‹ Vie de Madame de Krudener (volume 3)Chapitre 3 sur 34 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Août 1915.

Arrestation de LabéJoycrc. — Besscatimens de la cour. — Madame de Labédoyère chez Madame de Kriidcncr. — Erreur de M. Sainte-Beuve. — Réfutation. — Lettre de Madame de Labédoyère. — Sympaflùc de Madame de

Kriidencr Lettre à Madame de Labédoyère. — Sentence de mort. — Recours

en srâce. — Son inutilité. — Opinion de M. de Chateaubriand. — S. A. R- Madame la duchesse d'An.^oulême. — Conversation avec Alexandre. — Sentiment douloureux d'Alexandre. — Lettre de Labédoyère. — Réponse de Madame de Kriidener. — Démarche inutile de Madame de Labédoyère pour obtenir la grâce. — Visite à Madame de Kriidrner — Fermeté de Labédoyère. — Sa résignation chrétienne. — Lettre de Madame de Kriidcacr sur les derniers moments de Labédoyère.

A Restauration avait à consolider son œuvre ; )^ elle y travaillait avec ardeur. Dans toute Ta ^^ France les partis s'agitaient et se livraient a des récriminations aussi violentes que passionnées. La réaction royaliste poursuivait sans pitié tous les fauteurs des derniers soulèvemens qui avaient failli perdre la monarchie.

Le général Labédoyère , l'un des plus Lrillans soldats de TEmpire , entraîné par sa passion pour la gloire , n avait pu résister à la voix de Napoléon ,

qui évoquait en lui, tout un monde de souvenirs. Après avoir glorieusement comballu sous ses ordres a. Waterloo , il s'était caché à Clermont , d'où il comptait passer en Angleterre j mais au moment de partir , il ne put résister à la tentation de dire à sa femme et à son fils un dernier adieu. A peine rentré à Paris, il est reconnu, arrêté et traduit devant un conseil de guerre. La noblesse de ses aveux , le soin qu'il mit à assumer sur sa propre télé toute la responsabilité de sa faute, excitèrent un intérêt public qui ne fit qu'accroitre les passions haineuses de ses ennemis.

A la cour, le nom seul de Labédoyère suffisait pour faire tomber certaines personnes; dans des paroxismcs de fureur , et l'on n'avait pas manqué de le peindre à Madame de Krûdener comme un monstre (ingratitude et de perfidie.

Un jour , Madame de Krûdener , profondément attristée de ces discours, avait fait appeler son gendre pour prier avec elle en faveur de Labédoyère. Quelques momens plus tard , Madame de Labédoyère fait demander à la voir : elle venait implorer son appui auprès de l'Empereur. En peu de paroles, elle gagna son cœur et dissipa toutes ses préventions contre le caractère du général. Combien Madame de Krûdener aurait été heureuse de pouvoir répondre à tous les désirs de Madame de Labédoyère ! Mais elle ne savait que trop , que son sort ne dépendait pas d'Alexandre ; elle-même ne pouvant s'immiscer dans

— sala politique , n'avait a lui offrir que Içs consolations de la vie éternelle.

Ce serait méconnaître complètement Tesprit de Madame de Kriidener que de lui prêter à cet égard la moindre hésitation. M. Sainte-Beuve s'y est trompé lorsqu'il a dit : « Elle eut peut-être sauvé Labédoyère » si elle avait obéi à une seule pensée. Mais des sug- » gestions diverses se succédaient près d'elle ; l'inspi- » ration variait au gré de la dernière personne qu'elle jt voyait , et l'une de ces personnes , hostile à Labé- » doyère , avait grand soin de ne la quitter que peu » dlnstans avant l'heure de l'empereur Alexandre, » lequel trouvait la bonne inspiration clémente, toute » combattue et refroidie. »

Tous les historiens sont bien d'accord maintenant pour reconnaître que la griice de Labédoyère était impossible à obtenir. « M. de Labédoyère, dit avec raison M. Capefigue , « éiait trop coupable aux yeux » du gouvernement établi ; il l'avait trahi avec des » circonstances publiques avérées ; la Restauration » ne pouvait le pardonner sans tout amnistier : » elle le croyait sans doute et ce fut probablement son erreur. Quant à Madame de Krûdener , sans se faire illusion sur la possibilité du pardon , elle le désirait de tout son cœur et partageait ce désir avec Alexandre , réduit aussi à une douloureuse impuissance devant l'énergique volonté de la faction ultra-royaliste.

Au reste , Madame de Labédoyère ne put s'y trom-

— saper et trouva dans la tendresse et dans la sympathie de IVIadame de Kriidener une source de consolations ,

où elle venait puiser chaque jour

« Je ne vis pas depuis 1 0 heures » , écrivait-elle

le 7 août, «c'est une agonie insupporlahle. Je trouve » tant de douceur à être auprès de vous , Madame ; » vos angéliques paroles me font tant de bien au » cœur, que j'aurais encore eu l'indiscrétion d'aller » les entendre ce matin , mais je n'ai plus de force. » J'ai été à l'église à l'heure où on le conduisait )• au conseil. Dieu daigne exaucer mes prières ! »

Hélas ! les jours , s'écoulaient apportant heure par heure, de nouvelles douleurs et de nouveaux déchiremens. Madame de Kriidener avait peu de confiance dans les secours humains. Tout en espérant qu'un retour et des aveux sincères attendriraient le Roi , elle désirait surtout élever les regards de Lahédoyère à Celui qui sauve de la mort à venir. Elle recevait à toute heure Madame de Lahédoyère pour lui parler de ces grands intérêts , mais le cœur brisé de la jeune épouse ne pouvait d'abord s'en j>énétrer, et tant qu'il restait un espoir sur la terre elle s'y rattachait de toute son àme. Madame de Kriidener la comprenait et sans cesser de lui prêcher un abandon parfait à la volonté de Dieu , elle pleurait avec elle et s'associait à ses angoisses avec toute la tendresse de la charité. Madame de Labédoyère entendait chaque jour mieux ce langage. Elle écrivait le 9

août : « Ah ! Madame , permettez à la plus malheu- » reuse des femmes de vous témoigner sa reconnais- » sance pour rinlérét que vous avez daigné prendre » à sa trop douloureuse position. C'est encore une » douceur pour elle de voir ses peines partagées et » elle ne résiste pas , Madame, au désir de vous dire » combien son cœur en est touché. Rien au monde ne » peut égaler la douleur que j'éprouve. Je ne nourris » plus mon malheureux enfant que de mes larmes. » Ah ! Madame , si au moins la grâce que j'implore >i du Roi pouvait m'élre accordée , si j'obtenais la vie » de mon malheureux mari, j\iurais l'espoir qu'un }) jour il serait éclairé et reviendrait à des sentimens » dont j'aurais été heureuse qu'il ne s'écartât jamais. » Jugez, Madame, de mon affreux désespoir, si le » temps du repentir lui était enlevé!.... »

Le 1 1 août, Madame de Krûdener écrivait à Madame de Labédoyère qui venait de la quitter. « Que je * voudrais pouvoir vous consoler , chère et infortunée » Madame de Labédoyère ; mais il n'appartient pas M aux hommes de faire celte œuvre. Je vous ai montré » le seul moyen qui peut vous tirer de cette douleur » si profonde et qui peut vous être si salutaire, Dieu » et Dieu seul, Madame, Christ le Sauveur, le mé- » diateur, le réparateur. Christ l'amour infini, l'océan » de la charité : c'est a ses pieds , c'est en embrassant » cette croix qui est le refuge du pécheur, et le » ralliement de tout ce que la chute a dévasté que

» nous trouverons le repos, la paix et le salut. C'est

» pour avoir déserté cette croix par la plus lâche

» ingratitude que les trônes s'ébranlent et que les

» peuples s'effacent de la terre.

