CHAPITRE IX
Lettre de M. F. de La Mennais à M. d'Hermopolis, publiée par le Drapeau- Blanc. — Correspondance de MM. de Quelen, de La Mennais, d'Hermopolis et de Peyronnet, à cette occasion. — Prorès du Drapenii-Blanc. — Mot de M. Frayssinous sur l'Université.
M. Frayssinous ne croyoit pas le bien impossible au moyen de l'Université, telle qu'elle étoit alors constituée.
Une conviction contraire porta l'abbé F. de La Mennais à publier, le 22 août 1823, dans le Drapeau- Blanc, cette lettre à M. d'Hermopolis :
<< Monseigneur,
» Un des plus profonds observateurs de la société, et le génie le plus vaste peut-être qui ait illustré le grand siècle, Leibniz disolt : << J'ai toujours pensé qu'on réformeroit le genre humain, si on réformoit l'éducation de la jeunesse. » L'homme est tel qu'on le fait; et si, à certaines époques, il y a dans les dispositions des peuples quelque chose de plus fort que les gouvernemens, l'avenir dépend d'eux, et ils en répondent, parce que l'avenir est tout entier dans les doctrines dont on nourrit l'enfance, dans les senlimens qu'on lui inspire, dans les habitudes qu'on prend soin de lui faire contracter.
» Les ennemis del'ordre, les cnfanx du siècle, plus habiles, nous dit l'Evangile, que les enfans de lumière^ ne s'y méprennent point ; ils savent que, pour préparer ou pour affermir
(i; Amidcfa Rclùjion, t. XXXVll, p. \5.
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le règne du mal, ou ne sauroit trop tôt eu déposer le germe dans les cœurs : aussi, dès qu'un pays entre en révolution, s'occupent-ils d'abord de changer l'éducation publique. C'est ce qu'on a pu remarquer récemment encore à Naples et en Espagne. En annonçant le dessein de s'emparer de la génération naissante, à l'aide d'un enseignement dirigé selon leurs vues, les Çortès voulurent assurer le triomphe de leur cause, et décourager dans les gens de bien l'espérance même.
» A cet égard, comme en tout le reste, les révolutionnaires espagnols ne firent qu'imiter l'exemple que la France leur avoit donné; la France, qm, après avoir oflert à l'Europe le plus parfait modèle de civilisation, semble avoir ensuite été destinée à la guider dans le désordre et à l'instruire dans la science du mal.
.> Je ne ferai point ici l'histoire des hideuses institutions qui portèrent successivement le nom de Prytanées et de Lycées. Personne n'ignore ce que fut l'éducation publique sous la Convention, le Directoire et l'Empire. Le nouveau peuple qu'elle devoit former naquit dans le sang, près de l'échafaud de Louis XYI et des autels de la déesse Raison. En détruisant le christianisme, l'anarchie s'étoit flattée de créer des hommes libres : un despote vint, et ne trouva c^ue des esclaves. Le Christ seul afl'ranchit les peuples (1), et tous les siècles d'incrédulité ont été des siècles de servitude.
» Au retour des fds de saint Louis, l'on crut qu'on rendroit aux pères de famille les droits que Buonaparte leur avoit enlevés en établissant le monopole de l'instruction; que les écoles ecclésiastiques cesseroient d'être soumises à un régime prohibitif anti-chrétien, et qu'on s'occuperoit de corriger les vices de l'enseignement universitaire. Ces espérances ne tardèrent pas à s'évanouir, ainsi que tant d'autres. Les énormes abus dont la France se plaignoit subsistèrent. On continua d'exécuter les réglemens tyranniques du Corse; on suivit avec
(i) C/u-Ls/us -nos li'jcracil, Joan. viii, 3'2.
4^2 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [l823]
trop de succès le luêine système de corruption; et nous avons été, Monseigneur, plus d'une fois témoins de l'iiorreur que vous inspiroient la profonde impiété et les mœurs dissolues des collèges. L'esprit de révolte y pénétrant avec les doctrines révolutionnaires, on se vit contraint, à Paris morne, d'employer la force armée pour réduire cette jeunesse indisciplinée, et il y eut dans le monde un pays où les gendarmes devinrent les instituteurs nécessaires de l'enfance.
