‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 11 sur 34 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Protection de Dieu. — Un dimancbe à Bettiken. — Conversation de six incrédules avec M. Empaytai. — Conversion de l'un d'eux. — Le g-ouvernement Badois ferme la maison du Hocrnlcin à Madame de Kriidener et à ses compagnons. — Exaltation de M. Kelloer. — L'adresse aux pauvres. — Indignation qu'elle cause. — Gazette des pauvres. — Citation. — Article de M. de Bonald dans le Journal des Débats. — Eéponse de Benjamin Constant dans le Journal de Paris. — Libéralités considérables de M. Lachenal, — Madame de Kriideucr au Hocrnleiu. — Elle en est expulsée. — Elle se rend à Warmbach. — Elle nourrit les pauvres affamés. — Danfjcr qu'elle court d'être massacrée a Rheinfeld et lapidée à Mcelilin. — Mungtz. — L'Empereur de Russie et les Emigrants. — Cantique d'actions de grâces. — Madame de Kriidener à Aarau , Eilesbach et Lucerne. — Louanges des journaux lucernois. — Anecdote. — Affluence de visiteurs. — Exhortation adressée à des professeurs , dus prêtres et des séminaristes.

f^^^ A protection de Dieu qui reposait sur Madame r|^ de Kriidener est certainement un des traits °^^à les plus constans et les plus remarquables de

^^ la carrière si chrétiennement aventureuse qu'elle frlAl parcourait depuis son arrivée en Suisse. Sa *■ santé , si délicate lorsqu'elle était dans la force de Tage , avait bravé jusqu'alors les rigueurs des saisons et défié tous les genres de fatigues physiques et

morales , sans en recevoir la moindre alleinle. Plus d'une fois , comme elle le raconte dans sa lelire au baron de Berckheim , elle avait échappé aux insultes et aux violences de ses persécuteurs.

Un dimanche, c'était le 16 mars. Madame de Krùdener s'était transportée dès le matin à Bettiken , chez un ami , pour se soustraire à la curiosité et à la malveillance des oisifs qui venaient de Baie stationner autour du Hoernlein et y causer du désordre. Ce jour là cette foule irritée pénétra dans la maison , et dans sa rage de ne pas trouver ceux qu'elle cherchait, elle parcourut toute la forêt voisine en poussant des cris sauvages et en tirant des coups de pistolets.

Le lendemain , six hàlois se rendirent au Hoernlein et demandèrent à être présentés à Madame de Kriidener, qui pria M. Empaytaz de les recevoir. D'un Ion moitié sérieux, moitié plaisant, ils exposèrent leurs objections contre l'Evangile, tirées en grande partie, des écrits de Voltaire. Ils professaient d'ailleurs être table rase en fait d'opinions religieuses et tout disposés à s'éclairer. M. Empaytaz les écoutait en silence, et demandait à Dieu son esprit de sagesse. Après un moment de recueillement il leur dit :

— « Messieurs , je sais très-bien pourquoi vous ne

» pouvez croire Vous ne pouvez pas croire, parce

» que vos œuvres sont mauvaises. »

Ces paroles furent prononcées avec beaucoup de

gravité. Les inlerpcllateurs n'ajoutèrent rien et se retirèrent. Mais Tun de ces Messieurs , membre cVnne association fondée pour rééditer des ouvrages irréligieux revint le lendemain malin fort ému : il paraissait avoir pleuré. Madame de Kriidener l'accueille avec bonté et l'engage a. parler :

— « Ab! Madame, les paroles que M. Empaylaznous j» a adressées ne sont que trop vraies. Oui! ce sont » mes pécbés qui m^ont rendu incrédule. Ces paro- » les ont été jusqu'au fond de mon àme ; elles y » sont encore : ma conscience me tourmente ; elle » ne m'a pas laissé un instant de repos ; j'ai passé » une nuit terrible. Ayez pitié de moi , il me semble » être poursuivi par le jugement de Dieu.

Madame de Rrùdener lui parle de l'amour de Jésus avec cette onction qui pénétrait si puissamment les cœurs et lui raconte comment elle-même fut saisie au milieu du monde.

» — Et moi aussi, j'ai vu et senti ma condam- » nation , moi aussi , je me suis vue perdue sans » retour ; mais Jésus s'est approché de moi , il a » fait comprendre à la plus grande des pécheresses » qu'il n'était pas venu pour perdre les âmes. Et » vous, cher Monsieur , ne le croirez-vous pas quand » il vous dit qu'il est venu chercher et sauver ce » qui était perdu. »> Cet homme le crut : il se retira consolé et changea de vie.

La nouvelle de l'arrivée de Madame de Kriidener

au Hoernlein y ramena bientôt les gendarmes badois : avertie à temps , elle put se retirer à Unterbollz avec sa fille et M. Kellner, IMadame Empaytaz, son fils et M. de Berckbeim restèrent encore quelques jours au Hoernlein. Le 1 ." avril, Madame Empaylaz était à Unterboltz lorsque la gendarmerie revint au Hoernlein et y arrêta MM. de Berckbeim, Empaytaz, Jacob Homberger et la petite Emilie. 11 fallut se séparer , non sans verser des larmes , du brave Daniel Diedricb et de ses filles. Ce fut à Rbeinfeld que M. de Berckbeim et ses compagnons allèrent attendre des nouvelles de Madame de Kriidener.

