CHAPITRE XXVH
Voyage de M. Boyer à Rome. — Ses distraclioiis et sa vivacité en présence «le Sa Sainteté. — Son pèlerinage à Loretle et à Milan. — Il assiste son frère à la mort. — Visites faites à M. d'Hermopolis. — Lettre de M. le comte de Marcelliis au prélat, sur la mort de M. de lîonald.
Depuis long-temps. M, Boyer -formoil le projet de visiter Rome. En cela , il ne cédoit point à l'attrait d'une vaine curiosité : il vouloit aller prier sur le tombeau des saints apôtres , se prosterner aux pieds du Père commun des fidèles, nourrir sa piété des souvenirs qu'excite la vue de la ville éternelle , faire un pèlerinage à Notre- Dame de Lorette, et s'y préparer, pendant une retraite de plusieurs jours , à une bonne mort. On trouve des traces de ce projet dans sa correspondance avec M. d'Hermopolis, qui lui écrivoit , le 9 mal 1837 :
« Je suis bien heureux (jue vous veuilliez vous souvenir fie moi à Lorette. »
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Il retarda un voyage si sagement calculé, parce que autrement, disoit-il, il lui auroit fallu sacrifier plusieurs retraites ecclésiastiques. Enfin , muni des lettres de son neveu , tout récemment élevé sur le siège de Paris, il se rendit à Marseille. Le jour de l'Ascension 1841, veille de son départ, il mandoit à un de ses petits-neveux.
« C'est dans un bateau à vapeur que je passerai une notable portion du temps que les apôtres ont passé dans la retraite du Cénacle. Dieu, qui le veut ainsi, entendra ma voix au sein de la mer, où je ne cesserai de m'unir aux saints apôtres et à Marie, priant avec ferveur ces modèles des pasteurs et des prêtres prêts à se lancer dans le saint ministère. Oui, mon cher ami, au pied des saints autels, je me lappellerai mes chers neveux. Du moins, j'en prends la résolution bien sincère, et l'amitié, je l'espère, servira de supplément à ma mémoire. Je fais un grand fonds sur mon séjour à Lorette. Je vis dans l'espérance que la sainte Vierge me donnera quelque témoignage de sa tendresse maternelle, et qu'elle accueillera les vœux que je lui présenterai pour mes neveux selon la chair, et mes enfans selon l'esprit.»
Il s'embarqua le lendemain.
Arrivé à Rome , il fut obligé de coucber dehors la première nuit, personne ne voulant lui ouvrir, à cause de l'heure avancée. Il écrivit qu il auguroit bien d'un voyage commencé par des contre-temps.
Le souverain Pontife lui accorda pour le samedi après la Trinité, une audience dont quatre jours après il transmit naïvement les détails.
