‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 66 sur 75 · CHAPITRE XXÎI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXÎI

Voyage de M. le duc de Bordeanx, à Rome.

Une lettre de Goritz, du 24 octobre, annonça à M. d'Hermopolis que son auguste élève alloit se rendre à Rome.

Avant la fin de l'éducation classique, le prélat, pensant à l'avenir du prince, avoit été d'avis que, pour achever de développer son intelligence et de former son cœur, on devoit le faire voyager. La course rapide que M, le duc de Bordeaux avoit faite au printemps dans la Transylvanie et la Hongrie n'étoit dans la réalité qu'un second essai; et, quoiqu'il eût complètement réussi, on avoit remarqué des inconvéniens dans ce mouvement si prompt qui laisse à peine le temps de respirer. On conçut dès-lors le projet d'aller se fixer dans quelque grande ville pendant deux ou trois mois, d'y avoir ses heures de travail pour continuer et perfectionner ses études, d'employer ses heures de récréation à visiter tout ce qui s'y trouve de remarquable, de se mettre en rapport avec les hommes éminens qui s'y rencontrent. Il ne restoit plus qu à décider quelle seroit la ville vers laquelle on

(i) En cflit't, il inoiinil If y février iS]i.

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porteroit d'abord ses pas. La délibération ne fut pas longue, et l'on reconnut bientôt que c'étoit par Rome que l'on devoit commencer.

La diflicuité étoit dans l'exécution.

On eut d'abord à surmonter les répugnances de M. le Dauphin et de madame la Dauphine, qui ne pouvoient voir sans un déplaisir extrême le prince prêt à s'éloigner d'eux pour deux ou trois mois. Ils ne purent cependant résister aux graves raisons qu'on leur fit valoir, et on obtint, quoique avec peine, leur consentement.

Tout n'étoit pas fait : il s'agissoit ensuite d'avoir des passe-porls. On les demanda par écrit au gouvernement autrichien, qui ne répondit pas. M. de Montbel fit le voyage de Vienne exprès pour les demander de vive voix : ils furent refusés. On n'insista plus-, mais, dès ce moment, il fut arrêté qu'on s'en passeroit, parce qu'il étoit impossible de laisser s'accréditer dans le public l'opinion, qui déjà commençoit à se répandre, que M. le duc de Bordeaux étoit prisonnier en Autriche. Le prince vint donc à Rome sans autre passe-port que celui de M. le duc de Lévis, et il s'y trouvoit avant même qu'on eût pu en avoir le moindre soupçon.

M. de Lévis s'empressa de rassurer le gouvernement pontifical sur les véritables intentions du prince. Il dit que 31. le duc de Bordeaux ne voyageoit que pour s'instruire ; que c'étoit-là le seul motif qui l'amenoit à Rome, avec le désir de rendre ses hommages, comme enfant de l'Église, au Vicaire de Jésus-Christ, et de recevoir sa bénédiction; qu'il n'avoit pas pu croire que le Père commun des fidèles, qui admet tous les jours en sa présence non-seulement les calholiques, mais même lesschismaliques et les hérétiques renfermés avec tous les en fans

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de Dieu dans les entrailles de celte charité universelle dont les sollicitudes embrassent le monde entier, refuseroit d'accueillir un jeune prince malheureux, qui venoit puiser à la source même les seules consolations capables d'adoucir les épreuves auxquelles il avoit plu au ciel de le soumettre dès ses premières années 5 qu'il ne prétendoit à aucun honneur; qu'il ne réclamoit que la liberté laissée à tous de visiter Rome. Dès le premier jour, une audience fut demandée au saint Père.