A l'amertume de celte séparation s'ajoutait pour M. Empaytaz le regret de laisser Madame de Krûdener livrée, sans contre-poids, à Tinfluence de M. Kellner. Depuis que Madame de Krûdener avait reconnu la main de Dieu dans l'exaucenient si merveilleux de ses prières , elle ne pouvait se lasser de contempler , par le regard de la foi , les vastes borizons de ce monde invisible , avec lequel elle se trouvait en relation : elle avait une tendance marquée à prêter l'oreille aux récils des songes, des visions et aux pressentiments , que toutes sortes de personnes venaient lui rapporter. Loin de la modérer dans cette rpcbercbe, M. Kellner semblait l'y pousser. Son imagination cbercbait , sans relàcbe à ces révélations , des sens mystiques , souvent fort édifians, et instructifs , sans s'apercevoir que Madame de Kriidener, épuisée

par le jeûne , et vivant dans un état d'excitation continuelle, suite des fatigues de tout genre qu'elle endurait depuis si long-temps , avait le plus grand besoin de calme et de repos.

M. Kellner avait embrassé les doctrines de Jacob Boebme et se nourrissait de ses rêveries. Mallieureusement , il y mêlait une grande admiration pour Madame de Krûdener et, dans ses visions, il lui assignait toujours un rôleéminent, l'exposant ainsi, sans le vouloir, à se préoccuper d'elle-même, sous prétexte de porter ses regards dans l'avenir.

Ce fut peu après celte séparation que parut un petit écrit, intitulé : « Auog Pauvres. » où M. Kellner manifesta cette tendance eniliousiasie. En leur annonçant la clôture de la mission dissoute par la force , il leur rappelle que c'est en vain que Fon travaille, si Dieu n'envoie pas la bénédiction ; que c'est une grande erreur d'attribuer au travail lui-même, la vertu d'un sacrifice agréable à Dieu et la valeur d'une obéissance; il les exborle à s'amender , leur montre les jugements de Dieu dans les adversités qui les pressent, et leur demande de rester fermes dans l'épreuve, jusqu'à ce que le moment de s'y soustraire soit venu.

i< Le Seigneur veut , au moyen de celte tribula- » tion, vous faire sortir de ce pays , dans lequel il en- » voie des cbaliments, tels que la famine, la peste , » et les tremblements de terre ; de ces pays où l'on » vous traite avec inbumanilé, où Ton ne vit plus se-

» Ion les commanilcmcnls de Dieu , où Ton ne rompt » plus le pain aux affamés, où Ton ne revêt plus ceux » qui sont nus, où Ton n'exerce plus Thospitaliié en- » vers les malheureux, où l'on opprime les veuves » et les orphelins , où Ton ne reçoit plus les étran- » gers, où l'on vous chasse d'un lieu à l'autre , où » l'on vous prive de votre patrie , dès que le mari et » la femme ne sont pas du même pays , où l'on vous » interdit le mariage, si vous ne possédez pas une mai- » son , et une certaine somme d'argent , où les lois » hvmiaines, en un mot, sont en opposition avec les » lois divines. Le Seigneur votre Dieu, vous a déjà » préparé une nouvelle patrie , ayant , pour cet effet, 9 choisi un homme qui doit , au nom du Seigneur, » conduire le peuple de Dieu. »

Tel était le sens de cet écrit , qui parut aux esprits les plus éclairés d'alors, d'une audace incendiaire. Trente ans écoulés ont hien changé la situation , et ont singulièrement adouci les énormitcs de M. Kellner. En effet, on ne trouvera rien dans ces lignes qui approche des tendances communistes, qui se produisent de nos jours.

M. Kellner n'avait aucune idée d'étahlir un antasonisme entre le prolétaire et le propriétaire. Il ne consacrait point le droit au travail , n'étahlissait point que la propriété est un vol : il se hornait à conseiller l'émigration : encore, en le faisant, savait-il que le but de l'empereur Alexandre était d'ouvrir les vastes slep-

pes du mitli de la Russie à des colonies d'allemands et de suisses, pour les cultiver et y fonder des élaLlissements, sur le modèle de communautés moraves. Néanmoins, l'adresse aux pauvres fut regardée comme le comble de la folie et le dernier degré de l'outrecuidance novatrice de Madame de Kriidcncr et des siens. Peu de jours après, M. Kellner fit paraître la Gazette des Pauvres, adressée gratis aux pauvres , qui étaient invités à l'échanger avec les riches, contre des aliments, en s'engageant à prier pour les donateurs. Le premier numéro seul a paru, sous la date du 5 mai 1817. L'introduction portait pour litre : Aux lecteurs. L'esprit en est le même que celui de l'écrit aux pauvres. Cet opuscule publié par M. Kellner sans le concours et au grand regret de MM. de Berckheim et Empaylaz devait naturellement attirer de nouvelles difficultés à Madame de Kriidener. L'Europe en retentit et le Journal des Débats consacra quelques colonnes à stigmatiser les tendances subversives de ces pages attribuées à Madame de Kriidener. Un homme qui ne manquait certes , ni de portée , ni de gravité, M. de Donald, s'efforça de la couvrir de ridicule : voici le passage cité par le Journal des Débals qui motivait ses sarcasmes :

« Les riches de ce monde ne veulent pas se con- » former aux dispositions de la providence. Vous au- » 1res pauvres, vous êtes obligés de quitter vos mai- » sons et de ramper devant eux j on vous punit lorsque

