CONVERSION D’UN COLONEL SUÉDOIS
NOTE 21, p. 219. — Dieu se servit du ministère de M. Meyster, pour opérer la conversion du colonel Suédois, qui eut des résultats si salutaires, pendant la mission d’Amiens. Nous en donnerons ici les détails, en les empruntant à M. du Ferrier, qui nous les a conservés dans ses Mémoires.
» J’étais, dit-il, avec M. Meyster, à l’entrée de la nuit, dans » 1 église des Carmélites, où nous avions donné rendez- » vous à des pénitents, qui, depuis plusieurs jours, n’avaient » pu aborder nos confessionnaux ordinaires. Voyant la » nuit arrivée, nous revenions chez nous, lorsque en chemin
DU LITRE SIXIEME
» il me demanda si je voulais que nous visitassions un co- » lonel Suédois malade: je lui dis que j’étais prêt à l’ac- » compagner partout, et nous entrâmes dans un logis où » pendait l’enseigne du Mouton noir. M. Meyster demanda » à l’hôtesse si un colonel malade y logeait, et s’il pouvait » le voir. Elle fit d’abord difficulté, le colonel lui ayant ex- » pressément défendu de laisser entrer aucun prêtre dans » sa chambre; mais comme M. Meyster l’assurait que le » malade ne s'en fâcherait pas, et que d’ailleurs l’hôtesse » avait une grande vénération pour nous, elle n’osa pas » s'opposer davantage à nos désirs. Nous entrâmes dans » une salle basse à plain-pied. où nous trouvâmes le ma- » lade dans son lit, et quinze ou vingt cavaliers avec sa » femme qui se chauffaient ; ils nous saluèrent civilement.
» et M. Meyster s’approchant du lit du malade, lui dit en » allemand, qu'ayant appris sa maladie, il venait lui offrir » ses services ; en même temps, un jeune homme bien fait, » m’abordant, me témoigna, en latin, la joie qu’il éprouvait » en nous voyant venir, parce qu'il espérait que son colo- » nel pourrait, par nos discours, connaître enfin la vérité de » la religion catholique. Je le priai de me servir d’interprète, » et de m’expliquer en latin ce qu’ils disaient en allemand : » il le fit à mesure qu’ils parlaient.
» Leur discours ne fut pas long ; le malade répondit à M. » Meyster qu’il n’avait pas besoin d’éclaircissement en ma- » tière de religion, qu’il était content de celle dans laquelle » il était né et avait vécu jusqu’alors, et qu’il le priait de le » laisser en repos sur ce point. J’écoutais cela avec douleur, » lorsque M. Meyster, changeant de batterie, dit au colonel: » Monsieur, voulez-vous que je vous montre quelque chose » de beau ? Et demandant qu’on apportât une lumière, il tire » une petite boîte à portrait dans laquelle était l’image de » la sainte Vierge en miniature, fort bien faite, de la gran- » deur d’un écu : il la montre au Suédois, et lui demande » comment il la trouve. Elle est fort belle, répond-il. C’est, » continue M. Meyster, la Mère de Notre-Seigneur Jésus- » Christ, la sainte Vierge Marie, saluez-la ; le colonel lève » son bonnet et la salue. M. Meyster, se tournant alors vers » moi me dit : Puisqu’il a salue la très— sainte \ ierge. » demandons— lui sa conversion : elle nous 1 accordera, par » la miséricorde de Dieu , dont elle est la Mère ; et ayant » dit au malade que nous allions prier pour lui, il lit mettre v à genoux tous les assistants, quoique la plupart fûssent » hérétiques.
» Il commença les litanies de la sainte Vierge : le cavalier » qui était du royaume de Bohême, et moi, répondions ora » pro nobis; pendant que nous priions ainsi , le malade se » tourna vers la ruelle, sans doute pour changer de situation.
NOTES
» Les litanies finies, M. Meyster se lève, le prend par les » deux épaules, et, le retournant, lui dit : Monsieur, je viens » vous dire, de la part de Dieu , qu’il ne faut plus différer de » vous convertir : en même temps cet homme achevant de se » tourner vers nous , et ôtant son bonnet , dit : Oui, Mon- » sieur, je veux me convertir, puisque c’est la volonté de Dieu.
» Mais, reprend M. Meyster, j’entends que vous vous fassiez » catholique. C’est ainsi que je l’entends , continue le malade,
» catholique romain, non-seulement moi, mais encore ma femme y> et tous les miens; quittant la religion que nous avons jusqu’à » présent suivie , et que je connais et crois être mauvaise. M.
» Meyster lui fait faire, sur l’heure, abjuration de son héré- » sie et profession de la foi catholique; après quoi il le con- » fessa et lui donna l’absolution, comme l’en conjura le ma- » lade, qui était fort bas. Nous nous retirâmes ensuite.
» M. l’évêque d’Amiens vint le lendemain lui donner la » Confirmation. Durant les trois jours que vécut encore le » colonel, il prêcha continuellement et convertit ses cavaliers.
