CHAPITRE XIX
Août et Septembre i9ift<
Madame de Krttdener TÛitaot une maison d^Macation' — Jàqs prêcW anx fang, — Débonnairet^ d*Alexandre« •— Difficulté de faire accepter du monde, la vie sérieuse du chrétien* — Le faubourg Saiut- Germain et Alexandre. -~ Alexandre fuyant le monde. •— Le salon allemand du prince de Metternich. ^- Lettre de Madame de Krûdener. — Conversation avec M* de Cbftteanbriaud et la duclic sae de Duras. •— La duchesse d^Escars. — La duchesse de Duras chei Madame de Krûdener^ —Citation de M. Sainte-Beuve. <— Humilité de Madame de Krûdener. — Lettre de M. de Chateaubriand. — Son jugement sur Alexandre. •— Autocratie du génie, — Réserve d'Alexandre. ^— Il retrouve M. de Chateaubriand à Vérone. •— Leur relation se resserre. — Béflexion* — M. de Lamartine. — Vers inédits à l'empereur Alexandre. — Bergasse* — M. de Géraudo. ~- Madame de Krûdener dans la prison de Saint- Lasare. •— Réfutation d'un reproche de M. S.^*-Beuve. — Journal de Madame Armand. «■> Le monde et Saint-Laiare. ■— Le camp de Vertus. ■— Madame de Kriidener se rend a. Montmirail. — - Une nuit au Mesnil. •— Citation de M> Sainte-Beuve. — Observations. — Journal de Madame Armand. — La fête de Vertus. — Citation de M. Sainte-Beuve* — Réfutation. — Retour à Paris. — Visite de TEmpereur à Madame de Kriidener.
ÀDAME DE Krûdener ne sortait guère de chez elle sans avoir quelque but utile et quelque devoir à remplir. Souvent on la pria de visiter des personnes retenues par la maladie , ou des institutions charitables. Elle s'était rendue dans l'école que dirigeaient Martin et Below et elle adressa aux enfans une allocution qu'elle termina en leur disant qu'elle serait bien aise de con-
naître ceux qui se sentaient disposés 1i donner leur cœur au Seigneur. Aussitôt toutes les mains se le* vèrent. Un seul enfant , avait manqué à cet appel et baissait la tête y puis il se mit à fondre en larmes. M. Empaytaz s'approche et s'informe de la cause de ses pleurs. — « C'est que , répond Tenfant , d'une » voix entrecoupée de sanglots ; j'ai bien présenté la
» main à Jésus ; mais je ne sais pas s'il veut la
» prendre. »
Tous ses camarades s'étaient misa pleurer avec lui en l'entendant. M. Empaytaz leur fit une exhortation qu'il termina par une prière qui ramena la joie sur tous les visages. Heureux âge ! où la pensée de se donner au Sauveur et la crainte de n'en pas être accueilli, peut causer de si vives et de si promptes émotions.
L'Empereur fut ému de ce trait et s'exprimait k ce sujet sur la nécessité de devenir enfant par le cœur , en homme qui a consenti a s'abaisser , à se reconnaître humble , petit et misérable au pied de la croix , il s'eflbrçait de mettre toute sa vie en harmonie avec les saintes dispositions de l'enfance chrétienne. 11 se montrait plein de douceur et de débonnaireté y et toujours prêt a déclarer y sans embarras et sans détour , la confiance qu'il avait aux promesses de son Divin maître et le respect qu'il portait à ses ordres.
Un jour , il avait été averti d'une manifestation violente , projetée par quelques officiers prussiens pour se venger des français. Alexandre le^ fit venir y
leur parla comme à des camarades et les voyant touchés de son afTabilité , il leur proposa le pardon des injures , tel que TEvangile le commande , comme la seule conduite digne d'eux et ne les laissa partir qu'après les avoir convaincus. Lui-même donna Texemple de cette charité à Fégard d^un homme qui Pavait grièvement offensé y et comme Madame de Krûdener Fen félicitait :
— « Je suis disciple de Christ, répondit-il ; je marche » lISvaDgile à la main ; je ne connais que cela. »
Au travers de la corruption l^umaine et au milieu des ruines de notre gloire première, quelques rayons de la lumière divine, trouveront toujours à luire dans nos ténèbres. Ces traits de générosité et de grandeur d'àme rencontraient au sein de la capitale, de chauds admirateurs ; mais Ih, s'arrélait la sympathie. Les Parisiens livrés a la puissance des impressions du dehors, mobiles, curieux, actifs, dominés parTinstinct de la sociabilité, le diarme de vivre et la passion du plaisir, habitués à ne laisser aucune de leurs pensées prendre leur vol vers le monde invisible et vers les choses de Téternité, ne pouvaient comprendre ce besoin qu'éprouvait Alexandre de fuir la dissipation et les agitations sans but, pour rafraîchir son àme dans la retraite, la prière et la méditation. On lui faisait un crime de sa dévotion.
