‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 10 sur 34 · IS · texte numérisé non relu

IS

Madame Je Krûdencr osf alfaquee dans 1rs journatii. — Leffre an taron de Bcrckhfim, luinisti-e de l'intérieur du graud dttc de BaJc. — Critiques violentes dos juuriiauï. — I.'Helve'tie. — Péfutatioii. — L'opinion dans le grand dnclié de Bade, hostile à Madzme de Kiiidener. — Klotz. — Son arrive'e an Hocrolcln. — Conversation avic M, Einpaylaz. — Journ il de M. Enipaytaz.

— Madame de Kriidener est invitée à se rendre à LieL^gç. — FrcsseufimCDt

— Le Iremblt-uicut de terre de Liebegg.

~^ ATIGUÉE , mais noii vaincue par la cons- ^ lance de Madame de Kriidener , i'incrédulilé avait recours à toulcs les armes que peutp] vent inventer la méchanceté et la mauvaise foi, ^,W et diercliait à se justifier à ses propres yeux, ^-^ par tous les mensont^es qu'elle inventait sur le compte de ceux dont elle aurait voulu anéantir les pieux efforts.

Madame de Kriidener avait gardé le silence sur les attaques des journaux allemands, mais elle crut devoir réfuter des accusalions émanées de plus haut et dont le caractère officiel aurait pu laisser quelques doutes

sur lapurelé de ses intentions et compromettre ainsi la cause de rêvani^ile. Elle le fît dans une lettre adressée au baron de Berckheim , frère de son gendre et ministre de 1 intérieur à Carlsruhe. Ce plaidoyer remarquable, renferme des pages qui montrent que le talent de Madame de Kriulencr n'avait rien perJa de sa souplesse et de sa vivacité , lorsqu'il s'agissait de défendre une cause sainte , celle de la charité et de la liberté religieuse.

Grenzach-Horn , le 1 4 février 1817.

« Monsieur, » Me voyant publiquement accusée d avoir résisté » aux autorités , ce qui serait contraire à l'esprit de » paix et de douceur , que je recoumiande à chacun , » et qui doit faire la base de ma conduite , je me vois >» obligée , pour la première fois , de rompre le si- » lence que j'ai sans cesse observé, au milieu de toutes » les injustices , de tous les outrages et de toutes les » persécutions , auxquelles je suis en butte , et que le » Seigneur n)e fait la grâce de supporter, avec pa- » tience, et souvent avec joie. Je déclare donc que je » n'ai nullement voulu m'opposer aux autorités, en » tant que ces autorités n'ont pas été , par leurs me- » sures, en contradiction avec des commandements » que je dois respecter bien davantage encore , et » pour lesquels je dois être prête à donner ma » vie, parce qu'ils viennent de Dieu. C'est ainsi que, » malgré la défense du bailliage, de donner asile à

» qui que ce soit , soit chez moi , soit clans les cham- N bres que j'avais louées près de ma maison, et où Ton » me permettait d'exercer l'hospitalité, au commen- » cément de mon séjour, je n'aurais pu sans crime , )» dans beaucoup d'occasions , obéir à ces mesures.

« Si vous connaissiez, monsieur, les calamités qui » dévorent ces contrées, vous concevriez facilement » ma situation. Jugez-en vous-même ; voyez si dans » ces temps de désolation , où des milhers errent sans » travail et sans subsistance , où je voyais arriver des » mères épuisées par la faim et par la douleur, met- » tant à mes pieds leurs pauvres enfants, me disant » les cruelles tentations qui les agitaient , et me » montrant le Rhin, dans leur sombre désespoir; » voyez , dis-je , si je devais leur refuser un abri. » D'autres fois , c'étaient des vieillards expirants, qui » s'étaient traînés , avec effort , jusqu'à l'asile où l'on » craignait Dieu plus que les hommes. D'autres fois, )» car je ne vous cite que des faits, c'étaient des mala- » des arrivant avec des douleurs aigiJes, et sachant » qu'au nom de Jésus-Christ la prière obtiendrait la » gtiérison. D'autres fois, des pèlerins allant à No- » ire-Dame-desErmites , si âgés, que chez les sau- » va^es, où l'on respecte les cheveux blancs, je n'au- » rais pas eu besoin de me justifier, car je puis vous » assurer que j'en ai vu qui avaient quatre-vingt- » dix ans. Comment donc renvoyer des gens qui » venaient me trouver, ou arrivaient trop tard en

» passant , pour qu'il ftit possible de les faire al-

)j 1er plus loin ? D'ailleurs , monsieur , vous le savez

* déjà, on ne reçoit personne, dans votre pays , sans

» payer une forte amende , quand on n'a pas une pcr-

» mission expresse. Quand je le pouvais, et qu'il n'é-

» tait pas trop tard, j'envoyais demander celte per-

» mission ; mais, souvent, c'était impossible, à cause

» des distances.