En attendant, M. le duc de Bordeaux, 'remplissant le but pour lequel il étoit venu, vil les hommes et les choses. Il loua pour trois mois le palais Conti sur la place de la Minerve, reçut deux fois la semaine les Français et les étrangers \ et, loin que les circonstances de son arrivée si imprévue nuisissent à sa dignité, l'intérêt qu'il inspiroit naturellement n'en devint que plus vif et plus sensible. Des Français, des Romains, des Anglais, des Polonais, des Russes, des Prussiens, etc. s'empressoicnt le dimanche et le mercredi dans sou salon, dont il faisoit les honneurs avec grâce. On étoit frappé de la beauté de ses traits, de son recueillement dans le lieu saint, de ses manières pleines de candeur et de naturel, de son affabilité, de sa modestie. Sans qu'il fît parade de ce qu'il savoit, on reconnoissoit qu'il étoit instruit. On admiroit son tact exquis, son sens droit, sa promptitude à saisir les choses. Il n'y avoit qu'une voix sur lui parmi ceux qui l'avoient vu. « C'est un jeune homme qu'on seroit heureux d'avoir pour ami, s'il n'étoit pas fils de roi, » disoit un homme de sens après l'avoir entendu. Celte fleur d'innocence qui brilloit en lui frappoit surtout les regards, et mille bénédictions étoient données au vé-

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nérable et pieux évêque qui avoit si fidèlement et si heureusement conservé cet inappréciable trésor : son éloge sortoit de toutes les bouches, ou plutôt de tous les cœurs; et il rccueilloit ainsi, au sein du repos qui avoit succédé à cinq ans entiers de dévoûment et de laborieux efforts, la plus belle récompense que la terre pût lui offrir, c'est-à-dire le suffrage, la vénération et la reconnoissance de tous les hommes de bien. M. d'Hermopolis apprit sans surprise, mais avec une bien vive joie, que son royal élève inspiroit un intérêt si universel. « Monseigneur, lui écrivit-il, tout ce que j'apprends » de vous me comble de joie : Si vous êtes roi, vous se- » rez aimé; si vous ne l'êtes pas, vous serez regretté. » Ce fut un samedi, jour consacré à Marie, et par conséquent sous ses auspices maternels, que l'audience eut lieu, afin, sans doute, que M. le duc de Bordeaux ne pût méconnoître la douce et puissante main à laquelle il devoit cette nouvelle faveur. Il comprit bien toute l'imporlance de cette visite dans les pensées de la foi, et se prépara en chrétien à la faire, pour recevoir plus dignement la précieuse grâce qui devoit se répandre, comme un gage de la protection du ciel , sur tout le cours de sa vie. Le Pape fut pour lui d'une bonté de père, écrivit-on le 5 décembre à l'évêqued'Hermopolis. Il n'en pouvoit être autrement. Le Pape n'est-il pas le père commun de tous les fidèles ? Et quand il accueille tous les jours avec bienveillance tout ce qui vient à Rome, grands et petits, catholiques et hérétiques, pouvoil-on raisonnablement lui interdire de recevoir le descendant de tant de pieux monarques qui avoient mérité le titre jie Fils aînés de l'Eglise? D'ailleurs le successeur de Pierre ne pouvoit oublier que ce beau