» Lorsque le mal fut ainsi parvenu à son comble, on parut commencer à s'en effrayer. Une troupe de séditieux imberbes, jugeant et chassant leurs maîtres en vertu de la souveraineté du nombre et de l'autorité de leur raison, offroit un spectacle nouveau et propre à faire naître des réflexions graves. On sentit qu'il étoit convenable de tempérer ce sentiment précoce des droits de V homme, et tous les Français attachés au trône, à la religion, à la patrie, applaudirent au choix qu'on fit de vous pour assurer, en réformant l'éducation publique, le bonheur, la paix et l'existence même de la société.
» Par quel triste enchaînement de circonstances a-t-on si peu fait encore pour atteindre ce but important? Quels obstacles arrêtent votre zèle? De qui dépendent donc des changemens qu'il est si pressant d'opérer? Quelle force inconnue vous lie les mains? N'a-t-on voulu que placer le désordre sous la protection d'un nom respecté? Lorsqu'on attendoit de vous de si grands biens, lorsque vous pensiez pouvoir réaliser toutes les espérances, comment se fait-il que vous ayez à gémir en secret de l'inefficacité de vos désirs et de l'état déplorable de la plupart des écoles?
-> Car il faut bien, Monseigneur, apprendre aux familles ce que votre position ne vous permet pas de leur dire, et ce que, sans doute, plus que personne, vous souhaitez qu'elles sachent. Le salut des âmes vous est cher; les travaux qui vous ont acquis une si haute considération n'auront jamais
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d'auti'e objet : délivrer la jeunesse de la double servitude de l'erreur et du vice, étendre le règne de Jésus-Christ, voilà ce que vous vous proposiez dans vos célèbres conférences, ce que vous vous proposez encore aujourd'hui ; et c'est pourquoi nous croyons concourir à vos vues en donnant à cette lettre la publicité qui seule peut la rendre utile.
» Ici cependant nous confesserons l'embarras extrême où nous jette la nature des maux que nous avons à révéler. Comment peindre, comment indiquer même ce qu'on voudroit effacer de sa pensée? Mais aussi comment se taire lorsque le crime, devançant l'âge des passions, ne laisse plus de place à l'innocence dans la vie humaine; lorsque souvent, le remords lui-même s'éteignant avec la foi, on cherche en vain dans ce qui reste quelque chose de l'homme.' Nous aimons à le déclarer ■: plusieurs niembres du corps enseignant s'acquittent de leurs fonctions avec un zèle qui porte son fruit, et le bien qu'ils opèrent accuse les autres de tout le bien qui ne se fait pas. En beaucoup d'établissemens, et nous en avons les preuves, non-seulement on ferme les yeux sur les plus énormes excès; mais on les excuse, on les justifie, ou, au moins, on les tolère comme inévitables. L'autorité civile est plus d'une fois intervenue pour les réprimer, tant le scandale étoit public. Tout récemment encore, en un cheflieu de département, le maire, dont la fermeté devroit servir de modèle en de semblables cii'constances, força le proviseur et les professeurs du collège de signer la promesse de se retirer, en les menaçant, sur leur refus, de les traduire criminellement devant les tribunaux.
» Exagérons-nous, Monseigneur, quand nous disons qu'il existe en France des maisons soumises d'une manière plus ou moins directe à l'Université, et où les enfans sont élevés dans l'athéisme pratique et dans la haine du christianisme? Dans un de ces horribles repaires du vice et de l'irréligion, on a vu trente élèves aller ensemble à la table sainte, gauler l'hostie consacrée, et, par un sacrilège que les lois auroient
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autielois puni, en cacheter les lettres qu'ils écrivoient à leurs pareils.
» Nous pourrions citer beaucoup d'autres faits qui monireroient, comme celui-ci, à quels dangers l'éducation publicfue, corrompue dans presque toutes ses sources, expose l'avenir. Une race impie, dépravée, révolutionnaire, se forme sous l'influence de l'Université. Déjà, dans ses pensées aveui]\es et .ses espérances sinistres, cette jeunesse turbulente inédite des bouleverseniens; elle sait que le inonde lui appartiendra, et le monde, dans un temps peu éloigné, apprendra, si rien ne change, ce que c'est que d'être livré à des hommes, qui, dis l'enfance, ont vécu sans loi, sans religion, sans Dieu.
