‹ Vie de M. Olier, fondateur du séminaire de Saint-SulpiceChapitre 159 sur 249 · LIVRE SEPTIEME · texte numérisé non relu

LIVRE SEPTIEME

Le Père de Condren s’efforce d’établir dans ses disciples la viede Jésus-Christ

(I ) Actes de la seconde assemblée générale de l’Oratoire, in-4", p.80. — Préface des règlements .

ÉPREUVES EXTRAORDINAIRES DE M. OLIER. LE PERE DE CONDREN , AVANT DE MOURIR , ORDONNE A SES DISCIPLES DE FORMER UN SEMINAIRE

Pour disposer M. O lier à être la pierre fondamentale d’un nouvel édifice dans l’Eglise , et à devenir le père d’une multitude de saints prêtres, Dieu voulut lui imprimer, comme de sa propre main, le sceau de la perfection la plus éminente, et telle que l’exigeait la grandeur d’une si sublime vocation. Mais, afin de comprendre la sagesse de sa conduite sur son serviteur, et de saisir la liaison de tout ce que nous allons dire, il ne sera pas hors de propos de considérer ici les devoirs du sacerdoce, et le dessein de Jésus-Christ en l’établissant.

« L’ordre de prêtrise, disait le Père de Bérulle, » a été institué immédiatement par le Fils de Dieu, » pour laisser comme une image de soi-même en ce » monde. Aussi l’a-t-il établi au dernier jour de sa » vie, voulant revivre par lui lorsqu'il meurt sur la » terre, et laisser une semence divine qui doit le » perpétuer. Cet état demande de soi une liaison » particulière avec Jésus-Christ, et une très-grande » sainteté. Nous devons donc, pour répondre à ce » dessein, exprimer en nous la vie et les mœurs du » Fils de Dieu, nous regarder comme des instru- » ments entre ses mains, morts en nous-mêmes, » et animés par lui, sans autre mouvement que » celui qu’il nous imprime, comme l’instrument » n’opère que par la cause principale qui le meut, » étant ses coopérateurs et ses aides; Christi adju— » fore.v (1). » Tels furent les vues et les desseins du

ÉPREUVES DE M. OLIER

Père de Bérulle, suscité de Dieu pour le renouvellement de l’esprit sacerdotal en France ; et ce fut sur ce plan que le Père de Condren, son successeur, forma M. Olier et ses compagnons. « Dans ses con- » férences , dit M. du Ferrier, il nous abreuvait » aqiiâ sapientiœ salutaris( 1), s’appliquant à nous donner les principes de l’esprit chrétien, et à nous » expliquer, selon saint Paul, la nécessité de mourir » à nous-mêmes, pour ne plus vivre que de la vie » de Jésus-Christ. Comme je m’étais nourri des » maximes du siècle, je ne comprenais rien de ce y> qu’il nous disait, et ce ne fut qu’au bout de six » mois que je commençai à y voir un peu de jour(2). »

M. Olier avoue aussi qu’il avait peine à comprendre cette doctrine , tant elle lui paraissait élevée 13) ; et ce fut pour lui en donner une connaissance parfaite, et le mettre réellement dans cet état de mort à soi-même et de vie nouvelle, que Dieu le fit passer par les peines extraordinaires et les humiliations accablantes dont nous allons faire le récit. Elles l’instruisirent beaucoup plus que n’avaient fait jusqu’alors tous les docteurs et tous les livres, et lui fournirent même, en grande partie, la doctrine renfermée dans ses ouvrages, dont le récit de ses peines est la clef nécessaire, et comme l’introduction.

Lorsque le Père de Condren l'associa à la compagnie dont nous avons parlé, M. Olier était entouré de l’estime et de la vénération universclles(4). Le bruit de ses travaux apostoliques (5), la sainteté de sa vie, le refus qu’il fit, sur ces entrefaites, de la coadjutorerie de Ghâlons, sa naissance même, qui semblait donner un nouveau lustre à ses vertus, lui avaient attiré une estime si grande, qu’elle était pour lui une sorte de martyre. Sans cesse il avait à combattre la vanité et toutes les saillies de l’orgueil, dont Dieu permettait qu’il sentît plus vivement alors les atteintes. « C’était là, ajoute-t-il, la » plus grande de mes afflictions, de me voir au

1 ) Eccli. cap, XV, v. 3.

(2) Mémoires de M. du Ferrier, Ms. de la Bibl.

N. p. 40. — Ms.

Ste- Geneviève, p. 44.

(3) Mémoires aut. de M. Olier, t. i.

M. Olier désire ardemment de vivre de la vie de Jésus-Christ.

(4) Mèm. aut.

de M. Olier, 1. 1 , p. 141.

Olier, par M. de Bretonvilliers,l.

iv, p. 378.

(1) Mémoires aul. de M. Olier,

(2) Ibid.

p. 141 et 142.

(4) Psaume l,

(5J 1 Hem. aut.

de M. Olier, t. i, p. 222 et alibi.