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royaume de France, gouverné pendant une si longue suite de siècles par les ancêtres du jeune voyageur, a été de tout temps l'asile des Papes persécutés. Comment vouloit-on que, de son coté, il refusât Thospitalilé à un prince malheureux, issu de ce noble sang, qui venoit se reposer un instant jà l'ombre de cette Chaire apostolique dont ses pères avoient été constamment les plus fermes appuis et les plus généreux défenseurs ? Celui qui est établi de Dieu pour enseigner au monde toutes les vertus chrétiennes par ses exemples, autant et plus encore, s'il est possible, que par ses leçons, ne pouvoit perdre de vue, dans cette grave circonstance où l'univers entier avoit les yeux fixés sur lui, cette encourageante parole que le Juge souverain des pontifes et des rois dira au dernier jour à ses élus de toutes les classes et de toutes les conditions : Hospes erain, et collegistis me. Le prince entra seul chez le Pape, suivant l'usage. L'audience dura vingt minutes. Le saint Père parloit italien, et M. le duc de Bordeaux tantôt italien et tantôt français, car le Pape entend très-bien cette langue. Il fut question, entre autres choses, de la manière dont le voyage s'étoit fait, et des obstacles qui avoient empêché cette entrevue d'avoir lieu plus tôt. Sa Sainteté s'expliqua sur cela, comme sur tout le reste, avec beaucoup de bonté et même de tendresse. Le prince répondit qu'il avoit agi, dans tout ce qui s'étoit passé, avec la persuasion iatime qu'il faisoit ce qu'il devoiî faire, et qu'il n'avoit qu'un seul regret, celui d'avoir pu, sans le vouloir, donner au Pape quelques erabairas. Il protesta de son atiachement inviolable au Saint Siège : « Votre Sainteté, ajouta-t-il, n'en sera pas étonnée, si Elle se rappelle que j'ai été élevé par le vé-

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nérable évéque d'Hermopolis, qui a l'iioiineur d'être connu d'Elle personnellement. C'est dans les enseignemens de ce pieux et savant prélat que j'ai puisé ces sentimens d'affection tendre et filiale dont je suis pénétré pour l'Eglise Romaine, et que ni les malheurs des temps, ni aucune des autres épreuves qui peuvent encore mètre réservées, ne seront jamais capables d'affoiblir. » On juge sans peine combien cette déclaration fitde plaisir au souverain Pontife, qui parla de M. Frayssinous dans les termes les plus affectueux et les plus honorables. « H y a encore, dit le jeune prince, un autre prélat français dont le nom nous est aussi bien cher. Malheureusement, sa santé a beaucoup souffert depuis quelque temps. Ce seroit une bien grande perte pour l'Eglise et pour nous, s'il venoit à nous être enlevé. )) L'auguste interlocuteur confirma également avec effusion de cœur ce témoignage rendu à l'illustre M. de Quelen. On parla de Rome et des merveilles qu'elle renferme-, de la France, qui, malgré les écarts d'un petit nombre de ses enfans, n'a pas cessé d'être une des plus belles portions du royaume de Jésus-Christ. Le prince a voit commencé par baiser les pieds du saint Père ^ il finit par lui demander à genoux sa bénédiction pour lui et pour tous les meuibres de la famille royale. Ce fut Jésus-Christ lui-même, qui, dans la personne de son Vicaire, bénit les enfans de saint Louis, représentés par celui qui étoit l'objet de leurs plus tendres sollicitudes. A la fin de l'audience, le Pape fit entrer ceux qui accompagnoient le prince, et adressa à chacun d'eux quelque mot bienveillant. Tous se retirèrent comblés de bénédictions et pénétrés de reconnoissance. Le lendemain , le cardinal secrétaire d'Etat

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vint voir M. le duc de Bordeaux, qui lui rendit sa visite deux jours après.

Le jour de saint Charles, le Pape étant allé, suivant l'usage, à l'église de ce saint , qui est sur le Corso, pour assister à une grand'messe chantée par un cardinal, le prince eut le désir de voir cette pompe religieuse. Des passages de la sainte Ecriture qui se lisent en différentes'parties de ce sanctuaire, et spécialement audessus des tribunes, rappellent les héroïques vertus du bienheureux archevêque de Milan ^ et justement on remarqua que la tribune où se trou voit placé M. le duc de Bordeaux étoit surmontée de ces paroles de l'Ecclésiastique, gravées en lettres d'or, et formant comme une couronne au-dessus de sa tête : In tempoie irncundiœ j'actus est j'econciliatio .

