CHAPITRE XX
Septembre 1915— i9i9«
lit Siiate-AllUvce. — - Nobles pensât d'Alexindie. — Errcnr «xcntable* «— Cobt^aences douloureaset. — Alexandre consulte Madame de Krûdener. — Son. bomilit^, <^- Traita de la Sainte- Alliance. <— T^moi(fna(fe de M» Alexandre de Stourdsa» — • Capefig^ue. — Alphonse Rabbe. •— Le grand-dttc Georges de Mce* klonbonrg* — L*Évêque Ejlert. <^- Conversation avec Alexandre sur Porigine de la Sainte- Alliance» •— Objection contre le r^it de révêqne Ejlert. — Reconnaissance d'Alexandre. — Rapprochement de la Sainte-Alliance de i8l5 avec celle dont parle Daniel. — • Lettre de Madame de Krttdener \ Alexandre* — Le duc de Doudcauville et la colonne de Vertus. — - Difficulté financières» •— Désintéressement de Madame de Kriidener. — Secours imprévus. — Départ d'Alexandre.— Visite de Madame de Kriidener à Dncis»-— • Vers qu'il lui adresse* •— Départ pour la Suisse. — • Appréhensions de la diplomatie. ^ Arrivée à Bftle. <^- Fondation de la Société des Traités« — Visite du baron Pau] de KrÛdener. —Madame de Kriidener se rend à Berne« — Elle en est renvoyée. — M Fischer, —Madame de Kriidener a Zoffingen.— Réunions religieuses à BÂle —Effets de la prédication. — Opposition du monde. — Réfutation de quelques calomnies» — Leftre de Madame de Kriidener. — Emeutes. — > La police intervient. — Conversation avec un commissaire de police. — Conversion du professeur Lacfaenal et du curé de Berne, M. Dolder. ^ Madame de Kriidener en présence dn clergé catholique* <^- Départ de M* Dolder*
009 abordons le fait qui a rendu le nom de Madame de Krûdener , célèbre en le rattacbant au souvenir du grand acle politique , de la Sainte «Alliance. Il est assez généralement reçu aujourd'hui, que l'initiative de ce traité appartient exclusivement à Alexandre, qui depuis long-temps sentait le besoin de faire une confession éclatante de son amour et de sa reconnais-
sance envers Dieu. Toutefois , cette pensée ne germa que depuis sa reunion avec Madame de Krudener^ et elle se réalisa au moment où une sainte harmonie et une étroite communion religieuse faisaient vibrer à Funisson toutes les cordes sensibles de leurs cœurs.
Alexandre pressé par sa conscience de confesser sa foi , ne pouvait s'en tenir aux simples manifestations d^une vie ordinaire d'amour et d'obéissance. En prenant possession de la vérité, ce vœu, ce cri, cet espoir du genre humain , il avait été saisi par elle, et il en avait compris et accepté les inévitables conséquen-^ ces. Il croyait que retenir cette vérité captive, ce serait, pour aiiKi dire , vouloir retenir captif Dieu lui-même et Tempécher de se répandre au milieu des hommes; et que de toutes ses obligations, la première en date et en importance , c'était de leur faire connaître Dieu. Il savait que la sécurité, Fabondance, Tordre et la paix étaient attachés à la diffusion de cette connaissance dont il voulait faire le principe de son gouvernement.
Mais à ses yeux , ce n'était point assez. Frappé du mensonge qui dominait tous les faits de Tordre politique, il voulait essayer de les faire disparaître. L'univers qui avait les yeux sur lui , était en droit de lui demander compte de l'application qu'il faisait de ses croyances, à sa conduite comme souverain. Alexandre reconnaissait que le chrétien ne pouvait répudier la solidarité des actes de l'empereur, ni
Tautocrate rester au-dessous du fidèle, dans la sphère de ses devoirs. Telle fut la pensée qui donna naissance au traité de la Sainte-Alliance : mais l'intention pure et chrétienne qui y présidait ne suffisait pas malheureusement pour revêtir, cet acte du sceau divin , et pour lui faire produire les magnifiques résultats que rêvait Alexandre. Ce qu'il y eut d'erroné et d'humain dans cette œuvre , ce fut la trop grande confiance que mit Alexandre dans ses alliés. Plus tard, une sorte de Compelle intrarè qui imposa aux états secondaires l'obligation de souscrire sans conviction , et plusieurs en frémissant de colère, aux principes chrétiens de la Sainte-Alliance , en fit méconnaître le hut et l'exposa aux attaques acharnées des partis» Alexandre avait tenté l'impossible , en voulant christianiser le monde ; il s'était flatté sans raison, de pouvoir r^ler par l'évangile, les rapports des états et des hommes qui ne sont pas soumis à l'évangile, mais ce fut l'erreur d'un noble cœur, d'autant plus excusable, qu'Alexandre cumulant dans son empire les pouvoirs civils et religieux , ne pouvait se rendre compte , à quel point le règne du Christ est peu de ce monde. Pour avoir méconnu cette vérité, il $ema sa route d'inextricables difficultés : il vit ses nobles désirs livrés à la risée et fut abreuvé d'ingratitude par ceux auxquels il se dévouait ; enfin, la lutte sourde, mais acharnée qu'il eiit à soutenir contre ceux qui ne feignaient de le seconder que pour paralyser son action, et d'entrer dans
ses vued , que pour mieux les trahir y remplirent d'amertumes les derniers jours de sa vie et en abrégèrent le cours.
