CHAPITRE XXIII
tsie. — 1^19.
loterventions provi'leiitielles. — Béponsps d'en liaut. — Le lièvre blessé. — I.c» voleurs à ■Uotcrholtz. — Puissance de la charité. — Jicob Ilomber^er et sa famille. — Lettre de Matthias Hombercrer. — Le 3l décembre 1816. — Ua geudarme au Hœrnlein. — Madame Sperliu^. — \ isites domiciliaires au Hœraleia et a Uaterholtz. — Préài.;alion du 2^ Janvier 1817. — Persécutions. — Noble conduite dn clergé bâlols. — M. Erapajtaz est arrêté à Unterbollz. II est eipulsé du canton de Bàle. — Madame de Kriidcner est gardée à Uaterholtz par les gendarmes. — Lettre de Madame de Kriideuer à un prêtre. — Qucl({ues mots sur la profession de foi de Madame de Krudeaer.
ADAME DE Krdden'ER avait VU sl souvent sa foi changée en évidence et ses espérances en réalité, qu'elle ne pouvait assez en rendre jrâces. Ne consullant jamais la prévoyance humaine dans sa manière de faire l'aumône , elle se serait fait un scrupule de renvoyer sans secours aucun de ceux qui s'adressaient à elle , aussi grâce à son inépuisable charité , elle se trouvait souvent sans ressources.
Un jour qu'elle n'avait plus d'argent pour fournir
aux Lcsoins de ses hôtes, elle pria avec pins de confiance encore , et le lendemain , elle reçut d'un ami pieux , un secours de vingt-cinq écus. Une autre fois , étant de nouveau dans l'embarras , elle fit prier les pauvres avec eMe, pour demander ce qui leur manquait et quelques heures après, une servante lui apporta environ quinze francs, qu'elle conservait de ses gages , en lui disant : — «Je n'ai pas eu de » repos que je ne me sois décidée à vous les ap- » porter. »
Un autre jour , elle vit arriver , dans une brouette traînée par un àne et conduite par un jeune garçon? un pauvre homme impotent , qui venait du canton de Soleure, lui demander de quoi recouvrir sa cabane ruinée , où il souffrait cruellement du froid. IMadame de Kriidener le garda deux jours et lui parla de la bonne nouvelle du salut , puis elle le renvoya en lui disant : « Je n'ai pas le moyen de faire ce » que vous désirez , mais demandez à Dieu qu'il » m'envoie quelqu'argent , je vous en donnerai une » partie. » Le même jour , elle reçut une petite somme qu'elle partagea avec lui.
La mauvaise saison approchait : toutes les récoltes avaient manqué, l'agriculteur était en souffrance, bientôt le petit commerce et l'industrie se ressentirent aussi de la disette. Chaque jour on voyait des pauvres arriver chez M. Lachenal de trois lieues à la ronde pour avoir une ration de soupe. Une femme des
environs de Colmar , chassée d'Alsace par la faim , vint jusqu'à Unterhollz avec deux petits enfants pour demander du secours. Elle racontait à Madame de Kriidener que peu auparavant n'ayant ni paiu , ni pommes de terre , son mari malade lui avait dit d'aller cueillir quelques légumes sauvages dans les prè^ ou les vignes. Comme elle y travaillait, un lièvre blessé par un chasseur vint expirer devant elle. Elle s'en saisit avec crainte , le porte à son mari heureuse d'avoir à lui donner une aussi bonne nourriture. jMals celui-ci la blâma et l'envoya chez le curé pour lui demander conseil.
« — Gardez votre lièvre, lui dit-il, c'est le Sei- » qui vous l'envoie , mangez-le en son nom !» Et il lui donna vingt sous, pour acheter du pain.
Souvent on rapportait à Madame de Kriidener de semblables traits , et elle déplorait de ne pouvoir les enregistrer , afin de faire admirer la magnifique bonté de la Providence. Mais, à coté de ces faits réjouissants, la méchanceté humaine se njontralt aussi trop souvent : les convoitises, l'avarice, la cupidité, avalent été excitées par les aumônes considérables de Madame de Krûdener , et des malfaiteurs qui ne connaissaient pas à quel trésor elle puisait ses largesses, firent le complot de piller la maison Lachenal.