» milieu de mille filets, dont l’amour-propre et les » respects humains m’environnaient de toutes parts. » Je me souviens que, dans mes confessions, lors- » que j’en venais là, j’étais tout désolé, et tout » baigné de larmes. O mon Dieu ! mille morts » plutôt que d’agir pour un autre que vous (1). La » première vue que Dieu me donna de l’impureté » de mes actions, ce fut dans une maladie que j’eus » en Auvergne, en 1637. Alors Notre -Seigneur » commença à m’ouvrir les yeux, et me fit connaître » que mes œuvres ne valaient rien , étant toutes » pleines cl’amour-propre. Je ne le croyais pas au- » paravant , mais depuis je le reconnus à la » satisfaction et au goût que j’y recherchais (2). » Dans la retraite que je fis, l’année suivante, je » connus la laideur de mon intérieur: je le voyais » comme le corps d’un serpent pourri, de la corrup- » tion duquel sortiraient mille bêtes impures, et » s’élèveraient quantité d’insectes venimeux. J’en- » tendais par là que de notre fonds naissent, à tout » moment, mille pensées importunes et grossières. » C’était, en effet, le sujet ordinaire de mes afflic- » tions ; car me sentant attiré à l’union avec Dieu, » et soupirant après la paix de l’âme, ces pensées » venaient à tout moment troubler cette douce » occupation (3). Souvent je me sentais porté à proy> noncer ces paroles du prophète : Mon Dieu, créer » en moi un cœur pur, et renouveler mon esprit selon y> la droiture du vôtre (4) ; et la Providence inspirait » à mes confesseurs de me donner pour pénitence » ces mêmes paroles à réciter (5). Immédiatement » avant mes grandes peines, je reçus dans l’esprit » l’idée de l’âme consommée en Dieu, et j’éprouvais » un puissant attrait pour aspirer à cet état. Me » promenant quelquefois seul dans le jardin après » nos repas, cette même idée me revenait à l’esprit, » tellement que, les yeux élevés au ciel, et tout bai- »gnés de larmes, je disais: Vie divine, vie divine! » quand sera-ce donc que je ne vivrai que de Dieu ?

EPREUVES DE M. OLIER

» Je trouvais cet état si beau, si admirable, que je » n’eûsse craint de souffrir quoi que ce pût être » pour y parvenir (1). M’en voyant éloigné par mes » défauts et mes vices, j’avais souvent demandé à » Dieu de me faire enfin pratiquer les vertus solides: » Mon Dieu, lui disais-je, faites-moi la grâce d’en- » trer pour un an ou deux dans quelque noviciat, » où je puisse être bien exercé dans la pratique des » vertus (2). Au mois de juillet 1638, dans laretraite » que je fis avant d’aller en Bretagne, je demandai » à Dieu , avec confiance , deux choses assez peu » préméditées , qui me venaient comme d’elles- » mêmes à l’esprit : la première, qu’il m’ôtât, par sa » bonté, les peines extérieures que je souffrais, » comme les procès et la persécution de diverses » personnes. Car ces peines du dehors étaient pour » moi un sujet continuel de déplaisirs et d’amer- » tume, tant à cause de ma profession, qui doit » m’éloigner des affaires, que de mon peu d’intelli- » gence pour les démêler, comme aussi de la perte » de temps qu’elles occasionnaient, et de la paix de » lame qu’elles interrompent, surtout dans les com- » mencements ; et je demandai à Dieu de- changer » ces peines extérieures en des peines intérieures » qui me purifieraient davantage. La seconde de- » mande que je lui fis, fut d’ôter de l’esprit des » hommes la bonne estime qu’ils avaient conçue » de moi sans fondement, et de la leur donner aussi » mauvaise qu’elle avait été bonne jusqu’alors. Peu » de temps après il plut à Dieu de m’accorcler l’un » et l’autre, par son infinie miséricorde; je ne puis » assez l’en remercier, pour les grands biens que » mon âme en a ressentis (3)f .

f Ceux qui n’ont jamais considéré la conduite de Dieu, à l’égard de quelques âmes choisies qu’il a voulu élever à une grande perfection (4), auront lieu d’être surpris, peutêtre même scandalisés du genre d’épreuves extraordinaires que nous allons décrire. Les autres n’y verront rien qu’ils n’aient déjà lu dans plusieurs bons auteurs; entre autres

(l) Mémoires aut. de M. Olier, t. i, p. 15G et

(2) Ibid. t. i, p. 203.

(3) Ibid. t. i, p. 141. — Vie de M. Olier, par le P. Giry , part.

1", ch. xi. — Remarques historiques, t. m, p.

518, 510. — Vie deM. Olier, par M. de Bretonvilliers, t. iv, p. 378, 379 et

(4) Catéchisme spirituel du P.

Surin, t. i, 4° partie, ch. vi.

Dieu montre à M. Olier le besoin qu’il a de son secours pouragir dans l’ordre naturel.

(1) Préf. sur l’instruct. pastorale de M. de Cambrai, sect .

xn, t. xxvm, p. 702.