Suivant M. Parisot, « on croyait sérieusement le czar » voué à la dévotion , et les dames du faubourg Saint*
» Germain disaient que la mystique baronne défen- » dait à l^mpereur d'aller au spectacle , au bal , » qu'elle le faisait jeûner , qu'elle le tourmentait de » pratiques particulières de dévotion. Très-probable- » Alexandre s'accomodait de ces on dit , et feignait » de se laisser catéchiser par Madame de Krudener » pour que le croyant livré à des rêves qui valent la » quadrature du cercle et la pierre philosophale , on » prit le change sur son ambition et son profond S) machiavélisme ^. »
Madame de Krudener n'avait pas grand peine à retenir Alexandre dans la retraite à en juger par ces paroles extraites d'une des ses lettres :
« Alexandre est l'élu du Seigneur ; il
D marche dans les voies du renoncement. Je connais » chaque détail, je dirais presque chaque pensée de » sa vie ; il vient toujours régulièrement ici , et de » plus en plus ce lien spirituel formé par Dieu se » fortifie. Quand il est obligé d'aller quelquefois dans » le monde, ce n'est jamais à un spectacle ni au » bal et il me disait que cela lui produisait l'effet » d'un enterrement et qu'il ne pouvait plus concevoir » les gens du monde qui lui proposaient des amuse- » mens. ** »
Nous avons déjà dit qu'en désespoir de cause , un
* Biographie Universelle.
** 30 août 1815.
grand diplomate Autrichien avait attiré à Paris plusieurs dames de la cour de Vienne aussi remarquables par leur esprit et leur talent que par leur beauté. Dès que leurs salons furent ouverts^ l'Empereur entendit retentir de tout côtés un concert de louanges à rbonneur dé ce cercle où Ton désirait Tattirer, mais au bout de peu de jours , il se plut à rassurer Madame de Krûdener sur le danger de ces tentations.
« Vous savez ce que sont pour moi les femmes » du monde. Tai été leur faire deux visites au plus ; » je ne m'en souviens plus, et cpiand une femme » vient chez moi, présenter des requêtes plus de » deux fois , je ne la reçois plus. »
Le surlendemain, ces dames ayant été présentées à la cour : « Les trois dames ont été présentées, dit Alexandre » en riant ; elles avaient des toilettes de Vienne qui n VL étaient pas fameuses ; elles étaient fort mal y et » cela fermera toutes les bouches »
« Hier , écrit Madame de Krûdener dans la même » lettre , hier , la duchesse de Duras et Chateaubriand » causaient chez moi. Nous parlions des chàtimens » qui pèsent sur la France, et je leur répondais, » lorsqu'ils me parlaient du grand pouvoir que j'ai ji sur quelqu'un : — « Ce quelqu'un n'est que poussière )) et un bras de chair. Dieu me donne de lui dire » la vérité. Dieu lui inspire l'amour de la vérité , » mais il ne peut rien pour la France. Il n'y a pour )) ce pays qu'à faire amende honorable , qu'à s'hu-
» milier et à demander grâce , au pied de cette croix » déserte depuis si long -temps , et a confesser hau- » tement Jésus Christ. Alors couverte du sac et de la 31 cendre , la corde au cou y si on le veut , je serai la « première. J'ai péché aussi, au milieu de cette Ba- » bjlone ! que le Roi , que les grands et le peuple » s'amendent aussi, en se frappant la poitrine. Et » vous , Madame la Duchesse , vous qui êtes une » femme de grand courage, vous en serez!
— » Oh ! oui dit-elle , oui !
» Peu de jours avant , la duchesse d^scars , une 9 ancienne aniie à moi , m'avait dit qu'elle voulait » se prosterner publiquement. Chateaubriand est de 9 mon avis. Il vient de publier un discours remar-
9 quable. Enfin l'Eternel dispose les cœurs
» C'est un miracle que ma santé et ma vie. On » ne fait qu^enlrer et sortir.... Je ne sais presque » si je mange , et je parle sans cesser. Le soir je » me repose en parlant doucement à l'Empereur et » en l'entendant , mais il vient tard et part tard.
