CHAPITRE XXVI
Voyage de M. le duc de Bordeaux à Venise. — Nouvelles lettres du prince il M. Frayssinous. — Libéralités de Henri et de MadenoiseUe . — Eloge de M. le duc <le Bordeaux par M. d'Hermopolis.
M. LE duc de Bordeaux, objet constant des pensées et des sollicitudes de l'évêque d'Hermopolis, malgré la séparation que le ciel avoit exigée du prélat, fit un voyage à Venise.
On ne peut se figurer l'intérêt qu'excita, parmi les habitans des lagunes, la vue de l'auguste élève de M. Frayssinous. Cette ville singulière, qui n'a plus de vie que par ses souvenirs, se rappelle comme un des plus beaux titres de son antique gloire l'amitié de Henri IV pour la sérénissirne République , et conserve, avec un respect religieux et une noble fierté, son armure et son épée, qu'il lui envoya en témoignage d'affection. D'après cela, le jeune descendant de ce grand roi ne pouvoit être un étranger pour la population vénitienne, à qui le présent ne sauroit faire oublier le passé.
Dans ce voyage, que Dieu bénit visiblement, comme il avoit déjà béni les autres, le prince s'étoit proposé un double but qui fut parfaitement rempli.
Son premier motif, en venant s'établir pour quelques mois à Venise, étoit d'y prendre des leçons de marine. Sur son invitation, M. de Villaret-Joyeuse s'étoit em-. pressé de se rendre auprès de lui. Instruit par un si babile maître, le prince prit un goût extrême pour cette étude, et M. de Villarel dit un jour : « Je viens d'écrire en France une cliose qui fera plaisir à beaucoup de
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personnes que je connois : c'est que M. le duc de Bordeaux s'occupe de marine avec toute l'ardeur que d'autres jeunes gens de son âge mettroient à s'occuper de chiens et de chevaux. »
La seconde raison qui avoit déterminé le prince à séjourner quelque temps à Venise, où il n'avoit pu faire jusque-là que deux courtes apparitions, c'étoit le désir de visiter en détail tout ce que cette cité unique renferme de plus curieux. Outre les églises, qui ont été érigées, la plupart, en mémoire de quelque événement fameux dans les fastes de la République, et dont plusieurs sont d'une grande magnificence ; outre les nombreux palais, dont quelques-uns sont bien conservés, et qui sont eux-mêmes autant de monumens historiques, il y a dans les bibliothèques et aux archives des trésors inappréciables, et qui, selon toute apparence, resteront encore long-temps enfouis, faute de mains intelligentes et laborieuses pour leur faire voir le jour. Nous citerons en particulier la correspondance des ambassadeurs et des ministres que la Seigneurie avoit non-seulement auprès de toutes les puissances de l'Europe, mais dans tout l'univers. On sait quel prix le Gouvernement vénitien attachoit à être exactement informé de tout ce qui se passoit d'important sur tous les points du globe où les intérêts de son commerce lui avoient fait fonder des établissemens, et avec quel soin il choisissoit ses envoyés et ses divers agens parmi ceux de ses concitoyens qu'il jugeoit les plus capables de l'aidera atteindre ce grand but de sa politique. La collection de toutes ces pièces existe. La vie d'un homme ne sulîiroit pas à exploiter cette mine inépuisable : il faudroit pour cela de ces hommes qui ne meurent pas, et que la religion seule
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peut créer: nous voulons parler de ces congrégations savantes, dont les membres, aussi modestes que profondément versés dans les matières qu'ils entreprennent d'éclaircir, après une longue carrière toute consumée à défricher le champ de la science, laissent des disciples héritiers de leurs lumières et de leurs vertus, et tout pleins de leur esprit, qui continuent leur ouvrage sur le même plan, pour le léguer à leur tour à des successeurs Ibrmés de la même manière, qui y mettent la dernière main. Mais où sont aujourd'hui ces doctes corps? Ils ont dispara sous le souille dévorant de l'impiété 5 ou, s'ils commencent à se relever, la rareté des ouvriers évangéliques et la nécessité de pourvoir à d'autres besoins plus iHgens de l'Eglise, qui elle-même sort à peine des ruines où l'incrédulité philosophique avoit juré de l'ensevelir, ne leur permettent pas encore de se livrer à ces sortes de travaux. Avant de sonwr h orner l'édifice, il faut en raffermir les fondenicns ébranlés, en consolider les murailles chancelantes, en redresser les colonnes abattues. Plus tard, si on laisse à la religion un peu de paix et de liberté, elle pourra faire davantage.
M. le duc de Bordeaux visita les ateliers des meilleuis artistes, et enrichit ses collections et ses albums de plusieurs de leurs productions. Il visita aussi les établissemens d'utilité publique et les institutions de charité, laissant à chacun des marques effectives de son intérêt. Il se plaisoit à honorer le mérite partout où il le rencontroit. Ainsi, on lui avoit beaucoup parlé délia stamperîa AiiLonelli, imprimerie fondée sur le plan le plus vaste, embrassant tout ce qui tient, de près ou de loin, à cet art, depuis la fonte des caractères jusqu'à la reliure, sans en excepter la gravure et la lithographie, occupant enfin
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sans relâche quatre ou cinq cents ouvriers. M. Antoiielli, qui n'avoit pas reçu d'éducation, lenoit encore, peu d'années auparavant, une éclioppe de bouquiniste au coin d'une rue; mais, doué d'une intelligence rare el d'une prodigieuse activité, il avoit conçu le dessein de cet établissement, l'avoit créé, pour ainsi dire, avec rien, et l'avoit mis en peu de temps dans l'état étonnant de prospérité où on le voyoil alors. C'étolt, d'ailleurs, un homme estimable sous tous les rapports. Il ne sortoit de ses presses que de bons livres. A l'époque du choléra, au lieu de renvoyer ses ouvriers, comme faisoient les autres, il les avoit gardés, restant sans cesse au milieu d'eux, et faisant soigner avec une bonté toute paternelle ceux qui tomboient malades. Le prince, après avoir visité sa maison dans le plus grand détail, et lui avoir témoigné combien il étoit satisfait de ce qu'il avoit vu, voulut encore l'avoir à sa table, ce qui produisit dans la ville la plus favorable impression.