» vous demandez raumône, on vous défend même de » la faire. C'est là l'empire des ténèbres , celui de » Salan , qui cLerche à renverser l'ordre établi par » la divinité , et qui rompt les liens par lesquels Dieu » a uni les ricbes avec les pauvres pour le bien de » l'humanité entière. Mais Dieu rétablit toujours w d'une manière plus parfaite ce que Satan détruit » et cet ennemi ne sert par ses efforts , qu'à amener » des combinaisons meilleures que celles qu'il a » renversées. Alors Dieu crée un nouvel ordre de » choses , il abandonne à eux-mêmes les riches et » tous ceux qui comptant sur eux-mêmes, repoussent » les pauvres qu'il a voulu établir comme une source » de bénédiction pour les riches : les jugements de » Dieu s'appesantiront sur eux et des peuples étran- » gers leur enlèveront tout ce qu'ils possèdent. Mais » la bénédiction de Dieu reposera sur vous, pauvres, » qui êtes devenus riches par votre foi , et vous en- » tendrez bientôt même sur la terre, cette invitation : » Venez, les bénis de mon Père, hériter le royaume » qui vous est préparé. »

Est-il besoin de justifier un tel langage? Avonsnous à en prouver la "parfaite conformité avec l'évangile et particulièrement avec le Chap. V de l'épître catholique de Saint- Jacques ? Comment M. de Bonald, esprit si élevé et si sérieux, put-il en méconnaître le sens chrétien ? » Madame de Kriidener , dit-il , a été » jolie, elle a publié un roman, peut-être le sien :

» il s'appelait , je crois , Valérie ; il était sentimental » et passablement ennuyeux. Aujourd'hui qu'elle s'est » jetée dans la dévotion mystique , elle fait des pro- » pbéties. C'est encore du roman , mais d'un genre » tout opposé. L'amour avait dicté le premier; celui- » ci semble n'inspirer que la haine , et si la figure » de l'auteur a changé , comme son genre , Madame » de Krùdener peut avoir des disciples , mais elle » n'aura plus de soupirants. »

Sous un anonyme transparent , Benjamin Constant releva dans le Journal de Paris la haute inconvenance de cette attaque. « Si le contact immédiat des » belles scènes de la nature , si l'espèce de vie ascé- » tique à laquelle IMadame de Krùdener a cru devoir 3» se consacrer, si son dégoût pour les biens et les » plaisirs du monde , si la fréquente lecture des livres » saints ont donné à son langage quelque chose de » parabolique et d'exalté, il faut le lui pardonner, » en se rappelant qu'elle ne le parle pas dans un » salon , mais sous les chênes de la Forêt noire et » près des cascades du Rhin....

« La petite fille du maréchal de Munich,

» une femme que son mérite et ses qualités person- » nelles font révérer de ceux qui la connaissent , ne » devait donc encourir, sous aucun rapport, les sar- » casmes et l'ironie de ceux qui ne la connaissent

» pas Comment se fait-il qu'un homme aussi

» recommandable ait pu oublier à ce point l'urba-

» nilé française et les bienséances sociales , dont ce- » pendant rélévalion de son esprit et la noblesse de )• son caractère devraient le constituer le défenseur ? » Comment se fait-il que celui qui reproche à Madame » de Kriidener une dévotion mystique , soit précisé- » ment le littérateur, le publiciste et l'homme d'état » qui a mêlé de la métaphysique et de la mysticité » jusque dans la jurisprudence où , il faut en conve- )» nir , elle est moins bien placée que dans la dévo- )) tion? Comment se fait-il que ces opinions sur » Madame de Kriidener soient accueillies dans un » journal remarquable par ses doctrines morales et » religieuses, et dans lequel , au surplus, on a rendu » compte du roman de Valérie , comme de l'une des » productions les plus agréables du temps. M, de » Bonald accuse Madame de Kriidener de prophétiser » des malheurs , et il ajoute : — v Mais la politique » le souffre , et sans doute elle a de bonnes raisons, » elle veut peut-être faire une dernière expérience » sur la raison et la vertu des peuples , aux dépens » de qui il appartiendra. »

» M. de Bonald veut lui-même faire ici le pro- » phète , c'est le Bellérophon du monde politique ; » il combat sans cesse la chimère , etc. , etc. »

Enfin , parodiant une des paroles de Jésus-Christ , M, de Bonald terminait son article par un jeu de mots qui devait achever la défaite de Madame de Kriidener : « L'Evangile à la main, j'oserai lui dire,

» que nous aurons toujours des pauvres au milieu de » nous , ne fût-ce que de pauvres têtes. »

« M. Je Bonald , répond Benjamin Constant, ne » devait pas prendre TEvangile pour trouver lui pareil » jeu de mots ; Brunet el Potier auraient fort Lien » fait son affaire, si telle est Timaginalion des têtes » les plus riches , c'est une consolation pour le vul- » gaire , et l'on peut s'écrier, l'Evangile à la main : » Bienheureux les pauvres en esprit !