» Je le répète, je n'aurais pas à me défendre, là où

» je n'aurais pas à traverser le désert de la civilisation,

» et à lutter contre des lois réprouvées par le seul code

» que je reconnais, celui du Dieu vivant. Je vous

» prouve. Monsieur, que les fautes qui m'ont attiré le

» blâme de votre gouvernement, n'ont pu être évitées

» par moi, sans renoncer à la reli<^ion dans laquelle

w je suis née et que je pratique ; et je vous estime

» assez, monsieur, pour être sure que vous les auriez

» commises comme moi.

» Un des griefs encore du gouvernement est , que

» je n'aie pas renvoyé ceux qui me révélaient les

» angoisses de leurs cœurs , et me demandaient la

» prière, et que je ne les aie pas adressés à leurs

» pasteurs, mais ils venaient quelquefois de très loin

M et d'autres pays ; quelque fois ils étaient envoyés

» par les pasteurs eux mêmes; ils étaient affligés,

» tourmentés par le remords , en proie au plus ter-

» riblc désespoir. C'étaient d'autres fois des gens qui

» n'avaient pas de pasteurs et n'allaient pas à l'église

» parce qu'ils n'étaient pas converlis , et cVaulres » parce qu'ils étaient trop pauvres pour y aller , » n'os;int se montrer ^ cause de leurs vêlements , ce » qui arrive plus qu'on ne peut 1 imaginer clans » les paroisses protestâmes. C'étaient aussi îles juifs » frappés par la beauté de l'évangile j finalement des » prêtres et des pasteurs eux-mêmes avec lesquels je f> priais.

* Habituée depuis des années a voir des gens de » toutes les conditions , m'ouvrir les profonds replis » de leur cœur; envoyant sans cesse à des prêtres » catboliques ceux qui longtemps avaient vécu sans » se confesser ; comment aurais-je osé renvoyer ces » lorrens d'âmes que j'ai vus passer ainsi dans ces » contrées ? Ce n'était pas nioi qui les appelais ; » le Seigneur seul peut donner et la grâce et le » pouvoir. Lui seul peut opérer le miracle de la >i conversion , et pour l'opérer il se sert de qui il » lui plaît. Il n'a ordonné à personne d'être pré- V dicateur , mais II a dit que celui qui veut être » son disciple quitte tout , se renonce soi-même , » prenne sa croix et le suive , alors il attirera des » âmes à son divin maître , il aura l'onction du » Saint-Esprit et sera de l'église vivante, il verra » des miracles de conversion , et des miracles de » toute espèce, il sera couvert d'opprobres, de men- >» songes et de calonmies , il sera haï du monde et » priera pour ses aveugles persécuteurs ; alors il

» pourra être prétlicaleur, mais pas auparavant. Voila

» pourquoi Sl-Jeau Chrisoslônie dit, que chaque en-

» l'ant de Dieu est prédicateur , mais que chaque

» prédicateur n'est pas enfant de Dieu.

» C'est la vie entière de ceux qui se dévouent à

» ce sublime ministère qui doit parler avec éloquence,

)) ils n'ont pas besoin de monter en chaire. Ils

» prient , , ils souffrent et ils obtiennent tout ; ils ne

» vivent que pour aimer , que pour glorifier leur

» adorable maître, ils n'ont point de patrie et sou-

» vent point d'asile j ils laissent là les voluptés de

» la terre , mais ils ont de bien autres félicités ;

» les joies du ciel les abreuvent, et pour asile, ils

» ont le cœur de leur Dieu , qui est leur haute

» retraite. Après cela , que leur importent les cla-

» meurs et les haines? Ils s'endorment comme Saint-

» Etienne au milieu des pierres qui sont lancées

» contre eux et voient , comme lui , en s'endormant,

» les hautes visions de l'éternité.