Quelques jours après son retour à Paris y Alexandre dit à Madame de Krûdener :
— « Je vais quitter la France , mais avant mon » départ , je veux par un acte public , rendre à Dieu » le Père , le Fils et le Saint-Esprit , Thommage que » nous lui devons , pour la protection qu'il nous a » accordée, et inviter les peuples à se ranger sous » Tobéissance de TEvangile. Je vous apporte le projet 3» de cet acte, vous priant de l'examiner attentivement 3» et s'il y a quelqu'expression que vous n'approuviez » pas, vous voudrez bien me le faire connaître. Je » désire que l'empereur d'Autriche et le roi de Prusse » s^nnissent a moi dans cet acte d'adoration , afin que j» l'on nous voie comme les mages d'Orient, reconnaître n la suprême autorité du Dieu-Sauveur.
)• Vous vous joindrez à moi pour demander à Dieu » que mes alliés soient disposés à le signer. 3»
Le lendemain , l'Empereur revint , et après avoir fait droit aux observations peu importantes qui lui furent faites, il emporta cet acte, tel qu'il est connu, sous le nom de Sainte-Alliance. Le voici :
« Paris 9 le 14-96 septembre 1815.
AU ROM DE LA TRftS-SAlATB ET INDIVISIBLE TRINITÉ. *
» LL. MM. l'empereur d'Aulrîcbe, le roi de Prusse etTempereur de Russie , par suite des grands cvcuemeiis qui ont si-
gnalé en Europe le cours des trois drrnicrps anni'cs, et prîncipalcment des bienfaits, qu'il a plu h la divine Providence de répandre sur les étals dont les gouvernemens ont placé leur confiance et leur espoir en elle seule, ayant acquis la conviction intime qu'il est nécessaire d'asseoir la marche i adopter par les puissances, dans leurs rapports mutuels, sur les vérités suMimes que nous enseigne rétcrnellc religion du Dieu Sauveur;
» Déclarent solennellement que le présent acte n'a pour ol^jet que de manifester, à la face de TUnivers, leur détermination inébranlable de ne prendre pour rtgle de leur conduite, soit dans Tadminislfalion de leurs états respectifs , soit dans leurs relations politiques avec tout autre gouvermement , que les préceptes de celte religion sainte, préceptes de justice, de charité et de paix , qui , loin d'être uniquement applicables à la vie privée , doivent au contraire induer directement sur les résolutions des princes et guider toutes leurs démarches, comme étant le seul moyen de consolider les institutions humaines et de remédier à leurs imperfections.
» En conséquence, LL. MM. sont convenues des articles suivans :
» Article !•'. Conformément aux paroles des saintes Ecritures , qui ordonnent à tous les hommes de se regarder comme frères , les trois monarques conlractans demeureront unis par les liens d'une fraternité véritable et indissoluble^ et se considérant comme compatriotes, ils se prêteront , en toute occasion et en tout lieu , assistance, aide et secours; se regardant envers leurs sujets et armées, comme pères de famille, ils les dirigeront dans le même esprit de fraternité dont ils sont animés , pour protéger la religion , la paix et la justice.
Art. 3. En conséquence, le seul principe en vigueur, soit entre lesdils gouvernemens, soit entre leurs sujets, sera celui de se rendre réciproquement service, de se témoigner, par une bienveillance inaltérable , l'affection mutuelle dont ils doivent être animés , de ne se considérer tous que comme membres d'une même nation chrétienne , les trois princes alliés ne s'en- Tisagenl eux-mêmes que comme délégués par la Providence pour gouverner trois branches d'une même famille, savoir :
A L'AaIriche,
» La Prusse y
» La Russie ;
» Confessant ainsi que la nalîon chrétienne » dont eux et leurs peuples font partie , n*a réellement d'autre souTerain qui celui à qui seul appartient en propriété la puissance , parce qu'en lui seul se trouvent tous les trésors de l'amour, de la science, de la sagesse infinie, c'esl-à-dirc Dieu, noire divin Sauveur Jésus- Christ, le Verbe du Très-Haut , c'est-è-dire la parole de vie.
» LL. MM. recommandent , en conséquence , avec la plus tendre sollicitude à leurs peuples , comme unique moyen de jouir de celte paix, qui natl de la bonne conscience, et qui seule est durable , de se fortifier chaque jour d'avantage dans les principes et l'exercice des devoirs que le divin Sauveur a enseignés aux hommes.
» Art. 3. Toutes les puissances qui voudront solennellement avouer les principes sacrés qui ont dicté le présent acte, et reconnaîtront combien il est imporlant an bonheur des nations, trop long-temps agitées, que ces vérités exercent sur les destinées humaines toute Finfluence qui leur appartient , seront reçues avec autant d'empressement que d'alTeclion dans cette saintealliance.