Cet échange de saillies el de pointes dans lequel ces deux hommes se montrèrent hien plus jaloux de faire hriller leur esprit que de se conformer à l'ordre d'éviter les paroles folles et les plaisanteries qui sont des choses malséantes (Ephès. v. 4 ), ne pouvait tourner en rien à la gloire de Dieu, qu^ils ne cherchaient ni l'un ni l'autre. Nous n'avons aucun doute que si Madame de Rriidener en eut appelé à M, de Bonald mieux informé , cet homme capahle de nohles aspirations vers la vérité religieuse n'eut désavoué son persifflage , mais Madame de Krùdener ne s'en émut guère, et acceptant comme une nouvelle occasion de glorifier Dieu , le déhoidement d'invectives qui la poursuivait, elle ne pensa qu'à hénir ses persécuteurs sachant que c'est à cela que le chrétien est appelle. Elle éprouvait la réalité de cette promesse : « Vous >-> serez hienheureux , quand , à cause de moi , l'on » dira faussement toute sorte de mal de vous. Réjouisi) sez-vous alors et tressaillez de joie. »

Cependant la relraitc de Madame de Krûdcner à Unlerholtz ayant été découverte par les pauvres , la maison de M, Laclienal était redevenue un hospice. Cet homme charilahle renouvelait sans cesse les approvisionnemens de vivres et les magasins d'hahillemens de Madame de Kriidener ; en quelques semaines, il y consacra plus de cent vingt mille francs, qui sauvèrent la vie à plus de vingt-cinq mille personnes. Dieu l'avait suscité dans un dessein de miséricorde pour être léconome de ses grâces envers ces malheureux qui mouraient de faim et de froid. Mais qu'est-ce que la joie qu'il éprouvait en se dépouillant pour eux avec tant de charité , en comparaison de celle qu'il ressentira en entendant au dernier jour , cette parole : « Venez , les hénis de mon Père , hérilcr du » Royaume qui vous a été préparé dès la fondation » du monde; car j'ai eu faim, et vous m'avez donné » à manger *, j'ai eu soif et vous m'avez donné à » hoire; j'étais étranger et ojous m'avez recueilli; » j'étais 7iu et vous m'avez vêtu ; j'ai été malade et » vous m'avez visité; j'étais en prison et vous êtes » venu vers moi. Mati. xxv. 34.

Un jour Madame de Kriidener s'était rendue au Hocrnlein, pour y régler quelques affaires avec Daniel Diedrich , mais elle n'avait pu le faire assez clandestinement et hienlôt la multitude y afflua. Pendant plusieurs jours , elle n'eut pas la liberté de s'en éloigner. Ce n'étaient pas seulement les pauvres de la

contrée, mais de tous les cantons voisins, qui accouraient sur le bruit de ses largesses, et la suppliaient de visiter leurs pauvres communes, pour y répandre les consolations el les encouragements , dont on sentait si vivement le besoin.

Elle venait de retourner à Unlerboltz, lorsque le samedi 1 2 avril , la police baloise vint Ten chasser. Elle se retira de nouveau au Hoernlein, où elle reçut la visite de son gendre et de M. Empaytaz, qui avaient trouvé à Rbeinfeld un vaste champ d activité.

La neige , qui tomba pendant tout le mois d'avril, vint encore anéantir l'espérance des récoltes, si ardemment attendues par les pauvres agriculteurs. La stupeur et la désolation se montraient sur tous les visages.

Le 26 avril, madame de Kriidener fut sommée de quitter le Hoernlein, dans les vingt-quatre heures. Une heure après son départ , le sous-inspecteur de Loerrach vint l'y chercher avec la gendarmerie. 11 ne trouva que M. de Berckheim , qui le suivit à Loerrach ; après avoir subi un interrogatoire , il fut renvoyé.

Pendant ce temps. Madame de Krùdener el M. Kellner avaient gagné Warmbach , où les pauvres qui stationnaient autour du Hoernlein , la suivirent. Dès quatre heures du matin, ils entourèrent sa maison remplissant l'air de cris et de gémissements arrachés par la faim. Madame de Krùdener, se levant à la hâte, organisa aussitôt une distribution de vivres.

Dix personnes étaient sans cesse occupées , jour et nuit, à préparer et à cuire des soupes, tandis qu'elle même faisait entendre à ces malheureux les plus pressantes exhortations à se confier dans leur détresse au Père des affligés.

Le G mai, arriva l'ordre de quitter Warmbach; le 8, il reçut son exécution, M. Empaylaz resta seul, pour liquider les comptes et congédier les pauvres.

En quittant Warmbach, Madame de Krudener se dirigea sur Rheinfeld. Mais , les pauvres, qui s'efforçaient de la suivre, excitèrent les plus grandes alarmes parmi la population de cette ville. La crainte de mourir de faim éteignant toute commisération , la populace de Rheinfeld entoura la voiture de Madame de Krudener, en lui reprochant ses charités et l'aurait massacrée sans l'énergique intervention des gendarmes, qui l'accompagnèrent et la gardèrent pendant les trois jours qu'elle passa à Moehlin.

Il semblait que sa présence fut révélée à tous les pauvres à plusieurs lieues à la ronde ; dès son arrivée , ils venaient un à un , se grouper autour de sa maison : cela eut lieu à Mœhlin ; aussi le 1 2 mai , les habitans se rendirent chez le curé pour le prévenir que si Madame de Krudener ne partait pas , elle serait lapidée , tant la famine avait fermé tous les cœurs.

Le 1 3 , Madame de Krudener partit pour Mungtz, où elle fut suivie par une partie des pauvres, les au-

1res restaient à Moelilin , à Warmbach et à Bàle. M. Lachenal ne se lassait pas d'envoyer des convois de vivres dans ces diverses stations. Le pain coûtait un franc la livre , sept fois sa valeur accoutumée, et l'on n'en avait pas à discrétion.