» P. S. Pourrez-vous lire ma lettre et la com- » prendre ? Votre cœur la devinera. Je n'ai pas le » temps d'assembler mes idées et de les écrire. De* » puis que j'ai fini ma lettre, j'ai vu un monde » inouï , je n'ai pas eu le temps de passer une » robe. La duchesse d'Escars sort d'ici : un anglais » qui a fait le tour du monde nommé Bruce, le jeune » de Staël, fils de Madame de Staël, Madame de
» Gérando , voire princesse Bagration me demandent » une heure. »
Dans cette foule de visiteurs les uns ne venaie^t que pour satisfaire leur curiosité , d'autres subissaient Tempire de la mode ? Combien étaient attirés comme la duchesse de Duras par le désir de trouver les con- "solations et la paix que donne TEvangile ? Madame de Krûdener ne s'y trompait guère et n'avait pas à se reprocher de maintenir dans Terreur ceux qui la visitaient ; mais elle devançait les temps où ceux que le monde retenait momentanément par ses charmes trompeurs, sortiraient vainqueurs de la lutte, et elle leur prédisait la victoire , avec une assurance puisée à la connaissance de cet amour qui ne se lasse jamais d'appeler, et qui achève toujours l'œuvre qu'il a commencée dans nos cœurs. Madame la duchesse de Duras était une de ces âmes qui lui causaient les plus ravissantes espérances. Madame de Krûdener admirait cette spontanéité, cette générosité, cette élévation de sentimens que les lois de l'étiquette et les préjugés de la cour ne pouvaient rabaisser à leur niveau^ et ne se lassait pas de lui annoncer qu'elle aussi, quitterait les vanités de la terre pour se donner à Dieu, et quand Madame de Duras mesurait d'un œil étonné la carrière à franchir pour atteindre à ce but glorieux , — « Et a moi aussi , lui 'disait Madame de Kriidener , j'ai » brillé , j'ai été élégante et maintenant un matelas » et quelques chaises de bois me suffisent et souvent
» un moulin et des paysans entrent dans ma vie )i comme aujourd%ui des princes et des duchesses. » En remarquant le salon sans ornement et sans glaces^ Madame de Duras s^écria :
— « Ah ! vous n'en avez pas besoin, votre miroir est A dans votre cœur. Quelle heureuse vie ! » Quelques années s'écoulèrent et victime elle-même de l'aveuglement des passions et des partis, l'auteur d'Ourika et d'Edouard écrivait des réflexions chrétiennes empreintes d'une vraie piété. Madame de Duras semble avoir révélé le secret de cet admirable progrès dans les paroles suivantes d'un écrit sur ces mots : VeiUez et priez. « Presque toutes ces douleurs morales, ces déchire- » remens de cœur qui bouleversent notre vie auraient » été prévenus si nous avions veillé '^ alors nous n'au- D rions pas donné entrée dans notre àme à ces pas- » sions qui toutes, même les plus légitimes , sont la
» mort du corps et de Tàme A mesure qu'on
» avance, les illusions s'évanouissent, on se voit en- » lever successivement tous les objets de ses affections. » L'attrait d'un intérêt nouveau , le changement des » cœurs , l'inconstance , l'ingratitude , la mort , dé- » peuplent peu-à-peu ce monde enchanté dont la
» jeunesse faisait son idole Adorer Dieu, c'est
» adorer k leur source les perfections que nous és- » périons trouver dans les créatures et que nous y » avons vainement cherchées : ce peu de bien qui » se rencontre quelquefois dans l'homme, c'est en
» Dieu que nous aurions du Faimer » Celte
vie si brillante et si complète s^éteignant dans les saintes aspirations, et les élans de Tamour divin était une réponse aux ardentes prières de Madame de Krûdener.