Le 12 décembre, une bande de voleurs, dont une partie étaient vêtus en femmes, se mêla parmi les pauvres, lors de la distribution. Profitant de l'heure du
culte, le chef cl ilenx grandes femmes cl(* mauvaise mine pénélrèrenl dans la maison et y proeédaient à Tcxamen des serrures, lorsqu'un tailleur converti , qui travaillait dans une chambre voisine, entendit quelques mots de leur projet; il en avertit M. Kellner, qui en référa à Madame de Krùdener. Aussitôt le culte terminé, elle les fit appeler et leur exprima tant de compassion de leur égarement, leur témoigna tant de sollicitude pour leurs âmes, qu'ils commencèrent à s'émouvoir. M. Kellner pria pour leur conversion à liante vois , avec tant d'onction , que leurs cociu'S se fondirent; et ils confessèrent ce projet et d'autres vols qui avaient déjà reçu leur exécution.
Madame de Kriidener leiu' fit une pressante cxliorlation avant de les congédier. Au nioment de se séparer d'eux, elle leur lendit la main qu'ils serrèrent avec reconnaissance , mais l'un d'ctix relira la sienne , en lui disant qu^il avait une maladie contagieuse, qu'il craignait de lui communiquer:
— « Donnez toujours, mon ami, lui dit-elle af- » fcclueuscment , nous ne craignons rien. »
Elle avait recueilli, au Hœrnlein, à l'entrée de l'hiver, un vieillard respectable, nomme Jacob Homberger, chassé de chez lui par les durs procédés et l'ingratiludc de ses enfants. Le cadet , moins endurci que les autres, étant venu le voir , fut si touché des égards, des soins et de 1 affection respectueuse, dont son père était l'objet , chez Madame de Kriidener, qu'il rentra
en lui-mcmc, el devint alleniif à la volonté de Dieu. De retour chez lui , il fit à sa mère et à ses frères et sœurs , un récit si touchant de ce qu'il avait vu, qu'il les engagea à confesser leurs torts à leur père , en réclamant son pardon. Madame de Krudener, présente à cette scène, prit la main du vieux Jacoh , et la haisa, en leur disant :
« — C'est votre grâce que je signe sur la main de » votre père, . de cet homme pieux, qui a apporté la » hénédiction dans cette maison, »
L'aîné de ses fils, Mathias Homberger, de retour chez lui exprimait dans une lettre louchante le chantiement de son cœur. En voici un fra"ment :
« 0 mon Dieu ! je frémis au dedans de moi, quand
» je pense comment j'ai vécu avec mon pauvre
» père , dans les querelles et les disputes ; quand
» je pense que j'ai fait tout ce qui pouvait attirer
» la malédictiou sur ma tête ! Comment pnis-je te
» montrer ma reconnaissance de ce que tu as daigné
» me délivrer de cette malédiction en te servant de
» Madame de Krudener comme d'un instrument pour
» me faire rentrer en moi-même et de ce qu'ainsi
» j'ai pu ohlenir le pardon de mon père dans sa
» vieillesse. Je reconnais, ô mon Dieu ! que tu ne
» veux point la mort du pécheur , mais qu'il se con-
» verlisse et qu'il vive ! Maintenant j'ai trouvé le repos
» de mon àme et j'ai celte assurance que tu as
» exaucé la prière que Madame de Krudener a faite
» à genoux et avec larmes pour nous tous. Jésus !
» ô mon Jésus ! trempe les doigts dans ton côlé percé
» et écris au fond de mon cœur tout ce que ta grâce
» m'a fait éprouver dans cet heureux moment, afin
» que je n'en perde jamais le souvenir. Oui, Sei-
» gneur ! lu nous as conduit à une telle école , lu
» as amené une lumière d'un pays étranger , pour
» ouvrir nos yeux , comme ceux du vieux ToLie
» le furent par l'ange Raphaël
» 0 miséricordieux Sauveur ! lu as aussi accordé
» une consolation à mon père à la fin de son che-
» min rempli d'épines : tu l'as fait soigner entre les
» mains de la fidèle servante , comme Lazare l'a été
» à la fin de ses peines. A présent nous versons
» des larmes de joie parce que nous pouvons dire
» que le Seigneur a fait de grandes choses en notre
» faveur. 0 Seigneur ! il nous est iujpossible de me-
» surer l'étendue de la sagesse et de Tamour que tu
» nous as montrés en approchant de nous un bien
» que nous étions si loin de pouvoir espérer et en
» nous conduisant vers Madame de Kriidener d'une
» manière si touchante. Par elle, tu as unis tous les
» membres de notre famille comme les anneaux d'une
» chaîne ; tu nous as appelés a le repentancc , tu
» as opéré notre reconciliation. »
Le 31 décembre, les amis de Madame de Krudener se réunirent à Unterholtz, pour terminer, tous ensemble , en prières et en actions de grâces, cette année 1816,
si fertile en événements, et si bénie pour eux. M. de Bercklieim exprima vivement les désirs pieux, qui s'élevaient de tous les cœurs , pour le soulagement des pauvres et les progrès du règne de Dieu. A minuit, on chanta un cantique ; puis , l'on se sépara.
