CHAPITRE XX
Septembre 19 15— 1916.
La Sainle-Alliance. — Nobles pensées d'Alexandre. — Erreur excusable. — Conséquences douloureuses, — Alexandre consulte Madame de Kriidcner. — Son huiuilité. — Traité de la Sainte- Alliance. — Témoignage de M. Alexandre de Stourdza. — Capcfigue. — Alphonse Rabbe. — Le grand-duc Georges de Mecklembourg. — L'Evèque Eylert. — Conversation avec Alexandre sur l'origine de la Sainte-Alliance. — Objection contre le récit de l'évêque Eylcrt. — Reconnaissance d'Alexandre. — Rapprochement de la Sainte-Alliance de l8l5 avec celle dont parle Daniel. — Lettre de Madame de Kriidcner à Alexandre.
— Le duc de Doudcauvillc et la colonne de Yertus. — Difficultés financières.
— Désintéressement de Madame de Kriidencr. — Secours imprévus. — Départ d'Alexandre. — Visite de Madame de Kriidcner à Ducis Vers qu'il lui adresse.
— Départ pour la Suisse. — Appréhensions de la diplomatie. — Arrivée à Bàle. -— Fondation de la Société des Traités. — Visite du baron Paul de Kriidencr. — Madame de Kriidencr se rend à Berne. — Elle en est renvoyée. — M Fisclier. ^Madame de Kriideuer à Zoffingen. — Réunions religieuses à Bàle — Effets de la prédication. — Opposition du monde. — Réfutation de quelques calomnies. — Lettre de Madame de Kriidencr. — Emeutes. — La police intervient. — Conversation avec un commissaire de police. — Conversion du professeur Lachenal et du curé de Berne , M. Doldcr. — Madame de Kriideuer en présence du clergé catholique. — Départ de M. Dolder.
ODS abordons le fait qui a rendu le nom de Madame de Krûdener , célèbre en le rattacliant au souvenir du grand aclc politique , de la Sainle-Alliance. Il est assez généralement reçu anjourd'bui , que linilialive de ce trailé appartient exclusivement à Alexandre, qui depuis long-lcmps sentait le besoin de faire une confession éclatante de son amour et de sa reconnais-
sance envers Dieu. Toutefois , cette pensée ne germa que depuis sa réunion avec Madame de Kriidener, et elle se réalisa au moment où une sainte harmonie et une étroite communion relij^ieuse faisaient vibrer à l'unisson toutes les cordes sensibles de leurs cœurs.
Alexandre pressé par sa conscience de confesser sa foi , ne pouvait s'en tenir aux simples manifestations d'une vie ordinaire d'amour et d'obéissance. En prenant possession de la vérité, ce vœu, ce cri, cet espoir du genre humain , il avait été saisi par elle, et il en avait compris et accepté les inévitables conséquences. Il croyait que retenir cette vérité captive , ce serait, pour ainsi dire , vouloir retenir captif Dieu lui-même et l'empéchcr de se répandre au milieu des hommes; et que de toutes ses obligations, la première en date et en importance , c'était de leur faire connaître Dieu. Il savait que la sécurité, l'abondance, l'ordre et la paix élaient attachés à la diffusion de cette connaissance dont il voulait faire le principe de son gouvernement.
Mais h ses yeux , ce n'était point assez. Frappé du mensonge qui dominait tous les fails de Tordre politique, il voulait essayer de les fiire disparaître. L'univers qui avait les yeux sur lui , était en droit de lui demander compte de l'application qu'il faisait de ses crovances, h sa conduite comme souverain. Alexandre reconnaissait que le chrétien ne pouvait répudier la solidarité des actes de l'empereur, ni
l'autocrale rester au-dessous du fidèle, dans la sphère de ses devoirs. Telle fut la pensée qui donna naissance au traité de la Sainte-Alliance : mais l'intention pure et chrétienne qui y présidait ne suffisait pas malheureusement pour revéïir cet acte du sceau divin , et pour lui faire produire les magnifiques résultats que rêvait Alexandre. Ce qu'il y eut d'erroné et d'humain dans cette œuvre , ce fut la trop grande confiance que mit Alexandre dans ses alliés. Plus lard, une sorte de Compelle intrare qui imposa aux étals secondaires Tohligation de souscrire sans conviction , et plusieurs en frémissant de colère , aux principes chréliens de la Sainte-Alliance , en fit méconnailre le but et Texposa aux attaques acharnées des partis. Alexandre avait tenté l'impossible , en voulant christianiser le monde ; il s'était flatté sans raison, de pouvoir régler par l'évangile, les rapports des étals et des hommes qui ne sont pas soumis à l'évangile, mais ce fut l'erreur d'un noble cœur, d'autant plus excusable, qu'Alexandre cumulant dans son empire les pouvoirs civils et religieux , ne pouvait se rendre compte , à quel point le règne du Christ est peu de ce monde. Pour avoir méconnu celle vérité, il sema sa route d'inextricables difficultés : il vit ses nobles désirs livrés à la risée et fut abreuvé d'ingratitude par ceux auxquels il se dévouait; enfin, la lutte sourde, mais acharnée qu'il eut à soutenir contre ceux qui ne feignaient de le seconder que pour paralyser son action, et d'entrer dans
SCS vues , que pour mieux les trahir , remplirent d'amertumes les derniers jours de sa vie et en abrégèrent le cours.
Quelques jours après son retour à Paris , Alexandre dit à Madame de Kriidener :
— « Je vais quitter la France , mais avant mon » départ , je veux par un acte public , rendre à Dieu » le Père , le Fils et le Saint-Esprit , Thommage que » nous lui devons , pour la protection qu'il nous a » accordée , et inviter les peuples à se ranger sous » Fobéissance de l'Evangile. Je vous apporte le projet » de cet acte, vous priant de l'examiner attentivement » et s'il y a quelqu'expression que vous n'approuviez » pas, vous voudrez bien me le faire connaître. Je » désire que Fempereur d'Autriche et le roi de Prusse » s'unissent à moi dans cet acte d'adoration , afin que » Fon nous voie comme les mages d'Orient, reconnaître » la suprême autorité du Dieu-Sauveur.
» Vous vous joindrez à moi pour demander à Dieu » que mes alliés soient disposés à le signer. »
Le lendemain , l'Empereur revint , et après avoir fait droit aux observations peu importantes qui lui furent faites, il emporta cet acte, tel qu'il est connu, sous le nom de Sainte-Alliance. Le voici :
« Paris, le 14-26 septembre I8I5.