« Samedi 12, j'ai reçu mon audience de Sa Sainteté : elle a été on ne peut pas plus honorable et paternelle. Je tenois
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d'une main la lettre de mon neveu, l'archevêque de Paris, et de l'autre mon Hérésie conslitulionnclle magnifiquement reliée. Le Pape a pris en main la lettre de l'archevêque; mais elle a éprouvé un revers. Au bout de trois lignes, Sa Sainteté a biaisé, s'est arrêtée, et n'a pu en continuer la lecture. Mon introducteur, que j'ai prié de lire, a biaisé encore, et il a été arrêté que copie de la lettre en caractères lisibles seroit tirée et remise à Sa Sainteté avec l'original, ce quia déjà été exécuté. Après cela, le Pape a pris mon livre. Il en a lu jusqu'au milieu de la première page, qui a paru l'intéresser beaucoup; puis il m'a conduit à son bureau, m'a montré dans son registre la note qu'il avoit prise sur ma Réfutation du système de La Mennais. Sa Sainteté m'a dit, avec un aimable reproche, que, si l'auteur avoit énoncé dans ce livre quelques propositions d'un gallicanisme qui lui àvoit déplu, il avoit bien réparé ce tort par la publication de son Ordre social et de son Histoire constitutionnelle. Ici, je l'ai prié de faire examiner mon Hérésie constitutionnelle. « INon pas, a-t-il » repris avec vivacité, je veux la lire moi-même ; » et il a dit ce mot d'un ton si ferme, que je suis persuadé qu'il le fera comme il le dit. Ici, je me suis jeté à ses pieds; je lui ai demandé .sa bénédiction : 1° pour rarchevèque mon neveu, dont je lui ai exposé le dévoûment au Saint-Siège; 2° pour la compagnie de Saint-Sulpice; 3° pour l'évêque d'Hermopolis, malade et presque mourant, mot cjui a provoqué dans le Saint Père un mouvement vif d'intérêt et de compassion. Je me suis relevé, et Sa Sainteté a terminé l'audience par une grâce rare et extraordinaire, en me disant : « Je veux, avant » votre départ, que vous reveniez me voir une seconde fois. » Je suis dans l'attente de cette seconde visite
» Je ne veux pas qu'aucun Journal, pas même celui de l'Aveyron, parle de mon audience : le Saint Père s'est plaint vivement devant moi de l'infidélité des .Tournaux à rendre compte de ses audiences...
» J'espère revenir de Rome mieux portant d'esprit et de
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corps, plus (lélaclié des choses de ce monde, plus prêt à partir pour le grand voyage, et à y présenter mes comptes eu meilleur ordre. »
Lorsque, la semaine suivante, ce prêtre vénérable fut admis à une seconde audience : « J'ai lu, lui dit le Pape, une partie de vos ouvrageS;, et j'ai été très-content, en particulier, du dernier cjue vous avez publié, de votre Histoire de Vliérésie constitutionnelle . Je l'ai parcourue jusqu'au bout; et, pour vous le prouver, il n'y a qu'une phrase qui ne m'ait pas plu. Encore ai-je été satisfait des explications qui la suivent. » M. lîoyer développa ces explications d'une manière vive et animée, y ajoutant des protestations qui étoient certes bien sincères de la part d'un cœur aussi droit. Par suite de sa pétulance et de son caractère distrait, il accompagna l'une de ces protestations d'un mouvement énergique dans lequel il serra assez vivement le bras du Pape. Alors, le Saint Père, s'adressant en italien à ceux c|ui l'environnoient. dit en souriant : Qua?ito è 'vivo questo Francese ! M. Boyer, qui ne comprenoit pas, continua, et le Pape fut si charmé de sa simplicité et de sa franchise, qu'il lui indiqua une troisième audience.
Cependant, on avertit M. Boyer de la liberté qu'il avoit prise à l'égard du souverain Pontife. A l'audience suivante, il voulut s'excuser, et retomba dans la même faute. Le Pape, touché de la simplicité de ce vieillard vénérable, qui se désoloit à ses pieds d'ini manque d'égards involontaire, le frappa légèrement sur la joue, en lui adressant l'éloge à la fois le plus bienveillant et le plus honorable. Le digne prêtre ne parloit jamais de cette scène sans émotion. 11 la racontoit avec cet accent et cette gesticulation originale qui laissoit toujours un
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vif plaisir dans lame de ceux qui avoient le bonlicur de rapprocher.
Traité avec une haute distinction par les membres du sacré Collège, il les avoil frappés par son extérieur et par ses manières, à tel point qu'on le désigna sous le nom (Vitomo ante-diliwiano, homme primitif ou antédiluvien.
Il visita tout ce qui pouvoit intéresser sa piété, passa plusieurs heures de suite dans la prison de Saint-Pierre, chargé de ses chaînes, et quitta Rome comblé de joie d'avoir vénéré tant de saintes reliques et baisé les pieds du Vicaire de Jésus-Christ.