Le temps du prince étoit réglé à Rome comme à Goritz. Sa première action de la journée, après avoir élevé son ame vers Dieu, étoit d'assister aux saints mystères: il se rendit d'abord à l'église de la Minerve, près de son palais: puis il eut une chapelle intérieure. Ensuite il travailloit, soit avec M. de Montbel, soit avec M. de Locmaria, soit avec M. Trébuquet ; ce qui, sauf l'interruption du déjeûner, se prolongeoil jusqu'à deux heures. Dans une des soirées du palais Conti, M. le duc de Bordeaux entendit un jeune homme dire à un ami qu'il avoit passé tout un jour dans l'oisiveté. « Comment, s'écria le prince en s'adressant à lui, voilà la vie que vous menez! Mais c'est très-mal cela. Pour moi, à sept heures du matin, je suis prêt pour tout ce que je dois faire. » De deux à cinq, il sortoit tantôt en voiture, tantôt à cheval. Comme on parloit à M. de Montbel de la possibilité d'un danger : « M. le duc de

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Bordeaux, répondit-il, n'aura pas à reconquérir !e trône sur les champs de bataille, comme Henri IV • mais il ne doit pas plus que lui craindre le danger. Nous ne voulons pas ajouter aux ennuis de l'exil de pareilles alarmes. Nous cherchons à le tenir toujours prêt à paroître devant Dieu., cela nous sufîit : Dieu fera le reste. )> Les promenades du prince avoient toujours pour but quelque chose de curieux à étudier : il prenoit des notes sur ce qu'il voyoil, et tout se classoit avec ordre dans sa njémoire. Il n'y eut rien qu'il ne visitât dans la sainte et grande cité; en peu de temps il connut Rome aussi bien que ceux qui y avoient fait un plus long séjour, et le souvenir de ce qu'il avoit vu fut ineffaçable dans son esprit. L'attachement profond que M. d'Hermopolis lui avoit inspiré pour le Saint Siège et pour l'Église Romaine, ne put que s'accroître sur cette terre bénite, qui est le centre de la religion , et où la foi semble répandue jusque dans l'air que Ton respire.

Après les fêtes de Noël, le prince se rendit à Naples, où il resta environ quinze jours. M. le comte de La Ferronnays, qui éloit venu le voir à Rome, l'accompagna dans cette ville. « Ce pays, lui disoit-il, ne ressemble à aucun autre. Tout y porte à la mollesse, à la vie extérieure. — Ah ! répondit M. le duc de Bordeaux, je n'aime pas cette vie extérieure : que je vais regretter Rome avec ses émotions graves et austères ! Mais à Naples on trouve la mer, et j'aime tant la mer avec ses grandes vagues se brisant contre les rochers ! L'on peut méditer. La mer, c'est l'infini. » Il fut traité à merveille par son oncle, et logea au charmant petit palais de Chiatamotie, situé sur le bord de la mer, vis-à-vis de ïholel délie Crocelle, où M. Frayssinous avoit logé lui-

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même lorsqu'il avoit visité cette superbe ville, en 1832. Porlici, Pompeï, Herculanum, Pouzzoles, le Vésuve, les îlesd'Ischia et de Procida, Sorrenti, etc. furent successivement le but de ses excursions.

De retour dans la cité sainte, le 27 janvier 1840, il y passa encore huit ou dix jours, pour assister aux cérémonies de la iète de la Chandeleur, et faire ses adieux au Pape. Le saint Père fut parfait pour lui dans cette audience, qui éloit la troisième, comme dans les deux précédentes. Il lui envoya des médailles, des reliques, un magnifique cierge bénit. Ainsi finit ce voyage, où, avec l'aide du ciel, tout se passa aussi heureusement qu'on s'y éloit attendu.

Comme on ne devoit pas traverser Lorette au retour, le 2 février, jour anniversaire de la première communion de M. le duc de Bordeaux, on pensa h envoyer du moins une offrande à ce sanctuaire de Marie, le plus vénéré de tout l'univers. En conséquence, on fit faire un très-beau cœur en vermeil. D'un coté, se lisoit le nom de Henri; au-dessous étoient gravés les emblèmes naturels qui expliquoient ce nom, et au bas cette date : i féi^rier 1840; de l'autre coté étoit le nom de Louise, avec les mêmes symboles et la même date. Cet humble hommage de piété filiale devoit plaire à la Reine des anges et des hommes.