» Oh ! Madame, vous qui avez été élevée au milieu

» des antiques restes de la monarchie ( qui , jadis s'é-

» norgueillissait des premiers rois chrétiens et a vu

» les noms auxquels s'attachaient les seuls hommages

» qui ne périssent pas), vous. Madame, soyez chré-

» tienne aussi , implorez le Dieu vivant ; jetez-vous

» dans son sein , non en cherchant des appuis hu-

» mains défendus par sa sainte loi , quand il dit :

» Maudit soit 1 homme qui s'appuie sur un hras de

» chair , mais en le cherchant lui-même : il est plus

» tendre que la mère qui nourrit de larmes cet enfant

» qui le sollicite aussi ; il est meilleur que tous les

» rois de la terre ; mais Madame , il est l'Eternel et

» par conséquent , ses voies ne sont pas nos voies.

» L'immense éternité est le domaine de cet homme

» si déchu, qu'il ne sait pas traverser la vie sans la

» souiller de ses méfaits ou sans s'avilir par des

» péchés continuels.

» S'il frappe , ce Dieu , adorons , ce n'est que

» pour corriger, résignons-nous, pleurons, prions,

» mais songeons que ce n'est pas h nous à retenir

» son hras ; que lui seul , dans sa profonde misé-

» ricorde , peut tenir les rênes qui conduisent ces

» créatures indociles qui tomberaient dans l'abîme , si

» la charité d'un Dieu ne s'abaissait a conduire tou- » jours et à retenir encore, ceux qu'il veut toujours » sauver.

» Ah ! Madame, vous avez vu mes larmes , et vous » savez si mon cœur est froid. Avant de vous avoir » entendue nommer, j'étais aux pieds de cette croix » et je priais pour le malheureux Labédoyère ; en » vous voyant , mon cœur se déchirait , mais cette » religion qui a les pleurs de la pitié, a de grandes » leçons, et son sublime ministère est, tout en aimant, » de reprendre ainsi avec celte force qu'on ne » puise qu'aux pieds de Celui dont on adore les » immuables décrets.

» Je vous ai montré vos grands devoirs. La femme » de la terre n'a que des larmes ; la femme vraiment » épouse a rélerniié, où ses liens deviennent sublimes.

» C'est là le mariage que vous présentait l'Eglise , » tout autre n'est qu'adultère. Ce qui n'est pas fondé » en Christ , n'est qu'un de ces événemens de la vie, » sur lesquels , se posent comme sur tout ce que » font les hommes du torrent et des vertiges, la » passion , la cupidité , ou l'ambition qu'on appelle » convenances, ou enfin toutes ces folies que les » hommes peuvent vouloir , annoblir , mais qui ap- » partiennent au domaine du mal et sont frappées » de réprobation.

» Soyez donc chrétienne , ayez le courage de mon- » trer à votre mari ses terribles péchés, mais mon-

» trez-lui le Dieu-Sauveur qui se fit homme pour » solder pour lui aussi , par son sang , ses péchés. » Ne Texcuscz pas , ne vous réjouissez pas de le irou- » ver calme ; montrez-lui qu'il aura un jugement ter- « rihle s'il n'implore pas Christ. Ne le flattez pas » d'espoir. Quel est le souverain qui ose arrêter le » hras de Dieu ? Priez , priez pour lui et avec lui. » Voilà vos grands devoirs , ma jeune amie , et je » vous promets au nom de ce Sauveur qui daigna » me montrer aussi sa miséricorde et m'arracher à un » monde où je n'étais pas heureuse au milieu de tout » ce que les hommes envient ; je vous promets , » dis-je , la paix qui vient de lui seul et un honheur » que les hommes ne peuvent concevoir. Vous serez » grande à leurs yeux par quelques vertus qu'ils en- » consent , en pleurant , en vous dévouant a leur » manière, peul-élre en périssant de douleur. Tout ce » qui fait spectacle les frappe. Soyez vraiment grande » en pleurant aux pieds de la croix , en donnant tout » votre cœur à Dieu , en vous disant : Ma tache su- » hlime est d'éclairer mon mari, non de l'ahuser , » c'est de lui montrer les tristes fruits d'une vie » donnée au monde , où , en n'étant pas chrétien , » il tombe dans cet abîme , d'où l'inépuisable cha- » rite d'un Dieu seul , peut le tirer encore quand » les hommes l'abandonnent.

» Ah î qu'il pleure d'avoir offensé ce Dieu si grand , » si immense, qui en se faisant homme porta nos

» malédictions et mourut sur une croix d'ignominie ; » qu'il frappe sa poitrine , il sera grand encore en se » relevant. Car Dieu seul, sa grâce seule, peut relever, » et les hommes n'oseront le condamner quand Dieu » pardonne. Il pleurera d'avoir manqué à ce Roi gé- » riéreux qui était son bienfaiteur. Ces larmes là sont » celles des hommes rendus à leur primitive dignité ; » il n'est pas de grand homme qui n'ait pleuré sur » lui-même , et il n'existe aucun mortel qui aux yeux » de Dieu , et à ses propres yeux , n'ait été coupable. » C'est alors qu'il verra combien la fausse grandeur » est misérable ; c'est alors qu'il gémira sur ses éga- » remens. S'il s'excuse, il est perdu.

» Je vous ai parlé avec vérité , je ne connais que » ce langage. La charité est mon devoir; elle est » tour à tour tendre et sévère. Je suis chrétienne et » en m'humiliant de mon néant aux pieds de Christ , » j'ai l'audace des plus grandes espérances ; car je » connais sa profonde miséricorde , et j'espère le » salut de votre mari , s'il veut se jeter dans le sein » du Sauveur qui ne repousse personne. »

Le cœur de Labédoyère était à la hauteur de pareils sentimens et il se montra profondément reconnaissant de ce que Madame de Krûdencr faisait pour sa malheureuse compagne.

Le 1 5 août , la fatale sentence fut prononcée. Labédoyère eut quatre jours pour se pourvoir en grâce, il ne négligea pas d'en profiler. Après avoir

parlé de Tarrêt qui détruit son existence, celles de sa femme et de son fils et de la résignation avec laquelle il est prêt à mourir s'il le faut , il s'exprime ainsi dans sa lettre à Louis XVIII :

« Mais tous les sentimens de la nature m'ap-

» pellent à la vie , me conjurent de leur rendre un » fils , un frère , un époux , un père. Je ne puis î) leur résister et je demande ma grâce aux pieds

» de Votre Majesté, j'implore sa clémence

» Mon esprit a égaré mon cœur , de faux

» prestiges m'ont entraîné , j'en suis au désespoir.

M Mais français et toujours français, je reporte à mon

» roi les sentimens de respect et d'amour dont je

» ferai profession jusqu'à mon dernier soupir. Ose-

» rai-je prononcer le mot de fidélité ? Oui , car le

» sentiment en est à jamais dans mon cœur ; je le

» jure à Votre Majesté , si elle daigne me rendre

» aux vœux de ma famille , elle usera du plus beau

» de ses droits et je bénirai à jamais avec ma

» femme et mon fils l'acte protecteur qui nous aura

» réunis, aura consolé ma mère et mon frère et donné

» a. Votre Majesté un sujet fidèle qui ne croira jamais

» réparer tous ses torts qu'en se rendant digne de

» sa famille par son dévouement pour Votre Majesté. »

La politique , la prudence , la raison d'état étaient

d'accord avec l'évangile pour conseiller de faire grâce.

Mais beaucoup d'esprits sages et modérés croyaient

alors que les Bourbons avaient épuisé ce droit, le plus

beau de leur couronne. Ils ne voyaient que l'intimidalion qui fut capable de mettre un frein aux passions implacables que n'avait pas désarmées Tamnislie générale de 1814, Suivant eux, une justice inexorable à toutes les sollicitations du repentir, devait frapper de grands exemples. M. de Chateaubriand adressait au roi ces paroles : « Le moment est venu de sus- » pendre votre inépuisable clémence ; vous avez saisi » le glaive que le Souverain du Ciel a confié aux » puissans de la terre pour assurer le repos des

» peuples, etc « Bien d'autres témoignaient

avec une violence passionnée la conviction que la sévérité pouvait seule affermir le trône.

Une femme dont le nom rappelle les plus grandes infortunes et qui les supporta avec la plus noble résignation. Madame la duchesse d'Angouléme ellemême, en quittant l'Angleterre, avait apporté en France , des impressions toutes semblables à celles de la cour.