Une autre femme dans une haute position , écrit Madame de Kriîdener ( chargée de faire les honneurs aux Tuileries ) , disait un jour : a Je ne puis rendre 3> ce que vous me faites éprouver. Entraînez-moi ! i>
En présence de ces manifestations Madame de Krûdener s'humiliait, a On me voit avec une sorte d'en- » thousiasme plus dangereux k Torgueil caché que y* tous mes premiers succès, et j'ai à craindre les » replis secrets d'un cœur oti toute la malice de la ». nature humaine n'a pas cessé d'exister. Que de » fois je tremble de me surprendre cette vanité que
» tout révèle! On se jette avec ardeur dans ce
9 cœur qui a tant de choses a dire au malheur et à » l'ennui de la vie. Le prestige de celte amitié bien » connue que me porte celui qui entraîne tant de » cœurs et qui ne vient presque que chez moi ajoute 9 à tout cela »
Plusieurs en eftet recherchaient moins en Madame de Krûdener la femme chrétienne , la servante dévouée de Dieu, que la sujette de l'autocrate qui pouvait concourir à la restauration de la vieille monarchie. Dans le but d'arriver jusqu'à lui, M. de Chateaubriand s'efibrçait de réchauffer les glaces de son
respect pour Madame de Krûdener. Voici ce qu^il lui écrivait :
« Je serais bien empressé , Madame , d^aller vous ji offrir mes respectueux hommages si je n^étais reji tenu chez moi par mille affaires. J'arrive d'Orléans ji charmé de tout ce que j'ai vu , plein d'espoir pour » notre malheureuse patrie , si un grand prince sur^ » tout veut nous aider. Il vient de s'opérer sur toute m la surface de la France une espèce de miracle au- » quel on ne fait pas assez d'attention. Ces mêmes 9 électeurs qui , depuis quinze ans , reciierchaient » pour les nommer des hommes ennemis de tous les "• principes sociaux, moraux et religieux, viennent » de faire , au grand étonnement de tout le monde , » des choix pour la plupart excellens. La France va » enfin être représentée par des chrétiens et par cette » ancienne race de français qui jouissait de l'estime » de toute TËurope. N'est-ce pas là une inspiration » particulière de la Providence ? Si nous profitons bien » de cette dernière miséricorde , nous pouvons ^hap- » per à notre ruine. Quelle gloire pour le prince ma-- 9 gnanime que vous n'admirez certainement pas plus » que moi^ si après avoir triomphé par les armes, » si après avoir détrôné notre oppresseur , il détrô- 9 nait encore notre révolution. Que faut-il faire pour y cela , Madame? Ce que j'ai indiqué dans le discours » que vous m'avez demandé et que j'ai l'honneur de » vous envoyer. Choisir les bons, écarter les méchants ;
» tandis que Timpiété et tous les crimes continueront » à être en honneur , nous espérerons vainement de » sortir de Tabime et cette immense population qui » vient de manifester son esprit par Texcellence de » ses choix , perdra le fruit du seul effort qu^elle ait » fait depuis quinze ans , pour se relever. Je désire » bien, Madame, que mon discours obtienne votre » approbation ; vous y trouverez du moins , je Tes- » père j les sentimens et les principes d'un honnête j> homme. »
Alexandre lut cette lettre dont Tauteur lui fut présenté par Madame de Krùdener. « Ce prince, dit M. de Chateaubriand ^ y ce était aussi grand par Tàme que S) Napoléon Tétait par le génie ; ses paroles ont un j> caractère de magnanimité qui manque à Thomme » étonnant devant lequel il s'éclipsait. <c Et ailleurs : a II avait Tàme forte et le caractère faible. » M. de Chateaubriand avait au contraire plus de grandeur dans Fesprit et le caractère que dans Tàme ; une relation entre ces deux hommes, devait donc tourner à Tavantage de tous deux , en les complétant, mais Tabsence d'une certaine culture intellectuelle empêchait l'Empereur de s'incliner suffisamment devant « le Roi des talens de notre âge. » Puis, il faut le dire, cette royauté du génie était autrement exigeante que celle de Tempereur de Russie et elle prétendait
* Congrès de Vérone.
bien au-delà de cette élégance afTectueuse , dont Alexandre savait cependant varier les nuances avec un goût exquis.