De Terni, on manda, le 6 février, à l'évêque d'Hermopolis, qu'après avoir fait le pèlerinage au sanctuaire d'Assise et à la Portioncule, on iroit successivement à Florence, à Bologne, à Ferrare, etc. et qu'on se retrouveroit vers le 20 dans la paisible retraite de Goritz.

A l'arrivée de M. le duc de Bordeaux, on écrivit à Rome, au nom du chef de la famille royale, pour rcmer-

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cier le Père commun des fidèles de l'accueil qu'il avoit fait au pelit-fils de saint Louis et de Louis XIV. La réponse à cette lettre renferma l'éloge le plus complet du prince : elle parla de l'impression qu'avoient produite sur tous ceux qui l'avoient vu sa foi, sa piété, ses bonnes manières, ses grâces naturelles, son esprit, son jugement droit, son instruction ; des bénédictions que lui avoient méritées ses abondantes aumônes, enfin du souvenir qu'il avoit laissé dans la ville sainte, et qui ne s'y effacera jamais.

De son coté, Vienne avoua le succès, convint de l'utilité des voyages, reconnut qu'on ne devoit pas en rester là. Elle voulut qu'on sût bien que son hospitalité n'étoit pas une prison, et elle s'indigna des soupçons que la malignité avoit cherché à répandre sur ses véritables intentions à cet égard.

Correspondance du prélat avec le prince. — M. le duc de Bordeaux fait dessiner par Hersent le portrait de son précepteur. — De Saint-Côme, que M. Frayssinous hahitoit, il se rend à Saint-Gcuiez. — Ses aumônes abondantes. — M. Boyer s'en édifie.

Malgré tout ce que M. Frayssinous attendoit des belles qualités de son élève, il n'en parloit qu'avec une grande discrétion. Cependant le souvenir de ces qualités si rares, et surtout de la pureté des mœurs de M. le duc de Bordeaux, lui fit repousser, avec toute l'énergie d'un cœur indigné, les odieuses calomnies que la haine s'efforça, un moment, d'accréditer contre le prince.

Une de ses consolations les plus douces étoit la corres-

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pondance suivie qu'il enlretenolt avec son auguste élève et avec la famille royale exilée. Le gouvernement n'a jioint troublé ces rapports louchans, et par là il s'est honoré autant cpi il honoroit le prélat. Aucun conseil téméraire ne pouvoit sortir d'un esprit aussi juste et d'une conscience aussi droite. D un autre côté, les leçons de M. d'Hermopolis avoient développé trop de sagesse chez son royal disciple, pour qu'on eût à prendre ombrage de l'un ou de l'autre. Heureux ceux qui possèdent les pages où sont consignés tant d'avis paternels et de sages maximes, tant de témoignages de tendresse, de gratitude et de vénération! Si elles étoient connues, elles révéleroient, mieux que toutes nos paroles, combien fut grande lame du pieux évéque d'Hermopolis, combien est noble et pure celle de Henri.

Le 2 avril on écrivit de Goritz au prélat :

« Vous continuez de loin par vos prières ce que vous avez commencé de près. Vous êtes Fénelon, et nous avons ici le duc de Bourgojjne. Que votre humilité ne s'alarme pas de ce rapprochement! Je ne le fais que pour vous rappeler les liens qui vous unissent à l'objet de tant de sollicitudes, et vous dire que vous pouvez encore lui rendre les plus {grands services, en le recommandant chaque jour avec les plus vives instances à Dieu, à la sainte Vierge, aux saints anges et à tous les saints. Il en a plus besoin que jamais : l'âge où il est entré, la nouvelle carrière où il vient de faire si heureusement les premiers pas, exigent des grâces presque miraculeuses. Vous avez déjà contribué à les lui obtenir, et vous ne cesserez de le faiie : il y compte. Qu'il m'est doux de voir combien il aime tout ce qui lui retrace votre souvenir! Il a voulu qu'Hersent lui dessinât votre portrait; il a fait faire tout exprès un joli portefeuille pour l'y mettre, et il le montre avec une joie qui lait plaisir. Quand vous le pour-