Une fois convaincue de son devoir. Madame n'avait rien de féminin dans sa manière de l'accomplir. Elevée à l'école du malheur dès ses jeunes années, elle avait contracté dans ses cruelles épreuves une sorte de raideur qui voilait au premier abord le charme pénéU'ant de sa bonté et sa sensibilité. Les nuances qu'elle eut désiré exprimer, disparaissaient sous une certaine brusquerie nerveuse qui la fit bien souvent méconnaître de ceux qui ne la voyaient

qu'en passant. Un jour Alexandre profondément touché des aveux de Labédoyère blâmait devant elle l'arrestation et le jugement , et plaidait avec chaleur la cause de la clémence.

— « Mais à quoi servent de telles rigueurs , à quoi i) en veut-on venir ?

— « Sire , reprend Madame la duchesse d'Angouléme, « la justice demande de la fermeté, des mesures » propres à imposer,

— « Madame , si la justice a des droits , la cha- » rite réclame aussi les siens.

— « La charité ! . . . . on ne la distingue pas de la » faiblesse.

— « Vous vous trompez , Madame , reprit fermement Alexandre , « la charité gagne les cœurs , elle » les fond. »

Quelques raomens plus tard , il racontait cette conversation chez Madame de Krûdener. Il n'y avait rien à espérer du moment où les conseils de la miséricorde étaient rejetés, par celle qui en avait donné de si nobles exemples. Combien ne fallait-il pas que la pensée de garantir la France de toute révolution nouvelle, eut d'empire, pour avoir fermé à la clémence le cœur de l'infortunée Princesse , qui ne trouva jamais dans ses propres inspirations , que le sentiment du pardon et de l'oubli , le plus religieux et le plus royal des legs du testament sariglant de son père. Cependant Labédoyère mettait à profit les ins-

tans qui lui restaient, pour se préparer à la mort. Il avait lu la lettre de Madame de Kriidener a sa femme ainsi qu'un ouvrage de piété qu'elle lui avait fait remettre et il voulut lui en exprimer sa gratitude :

» Je ne puis me refuser au bonheur de vous re- » mercier de l'intérêt que vous voulez bien témoi- » gner à ma trop malheureuse femme. Vous avez ap- » précié ses bonnes et excellentes vertus et vous » voulez bien lui offrir des pensées de consolation. » Ne trouvez pas mauvais, IMadame , que je vous en » remercie. Je suis reconnaissant de l'ouvrage que vous » m'avez envoyé. Il y a des momens où l'on aime par- » liculièrement à s'occuper des grandes et sublimes » pensées qu'offre la religion. J'espère que je saurai » mettre à profit les courts inslans dont il me reste » à disposer. Je ne puis croire. Madame, que vous » ayez un souvenir confus de moi. Dans le temps » où j'ai eu l'honneur de vous voir , je n'avais point » une malheureuse célébrité. Madame de Labédoyère » m'assure que vous avez eu la bonté de passer à la » porte de mon triste château ; que je suis touché de » cette preuve d'intérêt ! Je désire de vous en témoi- M gner ma vive reconnaissance. Excusez la liberté que » j'ai prise. Je suis , Madame , avec respect ,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,

» De la B. »

Madame de Kriidener y répondit aussitôt : « Je vous » remercie , Monsieur , de cette touchante lettre qui

» m'a fait verser d'amèrcs et douces larmes. Hélas! » Monsieur , qui ne pleurerait pas sur des siiuaiions « aussi déchirantes. Mes larmes aussi ont été douces, » car la disposition de votre àme me fait espérer que » vous vous jetez dans les bras de ce Sauveur qui ne » veut que vous recevoir, qui, bien plus que toutes » les mères sait aimer , qui apaisa pour nous la jus- » tice de son Père Céleste, qui veut être le noire, » par ce sacrifice auguste. Ah! cher et infortuné » Monsieur de Labédoyère, jetez-vous tout entier dans » son cœur. Songez à cet amour d'un Dieu qui se fit » homme , et songez combien tous nous l'avons peu » aimé.

» Ah ! je vous en conjure par la douleur même » qui m'a si souvent agitée pour vous et par les » larmes qui sont dans mes yeux , oubliez ce que » disent les hommes qui ne connaissent rien de la » vérité et la repoussent , ne songez qu'à l'immense » amour du Dieu Sauveur , de Jésus-Christ qui nous » jugera s'il ne nous sauve pas ; quand tout aura » disparu, il restera. 11 est l'Eternel.

» Oh ! Monsieur , une étincelle de celte charité » qui est dans son sein, me porte k prier pour » vous, à me jeler souvent aux pieds de cet ado- » rable Sauveur. Ne repoussez pas la prière que je » vous fais. J'ai été élevée non par des hommes, mais » par des miracles de la miséricorde ; je ne puis que » m'accuser, comment oserais-je vous rappeler des

» torts ? Mais nous sommes tous coupables et tous, il » veut nous sauver. Ah ! la terre des mensonges et » les hommes qui ne savent qu'errer nous envelop- » peronl-ils toujours de leurs illusions ? La terre » s'enfuit, les hommes passent, l'éternité reste. Là » vous trouverez un Dieu plein d'indulgence qui » calmera les souvenirs de la vie , si vous venez à » lui repentant.

» Oh î quand j'ai vu votre première jeunesse je

» ne savais pas qu'un si sombre avenir Mais

» l'éternité tout entière reste au chrétien , soyez-le. » Ne rougissez pas de reconnaître la puissance et » l'amour de Celui que des lâches désertent ; imw plorez le Sauveur, nommez son saint nom. Il ne » veut pas de longues prières, il veut votre cœur. » Votre volonté suffit et quand les hommes ne veu- » lent trouver que des torts, Lui ne veut trouver que » des excuses. Il veut votre repentir, nous nous » unissons à vous , nous prions , nous nous pros- » ternons.

» Que la mort du chrétien qui implore Christ » est grande ! Elle le lie à tous ces grands hommes » la splendeur des siècles , les Augustin , les Jérôme, » les TertuUiens , les Fénélon , les St-François, tous » les conservateurs des litres précieux de Thumanité » se joignent à lui.

» Et qu'ont fait les Bayard, les Gustave Adolphe, » les plus grands capitaines de leur siècle ? Voire an-

» gélique femme aura des consolations si elle a avec » vous tout Tavenir , rien ne passe, rien ne finit, » et en Dieu tout est beau , tout est sublime félicité. M Nommez, nommez souvent ce nom de notre Dieu » Sauveur. Les écritures disent qu'il est comme un » baume répandu.

» Pardonnez-moi ce qu'il y avait de trop fort, ce » qui a pu vous blesser dans ma lettre à votre femme, » Ne voyez que ce cœur convaincu par lui-même , » qu'il est plus misérable que tous : voyez-y acluel- )i lement l'ardent besoin de votre salut.

» Pardonnez chaque jugement. Le chrétien ne doit » pas juger. Que je voudrais vous voir et que mes » accents vous préchassent celte miséricorde que j'ai » trouvée aux pieds de la croix. Je ne prends point » congé de vous ; mes espérances sont immortelles » et le chrétien commence la vie, quand l'incrédule » ne commence qu'une suite d'affreux tourmens,

» Que le Seigneur en lequel j'ai tout mon espoir , » que Christ le Dieu vivant vous bénisse !

