eue en Allemagne, sa santé étoit très-affoiblie, et M. Cayol , son médecin , pensa que les eaux de Néris apporteroient quelque soulagement à ses infirmités. D'un
(i)M. l'abbé Trébuquet.
(2) M. l'abbé Trébuquet n'accompagna point M. le duc de Bordeaux dans la visite des confins militaires. Madame la comtesse d'Artois avoit e,\primé dans son testament la volonté que son cœur reposât aupros de celui de sa sainte belle-sœur, Madame Clotilde, cpii est à Naples. Jusqu'alors cette clause n'avoit pu être remplie, et le cœur de Madame la comtesse d'Artois étoit demeuré provisoirement déposé dans une église de Gratz. On le (it venir à Gotitz, et M. l'abbé Trébuquet le porta à Naples, pendant que M. le duc de Tîordeaux faisoit son voyage.
8lO VIE DE 31. FRAYSSINOUS. [l^Sg]
autre colé, il désiroit faire encore une fois le voyage du Rouergue, sans songer cependant à s'y fixer. En effet, un jour, comme il se trouvoit mieux et plus gai qu'à l'ordinaire, il dit à M. l'abbé de La Forest, son secrétaire : (( Nous partons pour le Rouergue, ayez soin que tout soit prêt ; mais ne vous affligez pas : nous n'y resterons pas. — Et pourquoi, Monseigneur? reprit le secrétaire. Si vous vous y trouvez bien, j'y resterai volontiers avec vous. « Mais il entroit si peu dans les projets du prélat de se fixer dans le Rouergue, que, pendant les premiers six mois qu'il y passa, il voulut conserver son appartement aux Missions-Etrangères. Ce fut au mois de juin 1839 qu'il partit pour Néris, où il apprit, avec la plus douloureuse émotion, que la mort venoit d'enlever madame de L. fille de madame la marquise de C. T. Le 28 juin, il adressa à cette mère si cruellement éprouvée une lettre, modèle de lettres de consolation, et dans laquelle le prélat épancba toute sa piété et toute sa sensibilité.
« En apprenant la fatale nouvelle, dit-il, ma première pensée a été de vous faire savoir toute la part que je prenois k la perte cruelle qui vous avoit affligée, pour ne pas dire désolée. Sans doute, vous avez dû trouver de bien tendres consolations dans tout ce qui vous entoure, dans les membres d'une famille qui ne font qu'un cœur et qu'une ame. La nature a conservé ses droits, et vous avez eu beaucoup à souffrir dans la perspective du coup terrible qui vous menaçolt sans cesse. Toutefois, je connois la force de votre caractère, fortifié encore par les sentimens de cette résignation toute chrétienne qu'on puise au pied de la croix; et je me persuade qu'après qu'il a été frappé, plus tranquille et soumise, votre enfant chéri, vous l'avez vu dans le ciel. C'étoit un ange. Dans la réalité, c'étoit là que vous le désiriez. Il
ne vous a pas quittée pour toujours. Elle n'a fait que vous devancer. Ce qu'elle a perdu est bien peu de chose; ce qu'elle a acquis est immense. Il vous reste la plus noble et la plus belle partie d'elle-même : je veux dire le souvenir de ses douces vertus et son amour; car elle ne cesse pas de vous aimer, et d'un amour plus pur que celui dont elle vous aimoit sur la terre. Sainte Chantai nous dit les paroles suivantes, en parlant de saint François de Sales : >< Au décès de » feue madame sa mère, il m'écrivit qu'après qu'il lui eut » fermé les yeux et donné le dernier baiser de paix, à l'in- » stant de son trépas, le cœur lui enfla fort, et pleura sur » cette bonne mère plus qu'il n'avoit fait depuis qu'il étoit » d'Eglise. Car c'a été , dit-il , un ressentiment tranquille, » quoique vij) j'ai dit, comme David : Je me tais, Seigneur, » et n'ouvre point ma bouche, parce que c'est vous qui l'a- » vez fait. » Prions pour elle, mais prions-la encore davantage poui- nous. Un De profundis et un Te Dcum : le premier pour les peccadilles, et le second pour le triomphe de l'innocence. « VEi>êquc D'HERMOPOLIS. -<
Après un mois de séjour à Néris, M. Frayssinous se rendit dans son pays.
Une lettre du 20 juillet transmit au prélat, qui se trouvoit alors dans le Rouergue, les détails du voyage de son auguste élève. Parmi les personnages que M. le duc de Bordeaux avoit vus à Vienne, nous devons nommer le maréchal Marmont. Le prince lui dit qu'il se proposoit d'aller visiter le champ de bataille de Wagram, et qu'il le prioit de vouloir bien l'y accompagner^ ce qui étoit d'autant plus aimable, que, dans cette journée si fameuse, le maréchal commandoit un corps d'armée. On s'y rendit dans deux voitures. Il n'y avoit dans la première que le prince et le maréchal, qui eut ainsi le temps de voir et de juger. Il fut éuierveillé surtout de la pénétration
8 12 VIE DIL M. FRAYSSINOUS. [^^Sg
avec laquelle M. le duc de Bordeaux saisissoit les choses, et de 1 intérêt marqué que le prince prenoitaux grands événemens dont le souvenir lui étoit rappelé. Il en fut plus frappé encore par la comparaison qu'il fit de Henri avec un autre jeune prince étranger, qui , quelque temps auparavant, avoit visité les mêmes lieux, et qui, au moment où on lui expliquoit ce qui s'y étoit passé, ayant vu partir un lièvre à quelque distance, avoit brusquement quitté toute la compagnie pour courir après le lièvre. Le résultat de cette course de M. le duc de Bordeaux aux champs de Wagram et de son séjour à Tienne enchanta le maréchal. Tout le voyage, pendant lequel Henri fut h Semlim , à Presbourg , à Gross- AVaradin, séjour du prince de Hohenlohe, etc. réussit pleinement, et l'effet extérieur fut partout on ne peut plus heureux. Arrivant en Hongrie, dans un lieu sauvage, dont les habitans répondoient par leur extrême indigence à l'aspect affreux de la contrée, M. le duc de Bordeaux s'étoit écrié : « On ne pourroit demeurer ici, si ce n'étoit une patrie! » Parole vraie et profonde qui peint lame du jeune exilé, et qui réfléchit bien aussi le vif amour de la patrie dont son précepteur étoit pénétré. Le 2 juillet, jour de la Visitation de la sainte Vierge, dont M. d'Hermopolis avoit invoqué la protection en faveur de son élève, M. le duc de Bordeaux rejoignit sa famille à Kirchberg.
[1889] LIVRE m. CHAPITRE XXI. 8l3