» Fait triple et signé à Paris^ Tan de grâce 1815, le 14—i6 septembre.
» Signé : Frauçois.
» Signé : FRÉbàRIC-liUILLAUME.
» Signé : Alexandre. »
Notre respectable ami, M. Alexandre de Siourdza, alors secrétaire de TEmpereur , confirme l'exactitude de notre récit , en attribuant a ion Souverain toute la pensée religieuse de cet acte, a Je fus lé premier, » nous écrit-il , à copier , et à retoucher Tacie de la » Sainte^AUiance , écrit tout entier, au crayon, de la » jxiain de l'Empereur. J'ignore si Madame de Krû-
» clencr a eu quclqu'influcnce sur la pensée et la » réJaciion de ce document mémorable ; ce dont je n suis intimement convaincu , c'est qu'il appartenait » essentiellement à la pensée et au sentiment religieut » d'Alexandre. Hors de ces principes chrétiens, toute » fraternité entre les nations, ne sera jamais qu'un » fantôme et un fantôme sanglant, a
Il paraîtrait, d'après M. Capefîgtie , qu'Alexandre copia le travail de M. de Stourdza : « J'ai sous led » yeux l'original de ce traité, tout entier écrit n de la main de Tempereur Alexandre , avec les cor* » rectîons de Madame de Krûdener. Le mot de Sainten Alliance est écrit par cette femme extraordinaire, n
Alphonse Habbe prétend que « Madame de Krû- » dener voulait christianiser le monde, selon les prin- 91 cipes de l'Eglise primitive , qu'elle voulait la paitt )• imiverselle, ^t ne voyait d'autre moyen d'y par- » venir que l'alliance des puissances du siècle, ci-
» mentée par la religion -.. Selon d'autres per-
» sonnes, c'est au sortir d'un entretien où cette » femme extraordinaire épanchait son âtne avec une n éloquence admirable , que l'Empereur , saisi d'un » transport religieux et philantropique , enfanta ce » projet. «
Nous ne prenons pas la peine de contredire cette dernière assertion hors de toute vraisemblance. Deux autres témoignages méritent encore d'être rappelés.
Le premier est celui de l'excellent et respectable
Grand-duc de Mecklembourg-Slrélilz , frère de la reine de Prusse que nous avons déjà cité au sujet de la relation de Madame de Krûdener avec la Reine. Il cf pense que la sainte-alliance que l'empereur pro- » posa et fit réussir ne doit être considérée que comme » l'ouvrage de Madame de Krûdener. — Soyez sûr, » écrit-il, que je ne le dirais pas si je ne le savais po- » sitivement. » Nous avons déjà exprimé notre sentiment à ce sujet. Le second est celui de Tévêque Eylert qui a rapporté tout au long une conversation qu'il eut avec Alexandre , où l'initiative de la sainte-alliance est attribuée entièrement au roi de Prusse.
Voici ce morceau :
c( Aux jours de Lutzen , de Dresde, de Bautzen ,
« disait Alexandre à l'évcque Eylert, après lantd'ef-
» forts inutiles où, malgré le plus grand héroïsme,
» nous ne pûme^, votre roi et moi; nous soustraire à
» cette conviction que le pouvoir des hommes , était
» peu de chose, et que TAllemagne était perdue,
j> à moins d'un secours et d'une bénédiction spéciale
» de la providence , nous chevauchions côte à côte ,
> votre roi et moi , sans escorte , sérieux , et livrés à
» nos réflexions. Nous restions muets l'un et Tautre.
» Enfin, ce plus cher de mes amis rompit le silence,
)> pour m'adresser ces mois : — Cela ne peut pas aller
» ainsi ; nous sommes dans la direction de l'orient et
)» c'est à l'occident que nous voulons , que nous de-
)» vous marcher. Nous y jxirviendrons , Dieu aidant ,
— iO\ —
» maïs si, comme je Tcspèrc , il bénit nos eflbrls réii- » nis, alors, proclamons, en face du monde entier, » noire conviction qu'a lui seul appartient Thonneur. » Nous nous en fîmes la promesse, et nous nous serra* » mes la main sincèrement. Vinrent les victoires de » Kulm, de Katzbach, de Grossbeeren , de Leipsick, » et lorsque , arrivés à Paris , nous fumes au bout de » notre pénible course, le roi de Prusse rappela nos » saintes résolutions, dont il avait eu la première pen- » sée, et le noble empereur d'Autriche, François I", » qui partageait nos vues, nos sentimens et nos ten- » dances , entra volontiers dans notre association. La » première idée de la Sainte-Alliance fut conçue dans » une heure de gravité , elle fut réalisée dans une » heure pins belle de gratitude et de bonheur. Elle » n^est nullement notre œuvre, mais l'œuvre de Dieu. » Le Rédempteur a lui-même inspiré toutes les pensées » que cet acte renferme, tous les principes qu'il procla- » me. Quiconque ne reconnaît et ne sent pas cela > » quiconque ne voit là que des arrières pensées et les » desseins secrets de la politique , n'a point de voix » dans cette discussion, car il serait superflu de l'y » admettre. * »
Quoiqu'il en soit, il n'y a pas au fond désaccord enlrc ces opinions, et, nous aurons probablement toute la vérité, en attribuant à Frédéric-Guillaume III, la pre-
* Charaklerzûge und historische Fragmente aus detn Leben Friedrich mUhclms II/. Tom. II , 246 , 248.