» Une sorte de ré.",ularité extérieure, des actes de culte exigés ])ar les réglemens, trompent encore sur l'état réel des écoles quelques personnes confiantes, qui ignorent que ces actes dérisoires ne sont, le plus souvent, qu'une profanation de plus. Mais ce qui pourroit paroître incroyable, et n'est cependant que trop certain, c'est que, malgré ces apparences conunandées, on parvient quelquefois à ôter aux élèves jus- (ju'à la possibilité de remplir leurs devoirs religieux. Ainsi, le chef d'un collège avoit réglé le nombre d'enfans que l'aumônier devoit confesser dans une heure. Un d'eux, ayant dépassé le temps fixé, et voulant achever sa confession, fut rnlevé de force du confessionnal par un des maîtres d'étude.
» Monseigneur, je lis dans l'Evangile c{ue les disciples de Jésus-Christ, éloignant de lui des enfans qu'on lui présentoit, il fut ému d'indignation, et il leur dit : <i Laissez les petits enfans venir à moi, et ne les empêchez pas d'approcher; car c'est à ceux-là qu'est le royaume de Dieu (1). ■>
» Ne pouvons-nous pas adresser à l'Université les mêmes j)aroles? Ne pouvons-nous pas lui dire : » Laissez les petits enfans cjui vous .sont confiés venir à Dieu, à Jésus-Christ, et
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ne les empècliez pas d'approcher; ne leur fermez point la voie du salut; ne souftrez pas qvie l'on corrompe par des leçons d'impiété et des exemples de libertinage la pureté de leur foi et l'innocence de leurs mœurs. Un compte terrible vous sera demandé de ces jeunes âmes que Dieu appelle à son royaume : malheur à qui les dépouille de ce céleste héritage, ou qui permet qu'on le leur ravisse! Trop long-temps on les a séparés de leur père ! Laissez-les revenir à lui : que les écoles cessent enfin d'être les séminaires de l'athéisme et le vestibule de l'enfer!
» Monseigneur, la France a les yeux sur vous; elle vous demande, après tant d'orages, la sécurité de l'avenir. Peutêtre vous faudra-t-il, pour réaliser ses vœux, surmonter des obstacles : elle le sait; mais elle sait aussi qu'il n'est point de difficultés que ne vainque une conscience courageuse. Yotre amour pour le bien, vos vertus, voilà le fondement de ses espérances : il est impossible qu'elles soient trompées.
» J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, etc.
» L'Abbé F. DE LA MENNAIS. »
M. de Quelen, aussi ému que surpris de celte lettre, écrivit, le 24 août, à M. F. de La Mennais :
« Malgré la peine extrême que j'en éprouve, Monsieur l'Abbé, je ne puis m'empècher de vous dire que je regarde connue une faute très-grave, et comme une faute publique, la lettre que vous vous êtes permis d'adresser à Monseigneur l'évêque d'Hermopolis, et que vous avez fait insérer dans le journal intitulé le Drapeau-Blanc, le 22 de ce mois. Il est impossible à un prêtre d'oublier davantage ce qu'il doit à son supérieur dans la hiérarchie, en même temps qu'il est difficile d'outrager plus amèrement un homme dont le zèle mérite la reconnoissance de la société, comme de la religion. Les gens sages et vertueux vous taxeront aussi de la dernière imprudence, s'ils ne vous accusent pas de calomnie; et ils reculeront d'horreur en vous entendant raconter, sans prcu-
4ti6 VIE DE 31. FHAISSINOUS. [1823]
ves,des faits que vous ne seriez pas encore excusable de publier, quand vous en auriez même la désolante certitude.
» Je laisse aux bons esprits à juger le degré de conâance qu'ils vous doivent en cette occasion , où j'espère que les vertus et les efforts de Monseigneur l'évéque d'Hermopolis seront appréciés. Mais je ne dois pas me borner à déplorer en silence le scandale que vous venez de donner à mon diocèse. Chacun y manifeste sa juste indignation. On se deniande si vous écrivez sous l'influence des supérieurs ecclésiastiques, et si vous n'êtes pas leur organe.
» La considération des services que vous avez rendus et que vous pouvez rendre encore à la religion m'arrête, et m'empêche de vous retirer la faculté de célébrer la sainte messe et d'exercer les fonctions sacerdotales dans mon diocèse, malgré l'avis des personnes les plus éclairées et les plus sages, qui s'étonnent, comme moi, que vous ayez le courage de tremper vos lèvres dans le sang de l'Agneau de Dieu, après avoir laissé couler de votre plume un fiel aussi amer.