Leur foi était augmentée , et tous se réjouissaient , par avance , d'avoir quelques souffrances à endurer pour le service de leur maître. Autour d'eux , rien n'était changé : las de tenir un poste de gendarmerie au Hoernlein, le bailli de Loerrach se bornait à y envoyer un gendarme, non encore touché, par la parole onctueuse de Madame de Kriidener et qui avait soin de faire sa tournée à l'heure où il était sûr de ne pas la rencontrer. Il ne se montrait pas seulement brutal avec les pauvres, mais il se permettait les plus violentes injures contre leurs bienfaiteurs lorsqu'il les rencontrait. Une dame bàloise , Madame Sperling , qui venait, presque journellement , donner ses soins aux pauvres , ne se trouvait jamais sur son chemin , sans être apostrophée dans les termes les plus grossiers. Madame SperUng le supportait avec calme en se souvenant de ces paroles : Si vous êtes outragés , pour le nom de Christ, vous êtes bienheureux, parce que l'Esprit de la gloire et l'Esprit de Dieu, reposent sur vous.
Honneur à cette femme , que ces injures n'empêchèrent jamais d'accomplir son œuvre de charité , aven une douceur et une constance admirables.
La 2 janvier, ce gendarme vonlut faire sa visite plus lard que de couUime, et se mit à parcourir le haut de la maison. Dans une chambre , il trouva Jacob IIombcr«^cr cl deux pauvres enfants malades; il ne pût s'cnipecher d'être ému. Passant aune seconde chambre : « Qu'y a-t-il là ? >•
Puis , entrouvrant la porte il vit un pauvre homme , sa femme et six enfants dont le cadet n'avait pas six semaines.
« Qu'est-ce que tout cela fait ici? » » — Hélas, lui répondit Daniel Diedricli, ils vivent » par la charité de la comtesse ( nom sous lequel, le peuple désignait Madame de Kriidener). « Sans elle )i ils seraient sur les grands chemins sans feu , ni » lieu. » Le gendarme n'ajouta rien et s'en alla pensif. Le 9 janvier, une visite domiciliaire eut lieu chez le professeur Lachenal à Unlerholiz, pour en chasser les pauvres : de son côté, la police badoise envoyait un détachement de cinquante houunes , faire aussi une exécution riiioureuse au Hoernlein. Jacob Hombcriier et une jeune fille nonmiée Emilie, tous les deux malades, furent seuls laisses dans leurs lils, mais en revanche, on s'empara du respectable pasteur de Schaffilsheim et de quatre de ses |x»roissicnncs qui étaient venues pour voir Madame de Kriidener : conduites à Grenzach- Horn avec les pauvres, elles furent obligées de reîra^ner leur commune.
Le 2f6 janvier , la foule venue pour assister à la
prière clait si nombreuse qu'il faillit se réunir en plein air , el que les personnes les plus éloignées monlèrcnt sur les arbres pour mieux entendre. M. Kellner était épuisé de falij^ue sans avoir lassé la patience de ses auditeurs. Madame de Kriidener adressa quelques paroles à la foule pour la congédier. On trouve encore des gravures de celte scène dans les almanachs du temps.