luière pensée cVadoraiion et de reconnaissance qu^Alexandre développa et formula, dans ce brouillon, mis au net par M. de Stourdza. L'approbation et les corrections sollicitées de madame de Krûdener sont un fait acquis, aussi bien que la signature plus ou moins spontanée de la Prusse et de T Au triche.
Le seul détail qui nous génê, c^est la diflGculté d^ao« corder le récit d'Eylert avec l'assertion du grand duc de Meklembourg. Frère d'alliance et de cœur du roi de Prusse , comment aurait-il ignoré l'initiative attribuée h ce dernier , initiative qui semble pea justifiée par la visite qu'Alexandre fît , le lendemain de la signature du traité y à madame de Knidener , pour lui raconter avec une grande Joie, que ses alliés avaient consenti à signer avec lui. 11 demanda que tous se joignissent à lui , pour remercier Dieu de ce bienfait, et M, Empaytaz prononça une fervente prière d'actions de grâces.
Encore un mot sur la Sainte-Alliance , dont le nom désigne , dans la prophétie de Daniel , une alliance formée par les souverains qui régneront au dernier temps. 11 y est question des luttes qui auront lieu entre le Roi de l'Aquilon et le Roi du Midi. Ce dernier s'avance avec une armée considérable , mais il est battu à cause des complots formés contre lui par ceux qui Tentourent, et beaucoup sont blessés à mort dans le combat. Quelques autres détails pris isolément ont fait supposer que Madame de Krûdener consi-
dérail les événemens de 1815 comme un accomplissement de la prophétie de Daniel. Nous ne le pensons pas et nous voyons clairement qu'elle ne partageait pas les espérances d'Alexandre d'amener sur la terre le règne de l'Evangile prédit par les prophètes, lorsqu'elle
lui écrivait après son départ de Paris : « Vos vues
» sont grandes et belles , mais vous ne pouvez les ef- » fectuer encore , il faut que vous ne songiez qu'à » vous régénérer , afin de tout régénérer autour de » vous ; il faut que tout patte encore par une grande » crise. L'Allemagne qui porte en elle le germe de » la destruction sera bouleversée. Les Turcs vont pa* j» raître; les Anglais ne sont pas sûrs.....« » •
Madame deKrûdener croyait peut-être plus prochains qu'ils ne Tétaient les grands événemens qu'elle an« nonce. Peut-être même se trompait-elle complètement; mais ce qui est certain , ce qui est beau , c'est qu'elle ne perdait point de vue la sanctification d'Alexandre ; qu'elle comprenait qu'il n'y avait qu'une chose nécessaire pour lui , c'était de se tenir dans l'obéissance, et qu'elle avait la franchise de le lui dire sans craindre de le blesser. Cette loyauté et cette fidélité chrétienne ont droit à tout notre respect ^ en nous prouvant qu'elle n'était ni moins fidèle , ni moins zélée à presser chez les chrétiens le travail du renoncement et de la sanctification, qu'à signaler aux mondains cette plaie du néant de la foi , de Tindifférence et du scepticisme mode;*ne, < cette plaie , dit M. Sainte-Beuve,
» qu'avec plus au moins craulorité , de génie , iVil- )» lusion et de hasard ont soudée, adoucie , aigrie, » déplorée et tourmentée tour à tour , ceux qui , en » des sens divers , tendent au même but de la grande » régénération du monde, Sainl-Martin, de Maystre , » Saint-Simon , Ballanche , Fourier et Lamennais. »
La veille du départ d'Alexandre, le duc de Doudeauville apporta à Madame de Krùdener le pix>jet d'une colonne destinée à immortaliser la revue de la plaine de Vertus.
Elle portait plusieurs inscriptions sur le piédestal.
Du côté de l'orient :
Je viens bientôt. Oui, Seigneur , viens! La sentinelle attend l'aurore, et Israël attend son Dieu.
A Toccident.
Que toute langue confesse le nom de Jésus-Chrisl ^ et que tout genou se ploie devant lui.
Au nord :
Vous, toutes les nations, louez le nom de rEternel. Vous, tous les peuples, célébrez-le. Voici mon serviteur qui vient d'Aquilon et il prospérera.
