LIVRE VII, CH\P. IX. 5ii
» ture de péché, t't qu'ils portent en eux-mêmes » un l'onds de nici lice inépuisable. Pour y remédier, » ^ faul une nouvelle ti( nération qui nous donne » une seconde vie et un second esprit, qui est TEs- )) prit saint lui-même, principe de tout le bien » qui est en n6us et de tous les mouvemens aa » bien, comme notre cbair est la cause de tous » nos mouvemens vers le mal. De là cette oppo- » sition continuelle de la chair contre l'esprit et )) delVsprit contre la chair. De là aussi cette vive » conviction, dans les saints, de ce qu'ils sont de- » vaut Dieu et de ce qui est de Dieu en eux. )) Pour le bien qui leur vient de Dieu , ils lui ren- » dent incessamment honneur et ^'loire ; et au » contraire ils s'humilient sans cesse pour le mal » qu'ils font tous les jours, et dont ils ressentent » continuellement la cause en eux-mêmes.
» Voilà donc le premier point de la vertu d'hu- )) milité, qui est l'amour de sa propre abjection; » car ce n'est pas être humble, que de la connoîw tre seulement. Cette connoissauce étoit dans » les païens, qui avoient pour maxime de dire : » Connoissez'vous vous-même. Mais ils n'avoient » rien de l'humiiité, dont le premier pas est de » prendre plaisir à se connoître plein de misère, )) de corruption et de malice.
- » Le second de^jré d'humilité est de se réjouir,
non-seulement d'être parvenu à se connoître, » mais d'aimer à être connu tel qu'on est. Faute » de cette disposition, l'on toml3e dans le vice » d'hypocrisie, parce qu'on désire paroître tout » autre que l'on est. On fait plusieurs œuvres » pour déguiser ses imperfections, et Ton dit tout
Sl^ VIE DE M. OLTCR.
» ce qu'on peut imaginer de plus propre à faire » dispaioître les défauts dont on est rempli. De » là naissent un chagrin et un dépit secret d* se » voir connu, un désir inquiet de réussir dans » tout ce qu'on entreprend, d'acquérir l'estime des » hommes et de passer pour quelque chose. Nous » ne pouvons souffrir d'être estimés ce que nous » sommes réellement, néant et péché. Nous le » sommes toutefois si bien, que si Dieu ne nous » communiquoit l'être a tout moment^ il ne nous » resteroit rien, ou plutôt il ne resteroit rien » de nous. S il y a quelque chose en nous qui » ne soit point péché , c'est l'Esprit de Dieu qui » l'opère en nous tout entier; à lui seul en ap- » partient l'honneur et la gloire. Par une bonté » ineffable, Dieu avoit choisi Adam, comme le plus » beau de tous ses ouvrages, pour mettre notre vo- » lonté et notre sort entre ses mains, comme celui » à qui nous devions confier nos intérêts avec le ' .» plus de raison, pour traiter avec le ciel en notre ; » nom. Son péché, par le consentement que nous » y avons donné, est devenu comme une semence M de maux qui pullulent en nous à toute heure; » ou plutôt, nous sommes devenus péché par na- » ture. Outre ce vice de notre origine, nous avons » commis mille crimes, dont nous sommes tout » noirs et tout hideux. Ce fonds de corruption » qui est en nous, et dont nous sommes tout pé- » tris, est en horreur à Dieu, devant qui nous w sommes des enfans de malédiction. Nous ne » pouvons nous dissimuler que nous ne sommes » pas autre chose aux yeux du ciel et de la terre. » Pour rendre hommage à la sainteté de Dieu et • » témoignage
LIVIIÇ VII, CHAP. IX. >5l3
ï) témoignage à sa vérité, il est donc bien raison- » nable de vouloir passer pour tel aux yeux de » tous ceux qui nous connoissent. Or riiumilité ))*est cette vertu qui nous fait trouver notre plaisir » à être regardés de tout le monde et estimés » pour ce que nous sommes. C'est à elle de nous » faire discerner ce qui est à Dieu en nous et » ce qui est à nous, pour lui renvoyer tout ce » qui vient de lui ; et c'est là ce que le ipalin es- » prit cherche à brouiller et à confondre. Il tra- » vaille sans cesse à nous persuader que ce qui est » en nous est de nous ; qu'il nous appartient » comme notre bien propre ; que nous pouvons ))donc nous en glorifier devant les hommes. Pour » lame véritablement humble, qui sait démêler » les artifices du démon, jamais elle n'oubfie que » son fonds est le néant, et son origine le péché : )) ainsi elle est morte à Testime des hommes; » ceux qui lui rendent des hommages et des louan- )) ges, elle s'en moque j elle les regarde comme » des aveugles qui parlent de ce qu'ils ne connois- » sent pas. Quelquefois même elle aimeroit mieux » recevoir mille soufflets qu'un éloge. En un mot, » elle est très-étonnée qu'on l'estime autrè qu'elle » s'estime elle-même et qu'elle se sent continuel- » Icment. Saint Benoît, selon saint Bernard, met M le second degré d'humilité à connoître que non- » seulement on n'est rien, mais encore à recou- » noître et à confesser que tout ce qui paroît en )) soi n'est rienj que la bonté et la vérité n'est v » qu'en Dieu par nature, et en nous par écoule- ,» ment. Le propre de notre nature est le rien^ » ensuite du rien, par le vice de notre origine, no-
5l4 VIE DE M. OLJER.