Le 1 ." février , les agens de police badois , pour éviter une affluence semblable à celle qui avait eu lieu le dimanche précédent , entourèrent la peiiie maison du Hoernlein pour en interdire Tapprocbe , après quoi, l'on procéda à Texpidsion de tous ceux qu'elle contenait. Trente-trois pauvres et malades y avaient été hébergés depuis la veille. Deux médecins, les docteurs Siegrist et Artwick, un chirurgien, M. Stork , leur donnaient des soins gratuits. Madame de Kriidener se trouvait à Unterholtz, lorsque le lendemain matin, les mauvais sujets des environs, encouragés par ces mesures du gouvernement se dirigèrent au Hoernlein pour en chasser Madame de Krùdener. Après l'avoir vainement cherchée dans le voisinage, ils se précipitèrent à Unterholtz, rompirent les clôtures de la propriété de M. Lachenal , et s'attroupèrent devant les portes , menaçant de les briser. Tandis qu'ils proféraient les plus horribles imprécations , Madame de Rrudener et tous les siens agenoudlés dans la maison , priaient pour ces forcenés , qui fini-
rent par se disperser pour recommencer leur tapage le même soir mais sans autre résultat.
Le lendemain , trois pasteurs de Bàle élevèrent courageusement la voix pour flétrir ces honteux excès. Les deux premiers avaient pris pour texte. (Mathieu XXI II 37.) Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et qui lapides ceux qui te sont envoyés combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfans cornme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes et vous ne l'avez pas voulu. Le troisième avait choisi ces mots : (Apoc. I. 7.) Le voici qui vient sur les nuées et tout œil le verra ; et ceux même qui l'ont percé; et toutes les tribus de la terre se frapperont la poitrine en le voyant. Oui. Amen.
Cela n'empêcha pas que le 6 février, un agent de la police haloise ne se présentât le soir, accompagné de gendarmes à Unterholtz , pour y procéder à l'enlèvement de M. Enjpaytaz.
M. Empaytaz , averti par une femme de la maison , était entré dans sa cliamhre et ayant ouvert sa hihle, il l'ouvrit au verset premier du chapitre XII aux Romains. « Je vous exhorte donc, mes frères, » jmr les compassions de Dieu, que vous offriez vos )) corps en sacrifice vivant , saint et agréable à Dieu, » ce qui est votre service raisonnable. » Pendant ce temps M. de Berckheim contestait à l'envoyé de la police le droit d'arrêter M, Empaytaz, qui put demeurer à Unterholtz à la condition de se présenter
le leiitlcmain, à huit heures, a la police de Baie. Non conlent de celle assurance , le commissaire prit les noms de tous les pauvres logés dans la maison , dont la plupart furent emmenés liés de cordes à Bàle , pour être expulsés du canlon.
M. Empaylaz dormait encore paisiblement quand M. de Berckheim vint lui rappeler sa promesse de la veille, mais déjà M, Wieland , chef de la police hàloise avait fait cerner la maison par des gendarmes. Il se présenta bientôt lui-même , examina le passeport donné à M. Empaylaz par Tempereur de Russie et lui dit :
« — Monsieur, vous avez reçu l'ordre de quitter » le canlon.
» — Oui , Monsieur , j'en ai reçu l'injonclion ver- » baie à laquelle j'ai déféré dans l'allenle d'un ordre » par écrit , mais ne l'ayant jamais reçu , j'ai cru » pouvoir accepter Finviialion de M. le professeur » Lachenal de demeurer dans sa maison. Jusqu'à » présent je n'ai donc fait aucun usage de mon pas- » seport , et vous devez comprendre par les termes » dans lesquels il est conçu, qu'il me soit impossible » de quitter le canlon sans un ordre écrit des aulo- » rites bàloises. »
Cet ordre arriva à trois heures, enjoignant à M. Empaytaz de partir avant cinq heures du soir : il se dirigea aussitôt vers le Hoernlein, mais avani de franchir la frontière Suisse , il s'arrêta pour prier avec fer-
vctir en faveur de ecnx qui le perscculaicnt. Le Hocinlein était gardé par des gendarmes badois, dont plusieurs avaient été gagnés à 1 Evangile , et le laissèrent passer.