» J'ai appris que vous n'aviez pas d'aigreur contre » ceux qui ont mis de l'acharnement à vous perdre, que » vous pardonniez à vos ennemis. Je ne sais si vous en » avez. Je ne juge pas ; je suis heureuse de vous voir » ces sentimens. Mais aussi, cher Monsieur de Labé- » doyère ne vous excusez pas aux yeux du Christ ; » avouez-lui , et avouez hautement que vous avez w péché et allez à celte miséricorde qui fit couler le

» sang de la rédemption , dont une goutte rachcte- » rait des mondes. »

Cependant Madame de Labédoyèrc avait encore un dernier espoir dans la bonté naturelle des Bourbons. Elle alla se jeter aux pieds du roi Louis XVllI pour demander grâce. Elle fut repoussée. Madame de Krùdener n'avait cessé de prier et de souffrir avec elle. Elle savait qu'il n'y avait aucun moyen d'obtenir grâce des hommes , et l'on n'avait cessé de le lui répéter, afin qu'elle n'usât point de son influence sur Alexandre. Alexandre lui-même avait parlé , mais inulilement. Dans la nuit du 18 au 19, elle venait de se livrer au sommeil , épuisée de fatigue , lorsque Madame de Labédoycre , repoussée des Tuileries, sachant que le jugement de son mari serait confirmé le lendemain , vint encore chercher auprès d'elle un refuge contre son désespoir. Après une scène déchirante , Madame de Kriidener eut la douceur d'avoir versé par ses prières quelque baume dans le cœur de son amie. Elle venait de s'endormir : c'était le matin; elle vit en songe M. de Labédoyèrc s'approcher d'elle et lui serrer les mains avec l'expression de la paix et de la reconnaissance. Il lui dit : « Ils veulent que ce » soii aujourd'hui. »

Labédoyèrc fît preuve jusqu'au dernier moment d'autant de résignation que de fermeté. A l'heure marquée , il monta en voilure avec le respectable abbé Du Londel , ancien ami de sa famille. S'aper-

cevant qu'on lui faisait traverser la rue de Grenelle , il mit la lêle à la portière pour demander qu'on ne le fit passer ni par cetlc rue , ni par celle de Saint- Dominique , où demeuraient sa fennne et sa mère : mais il avait à leur laisser des consolalious plus précieuses et plus durables que les dernières preuves de cette tendre sollicitude dont la pensée d'une lin si prochaine ne pouvait le distraire. Son âme était remplie de cette paix , de cette assurance du pardon et de la réconcdiation qui embellissent et vivifient toutes les affections terrestres.

Rien ne vint démentir au dernier moment , les saintes espérances dont son repentir avait rempli le cœur de ceux qui Faimaient.

L'œuvre de la grâce fut parfiiite. Appelé à la onzième heure , il avait racheté le temps à force d'abandon, de sincérité et de confiance. Il considérait d'un œil ferme ce dernier moment, où « il ne nous » reste plus rien que ce que nous avons donné. » 11 n'appartenait plus à la terre et répondait à cette voix céleste qui lui criait, comme à toute la race humaine : Fils des hommes retournez : — Me voici, Seigneur! avec toute FhumiUté et l'adoration d'un disciple fervent.

A ses yeux si long-temps éblouis des prestiges de la gloire et de la renommée, resplendissaient les immortelles couronnes réservées à la foi , à l'obéissance et à l'aiiiour. A son cœur non encore rassasié des douces et

précieuses aflfcctlons de la famille , l'amonr divin présentait les trésors de sa tendresse et la douce perspective de retrouver dans le sein de Dieu ceux qu'il laissait pour un temps. Le souvenir même des jours consumés dans une activité toute terrestre , d'une vie livrée à toutes les vanités passionnées et les fougues d'une jeunesse sans Dieu, ne pouvait troubler ses espérances : il avait tout déposé aux pieds de la croix , en se donnant il avait tout donné et il avait tout reçu.

Dans une dernière visite à Madame de Labédoyère, Madame de Krûdener en exprimait la joyeuse certitude.

« Après les douleurs que j'avais éprouvées hier » pour ce malheureux Labédoyère' et les heures pas- » sées dans cette nuit de tristesse d'à me , quel bien- » fait pour nous d'entendre le chant sacré et les » paroles : Seigneur ayez pitié de nous : que j'ai en- » tendues à la messe (culte grec.) J'ai pleuré , j'ai » retrouvé un peu de forces dont j'avais besoin pour » voir la pauvre , la pauvre Madame de Labédoyère » qui devait partir aujourd'hui. J'ai été la voir, » je l'ai trouvée dans son lit. D'abord mon aspect » n'a fait qu'augmenter ses douleurs. Ensuite Dieu » m'a aidé à lui montrer le bonheur qu'elle devait » avoir dans le salut de son mari.

» J'ai trouvé le confesseur qui l'a accompagné qui » est un saint homme et j'ai eu des détails les plus » consolants. Labédoyère a fait une si belle mort, » que cet homme vénérable disait que tout son

» désir élait d'en avoir une aussi belle. Il lui a

» lu d'abord en voiture les psaumes. Durant la tra-

A versée , toute son àme élait préparée. 11 élait

» enlevé à la terre ; il s'est recueilli avant la mort,

n a demandé l'absolution et la bénédiction, a con-

» fessé hautement le seigneur Jésus-Christ , ne s'est

j» laissé retenir par aucun de ces lâches respects hu-

» mains , a baisé à plusieurs reprises le crucifix ,

» a adoré les cinq plaies du Sauveur, a fait l'acte

» de résignation de sa vie , a pardonné à tous ses

» ennemis, a ensuite dit en montrant son cœur, de

» tirer, et en levant ses regards vers le ciel , éten-

» dant ses bras en croix , il est tombé et le sourire

» est resté longtemps sur ses lèvres.

» Oh ! mon Dieu, qu'il est doux de raconter de

» pareils détails pour la gloire de notre divin et ad-

» mirable Sauveur. Au milieu de notre triste siècle,

» j'ai appris à connaître à cette occasion, de saintes

» femmes qui ont prié journellement. L'amie intime

» de Madame de Labédoyère, qui avait vu le bonheur

» de leur union , et sa famille, étaient là aussi. Il

» avait écrit à chacun et exprimé son repentir et sa

» résignation ; tous l'aimaient profondément. Adorons

» le Seigneur qui de sa faute a tiré son repentir et

)) l'a amené au salut par grâce. »

CHAPITUE XIX.

Août et Septembre iSl5«

Madame de Kriulcucr visitaut une maison d'éducation. — Jc'sus proche auî enfans. — Dc'bounaircté d'Alexandre. — Difficulté' de faire accepter du monde, la vie sérieuse du cbrétien. — Le faubourg' Saint-Germain et Aleiaudre. — Alexandre fuyant le monde. — Le salon allemand du prince de Mettcrnich. — Lettre de Madame de Kriidener. — GonTCrsalion avec M« de Cliâteaubriaud et la ducbtsse de Duras. — La duchesse d'Escars. — La dutbesse de Duras chez Madame de Kriidener. — Citation de M. Sainfe-Beuvc. — Humilité de Madame de Kriidener. — Lettre de M. de Chateaubriand. — Soa juj^ement sur Alexandre. — Autocratie du ge'nie. — Béserve d'Alexandre. — Il retrouve M. de Chateaubriand à Vérone. — Leur relation se resserre, — RcQexion. — M. de Lamartine. — Vers inédits à l'empereur Alexandre. — Bernasse. — M. de Gt'raudo. — Madame de Kriidener dans la prison de Saint- Lazare. — Béfulation d'un reproche de M. S.''-Beuye. — Journal de Madame Armand. — .- Le monde et Saint-Lazare. — Le camp de Vertus. — Madame de Kriideucr se rend à Montmirail, — Une nuit au Mesuil. — Citation de M. Sainte-Beuve. — Observations. — Journal de Madame Armand. — La fête de Vertus. — Citation de M. Sainte-Beuve. — Bcfutation. — Retour à Paris.— Visite de l'Empereur à Madame de Kriidener.

ADAME DE Krudexer ne sortait guère de chez elle sans avoir quelque liiit utile et quelque devoir à remplir. Souvent on la pria de visiter des personnes retenues par la maladie , ou des institutions charitables. Elle s'était rendue dans Técole que dirigeaient Martin et Below et elle adressa aux enfans une allocution qu^elle termina en leur disant qu'elle serait bien aise de con-

naître ceux qui se. semaient disposés à donner leur cœur au Seliineur. Aussitôt toutes les mains se levcrent. Un seul enfant , avait manqué à cet appel et baissait la tête , puis il se mit à fondre en larmes. M. Empaytaz s'approche et s'informe de la cause de ses pleurs. — « C'est que , répond Tenfant , d'une » voix entrecoupée de sanglots ; j'ai bien présenté la

» main à Jésus ; mais je ne sais pas s'il veut la

» prendre. »

Tous ses camarades s'étaient misa pleurer avec lui en l'entendant. M. Empaytaz leur fit une exhortation qu'il termina par une prière qui ramena la joie sur tous les visages. Heureux âge ! où la pensée de se donner au Sauveur et la crainte de n'en pas être accueilli, peut causer de si vives et de si promptes émotions.