Le 1 8 mai , on reçut la nouvelle que l'empereur Alexandre ouvrait ses états aux émigrans suisses et wuriembergeois qui voudraient s'y rendre pour éviter la famine , et lui-même annonçait l'intention de partir pour Odessa pour présider à l'installation des colons. Celle nouvelle remplit de joie Madame de Krûdener en lui faisant entrevoir la fin de sa rude mission. Sa force, sa fermeté, sa présence d'esprit au milieu d'incroyables fatigues étaient pour ses amis un sujet constant d'admiration. Sa sérénité était parfaite et tout ce qui rcnlonrait en recevait le doux reflet. Ce fut au moment de partir de Mungtz , pendant la dernière distribution faite aux pauvres, réunis au nombre de plusieurs centaines, au milieu des gendarmes, que M. Empaytaz écrivit, assis sur un tronc d'arbre, cet hymne qiii se chante dans toutes nos églises :

Grand Dieu! nous le bénissons.

Nous célébrons tes louanges , Eternel, nous l'exallons, De concert avec les anges, Et, prosternés devant loi, Nous l'adorons, ô grand Roi !

Les Saints cl les Bienheureux , Les Trônes et les Puissances,

Toutes les Vertus des cieux, Disent tes magnifieences; Proclamant, dans leurs concerts, Le grand Dieu de l'Univers.

Saint, Saint, Saint est l'Eternel, Le Seigneur, Dieu des armées , Son pouvoir est immortel, Ses œuvres partout semées , Font éclater sa grandeur , Sa majesté, sa splendeur.

L'illustre et glorieux chœur Des Apôtres , des Prophètes ; Célèbre le Dieu sauveur, Dont ils sont les interprètes ; Tous les martyrs couronnés Chantent ses fidélités.

Ton Eglise qui combat, Sur la terre répandue , Et l'Eglise qui déjà A la gloire est parvenue.

Entonne un chant solennel , A Jésus Emmanuel.

Tu vins, innocent Agneau, Souffrir une mort cruelle, Mais triomphant du tombeau, Par ta puissance éternelle, Tu détruisis tout l'effort De l'enfer et de la mort.

Sauve ton peuple, Seigneur, Et bénis ton héritage !

Que ta grâce et ta splendeur Soient à jamais son partage !

Conduis-le, par ton amour , Jusqu'au céleste séjour!

Veuille exaucer nos soupirs , Seigneur , Jésus ! fais-nous grâce ; Veuille accomplir nos désirs , Fais briller sur nous la facej Noire espérance est en loi , En toi, Jésus, noire Roi.

Puisse ton règne de paix, S'étendre partout le monde; Dès maintenant, à jamais, Que sur la terre cl sur l'onde, Tous genoux soient abattus, Au nom du Seigneur Jésus!

Gloire soit au Saint-Esprit !

Gloire soit à Dieu le Père !

Gloire soit à Jésus-Christ, Notre époux cl notre frère !

Son immense charité Dure à perpétuité.

En quittant Mnngtz, Matlame de KrùJencr voulut se rendre dans le canton d'Argovie, où elle comptait des amis et de chauds partisans. Mais le Conseil d'Etat redoutant son cortège , avait donné les ordres les plus sévères à tous les baillifs et aux gendarmes de ne point la laisser pénétrer dans le canton , sur quelque point qu'elle se présentât , ce qui ne Tempéclia point d arriver par LaufenLourg jusqu'à Aarau. Dès le lendemain , elle fut conduite par la gendarmerie à la frontière ; elle put s'arrêter à ErlesLach dans le canton de Soleure jusqu'à ce que le gouvernement à l'instigation de celui d'Argovie l'en expulsât. Elle

se dirigea alors vers Lucerne ou elle parvint sans difficulté au commencement de juin.

A Lucerne , elle reçut un accueil bienveillant. Les journaux mêmes fêtèrent son arrivée avec enthousiasme. « Madame de Krûdener est Tastre de notre époque, s'écriait l'un d'eux. « Elle obscurcit par sa présence » les nombreuses étoiles fixes aussi bien que les pla- » nèies de notre firmament terrestre. Elle est une » apparition de bon augure qui fait briller à nos i) yeux au milieu de notre genre de vie étroit et >? mesquin, un rayon de la véritable grandeur. Elle )) met un certain frein au dérèglement et au mauvais M train journalier de notre vie qui s'écoule dans la » vanité. Elle n'habite pas la ville, mais à ses portes, » et déjà elle attire autour d'elle non seulement les » habitans de Lucerne mais encore des contrées envi- » Tonnantes, comme autrefois Jean-Bapliste, dans le » désert. Quoi de plus naturel, puisqu'elle abreuve à » la fois les corps , les esprits et les cœurs ; puis- » qu'elle pratique toutes les œuvres de la charité » chrétienne et de la compassion humaine et qu'elle est » un vrai refuge pour les âmes troublées. Aussi , la » solitaire et champêtre cabane du marchand de vin » Baldinger est-elle du matin jusqu'au soir le rendez- » vous d\ia essaim , oui , de légions de visiteurs, » de disciples et d'espions , de pauvres et de théo- » logiens. »

Rendant ensuite pleine justice à la foi, à la charité,

à l'éloquence et au talent de Madame de Kriidener, le journal ne signale dans son œuvre qu'un côté faible, c'est le mélange de son entourage. Quelqu'un de ses disciples improvisés depuis peu mérilait-il ces reproches de fanatisme? Nous n'en serions guère étonnés. Madame de Kriidener si simple et si naturelle ignorait sans doute ce que l'exaltation du zèle pouvait leur inspirer. Nous avons entendu citer , à l'appui de l'opinion du journaliste , l'anecdote suivante.