Dès le lendemain , M. Jaeger et sa fdle, le docteur Siegrist, le docteur Siork et tons les autres habitués de la maison furent aussi expulsés ; Madame de Kriidencr et* ses enfans , Madame Armand et M. Keliner furent laissés à Unterholtz , et M. et Madame Empaytaz au Hoernlein. Les uns et les autres étaient gardés à vue par la police, qui ne laissait point approcher les pauvres. Ce temps de rc|X)s et de calme dont ils avaient tous le plus grand besoin , leur rappelait ces jours où Dieu compatissant aux fatiguées de ses serviteurs , permettait qu ils restassent en prison |X)ur y recouvrer leurs forces épuisées et y savourer les joies du recueillement et de la contemplation. Madame de Kriidener mit ce temps à profit pour sa correspondance. Elle répondait ainsi aux questions que lui avait adressées un prêtre distingué par sa science et sa piété :
» Votre lettre m'a fort réjoui , cher ami en Christ » natre Seigneur, et c'est avec un sentiment profond » d'humilité, de reconnaissance et d'amour, que je » ha'se la main qui Ta tracée. Le Seigneur m'avait , » depuis deux jours , manifesté intérieurement, la A grande œuvre qui commence dans les chrétiens de » votre confession. Votre lettre était donc bien im-
» porlaule à mes yeux. Elle me prouve que vous » êtes de ceux que le grand et seul bon pasteur ras- » semble en troupeau, qui, comme vous le dites, » sont appelés et réunis des quatre vents. Homme » vénérable et éclairé, vous possédez assez de smi- » plicité de foi pour pénétrer le nuage que le pié- » lisme répand sur Tœuvre du Seigneur , c'est une » preuve de votre candeur d'enfant, et un témoi- » gnage de la grâce du Seigneur que vous invoquez. » Juda persécute Jérusalem et la combat. Cela estca- » elle aux saires et manifesté aux enfants. Sovonsdonc )» enfimts, car eux seuls peuvent devenir des héros , » parce que le Héros tout-puissaut est glorifié dans les
M petits Adorons , aimons et mourons à
» nous-mêmes, afin de vivre en Christ, qui est la vie
M éternelle ! C'est sous 1 influence de l'Esprit du
» Seigneur que doivent être élevés les enfints, qui » deviennent, en même temps , des combattans. Le » service du temple cesse. L'arche est là ! Mais, hélas! » combien peu de Chrétiens savent quelque chose de M ces temps, de cette moisson, de cet Amour, qui » envoie les siens le long des haies et dans les carre- » fours pour sauver tout ce qui peut eue sauvé.
» C'est un miracle de sa «race et un décret sou- » verain de sa sagesse élernelle qui m'a f^iite aimer » et choisir dans le monde par le Tout-Puissant , » moi, pauvre pécheresse. Je ne connaissais point » les formes, je ne connaissais point ce froid christia-
» iiisme qui ignore Tamour cl iiiéconiiaîl la croix du
» Seigneur ; qui, tout en ayant l'évangile à la main,
» ne sait rien du Christ vivant, du mystère de piété,
» dont parle Saint-Paul. Il ne peut connaîlre, par con-
» séquent, ni observer lescommandcmens du Seigneur,
» et, au contraire , il persécute violemment les petits
» qui ne savent qa'aimer et porter sa croix. C'est
» pourquoi j'ai été en butte , à Bàîe et ailleurs , aux
» plus grandes persécutions de la part des chrétiens ,
» qui m'ont haïe.
» Mais Dieu soit loué! Les persécuteurs ont été
» mes plus grands bienfaiteurs. Ils m'ont appris a
» sentir profondément que TEglise-Epouse doit avoir
» les dispositions de l'agneau , que souffrir et aimer
» doivent être les principaux caractères de ce trou-
» peau qui a pour pasteur, 1 homme de douleurs, le
» crucifié !
» J'ai été élevée par la haine, par le mépris :
» j'ai vu dénaturer mes meilleures intentions. Ainsi,
» mon orgueil devait être abaissé ; je devais soutenir
» des combats affreux à la nature ^ je devais toujours
» mieux apprendre a connaître l'Incompréhensible qui
» habite dans la lumière et qui marche au milieu
» des ténèbres , dont les voies sont si souvent cachées
» aux chrétiens , et inabordables aux efforts de la rai-
» son hiuiiaine. L'amour qui m'élève et me porte, ne
» me laisse d'autre issue que de tout apprendre aux
» pieJs du Seigneur, que j'invoque, cl d'oublier tout
» ce que j'avais appris à l'école des hommes. Déjà » depuis longtemps, il me fait pressemir ses grandes » vues et me révèle les secrets de ces temps. Lui, » mon grand ami , infatigable dans ses compassions, » il me porte avec un amour qui est au-dessus de » tous les noms. Mon éducation a été d'apprendre » à aspirer et à exhaler l'amour tout autour de moi. » Ce fut au milieu de souffrances que bien peu de » chrétiens connaissent parce qu'ils ne meurent pas » dans les plus profondes racines de leur vieil homme, » que se développa ma nouvelle vie , et que j'appris » à hair la vie toute terrestre , en comprenant ces » paroles du Seigneur : Celui qui hait sa vie , la » trouvera.