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rez, sans vous fatiguer, écrivez-lui, ou dictez pour lui quelques ligues. Je ue puis vous dire avec quel bonheur elles seront accueillies. Je ne vous apprendrai rien de nouveau en ajoutant que les sentiniens du frère sont partagés par la sœur : je sais qu'elle vous l'écrit elle-même, et que leurs petites lettres sont une des plus délicieuses consolations de votre éloignenient. Je vous vois en esprit tous les jours, quand vous priez pour eux, croiser en quelque sorte vos bras sur ces deux têtes chéries, comme fit autrefois Jacob sur celles des deux fils de Joseph, Ephraïm et Manassé, et répéter encore ces accens religieux et prophétiques du saint patriarche : « Que le Dieu de nos pères, que l'ange qui nous » a déjà tant de fois délivrés de tous nos maux, bénisse ces » deux enfans, et qu'ils croissent l'un et l'autre pour l'édi- » fication et la félicité delà terre (1)! »

» Sur le déclin de l'âge et avec des infirmités qui s'aggravoient chaque jour, écrivit, le 14 juillet, M. de La Forest, secrétaire de M. Frayssinous, il a tout quitté dans le monde; mais le souvenir du plus affectionné comme du plus noble des élèves lui restera au cœur jusqu'à la mort. Si quelque étranger vient le visiter dans sa solitude, il lui montre avec orgueil et avec attendrissement le portrait que le prince lui offrit à son départ comme un témoignage de son profond attachement et de sa filiale reconnoissance. Si, dans son isolement, il regrette quelquefois le séjour de la capitale, c'est que là il entendroit plus souvent parler de son prince. Dans les longues soirées d'hiver, le temps lui paroissoit court, cjuand les journaux avoient à nous raconter ses voyages, ses succès, sa noble attitude vis-à-vis de ses ennemis comme de ses amis. Mais, quand de précieuses lettres écrites de l'exil venoient témoigner au bon vieillard de la gratitude et du souvenir de cet enfant, des larmes abondantes mouilloient ses

(i) Deus Ahraham cl Isiiac, et Angélus qui enàt me de cunciis ntalis, licnedical pucris isds, ci cresca/it in mullitudinem super terrain. (Gcn. xlviii.]

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yeux, et, après les avoir lues plusieurs fois, il les sci roit avec soin comme son plus précieux trésor. »

Si M. d'Hermopolis apprenolt avec consolation que les vertus de son auguste élève se développoient sous l'influence de la piété, le prince n'ignoroit pas. à son tour, que le prélat Imitoit, partout où il se trouvoit, le bon Pasteur, dont il éîoii lo ministre et la vivante image. Les lettres écrites par le secrétaire du pontife^ et communiquées à M. le duc de Bordeaux, lui représentoient son précepteur assistant les pauvres, bénissant en particulier les enfans, envoyant ainsi devant lui, dans cette éternelle patrie où étoit sa cité permanente, des trésors que ni la rouille ni les vers ne pouvoient dévorer, et que la main des voleurs ne pouvoit atteindre. De si toucbans tableaux faisoient couler de douces larmes.