» Voilà l'église qui doit se former et qui se forme,

» quand Tédifice social prêt à s'écrouler par la po-

» lilique des ténèbres , n'offre qu'une trame d'ini-

;) quiiés , un tissu de mensonges. Il n'y aura jamais

» de vivant et de stable que ce que le Dieu vivant

» approuve ; et celui-là seul , qui fit le cœur de

» l'homme, connaît ce qui convient à la société

rt humaine; lui seul peut donner des lois. Malheur

M aux étals qui Toublienl. Dieu se détourne avec

» horreur de l'iniquité, ses éiernellcs lois sont, la » sainteté de la vie et la charité du cœur. Ecou- » tons le prophète : Partage ton pain avec celui qui » a faim ; fais venir en ta maison les affligés qui » sont errans. Quand tu vois un homme nu, couy> vre-le, et ne te cache pas arrière ta chair. (Esaïe » 58. 7.)

» Tout ce qui ne sera donc pas posé sur le roc

» vivant, sur la pierre angulaire , sera hrisé. Le

» temps est arrivé, où tout ce qui est chair périra,

» où il ne sera plus question d'inventions humai-

» nés , ni de l'œuvre de la creature ; car le cœur

» de l'homnie , dit le prophète , est désespérément

» malin. Que peut-on donc attendre de ce proscrit

» que la chute a marqué du sceau de la répro-

» hation ? L'homme réiiénéré seul retrouve ses titres

» au pied de la croix , et les états seuls fondés sur

» l'éiernelle hase de la volonté du très-haut et des

» commandemens qu'il a donnés, sont garantis par lui.

» Il vient lui-même reprendre les rênes. Celui que

» toute la terre a heau vouloir détrdnci', qui est

» assis sur les chéruhins et fait rentrer dans la poudre

» le néant qui veut s'élever contre lui. Longtemps il

» a pitié de ces aveugles ; il est patient parce qu'il

» est éternel , dit Saint- Augustin ; mais enfin , il se

» lasse , et l'audacieux qui lui résiste est balayé de

» la terre; le vent de la destruction l'emporte vers

M le jugement redoutable. Le temps est arrivé aussi

» où les royaumes de la terre crieront , et il n'y aura » pour répondre que les orages.

» Mais, avant, il veut encore sauver ce qui peut » être sauvé. C'est donc à lui, à l'Eternel, qu'il faut » demander, si on l'ose, pourquoi il a encore les » siens ; pourquoi il a encore des messagers de paix, » au milieu des tumultes , dans lesquels s'agitent les » hommes ; pourquoi 11 est encore cette antique misé- » ricorde, qui ne veut pas la mort du pécheur ; pour- » quoi, dans son immense miséricorde , toujours si » profonde, si industrieuse, si au-dessus des miséra- » Lies conceptions humaines , il crie encore du haut M de cette croix , où l'attache son immense amour : » — Mon fds , donne-moi ton cœur ! et laisse-toi » tirer de l'ahîme !

» C'est au pied de cette croix. Monsieur, que j'ai » appris à frapper ma poitrine et à l'aimer. J'ai en- » tendu cette voix qui fera pâlir les soleils , et ne dé- » daigne pas de descendre dans le cœur de l'homme. » Comment aurais-je pu lui résister? J'ai pleuré sur le V crime de mon ingratitude , je ne l'avais pas en- » core aimé, ce Dieu qui n'appela les mondes et les » hommes que pour élre la manifestation de son » amour. Dès lors, je n'eus plus d'autre pensée que » sa gloire, d'autre hesoin que de l'aimer.

» Tel a été, de tout temps l'appel fait au cœur de » ceux qui devaient élre chargés de la grande mis- » sion de l'amour. Ne regarder que le ciel, entraîner

i) comme un torrent toutes les âmes capables d'iiabi- » ter une fois le Ciel, les faire renoncer au nom » de Dieu , aux crimes de la terre , voir poser sur » leur front le sceau de Tadoption et de la félicité » et laisser à la terre et à l'enfer leur part ; les » haines , la moquerie et les outrages.

» Après cela , qu'on se scandalise ou non , que » le Seigneur fasse de grandes choses par une femme, » qu'on la haïsse immensément , ou qu'on l'accuse » d'être trop aimée, tout cela est bien égal. Cette » femme prie pour ceux desquels il est dit, qu'il » vaudrait mieux qu'ils eussent une meule au cou et » qu'ils fussent jetés au profond de la mer, que d'affliger » un de ces petits qui croient en lui, le Tout-Puissant. » Elle dit, que d'aimer, c'est là cette grande magie à » laquelle à la fin, rien ne résiste , et que c'est bien là » le plus grand des pouvou's que celui de croire à ces » paroles : — Tout ce que vous demanderez en mon » nom, vous V obtiendrez. — • Oui, j'ai tout, car j'ai }) le cœur de mon Dieu. Arrêtez , si vous le pouvez » par des forces humaines, ceux qui savent que cha- » cune des prières de celle femme si perscculée » est exaucée. Quand j'ai voulu obéir, il y a six mois, » aux ordres du gouvernement de Bade , qui défen- » dait les réunions que tenaient chez moi différens » disciples du Seigneur , j^ai fait tous mes efforls pour » me cacher , aux jours marqués , dans des maisons » de campagne , ignorée , des flots de peuple m'y

» trouvaient pourtant malgré l'extrême envie que j'a- » vais d'avoir un peu de repos.