(2) Ibid. p.

(21 Instruction sur les états d' Cirai son, liv. x, eh. xvn, t. xx vn

(4) Préf. Ib.

t. xxvui, p. 702.

(5) L’homme de Dieu en la personne du révérend Père Joseph Surin, par M. Boudon, t. u. part, ui, ch. x, p. 227 .

» Voulant donc me purifier des motifs de superbe x> dont j’étais attaqué, il commença par me montrer » au doigt que notre corps n’était point en notre » disposition, et que nous ne pouvions vivre, sub- » sister, ni nous mouvoir que par lui, et par son » assistance. Ceci est difficile à concevoir, à moins » que Dieu lui-même ne nous l’apprenne, parce >' que cette influence de Dieu en nous n’est point » sensible, et qu’il semble qu’il en soit de l’homme, » au sortir des mains de Dieu, comme de nos ou- » vrages, qui ne dépendent plus des ouvriers, une » fois sortis de leurs mains Or, la bonté divine me » le faisait souvent expérimenter, en retirant de » moi sensiblement cette vigueur du corps et » cette vertu qui le soutient, et qui procède de la » cause souveraine et universelle qui le conserve et »qui conserve toutes choses. Parfois, cette vertu » semblait se retirer de moi et des choses destinées » à mon usage, comme si je voyais retirer l’eau d’un

dans le Père Surin, que Bossuet appelle un homme consommé dans la spiritualité (1), et dont il a approuvé le Catéchisme(2). Ce récit, fait par M. Olier, et étroitement lié à toute la suite de sa vie, mettra d'ailleurs la vérité de ces sortes d’épreuves dans un plus grand jour, et en sera lui-même une nouvelle preuve contre l’excès de ceux qui se persuadent qu’elles sont imaginaires, ou en tout cas purement humaines, comme l’observe l’évêque de Meaux (3). Au reste, pour préparer l’esprit du lecteur, nous remarquerons que le Père Surin, incomparable en ce qu’il a écrit sur les épreuves, au jugement de ce grand évêque (4), a passé par des états bien plus extraordinaires que ceux de M. Olier. « Il a été longtemps sans pou- » voir lire, dit M. Boudon, son historien, près de vingt ans » sans pouvoir écrire, sans pouvoir se vêtir ni se désha- » biller, étant, pour ce sujet, obligé de coucher tout vêtu. » Les viandes les plus excellentes étaient sans goût pour lui, le vin lui semblait comme l'eau pure. Il est demeuré muet durant huit jours, sans pouvoir, dans ce temps-là, » se confesser que par signes; il fut réduit dans une telle » extrémité, qu’à peine avait-il l’usage de ses mains..., jus- » que-là même que, pendant environ quinze ans, il ne pou- » vait pas regarder distinctement les choses (5). »

ÉPREUVES DE M. OLIER

» canal par le moyen d’une pompe, ou la liqueur » d’un vase avec un chalumeau. Du moins Dieu » paraissait retirer cette vertu, et y suppléer de » quelque autre manière : tellement que, après ces » soustractions apparentes, je ne savais plus com- » ment marcher; et comme je sentais qu’une cer- » taine vertu m’était retirée, si je venais à mettre un » pied devant l’autre, je ne savais pas quelle puis- » sance c’était, ni même comment me soutenir. » J’étais toujours prêt à tomber, et semblable à ces » hommes pris de vin, qui ont des forces et qui ne » savent comment s’en servir. Je m’étonnais que » les autres subsistâssent avec tant d’assurance et » de fermeté, et qu’ils eûssent à leur disposition la » liberté et la conduite de leurs corps (1). Quelque- »fois je ressentais cette même impuissance dans » l’usage des choses les plus nécessaires à la vie; je » ne savais comment manger, j’en perdais quasi » l’habitude. J’admirais que les autres prissent leurs » repas avec facilité, et il me semblait que je donnais » ces aliments à un corps mort, sentant que la vertu y> naturelle m’était soustraite (2). Il me semblait » aussi que mon âme n’était plus, ou au moins » qu’elle ne faisait plus ses fonctions naturelles, et » demeurait comme privée de l'usage de toutes ses » puissances. Vous me donniez cette conviction, ô » mon Dieu ! ô mon cher Jésus ! pour m’apprendre » par nécessité à n’user de ces facultés que selon » votre bon plaisir, et à attendre un autre principe » d’action que celui qui m’avait conduit par le passé. » Vous vouliez m’apprendre que mon âme n’est pas » et ne devait plus être entre mes mains, mais entre » les vôtres, ô mon Tout! qui en êtes le seul et » unique maître (5).

» Ce que la bonté de Dieu avait fait relativement » aux facultés corporelles, elle le fit aussi par rapport » aux facultés spirituelles de mon âme, et cela me » laissa dans des langueurs, des stupidités et des » hébêtements, qui ne peuvent se comprendre que

(1) H lé n. aut.

de M. Olier, t î, p. 193. — Copie des Mém. aut.de M Olier, t. i. p.

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