» Ainsi lorsqu'au milieu des grands orages et des » terribles résistances de ma nature , je luttais dans » la poussière et je tressaillais à cette pensée : « Mal- » heureuse que lu es ! tu n'aimes donc pas ! »
)) Ne pas aimer ! c'est pour moi tout ce qu'il y a » d'affreux. Ne pas l'aimer, Lui qui a creusé au plus » profond de mon àme le besoin que l'enfer même
» puisse aimer, Christ, le vainqueur de l'enfer ! Ne
» pas l'aimer, lui mon grand amour, c'était le com- )i ble de labomination pour moi. Alors , je voulus » lui faire tous les sacrifices et vouloir est tout. La » grâce seule doit tout accomplir. Profondément pé- » nétrée de ma misère et de mon néant , je ne m'es • » time plus capable de rien. Aimer est mon unique
» occupation. J'ai appris à connaître la toute puissance » lie la foi et de l'amour , non comme une héroïne » tle foi , mais comme un enfant. L'honneur et la » glorification de mon Seigneur sont ma vie. C'est » pour moi un hesoin de voir tout sauvé autour de » moi, afin qu'un jour tout s'accorde dans un cantique » d'anjour. Je sais aussi que je possède toutes choses » par celui qui est digne de tout amour. De là , la » hardiesse de mes prières et la confiance de mon M ahandon.
» Que les aveugles voient, que les hoileux mar- » chent, que des malades incurables se guérissent, » ce miracle est-il aussi grand que la résurrccliou » spirituelle de tant de morts qui viennent à la vie, » de tant de pécheurs endurcis qui pleins d'une sainte » joie et d'une sainte ardeur, scmhlahles aux torrents » des montagnes en entraînent maintenant d'aulres » pour se prosterner avec eux aux pieds de l'éternel » amour ?
» Telle est notre vie ici ; un temps continuel de » miracles , parce que nous suivons le chemin royal » du renoncement, c'est le seul infailllhle; suivre » Christ dans la honte et la persécution en portant » sa croix est souverainement évangélique et ne peut » conduire à l'erreur. Tout ce qui n'est pas fondé » sur la vie du Christ est dangereux; tout est mort » sans lui et hors de lui. Aimer c'est vivre, vivre » c'est aimer.
» C est Je cet amour que parle le disciple bien >» aime quand il dit : Celui qui est dans iamour w est en Dieu, et il conquerra même un jour l'enfer, » car le grand Prince de la vie est cet amour. 11 » n^i pas seulement terrassé Tenfer pour nous, il » en fera un jour présent à Tépouse , car l'épouse » lui représentera avec les larmes d'un ardent désir w que 1 éternelle sagesse a dit que tout genou doit » se ployer devant lui, dans le eiely sur la terre ^ et sous la terre. (Phil. II. 10.)
M Peut-être en dis-je trop à un prêtre catholique?
» Cependant , cher et très-estimable ami , je dois vous
» le dire , j'ai été aimée et appelée non seulement en
» dehors du monde , mais de la chrétienté engourdie ,
» en sorte que je ne suis ni catholique , ni grecque ,
» et Dieu soit loué , je n'ai jamais été protestante.
» Mon grand IMaître m'a appris à être chrétienne. Je
» ne pensais pas , lorsque je fus saisie par le tout-
» puissant Soleil de ma vie que j'étais pécheresse.