» Méditez, Monsieur, je vous en conjure avec les plus vives instances, sur l'emploi de vos talens, et vous comprendrez que, si, comme nous aimons à le reconnoître, il vous en a été donné beaucoup, ils ne seront utiles à l'Eglise et à l'Etat qu'autant que vous en userez ai^ec cette modestie et cette douceur de Jcsus-Christ qu'un prêtre doit représenter dans toutes ses paroles et dans toute sa conduite.
» J'espère, Monsieur, que, si vous trouvez dans cette lettre l'expression d'une profonde douleur, vous y trouverez aussi lessentimens d'une véritable aftèction.
>. t HYACINTHE, Aixha'ëque de Paris. »
En même temps, M. de Quelen adressoit. le 24 août, la lettre suivante au grand-maître de l'Université :
" Monseigneur , » Je croirois juanquer non-seulement à l'amitié, mais en-
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core à la vérité, à la religion, à la reconnoissance que nous devons jusqu'ici à votre zèle et à vos efforts, si je ne vous ténioignois la douleur et l'indignation que m'a fait éprouver (et que je partage avec tous les gens sages) la lettre que M. l'abbé F. de La M en nais n'a pas craint de vous adresser et d'insérer dans une feuille publique. Je ne doute pas que les évêques de France, qui ont vu déjà se réaliser en partie leurs espérances, et qui attendent encore de vous, avec le temps, de sensibles améliorations dans l'instruction publique, ne soient péniblement affectés de la conduite d'un prêtre qui n'a ni mission ni caractère pour oser reprendre de la sorte un bonmie revêtu, comme vous l'êtes, de la plus haute dignité de la religion et de la plus juste confiance du Roi.
» Vous êtes trop généreux, Monseigneur, et en même temps trop au-dessus des atteintes de la calomnie, pour vouloir repousser une pareille injure : mais j'ai cru qu'il m'appartenoit de relever, en cette occasion, celui qui l'a faite.
» J'ai donc l'itonneur de vous envoyer copie de la lettre que je viens d'écrire à M. l'abbé de La Mennais, dont je déplore d'autant plus l'imprudence et l'erreur, que ses talens et sa science dévoient l'en tenir plus éloigné.
» Agréez, Monseigneur, l'hommage de la haute considération et du tendre et respectueux attachement avec lesquels je suis, etc.
.. t HYACINTHE, Anhei'ëque de Paris »
Le jour même où M. de La Mennais reçut la letlre de M. de Quelen, il lui écrivit :
« Monseigneur,
» n me seroit difficile d'exprimer le pénible étonnement que j'ai éprouvé en lisant la lettre que vous m'avez écrite le 24 août. Quand je ne seroispas revêtu du sacerdoce, le simple caractère d'honnête homme m'obligeroit à repousser, avec le vif sentiment de l'honneur blessé, les imputations qu'elle
contient. J'y suis encore plus obligé comme piètre; et de toutes les tristes nécessités qu'entraîne souvent avec elle une existence publique, celle de ine justifier, dans une circonstance telle que celle-ci, est assurément ce qu'il m'étoit le moins permis de prévoir. Depuis que j'ai consacré ma vie à la défense de la religion, j'ai dvi, sans doute, m'accoulumer aux injustices de ceux que je combattois; mais j'avoue. Monseigneur, que je n'étois pas préparé à trouver un langage semblable et plus amer encore dans la bouche d'un des premiers pasteurs de cette Eglise à qui j'ai dévoué tous mes travaux.
