‹ Vie de M. Pierre-Louis Billaudèle [microforme]Chapitre 19 sur 20 · DERNIERS JOURS DE M. BILLAUDÈLE · texte numérisé non relu

DERNIERS JOURS DE M. BILLAUDÈLE

Depuis plusieurs années M. Billaudôle s’en allait déclinant. La maladie qui l’enleva datait de près do trente années et avait commencé par une luxation à la cheville du pied droit, mal qui devint incurable, et le fit boiter tout le reste de sa vie. À cette infirmité vinrent se

joindre les rhumatismes, des varices, des plaies

ot des ulcères qui amenèrent à la longue les révolutions d’humeurs et la décomposition qui ont enfin appelé la mort,

Il demeura confiné à l'infirmerie du sémimaire, presque toute l’année qu'il véeut encore, Il ne témoigna aucun chagrin de cet isolement et n’en parut pas même contrarié, Jusqu'à la fin, il conserva et son aimable douceur et sa parfaite gaieté, Il donnait la majeure partie de son temps à la prière, à la méditation, à la lecture ues livres spirituels; il en consacrait Île reste aux devoirs de la charité, accueillant avec bonté les personnes qui le visitaient, les entretenant d’une façon à la fois agréable et pieuse. Et comme il avait conservé sa voix fraîche € sonore, il récréait sa solitude par Le chant de psaumes, d'hymnes et de pieux cantiques.

I trompait de la même manière l'ennui et les souffrances de ses longues insomnies. ‘ Voyezvous, disait-il un jour là-dessus, à quelques-uns de ses confrères qui étaient venus lui faire visite

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ot parmi lesquels 86 trouvait M. le supérieur, j'ai été accoutumé à chanter ainsi, dès ma plus tendre enfance, et je trouve dans ces chants une nourriture délicieuse pour mon imagination, non esprit 6t mon cœur; puis 1l ajouta par délicatesse de conscience et par esprit d'obéissance : ‘ je chante d’un ton à n'être entendu de ersonne hors de l'infirmerio : “ Voyez-vous, Monsieur le Supérieur, quelque difficulté à ce quo je continue ?—Bien au contraire, repartit M. le gupérieur, nous sommes tous Charmés de vous voir vousdélasser dans une si sainte occupation,” { n’en fallut pas davantage pour l’encourager, ot ii ajouta aussitôt d'un ton pénétré de reconnaissance : ‘ Je suis heureux que Diou jusqu'ici m'ait conservé toute ma voix, ét je veux mourir en chantant.”

Il a répété Ia même chose plusieurs fois; et il a tenu parole,

Une circonstance fort édifiante de sa maladie fut la veille de la Saint Pierre, où tous les confrères de la maison vinrent, pour la dernière fois, lui souhaiter sa fête. Laissons parler un témoin oculaire.

‘ Après le dîner, tous les confrères, venus en grand nombre de nos différentes résidences, s'unirent à ceux du séminaire, et nous nous rendîmes à l’infirmerie, où se trouvait notre vénérable malade. Là, M. le supérieur prit la parole et exprima les vœux que formait la communauté pour le rétablissement d'rine santé qui nous était à tous si chère; il rappela le temps de la supériorité de M. Billaudèle, los obligations que nous lui avions tous, et la reconnaissance à laquelle nous étions engagés vis-à-vis de lui. Pendant ce temps, le malade écoutait les

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yeux baissés ; il nous semblait à tous un de ces patriarches qui, après avoir accompli leur course terrestre, se voyant sur le point de quit ter cette vie, rassemblaient autour d'eux tous leurs enfants pour leur donner leurs derniers conseils et leur dernière bénédiction. Quand M. le supérieur eut terminé, le vénérable vieillard, quoique très faible, voulut absolument 8e lever, et ayant pris position, (comme il le dit alors agréablement), il parla à peu près dans ces termes : ‘ Monsieur le Supérieur, Messieurs et très chers confrères, je suis profondément touché de l'intérêt que vous voulez bien me témoigner encore, dans cette circonstance, comme aussi d'être venus tous, ou à peu près tous pour cela auprès de moi aujourd’hui. C’est pour me souhaiter ma fête; et il est bien probable que c’est pour la dernière fois. En effet, je puis bien dire ici en empruntant les paroies de mon saint patron : “ Certus sum quia velo est depositio tabernaculi mei!,” j'ai donc à songer, tout de bon, à me préparer pour mon dernier passage.