L'Empereur fut ému de ce trait et s'exprimait à ce sujet sur la nécessité de devenir enfant par le cœur , en homme qui a consenti à s'abaisser , à se reconnaître humble , petit et misérable au pied de la croix, il s'efforçait de mettre toute sa vie en harmonie avec les saintes dispositions de Tenfance chrétienne. Il se montrait plein de douceur et de débonnaireté , et toujours prêt à déclarer , sans embarras et sans détour , la confiance qu'il avait aux promesses de son Divin maître et le respect qu'il portait à ses ordres.

Un jour , il avait été averti d'une manifestation violente , projetée par quelques officiers prussiens pour se venger des français. Alexandre les fit venir ,

— Valeur parla comme à des camarades et les voyant touchés de son affiibililc , il leur proposa le pardon des injures , tel que TEvangile le commande , comme la seule conduite digne d'eux et ne les laissa partir qu'après les avoir convaincus. Lui-même donna l'exemple de cette charité à Tégard d'un homme qui l'avait grièvement offensé , et comme Madame de Krudener l'en félicitait :

— K Je suis disciple de Christ, répondit-il ; je marche » l'Evangile à la main :; je ne connais que cela. »

Au travers de la corruption humaine et au milieu des ruines de notre gloire première, quelques rayons de la lumière divine, trouveront toujours à luire dans nos ténèbres. Ces traits de générosité et de grandeur dame rencontraient au sein de la capitale, de chauds admirateurs ; mais là, s'arrêtait la sympathie. Les Parisiens livrés à la puissance des impressions du dehors, mobiles , curieux , actifs , dominés par Linstinct de la sociabilité, le charme de vivre et la passion du plaisir, habitués à ne laisser aucune de leurs pensées prendre leur vol vers le monde invisible et vers les choses de l'éternité, ne pouvaient comprendre ce besoin qu'éprouvait Alexandre de fuir la dissipation et les agitations sans but, pour rafraîchir son ame dans la retraite, la prière et la méditation. On lui faisait un crime de sa dévotion.

Suivant M. Parisoi, « on croyait sérieusement le czar » voué h. la dévotion , et les dames du faubourg Saint-

» Germain disaient que la mystique baronne défen- » dait à TEmpereur d'aller au spectacle , au bal , » qu'elle le faisait jeûner , qu'elle le tourmentait de » pratiques particulières de dévotion. Très-probable- )j Alexandre s'accomodait de ces on dit , et feignait » de se laisser catéchiser par Madame de Krûdener » pour que le croyant livré à des rêves qui valent la » quadrature du cercle et la pierre pliilosophale , on » prit le change sur son ambition et son profond )) machiavélisme *. »

Madame de Krûdener n'avait pas grand peine à retenir Alexandre dans la retraite à en juger par ces paroles extraites d'une des ses lettres :

« Alexandre est l'élu du Seigneur; il

» marche dans les voies du renoncement. Je connais » chaque détail , je dirais presque chaque pensée de » sa vie ; il vient toujours régulièrement ici , et de » plus en plus ce lien spirituel formé par Dieu se » fortifie. Quand il est obligé d'aller quelquefois dans » le monde , ce n'est jamais à un spectacle ni au » bal et il me disait que cela lui produisait l'effet » d'un enterrement et qu'il ne pouvait plus concevoir » les gens du monde qui lui proposaient des amuse- » mens, ** »

Nous avons déjà dit qu'en désespoir de cause , un

* Biographie Universelle.

** 30 août 1815.

grand diplomate Aulrlcliicn avait attiré à Paris plusieurs dames de la cour de Vienne aussi remarquables par leur esprit et leur talent que par leur beauté. Dès que leurs salons furent ouverts, l'Empereur entendit retentir de tout côtés un concert de louanges à l'honneur de ce cercle où l'on désirait Tattirer, mais au bout de peu de jours , il se plut à rassurer Madame de Krudener sur le danger de ces tentations.

« Vous savez ce que sont pour moi les femmes » du monde. J'ai été leur faire deux visites au plus ; » je ne m'en souviens plus , et quand une femme » vient chez moi , présenter des requêtes plus de » deux fois , je ne la reçois plus. »

Le surlendemain^ ces dames ayant été présentées à la cour : « Les trois dames ont été présentées, dit Alexandre » en riant ; elles avaient des toilettes de Vienne qui » n étaient pas fameuses ; elles étaient fort mal , et » cela fermera toutes les bouches »

« Hier , écrit Madame de Krudener dans la même » lettre , hier, la duchesse de Duras et ChateaubriaiKl » causaient chez moi. Nous parlions des chàtimcns » qui pèsent sur la France , et je leur répondais , » lorsqu'ils me parlaient du grand pouvoir que j'ai » sur quelqu'un : — « Ce quelqu'un n^est que poussière » et un bras de chair. Dieu me donne de lui dire » la vérité. Dieu lui inspire l'amour de la vérité , » mais il ne peut rien pour la France. Il n'y a pour » ce pays qu'à faire amende honorable , qu'à s'hu-

» niilier et à demander grâce , au pied de celte croix » déserte depuis si long - temps , et à confesser hau- » tement Jésus Christ. Alors couverte du sac et de la » cendre , la corde au cou , si on le veut , je serai la » première. J'ai péché aussi, au milieu de cette Ba- » hylone ! que le Roi , que les grands et le peuple » s'amendent aussi, en se frappant la poitrine. Et » vous , Madame la Duchesse , vous qui êtes une » femme de grand courage , vous en. serez ! — » Oh ! oui dit-elle , oui !

» Peu de jours avant , la duchesse d'Escars , une » ancienne amie à moi , m'avait dit qu'elle voulait » se prosterner puhliquement. Chàteauhriand est de » mon avis. Il vient de puhlier un discours remar-

» quahle. Enfin rElernel dispose les cœurs

» C'est un miracle que ma santé et ma vie. On

» ne fait qu'entrer et sortir Je ne sais presque

» si je mange , et je parle sans cesser. Le soir je » me repose en parlr it doucenîent à l'Empereur et » en l'entendant, mais il vient tard et part tard.

» P. S. Pourrez-vous lire ma lettre et la com- » prendre ? Votre cœur la devinera. Je n'ai pas le » temps d'assemhler mes idées et de les écrire. De- » puis que j'ai fini ma lettre , j'ai vu un monde » inouï , je n'ai pas eu le temps de passer une » robe. La duchesse d'Escars sort d'ici : un anglais » qui a fait le tour du monde nommé Bruce, le jeune » de Staël , fils de Madame de Staël , ]\Iadame de

» Gérando , voire princesse Bagration me demandent » une heure. »

Dans cette foule de visiteurs les uns ne venaient que pour satisfau'e leur curiosité , d'autres subissaient l'empire de la mode ? Combien étaient attirés comme la duchesse de Duras par le désir de trouver les consolations et la paix que donne l'Evangile ? Madame de Kriidener ne s'y trompait guère et n'avait pas à se reprocher de maintenir dans l'erreur ceux qui la visitaient ; mais elle devançait les temps où ceux que le monde retenait momentanément par ses charmes trompeurs, sortiraient vainqueurs de la lutie, et elle leur prédisait la vicloire , avec une assurance puisée à la connaissance de cet amour qui ne se lasse jamais d'appeler, et qui achève toujours l'œuvre qu'il a commencée dans nos cœurs. Madame la duchesse de Duras était une de ces âmes qui lui causaient Jes plus ravissantes espérances. Madame de Krudener admirait cette spontanéité, cette générosité, celte élévation de sentimens que les lois de réiiquelte et les préjugés de la cour ne pouvaient rabaisser à leur niveau, et ne se lassait pas de lui annoncer qu'elle aussi, quitterait les vanités de la terre pour se donner à Dieu , et quand Madame de Duras mesurait d'un œil étonné la carrière a franchir pour atteindre à ce but glorieux , — « Et }i moi aussi , lui disait Madame de Krudener , j'ai » brillé , j'ai été élégante et maintenant un matelas » et quelques chaises de bois me suffisent et souvent