Un petit-fils du célèbre Alovs Réding, avait accompagné son grand-père de Scbwytz à Lucerne. Désirant vivement voir et entendre Madame de Kriidener, il se rend en courant , avec un jeune camarade à la maison de Baldin"er. Madame de Kriidener faisait une allocution dans la cham])re voisine. 11 demande à entrer : une espèce de gardien à la figure austère , prétend que cela est impossible. L'adolescent insiste, dit que son grand-père l'attend , que l'occasion est unique pour lui. Alors le disciple se laissant émouvoir et se couchant brusquement en travers de la porte, l'engage à passer, mais en déposant pour entrer, tous les sentimens terrestres. La phrase allemande renfermait un double sens qui , joint à l'action de cet homme, causa un tel accès d'hilarité à nos jeunes gens , qu'ils avaient encore les lèvres épanouies par le plus joyeux sourire, lorsqu'ils se trouvèrent tout à coup en présence de Madame de Krùdener. Le contraste était frappant et aurait facilement pu fournir matière à un nouvel

accès de gaîté. Mais à l'instant, raconte le jeune homme lui-même, devenu dès-lors l'un des magistrats distingues de la Suisse , ronclioii , la dignité simple , le cliarme pénétrant de cette éloquence qui sortait si véritablement du cœur chez Madame de Kriidener eurent effacé cette impression. Leur àme est saisie et ils prêtent la plus religieuse attention à son discours. Le souvenir de celle impression si vive, si soudaine, si puissante est encore plein de vie dans le cœur de celui qui la ressentit.

Madame de Kriidener avait rencontré d'activés sympathies dans le clergé Lucernois. Des prêtres, des professeurs dn séminaire, accompagnés de leurs élèves, venaient la visiter. Une des exhortations qu'elle adressa à une nombreuse réunion d'ecclésiastiques et de séminaristes a été sténographiée. F]n voici la traduction: « Vous désirez donc aussi voir cette femme dont on » a tant parlé , et sur laquelles savants et ignorants j» s'épuisent en conjectures; cette femme, enfin, qu'on » déteste autant qu^on l'aime. Soyez les bien venus , » messieurs, car vous devez l'être pour moi, puisque » vous vous destinez à l'étude des saintes lettres, et » que quelque jour peut-être, vous annoncerez le » Christ, mon Seigneur et le vôtre. Mais, pour » pouvoir l'annoncer, il faut, auparavant appren- » dre à le connaître ; il faut avoir éprouvé les ef- » fets merveilleux de sa grâce. Ce n'est point aux » hommes qu'il appartient de faire des prêtres ,

» non plus qu'aux universités, d'engendrer une Eglise

» vivante. Ne fut-ce pas, au contraire, de leur sein

» que sortirent tant de schismes et d'hérésies , dès que

» riiomnie, se livrant à l'orgueil que donne la science,

» se laissa détourner des doctrines célestes, pour s'a-

M donner à des opinions terrestres et charnelles ?

«Vous possédez, je lésais, d'excellents docteurs; mais

» ils doivent vous avoir dit que le Saint-Esprit est seul

)) en droit de conférer l'ordination épiscopale. C'est

» donc pure audace, lorsque par des vues terrestres ,

» et au moyen de prétendus talens , d'une grande

» capacité pour Tétude des langues , ou par quelque

» autre moyen que ce puisse être, l'on se destine

» de soi-même à cette sainte et mystérieuse vocation,

» et l'on s'engage inconsidérément sous cette bannière,

» sans réfléchir que ce n'est pas seulement de nos

» âmes que nous aurons a rendre compte , mais cn-

» core d'une multitude d'autres qui nous auront été

» confiées.

» Il serait donc bien insensé , bien téméraire , de

» vouloir s'ingérer d'un emploi , que d'anciens pères

» de l'Eglise , blanchis par les années, que des saints

» de 1 âge primitif n'acceptèrent qu'avec crainte et

» tren^blement. Quel homme oserait prendre place à

» l'aulel , sans une vocation expresse de la part de ce-

» lui qui sonde les cœurs et les reins, et dont les yeux

» de flammes pénètrent les plus secrets replis du

» cœur? Quelles lèvres non sanctifiées par l'Esprit-

» Saint , oseraient s'ouvrir en intercessions pour les

» pécheurs ? Qui serait assez audacieux pour s'inter-

» poser comme médiateur entre un peuple de pé-

» cheurs et la majesté redoutable du Saint des Saints?

» A qui ce grand combat de Thon) me avec son Dieu

» pourrait-il être confié , si ce n'est à celui qui peut,

» en toute hardiesse , lui dire avec Jacob : — Je ne

» te laisserai point aller , Seigneur , que tu ne

» m'aies béni !

» A qui sont données ces saintes larmes, capables

)) d'émouvoir le cœur du Dieu des miséricordes ? —

» Ce n'est bien certainement qu'à l'homme que Dieu

» daigna choisir , dans ce but ; qu'il éleva , oui, qu'il

» forma lui-même à l'école de la croix et des souffran-

» ces. Car il n'y a que la grâce, rien que la grâce,

M qui puisse rendre possd)le au prêtre de le devenir.

» De quel autre, que de l'Eternel, peut-il tenir ses

» lettres de créance , la toute puissance de la foi et

» de l'amour ?

» Le prêtre, sans miracles , n'est point un prêtre

» appelé de Dieu ; comme la foi , sans miracles ,

» cesse d'être la foi chrétienne !