Il se dirigea vers Lorette, où il célébroit tous les matins les saints mystères dans la Santa Casa, n'en sortant fjue deux fois le jour pour ses repas, et la nuit pour prendre quelque repos. Il falloit qu'un attrait bien puissant le retînt en ce lieu, car il y restoit habituellement six heures consécutives en prières. Dix jours s'écoulèrent ainsi, pendant lesquels il se prépara h une bonne mort.
Au retovu", il ne s'arrêta qu'à Milan, afin de voir tout ce qui se rattachoit à la mémoire de saint Charles Borromée, pour lequel il avoit une dévotion particulière.
Il rentra ensuite en France, prêcha une retraite ecclésiastique à Avignon, et rejoignit sa famille auprès de Rodez. Il voidoit raconter à un frère chéri les merveilles de Rome et les succès de son pieux pèlerinage; mais il dut s'agenouiller à son lit de mort, et le préparer à ce redoutable passage (1). La foi et la résignation chrétienne parurent le soutenir dans ces circonstances déchirantes. Cependant, au moment où la tombe se ferma sur son
(\) Disroitrs /oin In, Hr/iaùes ecclàniastitiucs, \iar M. l5o3'rr; iXolicc,
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frère, la nature reprit ses droits pour quelques instanssa douleur éclata en sanglots, et fit couler les larmes de tous les yeux.
En visitant le Rouergue, M. Boyer fit plusieurs fois le voyage, d'abord de Sainl-Gome, puis de Saint-Geniez, pour voir son vénérable ami. Parmi les illustres visiteurs qui vinrent entretenir Tévêque d'Hermopolis dans sa solitude, nous citerons M. Brulley de La Brunière, évéque de Mende , son ancien maître de conférences 5 M. AfFre, archevêque de Paris, qu'il avoit conduit autrefois dans cette capitale, vers le siège de Saint-Denis^ et M. Giraud, alors évêque de Rodez, et que, ministre, il eût désigné lui-même pour rarchevêché de Cambrai.
Le comte de Marcellus ne put le visiter^ mais il lui écrivit.
Nous citerons de ce poète chrétien une belle et touchante lettre, adressée de Marmande, le 1 2 juin 1841, à M. d'Hermopolis, et qui accompagnoit des vers composés sur la mort du vicomte de Bonald, leur ami commun.
« Monseigneur et illustre Ami,
» Mon cœur ne vous perd jamais de vue, quoique, si grand par la religion, la fidélité et les lettres, mais si humble par la foi, vous cherchiez à vous dérober à votre gloire et aux regards des hommes. Non, je ne puis jamais oublier les services que vous avez rendus à votre pays, et en France et hors de France, et les touchantes bontés dont vous m'avez honoré moi-même.
» Ce Platon moderne, ce Platon chrétien, dont vous me parliez avec tant d'admiration, le plus illustre de vos compatriotes, cet lioniine, comme vous, cher Seigneur, l'iionneur du Rouergue, mon collègue, mon modèle, mon maître, mon ami, il n'est donc plusl II a retrouvé sa véritable pa-
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trie, le ciel, d'où étoit descendu son génie et sa belle anie, et qui n'avoit fait que nous le prêter. IMon Bouquet de cyprès, trop foible expression de mes regrets, a été offert à sa famille. Daignez aussi, Monseigneur, en agréer l'hommage. Il ne peut satisfaire votre grand esprit: mais il plaira peutêtre à votre bon et noble cœur.
» Adieu, soignez une santé si précieuse. Conservez à la France et à ses enfans, dignes de ce nom, un beau caractère, un beau génie, un Père de l'Eglise. Priez pour moi, cher Seigneur et respectable ami; et agréez le tendre tribut de ma reconnoissance et de ma profonde vénération. »
Le poète, qui avoit célébré dans ses vers le génie inspiré du Platon moderne, devoit en consacrer bientôt à la mémoire de l'orateur chrétien.