On sut alors à Rirchberg que M. d'Hermopolis, après avoir passé près d'une année à Saint-Come, était revenu s'établir à Saint-Geniez, qui s'édifia de sa cbarité. En effet, il étoit heureux quand on lui suggéroit quelque bonne œuvre, et jamais le pauvre ne frappa à la porte de sa modeste demeure sans recevoir quelque adoucissement à ses misères. Par les ordres du prélat, des aumônes éfoient portées chez ceux qu'une pudeur, dont il apprécioit plus que personne les motifs secrets, retenoit quelquefois sans ressources dans leurs maisons. A ces nouvelles, on lui écrivit :

« Je me transporte par la pensée, mon cher Seigneur, puisque je ne peux le faire autrement, dans cette heureuse contrée pour qui votre présence est un bienfait du ciel, et je vois s'y reproduire, avec toutes les grâces nouvelles que doit y ajouter nécessairement l'onction de la loi d'amour sous laquelle nous vivons, le touchant spectacle qui nous

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est décrit au xxix'' chapitre du livre de Job. Si votre liuniilité vous empêche de vous apphcpier ce que le saint patriarche dit de lui-même pour répondre avix injustes reproches de ses amis, moi j'oserai le dire de vous, pour rendre hommage à la vérité : « Oui, la modeste demeure où mon » bon père a fixé sou séjour est bien le sanctuaire de la cha- » rite, et le Dieu de miséricorde y habite avec lui : Deus in » labcrnaculo. Aussi tous les regards la considèrent avec un » attendrissement et une vénération religieuse. Quand il en » sort pour s'acheminer vers la porte de la ville, ou quand il » paroit dans les rues et sur la place publique, les jeunes » gens s'arrêtent, et les vieillards se lèvent respectueusement » à son approche. L'oreille qui l'entend le bénit, l'œil qui » le voit lui rend témoignage, parce qu'il a écouté les gé- » missemens de l'infortune, qu'il a secouru l'indigence, >' qu'il a été l'appui de la veuve et de l'orphelin. Les béné- » dictions de celui qui alloit périr et que ses bienfaits ont » rappelé à la vie accompagnent ses pas. Il est l'œil de l'a- » veugle, le pied du boiteux, le père des pauvres, le conso- » lateur des affligés. Les âmes souffrantes attendent son » assistance, comme l'herbe des champs la rosée du matin; » et les cœurs' oppressés par la douleur s'épanouissent au » souvenir de sa compatissante bonté, comme un sol aride » que la pluie du soir vient rafraîchir. Son sourire les ré- » jouit, et la lumière de son visage répand la sérénité sur le » front de tous ceux dont il est la providence visible. Il s'en- » dormira paisiblement sur le sein de Dieu , devenu en » quelque sorte le lit de son repos; il nuiltipliera ses jours » comme le palmier, et sa gloire sera éternelle. » Quoi de plus vénérable que ce saint loisir? Quelle fin plus digne d'une si belle carrière? Votre mémoire, semblable à celle du pieux roi Josias, demeurera après vous comme un parfum d'agréable odeur; votre nom sera dans toutes les bouches comme un miel délicieux; vos œuvres vous loueront, de génération en génération, dans l'assemblée des fidèles; et

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la prièi e du pauvre, toujours sûre d'être exaucée, ne ccsseï a de parler de vous à l'oreille et au cœur du Dieu qui s'est fait pauvre pour notre amour, el qui sera lui-même votre iccompense, inerces magna tiiinis. »

M. Boyer s'édifioit de toutes les vertus qu'il voyolt pratiquer par son illustre ami, et il rencourageoit dans ces saintes pensées de détachement de toutes les préoccupations comme de tous les biens de la terre. En 1840, il lui écrivit :

« Je vous le dis, mon cher Seigneur, dans la confidence de l'amitié, et sans compliment : j'ai toujours admiré en vous votre indifférence pour la gloire d'ajteur. »

Quelques lignes plus bas, il ajoute :

I' Oui, mon cher Seigneur, je le sens plus vivement que jamais, dans le pays où nous allons, vos titres, votre cordon bleu, votre réputation ne vous suivront pas. Vous vous y trouverez seul avec les œuvres de votre bonté, de votre modestie, de votre charité. »

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