Les pauvres ne furent pas oubliés. C'éloil d'autant plus nécessaire que cette ville, autrefois si opulente, en compte maintenant des milliers, et dans le nombre se trouvent les noms les plus illustres. D'abondantes aumônes, versées entre les mains du cardinal-patriarche et des curés des paroisses, devinrent pour ces vénérables pasteurs el pour les membres souffrans de leur troupeau une source de consolations d'autant plus douces que les besoins étoientplus pressans. Elles gagnèrent sans doute au jeune prince un nouveau trésor de prières ferventes, qui, jointes à celles qui se faisoient en d'autres lieux, ne pouvoient manquer d'attirer sur lui ces grâces précieuses dont le Dieu de miséricorde a promis de récompenser les largesses de la charité.
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M. le duc de Bordeaux partit de Venise sur une goélette que le gouvernement autrichien avoit mise à sa disposition pour aller visiter les cotes de la Dalmatie. Cette petite excursion étoit le complément nécessaire des leçons de marine : il falloit bien joindre la pratique à la théorie. Le bâtiment attendoit le prince et M. de Villaret à deux lieues en mer 5 un prêtre bénit la cabine qui devoit leur servir tout à la fois de salle à manger, de cabinet de travail et de chambre à coucher; ils partirent. La course en mer dura quinze jours, et ne fui pas moins heureuse que le reste du voyage. Tout le monde se retrouva à Goritz pour le second dimanche du carême de 1841.
Le prince écrivit, le 4 avril, à M. l'évéque d'Hermopolis :
■< Revenu ici, j'ai repris toutes mes occupations, et je ])éuis tous les jours le ciel et notre excellent évêque de m'avoii" donné l'habitude du travail. »
<< Je vous serai toujours reconnoissant, dit-il dans une autre lettre, d'avoir commencé à former mon ju|jement, et de ni'avoir donné, je ne puis me lasser de le dire, riiabitude du travail. Donnez-moi de vos nouvelles, mon cher évèque. Vous savez combien je vous suis tendrement cittaclié. »
Une autre fois, il termina ainsi :
« Adieu, très-cher évèque. Priez pour moi. Faites-moi donner souvent de vos nouvelles, et comptez sur ma constante reconnoissance et mon filial attachement. »
Les heures de ce travail dont parloit M. le duc de Bordeaux embrassoient non-seulement les graves études dont nous avons parlé, mais celle de l'anglais et du slave.
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Madenioiselle ne gardoit pas moins que le prince le souvenir du bien que lui avoil Tait M. d'Herniopolis, et les conseils du prélat étoicnl sa règle. Toujours occupée de son frère , elle sentoit qu'elle avoit une mission de prières , de bons exemples , d'ascendant tout aimable , de charité toute fraternelle à remplir près de lui. Elle disoiî souvent avec une humilité touchante : « Moi, je ne suis rien \ c'est mon frère qui est tout. » Ils continuoient à s'aimer tendrement l'un l'autre : union aussi agréable à Dieu qu'édifiante pour le monde qui en étoit témoin. Le Seigneur ne cessoit pas de veiller sur ces deux augustes orphelins , de les conserver dans sa grâce , d'être lui-même la divine consolation des peines dont il éprouvoit leur jeunesse, et de les tenir toujours prêts à l'exécution des desseins qu'il avoit sur eux.
Une lettre, adressée le 8 avril de Goritz à M. Frayssinous, confirmant ce que nous avons cité des pieuses libéralités de M. le duc de Bordeaux, disoit de ce prince et de Mademoiselle :
<( Une disposition qui doit les rendre bien chers à Notre- Seigneur, c'est l'amour des pauvres et l'empressement à les soulager. Je sais que c'est une vertu de famille : mais il n'en est pas moins consolant de voir qu'ils ont précieusement gardé cette portion de leur noble et saint héritage. L'aumône est toute-puissante auprès de Dieu : j'ai confiance qu'elle en obtiendra de nouveaux miracles. La sœur est maîtresse de sa fortune, depuis le 'il septembre dernier, et je puis vous assurer qu'il n'est pas possible d'en faire un plus excellent usage. Les pauvres malades surtout l'ont bien éprouvé cet hiver. Ils ont Jiéni la main bienveillante et cachée qui leur envoyoit ce secours. Je dis la main cachée ; car , pour se conformer plus fidèlement aux leçons du divin Maître, cette main, si prodigue de ses dons en faveur
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tles lueiubies soiifïVaiis de Jésus Christ, n'a jamais permis qu'on la nonunât. »
Instruit de ces détails qui procuroienl de si douces consolations au cœur du prélat, M. d'Hermopolis ré- ])ondit à quelqu'un qui lui demandoit ce qu'il pensoit (lu prince : « Hélas i mon cher, M. le duc de Bordeaux est un homme dont on a dit beaucoup de bien el beaucoup de mal ; mais, à mon avis, trop de mal , et pas assez de bien. Mais, que ses détracteurs en disent tout le mal qu'ils voudront, il restera toujours assez de bien pour en faire un grand liomme. »