» un moulin et des paysans entrent dans ma vie » comme aujourd'hui des princes et des duchesses. » En remarquant le salon sans ornement et sans glaces, Madame de Duras s'écria :

— « Ah ! vous n'en avez pas hesoin, votre miroir est » dans votre cœur. Quelle heureuse vie ! » Quelques années s'écoulèrent et victime elle-même de l'aveuglement des passions et des partis, l'auteur d'Ourika et d'Edouard écrivait des réflexions chrétiennes empreintes d'une vraie piété. Madame de Duras semhle avoir révélé le secret de cet admirahle progrès dans les paroles suivantes d'un écrit sur ces mots : Veillez et priez. « Presque toutes ces douleurs morales, ces déchire- » remens de cœur qui bouleversent notre vie auraient » été prévenus si nous avions veillé ; alors nous n'au- » rions pas donné entrée dans notre âme à ces pas- » sions qui toutes, même les plus légitimes , sont la

» mort du corps et de l'âme A mesure qu'on

» avance, les illusions s'évanouissent, on se voit en- » lever successivement tous les objets de ses affections. » L'attrait d'un intérêt nouveau , le changement des » cœurs , l'inconstance , l'ingratitude , la mort , dé- » peuplent peu-à-peu ce monde enchanté dont la

» jeunesse faisait son idole Adorer Dieu, c'est

» adorer à leur source les perfections que nous es- » périons trouver dans les créatures et que nous y » avons vainement cherchées : ce peu de bien qui » se rencontre quelquefois dans l'homme, c'est en

» Dieu que nous aurions du l'aimer » Celle

vie si brillanle et si complèle s'éleignant dans les saintes aspirations , et les élans de Tamour divin était une réponse aux ardentes prières de Madame de Krùdener.

Une autre femme dans une haute position , écrit Madame de Kriidener ( chargée de faire les honneurs aux Tuileries ) , disait un jour : « Je ne puis rendre w ce que vous me faites éprouver. Entraînez-moi ! »

En présence de ces manifestations Madame de Kriidener sliuiniliait. « On me voil avec une sorte d'en- » ihousiasme plus dangereux à l'orgueil caché que jn tous mes premiers succès , et j'ai à craindre les » replis secrets d'un cœur oii toute la malice de la » nature humaine n'a pas cessé d'exister. Que de » fois je trenihle de me surprendre celte vanité que

» tout révèle! On se jcile avec ardeur dans ce

» cœur qui a tant de choses à dire au malheur et à » l'ennui de la vie. Le prestige de cette amitié bien » connue que me porte celui qui entraîne tant de » cœurs et qui ne vient presque que chez moi ajoute » à tout cela »

Plusieurs en effet recherchaient moins en Madame de Krùdener la femme chrétienne , la servante dévouée de Dieu, que la sujette de l'autocrate qui pouvait concourir à la restauration de la vieille monarchie. Dans le but d'arriver jusqu'à lui, M. de Chateaubriand s'efforçait de réchauffer les glaces de sou

respect pour Madame de Krûdener. Voici ce qu'il lui écrivait :

« Je serais bicu empresse , Madame , d'aller vous » offrir mes respectueux hommages si je n'étais re- » tenu chez moi par mille affaires. J'arrive d'Orléans » charmé de tout ce que j'ai vu , plein d'espoir pour M notre malheureuse patrie , si un grand prince sur- » tout veut nous aider. 11 vient de s'opérer sur toute )» la surface de la France iine espèce de miracle au- » quel on ne fait pas assez d'attention. Ces mêmes » électeurs qui , depuis quinze ans , recherchaient » pour les nommer des hommes ennemis de tous les ^ principes sociaux , morrfux et religieux , viennent » de faire, au grand élonnemen' de tout le monde, » des choix pour la plupart excellens. La France va » enfin être représentée par des chrétiens et par celte » ancienne race de français qui jouissait de l'estime » de toute l'Europe. N'est-ce pas là une inspiration » particulière de la Providence ? Si nous profitons bien » de cette dernière miséricorde , nous pouvons échap- » per à notre ruine. Quelle gloire pour le prince ma- » gnanime que vous n admirez certainement pas plus » que moi, si après avoir triomphé par les armes, » si après avoir détrône notre oppresseur , il détro- » nait encore notre révolution. Que faut-il faire pour » cela, Madame? Ce que j'ai indiqué dans le discours » que vous m'avez demandé et que j'ai l'honneur de » vous envoyer. Choisir les bons, écarter les méchants ;

» tandis que rimpicté et tous les crimes continueront » à être en honneur , nous espérerons vainement de » sortir de Tahîme et celte immense population qui » vient de manifesler son esprit par l'excellence de » ses choix , perdra le fruit du seul effort qu'elle ait )) fait depuis quinze ans , pour se relever. Je désire )) hien, Madame, que mon discours ohtienne votre » approhation ; vous y trouverez du moins , je Tes- » père , les sentimens et les principes d'un honnête » homme. »

Alexandre lut cette lettre dont l'auleur lui fut présenté par Madame de Krùdener. «Ce prince, dit M. de Chàteauhriand * , « était aussi grand par l'âme que » Napoléon l'était par le génie ; ses paroles ont un » caractère de magnanimité qui manque à lliomme » étonnant devant lequel il s'éclipsait. « El ailleurs: a 11 avait Tàme forte et le caractère faihle. » M. de Chàteauhriand avait au contraire plus de grandeur dans l'esprit et le caractère que dans Tàme ; une relation entre ces deux hommes, devait donc tourner à l'avantage de tous deux , en les complétant, mais Tahscnce d'une certaine culture intellectuelle empêchait l'Empereur de s'incliner suffisamment devant « le Roi des talens de notre âge. » Puis, il faut le dire, celte royauté du génie était autrement exigeante que celle de 1 empereur de Russie et elle prétendait

* Congrès de Vérone.

bien au-delà de celte élégance affectueuse , dont Alexandre savait cependant varier les nuances avec un goût exquis.

Avec ce tact qui le distinguait, l'Empereur comprit très-vile que les proleslalions d'estime et de respect de M. de Chateaubriand n'étaient , au fond , que comme une belle tirade, dans le beau rôle que récitait ce noble acteur : sa sensibilité en fut froissée et il se renferma dans la dignité de son rang. Sept ans plus tard , quand il le retrouva au congrès de Vérone , celte réserve subsistait encore ; il se montrait affable, mais craintif de se livrer à M. de Chateaubriand qui ne daignait pas s'en apercevoir. A celle admiration profonde qu'il avait témoignée au Czar en 1815, s'était substituée sans combat et par la pente naturelle du caractère de M. de Chateaubriand , une hauteur d'insouciance dont l'expression allière n'appartient qu'à lui. «Alexandre, dit-il, était » un peu sourJ; nous n'aimons pas à parler haut, » Gt notre indifférence pour les princes est si grande^ » que nous ne nous étions pas même douté de la » froideur de Thomme , dont tout le monde men- » diait un regard. »

M. de Chateaubriand raconte ensuite avec une candeur qui provoquerait le souiire, s'il n^élait comprimé sur nos lèvres , par une respectueuse compassion , qu'après que M. de Montmorency eut quitté Vérone, l'Empereur le fit appeler. M. de Chateau-

briand prend alors une grande résolution, il s'humanise , jusqu'à hausser imperceptiblement la voix, de manière à en faire parvenir les accents jusqu'au tympan rebelle d'Alexandre. La victoire est instantanée. « Nous ne nous fumes pas plutôt vus face à » face , un quart d'heure , que nous nous plûmes ; mais le succès qui avait couronné sa condescendance n'eut point suffi peut-être pour encourager le noble vicomte à poursuivre ses avantages , si la politique ne l'y eût convié. « Préoccupé de la guerre V d'Espagne , n'y voyant d'obstacle dangereux que la » jalousie britannique, nous nous efforçâmes de ga- » gner un peu iVlexandre , afin de l'opposer aux ma- » liirnités du cabinet de Londres.