Pour cela j'ai une grâce à vous demander; et, uisque vous avez eu la bonté de me promettre e prier encore pour moi, je vous conjurerais de vouloir demander demain à mon saint patron de 14 obtenir, comic ii l’a eu pour lui-même, à un 8i haut degré, le don des larmes. Il y a surtout trois so:Les de larmes que je vous prierais de vouloir lui demander pour moi: la larme de sa pénitence; la larme de son amour, et la Jarme lo sa confiance.” Nous ne pouvons rappeler ici les touchants

L. Je sais que je ne tarderai pas à laisser ma dé: pouille morlelle. (1. Petr. c. 1. v. 14.)

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développements qu'il donna sur chacune de ces ensées; il ne nous souvient que d’un trait sur ka confiance,

Comme elle éclate, dit-il, dans la conduite de ce saint apôtre, qui court avec tant d’empressement au tombeau du divin Maître, si peu de temps après sa faute, Il ne lui vient même pas en pensée qu'il n'ait pas déjà eu son pardon : il court à son bon Maître, comme s’il ne l'avait jamais offensé,” etc., ete,

Chacun de ses autres développements fut dans le même genre, Puis il ajouta encore quelques autres paroles :

‘ Maintenant, dit-il, vous le savez bien comme moi, nous avons besoin, plus que jamais du secours de Dieu. Il veut que nous soyons éprouvés. { faut l’en remercier, puisque par son infinie bonté, ni les embarras, ni les difficultés, ne nous ont empêché jusqu'ici d’avoir fait notre devoir

t d'avoir accompli notre mission dans ce pays.

Pour moi, je le remercie de m'avoir envoyé ici; je suis content d'y avoir vécu et content d'y mourir, Dieu veut que la Pa reste à Montréal et continue à y faire le bien.”

Enfin, après nous avoir entretenus pendant environ dix minutes, il nous laissa tous ravis et

embaumés d’édification, en même temps qu'é-

tonnés de voir en lui en ce moment, encore’tant d'3-propos, et un usage si libre et si parfait de toutes ses facultés,

M. le supérieur lui ayant alors demandé de vouloir bien encore donner, comme autrefois, sa bénédiction à toute la communauté, nous nous jetâmes tous à genoux, la plupart pleurant, eb le vénérable vieillard élevant sa main tremblante nous bénit tous avec effusion de cœur,

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Depuis ce moment jusqu'à celui de sa mort, c'est-à-dire pendant environ trois mois encor ë, M. Billaudèle ne fit plus que s'affaiblir, parfo is cependant il y avait quelques jours de répit dans sa muladie, une sorte de mieux même, et alors il en profitait pour faire en voiture que que courte promenade, Une fois il témoigna le désir d’être transporté à la suite de la communauté, ce jour-là en congé au séminaire de În montagne, Ce lieu devait être cher à plus d'un titre à M. Billaudèle, C'est là qu'il avait tant de fois conduit ses ec clésiastique s quand il était directeur du grand séminaire ; là qu’il avait tant de fois vu se presser autour de lui les écoliers du collège de Montréal; là qu'il avait passé tant de fois de douces heures, avec ses confrères aux jours de congé pendant la belle saison, 11 fut done encore une fois à la montagne, mais c'était comme pour lui dire adieu; il ne devait en effet plus y remonter.