» Certes, si j'avois, eu eftet, commis une fauie très-grave, il ne m'en coiiteroit point de l'avouer; si j'avois eule malheur de donner un scandale à voire diocèse, on ne me verroit point hésiter à le léparer, car j'ignore ce que c'est que de composer avec le devoir. Mais plutôt qu'ai-je fait autre chose que de remplir un devoir sacré, en signalant les abus de l'éducation publique, source de tant de maux dans le présent et de plus grands maux pour l'avenir? Est-ce que d'autres ne les avoient pas signalés avant moi? Suis-je le premier qui ai découvert cette effrayante plaie? En parlant de l'Université, ne l'ai-je pas soigneusement distinguée de son chef? Vous m'accusez de l'outrager : avez-vous pesé ce mot. Monseigneur? Daignez relire ma lettre : vous y verrez, d'un bout à l'autre, l'éloge le plus complet, comme le mieux mérité, de Monseigneur l'évèque d'Hermopolis. Lui-même, il pourroit vous apprendre avec quel empressement j'ai toujours saisi et même fait naître l'occasion de donner des marques publiques de mon admiration pour ses talens, et de mon respect pour ses vertus. Je vous le demande à vous-même, Monseigneur : est-ce donc outrager M. le grand-maître que de lui dire : « Tous les Français attachés au trône, à la religion, à la patrie, applaudirent au choix qu'on fit de vous pour assurer, en réformant l'éducation publique, le bonheui-, la paix et l'existence même de lu société. Le salut des anies vous est
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cher; les travaux qui vous ont acquis une si haute considération n'eurent jamais d'autre objet : délivrer la jeunesse de la double servitude de l'erreur et du vice, voilà ce que vous vous proposiez dans vos célèbres conférences, et ce que vous vous proposez encore aujourd'hui. La j^'rance a les yeux sur vous.... \otre amour pour le bien, vos vertus, voilà le fondement de ses espérances : il est impossible qu'elles soient trompées. »
» Au reste, l'homme vénérable à qui ces louanges étoient dues ne pouvoit pas s'abuser sur mes sentimens, cfu'il connoît depuis longues années; sa conscience, y'e le sais, a entendu la mienne, et lui a rendu justice. Si la vôtre a été plus sévère ou plus défiante, c'est un malheur que je déplore, mais dont je ne réponds pas.
» Que si l'on me blâmoit d'avoir adressé directement à mon supérieur dans l'ordre hiérarchique mes réflexions sur l'Université, premièrement. Monseigneur, vous connoissez trop bien les monumens ecclésiastiques pour ne pas rappeler à ceux qui me fcroient cet élrange reproche, que, parmi les formes que je pouvois choisir pour présenter mes observations, il n'en est point qui soit consacrée par de plus illustres exemples. En second lieu, comment lï'apercevez-vous pas que le grand-maître, dans sa position gênée à tant d'égards, a besoin de trouver au-dehors, dans l'opinion publique, un point d'appui, une force nouvelle, qui l'aide à vaincre les résistances qu'on oppose de toutes parts aux réformes nécessaires qu'il voudroit opérer? Je lui ai fourni ce point d'appui; je l'ai armé de cette force ; et c'est là ce que vous appelez, a^iec la modestie et la douceur de Jésus-Christ, que vous me recommandez si instamment, laisser couler de ma plume un Jiel aussi amer?
» Mais, enfin, pour en venir au fond, les faits que j'avance sont-ils certains? Je l'ai affirmé, je l'affirme encore. Qui oseroit se croire autorisé ii les taxer de calomnies? Ai-je donc donné préccdenuiient quelques motifs de se défier de mes
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paroles? Et qui peut douter moins que vous, Mouseigneur, de la vérité de mes assertions? Vous n'avez dû être que trop souvent informé d'une multitude de faits analogues, connus de toutes les personnes qui, par devoir d'état ou par zèle, ont observé les écoles publiques. Supposer que vous ignoriez ce qu'elles savent, ce qui excite leur douleur et leur étonnement, ce seroit faire injure à votre vigilance pastorale. Oui, malheureusement, les faits que j'ai rapportés sont certains; et, si je n'en ai pas cité beaucoup d'autres, c'est que ceux-ci suffisoient pour apprendre aux pères de famille à quels dangers terribles leurs enfans sont exposés dans un grand nombre d'écoles.
» Et pourquoi donc. Monseigneur, seroit-il</e la dernière imprudence de les en instruire? Qu'y a-t-il de plus pressant , de plus rigoureusement commandé, non- seulement à un prêtre, mais à tout chrétien? Quoi ! les âmes se perdront en foule; des enfans pour qui Jésus-Christ est mort descendront par milliers dans les enfers, et il faudra garder le silence; et l'on sera coupable d'avertir leurs parens, de les tirer de leur funeste sécurité! Monseigneui , vous ne le pensez pas; vous ne pouvez pas le penser.
» Pour moi, je le déclare, en présence de Dieu : ce que j'ai fait, ma conscience m'ordonnoit de le faire. Si j'avois écouté, en cette occasion, des conseils humains, c'est alors que j'aurois dû craindre de tremper mes lèvres dans le sang de V Agneau de Dieu. Qu'ai-je voulu, sinon qu'il coulât sur tous ceux pour qui Jésus-Christ l'a répandu? Si ce désir, qui ne cessera jamais, avec la grâce divine, d'être au fond de mon cœur, m'attiroit dans votre diocèse une interdiction, ce ne seroit pas pour moi. Monseigneur, que j'en gémirois davantage.
