‹ Vie de M. Frayssinous, évêque d'HermopolisChapitre 8 sur 75 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Discours au Roi. — M. Frayssinous officie à Sainte-Geneviève, pour la neuvaine, et à Saint-Sulpice. —Lettres au comte de Sèze etàmadiimeT. — Installation de la nouvelle Faculté de médecine. — Autre discours au Roi. — Visite au collège de Louis-le-Grand. — Réorganisation de celui de Marseille. — Sacres d'évêques.— Solennité du concours généraL

Le 1" janvier 182,3, en présentant à Louis XVIII le conseil royal de l'Instruction publique, à l'occasion du renouvellement de l'année, le grand-maître de l'Université lui dit :

« Sire, organe de l'Université royale, je viens offrir à Votre Majesté le tribut de sa vénération et de son amour. Heureuse par vous, Sire, la France écoute son intérêt autant que sa reconnoissance, lorsqu'elle adresse au ciel des vœux ardens pour la conservation d'une vie qui fait son bonheur. Oui, Sire, sous votre sceptre paternel, tout a pris une face nouvelle : les vents des passions orageuses se sont apaisés, et, plus calmes, les Français ont compris que les deux ancres de salut pour la patrie étoient la religion et la légitimité. Pour nous tous, Sire, à qui l'éducation de la jeunesse est confiée, nous lui apprendrons par nos leçons, et plus encore par nos exemples, à révérer, à chérir dans votre personne sacrée le père du peuple comme le père des lettres , et à répéter ces paroles sorties d'un cœur français : f^we le Roi long-temps, et les Bourbons, toujours! »

« Je suis sensible aux senti mens que m'exprime l'Université, répondit Louis XVIH. Je vous exhorte surtout à former de bons chrétiens , car c'est là la base de tout le bonheur de ce monde. »

Telle étoit aussi la préoccupation constante du pieux

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prélat, qui alla tour à tour demander à Dieu les grâces nécessaires pour remplir sa mission, le 6 janvier dans l'église de Sainte-Geneviève, et le 19 dans l'église de Saint-Sulpice, oti il ollicia pontificalement. La patronne de cette capitale qu'il avoit évangélisée, le patron de ce temple où il avoit livré à rincrédulité des assauts victorieux, dévoient plus favorablement accueillir et présenter ensuite sa prière.

M. d'Hermopolis, dans l'exercice de ses graves fonctions, étoit l'objet de sollicitations nombreuses. Il ne tenolt compte que des recommandations qui, loin d'égarer son jugement, pouvoient l'éclairer. Le comte de Sèze, premier président de la Cour de cassation, qui avoit naguère honoré l'abbé Frayssinous de sa bienveillance, eut le privilège d'être favorablement écouté du grandmaître. Le 14 janvier 1823, le prélat lui écrivit :

« Monsieur le comte, votre suffrage ne peut manquer de m'inspirer un bien vif intérêt pour celui qui a su le snériler. Il suffit que votre nom se rattache à une affaire quelconque,

pour qu'elle ne me soit pas étrangère L'occasion devons

présenter l'hommage de nia vénération est trop précieuse à mes yeux, pour cjue je la laisse échapper. »

Madame T. lui ayant transmis ses vœux de nouvelle année, il lui écrivit le 31 janvier :

« Avec un esprit bien fait, ou doit me plaindre, demander pour moi le courage et la résignation, et prier pour mon anie qui ne vit guère pour elle-même. C'est ce que j'attends de vous. »

Une des institutions les plus importantes de l'Université, la Faculté de médecine de Paris, réclamoit une organisation nouvelle. On comprend tout le mal que renseignement de professeurs matérialistes peut exercer sur