Un autre objet préoccupait les esprits au sujet de M. Billaudèle, Cette année était celle de son cinquantième anniversaire de prêtrise,; c'était au mois de novembre de cette année que devait tomber cette date, M, Buiaudèle irait-l jusqu'à ce jour-là, aurait-il la consolation de célébrer cette fête, aurait-on la consolation de le voir officier ce jour-là? Avec quel plaisir il leût fait, quelle solennité eût accompagné cette célébration, quand tout ce qu'il avait formé d'élèves du sanctuaire depuis plus de trento ans, tous les supérieurs de maisons d'éducation de la province, chez qui il avait été préc ber des retraites, se fussent sans doute fait un bonheur de se réunir autour de luil Chacun le désirait; on l'en avait quelquefois entretenu

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lui-même et son grand esprit de religion lui faisant honorer en lui-même ce divin caractère de sacerdoce, il eût volontiers accepté ces honpeurs rendus, non à sa personne, mais à l’émiaente dignité dont il était revêtu. On peut croire que celui qui avait toujours eu un tel attrait pour tout ce qui touche à l'ordre ecclésiastique à l’exclusion de tout autre, qu'on eût volontiers dit de ni, qu'il était né prêtre, en ayant reçu l'esprit pour ainsi dire dès le berceau, ca peut croire, disons-nous, qu'il se fût volontiers prêté à tout ce qui eût pu honorer dans cette circonstance le divin sacerdoce en sa personne. Mais Dieu en avait décidé autrement ; et à mesure qu nds cette époque, les forces du vénérable malade allaient déclinant de plus en plus: il avait même été contraint de s'interdire la célébration quotidienne des saints mystères. Il n'a jamais déclaré que nous sachions, la pe qu'avait dû causer à sa pieié une semblable privation, mais on peut s'en faire une idée, parce qu'on lui avait entendu dire quelquefois à ce sujet que si par extraordinaire, il lui arrivait quelquefois de ne pouvoir dire la sainte messe le matin, comme par voyage ou autre empêchement, il sentait uxg vide et un malaise dans la journée dont rien ne pouvait Le consoler.

Le pieux vieillard se dédommageait de cette privation en assistant, tous les jours, au saint sacrifice célébré par quelque confrère, dans la chapelle intérieure du séminaire contigué à l’infirmerie; et il y communiait aussi tous les jours. Il passait alors de longs moments en prières, tant avant qu'après sa communion; on respectait son silence, et une bonne partie de la ma:

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tinée se passait poui lui dans cette OCCUPaALIOL sainte,

Aux jours des solennités qui pouvaient 8e rencontrer tant dans In semaine qu'aux dimanches, ou aux différentes fêtes des saints, pour lesquels il avait une dévotion particulière, son esprit s'attachait comine de lui-même à suivre l'objet de ln solennité, le mystère du jour, les vertus du saint ou les traits principaux c et les plus édifiants de su vie ; et même alors qu'il ne put plus dire l'office divin rég'ilièrement, comme il le savait à peu près tout par cœur, il récitait des parties entières tant du bréviaire que de la messe, Aussi quand on allait Ini rendre visite on ét! sûr d'avance de l'objet sur lequel roulerait la conversation. Sans affectation, mais

w:r la pente irr. ésistible de l'attrait qui dominait

son âme tout venait bientôt à tourner de c ps

Jovlquefois des confrères s'entretenuient entre eux auprès de lui, ou essayaient de l'entretenir lui-même de snje ls différ ents; ils’y prêtait du mieux qu Ar Le adressait quelques s questions, faisait quel ques réponses assez courtes: mais sur une foule de sujets, touchant soit aux affaires du temps, soit surtout à la politique, on voyait de suite que sa sciense était à bout, un oui.. un non.. quelques monosyllabes, c'élait tout!ce qu’on pouvaitavoir de lui. En revanche, qu'on glissût quelque mot de ce ‘qu allait

mieux à son âme, c'était comme l'étincelle tombant sur la matière inflammable ; nasitôt on le voyait se ranimer, et rentrant dans son Jomuine il devenait éloquent et : in épuisabl . Ou u'avait

plus à s'inquiéter d'alimenter la conversation : seul, il on faisait tous les frais; ilno restait plus

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qu’à écouter. On le voyait lui-même, heureux de vous commumiquer ses sentiments et ses pensées, s’animer en parlant; son visage, son geste, toute sa personne reprendre une vigueur nouvelle; et Ces heureuses diversions aux incommodités de la maladie avaient souvent sur son état physique de surprenants résultats, On la entendu, dans ses derniers mois, à l’époque de la retraite annuelle de la congrégation Notre- Dame qu'il avait prêchée tant de fois, dire qu'il ne renoncerait pas à la prêcher encore cette année là, et que si M, le supérieur voulait y consentir il croyait que ce serait ce qui achèverait deleremettre, Et la vérité est qu'ayant éprouvé vers ce temps-là un certain mieux qui se soutint pendant quelques jours, on fut sur le point de Jui permettre de réaliser ce vœu.