» J'aimais et je pleurais de ravissement des délices
» de cet amour. Je ne connaissais pas les sociétés
» chrétiennes , ni les formes qu'on adopte si aise-
» ment; je n'avais pas beaucoup entendu parler, et
» je n'avais rien appris, mais je pensais en moi-même:
« Oh ! si seulement Lui, Lui, l'adorable, m'aimait ! »
» Dévorée de la flamme divine , je ne me préoc-
» cupais point de mon indignité , je ne savais rien
» de ma corruption. Quoique j'eusse long-temps souf-
» fert , je ne connaissais point mes péchés et ne les
» haïssais point. Je me tenais donc à ses pieds, sem-
» hlable à Marie-Magdelaine ; ainsi hi pécheresse
» qui vous écrit maintenant devait prêcher le Christ
» vivant Ne vous scandalisez pas si je vous dis
» des choses que TEglise n'admet pas. Ah ! il est
» surprenant que j ose vous ecnre , car je ne sais ja-
1 » mais d'avance et ne médite point ce que j'écris ,
: » ainsi je n'écris plus à personne et je ne vis guère
» qu'à genoux. Car, ici, tout est vivant. Il ne vient
* presque personne qui ne soit saisi , surtout lorsque
» nous prions avec lui. Tout est vie , tout est miracle
» de grâce,
» Les catholiques ne s'informent pas , en m'enten-
» dant , si j'ai été élevée dans leur Eglise : ils con-
» fessent sans questionner. Dans sa grande miséri-
» corde , le Seigneur me révèle intérieurement heau-
» coup de choses. Je dus, il y a quelques années,
» visiter une pauvre pécheresse dans une misérable
» hutte ; je lui annonçai l'Evangile ; elle se convertit;
» je dus entendre sa confession , puis je l'envoyai
» au prêtre, car elle était catholique. C'est ainsi que
» je me conduis avec des philosophes et des igno-
» raiïts , des savants, des ministres d'état, des ma-
» thématiciens , des artistes ; des hommes de toutes
» les classes qui viennent à moi lour à tour. Je
» prêche aux têtes couronnées comme aux labou-
a reurs , l'amour du Christ , non l'amour de ces
» cbrcliens qui ne le font consister qu'à chanter , » à prier et à fréquent cr des assemblées , mais celui » qui consiste à faire la volonté de Jésus-Christ et à » mourir à soi-même, afin que Christ vive en eux. » C'est à cause de cela , parce que nous vivons » pour le règne du Dieu-Sauveur et que par sa » grâce nous arrachons tant d'àmes à l'enfer, que ce » dernier enrage; c'est à Bàle qu'il se démène le » plus et qu'il vomit conlre nous sa fureur. Mais Dieu » m'ayant avertie directement parle moyeu des hom- » mes, des projets des méchants, je me réfugiai avec » les miens dans une maison sur la grande route , » où passaient des mllhers de personnes, La rage des » persécuteurs s'exhala en liorribles imprécations. » Un jour , ils nous cherchèrent dans la petite » maison où j'habitais , et pendant ce temps nous » étions prosternés la face contre terre , et nous » priions pour eux, du fond de nos âmes. Aussi dès- » lors nous avons vu des prodiges de conversion parmi » les plus grands adversaires. Oh ! louez avec nous » le Seigneur de ce bienfait. Depuis lors , ici comme » a Paris , le Seigneur m'a merveilleusement gardée. » La grande heure de la tentation qui parcourt le » monde est levée. Elle s'est déclarée à Bàle où de » même qu'à Zurich et à Genève , elle se déclara d'a= » bord , par l'invasion du socinianisme qui amena » dans le sein de ces églises d'effroyables chutes. Oh ! » combien ce protestantisme est devenu lamentable !
» Nous ilcvions donc par la granilc niiscricortle du » Sei<5ncnr, prêcher rcvaii«^lle à Baie cl dans les en- » virons, pour en \oir un ijiand nombre de sauvés : )» Dieu en soit loué ! Le clirislianisnie mort, semblable » à celui des Laodicéens, celui des sociétés qui s'ima- » ginent avoir la vie et qui sont mortes, n'avait excité » aucune vie. Elles savent si peu du Dieu, qui est vie, » si peu de Tamour de noire {irand Sauveur , et des » puissantes influences de la «ijràce, qu'elle ne connais- » sent que peu non plus , de la puissante action du » Seij^neur et des temps au milieu desqiiels nous vi- » vous. (Test pour cela qti'aujourd bui, conmie autre- » fois, les Scribes et les Pharisiens, persécutent Christ » dans ses membres. Priez pour ces malheureux avcu- » j;les. Nous les avons rendus attentifs, sur leurs » transj^ressions, nous avons prié pour eux, nous » avons supporté leux's persécutions , et pardonné » leurs injustices.