Du côté du sud on lisait le récit de la fête*
Au moment de quitter la France, Alexandre demanda a madame de Krùdener de venir le joindre bientôt à St-Pétersbourg. H élaii loin de se douter qu'elle fut alors dans une gêne financière qui rendait ce voyage impossible. Tonte entière à sa mission, elle avait complètement oublié le soin de ses intérêts terrestres. Ainsi,
— iOo —
le baron de Krûdener avait obtenu, en récompense de ses services y comme cela se pratique en Russie , une terre , du nom de Mazik , pour un certain nombre d'années. Sa veuve et ses enfants en avaient la jouissance après lui. Il est d'usage qu'au terme de cette jouissance, on demande une nouvelle concession, qui n'est jamais refusée , à moins de motifs très-graves. Le moment de présenter cette requête était arrivé , pendant qu'Alexandre était à Paris. Après avoir prié, pour connaître son devoir , non-seulement pour elle, mais encore à l'égard de sa belle-fille et de ses propres enfants, fort intéressés à la continuation de ce bienfait, Madame de Krûdener se décida à ne point réclamer, et la terre passant en d'autres mains, elle perdit ainsi une source de revenu. Sa confiance en Dieu était telle qu'elle ne voulait rien demander à d'autres qu'k Lui.
« Eiant h. Paris, écrit-elle quelques mois plus tard, » j'avais besoin de fortes sommes, pour me défrayer » des grandes dépenses de ce séjour, acconipagnée 9 d^une suite si nombreuse. Vous pouvez penser ce » qu'elles devaient être , bien que je vécusse fort sim- » plement, tant de non-invités se trouvaient chez moi » chaque jour ! Nous apprîmes que l'empereur était » près de son départ. Il me le dit lui-même, et » je croyais alors devoir immédiatement le suivre. » Nous n'avions rien ; je le dis a Noire Seigneur fi- » dèle. — Vois-tu? Il n'y a rien là. El le jour sui-
» vant, ou peu après, un inconnu se présente et » demande la permission de loger chez moi. Je Ta- » vais vu une fois, quelque part, et il m'avait frappé. » Il entend quelqu'un me demander le paiement » d'un compte. — Permettez* moi, dit-il, de vous 9 présenter cent cinquante louis d'or. Us furent aus- » sitôt comptés. L'après-midi , il mit environ quatre » ou cinq mille louis d'or sur mon bureau. — Ils » sont k votre disposition , me dit-il , prenez-les et » usez-en selon votre volonté. Je le remerciai, mais » je n'acceptai que les cent cinquante , que je lui » dois toujours. La grande somme resta encore long. » temps dans mon bureau. Il n'ajouta rien de plus. » Je le racontai le soir à Tempereur, qui me répondit : » — Pourquoi ne m'avez-vous rien dit î
» Plus tard, après le départ de l'empereur, le Sei- » gneur nous ayant montré que nous devions rester » plus long-temps dans cette ville, nous nous retrouva- » mes, au bout de quelques semaines, dans une position » critique.
)i — Demain, dit la cuisinière , je ne cuirai » plus.
» — Eh bien ! dit Empaytaz, nous ne mangerons }i plus. Mais le Dieu de miséricorde ne nous laissa D pas arriver jusques-là. Le lendemain arriva le ban- » quier de Carlsruhe, qui apporta cinq mille francs. » C'est ainsi que nous sommes toujours conduits. »
Le 27 septembre , l'empereur Alexandre vint
prendre congé de madame de Krûdener et de ses amis. Cette séparation n^eut rien de douloureux, Tesporance de se retrouver bientôt et le sincère et vif désir d'Alexandre de se consacrer a Tavancement du règne de Dieu furent le sujet de leur dernier entretien et de leur dernière prière. En partant, TEmpereur laissa à Madame de Krûdener un passe-port de sa main , qui l'autorisait à se rendre en Russie , comme elle le vou« drait, avec qui elle voudrait et par la route qu^elle jugerait convenable.
Cependant elle ne put en user aussitôt qu'elle l'avait pensé. L'œuvre qu'elle croyait commencée chez plusieurs de ceux qu'elle avait connus et le désir de voir encore d'anciens amis la retinrent. Au nombre de ces derniers se trouvait Ducis, dont elle avait désiré si ardemment les louanges en 1803. Il avait atteint quatre-vingt-deux ans. Supérieur aux caprices et aux séductions de la fortune , Ducis avait traversé la révolution et Tempire sans rien perdre de sa dignité et de sa noble indépendance. 11 avait toujours cherché Dieu , mais il était abattu par la maladie , presqu'aveugle, impotent de la main gauche, lorsque Madame de Krûdener se rendit à Versailles pour lui parler des grands intérêts de soir cœur et des joies de l'éternité. En le quittant, elle priait Dieu de faire pénétrer plus profondément dans son àme les con-» victions et les promesses de la vie éternelle, dont le vénérable vieillard ne se réjouissait que faible-
ment. Le lendemain, elle reçut de lui les vers suivons :
O boata sol it ado!
O sola beatitudo !
S. BEAKJklO.
Hearease solîtade.
Seule béatitude , Que Yotre charme est doui !
De tous les biens du inonde.
Dans ma grotte profonde, Je ne vcui pins que vous.
Qu*un vaste empire tombe, Qu*est-ce au loin pour ma tombe , Qu'un Tain bruit qui se perd ?
El ces rois qui s'assemblent, El ces sceptres qui tremblent, Que les joncs du désert?