Cependant dans ces alternatives de mieux et de pire, les forces s’en allaient, et à l'arrivée de l'automne on put prévoir une fin assez prochaine, Vers ce temps, M. Billaudèle fut réduit à l'impossibilité de se traîner, même par l'intérieur du séminaire, jusqu'à l'église. Ses grandes incommodités l'obligeant à demeurer habituellement sur son fauteuil, il n’eût pu convenablement se placer dans le lieu saint, Jui, dont la tenue dans le sanctuaire, quand il était revêtu du surplis, paraissait constamment celle d’un ange en adoration, n'eut jamais consenti à se trouver dans l’église autrement qu'avec cet extérieur, qu'il regardait comme l'accompagne. ment obligé du prêtre dans la maison de Dieu ; et il aimait mieux 8e pr'ver d'en approcher que d'y paraître autrement, En effet, on ne se souvient guère d'avoir vu M. Billaudèle à l'église, sans l’habit de chœur et en simplesoutane; pri-

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vé donc de l'approche du temple, il y suppléait ar le recueillement intérieur, et par la pratique iabituelle de l'oraison. | C'était de ce côté que l'avaient incliné la plupart des lectures qu'il avait faites pendant toute sa vie; no pouvant plus s’y livrer, et réduit à faire appel à ses souvenirs, tout ce qu’une heureuse mémoire pouvait lui fournir de réflexions pieuses puisées dans les auteurs ascétiques,qu'il avait presque tous lus, se représentait à lui, Saint François de Sales, les opuscules de Bellarmin, les différents commentaires sur l'écriture sainte et particulièrement sur les psaumes de David, les vies des saints qu’il savait presque par cœur, les sermonnaires et particulièrement les discours de Bossuet pour les principales fêtes de l’année, les études qu’il avait faites autrefois des Pères de l’église et spécialement de saint Chrysostôme dont la divine éloquence le ravissait, tout cela ayant été son principal aliment pendant sa vie, devint encore plus sa nourriture pendant sa longue maladie; Dieu et les choses de Dieu furent alors plus que jainais son unique occupation, Cette sainte habitude, qui est l'état ordinaire des amis de Dieu et des âmes intérieures, fruit du recueillement et de ia mortitication des sens et des passions, et sans laquelle les autres exercices de piété sont souvent si imparfaits, était familière à M. Billaudèle, IL avait parfaitement compris cette parole qu'il avait tant de fois prêchée: numquam orat, qui semper orat, ets'il fut un temps où il la pratiqua mieux, ce fat pendant cette maladie qu'il regarda avec raison comme un temps de préparation immédiate pour son passage à l'éternité, Le lundi qui précéda sa mort, le 18 octobre,

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M. Billaudèle tomba en agonie, La commuuauté venait de terminer la prière du soir; ses confrères se réunirent autour de sa couche funèbre pour réciter les dernières prières de l'Église. Déjà, il avait été administré plusieurs jours auparavant, Les prières achevées, on s'aperqut qu'il faisait quelque effort pour chanter le Quid retribuam. Un de ses . confrères se pencha alors vers son oreille et lui donra l’intonation, le malade essaya de l'accompagner, et ilétait vraiment touchant de voir ce bon vieillard, aux prises avec la mort, tenter de albutier, en chantant :

Quid retribuam Domino, pro omnibus quæ rétribuit mihi, que rendrai-je au Seigneur pour ‘{ {ous les bienfaits qu'il m'a accordés ? Sa voix, ses forces s'affaiblirent graduellement jusqu'au moment où il expira, le lendemain 19, vers une heure de l'après-midi,

Ce jour est celui où la compagnie de Saint- Sulpice célèbre une de ses fêtes Les plus chères, celle de la vie intérieure de la très sainte Vierge; où put croire qu'elle avait attendu ce jour pour appeler à elle l'un de ses plus fidèles imitateurs.

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