» Quelle n'est pas l'importance et la dignité d'un

» homme à qui le pouvoir de lier et de délier a

» été conféré ; quel tendre support et quel cœur

» compatissant ne doit-il pas revêtir, lorsqu'assis au

» siège absolutoire, il reçoit les aveux des pécheurs,

» ayant lui-même pour ami le grand modèle des

» puLlicains et des gens de mauvaise vie ; qu'il est

» grand le privilège de celui qui , comme son bon

» !\îaîU'e , est appelé à aimer ceux qui déjà ont

» trouvé dans les larmes d'une sincère repentance

» l'absolulion de tous leurs péchés, aux pieds qu'ar-

» rosa de ses larmes une Marie-Magdelaine ! Mais

» aussi, avec quel courage de lion cl quelle intrépidité

» ne doit-il pas comballre le vice du liant d'une chaire

» si rapprochée du confessionnal où peu d'instants

» auparavant il était assis comme un agneau plein

» de douceur et d'humilité. De cette tribune sacrée,

» et saisi de l'esprit de la sainte loi du Seigneur,

» il détrône les puissants de la terre , il cite les

» têtes couronnées au tribunal suprême de Celui de-

» vaut qui les rois ne sont que poussière, il y dé-

» fend les droits de l'opprimé , il protège l'orphelin

» et prend en main la cause de la veuve. Infatigable

» en toutes choses , on le voit , durant les heures

» de la nuit , tantôt abattu au pied du grand autel,

» adorant les profondeurs du mystère sublime de

» l'amour divin ; tantôt occupé aux fonctions de sa

» haute vocation , qui , chez le véritable prêtre n'ont

» point d'interruption. Il prie avec les cœurs op-

» pressés , il console les âmes timorées , il souffre

» avec ceux qui souffrent et ne dédaigne pas même

» de mendier pour les nécessiteux que Dieu a placés

» sous sa tutelle ; il porte avec une ardeur infatigable

» sur les bras de l'amour, les enfants que Dieu lui

» a donnés, pour les déposer sur le cœur des mlsé-

n ricordes. Appelé près du lit des malades, il lutte

» par ses prières avec celui qui sur la terre avait le

» pouvoir de pardonner les péchés ; car la cause

» des maladies et de tous les maux , c'est le péché.

)> Il crie alors au suprême médecin des corps et des

» âmes, et Christ se montre envers lui ce qu'il était

» pour les apôtres. N'ignorant pas, toutefois, combien

» les souffrances sont nécessaires , il ne prie le plus

» souvent qu'en vue des fruits salutaires qui pour-

» raient en revenir aux malades ainsi exercés par

» elles,

» Modèle de sainteté par sa vocation même, il doit

» se montrer saint dans l'exercice de ses sublimes

» fonctions. Reconnaissant la haute importance du

» mariage , il unit , dans les dispositions d'un cœur

» pur et chaste , ceux qu'il instruisit à regarder ce

» saint état comme un sacrement des plus augustes.

» Les brutales concupiscences d'une jeunesse effrénée

» et dissolue se cachent devant la pureté de ses

» regards , et la sérénité de son front commande

M la paix aux passions tumultueuses. Tel est cet

» élu du Seigneur ; aussi , le Prêtre souverain

» lui confère-t-il une puissance à laquelle ne peut

» se comparer celle d'aucun monarque. Il apprend

» aux pieds du Seigneur les mystères de l'avenir.

» II entend de là cette voix qui disait en parlant du

» Père des croyants : Youdrais-je cacher à Abraham

» ce que je m'en vais faire? — 11 porle en lui le icmoi- » gnage de Jésus-Christ qui est 1 esprit de prophétie. » Apoc. XIX. 10. Les anges l'assistent à la célébration » du Saint-Sacrement, et les habilans des cieux portent » ses supplications aux pieds de celui qui était , » qui est et qui sera.

» L'image que je viens de vous tracer du vé- « rilablc prêtre, est encore sans doute bien impar- » faite ; et quoique à la vérilé , elle se présente à )i mon anie dans toute la grandeur et l'importance » de ses divers caractères , le sens en est toutefois si » sublime et en même temps si profond, que la bou- » clic se refuse à rendre tout ce que 1 ame sent. » J'aime néanmoins à croire que vous en aurez suf- » fîsammcnt entendu , pour vous donner d'abon- » dantes matières à réflexion et pour vous porter » à vous sonder vous-mêmes sur ce point , en vous » laissant bien convaincre que ce n'est pas au moyen » de la science , mais uniquement par la voix de » Tévéque souverain des âmes que vous pourrez être w d'abord appelés, puis enfin dirigés dans votre sainte ») vocation. Alors seulement rcntrctien que nous ve- ^) lions d'avoir ensemble aura été d'une grande im- M portance ; oui , Messieurs , de la plus haute impor- » tance pour vous tous.

M Puissiez-vous donc , Messieurs , tout autant que » vous éles ici présents , vous à qui nous avons l'hon- » neur de nous adresser aujourd liui, et nomiiiément

» ceux tVcntrc vous qui comprennent le but de notre » mission , et qui en sentent toule la néccssilé pour » le siècle tlépravé dans lequel nous vivons; puissiez- » vous, (lis je, aller ainsi à Christ, qui est le Dieu w vivant et la vie éternelle cl goûter combien il est » bon ! Puissicz-vous bien comprendre , vous sur-tout, n prêtres de rEternel , ce que le Sauveur dit au jeune » homme de l'Evangile : — « Vends tout ce que tu » as, et Le donnes aux pauvres ; puis, viens, et me )) suis, ayant chargé la crois, après t être renoncé toi- » même.