Nouveau changement de scène , nouveau triomphe ! « Nous osons dire qu'Alexandre est devenu notre » ami , si les princes ont des affections , et s'd peut » y avoir amitié entre des hommes que d'aussi gran- » des dislances séparent. »

Une fois ébranlé au point d'admettre la possibilité de ramilié d'Alexandre, ÎM. de Ciiàleaubriand lui resta fidèle ; mais encore ici , il n'a pu en convenir sans prendre toutes ses réserves , sans nous montrer tout ce qu'il a dû lui en coûter , et sans nous faire admirer la rareté du fait. « Alexandre est le seul prince » pour qui nous avons jamais éprouvé un sincère at- » lâchement. » Tons les autres, il les a feints de son mieux , il les aura parés du prestige de sa parole ou

— Sade phrases bien sonores ; il n'y avait rien au fond, de sincère, que le respect et la fldclilé. Il ne pouvait donner davantage. On se sent le cœur serré, tout eu constatant avec joie Tlieureuse exception faite en faveur d^Alexandre par M. de Chateaubriand, et c'est sous une impression de mélancolie que nous restons, en pensant qu'il était et se savait déshérité des vives jouissances de la sensibilité. Ces jouissances , trésor des petits et des pauvres en esprit, qui voudrait les échanger avec les plus beaux dons du génie atteint de cette in)puissance d'aimer?

Nous nous sommes laissé entraîner bien loin par les rapports de l'illustre auteur du Génie du Christianisme avec l'empereur de Russie. Toutefois, qu'il nous soit permis de mentionner encore l'expression de Tadmiration qu'il inspirait à M. de Lamartine. » Elle n'était pas moins vive que celle de M. de Chateaubriand : était-elle plus sincère et plus profonde? M. de Lamartine chantait alors Vamour, la verlii j le génie Mais depuis

ÉPITRE a l'empereur ALEXANDRE.

Oui , toujours les héros ont aime les beaux vers : La lyre du poète a l'accent de la gloire , Pour l'oreille des Rois, ses sublimes concerls

Sont un prélude de l'hisloire.

Mais, toi, qui pour marcher à l'immortalité, N'as besoin que du temps et de la vérité ; Qui, dédargnanl les sons d'une lyre asservie , Ne veux d'autres Ilallcurs que ton siècle et la vie j

Je ne viens point l'offrir ce doux poison des Rois , Que souvent de nos mains, leur majesté respire, Ni comme chaque écho de ton immense empire , Te répéter de loin , le bruit de tes exploits , Ton cœur repousserait cet impuissant hommage : Qu'importe à la vertu la voix du genre humain ? Ton juge est dans le Ciel , ta gloire est dans ta main. L'avenir d'un grand homme est encor son ouvrage. Je viens te consacrer les modestes accens

D'une muse aux cours étrangère , Qui ne vendit jamais aux maîtres de la terre ,

Ni sa candeur , ni son encens.

Éprise d'une chaste et modesie harmonie , Elle aime à murmurer le nom du Roi des Rois. Elle chante l'amour , la vertu , le génie , Et tu reconnaîtras ton âme dans sa voix. Ah ! puisse-t-elle au moins , le soir , quand tu déposes Ce sceptre qui brisa le joug de l'Univers , Te suivant en secret dans les berceaux de roses, Endormir les ennuis au bruit de ses concerts. Si ton front fatigué du poids de la couronne, Un moment sur ton sein , s'épanche et s'abandonne.

Puissent des chants mélodieux , Appeler sur ce front, que la gloire environne, Ces songes de Platon qui descendent des cieux , £t puisse-t-elle alors, avec grâce te dire, Qu'il est loin du climat que le Ciel t'a donné. Un œil qui te contemple , une âme qui t'admire , Un cœur qui t'aimerait, si Mais ce mot expire

Devant un sage couronné.

L'Empereur avait pris en affection sérieuse un ami de Madame de Krùdencr , c'était Bergassc. Son influence assez marquée dans les conseils de la Restauration , la part qu'il prit à la nomination du duc de Richelieu j et à beaucoup d'autres mesures

imporlanlcs, datent de ses rapports avec Alexandre, qui avait fait, à la cour, un éloge mérité de son expérience des hommes et des choses *.

Le haron de Gérando tout en vouant une grande vénération à l'Empereur , cherchait surtout à appliquer , à utiliser jx>ur la société , les doctrines que Madame de Kriidener venait d'inaugurer pour ainsi dire, au sein de la foule indifférente qui l'entourait. Le cœur sympathique de M. de Gérando avait hicn vite compris tout ce que la cause du progrès social gagnerait, si ses amis arhoraient franchement l'étendard de l'Evangile. « J'aurais hien voulu vous pos- » séder ici quelques moments dans ma solitude , » écrivait-il à M, Empaylaz, et y goûter le charme de » vos entretiens : tout ce qui tient à notre amé- » lioration religieuse et morale est notre première » affaire , et j'ai trouvé dans votre commerce et dans » celui de notre excellente amie, hien des impres- » sions douces et utiles pour ce grand intérêt , mais » il nous faudrait en causer encore. » C'est dans la même lettre ** qu'il proposait à Madame de Kriidener et à M. Empaytaz de les conduire à Saint-Lazare.

* M. Villenave s'est trompé quand il a attribué à Bergasse , à Madame de Krudener et à la Duchesse de Polignac une démarche collective auprès de Louis XVIII, pour obtenir la grâce du maréchal Ney. A cette époque , Madame de Kriideaer avait quitté Paris.

** JSogent sur Marne , 2 septembre.

Celle visite cul lieu le 7. Là , M. de Gérando cul la preuve de la puissance de 1 Evangile pour loucher et remuer les consciences, el il aimait à raconier Timpression profonde que la parole onclueuse el tendre de Madame de Kriidener avait produite sur ces cœurs flétris par le vice. Selon M. Sainte-Beuve , Madame de liriiclcner eut tort de ne pas retourner à Saint- Lazare , et il en conclut contre 'elle , qu'elle n'avait ni discipline , ni ordre fixe , ni doctrine arrêtée. Rien de plus honorable assurément que celle sympathie de noire ami en faveur des malheureuses prisonnières. Nous ne déciderons pas si Madame de Krûdencr a fait en ce cas, tout ce qu'elle a du, mais ]X)uvait-elle être partout et suffire à tous les besoins? Ne se dévouait-elle pas entièrement au service de son maître? Elle avait démontré ce qu'on pouvait faire dans les prisons par la foi et la charité : n'était-ce rien que de donner un exemple, qui dès-lors a trouvé des imitateurs? I^Ladame de Kriidener était près de son départ. La haute société qui la réclamait , el l'empereur Alexandre pour lequel elle était venue à Paris, absorbaient tout son temps cl toute son activité , et il nous semble qu'elle eût mérité plus justement le reproche qu'on lui adresse si elle les eut abandonnés. Pour se livrer, avec quelque chance de succès, à l'œuvre dos prisons , qui demande une pilience et une persévérance de tous les jours , il eût fallu y consacrer sa vie toute entière , et bien d'autres vies

avec la sienne. Qui ne sail cVulllenrs qn'à celte époque l'aduiinislralion tles prisons rendait les chances d'amélioration parfaitement illusoires? «L'effet fut sou- » dain , croissant, dit M. Sainte-Beuve ; celaient des » sanglots, des éclats de reconnaissance. Quand elle » sortit , les portes étaient assiégées , les corridors » remplis d'une double haie. Ou lui fit promettre » de revenir, d'envoyer de bons livres, etc. » Le journal de Madame Armand , présente à cette visite, ne parle point de cette promesse. « Elles ont té- » moigné le désir d'avoir souvent de semblables » visites. Que de bien on pourrait faire à ces » pauvres âmes en allant souvent les voir ! La » séance s'est terminée par une prière faite par M. » Empaytaz. »