» L'avarice est la racine de tout le mal. Ils ne » veulent rien de limitation de Christ et l'appel- » lent du fanatisme. Ils ne connaissent de Tévangile » que sa lettre, et ne savent rien de l'amour du » Père des miséricordes pour les pécheurs. C'est 9 pourquoi ils jugent tant , et nous condamnent tou- » jours. Ils me tiennent pour catholique, à cause des » œuvres, et nous couvrent de mépris et d injmes » parce que nous ne nous éloignons de personne. » Ils sont aveugles et nous sommes d'autant plus
» tenns de crier miséricorde, afin que par nos prières » pleines d'amour , eux aussi nous soient accordés, » s'il est possible : nous pouvons l'espérer. Ah ! ils » ont beaucoup nui à l'œuvre du Seigneur ! Il en » est plusieurs, piéiistes et autres, qui ont fait leur » confession avec droiture devant nous et se sont » convaincus , Dieu soit loué , que le christianisme » vie est le seul vrai.
» Maintenant que les plus violents persécuteurs » sont étonnés, que des signes et des prodiges nous » ont clairement légitimés, maintenant encore, les pré- » sidenls de ces sociétés persistent dans leur aveugle- » ment. Il est triste, bien triste , de persécuter l'œuvre » du Seiirneiu' et d'induire le j^rand nombre en erreur. » Il nous faut donc prier en luttant. Ah ! demandez » aussi pour moi , digne ami ! beaucoup d'amour , et » que j'aie le bonheur de les voir tous convertis.
» A Bàle , le cadran marque la grande heure de » l'épreuve. Tout ce qui se convertit par notre moyen » est mandé devant le tribunal ; plusieurs sont en- » fermés et même cliasssés de Bàle, quoique citoyens » Suisses. Quand les magistrats les rencontrent, ils » leur demandent s'ils sont aussi les disciples de Jésus, w ou s'ils appartiennent aussi à la femme cornue. Ainsi » on a chassé de Huningue et d'autres communes , des » gens qui ont été réveillés parmi nous, et cela doit » contribuer au rassemblement du peuple de Dieu, » qui va bientôt être manifesté.
» Plusieurs sont poussés par la haine , parce
» que nous prêchons TEvangile et vivons d'après lui , » parce que nous soutenons la cause du pauvre et que » par obéissance et par amour, nous rendons les hom- » mes attentifs aux jugemens de Dieu, jugemens qui » ont déjà été annoncés il y a quinze mois et ils ont déjà » commencé. Nous ne finirions pas si nous voulions » rapporter la foule de visions et de merveilles qui » ont été rendues manifestes , et dont beaucoup n'ont » pu élre publiées parce que le temps manquait ou par » inattention. Plusieurs de ces visions avaient trait à » ma mission et aux temps où nous avons le bonheur » de vivre, et puisque vous désirez en posséder le » récit , nous espérons , s'il plaît à Dieu , vous » l'envover.
» Il se fait une grande œuvre parmi les catholi- )) qucs. J'aurais très-volontiers conversé avec le pro- » fesseur Seiler , lorsqu'il passa ici , mais le Seigneur )i saura tout diriger selon sa volonté lorsqu'il en sera » temps. Je crois que cette entrevue serait importante. » Le grand et cher ami Booz m'a gagné le cœur. Les » persécutions sont le sceau de sa doctrine , fondée » siu' la vérité , et la preuve de son christianisme. » Bientôt il sera placé dans un grand cercle d'activilé. » Le Seigneur , dans sa miséricorde , me l'a claire- » ment révélé depuis quelque temps. Soyez tranquille
» à son sujet Le Seigneur vient bientôt, mais
» peu savent comment. Veillons donc et prions. Que
» le Seigneur vous bénisse, digne ami, au nom du » Dieu Tri-Un.
» Votre obéissante servanle , B. K »
Madame de Krïidener en déclarant qu'elle n'est ni catliolique , ni grecque et surtout point protestante , se comprenait-elle bien elle-même? Voulait-elle dire qu'elle n'appartenait à aucune secte et condamner avec Saint-Paul, Tesprit de secte? Rien de mieux assurément. Mais si le protestantisme , en tant qu'avortement de la réforme du seizième siècle lui inspirait une juste répugnance, au fond cependant, elle lui appartenait bien sans le vouloir, en ce sens que toute sa vie était une protestation permanente de la conscience contre l'autorité. Elle était protestante dans l'acception la plus étendue du mot , en ne consentant point à recevoir ses croyances toutes faites de la main du Pape ou de l'Empereur de Russie ou d'un sénat quelconque et en s élevant contre toute contrainte en matière de religion; mais elle chercliait à établir par sa vie entière, ce qui fait la vie de toutes les communions qui méritent le nom de cbréliennes , l'amour de Dieu et du procbain.