» C'est donc au Seigneur à ordonner, et à la créa- » ture à obéir. C'est lui qui expliquera pourquoi la )) faible voix d'une femme a retenti devant les peu- » pies, a fait ployer les genoux au nom de Jésus- » Christ, à tant d'impies, a arrêté le bras des scélérats, » a fait pleurer Taride désespoir, a demandé et obtenu » en priant à ses pieds, de quoi nourrir ces milliers et » milliers d'affamés, comme dans le désert , et a an- » nonce dans ces contrées seulement , à plus de » vingt-cinq mille âmes , celte immense charité d'un » Dieu de miséricorde, qui ouvre, dans son cœur, » un asile à ces indigents , que les gouvernemenls » et les hommes repoussent et abandonnent.

» Il lui fallait aussi, je pense, une mère pour avoir » soin des orphelins, et pour pleurer avec les mères; » une femme élevée dans les demeures du luxe , pour » dire aux pauvres qu'elle était bien plus heureuse

• sur im banc de bois , en les servant; il fallait

• une femme humiliée par ses péchés et ses er- « ' reurs pour avouer qu'elle avait été l'esclave et la B dupe des vanités de la terre, et pour ne mépriser » personne; une femme simple, et non aveuglée par » le faux savoir, et qui pût confondre les sages, en » leur montrant qu'elle avait appris les plus profonds » secrets en aimant et en pleurant au pied de la » croix. Il fallait une femme courageuse qui ayant eu

» tout sur la terre , pût dire, même aux rois, que » tout n'est rien , et détrônât ainsi les prestiges et les 1 idoles des salons , en rougissant d'avoir voulu bril- » 1er par quelques misérables talents et un peu d'es- » prit.

» Je pense que je n'ai plus besoin de me justi- » fier d'avoir nourri les pauvres, quoique les employés » de Loerracli disent que je n'aurais pas du le faire.

» Dans un autre siècle , je n'aurais pas eu besoin » de me défendre, et, dans le moyen-àge, qui offus- » que les philosophes , et qu'ils trouvent si peu éclai- » ré, Catherine de Sienne, à laquelle assurément je » n'ai pas l'audace de me comparer, mais qui pré- » chait à des couvents entiers, et voyait aussi autour » d'elle des torrents d'àmes se convertissant et de- » mandant sa prière, ne fut pas obligée de se défen- » dre , ni ne fut exilée.

» A quoi nous servent les lumières ainsi nommées » et les idées libérales, si l'on n'ose plus ni nourrir » le pauvre , ni le vêtir , ni le loger , ni défendre » ses droits , ni le consoler l'évangile à la main. Je » sais bien que l'enfer , de tout temps s'irrite et ful- » mine quand la charité est vivante et que Christ , » le Dieu vivant , si lâchement déserté partout , est j> confessé ainsi qu'il doit l'être. Mais n'y a-t-il pas » eu toujours des vivants parmi les morts, et cette » Sion , si chère à son cœur, quoique cachée sous le M voile qui la dérobe aux regards impurs n'a-t-elle pas

» toujours existe ? D'ailleurs, le temps approclie où le » Seigneur viendra, pour les uns, comme le lion de » Juda, qui fait trembler les superbes, et, pour les » autres, comme pasteur de ce troupeau unique » qui reconnaît sa voix , et comme ce divin époux « qui fera chanter les cantiques de l'allégresse à )) l'Eglise triomphante. 11 vient , et la famine qui » dévore les peuples , est le Saint-Jean qui prêche » la repentance et qui le précède.

» J^ai annoncé par son ordre les grandes calamités

» qui vont bientôt s'étendre sur l'Europe entière.