Avec ce tact qui le distinguait^ TEmpereur comprit très-vite que les protestations d'estime et de respect de M. de Chateaubriand n'étaient , au fond , que comme une belle tirade, dans le beau rôle que récitait ce noble acteur : sa sensibilité en fut froissée et il se renferma dans la dignité de son rang. Sept ans plus tard, quand il le retrouva au congres de Vérone , celte réserve subsistait encore ; il se montrait affable^ mais craintif de se livrer à M. de Chateaubriand qui ne daignait pas s'en apercevoir. A celte admiration profonde qu'il avait témoignée au Czar en 1815, s'était substituée sans combat et par la pente naturelle du caractère de M. de Chateaubriand , une hauteur d'insouciance dont l'expression altière n'appartient qu'à lui. « Alexandre, dit-il, était » un peu sourd ; nous n'aimons pas à parler haut , » et notre indifférence pour les princes est si grande y » que nous ne nous étions pas même douté de la j> froideur de Thomme , dont tout le monde menx> diait un regard. »
M. de Chateaubriand raconte ensuite avec une candeur qui provoquerait le sourire , s'il n^était comprimé sur nos lèvres , par une respectueuse compassion, qu'après que M. de Montmorency eut quitté Vérone, l'Empereur le fit appeler. M. de Chateau-
briand prend alors une grande résolution, il s'humanise , jusqu'à hausser imperœpliblement la voix, de manière à en faire parvenir les accents jusqu'au tympan rebelle d^ Alexandre. La victoire est instantanée, ex Nous ne nous fumes pas plutôt vus face à » face , un quart . d'heure , que nous nous plûmes ; mais le succès qui avait couronné sa condescendance n'eut point suffi peut-être pour encourager le noble vicomte a poursuivre ses avantages , si la politique ne l'y eût convié, a Préoccupé de la guerre M d'Espagne , n'y voyant d'obstacle dangereux que la » jalousie britannique, nous nous efforçâmes de gor » gner un peu Alexandre , afin de l'opposer aux ma- » lignités du cabinet de Londres.
Nouveau changement de scène , nouveau triomphe ! ff Nous osons dire qu'Alexandre est devenu notre » ami , si les princes ont des affections , et s'il peut V y avoir amitié entre des hommes que d'aussi gran- » des distances séparent. »
Une fois ébranlé au point d'admettre la possibilité de l'amitié d'Alexandre, M. de Chateaubriand lui resta fidèle ; mais encore ici , il n'a pu en convenir sans prendre toutes ses réserves, sans nous montrer tout ce qu'il a dû lui en coûter, et sans nous faire admirer la rareté du fait, a Alexandre est le seul prince » pour qui nous ayons jamais éprouvé un sincère at- » tachement. )> Tous les autres^ il les a feints de son mieux , il les aura parés du prestige de sa parole ou
— Sade phrases bien sonores ; il n'y avait rien au fond, de sincère, que le respect et la fidélité. 11 ne pouvait donner davantage. On se sent le cœur serré, tout en constatant avec joie Theureuse exception faite en faveur d'Alexandre par M. de Chateaubriand, et c'est sous une impression de mélancolie que nous restons , en pensant qu'il était et se savait déshérite des vives jouissances de la sensibilité. Ces jouissances , trésor des petits et des pauvres en esprit, qui coudrait les échanger avec les. plus beaux dons du génie atteint de cette impuissance d'aimer?
Nous nous sommes laissé entraîner bien loin par les rapports de l'illustre auteur du Génie du Christianisme avec l'empereur de Russie. Toutefois, qif il nous soit permis de mentionner encore l'expression de l'admiration qu'il inspirait à M. de Lamartine. Elle n'était pas moins vive que celle de M. de Chateaubriand : était-elle plus sincère et plus profonde? M. de Lamartine cJiantait alors F amour, la verlUy le génie Mais depuis
EPITRB A L*B1IPBEBUR ALBXAHDRB.
Oui , toujours les héros ont aimé les beaux vers : La lyre du poète a l'accent de la gloire, Pour l'oreille des Rois, ses sublimes concerts
Sont un prélude de. Thistoire.
Mais 9 toi , qui pour marcher à l'immorlalité , N*as besoin que du temps et de la térité ; Qui y dédaignant les sons d'une lyre asservie , Ne feux d'autres flatteurs que ton siècle et ta vie ;
Je ne Tiens point l'offrir ce doux poison des Bois, Que sotttent de nos mains , leur majesté respire , Ni comme chaque écho de ton immense empire, Te répéter de loin , le bruit de les exploits , Ton cœur repousserait cet impuissant hommage : Qulmporte à la vertu la voix da genre humain ? Ton juge est dans le Ciel, ta gloire est dans ta main. L'atenif d*un grand homme est encor son ouvrage. Je viens te consacrer les modestes accens
D'une muse aux cours étrangère, Qui ne vendit jamais anx maîtres de la terre,
N% sa candeur , ni son encens. Éprise d*ttne chaste et modeste harmonie.