» Or, le troisième jour après sa conversion, et qui fut celui » de sa mort, il fut assisté par M. Meyster, dans ce dernier » passage, de la manière du monde la plus extraordinaire.
» Celui-ci avait passé l’après-dîner dans l’église des Ursu- » lines, occupé à confesser des pénitents; il était onze heures » du soir , lorsque le confesseur des Religieuses vint l’em- » pêcher d’entendre un homme qui lui restait encore , afin » qu’il eût le temps d’aller à sa chambre pour y prendre un » peu de nourriture avant que minuit sonnât, et que, par » ce moyen, il pût dire la Messe le jour suivant. Le pénitent » joignant lui-même ses prières à celles de cet ecclésiastique,
» M. Meyster se retira. Mais comme il eut lavé ses mains » avant de se mettre à table, et qu’il disait le Bénédicité , tout- » à-coup, interrompant sa prière, il prend son manteau,
» disant : Il n’est pas temps de manger, le colonel se meurt;
» et, sans vouloir attendre qu’on allumât la lanterne , il se » rend en grande hâte vers le Mouton noir. Le confesseur » des Ursulines le suivit en diligence , et ne put l’atteindre , » que chez le malade. M. Meyster arrivant trouve tout le » monde en silence , et demande comment se trouve le co- » lonel. On lui répond qu’il est toujours de même. Vous » vous trompez, dit-il, il va rendre l’àme; et, s’approchant » du lit, il tire le rideau. Averti par le bruit, le Suédois » ouvre les yeux, et le regardant, il lui dit : Ah, Monsieur,
» secoureq-moi ! M. Meyster l’invite à s’unir intérieurement » aux actes de foi, d’espérance et de charité qu’il fait aussi- » tôt lui-même à haute voix, et lui donne encore l’absolution.
» Monsieur , que je vous ai une grande obligation, lui dit le » mourant, Dieu soit votre récompense; et, en achevant ces » paroles , il rend l’esprit. Tout cela se fit si promptement,
» que M. Meyster, après avoir récité les prières cle l’Eglise » auprès du corps du défunt , eut encore assez de temps » pour aller souper avant que minuit sonnât (1), »
mission 'd’amiens, montdidier et mantes
NOTE 22, p. 220. — Dès que le Père de Condren eut connaissance des bruits que l'on répandait contre la mission d’Amiens, il écrivit aux missionnaires : « Je loue Dieu de ce » qu’il donne sa grâce à plusieurs, et me soumets à sa con- » duite. Il est certain néanmoins que l’opposition nuit beau- » coup à une oeuvre qui n'est pas encore confirmée par l’ex- » périence. Mais puisque la divine Providence l’a permis » ainsi, vous devez vous conduire doucement, et faire le » bien sans rechercher l’éclat, évitant les contentions, et ne » faisant qu’achever ce qui est commencé. Il me semble que » la meilleure conduite, en telles rencontres , est celle de » Jésus-Christ , qui continue de faire l’œuvre de Dieu et » parle fort peu de la contradiction des hommes. Surtout » il ne faut rien dire qui attaque les communautés pour re- » lever l’Eglise et le sacerdoce, ni faire des comparaisons » qui sont odieuses à plusieurs personnes. Vous avez fait » prudemment de vous abstenir des conférences dans les » maisons particulières, puisque les puissances les tiennent » pour suspectes. Il faut qu’on remarque, en votre conduite, » que vous êtes sans dessein dans Amiens , que la dévotion » du peuple et celle de l’évêque sont les seuls motifs qui » vous y arrêtent, et que vous ne désirez autre chose que » de pacifier les consciences qui sont émues. Faites voir à » tout le monde que ceux qui parlent ne vous connaissent » pas, et que vous êtes tous prêts à les servir. Quand vous » serez en état de sortir d’Amiens , en sorte que l’œuvre de » Dieu ne soit point décriée, il en faudra prendre l’occasion. » Cela n’empêchera pas qu’on ne puisse y retourner une » autre fois, pour y être mieux reçu encore, quand on aura » vu qu’on ne cherche que le bien (2).»
Le succès de cette mission, qui ne fut terminée qu’au bout de cinq mois , inspira à M. de Caumartin le désir d’en procurer une à Montdidier , petite ville de son diocèse. M. Olier s’y rendit de Paris avec M. du Ferrier et M. de Foix, le même jour que M. Meyster; M. Amelote et les autres y arrivèrent de leur côté, et tous prirent leur logement à l’Hôtel-Dieu. Les Religieuses hospitalières de cette maison, connues alors dans toute la France sous le nom d’illuminées de Picardie , n’eurent pas la part la moins abondante des fruits de cette mission. Outre les illusions où les avait jetées leur ancien Directeur, Labadie, illuminé fameux de ce siècle,
(i) Mémoires de M. du Ferrier, p. 80, 81, 82, 83, 84 et 85.
(T) Lettres autogr. du Père de Condren.
NOTES
(0 Mémoires de M. du Février, p. 86, 87, 89, 98, 102.
(2) Leur. aut.
du Père de Condren .
(3) Mém. de M. du Février, Ms. Bibl. Ste- Geneviève, pag.