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de jeunes esprits, appliqués aux études médicales, et tout le bien, au contraire, qui doit résulter des leçons de maîtres chrétiens dont l'intelligence sait discerner la présence de l'ame et son action sur la matière. Les médecins forment dans la société une classe nombreuse, en contact perpétuel avec toutes les autres, et par là même appelée à obtenir sur elles une grande influence. Athées, ils propagent autour d'eux l'incrédulité et la corruption des mœurs 5 religieux, ils concourent à ramener à Dieu les indifférens et les impies que sa miséricorde visite par les souffrances, et le médecin du corps est souvent le précurseur du médecin de lame. Frappé de cette considération, on élimina de la Faculté quelques professeurs dangereux, et on y appela plusieurs maîtres franchement chrétiens. Ainsi on nomma professeurs titulaires: MM. Béclard, Duméril, Orfila, Pelletan fils, Clarion, Guilbert, Bertin, Marjolin, Roux, Fouquier, Fizeau, Richerand, Alibert, Royer-Collard, Désormeaux, Récamier, Laennec, Landré-Beauvais, Cayol, Boyer, Dupuy tren , Bougon , Deneux ; et professeurs honoraires : MM. de Jussieu, Vauquelin, Dubois, Pelletan père, Deyeux, Pinel, Desgenettes, Ghaussier, Lallemant, Le Roux, Moreau. En même temps qu'on modifioit le personnel des professeurs, on améliora le plan des études. Ces changemens ayant été arrêtés par le ministre de l'intérieur, le grand-maître fut appelé à installer, le 10 mars, la nouvelle Faculté de médecine, et il le fit avec une pompe qui rappeloit les anciennes solennités de l'Université de Paris. Le discours qu'il prononça, à cette occasion, mérite d'être cité :

« Messieurs, en paroissant au milieu de vous, je ne puis

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qu'éprouver un sentiment de douleur et de joie tout ensemble. Le souvenir du passé m'afflige, la vue du présent me console : j'ai respecté le pouvoir quand il a frappé; je le bénis quand il relève, et je me sens heureux d'être l'instrument de la restauration.

» Il étoit digne, Messieurs, d'un gouvernement réparateur, d'un Monarque ami et protecteur si éclairé des sciences et des lettres, de reconstruire l'édifice sur un dessin plus vaste et plus régulier à la fois. Ici, je pouirois bien en appeler sans crainte au témoignage de ceux qui sont versés dans ces sortes de matières; ils me répondroient, j'en suis sûr, que les mesures adoptées doivent contribuer puissamment à fortifier les études comme la discipline; à donner au talent plus d'essor et plus d'éclat, et porter à la tête de l'enseignement des hommes éprouvés, en qui la science qui éclaire s'allie à toutes les qualités morales qui en garantissent l'usage.

» Oui, les maîtres sentiront plus que jamais que la sagesse doit présider à leurs doctes leçons, pour en bannir ce qui ne sauroit y être sans danger; qu'ils doivent, avant tout, respecter ces vérités sacrées, pleines d'immortalité, dans lesquelles la foible, la malheureuse humanité, puise sa force et ses consolations, et qui sont pour le monde intelligent ce qu'est la lumière pour le monde matériel, un principe de vie et de fécondité.

» Oui, les élèves sentiront, à leur tour, tout ce que la noble profession à laquelle ils aspirent exige de connoissances, de probité, de délicatesse, même de courage, pour être exercée dignement; combien il leur importe de fermer l'oreille à ces apôtres d'impiété séditieuse, qui ne flattent la jeunesse que pour l'égarer, et de se plier de bonne heure à de louables habitudes qui puissent leur concilier l'estime et la confiance des familles.

» Il se peut, Messieurs, que, parmi ceux qui, très-jeunes encore, sont moins versés dans l'histoire de l'esprit humain,

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plusieurs soient imbus de préjugés contre le sacerdoce, et tentés de nous accuser d'être les ennemis du savoir. Toutefois, s'il faut le rappeler en passant, qui donc a fait des efforts inouis pour dissiper les ténèbres delà barbarie, pour conserver, reproduire, répandre les trésors scientifiques et littéraires de l'antiquité? C'est incontestablement le clergé. Même il fut un temps où l'art de guérir, sous le nom de physique, comptoit parmi les ministres des autels d'habiles docteurs, et étoit enseigné par eux.

» Qu'est-ce donc que la religion doit redouter, Messieurs? Ce n'est pas la science; c'est bien plutôt le faux savoir, qui juge sans connoître : ce n'est pas la véritable liberté; c'est la fausse indépendance, qui ne veut avoir de maître ni au ciel ni sur la terre : ce ne sont pas les nobles penchans du cœur; ce sont ces passions désordonnées, maladies de l'ame, qui troublent la raison, et en offusquent les lumières. Dans les trois derniers siècles, que de grands hommes, même parmi ceux dont la ménîoire doit être ici plus vénérée, et qui sembloient posséder tous les trésors des connoissances humaines, tels que les Boerhâve et les Haller, ont abaissé leur esprit devant la hauteur des vérités saintes ! Comme eux, cultivons les sciences avec ardeur, et soyons assez raisonnables pour ne les estimer que par leur bon usage.