Elle aime à murmurer le nom du Roi des Rois.
Elle chante Tamour , la vertu , le génie , Et tu reconnaîtras ton Ame dans sa voix.
Ah ! puisse-t-elle au moins , le soir , quand tu déposes Ce sceptre qui brisa le joug de TUnivers , Te suivant en secret dans les berceaux de roses, Endormir tes eunois au bruit de ses concerts. Si ton front fatigué du poids de la couronne, Un moment sur ton sein , s'épanche et s'abandonne.
Puissent des chants mélodieux , > Appeler sur ce front, que la gloire environne. Ces songes de Platon qui descendent des cieux, Et puisse-t-elle alors, avec grâce te dire, Qu'il est loin du climat que le Ciel t'a donné. Un œil qui te cotitempie , une âme qui t'admire , Un cœur qui t'aimerait, si Mais ce mot expire
Devant un sage couronné.
L'Empereur avait pris en afïectlon sérieuse un ami de Madame de Krûdener, c'était Bergasse. Son influence assez marquée dans les conseils de la Restauration , la part qu'il prit à la nomination du duc de Richelieu, et à beaucoup d'autres mesures
importantes, datent de ses rapports avec Alexandre » qui avait fait, à la cour, un éloge mérité de son expérience des hommes et des choses ^.
Le haron de Gérando tout en vouant une grande vénération à TEmpereur , cherchait surtout k appliquer , à utiliser pour la société , les doctrines que Madame de Krûdener venait d'inaugurer pour ainsi dire, au sein de la foule indifférente qui l'entourait. Le cœur sympathique de M. de Gérando avait hi^i vite compris tout ce que la cause du piogrès social gagnerait, si ses amis arboraient franchement Téten* dard de FEvangile. a J'aurais bien voulu vous pos- » séder ici quelques moments dans ma solitude , » écrivait-»il à M. Empaytaz, et y goûter le charme de » vos entretiens : tout ce qui tient à notre amé- » lioration religieuse et morale est notre première » affaire , et j'ai trouvé dans votre commerce et dans » celui de notre excellente amie, bien des impres- » sions douces et utiles pour ce grand intérêt , mais » il nous faudrait en causer encore. » C'est dans la même lettre ^^ qu'il proposait à Madame de Kriidener et à M. Empaytaz de les conduire à Saint-Lazare.
* M. Villena?e s'est trompé quand il a aitribué à Bergasie , à Madame de Kriidener et à la Duchesse de Poligaac une démar* che colleetive auprès de Louis XVIII, pour obtenir la grâce du maréchal Ney. Â cette époque , DKIadame de Kriidener avait quitté Paris.
** Nogeat sur Marne , 8 septembre.
Cette visite eut lieu le 7. Là , H. de Gérando eut la preuve de la puissance de FEvangile pour toucher et remuer les consciences, et il aimait à raconter Fimpression profonde que la parole onctueuse et tendre de Madame de Krûdener avait produite sur ces cœurs flétris par le vice. Selon M. Sainte-Beuve y Madame de Krûdener eut tort de ne pas retourner h Saint- Lazare , et il en conclut contre elle , qu'elle n'avait ni discipline , ni ordre fixe y ni doctrine arrêtée. Rien de plas honorable assurément que cette sympathie de notre ami en faveur des malheureuses prisonnières. Nous ne déciderons pas si Madame de Krûdener a fait en ce cas, tout ce qu'elle a dû, mais pouvait-elle être partout et suffire à tous les besoins ? Ne se dévouait-elle pas entièrement au service de son maître? Elle avait démontré ce qu'on pouvait faire dans les prisons par la foi et la charité : n'était-ce rien que de donner un exemple, qui dès-lors a trouvé des imitateurs? Madame de Krûdener était près de son départ. La haute société qui la réclamait , et l'empereur Alexandre pour lequel elle était venue à Paris, absorbaient tout son temps et toute son activité , et il nous semble qu'elle eut mérité plus justement le reproche qu'on lui adresse si elle les eut abandonnés. Pour se livrer, avec quelque chance de succès, k Tœuvre des prisons , qui demande une patience et une persévérance de tous les jours ^ il eût fallu y consacrer sa vie toute entière , et bien d'autres vies