» J'ai l'honneur d'être, avec un profond respect, Monseigneur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,
» L'abbé F. DE LA MENNAIS. »
[l823] LHRE II. CHAPITRE IX. /[Si
Si l'on doit regretter le ton d'ironie dont quelques passages de cette lettre sont empreints, il faut reconnoître qu'elle exprime de nobles et vifs senlimens de foi, et l'on gémit à la pensée que cette foi si ardente s'est éteinte aujourd'hui.
Le 26 août, M. de Quelen répondit à M. de La Mennais :
« Vous jne parlez de votre intention, Monsieur l'Abbé; je ne parlais que de l'action. Malgré les expressions honorables et les justes éloges que contient votre lettre pour Monseigneur l'évèque d'Hermopolis, je maintiens que sa publicité subite est à la fois une imprudence et une injure. Les médians s'en réjouissent; les bons s'en scandalisent. Je sais aussi que, si la conscience du grand- maître a entendu la vôtre, il a été en même temps très-profondément affligé et blessé. J'ignore quel est le monument de l'histoire ecclésiastique cjue l'on peut présenter ici comme terme de comparaison et comme moyen de justification ; mais je doute qu'en une circonstance semblable le prêtre Jérôme eût voulu écrire ainsi publiquement à l'évèque Augustin.
» Dans un temps où toutes les passions sont en jeu, plus un honime est célèbre, plus il doit prendre garde de ne rien dire ou faire qui puisse les irriter et les nourrir. Je pense, avec tout ce que je connois de gens sages, que votre lettre étoit de nature à produire cet effet, et je crois que la religion a trop d'ennemis, pour qu'un homme revêtu du sacerdoce leur fournisse encore ce nouveau prétexte de la persécuter : U tique est Deus judicans.
» Recevez, Monsieur l'Abbé, l'assurance de la sincère affection avec laquelle je suis en Notre-Seigueur votre très-humble serviteur.
.. t HYACINTHE, Arch de Paris. »
Voici comment la conscience de M. d'Hermopolis, si
432 MI<: DE M. FKAYSSINOUS. [l823|
plein de mansuétude, avoit répondu à celle de M. de La Mennais : « Il est bon homme au fond, disoit le prélat. » Plus lard, il aura du chagrin de ce qu'il écrit mainte- » nant. »
Le conseil des ministres, inquiet de Téclat qu'avoit causé la lettre publiée par le Drapeau-Blanc^ crut devoir réclamer une réparation judiciaire. A cette nouvelle, M. de Quelen écrivit, le 26 août, à M. de Peyronnet :
<i Monsieur le Garde des Sceaux ,
» Je viens d'apprendre que le ministère public avoit l'intention de citer M. l'abbé F. de La Mennais en police correctionnelle, à cause de la lettre qu'il a eu le malheur et l'imprudence d'adresser à Monseigneur Tévèque d'Hermopolis, grand-maître de l'Université, et qu'il a fait insérer dans le Drapeau-Blanc le 22 de ce mois. Il ne m'appartient pas d'examiner quels sont les avantages que le gouvernement peut retirer de cette citation et du jugement qui doit intervenir; mais je pense que la religion ne peut en retirer aucun, et qu'au contraire elle aura à souffrir de voir un prêtre sur le banc des accusés, et d'entendre probablement, pendant les débats, de nouveaux scandales. C'est pourquoi, j'ai l'honneur de prier Votre Excellence de vouloir bien, s'il en est encore temps, et si cela est possible, arrêter ces poursuites judiciaires qui, en nous affligeant profondément, ne feroient peut-être que ménager un triomphe de pUis à nos ennemis.
» M. l'abbé de La Mennais se trouvant en ce moment dans mon diocèse, j'ai cru devoir lui écrire pour lui reprocher son faux zèle, et j'ai lieu d'espérer que les avertissemens que je lui ai donnés le rendront à l'avenir plus circonspect. Il me semble qu il seroit toujours temps d'en venir à des moyens de rigueur et de justice, si de nouvelles fautes venoicnt mal-
[l823] LIVRE II. CHAPITRE IX. 4^3
heui'eusement nous prouver que les voies de la douceur et de la persuasion étoient inutiles.