» Après avoir étonné, effrayé l'Europe par ses écarts, la Fraijce est appelée à lui donner le salutaire exemple du retour à toutes les saines doctrines. Qu'elle apprenne de nous à ne pas séparer ce qui doit être uni pour le bien de tous, et que, si le savoir doit éclairer la vertu, la vertu doit régler le savoir. Heureuse alliaxice, que nous sommes fondés à nous promettre de ceux qui nous entendent! Ainsi, elle prospérera, elle jetera même un éclat nouveau, cette école depuis long-temps célèbre dans le monde entier; et l'on verra toujours se former dans son sein des hommes faits pour en perpétuer, pour en augmenter la glorieuse renommée. »

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L'anniversaire du 3 mai ramena le grand-maître de l'Université au pied du trône.

« Sii'e, dit M. d'Herniopolis, il doit vivre à jamais dans nos annales le jour qui, en rendant à cette capitale l'héritier de soixante rois, sembla recommencer la monarchie française. « Lorsque, après de si longs désastres, Louis-le-Désiré vint apparoître à nos yeux attendris, son peuple le salua avec transport, comme le père de la patrie, le réparateur de ses maux passés, et le fondateur de son avenir.

» Sire, Votre Majesté n'a pas trompé ses hautes destinées : délivrée par vous des excès de la licence, et de la tyrannie sa compagne inséparable, la France a pu respirer en liberté à l'ombre du trône antique et paternel des enfans de saint Louis.

» Ce n'est pas que le génie du mal n'ait de temps en temps semé le trouble et la discorde, égaré la jeunesse, et pénétré même dans quelques-uns de ces modestes asiles consacrés à l'étude des sciences et des lettres ; mais ce n'étoient là que les derniers bruits d'une tempête expirante.

» Ce que les mauvaises doctrines avoient ébranlé, la religion. Sire, nous osons l'espérer, le raffermira de plus en plus. Elle a retenti dans le cœur de ceux qui sont chargés de l'éducation publique, elle a été entendue de nos écoles, des maîtres comme des élèves, cette parole sortie d'une bouche royale : Je vous exhorte à former de bons chrétiens^ c'est la base de tout le bonheur de ce monde.

« Oui, Sire, nous sentons que notre premier devoir, c'est de la faire régnei', autant qu'il est en nous, cette religion qui, par ses croyances et la sainte autorité de ses préceptes, met un frein puissant à l'intempérance des esprits, et qui, en consacrant toutes les obligations domestiques et civiles, devient la garantie la plus ferme de la paix des familles, comme de la sécurité et du bonheur des Etats. »

En visitant les collèges, et par exemple celui de Louis-

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le-Grand, où M. d'Hermopolis adminislra le 19 juin le sacrement de confirmation, il ne manquoit point d'inculquer par ses paroles aux élèves le respect et l'amour de la religion, base de toute bonne éducation. Mais tous ne profitoient pas des sages avis que leur donnoit ou leur faisoit adresser le grand-maître : ainsi, le collège royal de Marseille dut être dissous à dater du f' août, puis réorganisé-, et M. d'Hermopolis chargea M, Dubruel, membre de la chambre des députés, qui avoit déjà été proviseur de cet établissement, de l'exécution de la mesure qu'il venoit d'adopter.

Le pieux prélat avoit célébré, le 11 juin, l'anniversaire de son sacre à Issy, dans cette chapelle de Lorette qui, si elle étoit peu favorable pour la pompe des cérémonies, l'étoit du moins pour le recueillement et la prière. Assisté des évêques de Luçon et de Tulle, il y sacra, le 10 juin, M. Dévie, depuis plusieurs années grand -vicaire de Valence, élu évêque de Belley, siège sur lequel dévoient éclater sa pieté, sa sagesse et ses lumières. Le 6 juillet, M. de Quelen sacra, dans la chapelle du séminaire de Saint -Su Ipice à Paris, M. Molin, évéque élu de Viviers 5 et le 13, dans l'église des Carmes, M. de Morlhon, archevêque élu d'Auch, MM. de Pons et de Neyrac, évêques élus de Moulins et de Tarbes : dans celte double cérémonie, M. d'Hermopolis remplit les fonctions de prélat assistant. C'étoit avec une grande joie que M. Frayssinous voyoit remplir les sièges créés à la suite de ce Concordat de 1817, objet de tant de contradictions, dont sa plume avoit fait justice.