» Mais cet acte, « de vendre tout ce qiCon a pour le » suivre, » s'étend aussi jusqu'au délaissement de toutes » les choses qui nous tiennent encore liés à la terre , » telles que nos propres vues, notre propre volonté, » et tout ce vain étalage de science dont nous som- » mes quelquefois si fiers , lorsque nous concevons » de trop hautes idées de nos capacités naturelles qui » pourtant ne sont rien , aussi long-temps qu'elles M n'ont point été sanctifiées par la grâce. C'est là » cette croix que nous sommes chaque jour appelés à » porter , tandis que mourant toujours davantage a » notre vie naturelle, nous revêtons de plus en plus » la vie divine , jusqu'à ce que nous l'avons dans » toute sa plénitude. Oh! quel degré de renoncement » ne devons-nous pas atteindre , avant que le Seip^neur » puisse nous prendre à son service î Par quelles » morts mystiques ne sommes-nous pas appelés à pas^

» scr avant que d'en venir à bien comprendre la voix M de l'Esprit Saint dans le fond de nos cœurs !

» Tauler , savant d\nie haute réputation et grand

» orateur , reçut pourtant instruction d'un simple

» paysan qui lui dit un jour que quelqu'eni rainants

» que fussent ses discours ( car Ton venait de fort

» loin pour l'entendre ) , ils ne produisaient néan-

» moins aucun effet salutaire , puisque personne n'en

» était converti. Tauler fut convaincu que ni l'art

» humain , ni les connaissances acquises par l'élude

» ne pouvaient rien opérer sur les âmes , et qu'il n'y

» avait que la grâce , que l'efficace du Saint-Esprit ,

» que la puissance de Ciirist par le sang de la récon-

» ciliation , qui, lorsqu ils sont proposés aux pécheurs,

» fussent capables d'opérer en eux la repentance et la

» foi. Le grand Tauler devint un enfant en simpli-

» cité , il mourut à lui-même , et si complètement ,

» qu'il oublia toute sa science , et que , n'étant

» plus dès-lors en état de produire quelque chose

» du fond de sa science acquise , il devint incapa-

» ble de tenir le moindre discours, au point de

» demeurer souvent court, en chaire , ce qui l'expo-

» sait à la risée du peuple. C'est ainsi que meurt le

» grain de froment jeté en terre , mais c'est alors seu-

» lement qu'il rapporte du fruit.

» Alors aussi sur les débris de la sagesse scolastlque » et de brillants talents, fleurirent en Tauler les » beaux fruits de la grâce. Une vie toute nouvelle pé-

» nctra Tétre entier du pieux prêtre ; et , semblable

» à l'aigle rajeuni, qui , dans son vol élevé se rappro-

» clie du soleil , il but à longs traits au fleuve inla-

» rissable de la lumière divine. Embrasé lui-même

» du feu de l'amour divin , il put , dès cet instant ,

» le communiquer aux autres. Car , comme Glirist

» lui-même était sa vie , et que son Esprit était

» l'âme de toutes ses prières, la ebaire devint aussi

» pour lui comme une sainte arène , du haut de la-

» quelle , comme un conquérant au service de son

» divin Sauveur , il lui gagnait tous les jours de nou-

» velles âmes.

» Mais, à quelle école apprit-il de si profonds mys-

» lères ! Oii les dons miraculeux lui furent-ils dépar-

» lis? C'est sous la croix que Tauler apprit à aimer et

» a. souffiir. La croix de Jésus-Christ était aussi sa

)) chaire , comme elle nous vaut a nous , une bi-

» bliolhèque. Les accents pénétrants d'un amour re-

» connaissant et profondément senti envers notre

» ban Sauveur, sont un langage qui trouve entrée

» dans tous les les cœurs.

» Je ne prétends point dire par là que Tétude des

» langues ne soit pas nécessaire. Oui, nous devons

» les apprendre , afin surtout de pouvoir lire dans

» leurs langues originales les saints documents de la

» parole de Dieu . qui doivent être pour nous de

» la plus haute impor lance. La connaissance de l'his-

» toire ecclésiastique doit, sans contredit, en avoir

» une grande à nos yeux ; celle de la tradition une

» bien plus grande encore ; mais il est imporlanl , par

» dessus toutes choses, d'clre bien pénétré de lEs-

y> prit des saintes Ecritures j car le Saint-Esprit , qui

» les a dictées , est aussi le seul qui puisse nous les

» expliquer salulaircment.

» Il nous importe donc essentiellement de pou-

» voir avec Tapôlre saint Paul , ce grand mystique ,

» revêtir l'amour divin , comme la première et la der-

» nière , comme la seule nécessaire et la plus indis-

» pensable de toutes les vertus cbrétiennes. L'amour

» de Christ nous enseigne toutes choses \ il est la clef

» du cœur de Dieu; lui seul est grand par dessus

» tout. 11 ne fait point de la béatitude un objet de

» spéculation ; il s'offre tout entier en sacrifice , parce

» qu'il ne cherche qu'à plaire à Celui qui lui a ravi

» le cœur : mais c'est aussi pour celte raison qu'il

» hait le péché et jusqu'à l'apparence même du péché.

» Aspirer à la possession du cœur de son Dieu est son

» désir le plus ardent \ c'est là sa sainte, son unique

» ambition ! »

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