ït tre propre opération est le péché. Voilà tout » l'homme, de son fonds; et voilà tout ce qu'il » doit désirer de paroîlre : autrement il se met en » la place de Dieu , il dérobe ce qui n'appartient » qu'à Dieu, il s'approprie ce qui ne peut con- )) venir qu'à Dieu.
M Le troisième degré d'humilité est de vouloir » non-seulement qu'on nous connoisse pour ce » que nous sommes, mais qu'on nous traite selon » ce que nous sommes. Tout homme n'ayant rien w en propre que le néant, et n'ayant hérité de ses » pères que la malédiction du péché; n'étant donc, » soit à ses yeux , soit aux yeux de toutes les créa- » tures qu'un maudit pécheur, celui qui a l'hu- » milité dans le cœur et qui est parvenu à la per- » fection de cette vertu, désire tout le traitement » dû au néant et au péché ; titres les plus misé- » rables qu'on puisse concevoir. Qu'on ait pour » lui tout le mépris imaginable, cela n'est rien en » comparaison de ce qui lui est dû. Qu'on dise » contre lui ou qu'on fasse tout ce qu'il y a de V plus mortifiant, jamais il ne se croira traité aussi » ignominieusement qu'il le mérite. Quel cas faire » du néant? quel mépris n'est pas dû au péché? » ou plutôt quelle haine et quelle horreur ne ») mérite-t-il pas? 11 n'y a même ni mépris ni » injure pour l'ame parfaitement humble. Que )) Dieu enfin la rebute intérieurement, pendant » que les hommes la couvrent d'ignominie, loin » qu'elle s'en étonne ou qu'elle s'en afflige, elle ^ seroit étonnée qu'on la traitât autrement. Elle se '')rmet du côté de Dieu et des hommes; elle prend » avec zèle leur parti contre elle-même ».
LIT&K Vlly CHÀP. IX. 5l5
Ce que le serviteur de Dieu ajoute ici'^ survies épreuves dont notre Seigneur sé sert pour purifie r les aiues uourries dans les croix iiUt'rieures, n'est pas à la portée de tQiit^im>^tes de lec|ett|$| mais j'ai averti^ au conimenééiiSeïitde'Cet ouvra £^o^ qu'il ëtoit composé surtout pour rédificat ion et la consolation des hommes spirituels (0, que Dieu conduit ton] ours dansles voies de la p^rfietion par les tribulations.On va voir encorecombieh M.Olier étoitexercé dans cette science re.servéeaux humbles et aux chrétiens petits à leurs jeux. « Dans les dé* u laisseiuens, dit-^il^ et les sécheresses qit'^^tl^ve >i l'ame chrétienne , la cooduito^de Dieu nVst pas »* toujours la même. Tantôt il ne l'ait que la mepri- M ser; con|aie on voit un grand seigneur passer de« » vàïit un niendiant, sans daigner le reg;|rdef^|Mce w qu'il ne l'en ju^'c pas digne. Cet^état «eSit très- » sensible. Tantôt il y ajoute; des rebuts; ee (jui n arrive quand cette ame n'est pas encore bien li^MlIlncée daas la vertu d'humilité^ et qu'elle n'est » pas assez convaincue de son néant; qu'elle ne se » 1^8® P*^^ digne de ce dédain dont elle devroit » être ravie > et dont elle se réjouiroit, si elle con^ » noîssoit jusi^oà eHa>e<r3Ébal méprisable>jfe» » rebuts intérieurs s'étendent quelquefois jusqu'à n nos actions; et notre Seii^neiu* témoigne alors n qu'il méprise auUntt jatos œuvres que ;i^otre per* ^gpjB&e. C'est, de toutes les épreuves 4>à Dieu «et iP^s serviteurs, celle qui les humilie le plus. J'ai . » fait, continue-t-d , rexj^ei'i<^'iice de Tune et de I) l'aMP^^pendani long-tenaips. lK^£ifueinoktreâe^ ») gneur nate i^epnsoit avec tôùtes nies açtioiia^
(■) SpirUualibus èptriimaHa comparwilcs. 1. Cor. u. i3.
5i6 Vie de m. olter.