» Des milliers de témoins vous diront que je les ai

» annoncées dans bien des pays, et que la prédic-

» tion s'est légitimée par le désastre. Après ce que

» je viens de vous dire , vous ne douterez pas, je

» pense , que je n'ai eu aucune intention ni aucune

w vue humaines en séjournant dans votre pays. Je

» crois , Monsieur , qu'il ne faut que le sens com-

» mun , pour voir que les hommes ne peuvent ni

» me donner , ni m'ôter quelque chose , sauf la

» persécution , qui est le premier paradis du chré-

» lien, et dont je remercie de tout mon cœur, ceux

» qui l'exercent sur moi. Elle m'est le sublime garant

w de ma mission ; et les livres saints nous disent

» que le Seigneur prenait toujours des femmes quand

: » il s'agissait de la délivrance du peuple. Je ne me

! » suis appuyée sur aucune puissance humaine ; je ne

w me suis jamais plainte ; j'ai supporté les outrages

I) et la calomnie en priant et pleurant snr ceux qui » me haïssent. Quand on suit les traces cVun Dieu, » on ne sait qu'aimer et souffrir.

» Je savais d'avance toute la trame ourdie pour » m'enlever des enfants et des vieillards sans dé- V fense , mais gardés par le Saint des Saints Je ne n voulais point quitter le poste qu'on m'avait confié, » et malj^ré Tenfer et loule sa méchanceté, les anges » du Très-Haut ont fait la police ; tous sont encore » dans cette maison dont la gazette nous expulse, » et dont aucune force hiunaine n'a pu les hannir, )) car le Seigneur les avait envoyés. 11 est vrai qu'on » a renvoyé avec violence , pour ne pas dire avec » harharie , quantité de jeunes personnes , et en gé- » néral d'hahiians de la Suisse qui pouvaient pro- » duire tous les litres qui méritent le respect ; on V ne Ictir a pas permis de rester un jour avec moi ; » on les a chassés; mais ils savaient pourquoi on les » persécutait; et c'était une chose touchante que » d'entendre ces jeunes voix chanter des cantiques » au milieu de celte milice grossière. Mais quoiqu'on » eîit fermé le Rhin , ces hahitans des Alpes , sem- » hlahles à l'aigle dont le vol est élevé, sont revenus j) me trouver ; ils ne savaient pas même qtie je fusse » sur le territoire Suisse et s'exposaient ainsi à de » nouveaux dangers.

» J'ai encore à vous faire remarquer , Monsieur, » que c'est un honteux mensonge des gazettes de par-

» 1er de fainéanls , dans un moment où personne n'a » de Touvrage , où des milliers viennent en deman- » der en gémissant j où icutcs les manufactures sont » arrêtées par une suite de ces cliàliraenls qui frap- ») peut la cupidité et Fégoisme, et enseignent aux *> pauvres, et à l'homme de labeurs, à chercher le » Seigneur, et à ne se confier qu'en lui seul. Loin » d'entendre parler de vols, comme elles le disent aussi, » on doit s'étonner que tout ne soit pas couvert de » brigands.

» Non , Monsieur, loin d'entretenir la fainéantise, » j'ai reproché à la ville des millions, à ce Bàle qui » me hait , et a ourdi ces trames dont je vous par- » lais, de ne pas avoir plus soin de tant de pauvres, » et de diminuer la main d'œuvre au lieu de donner » du travail.

» Dans les communes, on laisse les pauvres avoir

» soin des pauvres , et, à Baie , aux riches celui d'a-

» voir soin des lichcs. On s'appuie sur quelques insli-

» lutions de bienfaisance , qui , bien loin d'exciter la

» charité des riches, l'éteignent entièrement. Des flots

» de nécessiteux viennent me demander du pain, de

» ce même Bàle où l'oti disait pourvoir à tous leurs

» besoins. Je savais bien aussi qu'il était impossible

» à un gouvernement quelconque de pourvoir à tout,

» dans ces moments de détresse. Et, si j'avais pu éu-e

» arrêtée par des reproches, le Rhin, qui charriait des

» cadavres, la Forêt-Noire, qui retentissait des cris du

» besoin, et tant de cantons ravagés m'auraient appe-

» lée au tribunal de Dieu j si j'avais craint vos auto-

» rites pbis que lui.