Mon Dieu ! ta croix que j'aime,
En mourante moi-même.
Me fait vivre pour toi.
Ta force est ma puissance ,
Ta grâce ma défense.
Ta volonté ma loi.
Déchu de l'innocence, Mais, par la repentance, Encor cher à tes yeux , Triomphant par les armes , Baptisé dans tes larmes.
J'ai reconquis les cieux.
Souffrant , octogénaire , Le jour pour ma paupière I^'estqu un brouillard confus.
Dans Tombre de mon être , Je cherche à rcconnattre , Ce qu'autrefois je fus.
mon père ! ô mon guide!
Dans celle Thcbaïde , Toi qui fixas nos pas , Voici ma dernière heore.
Fais, mon Dieu ! que j'y meure Gouverl de ton trépas.
Paul, ton premier ermite.
Dans ton sein qu'il habile , Exhala ses cent ans.
Je suis prêt; frappe, immole , Et qu'enOn je m'envole Au séjour des vivants.
Après avoir lu ces vers , Madame de Krûdener fondit en larmes et tombant à genoux , elle s'écria : — ¥ mon Dieu ! son cœur vit encore et il vit pour » toi ! »
Le 22 octobre , Madame de Krûdener quitta Paris. Avant de se rendre à Pétersbourg , elle comptait s'arrêter en Suisse , mais elle devait y faire rexpérience de cette parole de Jérémie : Je connais que la vie de Vhomme ne dépend pas de lui et quil nest pas au pouvoir de l'homme qui marche , de diriger ses pas.
Le rôle qu'elle avait joué depuis quatre mois^ était trop marquant pour n'avoir pas excité l'attention et les défiances d'une politique ombrageuse et peu favorable aux spéculations religieuses. On s^effrayait déjà du grand ascendant qu'elle avait pris sur l'Empereur de Russie, lorsqu'il lui demanda son approbation au traité de la Sainte- Alliance. La diplomatie autrichienne , forcée de subir en apparence^ du moins^ les dures néces^
sites de cet accord spirituel entre les peuples elles rois^ que rêvait Alexandre , s'était bien promis d'en neutraliser l'effet : mais il fallait pour cela, éloigner l'Empereur de Madame de Krûdener, et dès ce jour, tout fut mis en œuvre pour élever ce mur de séparation. Tandis que l'on devait peu à peu travailler sur l'esprit d'Alexandre pour le détacher d'elle , Madame de Krûdener allait se prendre elle-même dans les filets habilement tendus sur sa route. Pour échapper à ces embûches, pour conserver la confiance d'Alexandre qu'on s'efforçait de lui ravir , il aurait fallu le suivre immédiatement en Russie. Mais Madame de Krûdener n'avait d'autre volonté que de faire l'œuvre de Dieu et de pîirler du salut ; elle ne recherchait point la gloire humaine. La sinïplicité de la colombe qu^elle opposait aux artitifices et aux intrigues de la diplomatie, devait bientôt rassurer ses adversaires en leur montrant combien ils avaient tort de la craindre.
A peine arrivée dans le canton de Baie , à Binningen , Madame de Kriidener reçut la visite de M. Kellner, qui venait lui raconter les succès de l'œuvre biblique fondée sous ses auspices, deux ans auparavant et les progrès de Tévangile en Bavière, en Wurtemberg et en Autriche , par la prédication des curés Booz , Lindel et Gossner. Madame de Krûdener, d'accord avec MM. Kellner, Empaytaz et Spitiler, pour répondre à de nouveaux besoins , jeta les fondemens de la société des traités religieux, dont
M. Spittler devint Fàme. Ils s^occnpaient avec activité de cette œuvre naissante, lorsque le baron Paul de Kriklener, nommé a Fambassade de Russie près de la confédération Suisse , vint passer quelques jours auprès de sa mère et lui demanda de prolonger cette douce réunion en faisant un séjour chez lui hi Berne.
Celte proposition acceptée et bientôt réalisée , devait donner Téveil amt susceptibilités dont nous avons parlé. La foule attirée aux prédications qui avaient lieu chez Madame de Krûdener devint considérable. La police s'en inquiéta , et n'eut pas de peine à céder aux suggestions officieuses du cabinet autrichien , qui voyait dans cette continuation de Tœuvre de Madame de Kriidener , sous les auspices de l'ambassadeur de Russie y la confirmation de ses craintes. Le conseil secret décida qu'il ne serait pas permis à Madame de Krûdener de prolonger son séjour à Berne. En chargeant de cette communication difficile un des magistrats les plus distingués dont s'honore le canton de Berne , M. Fischer , dès-lors Avoyer , le Conseil voulut revêtir cette mesure de toutes les formes et l'entourer de tous les égards dâs à la mère de l'ambass^adeur de Russie.