» j'étois humilié et je m'aflligeois au dernier point; » ce que je n'eusse point ressenti, si j^avois été » bien convaincu de mon néant, et par consé- » quent de mon inutilité pour toutes sortes de » bonnes œuvres ». ,
« Les délaissemens , poursuit-il, sont autre* » chose que les simples mépris et les rebuts de » Dieu : ils regardent ou le corps, ou Tame, ou*^ . » tous les deux ensemble. Je les ai éprouvés plu- » sieurs fois. Les premiers consistent dans une » soustraction sensible de ]a vigueur naturelle ; ce )) qui arrive lorsqu'on sent se retirer de soi une » certaine vertu qui soutient, et qu'on reconnoît » bien pour l'cfTet d'une cause souveraine et uni- » verselle par qui tout subsiste. Sans nulle indis- )) position du corps, cette vertu m'a été plus d'une )) fois ôtée d'une manière si visible, qu'il me )) sembloit voir Teau d'un canal se retirer, comme » par le mouvement d'une pompe. Dieu donne » alors la vertu sensible de son concours inté- » rieur et secret sur toutes choses, ou du moins >^ sur celles qui en éprouvent la soustraction. Je » me représente cette vertu invisible qui soutient » toutes choses, et qui s'écoule de Dieu perpétuel- » lcment,commela luraicTequi du soleil se répand » sur l'horizon. Veut -il nous en faire sentir la » soustraction , et nous mettre dans le délaisse- » ment, dès -lors elle s'éloigne de nous; comrie n lorsqu'un nuage vient à couvrir le soleil, et » sur un champ qui en étoit éclairé. Il semoie >» en ce moment que la lumière soit dérobée, » comme si le soleil ne luisoit plus pour nous. De )) là vient que le corps est comme mort et ina-
Ltmi YII, CHAF. IX. .617
» nimé^ et l'a me comme abattae^ de voir cette
» nuit, ce vide et celte défection répandue dans » tous les membres. Elle ne sent plus, en quelque » sorte, que la douleur et l'afflictioii où elle est )) plongée y ne pouvant plus se supporter elle-^ » même. Or cet état lui arrive faute d'humilité, » de coQQoissauce d'elle-même, et de discernemeat . » entre son néant et l'être qu'elle tient de Ce » concours sensible et efficace qui la conserve. » Car n'étant point vivement convaincue de son » néant; s'imaginant^ au contraire, qu'elle subsiste » et qu'ftle se soutient d'elle-même, comme vue « » statne^ar exemple qui, étant sortie des mains » de l'ouvrier, se conserve sans que Fart is te y » mette son travail; elle a besoin que la bonté de » Dieu lui fasse sentir que tout ce qu'elle est émane » de lui , comme la lumière émane du soleil. Que » le soleil cessât d'envoj'er sa lumière, tout seroit » ténèbres dans le monde. Deméme s\ Dieu cessoit » un senl instant de verser ses influences sur les » créatures, tout aussitôt elles toraberoient dans » leur premier néant. C'est pour cela. Seigneur, » que vous nous rgjtirez cette vertu sensible qui » nous soutient; vous ]ie|(M^t]^^ néagip^ » prendre combien nous dépendons de vous. » 0 mon Dieu! c'est Tassiduité, c'est la conti- » nuité de vos dons qui fait notre ignorance. Cette » bonté infatigable qui n'interrompt jamais son >>*action sur nous, c\sl elle qui nous lait croire que vos biens sont les nôtres. 11 faut de temps I) en temps que vous nous retiriez vos largesse^ » pour nousJes &ire connoitre; et que vous sus* , * » pendiez vos dons, pour nous enseigner doiicc-^
5l8 VIE DE Iff» OtlER.
» mont qu'ils sont de vous. Vous faites de nous » comme du soleil ^ que vous faites coucher et dis- M paroitre, pour noas apprendre que la lumière » ne noas appartient pas. Si Pair qui en jouit étoit » capable de s'enorgueillir, et s'il venoit a s'ima- M giner que la lumière lui appartient^ il ne tarn deroit pas à être désabusé par le retour de la Il nuit Ainsi, par vos soustractions, votre coucher, » vos douces éclipses, si nous nous abusons jus- » qu u nous croire propriétaires de l'être que nous M possédons, il nous est bien facile d'étire dé-* » trompés. Notre expérience nous &it bien con- » noître ce que nous n'avons pas assez découvert n par la foi, que nous ne sommes rien , et que » sans vous il nous est impossible de subsister an » moment.
» Ce que fait la bonté de Dieu dans le corps, fi elle le fait aussi dans lame ^ en la faisant tomber » dans des langueurs, des impuissances, des états . » de stupidité qui ne peuvent se comprendre » que par ceux qui en ont rcxpérience. Mon bon » maître m'a fait cette grâce pendant fort long- » temps, jusque-là que, pour les &cultés de » l'esprit/ je ne pouvois ni me mouvoir ni me » soutenir. Par défaut de puissance, je me trou- » vois si paresseux et si engourdi , que j'eusse été 9> fort heureux de devenir immobile. J'aurois dé- » siré^ pour ainsi dire la condition d'une pierrè. 3) C'étoit une défaillance universelle : défaillance » dans les lacultés raisonnables ; elles étoient hé- < » bétées, sans vigueur, sans vertu, sans énergie, n Les pensées me raanquoient dans Fesprit, et >i les mots dans la bouche -, tout en moi étoit ia-