/) Oui , j'ai pleuré avec des mères désolées , je me

» suis jetée plus d'une fois à genoux avec elles ; et ,

» plus d'une fols, me prosternant devant le Dieu des

» pauvres , el le Dieu de mon cœur, je lui ai dit en

» pleurant : — Réveillez ! réveillez, mon Dieu , les

» morls , puisque les vivants ne veulent plus vous

» obéir, en pratiquant la vertu que vous aimez tant, la

» cbarité, la miséricorde! Où sont les Saint Vin-

» cent de Paule, les Saint Bernard, les Saint François

» de Sales, les Sainte Tbérèse , toutes ces âmes qui ob-

» tenaient de si grandes institutions? Elles m'aide-

» raient. Mais non, mon Dieu, vous, vous qui pouvez

» tout, vous m'aiderez! Et il m'aidait. Lui seul

» pouvait me donner le courage de ne pas quitter

» mon poste. Les outrages et les insultes, le danger

» auquel ma vie était exposée, n'étaient pas ce qui me

» coûtait ; la foi me soutenait ; mais j'avais à lutter

» contre l'abattement, et Lui seul encore pouvait me

» donner la force de résister, et la grâce de ne pas

» succomber sous tant de fatigues spirituelles el pby-

» siques. C'est un miracle qu'il me reste encore

» de la voix et que j'existe encore , et que tant

» de douleurs ne m'aient point encore brisée. Mais,

» qu'il sait bien , Celui qui appelle, fortifier et rem-

» plir de célestes joies!

» J'ai fini, Monsieur, il ne me resle qu'à partir et

» à secouer la poussière de mes pieds, ainsi qu'il

» est ordonné par le Seigneur,

» Celle ville même dont vous avez suivi les ins-

» tigalions , a déclaré par ses prédicaleurs il y a

)» peu de jours , qu'elle avait eu dans ses murs , et

» longtemps près de ses portes, une femme dont le

)j Seigneur avait légitimé les prophéties par des

» miracles et qui les conjurait de détourner le cbâ-

» liment par la repentance , et de ne pas faire dire

» d'eux , comme de Jérusalem , les paroles redou-

I» tables qui épouvantent les générations : Jérusalem!

» Jérusalem ! qui tues les prophètes ! etc.

» Je crois qu'après tout ceci, je n'aurais plus besoin

)» de me défendre sur le reproche qu'on me fait d'avoir

» voulu gagner un des gardes , afin qu'il n'obéisse

» pas aux ordres qu'il avait reçu ; non. Monsieur, je

» lui ai dit d'obéir en renvoyant les pauvres, mais de

» ne pas les battre , ni les chasser à coups de bâton,

» comme cela s'est fait longtemps autour de la maison,

» ni de les traiter avec une barbarie qui doit attirer,

» sur chaque pays le courroux de TEierneL Nous

» avons dit à cet homme que , pour son salut même,

fi pour lequel nous prions, lui-même serait frappé

» s'il ne se convertissait -, et, cela est arrivé ; quoique

» jeune et fort, il a été renversé par la main de Dieu,

» et frappé par une attaque, qui le fait maintenant

» songer à son salut.

» Je déclare qu'en écrivant ces feuilles j'ai cru dc- » voir le faire, non pas pour moi, mais afin qu on sa- » che la vérité , et qu'on ne puisse , par des repro- » elles, qu'on a rendus publics, jeler un jour douteux » sur ma conduite, devant être prcle à sceller de ma » vie la doctrine que je prêche, et à laquelle , par » conséquent, je dois cire fidèle en tout point. Je ne » veux, et ne sais rien vouloir que Christ , et Christ » crucifié, scandale aux Juifs et folie aux Grecs, mais » sagesse éternelle , compassion éternelle , Roi des » rois, et des éternités. Je suis heureuse de le confes- » ser ici , comme je l'ai toujours fait à la face des » peuples.

» Je suis persuadée. Monsieur, que si l'on avait » connu la vérité , toutes ces choses ne se commet- » traient pas ; mais raveuglcment n'est que la suite » de 1 oubli de Dieu et il soumet les cabinels comme » les bureaux aux plus tristes influences.

» Je vous tends , Monsieur , la main de l'amilié, » et vous demande en même temps pardon, si j'ai pu w vous offenser par la moindre chose. Je serais bien » fâchée de manquer au gouvernement de Bade que » je dois remercier de m'avoir reçue pendant le long » séjour que j'ai fait en différents lieux de ce pays.

w Ce que je viens d'énoncer regarde tous les gou- )) vernemcns. C'est l'anlique guerre des ténèbres contre » la lumière. Les princes comme les employés ne » sont que les esclaves de cette puissance , tant qu'ils

» n'ont pas Jésus-Christ, le Dieu vivant , pour Roi » et pour Rédempteur, son évangile pour code, et » sa vie pour modèle. Lui seul ouvre les portes du » Ciel et ferme celles de T Enfer. Malheur aux étals » dont il n'est pas la vie ! Le hruit de leur chute » retentira hientôt ! . »