Bientôt la solennité annuelle de la distribution des prix du concours général amena le grand-maître à ex-

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poser de nouveau ses vues sur l'éducation, au milieu d'une assemblée où M. le duc et madame la duchesse d'Orléans, accompagnés de toute leur famille, venoienl assister, le 18 août, aux premiers succès du duc de Chartres.

» Messieurs, dit M. d'Hermopolis, en jetant mes regards sur la nombreuse et brillante jeunesse réunie dans cette enceinte de toutes les parties de la France, je me sens pressé de me dire à moi-même, et de dire à tous ceux qui se trouvent ici chargés avec moi de l'éducation publique: Les voilà, ces générations naissantes destinées à renouveler les générations que le temps a moissonnées devant lui; voilà ceux parmi lesquels la Providence doit choisir un jour des ministres pour nos autels, des capitaines pour nos armées, des magistrats pour nos cours de justice, des orateurs pour nos tribunes politiques, des hommes d'Etat pour les conseils de nos rois. Oui, nous avons en quelque sorte sous nos yeux l'avenir de la France; et, s'il en est ainsi, quelle tâche délicate, redoutable, nous est imposée à nous tous à qui la religion et la patrie ont confié de concert leurs plus chères espérances !

» Depuis cent ans. Messieurs, on a beaucoup écrit sur l'art d'élever, déformer la jeunesse; mais, il faut le dire, une erreur capitale s'est glissée dans bien des ouvi'ages sur cette matière : c'est d'avoir compté l'instruction pour tout, et l'éducation pour rien; c'est d'avoir cru, ce semble, que tout étoit fait pour l'homme, pour la famille, pour la société, lorsqu'on avoit initié le premier âge aux langues anciennes et modernes, au calcul, aux arts, aux sciences naturelles. On n'a pas assez compris que c'étoit peu d'éclairer l'intelligence, si l'on ne fortifioit en même temps la volonté; que les lumières n'étoient p;is la vertu ; que, malgré des connoissances très-étendues, très-variées, ornement de l'esprit, le cœur pouvoit rester avec toutes ses foiblesses, et qu'il importoit surtout de prévenir, d'armer d'avance la )eunes.se

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contre les attaques du vice et des passions foufjneuses. » Certes, l'erreui' que je viens de signaler n'égara ni ce Fénelon, qui, dans l'éducation du duc de Bourgogne, se montra le modèle des instituteurs, en travaillant à former pour le trône un Télémaque chrétien; ni ce Roilin, qui, dans ses ouvrages, a suivi de si près les grands écrivains du grand siècle. C'est sur leurs traces que doit se faire gloire de marcher le corps enseignant.

» Sans doute que, dépositaires de toutes les saines traditions, nous devons être jaloux de perpétuer la littérature classique des trois plus beaux âges de l'esprit humain, ceux de Périclès, d'Auguste et de Louis XIV : mais nous devons aussi savoir mettre avant tout ce qui donne la vie à tout, je veux dire ces vérités sacrées qui commandent, en les épurant, tous les sentiuïens légitimes, la piété filiale, l'amour de la patrie, la soumission aux lois, le respect du magistrat, et qui, en donnant à l'ame plus d'énergie et d'élévation, nourrissent les grands talens comme les grandes vertus; car, pour l'observer en passant, jamais le flambeau du génie n'a jeté au milieu de nous une lumière plus abondante et plus vive que lorsqu'il s'est allumé au flambeau même de la religion : j'en appelle à Bossuet, dans ses Oraisons, et à Racine, dans son Athalie.

H Ainsi, bien dirigée, l'éducation publique préparera des générations nouvelles, qui sauront conserver à la France la prééminence qu'elle a obtenue sur l'Europe entière, au point de lui donner sa propre langue. Messieurs, je suis trop Français pour ne pas mettre mon pays à la tête de tous les autres; et qui de nous ne mettroit aussi à la tête de toutes les familles régnantes celle qui nous a donné Philippe-Auguste, saint Louis, Charles V, Louis XII, François I", Henri IV, Louis-le-Grand, et ce monarque qui, magnanime sur le trône comme dans l'infortune, mériteroit bien d'être appelé le Père des lettres, s'il ne méritoit un titre plus beau , crliii de Père de In patrie ? »

4^0 VIE DK M. FRAYSSIiNOLS. [l823J

Ce (liscoui-s fut accueilli par les a)3plaudissemens les plus vifs et les plus prolongés (1).

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