avec la sienne. Qui ne sait d ailleurs qu^à cette époque ] administration des prisons rendait les chances d^amélioration parfaitement illusoires? aL'eflfet fut sou- » dain , croissant, dit M. Sainte-Beuve ; c'étaient des » sanglots 9 des éclats de reconnaissance. Quand elle » sortit, les portes étaient assi^ées, les corridors 3» remplis d'une double haie. On lui fit promettre » de revenir, d'envoyer de bons livres, etc. » Le journal de Madame Armand , présente à cette visite, ne parle point de cette promesse. « Elles ont té- » moigné le désir d'avoir souvent de semblables » visites. Que de bien on pourrait faire à ces » pauvres âmes en allant souvent les voir I La » séance s'est terminée par une prière faite par M. » Empaytaz. »
Enfin , tous les pécheurs , tous les cœurs auxquels s'applique la parole de la régénération, toutes les âmes auxquelles il fallait crier : Repentez-^ous et vous convertissez, n'étaient pas à Saint-Lazare. Madame de Krùdener le savait bien quand elle écrivait :
a J^ai sur ma table, un amas de lettres arriérées
» aussi haut que le Mont-Blanc , et je ne réponds à » personne; on s'en plaint : mais les visites se succèdent » tellement chez moi , que je ne dîne que bien rare-
» ment Ne me mêlant a rien de terrestre, j'ai
» pu tout franchir , tout dire et prêcher la repenu tance et la rémission des péchés par le sang du » Sauveur.... Oh! que cette mission est belle, c'est
» elle qui fait régner, quand les rois de la terre » tremblent ! »
Le 1 septembre , anniversaire de la naissance de Fempereur Alexandre , il devait passer une grande revue de son armée dans les plaines de Vertus y en Champagne. Il désira que Madame de Krûdener fut présente Il la cérémonie religieuse du lendemain, et le duc de Doudeauville s'empressa de mettre à sa disposition son château de Montmirail , pour lui servir de première étape. Elle partit le 8, à 9 heures du malin, accompagnée de Madame de Lézay , dont la voiture cassa à une poste de Montmirail. Madame de Krûdener prit les devants avec Madame Armand et M. Empaytaz, pour renvoyer sa voiture à Madame de Lézay. On n'arriva à Montmirail qu'k 10 heures. A minuit seulement, M. et Madame de Berckheim et Madame de Lézay purent rejoindre Madame de Krûdener.
La journée du lendemain fut consacrée à la lecture , à la méditation , à la prière , et à chanter les louanges de Dieu sous les ombrages du parc. Le soir Madame de Kriidener arriva au Mesnil , où l'empepereur lui avait fait préparer des logemens, chez M. de Pinteville qui lui fit un accueil digne d'une leDc recommandation.
M. Sainte-Beuve n'a pu se refuser à égayer un peu le séjour de Madame de Krûdener, chez M. de Pinteville : V Dans ce château, où elle fut près du camp » de Vertus, tout l'entourage de Madame de Krû-
» dener , plus ou moins , prêchait à son exemple ; » sa fille y son gendre, prêchaient la famille du vieut » gentilhomme qui la logeait ; la jeune femme de » chamhre elle-même , prêchait le vieux domestique » du château. Quelques mots engagés à la rencon- » tre , n'importe h quel sujet et en quel lieu , ser- » vaient de texte , et sur un escalier , sur un per- » ron , au seuil d'un appartement , l'entretien tour- » nait vite en prédication. Le respect, pourtant, et » une sorte d'admiration s'attachaient à elle et cor- » rigeaient l'impression de ses alentours »
L'arrivée tardive et le départ matinal de Madame de Krûdener le lendemain , ne permettaient pas tant de prédications. D'ailleurs nous voulons hien que le ^emps seul ait manqué, et nous ne doutons pas que si l'occasion s'en fïit présentée , Madame de Krûdener et ceux qui l'accompagnaient , n'eussent été bien heureux de témoigner leur reconnaissance sincère à des hôtes si obligeans , en leur faisant le plus grand bien que l'on puisse faire aux hommes dans ce monde, celui de les entretenir de l'amour de Dieu.
Le 1 1 , elle se rendit h Vertus , où un accident arrivé à sa voiture , la retint près d'une heure au milieu d'une foule immense accourue pour être témoin de la cérémonie. Le journal de la bonne Madame Armand, nous a conservé le récit de ses impressions pen* dant cette matinée, dans un langage moins brillant que celui de M. Sainte-Beuve. « La voiture répara.