Cet écrit ne réussit point à juslifier Madame de Krùdener. Certains journaux au contraire, le condamnèrent hautement. « Elle paraît ici, dit Tun d'eux, l'Helvétie , » avoir atteint ce degré d'exallation, qui considère » tout ordre civil et toute mesure des autorités à » l'égard d'un peuple inutile et dangereux, comme » une opposition directe aux commandemens de Dieu. » Mais il en est d'elle , quoique d'une manière diffé- » rente , précisément comme de certaines gens dont » l'esprit saisi d'un violent vertige de révolution, dé- » crie toutes les lois tendant à repousser la licence , » comme d'insupportahles atteintes portées aux droits » naturels de l'homme. Les uns comme les autres » ne font par là , que couvrir leur humeur mutine et » séditieuse et tout en prétendant recourir à l'au- » torilé d'une loi sainte et suprême, ils ne tiennent » pourtant au fond qu'à satisfaire leurs convoitises. »

Mais quelles étaient donc ces convoitises que Madame de Krûdener tenait à satisfaire ? Nul ne les a dévoilées. Que faisait -elle sinon de chercher à utiliser et à moraliser celte classe qualifiée avec une dureté insultante un jjeuple inutile et dange-

reux'i Se conleniaii-elle de le plaindre et de lui faire mesurer la profondeur de ses souffrances et de son abjection? Non, elle donnait ses biens, son temps, sa vie , pour le soulagement et Tamélioralion de son sort. Qu^elle ne le fit pas toujours avec assez de mélliode et d'ordre , qu'il y eût parfois dans le rapprocbement d'une aumône abondante avec une prédication loucliante sur l'abandon à la Providence, quelque chose qui tendait à la rendre, pour ainsi dire, trop visible aux yeux de celui qu'elle assistait, c'est possible ; mais est-ce bien là un crime qui puisse expliquer ou excuser tant d'ingratitude et une persécution si mesquine ?

Tous les faits que nous avons pti recueillir sur les séjours de Madame de Krûdener dans le grand duché de Bade , ne nous paraissent nullement justifier les attaques anti-chrétiennes dont elle fut l'objet. Un homme aussi distingué par les qualités du cœur que par celles de l'esprit , M. le comte Théobald de Walsh , nous disait dernièrement encore , à Pau : « — Vous écrivez la vie de Madame de Krijdener , » mais vous n'avez donc jamais été dans le grand du- » ché de Bade! »

C'est à de tels hommes que nous en appelons avec confiance, pour modifier l'opinion si hostile à la mémoire de M."" de Krûdener, bien assurés qu'ils ne pourront lui refuser l'hommage que commandent une conviction profonde, un dévouement inébranlable, une ab-

ncgalion enlière ; enfin , une fermeté dont rbcroïsme nous frappe d'autant plus, qu'il est , chez celte faible femme , le résultat de la foi et de l'amour chrétien.

Chaque jour , Dieu lui manifestait sa présence en lui amenant de nouveaux disciples. Ce fut pendant la retraite forcée, où la faisaient vivre les gendarmes, a Unterholtz, qu'eût lieu une conversion dont nous ferons l'hisloire en peu de mois. Un jeune Alsacien, du nom de Klotz , soldat des dernières levées de l'empire, étant a la caserne de Montpellier, trouva un Nouveau-Testament, caché dans la paillasse de son lit. Quelque temps après, sur le champ de bataille de Waterloo, il fit vœu, s'il en réchappait, de faire un pèlerinage à Einsiedlen , pour rendre grâce à la Vierge sous la protection de laquelle il s'était placé. Un boulet de canon, qui lui fracassa le bras, l'obligea à rester quarante jours à l'hopiial. Tous les blessés étaient allemands et italiens : Klotz devint leur interprète auprès du prêtre français, qui confessait les mourants, et qui s'intéressa à lui.

En sortant de l'hôpital , il avait été placé chez un distillateur, homme dévot , qui, le voyant tourmenté de n'avoir pas accompli son pèlerinage à Einsiedlen, lui remit un petit livre de dévotion à Saint François d'Assises , en lui recommandant de lire ces prières et de jeûner pendant neuf jours , lui promettant qu'il en serait soulagé. Cet espoir ne s'étant pas réalisé , Klotz part pour Bclfort avec son patron , comptant

de là gagner BMe et Einsietllen. A Bàle, il enlend parler de Madame de Krùdener , de Fimpossibilité de pénétrer jusqu'à elle à cause de la garde qui entourait la maison et fait dire deux messes pour qu'il lui soit accordé de vaincre cet obstacle. Le 21 février, il arrive au Hoernlein, où se trouvait M. Empaytaz : il lui ouvre son cœur , lui parle des angoisses de son àme , et de la terreur de l'enfer qui le poursuit.

« — Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écriait-il , je suis un » homme perdu , perdu pour toujours !