Enfin, tous les pécheurs ,' tous les cœurs auxquels s'applique la parole de la regénération , toutes les àraes auxquelles il fallait crier : Repentez-vous et vous convertissez, n'étaient pas à Saint-Lazare. Madame de Kriidener le savait bien quand elle écrivait :

« J'ai sur ma table, un amas de lettres arriérées

» aussi haut que le Mont-Blanc, et je ne réponds a » personne; on s^en plaint : mais les visites se succèdent » tellement chez moi , que je ne dîne que bien rare-

» ment Ne me mêlant à rien de terrestre, j'ai

» pu tout franchir , tout dire et prêcher la rcpen- » tance et la rémission des péchés par le sang du » Sauveur.... Oh ! que cette mission est belle, c'est

» elle qui fait régner, quand les rois de la terre » treniLlent ! »

Le 1 0 septembre , anniversaire de la naissance de l'empereur Alexandre , il devait passer une grande revue de son armée dans les plaines de Vertus , en Champagne. Il désira que Madame de Kriidener fut présente à la cérémonie relijiieuse du lendemain, et le duc de Doudeauville s'empressa de mettre à sa disposition son château de Montmirail , pour lui servir de première étape. Elle partit le 8, à 9 heures du malin, accompagnée de Madame de Lézay , dont la voilure cassa à ime poste de Montmirail. Madame de Krùdener prit les devants avec Madame Armand et M. Empaylaz, pour renvoyer sa voiture à Madame de Lézay. On n'arriva à Montmirail qu'à 10 heures. A minuit seulement, M. et Madame de Berckheim et Madame de Lézay purent rejoindre Madame de Krùdener.

La journée du lendemain fut consacrée à la lecture, à la méditation , à la prière , et à chanter les louanges de Dieu sous les ombrages du parc. Le soir Madame de Kriidener arriva au Mesnil , où l'empepereur lui avait fait préparer des logemens, chez M. de Pinleville qui lui fit un accueil digne d'une telle reconnnandaiion .

M. Sainte-Beuve n'a pu se refuser à égayer un peu le séjour de Madame de Kriidener, chez M. de Pinleville : (' Dans ce château, où elle fut près du camp » de Vertus , tout l'entourage de Madame de Krù-

» dencr , plus ou moins , préchail à son exemple ; » sa fille , son gendre, prêchaient la famille du vieux » gentilhomme qui la logeait ; la jeune femme de y> chambre elle-même , prêchait le vieux domestique » du château. Quelques mots engagés à la rencon- » Ire , n'importe à quel sujet et en quel lieu , ser- » vaient de texte , et sur un escalier , sur un per- » ron , au seuil d'un appartement , Tenlretien tour- » nait vite en prédication. Le respect, pourtant, et )) une sorte d'admiration s'attachaient à elle et cor- » rigeaient l'impression de ses alentours »

L'arrivée tardive et le départ matinal de Madame de Krùdener le lendemain , ne permettaient pas tant de prédications. D'ailleurs nous voulons bien que le temps seul ait manqué, et nous ne doutons pas que si l'occasion s'en fïit présentée. Madame de Kriidener et ceux qui l'accompagnaient, n'eussent été bien heureux de témoigner leur reconnaissance sincère à des hôtes si obligeans, en leur faisant le plus grand bien que l'on puisse faire aux hommes dans ce monde, celui de les entretenir de l'amour de Dieu.

Le 1 1 , elle se rendit à Vertus , où un accident arrivé à sa voiture , la retint près d'une heure au milieu d'une foule immense accourue pour être témoin de la cérémonie. Le journal de la bonne Madame Armand, nous a conservé le récit de ses impressions pendant cette matinée, dans un langage moins brillant que celui de M. Sainte-Beuve. « La voiture réparée.

» dit Madame Armand , nous avons chemine jnsqji'à )) l'entrée de la plaine inclinée , et nous nous sommes » placés sur le Mont-Aimé, où nos places étaient assi- » gnées près de la tente de TEmpereur. Là se dérou- » lait h nos pieds une grande plaine où se trouvaient >i réunis 1 50,000 russes, divisés en sept corps d'armées )) qui faisaient aulant d'églises où les Popes célébraient )) le culte rendant grâce au Dieu des armées , de la pro- » tection particulière qu'il a daigné accorder à l'armée )> de son zélé serviteur Alexandre. 11 élait là, ce cher « Empereur , et rendait doublemenl grâce de sa nais- « sance et de sa conservalion au jour de son anniver- » saire. Prosterné en terre , il priait et il offrait ainsi » son cœur en sacrifice. »

Rien assurément dans cette prose bien simple, ne se ressent de la réception splendide que Tempereur de Russie fil à Madame de Kriidener , selon M. Sainte- Beuve. « Dès le matin, dit-il, les voitures de l'Em- » pereur la vinrent prendre , et les honneurs que » Louis XIV rendit à Madame de Maintenon , au camp » de Compiègne , ne surpassent point la vénération » avec laquelle le conquérant la traita. Ce n'était pas » l'arrière peLile-fiUe du maréchal Munich , sa sujette » favorite , c'était une envoyée du ciel qu'il recevait » et conduisait dans ses armées. »

Ici , comme partout , l'imagination de M. Sainte- Beuve l'a mieux servi que son amour pour la vérité. Alexandre avait trop de tact et un sentiment chrétien

iropsînccrc, pour rien faire dans une pompe religieuse, (le ce que Louis XIV fit au camp de Compicgne. Il n'y avait dans la cérémonie louchante du camp de Vertus, rien qui prélat le moins du monde à ce parallèle avec les fastueuses pompes du grand Roi.

Madame de Kriidener ne chercha point à attirer les regards, ainsi que pourrait le faire croire le portrait que nous en alaisséM. Sainte-Beuve. «Tête nue ou tout au

» plus couverte d'un chapeau de paille Cheveux

» toujours hlonds , séparés et pendants avec

» une boucle quelquefois, qu'elle ramenait et rallachait » au milieu du front, en rohe somhre, à taille longue, y> élégante encore par la manière dont elle la portait » et nouée d'un simple cordon. Telle, à cette époque, » on la voyait , telle, dans cette plaine , elle arriva » dès Taurore, telle, debout, au moment de la » prière, elle parut comme un Pierre l'Ermite,

n au front des troupes prosternées » Non,

non , elle vint en pauvre chrétienne humble et réjouie, prendre sa part d'une cérémonie religieuse et voilà tout.

Au retour , Madame de Kriidener s'arrêta encore au chaleau de Montmirail et y passa avec les siens une délicieuse journée de recueillement et de prière. Le lendemain elle repartit pour Paris. Elle y avait été précédée par Alexandre impatient de se retrouver dans le cercle intime où il pouvait librement épancher les sentimens qui remplissaient son cœur. Déjà à plusieurs

reprises, il avait envoyé à lliôicl Monlclienu s'informer si Madame de Krûdcner clait de retour : il avait même expédié un courrier à sa rencontre , dans la crainte d'un accident, lorsqu'elle arriva. Il vint aussitôt, apportant sa bible pour relire le psaume chanté par l'armée Russe. « Ce jour a été le plus beau de ma )» vie , dit-il , jamais je ne l'oublierai. Mon cœur » était rempli d'amour pour mes ennemis. J'ai pu >» prier avec ferveur pour eux tous ; et c'est en pleu- » rant au pied de la croix du Christ , que j'ai » demandé le salut de la France. »

Les impressions de Madame de Rrûdener étaient à l'unisson des siennes. Elle les consigna dans une brochure inlilulée : Le camp de Vertus, où l'enthousiasme prophétique lui a fait atteindre , des beautés lyriques justement célébrées par M. X. Marmier.

Les fragments reproduits par lui et par M. Sainte- Beuve nous dispensent de toutes citations.

La foule affluait plus q»ie jamais chez Madame de Krûdener à son retour de Vertus , où sa présence avait révélé si hautement la bienveillance et la faveur d'Alexandre. Elle s'efforça de profiter de cette impression pour faire pénétrer dans le cœur de ses auditeurs quelques vérités salutaires.

Page 1