» Veuillez agréer l'hommage de la haute et respectueuse considération avec laquelle je suis, Monsieur le Garde des Sceaux, etc.
.. t HYACIINTHE, Arch. de Paris. »
A l'instant même, M. de Peyronnet manda à M. de Quelen :
" Je reçois la lettre que vous avez pris la peine de m'écrire ce matin, et dans laquelle vous exprimez la crainte qu'une citation, donnée à M. l'abbé de La Mennais, au sujet de sa lettre à M. l'évêque d'Hermopolis, produisît un éclat scandaleux et funeste à la religion. Vous ajoutez qu'il seroit désirable que les poursuites fussent abandonnées^ s'il en étoit encore temps.
» Aucune poursuite n'a été dirigée contre M. l'abbé de La Mennais; et, par conséquent, on n'aura pas l'affligeant spectacle d'w/i prêtre assis sur le banc des accuses. L'éditeur responsable Au Drapeau- Blanc est le seul qu'on ait traduit en justice. Cette détermination, qui appartient au conseil des ministres, ne peut plus être révoquée; mais j'ai lieu d'espérer que l'affaire sera jugée à huis- clos, et que, par conséquent, on évitera le scandale. Dégagée ainsi de ses principaux inconvéniens, elle aura au moins l'avantage d'apprendre à tous qu'on ne peut pas calomnier impunément le gouvernement de Sa Majesté.
» Agréez, Monsieur l'Archevêque, l'assurance de ma haute considération .
» Le Garde des Sceaux, Ministre Secrétaire d'Etal de la Justice.
>. Comte DE PEYRONNET. »
De son côté, M. d'Hermopolis répondit, le 27 août, à l'archevêque de Paris :
«» La lettre que vous avez bien voulu m'écrire, à l'occasion
434 VIE DE M. FRAYSSINOUS. [l823J
(le celle que M. l'abbé de La Mennais m'a adressée dans le Drapeau-Blanc, est un titre trop honorable de votre amitié et de votre généreux intérêt dans une circonstance pénible, pour que je ne la conserve pas précieusement. Je pourrai la montrer avec confiance aux ennemis comme aux amis.
» Je dois sentir plus qu'aucun autre ce qu'il y a de générosité et d'indépendance épiscopale dans la mesure que vous avez adoptée; mais je ne puis me défendre de quelque serrement de cœur dans la pensée que cette affaire pourra vous attirer quelque désagrément personnel ; et ce seroit pour moi une peine bien vive d'en être le sujet. Cette ci-ainte, en me faisant désirer que la chose n'ait pas d'éclat, ne peut qu'ajouter à ma reconnoissance.
» Veuillez, Monseigneur, agréer l'hommage de mes tendres et respectueux sentimens.
» ■\ DENIS, Ei>êque d' Ilermopolis . »
L'éditeur du Drapeau-Blanc parut devant le tribunal de police correctionnelle deParis. A l'audience du 3 septembre, le ministère public, après avoir déploré la nécessité où il se voyoit de poursuivre, dans la personne de cet éditeur, des hommes qui s'étoient depuis long-temps signalés par leur amour du bien, par de grands et nobles talens, par leur zèle pour la religion et la monarchie, donna lecture de la Lettre incriminée, mais en demandant la permission de passer sous silence l'alinéa où un horrible sacrilège étoit imputé à trente élèves. 11 s'attacha à prouver que cette Lettre contenoit des diffamations et des injures contre le corps universitaire, ajoutant qu'alors même qu'on pourroit fournir la preuve des faits exagérés que Ton y avançoit, ce ne seroit pas une raison suffisante pour accuser l'Université tout entière, et pour aggraver le scandale par la publicité. Le
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5 septembre, le tribunal, « considérant que la Lettre inculpée contenoit des allégations et imputations qui étoient éminemment de nature à porter atteinte à l'honneur et à la considération du corps universitaire ; que, d'un autre coté, l'éditeur avoit, en insérant l'article dans son journal, une garantie qui résultoit du nom, du caractère et de la réputation du signataire de la Lettre, » condamna cet éditeur à quinze jours d'emprisonnement et à 150 francs d'amende.
« M. de La Mennais dit beaucoup de mal de l'Université, il ne connoît même pas tout, fit observer un jour le grand-maître. Mais comment remplacer cette institution qu'il voudroit détruire? Que faire de cent mille enfans ? »