— Non, mon ami, lui dit M. Empaytaz, vous n'êtes » pas perdu , mais cherché par le Saint-Esprit, qui a M rempU votre àme de la conviction de voire péché , » et de votre perversité naturelle. Tous vos jeûnes, u toutes vos neuvaincs et votre pèlerinage ne vous » donneront jamais la paix. La paix vient de Dieu, » c'est lui seul qui la donne. Le salut que Jésus a » opéré ne se vend pas et ne se mérite pas. C'est un » don de sa grâce gratuite. Croyez-vous que Jésus est » l'agneau de Dieu , qui ôte les péchés du monde ? » Croyez-vous qu'il est venu chercher et sauver ce qui « était perdu?

» — • Oui , monsieur.

» — Eh bien ! vous étiez perdu , vous êtes de M ceux qu'il est venu sauver. Notre Dieu-Sauveur » a dit sur le bols de la croix : — Tout est ac- » compli. Vous n'avez quà recevoir le don de Dieu.

» Celui qui croit au Fils a la vie éternelle. Re- » marquez qu'il n'a pas dil qu'il l'aura , mais il l'a , » il la possède en lui, car Dieu la lui donne.

,) — Oli! Monsieur, quelle parole! J'en suis lout » bouleversé : redites-moi cela.

M. Empaylaz lui expliqua diverses déclarations de l'Ecriture et lui appliqua les promesses de Dieu, faites à quiconque croit à Jésus seul pour avoir la vie. Il lui proposa enfin de prier Dieu qu'il confirmât dans son cœur les espérances qu'il venait de puiser dans sa parole. Après la prière , Klotz , fondant en larmes : cf — Mon Dieu ! je suis donc pardonné ! Je suis » sauvé ! J'ai la paix ! Je sens la vie de Dieu dans mon » cœur, je ne crains plus la mort. » Dès ce jour, il s'attacha à Madame de Krûdener, et la suivit, plus tard, en Russie.

Bientôt Madame de Krùdener reçut l'ordre de quitter le canton de Baie. Le 25 février, elle rejoignit M. et Madame Empaytaz au Hoernlein, M. et Madame de Bercklieim, renvoyés aussi dUnterholtz, la suivirent quelques jours après. Le lendemain 26 , Madame de Kriidener , pour éviter la foule , se rendit avec les siens dans la foret qui couvre la pente du Hoernlein. « C'est dans celte retraite, dit le journal de M, Em- » paytaz, que nous avons passé délicieusement le reste » du jour du Seigneur , écoutant les avertissements V sérieux de la parole, et ouvrant nos cœurs à ses » consolations pleines de douceur. Nous nous sentions

» près du Sauveur. Nous comprenions les apôtres » quand , fatigués par la multitude, Jésus les emme- » nait à l'écart , pour parler seul avec eux et leur ou- » vrait les trésors de compassion, de tendre support, » de délicate tendresse , de ce cœur plein d'amour » pour les malheureux pécheurs. »

Toujours surveillée et tenue à distance des pauvres, Madame de Krùdener souffrait de son inaction et soupirait après la vie active. Une invitation de Mesdames de Dieshach qui la pressaient avec cordialité de venir passer quelques temps au château de Liebegg semblait répondre à ces désirs. Aussi n'y eut-il au Hoernlein qu'une voix pour Tacceptation , cette cabane n'étant vraiment supportable que lorsqu'elle fournissait l'occasion de faire du bien ; mais au grand étonnement de ses habitans, une répugnance insurmontable empêcha Madame de Kriklener d'accéder à ce vœu : on essaya vainement de fléchir sa résistance , une voix intérieure lui interdisait d'accepter.

Quelques jours se passèrent ainsi : toul-à-coup l'on apprend que le mardi , 11 mars, à six heures du soir , un tremblement de terre s'était fait sentir à Liebegg et qu'une grande partie du château s'était écroulée. Mademoiselle de Dieshach qui, la première , s'aperçut des craquemens de l'édifice, se précipita dans la cuisine pour en faire sortir une vieille servante. Au moment où elle atteignait la porte, l'appartement qu'elle quittait s'écroula avec fracas, et

elle resta seule suspendue sur le seuil au milieu des ruiues. — « Comprenez vous maintenant , » s'écria Madame de Krùdener, « mon obstination et ma » profonde répugnance à répondre à Tinvitalion de i> ces bonnes amies ?» Et tous se mirent à genoux pour rendre grâces à Dieu de les avoir préservés et d'avoir sauvé la vie de leurs amis de Liebegg.

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