» dit Madame Armand, nous avons cheminé jusqua » l'entrée de la plaine inclinée , et nous nous sommes » placés sur le Mont- Aimé, où nos places étaient assin gnées près de la tente de TEmpereur. Là se dérou- » lait à nos pieds une grande plaine où se trouvaient j> réunis 1 50,000 russes, divisés en sept corps dVmées » qui faisaient autant d'églises où les Popes célébraient » le culte rendant grâce au Dieu des armées , de la pro- » tection particulière qu'il a daigné accorder à Tarmée D de son zélé serviteur Alexandre. 11 était là, ce cher » Empereur , et rendait doublement grâce de sa naisv sance et de sa conservation au jour de son anniver- » saire. Prosterné en terre , il priait et il offrait ainsi » son cœur en sacrifice, v
Rien assurément dans cette prose bien simple, ne se ressent de la réception splendide que Tempereur de Russie fit à Madame de Kriidener , selon M. Sainte- Beuve. « Dès le matin, dit-il, les voitures de TEm- » pereur la vinrent prendre, et les honneurs que » Louis XIV rendit à Madame de Maintenon , au camp » de Compiègne, ne surpassent point la vénération » avec laquelle le conquérant la traita. Ce n'était pas » l'arriére petite-fille du maréchal Munich , sa sujette 1 favorite , c'était une envoyée du ciel qu'il recevait » et conduisait dans ses armées. »
Ici , comme partout , l'imagination de M. Sainte- Beuve l'a mieuic servi que son amour pour la vérité. Alexandre avait trop de tact et un sentiment chrétien
trop sincère, pour rien faire clans une pompe religieuse, de ce que Louis XIV fit au camp de Compiègne. Il n'y avait dans la cérémonie touchante du camp de Vertus, rien qui prêtât le moins du monde à ce parallèle avec tes fastueuses pompes du grand Roi.
Madame de Krudener ne chercha point k attirer les regards, ainsi que pourrait le faire croire le portrait que nous en a laissé M. Sainte-Beuve. « Tête nue ou tout au
» plus couverte d'un chapeau de paille Cheveux
» toujours blonds, séparés et pendants avec
» une boucle quelquefois, qu'elle ramenait et rattachait » au milieu du front, en robe sombre, à taille longue, » élégante encore par la manière dont elle la portait » et nouée d'un simple cordon. Telle, à cette époque, » on la voyait , telle , dans cette plaine , elle arriva » dès l'aurore , telle , debout , au moment de la » prière, elle parut comme un Pierre l'Ermite ,
» au front des troupes prosternées » Non,
non , elle vint en pauvre chrétienne humble et réjouie, prendre sa part d^une cérémonie religieuse et voilà tout.
Au retour^ Madame de Krudener s'arrêta encore au château de Montmirail et y passa avec les siens une délicieuse journée de recueillement et de prière. Le lendemain elle repartit pour Paris. Elle y avait été précédée par Alexandre impatient de se retrouver dans le cercle intime où il pouvait librement épancher les sentimens qui remplissaient son cœur. Déjà à plusieurs
reprises, il avait envoyé à Thôtel Montchenu s'informer si Madame de Krûdener était de retour : il avait même expédié un courrier k sa rencontre y dans la crainte d'un accident, lorsqu'elle arriva. Il vint aussitôt , apportant sa bible pour relire le psaume chanté par Tarmée Russe. « Ce jour a été lé plus beau de ma » vie, dit-il, jamais je ne l'oublierai . Mon cœur » était rempli d'amour pour mes ennemis. J'ai pu » prier avec ferveur pour eux tous ; et c'est en pleu- » rant au pied de la croix du C3brist, que j'ai » demandé le salut de la France. »
Les impressions de Madame de Krûdener étaient à l'unisson des siennes. Elle les consigna dans une brochure intitulée : Le camp de Vertus , où l'enthousiasme prophétique lui a fait atteindre , des beautés lyriques justement célébrées par M. X. Marmier.
Les fragments reproduits par lui et par M. Sainte- Beuve nous dispensent de toutes citations.
La foule affluait plus que jamais chez Madame de Krûdener à son retour de Vertus, où sa présence avait révélé si hautement la bienveillance et |la faveur d'Alexandre. Elle s'efforça de profiter de cette impression pour faire pénétrer dans le cœur de ses auditeurs quelques vérités salutaires.