En quittant Berne , Madame de Krûdener avait compté passer par Soleure. Son cocher l'ayant mal comprise, prit la route de Zoffingen. Elle se rappelait qu il existait à Zoffingen un homme très-
malheureux; clic le fit chercber. 11 arrive, elle lui parle avec une affectueuse sympalliie et cet homme qui disait cVabord : « Mon àme est si trou- » blée depuis longtemps que je ne puis prier. -* se mit bientôt à prier a haute voix , avec une ardeur et une onction qui ravirent les assistans : « Oli ! » quel bonheur de pouvoir prier Dieu,» s'écriait-il. Il ne savait comment rexprimer , et partit plein de reconnaissance , laissant ses nouveaux amis dans Tadmiration de cette délivrance et dans Tadoraiion des voies de Dieu.
A Baie , Madame de Krûdener descendit a rhôlel du Sauvage , qui ne tarda pas à être encombré de visiteurs. M. et Madame de Berckheim , Madame Armand et M. Empayiaz, élaient sans cesse entourés d'une foule qui sollicitait instamment la formation d'assemblées religieuses quotidiennes. Elles commencèrent au mois de décembre et se tinrent dans le salon de Madame de Krûdener à sept heures du soir.
Après quc^lques minutes de recueillement, on chantait un cantique suivi d'une prière faite à genoux, puis, de l'explication de quelque portion des Ecritures ; la prière , le chant et la bénédiction terminaient le culte. Quelques personnes restaient encore à converser sur des sujets religieux pendant le reste de la soirée. Bientôt l'appartement de Madame de Krûdener devenu trop polit pour la foule des auditeurs, fut remplacé par la grande salle de Fliôtel.
La prédication de M. Empaytaz porta ses fruits. Il s'opéra un changement dans ses auditeurs. Des jeunes filles refusèrent de prendre part à des divertissemens mondains au grand mécontentemeut de leurs familles. Des personnes économes Jusqu'à ravarice, devinrent généreuses el larges dans leurs offrandes pour les pauvres et pour les œuvres religieuses. : leurs parents et leurs amis effrayés les accusaient de prodigalité. Des catholiques se convertirent au protestantisme et une immense rumeur s'éleva contre la prédication de M. Empaytaz. Cependant, on n'osait condamner ouvertement la protégée de l'Empereur de Russie, mais on répandit des gravures qui la tournaient en ridicule. Dans l'une de celles que nous avons vues , elle est représentée debout sur un tonneau au milieu delà place de la Fontaine, entourée de servantes auxquelles elle adresse ces consolantes paroles : <c II » viendra un temps où les maîtres iront eux-mêmes » laver leurs légumes et chercher l'eau à la fontaine » et où toutes les servantes seront vêtues d'une robe » de soie. » Les expressions, les témoignages de joie de ces pauvres servantes sont bien saisis. M. Mahul attribue gratuitement à Madame de Krûdener un autre trait de ressemblance avec l'école communiste. « Dans les paroxismes de l'enthou- » siasme , Madame de Kriidener allait, dit-on , » quelquefois jusqu'à attaquer le lien conjugal comme » incompatible avec la religion. Des épouses et des
» filles abandonnèrent leurs familles après avoir ré- » pandu tout ce qu'elles possédaient parmi les indi- » gens de la secte. »
Ce propos est une des nombreuses calomnies que la légèreté, plus encore que la baine du monde inventa contre Madame de Krûdener : ce qu'elle condamnait, non sans blesser certaines susceptibilités, c'étaient les mariages d'argent , fruits d'ignobles calculs ; mais elle prêchait l'acceptation chrétienne de toutes les charges de l'union conjugale. Voici quelques mots d'une de ses lettres écrite de Baie , à une personne mariée. « .... Fait-on son salut , à la façon du monde 9 et Jésus -Christ notre adorable sauveur aurait-il » eu' besoin de venir mourir pour les péchés du » monde , si on pouvait faire son salut en se condui- » sant honnêtement , même chrétiennement k la façon » des chrétiens comme il y en a tant? Mais la » porte est étroite, je ne parle pas même des dîs- » ciples. Regardez les chrétiens qui sont dispersés » partout et qui ont une foi vivante , que de tribu- » lations , que de situations qui exercent la foi , dé- » veloppent la patience et l'amour pour Jésus-Christ. » S'ils sont fidèles , que* d'humiliations pour faire » mourir , que de croix, pour que ces misérables » pécheurs puissent être un peu façonnés pour Téter- » niié, puissent habiter et supporter les régions » célestes. Comment la sanctification est-elle donc » possible sans le feu de l'épreuve? Comment le cœur
» nouveau naît-il , si nous ne souffrons pas ; y n a-t-il naissance sans douleurs? Croyez-vous qu'on » puisse être là tranquillement avec un petit revenu I» modique mais assuré , vivre pour ses enfans , » son mari, en travaillant pour eux et leur don- » nant quelques leçons , faisant même quelques au- » mônes et faire ainsi son salut. Non, si le Seigneur » veut vous avancer ici , il faut un mariage fondé sur
» lui Mille choses funestes agitenl l'intérieur de
» celui qui n^a pas encore passé par ces morts et » ces renoncements où la vieille nature meurt par la y grâce de Jésus-Christ et oit Thomme nouveau né » d'eau et ^esprit c-onnaît la vie divine. Voilà Fhomme » de l'éternité. L'homme de la terre a les craintes, » les soucis de la terre , les passions et les troubles » de la terre. La prière est donc absolument né- » cessaire ainsi que la pratique journalière des mor- » tifications qui nous viennent d'elles-mêmes. Voilà » pourquoi il faut que le Seigneur nous ôte tout » appui, toute fortune, afin que nous apprenions » à nous confier en Lui seul. Une vie qui parait » honnête et morale aux yeux des hommes peut » nous tranquilliser , sans être une vie chrétienne ni » avoir les vertus chères à Christ. Au milieu des croix » et des douleurs , s'épanouit pour l'homme, une » vie mille fois plus belle , la vie de l'amour. »
Au bout de quelques jours , des attronpemens se formèrent devant l'hôtel du Sauvage , à l'heure où se
tenaient les réunions. Les ehefs des cmeutiers pénétrèrent dans la maison pour interrompre le service ; mais touchés du calme et de la paix de ceux qui y assistaient^ non moins que de la prédication onctueuse qu'ils entendirent 9 plusieurs acharnés persécuteurs en res<sortirent croyans. La haine s'en accrut. Le curé de Bàle, irrité de la défection de quelques-unes de ses ouailles, tonna contre M. Empaytaz et le qualifia de faux prophète et de séducteur , tandis que le pasteur Faesch apostrophait du haut de la chaire Ma* dame de Kriîdener eu ces mots : « Que veut- elle » donc cette magicienne tant vantée par ses crédules » admirateurs? Qui Ta constituée juge en Israël ?....v
La haine du monde rendait ainsi témoignage à la grande œuvre qui s'opérait.
Le 5 janvier, après une réun ion très-nomhreuse, M. Empaytaz fut ahordé par le chef de la police qui lui dit :
— « Vos assemblées ne sontrcUes que cela?
— » Pas autre chose.
— * On m'avait dit qu'il y avait du pain et du » fromage sur la tuble?
— » Vous voyez ce qu'il y a , et c'est toujours » la même chose , lecture , prière et chant.
— » Avez-vous une permission de rester ici?
— « Nous avons des passe-ports de l'empereur » Alexandre pour aller où nous voudrons.
— « Avez-vous quelqu'intention cachée en tenant » ces assemblées?
— ii7 —
— « Nous n'avons d'autre intention que de ooi^ ïè vertir des âmes à lésusChrist. Si vous voulez être » des nôtres, vous serez bien reçu. »
Cette démarche de l'autorité eut du retentisssment et excita vivement l'intérêt. Chaque jour l'Evangile faisait de nouvelles conquêtes. La plus remarquable fut peut-être celle de M. Lachenal , professeur de philosophie à Baie. Il avait étudié tous les systèmes de la philosophie allemande, et croyant reconnaître dans ce qu'on racontait de la conversation de Madame de Krûdener quelques doctrines de Jacob Boehme, il vint aux réunions pour en juger par lui-mêoae. Avec ce calme désintéressé et cet esprit porté à la dissection qui fait le propre du savant, il soumit à Tanalyse philosophique les discours de M. Empaytaz, mais devant la simplicité de TEvangile, toute sa philosophie s^évanouit comme un brouillard du matin. Dès ce moment, il se donna à Dieu et lui consacra sa vie, son temps, sa fortune tout entière. 11 renonça à sa chaire de professeur et devint le compagnon assidu de Madame de Krûdener;
L'affluencé croissant toujours, il fallut tenir deux réunions par jour> et admettre au culte du matin toutes les personnes déjà avancées dans la piété. Mais le culte du dimanche 7 janvier, avait attiré une si grande multitude qu'on ne pouvait s'asseoir, et le lendemain , malgré la rigueur de la saison, on fut obligé d'ouvrir portes et fenêtres, afin que la foule du dehors
put entendre. Le curé de Berne , l'excellent M. Dolder, jqai était venu rejoindre à Baie Madame de Krûdener, reçut dans ces réunions une telle impression de la présence du Christ et de sa révélation immédiate à ceux qui le cherchent sincèrement et de tout leur cœur , qu'il en conçut les plus grands doutes sur la nécessité d'un tribunal terrestre chargé de communiquer et de dispenser la vérité aux hommes. Madame de Krûdencr évitait autant que possible de heurter les convictions romaines et se contentait de recommander aux prêtres , en toute humilité y de se mettre à la hauteur de leur vocation sainte. Elle comptait parmi les membres du clergé allemand des amis chrétiens dont file acceptait les directions avec une grande joie. L'évéque Borowski et le prédicateur de la cour de Saxe, M. Doering, étaient de ce nombre. Elle n'opéra donc aucune pression morale sur la con^ cience de M. Dolder , toutefois lorsqu'il quitta Baie quelques Jours plus tard , pour retourner à Berne, il y rapporta une vie nouvelle. — « Je suis venu » avec un Pape , disait-il, je m'en retourne sans » Pape. » H traversa les rudes épreuvesinséparables d'un tel changement, avec une sérénité et une joie qui ne se sont point démenties.